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L'énergie
constitue une condition matérielle de l'organisation des sociétés
humaines, de leur reproduction et de leur transformation. Toute société
est un système ouvert qui prélève de l'énergie
dans son environnement, la convertit, la distribue et en dissipe une partie
sous forme de chaleur et de déchets. Cette dépendance métabolique est
médiée par des institutions, des rapports de pouvoir, des représentations
et des modes de vie. Autrement dit, l'énergie rend possibles certaines
formes sociales sans les déterminer mécaniquement. Elle fixe des contraintes
et ouvre des marges : elle éclaire ce qu'une société peut faire, à
quel coût, et avec quelles inégalités. Questionner la place de l'énergie
dans les sociétés humaines est inséparable d'une réflexion sur le pouvoir.
À l'échelle historique,
les régimes énergétiques structurent la production, l'habitat, la mobilité
et la complexité sociale. Les sociétés agraires dépendent largement
de flux solaires renouvelés par la biomasse,
ce qui limite la puissance disponible par habitant et soumet l'organisation
sociale à la disponibilité des terres, des forêts
et des cycles saisonniers. L'industrialisation repose sur l'exploitation
de stocks d'énergie fossile, dont la densité et la disponibilité permettent
d'accroître massivement le travail mécanique, la production, l'urbanisation
et les échanges. Cette puissance accrue se traduit par plus de biens,
mais elle reconfigure aussi le temps social, l'espace, les rapports de
classe
et les équilibres géopolitiques. Elle produit aussi une dépendance à
des stocks finis et à des puits d'absorption pour les émissions, ce qui
introduit une tension écologique structurelle.
Les infrastructures
énergétiques concentrent ou distribuent des capacités : réseaux électriques,
oléoducs, mines, centrales, chaînes d'approvisionnement et points de
passage stratégiques deviennent des lieux de contrôle, de rente et de
vulnérabilité. Les modes de consommation énergétique traduisent et
reproduisent des inégalités : accès à l'électricité, qualité du
logement, mobilité contrainte, exposition aux pollutions, consommation
ostentatoire dans certains groupes sociaux et précarité énergétique
dans d'autres. La question est en partie de savoir combien d'énergie une
société utilise, et aussi de savoir pour quels usages, selon quelles
formes de propriété et de gouvernance, et avec quels effets sur les écosystèmes
et sur les populations.
Les transitions énergétiques,
au-delà du seul changement de source d'approvisionnement, impliquent
une recomposition des infrastructures, des institutions, des marchés,
des territoires et des habitudes.
Substituer des énergies renouvelables aux énergies fossiles sans interroger
la demande, l'efficacité, la sobriété et la justice sociale expose à
déplacer les tensions plutôt que de les résoudre. La variabilité de
certaines énergies renouvelables, la territorialisation des installations,
l'extraction des minerais et la gestion des réseaux imposent de penser
simultanément technique, politique et écologie. La transition devient
alors un choix de société : elle porte sur la vitesse, la répartition
des efforts, la protection des plus vulnérables et la définition de ce
qu'est une vie décente.
L'énergie est à
la fois infrastructure matérielle du social et enjeu politique majeur.
Elle constitue un moyen dont l'organisation révèle les priorités d'une
société. Il s'agit alors de dépasser l'alternative entre déterminisme
technique et volontarisme social : les sociétés humaines ne font pas
ce qu'elles veulent de l'énergie, mais elles choisissent, dans des limites
biophysiques et historiques, comment la mobiliser, la partager et en assumer
les conséquences. La question centrale est de construire des régimes
énergétiques compatibles avec la dignité humaine, la justice sociale
et les limites planétaires.
L'économie organique
de l'énergie.
Pendant l'essentiel
de l'histoire humaine, l'énergie utilisable provient presque exclusivement
du flux solaire récent, capté par la photosynthèse
puis converti en nourriture, fourrage, bois ou fibres. E. A. Wrigley parle
d'une économie organique : la terre est à la fois la source des
calories alimentaires, du combustible, de la nourriture des animaux de
trait et des matières premières. Les seules énergies non biologiques
de grande ampleur, l'eau, le vent
et, marginalement, la géothermie, les marées
ou les affleurements de charbon et de bitume,
restent subordonnées à des contraintes locales.
Le rendement de la
photosynthèse est inférieur à 1 %, ce qui fixe un plafond de puissance
surfacique. Une forêt exploitée en taillis fournit de l'ordre de 0,3
à 1 W par mètre carré, alors qu'une ville préindustrielle consomme
plusieurs watts par mètre carré bâti. Les sociétés organiques sont
donc structurellement gourmandes en espace, et leur croissance se heurte
à un plafond malthusien. L'histoire que nous allons parcourirs est celle
des stratégies pour repousser ce plafond : intensifier la capture solaire
(agriculture), multiplier les convertisseurs
(animaux, moulins, voiles), concentrer la chaleur (métallurgie),
puis ouvrir l'accès à des stocks fossiles (industrie).
Le paléo-économiste
Earl Cook propose un gradient devenu classique, en kilocalories par habitant
et par jour : environ 2000 pour l'humain "primitif" (alimentation seule),
5000 pour le chasseur-cueilleur évolué, 12 000 pour l'agriculteur primitif,
20 000 pour l'agriculteur avancé, contre 70 000 pour la société industrielle.
Ces chiffres sont des ordres de grandeur, mais ils montrent que l'écart
entre le chasseur-cueilleur et le paysan avancé est de un à quatre environ,
alors que l'écart entre ce dernier et l'Occidental industriel est du même
ordre.
La Préhistoire
Le Paléolithique
: le corps et le feu
L'énergie
somatique.
Pendant plus de
deux millions d'années, la seule énergie mobilisée est celle du corps.
Un adulte consomme de 2000 à 3000 kcal par jour, soit une puissance métabolique
de 100 à 150 W, dont une fraction seulement, de l'ordre de 10 à 20 %
en effort soutenu, se convertit en travail mécanique utile. Les chasseurs-cueilleurs
dépensent l'énergie de la marche, de la collecte et de la poursuite,
et en retirent des calories par le gibier, les végétaux et les racines.
Leur bilan énergétique est généralement favorable : les ethnographies
des sociétés de chasseurs-cueilleurs contemporaines suggèrent un rendement
de plusieurs calories obtenues pour une dépensée, avec un temps de travail
quotidien modéré.
Les armes jouent
le rôle de convertisseurs : la lance emmagasine l'énergie musculaire
dans un projectile, le propulseur (attesté au plus tard vers 20 000 ans
avant le présent et probablement antérieur) allonge le bras de levier,
et l'arc, dont les indices les plus anciens et discutés remontent à plus
de 60 000 ans en Afrique australe, accumule
l'énergie élastique avant de la libérer. Ces technologies augmentent
la portée et la létalité sans augmenter la dépense de l'individu.
La
maîtrise du feu.
La rupture énergétique
décisive est la domestication du feu, première source d'énergie exosomatique.
Les premiers indices, controversés, proviennent de Wonderwerk (Afrique
du Sud, environ un million d'années); ceux de Gesher Benot Ya'aqov
(Israël, environ 780 000 ans) sont plus robustes, mais ne prouvent pas
une maîtrise régulière. Celle-ci s'installe de façon convaincante vers
400 000 ans, comme à Qesem Cave, où des foyers répétés structurent
l'espace domestique.
Le feu remplit simultanément
plusieurs fonctions. Il chauffe, ce qui permet de peupler les latitudes
froides, et il éclaire : les lampes à graisse animale en pierre, dont
les célèbres exemplaires de Lascaux datent d'environ 17 000 ans, ouvrent
l'espace souterrain à l'art pariétal. Il protège des prédateurs et
organise la sociabilité nocturne. Il sert aussi à chasser et à modifier
le paysage : les Aborigènes australiens
pratiquent le brûlage dirigé pour renouveler les pâtures des marsupiaux,
et les chasseurs d'Amérique du Nord
utilisent le feu pour gérer les prairies.
La cuisson est un
gain énergétique : elle augmente la digestibilité des amidons et des
protéines, donc l'énergie nette tirée d'un même aliment. Richard Wrangham
en fait l'une des clés de l'évolution
du cerveau, organe très coûteux en énergie,
thèse stimulante mais débattue. Enfin, le feu est un outil de transformation
des matériaux : production de goudron de bouleau pour emmancher les outils
(dès environ 200 000 ans en Italie centrale),
traitement thermique du silcrète pour améliorer sa taille (vers 72 000
ans à Pinnacle Point). La combustion du bois, de la graisse, de l'os ou
de la bouse, selon les environnements, constitue le premier grand poste
de consommation exosomatique. Les Inuits,
privés d'arbres, brûlent l'huile de phoque et de baleine dans des lampes
de pierre.
Le Néolithique
: capter le soleil par l'agriculture.
Agriculture
et densification.
Entre environ 11
000 et 5 000 ans avant le présent, l'agriculture apparaît de façon indépendante
au Proche-Orient, en Chine (riz
et millet), en Mésoamérique
(maïs, courges), dans les Andes,
en Nouvelle-Guinée et dans plusieurs
régions d'Afrique. Énergétiquement,
elle est d'abord une manière de concentrer la photosynthèse sur des espèces
comestibles : la production de calories par hectare augmente de plusieurs
ordres de grandeur par rapport à la cueillette, au prix d'un travail intense
et d'une dépendance saisonnière. Le rendement par heure de travail n'est
pas nécessairement supérieur à celui des chasseurs-cueilleurs, mais
le rendement par unité de surface l'est largement, d'où les densités
de population qui rendent possibles la sédentarité et la division du
travail.
L'agriculture sur
brûlis, très répandue (en Europe tempérée,
en Amérique tropicale, en Asie
du Sud-Est), utilise le feu comme intrant : la forêt brûlée libère
des nutriments, et la fertilité s'épuise en quelques années. Le bois
est ici une forme de capital fertilisant.
La
traction animale et la "révolution des produits secondaires".
L'archéologue Andrew
Sherratt a montré que, après une première phase où les animaux
domestiques sont exploités pour leur viande, une seconde phase, entre
le Ve et le IIIe
millénaire avant notre ère, valorise les "produits secondaires" : lait
(des résidus laitiers sont identifiés dans des poteries anatoliennes
dès le VIIe millénaire), laine, fumier
et, surtout, force de traction. L'araire tiré par des bovins
apparaît au Proche-Orient et en Europe vers le IVe
millénaire, et la roue et le char à roues sont attestés vers 3500-3000
avant notre ère. Le boeuf développe une puissance
de l'ordre de 300 à 500 W, soit environ quatre à six fois celle d'un
adulte, mais il doit être nourri : le fourrage devient un poste foncier
majeur. La domestication du cheval dans les steppes
pontiques et d'Asie centrale (autour
de 3500-2500 avant notre ère, avec de nombreux débats sur les dates)
ouvre ensuite la voie à la cavalerie et au char de guerre, vers 2000 avant
notre ère. Le dromadaire et le chameau de Bactriane
s'imposent dans les circulations arides vers le Ier
millénaire.
Céramique,
métal et combustibles.
La poterie, attestée
très tôt en Chine (vers 20 000 ans à Xianrendong) et chez les Jōmon
du Japon, se généralise avec le Néolithique
et exige des fours capables d'atteindre 800 à 1000 °C. Cette maîtrise
de la haute température rend possible la métallurgie.
Les premières fontes de cuivre sont documentées dans les Balkans
(Belovode, Pločnik) autour de 5000 avant notre ère. L'alliage cuivre-étain,
le bronze, s'impose à partir du IIIe
millénaire, et le fer, à partir de 1200 avant notre ère environ, en
Anatolie
et au Levant. Tous ces procédés reposent sur le charbon de bois, dont
le pouvoir calorifique (environ 30 MJ/kg) est à peu près le double de
celui du bois sec (15 à 16 MJ/kg). Il faut cependant plusieurs kilogrammes
de bois, disons de cinq à dix, pour obtenir un kilogramme de charbon,
ce qui fait de la métallurgie un grand consommateur de forêts.
La déforestation du bassin méditerranéen, de la Chine du Nord ou de
certaines régions d'Afrique doit beaucoup à ce couplage.
La
voile.
Le vent
est domestiqué d'abord sur l'eau. Des représentations de voiles apparaissent
en Égypte dès le IVe
millénaire (céramiques de Nagada), et la navigation à voile se développe
en Méditerranée orientale, dans l'océan
Indien (régime de la mousson) et dans le
Pacifique,
où les voyageurs austronésiens colonisent,
à partir du IIIe millénaire avant notre
ère, puis surtout après 1000 avant notre ère, un espace insulaire immense,
jusqu'aux marges de la Polynésie orientale
vers 1000-1250 de notre ère. La voile fournit une énergie gratuite et
renouvelable, mais capricieuse. Les marines de la Méditerranée antique
la complètent par la rame, c'est-à-dire par de l'énergie musculaire
humaine, généralement servile ou contrainte.
Les anciennes civilisations
L'énergie des États
Quand surgissent,
en Mésopotamie, en Égypte, dans la vallée de l'Indus et sur le fleuve
Jaune, des États centralisés, l'énergie devient un enjeu politique.
Le pouvoir se définit en partie par sa capacité à mobiliser du travail
: corvée, esclavage pour dettes, déportations, enrôlement militaire.
Les pyramides égyptiennes (milieu du IIIe
millénaire avant notre ère) supposent la coordination de dizaines de
milliers de travailleurs nourris par un surplus agricole que le Nil assure
presque gratuitement par ses crues. L'énergie hydrique y est, au sens
propre, la source du pouvoir.
Dans ces sociétés
hydrauliques, l'irrigation exige des travaux d'ampleur : canaux, digues,
bassins. Les dispositifs d'exhaure sont à force humaine ou animale : le
shaduf (balancier à contrepoids, attesté dès le IIe
millénaire avant notre ère), puis la roue à augets et la noria. La sāqiya,
roue entraînée par un animal, se diffuse en Égypte à l'époque ptolémaïque,
au IIIe siècle avant notre ère, tandis
que les qanāts iraniens captent par gravité l'eau des nappes de piedmont.
L'irrigation mal drainée provoque cependant, en Basse-Mésopotamie, une
salinisation durable des sols qui contribue au déclin des cités sumériennes.
Dans ces mêmes régions,
les sociétés utilisent des hydrocarbures de surface : le bitume mésopotamien
sert à calfater les bateaux, à étancher les édifices et comme mortier.
En Chine, dans le Sichuan, les forages au bambou atteignent, dès le IVe
siècle avant notre ère selon la tradition, des gisements de saumure et
de gaz naturel, acheminé par des conduites de bambou pour évaporer le
sel. Le charbon est brûlé localement dès la dynastie Han en Chine du
Nord, notamment pour la métallurgie, mais reste un combustible d'appoint.
L'Antiquité classique.
Grèce
et Rome : bois, esclaves, mer.
Le monde gréco-romain
repose sur trois piliers énergétiques. Le premier est le bois, combustible
domestique, artisanal et monumental : fours à chaux, ateliers de verre,
fonderies, boulangeries et surtout thermes et hypocaustes. Le deuxième
est le travail humain, largement servile : esclaves agricoles, miniers,
rameurs, porteurs, ouvriers de boulangerie. Le troisième est la mer, qui
permet de transporter les céréales d'Égypte
ou d'Afrique à des coûts très inférieurs à ceux du transport terrestre.
L'édit de Dioclétien (301) suggère un rapport
de plusieurs dizaines de fois entre les deux, ce qui explique la structuration
de l'Empire autour de la Méditerranée.
La traction animale
reste limitée par le système d'attelage : le joug de garrot et le harnais
à sangle sont mal adaptés au cheval, qui s'étrangle en tirant. Les Romains
utilisent donc surtout le boeuf, l'âne et le mulet.
Le
moulin à eau.
Le moulin hydraulique
est la grande innovation mécanique de l'Antiquité tardive. Les premières
mentions, dans le monde hellénistique, remontent au IIIe
siècle avant notre ère (Philon de Byzance),
puis, au Ier siècle avant notre ère,
à Strabon pour un moulin du palais de Mithridate
et à Vitruve pour une description technique
de roue à aubes. Sa diffusion à l'époque romaine est cependant lente.
Le complexe de Barbegal, près d'Arles (IIe
siècle de notre ère), aligne seize roues sur deux files le long d'une
pente alimentée par un aqueduc et pourrait
produire plusieurs tonnes de farine par jour, avec une puissance cumulée
de quelques dizaines de kilowatts. À Hiérapolis
(Phrygie), un bas-relief du IIIe
siècle montre une scie hydraulique à bielle et manivelle. Mais ces réalisations
restent exceptionnelles. Les historiens (Finley, Schneider) discutent des
raisons de cette faible diffusion : abondance de main-d'oeuvre servile,
irrégularité des cours d'eau méditerranéens, structure économique,
ou simple lacune des sources. Il serait anachronique d'y voir un "blocage"
: la Rome impériale utilise intensément l'énergie hydraulique pour l'exploitation
minière, avec des techniques de ruina montium (effondrement de
galeries par la force de l'eau) à Las Médulas, en Espagne,
et de lavage de minerai. La pollution au plomb
enregistrée dans les glaces du Groenland atteste
l'ampleur de la métallurgie romaine, qui culmine autour du début de l'ère
chrétienne.
La
Chine des Han.
Dans la Chine des
Han
(206 avant notre ère-220), la sidérurgie atteint une maturité singulière
: les hauts fourneaux produisent de la fonte dès le Ve
siècle avant notre ère, soit près de dix-huit siècles avant l'Europe.
Un fonctionnaire, Du Shi, installe en 31 de notre ère à Nanyang des soufflets
à piston actionnés par roue hydraulique (shuipai). Les Chinois
mettent au point le harnais à bricole, puis le collier d'épaule (attesté
à partir du Ve siècle de notre ère),
qui permet enfin au cheval de tirer sans s'étrangler. Le charbon est employé
pour la cuisson et parfois pour la fonte.
Moyen âge et Renaissance
La diffusion des
convertisseurs.
L'Europe
médiévale et la « révolution énergétique » discutée.
Marc Bloch (Avènement
et conquêtes du moulin à eau, 1935) et Lynn White Jr. (Medieval
Technology and Social Change, 1962) ont défendu l'idée d'une grande
mutation énergétique médiévale : essor des moulins, adoption du collier
d'épaule, du fer à cheval cloué, de la charrue à versoir et de l'assolement
triennal avec culture de l'avoine, qui nourrit
le cheval. Cette thèse a été nuancée (la chronologie des innovations
est plus étalée, leurs effets moins mécaniques), mais le mouvement de
fond est réel : à partir du IXe-Xe
siècle, la traction animale, notamment équine, progresse, et les moulins
se multiplient. Le Domesday Book (1086) en dénombre environ 5600
pour l'Angleterre, soit à peu près
un pour cinquante feux.
Dès le XIe
siècle, des moulins à foulon feutrent les draps, puis des moulins actionnent
des martinets de forge, des soufflets, des scies (Augsbourg,
1322), des meules à aiguiser, des pilons pour le chanvre ou le tan, et
des maillets à papier : le papier est fabriqué à Xàtiva vers 1150 et
à Fabriano avec des maillets hydrauliques à la fin du XIIIe
siècle. Le moulin à marée apparaît très tôt (Nendrum, Irlande,
VIIe siècle; Basra, Xe
siècle). L'énergie des cours d'eau est, par
ailleurs, l'objet de conflits de droits : les seigneurs imposent la banalité
du moulin, tandis que la multiplication des barrages et biefs nourrit des
litiges avec la navigation et la pêche.
L'éolienne a deux
origines. Les moulins à axe vertical du Sistan, en Perse,
sont décrits à partir du Xe siècle.
En Europe, le moulin à vent à axe horizontal, de type moulin-pivot, est
attesté par les chartes à partir des années 1180 en Normandie
et en Angleterre. Sa diffusion est rapide dans les plaines ventées du
Nord-Ouest.
La grue à roue d'écureuil,
l'engin de levage à cabestan, le treuil et le manège à chevaux pour
l'exhaure minière complètent cet outillage, qui permet d'édifier les
cathédrales,
avec des charpentes de bois, de la pierre taillée et de nombreux ouvriers,
sans changer de régime énergétique.
L'espace
arabo-musulman et l'Asie.
Dans le monde
arabo-musulman, une agronomie énergétique raffinée se développe
: norias sur l'Oronte (Hama), diffusion de la sāqiya, qanāts, moulins
hydrauliques de grande taille à Bagdad et à Cordoue. Al-Jazarī, dans
son traité de 1206, décrit des machines à vilebrequin, à came et à
pompe aspirante-foulante à double effet, annonciatrices d'évolutions
ultérieures. Les cultures nouvelles (canne à sucre, riz, coton,
agrumes) diffusées de l'Inde à l'Espagne par la " révolution agricole
arabe" (Watson) alimentent un essor des moulins à sucre. Le charbon de
bois et le bois dominent le chauffage, et le dung (bouse) joue un rôle
crucial dans les régions peu boisées, comme en Inde.
La Chine des Song
(960-1279) connaît une véritable poussée énergétique. Sa production
de fer, estimée à plus de 100 000 tonnes par an
à la fin du XIe siècle (Hartwell), est
sans commune mesure avec celle de l'Europe contemporaine. La déforestation
du nord de la Chine pousse à substituer au charbon de bois la houille,
voire un coke primitif, pour fondre le minerai : un tournant que l'historien
Robert Hartwell qualifie de "révolution charbon-fer". L'agronomie du riz
irrigué, la mécanisation de la filature du chanvre (machine à filer
hydraulique décrite par Wang Zhen en 1313), le canal impérial et la poudre
à canon, énergie chimique appliquée à la guerre, témoignent d'un dynamisme
que le déclin des Song du Nord, puis l'invasion mongole,
interrompent en partie.
Afrique,
Amériques, Océanie.
En Afrique
subsaharienne, la métallurgie du fer se diffuse avec les migrations bantoues
(à partir d'environ 500 avant notre ère). Les Haya de Tanzanie
utilisent des fourneaux à tirage naturel capables de préchauffer l'air
et de produire de l'acier à basse teneur en carbone,
un procédé reconstitué par Schmidt et Avery. La traction animale est
limitée par la trypanosomiase en zone tropicale humide, et le portage
humain constitue l'essentiel du transport.
Dans les Amériques,
l'absence d'animaux de trait de grande taille (hormis le lama,
porteur d'environ 25 kg) fait peser sur les corps humains l'essentiel du
transport et des travaux agricoles. Les sociétés d'Amérique compensent
par des systèmes d'intensification sophistiqués : chinampas lacustres
de la vallée de Mexico, terrasses andines,
routes inca entretenues par la mita
(service de travail), maïs et pomme de
terre aux rendements calorifiques élevés. Le moteur de l'empire est
alors la gestion de l'énergie humaine.
Crises, expansion
maritime, mutations.
La Peste
noire (1347-1352) réduit d'un tiers à la moitié la population européenne,
libérant temporairement de la pression foncière et rendant la main-d'oeuvre
plus coûteuse, ce qui stimule les technologies économes en travail. L'imprimerie,
l'horloge à poids, les hauts fourneaux (le haut fourneau européen apparaît
en Suède, à Lapphyttan, entre 1150 et 1350,
puis se diffuse dans la région de Liège et
le Weald anglais à la fin du XVe siècle)
témoignent de ce dynamisme technique. La fonte, produite en continu, nécessite
du charbon de bois en grande quantité et l'énergie hydraulique pour actionner
les soufflets, de sorte que les régions sidérurgiques doivent être à
la fois boisées et irriguées de cours d'eau.
L'Europe voit aussi
la mise au point de bateaux hauturiers : la caraque, la caravelle, aux
voiles latines et carrées combinées, au gouvernail d'étambot, qui permettent
aux Portugais de contourner l'Afrique
et aux Espagnols d'atteindre l'Amérique.
En parallèle, les flottes de Zheng He (1405-1433)
montrent que la Chine pourrait mener une expansion maritime d'ampleur comparable,
mais l'État y renonce. L'océan Indien reste dominé par les navires de
la mousson, les boutres arabes et les jonques.
À l'échelle du
globe, l'Echange colombien bouleverse
les bilans. Le maïs, la pomme de terre, la patate douce et le manioc offrent
des rendements en calories par hectare considérables, qui soutiennent
l'essor démographique de l'Europe et de la Chine à l'époque moderne.
Les chevaux, bovins et ovins européens transforment les paysages américains
: des peuples des Plaines, après 1680
notamment, deviennent cavaliers. Inversement, les maladies introduites
provoquent un effondrement démographique des populations amérindiennes,
qui a pu entraîner un reboisement et un refroidissement relatif du climat.
De 1500 à la Révolution
industrielle
Les limites de l'économie
organique.
Les
contraintes foncières.
Aux XVIe-XVIIe
siècles, l'Europe occidentale connaît une pression accrue sur les ressources
forestières. Le bois sert au chauffage, à la construction, aux navires
(un grand vaisseau de guerre absorbe plusieurs milliers de chênes) et
aux industries à feu : verrerie, forges, salines, briqueteries. En France,
l'Ordonnance de Colbert sur les eaux et
forêts (1669) vise à constituer des réserves de bois de marine. En Angleterre,
John Evelyn publie Sylva (1664) pour promouvoir le reboisement.
Cette "crise du bois" est parfois exagérée : elle est régionale, et
les prix relatifs du bois augmentent sans que les forêts disparaissent
partout. Elle n'en oriente pas moins les stratégies d'adaptation.
Les
Provinces-Unies : vent, tourbe et mer.
Les Provinces-Unies
présentent une trajectoire singulière : les historiens Jan de Vries et
Ad van der Woude parlent de "première économie moderne". Elles s'appuient
sur la tourbe (turf), combustible local abondant extrait des tourbières,
sur le vent, avec des moulins à drainage qui permettent d'assécher les
polders (le Beemster en 1612) et, à partir de 1593, des scieries éoliennes
à Zaandam (le brevet de Cornelis Corneliszoon) qui transforment les bois
importés de la Baltique, ainsi que sur la
voile, avec le flûte (fluyt), navire de charge économe en équipage.
La pêche au hareng et la chasse à la baleine (Spitzberg)
fournissent nourriture et huile d'éclairage. Cette économie du vent et
de la tourbe a longtemps fait figure de laboratoire d'une société sans
charbon.
Le
charbon anglais.
Ailleurs en Europe,
le charbon ne perce pas, sauf en Angleterre. Déjà à Londres,
au XIIIe siècle, la "houille de mer" (sea-coal),
amenée par cabotage depuis Newcastle,
est brûlée, ce qui suscite des plaintes pour fumées : une proclamation
d'Édouard Ier
l'interdit en 1306, sans grand effet. Au XVIe
siècle, la rareté du bois et la hausse des prix poussent à adapter les
cheminées et les foyers domestiques. La production de charbon
britannique passe de moins de 200 000 tonnes vers 1550 à près de 3 millions
de tonnes vers 1700. Elle fournit l'essentiel du charbon européen. Wrigley
calcule qu'à cette date, l'énergie tirée de ce charbon excéderait celle
que fourniraient toutes les forêts anglaises exploitées au maximum, ce
qui signifie que le charbon remplace la terre comme source de chaleur,
d'où le concept de "terre fantôme" (ghost acres) : les stocks
fossiles libèrent la croissance de la contrainte foncière.
Le charbon est employé
pour la chauffe domestique, les salines de Tyneside, les briqueteries,
les verreries, la brasserie et la forge de petits objets, mais pas encore
pour la fonte du fer au haut fourneau, car le soufre rend le métal cassant.
Il faudra attendre Abraham Darby et son coke à Coalbrookdale (1709) pour
franchir ce seuil. L'exploitation de mines profondes bute sur l'inondation
des galeries : on y répond par des norias à chevaux, des pompes à roue
hydraulique, puis, à la fin du siècle, par les premiers essais de machines
à feu. En 1679, Denis Papin construit son "digesteur";
vers 1690, il imagine le piston à vapeur; en 1698, Thomas Savery brevette
la "machine pour élever l'eau par le feu" (The Miner's Friend).
Ces dispositifs préparent la machine de Newcomen (1712), mais restent,
en 1700, des curiosités à faible rendement (inférieur à 1 %). Le principe
de la pression atmosphérique, mis en évidence par Torricelli
(1643) et Guericke (1654-1657), constitue leur
arrière-plan scientifique.
Mines,
sucre et esclavage atlantique.
L'Atlantique constitue
un gisement d'énergie humaine contrainte. Dans les Andes,
le Cerro Rico de Potosí (découvert en 1545) produit de l'argent grâce
à l'amalgamation au mercure (années 1570) et au travail forcé de la
mita, qui mobilise des milliers d'Indiens. Aux Antilles
et au Brésil, les plantations de canne
à sucre transforment la nature en usine : les moulins (à eau, à bêtes
ou à vent) pressent la canne, la bagasse alimente les chaudières, et
le travail des esclaves africains, dont plus de 12 millions seront déportés
au total entre le XVIe et le XIXe siècle,
soutient une production destinée à des consommateurs européens. Le sucre
fournit des calories bon marché aux ouvriers européens, tandis que l'espace
colonial fournit aux métropoles les "acres fantômes" que l'Europe
ne possède pas.
Asie.
Au Japon,
l'ère Tokugawa (1603-1868) hérite d'une déforestation sévère liée
à la construction de châteaux et de villes, et à la demande en charbon
de bois. Comme le montre Conrad Totman (The Green Archipelago),
l'État shogunal réagit par une gestion forestière rigoureuse (édit
de 1666 sur la lutte contre l'érosion, plantations de cryptomères et
de cyprès, régulation des coupes), ce qui préfigure une économie soutenable
à haut rendement foncier.
En Inde
moghole, l'irrigation par la roue persane (araghatta) dans la
plaine indo-gangétique, la production de textiles de coton, l'acier wootz
(acier au creuset) et les chantiers navals de Surat se nourrissent de bois
et de bouse. La Chine des Ming puis des Qing
connaît une forte hausse démographique, soutenue par les nouvelles cultures
américaines et par l'intensification rizicole, sans rupture énergétique
: le charbon est abondamment utilisé dans le nord, mais l'éloignement
des gisements et des centres de consommation freine son essor, un élément
avancé par Kenneth Pomeranz pour expliquer la "grande divergence" avec
l'Angleterre.
La Révolution industrielle
L'Angleterre, le
charbon et la vapeur naissante.
Un
pays qui brûle déjà du charbon.
Vers 1700, l'Angleterre
extrait près de 3 millions de tonnes de charbon par an, soit environ quatre-vingt-dix
pour cent de la production européenne. Londres, qui chauffe ses maisons
à la houille, tire de Newcastle, par cabotage, une énergie que le bois
local ne peut plus fournir à un prix acceptable. Cette avance n'est pas
encore industrielle : le charbon sert surtout au chauffage domestique et
à des procédés à flamme directe (briqueteries, verreries, salines,
brasseries). Mais elle crée un besoin technique précis, celui de l'exhaure
: plus les mines s'enfoncent, plus l'eau envahit les galeries.
L'historien de l'économie
Robert C. Allen insiste sur un contexte de prix relatifs. En Grande-Bretagne,
les salaires sont élevés et l'énergie bon marché, tandis que les capitaux
sont abondants. Cette combinaison rend rentable la substitution du capital
et du charbon au travail, ce qu'elle ne fait pas en France ou en Chine.
L'argument ne fait pas l'unanimité, mais il explique pourquoi la vapeur
s'implante d'abord là.
La
machine atmosphérique et la machine de Watt.
La machine de Thomas
Newcomen (1712, Dudley Castle) fait osciller un balancier sous l'effet
de la condensation de vapeur dans un cylindre, la pression atmosphérique
repoussant le piston. Son rendement est inférieur à 1 %, mais, installée
au carreau des mines où le charbon de petite qualité est sans valeur,
elle devient rentable. Quelques centaines d'exemplaires fonctionnent avant
1780.
James
Watt perfectionne le principe à Glasgow
: son condenseur séparé (breveté en 1769) évite de refroidir et réchauffer
le cylindre à chaque course, ce qui réduit la consommation de combustible
des deux tiers environ. Avec l'associé Matthew Boulton et l'atelier de
Soho, il commercialise à partir de 1776 des machines facturées, selon
un montage ingénieux, au tiers du charbon économisé par rapport à une
machine de Newcomen. Il introduit ensuite le mouvement rotatif (engrenage
planétaire, 1781), le double effet (1782), le régulateur à boules (1788).
Cette dernière série d'innovations convertit la machine d'une simple
pompe en moteur universel capable d'actionner des filatures, des forges,
des brasseries et des moulins à farine (Albion Mills, 1786). Le rendement
thermique des machines de Watt demeure néanmoins faible, de l'ordre de
2 à 4 %. Leur puissance totale reste modeste en 1800 : quelques dizaines
de milliers de chevaux-vapeur au Royaume-Uni, à comparer à la puissance
hydraulique et animale encore dominante.
L'eau,
dernière grande énergie de l'industrie naissante.
Dans les premières
décennies de la révolution industrielle, l'eau demeure la source de force
motrice principale. La filature mécanique d'Arkwright à Cromford (1771),
la water frame (1769) et d'autres usines du Derbyshire utilisent
des roues hydrauliques. John Smeaton, par des mesures expérimentales (1759),
démontre la supériorité de la roue à augets alimentée par le dessus
sur la roue à aubes alimentée par le dessous. Le recours à la vapeur
ne s'impose pas parce que l'eau serait épuisée, mais parce que la vapeur
offre localisation libre, constance du débit et possibilité de concentrer
des ateliers en ville. Le géographe Andreas Malm soutient, dans Fossil
Capital (2016), que c'est aussi pour des raisons de contrôle de la
main-d'oeuvre que les industriels britanniques abandonnent l'eau pour la
vapeur après 1830, thèse débattue mais stimulante.
La
sidérurgie et le coke.
Abraham Darby réussit
en 1709 à Coalbrookdale à fondre le minerai de fer avec du coke, charbon
débarrassé de ses impuretés par distillation. Le procédé ne se diffuse
que lentement : c'est après 1750-1760, quand les prix du charbon de bois
grimpent, que le coke s'impose. Henry Cort met au point le puddlage et
le laminage (1783-1784), qui permettent de produire du fer forgé au charbon
minéral. La production britannique de fonte passe d'environ 25 000 tonnes
en 1740 à 250 000 tonnes en 1800. Pour la première fois, la métallurgie
échappe à la contrainte forestière, ce qui ouvre la voie à la construction
massive de machines, de ponts (Iron Bridge, 1779) et de rails.
Ailleurs
dans le monde.
Pendant que l'Angleterre
s'affermit dans la voie de la révolution
industrielle, le reste du monde demeure organique. En Chine,
la dynastie Qing connaît une croissance démographique
exceptionnelle (de 150 millions d'habitants vers 1700 à environ 400 millions
vers 1850), qui repose sur l'extension des terres cultivées, l'intensification
rizicole et les cultures américaines. Le Japon
des Tokugawa gère un équilibre fermé reposant sur le bois, le riz et
l'engrais organique. L'Inde moghole puis britannique
reste une économie du bois et de la bouse. Aux Amériques, les plantations
esclavagistes
(sucre, coton, tabac) fournissent à l'Europe des calories et des fibres
que son territoire ne peut pas produire : la traite atlantique atteint
son maximum dans la seconde moitié du XVIIIe
siècle, avec plus de 80 000 déportés par an certaines années. Cette
énergie humaine contrainte alimente les filatures de Manchester
en coton brut.
La vapeur change
d'échelle.
La
vapeur à haute pression et le chemin de fer.
La machine de Watt,
de basse pression, est encombrante. Richard Trevithick en Cornouailles
et Oliver Evans en Amérique développent, vers 1800, des machines à haute
pression, plus compactes, qui rendent possible la locomotion. Trevithick
fait rouler une locomotive à Pen-y-Darren en 1804. Après les essais de
Blenkinsop, de Hedley et de George Stephenson, la ligne Stockton-Darlington
(1825) puis surtout Liverpool-Manchester (1830), première ligne à traction
exclusivement mécanique avec service régulier de voyageurs, inaugurent
l'ère du rail. En 1850, le Royaume-Uni compte près de 10 000 km de voies,
l'Europe continentale et les États-Unis
se lancent à leur tour, ces derniers atteignant 50 000 km vers 1860.
Le chemin de fer
est énergétiquement double : il consomme du charbon, et il en permet
l'acheminement à bas prix vers les villes et les usines. Le coût du transport
terrestre du charbon chute, ce qui élargit le marché de l'énergie fossile
et réduit la rente de situation des bassins proches des cours d'eau navigables.
Wolfgang Schivelbusch voit dans le rail l'"anéantissement de l'espace
et du temps" : la vitesse devient une dimension nouvelle de la consommation
d'énergie.
Vapeur
navale et bateaux à roues.
Le Clermont
de Robert Fulton (1807) remonte l'Hudson,
et les vapeurs à roues à aubes se multiplient sur le Mississippi,
le Rhin et la Clyde. La
traversée transatlantique à la vapeur pure s'inaugure en 1838 (Sirius,
Great Western). L'hélice (Ericsson, Smith, années 1830-1840) remplace
peu à peu les roues. Jusque dans les années 1860-1870, les grands voiliers
(les clippers du thé et de la laine) rivalisent encore avec les vapeurs
sur les longues distances, car ces derniers consomment un charbon dont
la masse limite la capacité de fret. Les machines à expansion multiple
améliorent peu à peu cette situation.
De
la science à l'ingénierie : la thermodynamique.
La machine à vapeur
précède la théorie. Sadi Carnot, dans
ses Réflexions sur la puissance motrice du feu (1824), formule
la question du rendement maximal d'une machine thermique. Les travaux de
Mayer,
Joule,
Helmholtz,
Clausius
et Kelvin, entre 1840 et 1860, établissent la
conservation de l'énergie et l'irréversibilité de la dégradation de
la chaleur. Le concept d'énergie, au sens moderne,
naît à cette époque, avec ses deux principes ( Thermodynamique).
Il fournit aux ingénieurs une grille de lecture des pertes et crée la
possibilité de calculer le rendement des convertisseurs, ce que Rankine,
Zeuner
et d'autres transposent dans les manuels.
Eau,
gaz, charbon : la diversification.
La turbine hydraulique
de Benoît Fourneyron (1832) atteint des rendements de plus de 80 % et
supplante les roues dans les grandes installations. James Francis (1849)
conçoit la turbine à réaction qui porte son nom. L'eau demeure, jusqu'aux
années 1850-1860, une source de force motrice d'importance égale à celle
de la vapeur dans l'industrie américaine, notamment à Lowell (Massachusetts).
L'éclairage au gaz
de houille, expérimenté par William Murdoch et Philippe Lebon vers 1800,
se généralise : Londres s'éclaire au gaz
de rue à partir de 1812-1814 et Paris dans
les années 1820. La houille donne ainsi, outre la chaleur et la force,
de la lumière, avec des sous-produits (goudrons, benzol) qui alimenteront
plus tard l'industrie chimique des colorants. Les usines à gaz transforment
la ville nocturne et allongent le temps de travail et de loisir.
La
production britannique de charbon explose.
La production de
charbon du Royaume-Uni passe d'une quinzaine de millions de tonnes en 1800
à environ 50 à 60 millions en 1850. Le pays représente alors une part
écrasante de la production mondiale. Les mines de houille se creusent
plus profondément (Durham, Pays de Galles,
Lancashire), leurs accidents se multiplient, et la législation sociale
s'esquisse (commission d'enquête de 1842 sur le travail des femmes et
des enfants dans les mines). La lampe de sûreté de Davy
(1815) réduit le risque de coup de grisou sans l'éliminer. Wrigley évalue
qu'en 1800 l'Angleterre brûle déjà, sous forme de houille, l'équivalent
énergétique de plusieurs millions d'hectares de forêts, bien au-delà
de ce que son territoire pourrait fournir.
Le
bois et la baleine ailleurs.
Hors de l'Angleterre,
le bois reste dominant. Aux États-Unis, il couvre encore plus de 90 %
de l'énergie en 1850 et ne cède la première place au charbon que vers
1885. La déforestation de l'Est américain, l'extension des fronts pionniers
et la consommation des chemins de fer en bois (les locomotives américaines
brûlent longtemps du bois) témoignent d'une industrialisation sur ressource
organique abondante. Dans le domaine de l'éclairage, l'huile de baleine
et de cachalot, qui connaît son pic de consommation vers 1845-1855 (la
flotte baleinière américaine compte alors plus de 700 navires), est supplantée
par le kérosène extrait du charbon, puis du pétrole.
La seconde phase
de la révolution industrielle.
L'acier,
le moteur de la deuxième vague.
Henry Bessemer (1856)
invente le convertisseur qui affine la fonte en acier par soufflage d'air.
Les procédés Siemens-Martin (années 1860) et Thomas-Gilchrist (1878,
déphosphoration des minerais lorrains) produisent de l'acier en masse.
Le résultat est un métal bon marché qui rend possibles les rails d'acier,
les coques de navires, les ponts, les gratte-ciel et les canons. La production
mondiale d'acier passe de quelques dizaines de milliers de tonnes en 1850
à plus de 70 millions de tonnes en 1913, avec une domination désormais
américaine et allemande sur la production britannique. La Ruhr, la Lorraine,
la Pennsylvanie et la Silésie
sont des pôles du charbon et de l'acier, dont l'aire de domination dessine
la géopolitique de l'époque.
Le
pétrole.
Le pétrole
était connu, mais utilisé de manière marginale (bitume, huile médicinale,
petits puits). Le forage d'Edwin Drake à Titusville, en Pennsylvanie,
en 1859, ouvre l'industrie moderne. Le kérosène éclairant remplace l'huile
de baleine et le gaz dans les foyers modestes, à un prix bien inférieur.
John D. Rockefeller fonde la Standard Oil (1870) et construit, par intégration
et rabais ferroviaires, un quasi-monopole du raffinage américain, démantelé
par l'arrêt de la Cour suprême en 1911. À Bakou,
les frères Nobel et les Rothschild développent une industrie rivale :
la région fournit près de la moitié de la production mondiale vers 1900.
Suivent les puits de Roumanie, des Indes
néerlandaises (Royal Dutch, 1890), du Mexique
(le boom de 1910-1921) puis du Venezuela
(Maracaibo, années 1920).
L'usage du pétrole
change radicalement avec le moteur à combustion interne. Étienne Lenoir
(1860) présente un moteur à gaz d'éclairage, Nikolaus Otto (1876) le
moteur à quatre temps, Karl Benz (1886) et Gottlieb Daimler (1885-1886)
des véhicules automobiles. Rudolf Diesel, après ses essais de 1893-1897,
introduit un moteur à auto-allumage qui atteint des rendements de 25 à
30 %, bien supérieurs à ceux de la vapeur. L'essence, sous-produit encombrant
du raffinage du kérosène, devient un carburant précieux. Henry Ford
lance la Model T (1908) et la chaîne d'assemblage mobile (1913), qui font
de l'automobile un bien de masse, d'abord aux États-Unis, où l'on compte
déjà plus de 2 millions de véhicules en 1915.
L'électricité
: vecteur et réseau.
L'électricité
est une forme d'énergie transportable instantanément et convertible sans
grande perte en chaleur, en lumière ou en force motrice. Michael
Faraday établit l'induction en 1831. La dynamo de Zénobe Gramme (1871)
rend la production industrielle possible. Thomas Edison
ouvre la centrale de Pearl Street à New York
(1882), alimentant en courant continu quelques milliers de lampes à incandescence,
après les ampoules de Swan et d'Edison de 1879. La "guerre des courants"
oppose le continu d'Edison à l'alternatif de Westinghouse et de Tesla
: le second l'emporte, car il se transforme et se transporte à haute tension
sur de longues distances. L'installation de Niagara Falls (1895, génératrices
alternatives) en est le symbole.
Deux autres inventions
accroissent le rendement. La turbine à vapeur de Charles Parsons (1884)
permet de produire de l'électricité dans de grandes centrales avec des
rendements croissants : en 1900, une centrale à charbon convertit environ
5 à 10 % de l'énergie du combustible en électricité, contre 30 % à
35 % pour les meilleures installations des années 1950. Parallèlement,
la houille blanche, expression d'Aristide Bergès (1869, chute de
Lancey, près de Grenoble), désigne l'hydroélectricité,
qui ouvre à des régions sans charbon (Alpes,
Scandinavie,
Québec,
Italie
du Nord) une voie d'industrialisation. L'électrométallurgie (aluminium
par le procédé Hall-Héroult, 1886) et l'électrochimie (chlore, soude,
carbure) exigent de l'électricité à très bas prix.
Dans les villes,
l'électricité transforme l'espace urbain : éclairage public, tramways
(Berlin, Siemens, 1881; Richmond, 1888), métros
(Londres, 1890 pour le premier métro électrique), ascenseurs électriques,
moteurs d'ateliers. À la fin de la période, les fabricants de lampes
passent du filament de carbone à celui de tungstène (Coolidge, 1910),
dont l'efficacité lumineuse est environ trois fois supérieure.
Chaleur,
froid et chimie.
Carl von Linde développe
la réfrigération mécanique (années 1870), qui permet l'exportation
de viande congelée d'Argentine et d'Australie
vers l'Europe (le Dunedin, 1882). L'agriculture,
elle aussi, commence à dépendre des énergies fossiles. Les engrais minéraux
(guano du Pérou dès les années 1840, nitrate
du Chili, puis superphosphates) reconstituent
la fertilité à l'échelle mondiale. La synthèse de l'ammoniac
à partir de l'azote de l'air
et de l'hydrogène (Fritz Haber, 1909; Carl
Bosch, usine d'Oppau de BASF, 1913) bouleverse le cycle
de l'azote : elle fait de l'énergie fossile, charbon
puis gaz naturel, un intrant structurel de
l'alimentation humaine. Le politologue Vaclav Smil considère que cette
invention a rendu possible la survie d'une grande partie de la population
mondiale actuelle.
Le
charbon, roi d'un monde en réseau.
La production mondiale
de charbon atteint environ 1,3 milliard de tonnes en 1913. Les États-Unis
(plus de 500 Mt), le Royaume-Uni (sommet à 292 Mt en 1913) et l'Allemagne
(environ 190 Mt de houille, plus du lignite) dominent. Les États-Unis
dépassent le Royaume-Uni vers 1900 pour la production d'énergie. La Grande-Bretagne
alimente avec son charbon les soutes de la marine marchande mondiale :
un réseau de stations charbonnières (Gibraltar,
Malte,
Aden,
Singapour,
Le
Cap) soutient l'empire et le commerce. L'ouverture du canal
de Suez (1869) raccourcit la route des Indes.
Les chemins de fer
atteignent environ un million de kilomètres dans le monde en 1913. L'Inde
coloniale, dont la première ligne ouvre en 1853, la Russie
(Transsibérien, 1891-1916), l'Argentine, le Japon et la Chine en construisent
des réseaux. La conversion de l'empire japonais de l'ère Meiji, avec
ses mines de Miike et de Hokkaidō, et l'ouverture des mines de Kaiping
en Chine (1878) témoignent de l'extension de l'économie minérale hors
de l'Occident.
Un
tableau mondial contrasté.
En 1900-1913, la
consommation d'énergie par habitant dépasse 100 gigajoules par an aux
États-Unis et au Royaume-Uni, alors qu'elle n'atteint que quelques gigajoules
en Inde, en Chine ou en Afrique, où la biomasse reste la source dominante.
Les chevaux, loin de disparaître, atteignent leur maximum numérique :
on compte plus de vingt millions de chevaux et de mulets aux États-Unis
vers 1915, dont l'alimentation mobilise près du quart des terres cultivées.
Dans les villes, les omnibus et les camions hippomobiles sont encore la
règle, avant d'être remplacés à partir des années 1910-1920. L'énergie
humaine, notamment ouvrière, minière et paysanne, reste considérable
: la mine de charbon est un lieu où l'on travaille à la main (la catastrophe
de Courrières, en 1906, fait 1 099 morts), et le syndicalisme minier,
par sa position stratégique, devient un acteur politique central. Le politologue
Timothy Mitchell (Carbon Democracy, 2011) soutient que la concentration
spatiale des mines, des voies ferrées et des ports donnait aux mineurs
un pouvoir d'arrêt qui a favorisé l'essor de la démocratie
de masse, tandis que le pétrole, plus fluide et plus facile à contourner,
a affaibli ce pouvoir.
Le XXe
siècle
Guerres, pétrole
et électrification.
La
Première Guerre mondiale.
Le conflit
de 1914-1918 révèle le caractère stratégique de l'énergie. Le
charbon alimente les usines d'armement, la métallurgie et la production
d'explosifs. Le pétrole devient une arme : Winston
Churchill, premier lord de l'Amirauté, convertit dès 1912-1914 la
Royal Navy du charbon au mazout, ce qui augmente la vitesse et facilite
le ravitaillement, mais crée une dépendance extérieure et conduit à
l'achat de parts de l'Anglo-Persian Oil Company (1914). Les camions, les
chars, les avions et les sous-marins, moteurs à combustion, utilisent
des produits pétroliers. Le blocus allié prive l'Allemagne d'engrais
importés et de nitrates, mais la synthèse de l'ammoniac, par Haber-Bosch,
lui permet de produire explosifs et engrais. À l'issue de la guerre, le
partage des dépouilles ottomanes (accords
Sykes-Picot, 1916; conférence de San Remo, 1920) obéit en partie à la
logique du pétrole mésopotamien.
L'entre-deux-guerres
: le basculement vers le pétrole.
Dans les années
1920-1930, l'automobile se démocratise aux États-Unis
(un véhicule pour cinq habitants en 1929, environ 23 millions d'automobiles).
La production pétrolière américaine augmente massivement avec les découvertes
de Californie, d'Oklahoma
et du Texas (champ d'East Texas, 1930), qui
provoquent un effondrement des cours et l'intervention régulatrice de
la Texas Railroad Commission. Le monde du pétrole
est dominé par les "Sept Soeurs" (Standard Oil of New Jersey, Mobil, Socal,
Texaco, Gulf, Shell, Anglo-Persian/BP), qui s'entendent sur les prix par
les accords d'Achnacarry (1928) et sur les concessions du Moyen-Orient
par l'accord de la "ligne rouge" (1928). Les gisements du Golfe,
déjà exploités en Perse (Masjed Soleiman,
1908), s'étendent à l'Irak (Kirkouk,
1927), à Bahreïn (1932), au Koweït
et à l'Arabie saoudite (Dammam,
1938). Le Moyen-Orient, négligeable avant 1930, prépare son futur rôle
central.
Le charbon,
lui, entre dans une phase de stagnation, en dépit de maxima d'extraction.
Son poids décline relativement dès la fin des années 1920, face à la
concurrence du pétrole et à la crise économique. Les grèves massives
(Grande-Bretagne, 1926) et les restructurations
marquent les bassins européens. Le gaz naturel,
d'abord brûlé comme déchet, commence à être transporté par gazoducs
aux États-Unis dans les années 1930-1940.
L'électrification
comme projet d'État.
L'électricité
devient un instrument de modernisation étatique. Lénine
résume le projet soviétique par la formule "le communisme, c'est le pouvoir
des soviets plus l'électrification de tout le pays" : le plan GOELRO (1920)
prévoit une trentaine de centrales, et la centrale hydroélectrique du
Dniepr
est achevée en 1932. Aux États-Unis, la Tennessee Valley Authority (1933)
et le Hoover Dam (1936) s'inscrivent dans le New Deal, et la Rural
Electrification Administration (1935) étend les réseaux aux campagnes,
qui restaient en grande partie privées d'électricité faute de rentabilité.
En Grande-Bretagne, le Central Electricity Board (1926) crée un réseau
national. En France, la Compagnie nationale
du Rhône, les barrages des Alpes et du Massif
central, et, après 1946, Électricité de France (EDF) et Gaz de France
(GDF) nationalisés poursuivent cet effort. Pour les ménages, l'électrification
des foyers (éclairage, fer à repasser, radio, puis réfrigérateur et
machine à laver) restructure le travail domestique, en particulier féminin,
et la consommation d'énergie par habitant.
Dans l'industrie,
le moteur électrique individuel remplace les grandes transmissions par
courroies : l'usine se réorganise autour du flux de production, et non
plus autour de l'arbre moteur. L'agriculture se mécanise : le tracteur
à moteur à explosion remplace peu à peu le cheval, et la moissonneuse-batteuse
se généralise aux États-Unis dans l'entre-deux-guerres.
Les
carburants de synthèse et l'énergie en guerre.
Les pays dépourvus
de pétrole cherchent à s'en passer. L'Allemagne développe l'hydrogénation
du charbon (procédé Bergius) et la synthèse Fischer-Tropsch : à son
maximum, en 1943-1944, la production de carburants synthétiques fournit
environ la moitié de ses carburants. La Seconde
Guerre mondiale est une guerre pour l'énergie. Le Japon,
frappé par l'embargo pétrolier américain de 1941, lance l'attaque sur
Pearl Harbor et la conquête des Indes néerlandaises
pour s'assurer du pétrole de Sumatra et de Bornéo.
L'Allemagne vise les champs de Roumanie
(Ploiești, bombardés par les Alliés) et de Bakou,
qu'elle n'atteint pas. La puissance américaine, productrice de plus de
60 % du pétrole mondial, fournit l'essentiel des carburants aux Alliés
: "Les Alliés ont flotté vers la victoire sur une vague de pétrole",
selon une formule fréquemment citée. Les bombardements stratégiques
ciblent les raffineries, les centrales et les voies ferrées.
L'énergie
nucléaire.
La fission
nucléaire est mise en évidence par Otto Hahn et Fritz Strassmann
(1938), interprétée par Lise Meitner et Otto Frisch. Enrico Fermi réalise
la première réaction en chaîne contrôlée à Chicago
le 2 décembre 1942 (Chicago Pile-1). Le projet Manhattan aboutit aux essais
d'Alamogordo (juillet 1945), puis à Hiroshima
et Nagasaki (août 1945). Cette première
utilisation de l'énergie nucléaire est militaire : le nucléaire civil
n'apparaît qu'au début des années 1950 (un réacteur expérimental produit
de l'électricité en 1951 aux États-Unis,
la centrale d'Obninsk est raccordée au réseau soviétique en 1954). Il
constitue néanmoins une rupture, puisque l'énergie utilisée ne provient
plus, directement ou indirectement, du Soleil.
Le
tableau vers 1950.
En 1950, le charbon
fournit encore plus de la moitié de l'énergie commerciale mondiale, mais
le pétrole en représente déjà près d'un tiers et progresse vite, tandis
que le gaz naturel et l'hydroélectricité occupent une place secondaire.
L'écart entre pays est considérable : les États-Unis, avec moins de
7 % de la population mondiale, consomment environ 40 % de l'énergie commerciale.
L'Europe vient d'être ravagée, l'URSS
se reconstruit, la Chine s'apprête à commencer
son industrialisation sous l'égide de l'État communiste, et la décolonisation
commence en Asie.
La Grande Accélération
et la persistance des énergies fossiles.
Depuis 1950, la
consommation mondiale d'énergie primaire passe d'environ 100-120 exajoules
(1exajoule = 1018 joules) à un ordre de
grandeur de 600 exajoules au milieu des années 2020. Le chiffre exact
dépend des conventions comptables : la méthode
dite de substitution, qui compte l'électricité hydraulique, nucléaire,
éolienne ou solaire comme si elle avait été produite dans une centrale
thermique, donne des valeurs plus élevées que la méthode de l'équivalent
direct, adoptée plus récemment par certains statisticiens. La population
passe de 2,5 à plus de 8 milliards d'habitants, de sorte que la consommation
par habitant double à peu près, de 40-45 GJ à 75-80 GJ par an. Les historiens
de l'environnement J. R. McNeill et Peter Engelke rangent ces courbes parmi
les indicateurs de la Grande Accélération
: celle de l'énergie est la plus massive, parce qu'elle conditionne toutes
les autres (production alimentaire, urbanisation, transports, matériaux,
émissions). Trois fils directeurs organisent cette évolution :
• La
dialectique entre addition et substitution. - Contrairement à l'image
des "transitions" successives (bois, charbon, pétrole, renouvelables),
l'histoire de l'après-1950 montre que chaque source s'ajoute aux précédentes
plutôt qu'elle ne les remplace : le charbon atteint en 2024 un niveau
de production record, au moment même où le solaire connaît la croissance
la plus rapide de l'histoire énergétique. (Les historiens Jean-Baptiste
Fressoz et Christophe Bonneuil insistent sur ce point pour critiquer le
récit linéaire des "transitions". Vaclav Smil rappelle, de son côté,
la lenteur des changements d'infrastructures dans les systèmes énergétiques
lourds).
• La politisation
géopolitique de l'énergie : nationalisme pétrolier, guerres du Golfe,
sanctions, gazoducs, contrôle des chaînes d'approvisionnement.
• L'entrée
du climat dans le champ énergétique. - Environ 6 Gt (gigatonnes)
de CO2 fossile sont émises en 1950, plus de 37 Gt
en 2024 pour les seules émissions énergétiques, alors que la concentration
atmosphérique passe de 311 ppm environ à plus de 420 ppm.
L'énergie devient ainsi,
pour la première fois, un problème de limites planétaires et non plus
seulement de ressources locales.
L'âge d'or du
pétrole bon marché.
L'avènement
du pétrole.
En 1950, le charbon
assure encore plus de la moitié de l'énergie commerciale mondiale. Pendant
les vingt-trois années suivantes, le pétrole le dépasse, vers le milieu
des années 1960, et devient la première source d'énergie du monde. La
production mondiale de brut passe d'environ 10 millions de barils par jour
en 1950 à près de 55 millions en 1973, avec des taux de croissance de
7 à 8 % par an. Le prix du baril, de l'ordre de 2 dollars, reste remarquablement
stable, voire décroît en termes réels.
Le moteur de cette
expansion est géologique, financier et politique. Les gisements du Moyen-Orient
(Ghawar en Arabie saoudite, découvert en 1948, Burgan au Koweït) offrent
des coûts d'extraction dérisoires, quelques dizaines de cents par baril.
Les Sept Soeurs contrôlent l'amont, le transport et le raffinage, tandis
que les pays hôtes finissent par obtenir un meilleur partage des revenus
(le fifty-fifty adopté par l'Aramco en 1950). L'Europe occidentale
et le Japon, reconstruits sous l'impulsion du plan Marshall et d'une croissance
rapide, basculent massivement vers le mazout : la part du pétrole dans
la consommation européenne d'énergie passe d'environ 10 % en 1950 à
plus de 60 % en 1973. Les politiques du charbon (le plan Monnet, la CECA
créée en 1951) sont rapidement dépassées par cette évolution : les
mines de houille européennes, jugées trop coûteuses, entament un déclin
qui conduit à la fermeture de la dernière mine française (puits de La
Houve à Creutzwald) en 2004.
Une
civilisation de l'automobile et du tout-électrique domestique.
Le pétrole alimente
un système sociotechnique complet. Aux États-Unis, la loi sur le réseau
routier de 1956 lance la construction des autoroutes interétatiques et
accélère la périurbanisation. En Europe, la motorisation de masse s'installe
à partir des années 1950-1960. Le conteneur (Malcolm McLean, 1956) bouleverse
la logistique maritime, et l'aviation à réaction commerciale (Comet,
1952, Boeing 707, 1958, puis 747, 1970) ouvre l'ère des voyages de masse.
Les pétroliers géants, dont la taille ne cesse de croître, abaissent
le coût du fret. La pétrochimie transforme une partie du brut en plastiques,
fibres synthétiques, solvants et engrais : le pétrole est désormais
un matériau autant qu'un combustible.
Dans le même temps,
l'électrification des foyers s'achève dans les pays riches : réfrigérateur,
machine à laver, télévision, chauffage central, puis climatisation aux
États-Unis. La consommation d'électricité mondiale, de l'ordre de 1
000 TWh (térawatts-heure) en 1950, dépasse 6 000 TWh en 1973. La société
de consommation des Trente Glorieuses
est une société d'énergie abondante, dont le coût est devenu presque
invisible dans le budget des ménages.
Gaz,
hydroélectricité et nucléaire.
Le gaz
naturel émerge comme troisième pilier. Aux États-Unis, il est déjà
largement exploité. En Europe, la découverte de Groningen
(1959, aux Pays-Bas) et, quelques années
plus tard, celle de gisements en mer du Nord
(à partir de 1965) alimentent un réseau de gazoducs, tandis que l'Union
soviétique développe ses immenses réserves de Sibérie
occidentale. Le gaz naturel liquéfié apparaît : la première liaison
commerciale unit l'Algérie (Arzew)
au Royaume-Uni en 1964, avant l'ouverture des flux vers le Japon en 1969.
L'hydroélectricité
atteint des dimensions monumentales, dans le sillage des grandes réalisations
du New Deal et de l'URSS : barrage d'Assouan
(construit entre 1960 et 1970), grands ouvrages de la Volga
et de l'Angara, de la Colombie-Britannique,
du Brésil. L'électricité devient un attribut
de souveraineté et de modernisation pour les États postcoloniaux.
Le nucléaire civil
naît de la Guerre froide. Le discours
Atoms
for Peace d'Eisenhower (1953) encourage une diffusion technologique
contrôlée, l'AIEA est créée en 1957, la centrale de Calder Hall au
Royaume-Uni
(1956) est raccordée, comme celle de Shippingport (États-Unis, 1957).
Le réacteur à eau légère, issu de la propulsion navale américaine,
s'impose comme la filière dominante. Les années 1960-1970 sont celles
des grands programmes : les commandes s'accumulent aux États-Unis,
en France, au Japon,
en Allemagne, en URSS.
Régions
et projets hors du "premier monde".
Le bloc soviétique
repose sur une énergie abondante et un gaspillage structurel. L'URSS,
qui devient le premier producteur mondial de pétrole au milieu des années
1970 grâce au gisement géant de Samotlor (Sibérie occidentale), exporte
du brut et du gaz vers ses alliés par l'oléoduc Droujba. En Chine,
le régime maoïste mise sur l'autosuffisance : mise en valeur du gisement
de Daqing à partir de 1959-1960, développement du charbon, expérience
désastreuse des "hauts fourneaux de cour" pendant le Grand Bond en avant
(1958-1960), qui gaspille bois et combustible pour une fonte inutilisable.
Dans les campagnes du monde en développement, la révolution verte, qui
diffuse variétés à haut rendement, engrais de synthèse, pompes d'irrigation
et machines agricoles, accroît considérablement la dépendance de l'alimentation
envers l'énergie fossile (le procédé Haber-Bosch absorbe à lui seul
1 à 2 % de l'énergie mondiale). La traction animale, hégémonique encore
en 1950 dans la plus grande partie de l'Asie
et de l'Afrique, reflue sans disparaître.
La
prise de conscience écologique.
Cette euphorie énergétique
est accompagnée de premiers signaux d'alerte. La pollution atmosphérique
des villes charbonnières (le smog de Londres
de décembre 1952, qui provoque des milliers de morts, conduit au Clean
Air Act de 1956), les marées noires (Torrey Canyon, 1967; Santa Barbara,
1969) nourrissent la critique. Les mesures de Charles Keeling au Mauna
Loa, à partir de 1958, établissent l'augmentation du CO2
atmosphérique. En 1956, le géologue M. King Hubbert prédit que la production
pétrolière américaine atteindra un maximum vers 1970, ce qui se vérifie.
Le rapport du Club de Rome, Les limites à la croissance (1972),
popularise l'idée d'un choc des ressources, quelques mois avant que l'actualité
n'en donne une version politique.
Chocs, sécurité
énergétique et réorientations
Le
choc de 1973.
Au cours de la guerre
du Kippour (octobre 1973), les pays arabes membres de l'OPAEP décident
un embargo contre les soutiens d'Israël,
tandis que l'OPEP, fondée en 1960 à Bagdad,
relève unilatéralement ses prix affichés. Le baril, d'environ 3 dollars
à l'été, atteint près de 12 dollars en décembre. Ce renversement du
rapport de forces est préparé de longue date par les nationalisations
et les prises de participation (Libye, Algérie,
Irak,
puis l'Aramco saoudienne, dont l'État saoudien obtient le contrôle total
en 1980) ainsi que par le fait que les États-Unis, dont la production
a décliné après 1970, ont perdu leur capacité tampon (spare capacity).
Le second choc suit
la révolution iranienne de 1979 et la guerre Iran-Irak (1980) : le prix
du baril dépasse 35 dollars en 1980. Les pays industrialisés connaissent
stagflation, inflation et récession, et la question de la dépendance
pétrolière devient un enjeu majeur de sécurité nationale. La doctrine
Carter (janvier 1980) déclare que les États-Unis défendront par la force
leurs intérêts dans le Golfe.
Les
réponses : économies, diversification, substitution.
L'Agence internationale
de l'énergie est créée en 1974 au sein de l'OCDE pour coordonner les
stocks stratégiques. Les États-Unis adoptent des normes de consommation
moyenne des véhicules (CAFE, 1975) et constituent une réserve stratégique
de pétrole. Les automobiles, les logements, les appareils deviennent plus
économes : dans l'OCDE, l'intensité énergétique du PIB baisse nettement,
et la croissance économique est pour la première fois en partie "découplée"
de la consommation de pétrole.
Du côté de l'offre,
on assiste à une diversification géographique sans précédent : mise
en production de la mer du Nord (Brent, Ekofisk, Forties), de l'Alaska
(le gisement de Prudhoe Bay, mis en service avec l'oléoduc Trans-Alaska
en 1977), du Mexique, de l'Afrique de l'Ouest,
de la Sibérie. La part de l'OPEP dans la production mondiale s'effondre.
La France adopte le plan Messmer (1974) qui engage la construction de dizaines
de réacteurs, et le pays atteint environ 70 % d'électricité nucléaire.
Le Japon, l'Allemagne, la Suède, la Corée
du Sud suivent des voies comparables, tandis que le charbon connaît
un retour en grâce dans les centrales électriques. Le Brésil lance Proálcool
(1975), qui produit de l'éthanol de canne pour les véhicules.
Les énergies renouvelables
font leur première entrée sur la scène politique : éoliennes danoises,
premiers parcs californiens (Altamont), recherche solaire, panneaux photovoltaïques
installés sur la Maison-Blanche par Carter en 1979 (retirés en 1986).
Elles restent marginales, mais le choc pétrolier constitue le terreau
intellectuel de la politique énergétique des décennies suivantes, avec
la notion de "chemin énergétique doux" (Amory Lovins, 1976).
L'autre
crise : le bois de feu du tiers-monde.
Hors de l'OCDE,
une autre crise énergétique est dénoncée par Erik Eckholm (1975-76)
: celle du bois de chauffage et du charbon de bois, dont la collecte provoque
déforestation et surcharge de travail pour les femmes et les enfants dans
le Sahel, dans l'Himalaya,
dans les hautes terres d'Afrique
de l'Est. Les gouvernements et les agences d'aide lancent des programmes
de foyers améliorés, de biogaz (Chine,
Inde)
et de reboisement. Les résultats sont limités : aujourd'hui encore, plus
de 2 milliards de personnes cuisinent avec de la biomasse, du charbon ou
du kérosène.
Accidents
nucléaires et ralentissement.
L'accident de Three
Mile Island (mars 1979) et, de façon beaucoup plus grave, celui de Tchernobyl
(26 avril 1986) provoquent une défiance durable envers le nucléaire dans
plusieurs pays. Les commandes américaines s'arrêtent presque entièrement,
pour des raisons autant économiques que politiques (surcoûts, retards),
tandis que l'Italie décide en 1987 d'abandonner l'atome. La France, le
Japon, la Corée et l'URSS poursuivent leurs programmes. Le chiffre des
réacteurs en service continue d'augmenter jusqu'à la fin des années
1980, mais leur part dans l'électricité mondiale plafonne, à près de
18 % au milieu des années 1990.
Contre-choc, marchés
et début de la gouvernance climatique.
Le
contre-choc pétrolier.
En 1985-1986, la
décision saoudienne d'abandonner son rôle de « producteur d'équilibre
» et d'inonder le marché fait chuter le baril sous les 10 dollars. L'économie
des pays producteurs est secouée (l'Arabie saoudite, le Mexique, le Venezuela,
l'URSS). Pendant près de quinze ans, le prix demeure bas, à quelques
dizaines de dollars de variation, ce qui détend la contrainte et réduit
l'incitation aux économies. En 1990-1991, l'invasion du Koweït par l'Irak,
puis la guerre du Golfe, provoquent un pic temporaire, mais n'infléchissent
pas durablement la tendance.
Les marchés se transforment.
Les contrats à terme (WTI à New York dès 1983, Brent à Londres) se
généralisent, le prix du pétrole est désormais fixé en bourse et non
plus par des prix affichés. L'énergie devient une classe d'actifs financiers,
avec la volatilité qui l'accompagne.
Libéralisation,
privatisations, effondrement soviétique.
L'idéologie néolibérale
s'attaque aux monopoles publics d'énergie. Au Royaume-Uni, le gouvernement
Thatcher
brise la grève des mineurs (1984-1985), ferme massivement les mines et
privatise le gaz (1986) et l'électricité (1990). Un dash for gas
conduit à remplacer le charbon par des turbines à gaz à cycle combiné,
dont le rendement atteint 55-60 %. Le Chili, la Norvège,
l'Argentine, l'Australie, puis l'Union européenne
(directives de 1996 et 2003) ouvrent à la concurrence la production et
la fourniture d'électricité, au prix de nouvelles régulations (réseaux,
marchés de gros). Les effets sont débattus : gains d'efficacité dans
certains cas, faillites et crises de sous-investissement dans d'autres,
comme la crise californienne de 2000-2001 et la faillite d'Enron.
L'effondrement de
l'URSS (1991) provoque une chute de près de moitié de la production pétrolière
russe entre la fin des années 1980 et le milieu des années 1990, avant
une remontée sous la présidence de Vladimir Poutine, appuyée sur de
grands groupes privés puis ré-étatisés (Rosneft, Gazprom). La Russie
devient une puissance gazière et pétrolière dont l'Europe dépend de
façon croissante. La Chine, qui amorce ses réformes dès 1978, devient
importatrice nette de pétrole en 1993 : le commencement d'une nouvelle
géographie des flux.
Le
climat entre à l'agenda.
Le Giec (Groupe
intergouvernemental d'experts sur l'évolution du climat) est créé en
1988, la même année que le témoignage de James Hansen devant le Sénat
américain. La Convention-cadre des Nations unies
sur les changements climatiques est adoptée à Rio
en 1992, et le protocole de Kyoto (1997, entré
en vigueur en 2005) fixe des objectifs contraignants aux pays industrialisés,
sans les États-Unis et sans les grands émergents. Ses effets directs
sont modestes, mais il lance le marché européen du carbone (2005), les
politiques d'efficacité et de soutien aux renouvelables. L'Allemagne adopte
dès 1991 une loi de rachat de l'électricité éolienne, qu'elle étend
en 2000 (EEG) aux autres filières, création décisive pour la baisse
des coûts du solaire et de l'éolien.
Les
innovations discrètes.
Plusieurs technologies
qui compteront davantage au XXIe siècle
mûrissent : la batterie lithium-ion (commercialisée
par Sony en 1991, récompensée par le prix Nobel de chimie 2019), le premier
véhicule hybride de grande série (Toyota Prius, 1997), les premières
grandes éoliennes danoises, les cellules photovoltaïques, la technique
de fracturation hydraulique horizontale combinée à des fluides à faible
viscosité, perfectionnée par George Mitchell dans le gisement de Barnett
(Texas) à la fin des années 1990.
Le premier quart du
XXIe siècle
Le choc chinois,
le schiste et l'essor des renouvelables.
La
Chine, usine du monde et premier consommateur d'énergie.
L'entrée de la
Chine dans l'OMC (2001) déclenche une croissance industrielle fondée
sur le charbon, l'acier, le ciment, les exportations manufacturières.
De 2000 à 2013, la consommation chinoise de charbon triple. La Chine
devient le premier émetteur de CO2 au milieu des
années 2000, puis le premier consommateur d'énergie primaire vers 2009-2010,
devant les États-Unis. Elle construit, à
un rythme inouï, des centrales, des barrages (Trois-Gorges, 22,5 GW, achevé
en 2012), des lignes à ultra-haute tension, des lignes ferroviaires à
grande vitesse électrifiées. L'Inde suit une trajectoire comparable,
plus tardive, avec un système électrique encore dominé par le charbon.
Cette poussée de
la demande asiatique, additionnée à la stagnation de l'offre et aux tensions
géopolitiques, soutient la flambée des prix des matières premières
: le baril atteint 147 dollars en juillet 2008, avant de s'effondrer à
environ 35 dollars à la fin de l'année avec la crise financière. Il
se stabilise ensuite autour de 100 dollars entre 2011 et 2014.
La
révolution du schiste.
Le couplage du forage
horizontal et de la fracturation hydraulique, mûri par de petits producteurs
américains, permet d'exploiter à grande échelle les roches mères d'hydrocarbures.
Le gaz de schiste fait presque doubler la production de gaz américaine
entre le milieu des années 2000 et le début des années 2020, et fait
chuter les prix du gaz aux États-Unis. Le charbon y perd son rang de première
source d'électricité (moins de 20 % aujourd'hui, contre plus de la moitié
au début du siècle), ce qui réduit les émissions américaines. À partir
de 2008-2010, le pétrole de roche compacte (Bakken, Eagle Ford, Permian)
fait passer la production américaine d'environ 5 à plus de 12 millions
de barils par jour. Les États-Unis redeviennent en 2018 le premier producteur
mondial et, en 2020, un exportateur net de produits pétroliers, une première
depuis 1949. Ils lancent par ailleurs leurs exportations de GNL (Sabine
Pass, 2016), tandis que le Qatar s'impose comme
le grand exportateur du marché mondial.
L'OPEP et la Russie
répondent en 2014 par une guerre des prix, qui fait tomber le baril à
environ 30 dollars début 2016, puis en 2016 par l'alliance OPEP+, qui
instaure une gestion concertée de l'offre. En avril 2020, sous l'effet
de la pandémie de covid-19, le prix du WTI
(West Texas Intermediate) devient brièvement négatif, épisode symbolique
d'un système d'approvisionnement saturé.
Fukushima
et la fragmentation nucléaire.
Le séisme et le
tsunami du 11 mars 2011 provoquent l'accident de Fukushima Daiichi, au
Japon. Le Japon arrête provisoirement l'ensemble
de son parc; l'Allemagne décide d'accélérer sa sortie du nucléaire
(derniers réacteurs arrêtés en avril 2023) dans le cadre de l'Energiewende.
La Chine, la Russie, l'Inde
et la Corée du Sud poursuivent, elles, leurs
programmes, de même que les Émirats arabes
unis avec Barakah. Les chantiers occidentaux (Olkiluoto en Finlande,
Flamanville en France, Vogtle aux États-Unis,
Hinkley Point C au Royaume-Uni) enregistrent
des retards de plusieurs années et des dépassements de coûts considérables,
ce qui nourrit un débat sur l'économie de la filière.
Le
décollage des renouvelables.
La dynamique la
plus structurante de cette période est la chute des coûts des technologies
renouvelables. Le prix des modules photovoltaïques, de plusieurs dizaines
de dollars par watt dans les années 1970, tombe à quelques dizaines de
centimes de dollar dans les années 2020, selon une courbe d'apprentissage
d'environ 20 à 25 % de baisse à chaque doublement de la capacité installée.
Le coût de l'électricité éolienne terrestre baisse également de façon
spectaculaire. Cette baisse résulte d'un enchaînement d'impulsions publiques
(tarifs de rachat allemands, soutien chinois au début des années 2010,
crédits d'impôt américains), d'économies d'échelle et de la montée
en puissance de l'industrie chinoise, qui domine aujourd'hui la quasi-totalité
des étapes de fabrication du solaire. Les batteries lithium-ion suivent
une trajectoire similaire, avec une baisse d'environ 90 % du coût du kilowattheure
entre 2010 et le milieu des années 2020.
L'accord de Paris
(décembre 2015) fixe pour objectif de contenir le réchauffement
climatique nettement sous 2 °C, en visant 1,5 °C, par des contributions
nationales volontaires. Il consacre un changement de logique : la gouvernance
climatique devient une dynamique d'engagements décentralisés plutôt
qu'un partage imposé de l'effort.
Crise, accélération
et tensions.
La
pandémie et la crise de 2022.
La pandémie de
covid-19 provoque en 2020 la plus forte baisse de la demande énergétique
depuis la Seconde Guerre mondiale (environ 4 à 5 %) et une chute des émissions
mondiales de près de 6 %, suivie d'un rebond rapide en 2021. L'invasion
de l'Ukraine par la Russie (24 février
2022) déclenche la plus grave crise énergétique européenne depuis les
chocs pétroliers. Le prix du gaz (TTF) dépasse 300 €/MWh en août 2022,
soit une multiplication par dix par rapport aux niveaux d'avant 2021. Les
explosions qui détruisent les gazoducs Nord Stream (septembre 2022) symbolisent
la rupture. L'Union européenne, qui tirait environ 40 % de son gaz de
Russie, réduit cette part à moins de 15 % en deux ans, en s'appuyant
sur le GNL (américain, qatari), la sobriété, les renouvelables et la
Norvège,
et met fin au transit du gaz russe par l'Ukraine
début 2025. Les sanctions et le plafonnement du prix du pétrole russe
(60 dollars en décembre 2022) réorganisent les flux : la Russie réoriente
ses exportations vers la Chine, l'Inde et la Turquie.
La crise réactive
la logique de sécurité, mais elle en dissocie la direction : pour l'Europe,
elle accélère les renouvelables, les pompes à chaleur et l'efficacité
; pour d'autres, elle justifie de nouveaux contrats gaziers et charbonniers.
Dans les pays à bas revenu, la hausse des prix du GNL entraîne des coupures
et un recul à court terme de l'accès à l'énergie moderne.
Politiques
industrielles et fragmentation.
L'Inflation Reduction
Act américain (août 2022) engage plusieurs centaines de milliards
de dollars de crédits d'impôt pour les technologies bas-carbone, l'Union
européenne adopte le Pacte vert (Fit for 55, mécanisme d'ajustement
carbone aux frontières) et la Chine investit massivement dans ses filières
vertes. L'énergie devient un terrain de rivalité industrielle autant
que climatique. Le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche en 2025
réoriente la politique américaine vers la promotion de la production
d'hydrocarbures, le retrait de l'accord
de Paris et la réduction d'une partie des incitations aux renouvelables
: preuve que la trajectoire de l'énergie reste soumise aux alternances
politiques.
Records
fossiles, records renouvelables.
En 2024, la production
mondiale de charbon atteint un niveau record d'environ 8,8 Gt, et la consommation
de pétrole, de l'ordre de 103-104 millions de barils par jour, et celle
de gaz, d'environ 4100 milliards de mètres cubes, établissent également
des maxima. Les émissions de CO2 liées à l'énergie,
de l'ordre de 38 Gt, sont les plus élevées de l'histoire. Mais, dans
le même temps, les renouvelables progressent à un rythme sans précédent
: la capacité solaire installée dans le monde atteint de l'ordre de 2000
GW (gigawatts) à la fin de 2024, la Chine y ajoutant à elle seule plus
de 200 GW par an depuis 2023. Selon les bilans d'Ember, éolien et solaire
fournissent environ 15 % de l'électricité mondiale en 2024, les renouvelables
près d'un tiers et l'ensemble des sources bas-carbone (hydraulique, nucléaire
inclus) près de 40 %. Certaines estimations pour 2025 indiquent que, sur
un semestre, les renouvelables dépassent le charbon dans la production
mondiale d'électricité, évolution qui doit encore être confirmée sur
l'année pleine.
Les véhicules électriques
franchissent un seuil : environ 17 millions de ventes en 2024, soit plus
d'un cinquième du marché automobile mondial, dont la majorité en Chine,
qui domine aussi la fabrication des batteries. Au fil du temps, l'électricité
gagne ainsi les usages (transports, chaleur) qui échappaient à son empire,
tandis que le pétrole demeure indispensable pour l'aviation, le transport
maritime, la pétrochimie.
De
nouvelles demandes : froid, numérique, électrification.
La demande d'électricité,
qui croît de nouveau vivement (environ 4 % en 2024), est tirée par la
climatisation dans les pays chauds, l'industrie, les véhicules électriques
et les centres de données. Ces derniers, qui représentent environ 1,5
% de l'électricité mondiale en 2024 selon l'Agence internationale de
l'énergie, pourraient en consommer plus du double d'ici 2030 avec l'essor
de l'intelligence artificielle, ce qui ravive les projets nucléaires (petits
réacteurs modulaires, prolongations de durée de vie) et gaziers. L'énergie
redevient, comme au temps des aciéries, une question de localisation industrielle.
Un monde énergétique
inégalitaire.
Géographie
de la consommation.
Les inégalités
demeurent considérables. Un Américain consomme près de 280 GJ par an,
un Européen de l'Ouest entre 100 et 150, un Chinois environ 110, un Indien
environ 30 GJ, un habitant d'un pays très pauvre de l'Afrique subsaharienne
moins de 10 GJ. Environ 700 millions de personnes, surtout en Afrique subsaharienne,
n'ont pas d'électricité, et plus de 2 milliards ne disposent pas de moyens
de cuisson propres, ce qui provoque, selon l'OMS, plusieurs millions de
décès prématurés par an. L'accès à l'énergie constitue ainsi un
enjeu de développement central, en tension avec les impératifs du climat.
Production,
rente et géopolitique.
La carte des pays
producteurs se réorganise : Arabie saoudite, États-Unis, Russie dominent
le pétrole; États-Unis, Russie, Iran, Qatar le gaz; Chine, Inde, Indonésie,
États-Unis, Australie le charbon. Les rentes
pétrolières façonnent des "États rentiers" aux institutions marquées
par leur dépendance aux hydrocarbures (analyses de Hazem Beblawi, Timothy
Mitchell, Michael Ross). Les guerres d'Irak (1991, 2003), les tensions
autour du détroit d'Ormuz, les sanctions contre
l'Iran, le Venezuela
ou la Russie confirment le caractère stratégique des hydrocarbures. À
l'inverse, la transition vers les renouvelables déplace la dépendance
vers les minerais critiques : cobalt (RDC), lithium
(Australie, Chili),
nickel
(Indonésie), terres rares et raffinage (Chine),
ce qui crée de nouvelles vulnérabilités et de nouvelles conflictualités
autour de l'extraction.
Usages
sectoriels.
À l'échelle mondiale,
l'industrie (acier, ciment, chimie), les transports
(route, air, mer), le bâtiment (chauffage, froid, appareils) et l'agriculture
(engrais, mécanisation, irrigation) se partagent la plus grande partie
de la demande finale. Les "secteurs difficiles à décarboner" (acier,
ciment, engrais, aviation, transport maritime) concentrent une part importante
des émissions, ce qui fait émerger des filières en développement :
hydrogène,
carburants de synthèse, captage du carbone,
dont l'avenir demeure incertain.
Efficacité,
effet rebond et découplage.
Les gains d'efficacité
sont continus : l'intensité énergétique mondiale du PIB baisse d'environ
1 à 2 % par an, et les appareils (réfrigérateurs, éclairage à diodes,
moteurs) consomment beaucoup moins qu'en 1950. Mais l'effet rebond (la
logique de Jevons, reformulée par Khazzoom et Brookes) en annule une partie
: appareils plus nombreux, voitures plus lourdes, surfaces chauffées ou
climatisées plus vastes. Le découplage absolu entre croissance et émissions
s'observe dans plusieurs économies avancées (Royaume-Uni, Allemagne,
États-Unis dans une moindre mesure), mais il est en partie biaisé par
la délocalisation d'industries lourdes vers l'Asie, ce que mesurent les
calculs d'émissions "importées". À l'échelle mondiale, il reste jusqu'ici
relatif.
La transition
énergétique.
On a donné le nom
de transition énergétique au passage d'un système énergétique
fondé principalement sur des ressources fossiles (charbon,
pétrole,
gaz
naturel) vers un système fondé sur des sources d'énergie bas carbone,
c'est-à-dire renouvelables (solaire, éolien, hydraulique, géothermie,
biomasse) et, selon les pays, nucléaire.
Elle ne se limite pas au remplacement des sources d'approvisionnement :
elle implique aussi de réduire la consommation globale par la sobriété
et l'efficacité énergétique, de décarboner les usages finaux en substituant
l'électricité (produite à partir de sources d'énergie renouvelables)
aux énergies fossiles (voitures électriques, pompes à chaleur, industrie),
et de repenser les réseaux, le stockage et la flexibilité pour intégrer
des productions variables et décentralisées.
Plusieurs motivations
l'animent. La première est climatique : la combustion d'énergies fossiles
est responsable de la grande majorité des émissions mondiales de gaz
à effet de serre, et l'Accord de Paris de 2015 engage les pays
à contenir le réchauffement et à poursuivre les efforts pour limiter
drastiquement la hausse de température globale de la planète, ce qui
suppose d'atteindre la neutralité carbone vers le milieu du siècle. S'y
ajoute une motivation environnementale plus large (pollution de l'air responsable
de millions de décès prématurés, atteintes à la biodiversité
et aux ressources en eau). Une deuxième famille
de motivations est géopolitique et économique : la dépendance aux importations
d'hydrocarbures expose les pays consommateurs à des chocs de prix et à
des pressions diplomatiques, comme l'a rappelé la guerre en Ukraine pour
l'Europe, tandis que les énergies renouvelables, souvent produites localement,
offrent une voie vers une plus grande indépendance énergétique. Enfin,
des considérations industrielles et sociales entrent en jeu : la baisse
continue des coûts du solaire et de l'éolien rend ces technologies de
plus en plus compétitives, des millions d'emplois en dépendent, et les
gouvernements y voient un levier de réindustrialisation, tout en
devant gérer les impacts sociaux de la sortie progressive du charbon et
des hydrocarbures.
En pratique, la transition
se traduit par des politiques concrètes : tarification du carbone (taxes,
marchés de quotas), normes et réglementations (interdiction par étapes
des véhicules thermiques, rénovation des bâtiments), subventions et
incitations à l'investissement, plans d'investissement publics massifs
comme le Pacte vert (Green Deal) européen ou l'Inflation Reduction
Act américain. Elle suppose aussi des mutations profondes des comportements,
des modes de production industrielle et de l'aménagement du territoire,
ce qui en fait autant un projet technique qu'un projet économique et politique.
Elle se présente aussi comme un processus profondément ambivalent, caractérisé
par une accélération technique spectaculaire et, simultanément, par
des blocages structurels qui en fragilisent la trajectoire.
Les données les
plus récentes révèlent une dynamique de déploiement sans précédent
: la capacité renouvelable installée mondialement a atteint 5149 GW en
2026, soit une progression de 692 GW en un an, et les énergies renouvelables
ont représenté 85,6 % des nouvelles capacités ajoutées, le solaire
contribuant à lui seul à près des trois quarts de ces ajouts. Cette
expansion s'inscrit dans une transformation plus large des flux financiers
: les investissements mondiaux dans la transition ont atteint 2200 milliards
de dollars en 2026, soit près du double des 1200 milliards encore dirigés
vers les énergies fossiles, la seule électrification finale mobilisant
à elle seule 2000 milliards de dollars.
Le solaire a fourni
71 % de l'accroissement de l'offre énergétique mondiale en 2025, et sa
production électrique a dépassé pour la première fois celle de l'éolien,
se rapprochant du niveau du nucléaire. La part des renouvelables et du
nucléaire dans la production électrique mondiale a atteint 42 % en 2025,
et les renouvelables devraient dépasser le charbon comme première source
d'électricité dès 2026, leur part devant passer de 33 % en 2025 à 37
% en 2027. L'Agence internationale de l'énergie projette même que, dans
son scénario de politiques déclarées, la part des renouvelables dans
la production électrique dépassera la moitié d'ici 2035 et les deux
tiers d'ici 2050, tandis que le monde entrerait dans un "âge de l'électricité"
où la consommation électrique croîtrait quatre fois plus vite que la
demande énergétique totale.
Pourtant, cette accélération
se heurte à une inertie fossile qui demeure écrasante à l'échelle du
système énergétique dans son ensemble. En 2025, les combustibles fossiles
représentaient encore 86 % de l'approvisionnement énergétique mondial
total, et la consommation de toutes les sources d'énergie, y compris fossiles,
a atteint des niveaux historiquement élevés. La croissance de la demande
primaire mondiale, de 1,3 % en 2025, reste alimentée par des énergies
carbonées, de sorte que les émissions de CO2 liées
à l'énergie sont demeurées globalement stables autour de 38 gigatonnes,
tandis que les émissions totales de gaz à effet de serre ont légèrement
augmenté pour atteindre un record de 60,6 Gt d'équivalent CO2.
Autrement dit, le déploiement massif des renouvelables ne se substitue
pas encore, à l'échelle macroéconomique, à la consommation fossile
: il vient principalement couvrir la croissance de la demande, sans enclencher
une décrue absolue des émissions. Cette dissociation entre l'essor des
capacités propres et la persistance des trajectoires carbonées constitue
le paradoxe central de la phase actuelle de la transition.
Le véritable goulet
d'étranglement s'est déplacé du déploiement des capacités de production
vers leur intégration dans des systèmes électriques sous-dimensionnés.
Plus de 2500 GW de projets (renouvelables, stockage et nouveaux grands
consommateurs tels que les centres de données) sont en attente de raccordement
au réseau à travers le monde. La congestion des réseaux, les délais
d'autorisation et la concentration des capitaux sur un petit nombre de
marchés freinent la livraison effective de la transition. L'Agence internationale
pour les énergies renouvelables estime que, pour maintenir l'objectif
de 1,5 °C, il faudrait installer en moyenne 1200 GW de capacité renouvelable
par an entre 2026 et 2030, soit presque le double du record de 693 GW enregistré
en 2025, et porter la capacité totale à 11 200 GW en 2030. Pour y parvenir,
les investissements annuels dans les nouvelles capacités renouvelables
devraient atteindre 1400 milliards de dollars, auxquels s'ajouteraient
1 200 milliards pour l'adaptation des réseaux. Or, l'investissement dans
les réseaux électriques reste inférieur aux besoins : l'IRENA appelle
à investir près de 1000 milliards de dollars par an entre 2026 et 2030,
soit plus du double des niveaux de 2025. Cette asymétrie entre la production
et les infrastructures d'acheminement, de stockage et de flexibilité explique
pourquoi le rythme de la transition est désormais déterminé moins par
le coût des technologies (les systèmes combinés solaire-plus-stockage
atteignent des coûts fixes de 54 à 82 dollars par MWh, contre plus de
100 dollars pour le gaz) que par la capacité des systèmes à absorber
et à intégrer l'électricité variable.
Cette contrainte
systémique se double d'une fragmentation géopolitique et financière
croissante qui rend la transition profondément inégale. L'indice de transition
énergétique 2026 du Forum économique mondial montre que seuls 24 % des
pays ont progressé simultanément sur les dimensions de sécurité, d'accessibilité
financière et de durabilité, tandis que les conditions habilitantes (politique,
finance, innovation et infrastructure) se sont affaiblies pour la première
fois en plus d'une décennie. La finance et l'investissement ont enregistré
la plus forte baisse (−1,8 %), non pas en raison d'une pénurie de capitaux,
mais parce que les conditions de leur déploiement se sont détériorées
: 75 % de l'investissement dans les énergies propres reste concentré
dans un petit nombre d'économies, alors que les pays qui devraient porter
80 % de la croissance future de la demande électrique font face à des
coûts de financement deux à trois fois plus élevés.
Les restrictions
commerciales ont affecté 2600 milliards de dollars de commerce mondial,
et les contrôles à l'exportation couvrent désormais plus de la moitié
des minéraux critiques de la transition. La perturbation des flux énergétiques
à travers le détroit d'Ormuz au début de 2026 a exposé avec brutalité
cette vulnérabilité : les prix du gaz ont bondi, en particulier en Europe,
et les économies émergentes importatrices ont été contraintes à des
arbitrages douloureux entre accès à l'énergie, coût et investissement
dans la transition. La sécurité énergétique ne se réduit plus à la
seule disponibilité des combustibles : elle englobe désormais les réseaux,
les minéraux, la fiabilité et la résilience des systèmes.
La question des minéraux
critiques illustre cette nouvelle géographie des contraintes. Les chaînes
d'approvisionnement en cuivre, lithium, nickel,
cobalt, graphite et terres rares sont dominées
par un nombre restreint d'acteurs : les trois premiers producteurs contrôlent
environ 86 % de l'offre, et plus de la moitié des matériaux clés font
l'objet de contrôles à l'exportation. Cette concentration expose les
technologies de la transition (panneaux solaires, éoliennes, batteries,
réseaux) à des risques de rupture et de volatilité des prix qui pèsent
directement sur le rythme du déploiement. Parallèlement, la demande électrique
connaît une accélération structurelle qui complique l'équation : la
consommation des centres de données, estimée à environ 486 TWh en 2025,
pourrait atteindre près de 945 TWh en 2030 et dépasser 1700 TWh en 2035
dans les scénarios hauts, tandis que l'électrification des transports,
du chauffage et de l'industrie ajoute des charges nouvelles à des systèmes
déjà sollicités. Cette croissance de la demande redéfinit les priorités
: il ne s'agit plus seulement de produire de l'électricité décarbonée,
mais de garantir que les réseaux, le stockage, les marchés et les institutions
puissent acheminer et équilibrer cette électricité à un coût abordable
et de manière fiable.
Dans ce contexte,
les scénarios prospectifs de l'Agence internationale de l'énergie dessinent
une trajectoire qui reste éloignée des objectifs climatiques. Dans le
scénario de politiques déclarées, la demande pétrolière atteindrait
un pic autour de 2030 avant de décliner lentement, le gaz naturel progresserait
jusqu'au milieu des années 2030, et le charbon plafonnerait avant 2030.
Les émissions de CO2 du secteur énergétique culmineraient
à un peu plus de 38 gigatonnes (Gt), puis descendraient à 35 Gt au milieu
des années 2030 et sous les 30 Gt en 2050 (un niveau comparable à celui
de 2005), mais cette baisse serait principalement portée par la réduction
du charbon dans le secteur électrique chinois, tandis que les émissions
des secteurs finaux ne diminueraient que marginalement. Le réchauffement
projeté à l'horizon 2100 dans ce scénario atteindrait 2,5 °C, ce qui
signifie que la transition telle qu'elle est actuellement engagée, malgré
ses succès industriels indéniables, demeure insuffisante pour aligner
le système énergétique mondial sur une trajectoire compatible avec l'Accord
de Paris. La transition énergétique mondiale se caractérise ainsi
par une tension constitutive entre une dynamique de déploiement qui a
atteint une maturité économique et industrielle remarquable et une capacité
d'intégration systémique, de coordination politique et de redistribution
financière qui reste en deçà des exigences de la transformation annoncée. |
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