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L'agriculture
L'agriculture constitue l'un des grands processus de transformation des sociétés humaines. Elle correspond au fait de fait de cultiver des plantes ou d'élever des animaux et elle implique aussi une modification profonde des rapports entre les populations, les territoires, les espèces vivantes, les sols, l'eau et les ressources minérales. 

Pendant la plus grande partie de son histoire, l'humanité vit de chasse, de pêche et de collecte de végétaux sauvages. À partir de la fin du Pléistocène, certaines populations commencent cependant à intervenir de manière de plus en plus systématique dans les cycles de reproduction des plantes et des animaux. Ce processus, très long, discontinu et géographiquement différencié, conduit à la domestication, puis à l'agriculture proprement dite, avant de transformer progressivement une grande partie des paysages terrestres. Vers 1500 de notre ère, l'agriculture est devenue le fondement matériel de la plupart des grandes sociétés du monde, mais elle présente alors des formes extrêmement diverses : agriculture céréalière intensive, riziculture irriguée, horticulture tropicale, agriculture sur brûlis, pastoralisme, cultures arboricoles, systèmes agro-pastoraux ou encore agriculture hydraulique. De nos jours, l'enjeu historique de l'agriculture est devenu celui de la compatibilité entre une production alimentaire suffisante pour une population nombreuse, la stabilité économique des agriculteurs, l'accès à une alimentation de qualité et le maintien des conditions écologiques qui rendent cette production possible.

Il faut d'abord distinguer plusieurs notions. 

• La domestication désigne un processus biologique et culturel par lequel une population humaine modifie durablement une espèce, volontairement ou indirectement, de telle sorte que certaines caractéristiques deviennent favorisées sous l'effet de la sélection humaine. 

• La culture des plantes consiste à favoriser leur croissance et leur reproduction sans que cela implique nécessairement une domestication complète. 

• L'élevage correspond à la gestion de populations animales, tandis que le pastoralisme repose sur la mobilité des troupeaux et l'exploitation de pâturages naturels ou semi-naturels. 

L'agriculture, dans son sens large, est donc l'ensemble des systèmes de production fondés principalement sur la gestion intentionnelle de végétaux et d'animaux terrestres. Cette distinction est importante car les premiers changements qui ont conduit à l'agriculture ne constituent pas une rupture brutale : il existe un continuum entre collecte, gestion des populations végétales, protection de certaines espèces, semis, sélection et domestication.

La Préhistoire

Paléolithique.
Durant le Paléolithique, les humains exploitent déjà intensément leur environnement. Ils connaissent de nombreuses espèces végétales comestibles, leurs cycles saisonniers, leurs habitats et leurs propriétés. Les chasseurs-cueilleurs peuvent modifier indirectement les écosystèmes par le feu, la sélection des espèces récoltées, le déplacement de graines ou la concentration de certaines ressources autour des habitats. Certaines populations de chasseurs-cueilleurs entretiennent déjà des relations très élaborées avec les plantes et les animaux. Toutefois, leur subsistance repose généralement sur l'exploitation de populations sauvages plutôt que sur la reproduction contrôlée de lignées domestiques.

La fin du Pléistocène constitue une période décisive. Entre environ 20 000 et 10 000 avant notre ère, les grandes transformations climatiques liées à la fin de la dernière période glaciaire modifient profondément les écosystèmes de l'hémisphère Nord. Le réchauffement de l'Holocène, qui commence vers 11 700 avant le présent, entraîne l'expansion de nombreuses formations végétales, notamment dans le Proche-Orient. Des groupes humains exploitent alors de manière particulièrement intensive les céréales sauvages, les légumineuses et d'autres ressources végétales. Dans le Levant, à l'Épipaléolithique, la culture natoufienne, entre environ 13 000 et 9600 avant notre ère, constitue un exemple important de sociétés encore principalement chasseuses-cueilleuses mais fortement sédentarisées et dépendantes de ressources végétales abondantes.

Néolithique.
Croissant fertile.
L'un des foyers majeurs de transformation apparaît au Néolithique dans le Croissant fertile, c'est-à-dire l'ensemble formé approximativement par le Levant, la Haute-Mésopotamie et les piémonts du Zagros. C'est dans cette vaste région que sont domestiqués progressivement plusieurs des grands végétaux et animaux qui vont jouer un rôle fondamental dans l'histoire agricole de l'Ancien Monde. L'engrain et l'amidonnier, ancêtres ou formes anciennes du blé, l'orge, les pois, les lentilles et les pois chiches font partie des principales plantes concernées. Le processus s'étend sur plusieurs millénaires, approximativement entre le Xe et le VIIe millénaire avant notre ère selon les espèces et les régions. La domestication entraîne des modifications morphologiques : chez certaines céréales, par exemple, la rachis devient moins cassante, ce qui empêche les graines de se disperser naturellement avant la récolte. Au fil du temps, on sélectionne ainsi des plantes qui dépendent davantage de leurs pratiques pour leur reproduction.

L'apparition de l'agriculture au Proche-Orient s'accompagne d'une transformation des habitats humains. Les villages permanents se développent, avec des constructions en terre, en pierre ou en matériaux végétaux. La sédentarisation favorise l'accumulation de réserves et la croissance démographique, tandis que l'agriculture renforce à son tour la nécessité de produire et de stocker des aliments. Les premiers agriculteurs exploitent couramment simultanément céréales, légumineuses, animaux domestiques, ressources sauvages et produits aquatiques. Le système alimentaire reste donc diversifié. La distinction entre chasseurs-cueilleurs et agriculteurs correspond davantage à des types idéaux qu'à une réalité immédiate.

Les animaux domestiqués apparaissent selon des chronologies différentes. Le chien constitue un cas exceptionnellement ancien, probablement domestiqué avant l'apparition de l'agriculture proprement dite. Dans le Croissant fertile, la domestication de la chèvre et du mouton commence au début de l'Holocène, suivie de celle du porc et du boeuf. Le mouton et la chèvre jouent un rôle particulièrement important dans les environnements méditerranéens et semi-arides, tandis que les bovins domestiques deviennent essentiels pour la viande, le lait, le travail et, plus tard, le transport. La domestication implique une modification des structures de reproduction, des comportements, de la morphologie et des relations économiques entre humains et animaux.

Europe.
En Europe, les agriculteurs issus du Proche-Orient atteignent les Balkans vers le VIIe millénaire avant notre ère, puis progressent vers l'Europe centrale et occidentale. Deux grandes traditions agricoles européennes se développent principalement : les sociétés représentantes de la culture rubanique (Linearbandkeramik ou LBK), dans une partie de l'Europe centrale, et les sociétés méditerranéennes associées à différentes traditions céramiques et agricoles. La diffusion combine aussi des migrations de populations, des échanges, l'adoption de techniques et des transformations locales.

L'agriculture modifie peu à peu les paysages européens. Les forêts sont défrichées, les sols cultivés, les animaux domestiques introduits et les habitats humains deviennent plus permanents. Les céréales, à commencer par le blé et l'orge, , associées aux légumineuses, constituent des cultures fondamentales. Les populations pratiquent également l'élevage du boeuf, du mouton, de la chèvre et du porc. Dans de nombreuses régions, l'agriculture reste cependant extensive et dépendante des conditions écologiques. Le feu, le déplacement des parcelles et la jachère jouent un rôle important.

Chine.
En Chine, on observe deux grandes traditions agricoles. Dans le bassin du Huang He, les populations domestiquent et cultivent notamment le millet commun et le millet des oiseaux, tandis que dans les régions méridionales et dans le bassin du Yangzi, la riziculture devient progressivement centrale. La domestication du riz asiatique, Oryza sativa, résulte d'un processus qui s'étend sur plusieurs millénaires et implique notamment les populations de riz sauvage et les environnements humides du Yangzi. Les sociétés néolithiques chinoises mettent également en oeuvre l'élevage du porc, du chien et, plus tard, d'autres animaux.

Au fil du temps, l'agriculture chinoise se diversifie considérablement. Dans le Nord, les céréales adaptées aux climats plus secs jouent un rôle majeur; dans le Sud, le riz s'intègre à des systèmes hydrologiques beaucoup plus exigeants. Les techniques de gestion de l'eau deviennent déterminantes. Les digues, canaux, bassins, champs aménagés et systèmes de contrôle des écoulements permettent progressivement d'augmenter la productivité des terres humides. La riziculture irriguée deviendra l'une des formes agricoles les plus intensives de l'histoire mondiale.

Nouvelle-Guinée.
En Nouvelle-Guinée, un autre foyer agricole indépendant apparaît dans les hautes terres. Dès plusieurs millénaires avant notre ère, des populations développent des systèmes fondés notamment sur la culture des bananiers, des ignames, du taro et d'autres plantes tropicales. Les aménagements des zones humides et les techniques de drainage montrent que l'agriculture ne dépend pas nécessairement des céréales. Les plantes à tubercules et les plantes vivrières tropicales peuvent constituer la base de sociétés agricoles complexes.

Asie du Sud.
En Asie du Sud, le sous-continent indien constitue un autre grand foyer de transformation agricole. Les céréales, les légumineuses, les plantes oléagineuses et plusieurs animaux sont domestiqués ou intégrés à des systèmes agricoles au cours du Néolithique. La région du Baloutchistan et les marges de l'Indus jouent un rôle important dans les premières agricultures. Les populations utilisent notamment le blé et l'orge et pratiquent l'élevage des bovins, des moutons et des chèvres. Le sous-continent connaît ensuite une grande diversification, avec l'importance croissante du riz dans les régions orientales et méridionales, ainsi que l'exploitation de nombreuses plantes locales.

Afrique.
L'Afrique connaît elle aussi plusieurs processus de domestication. Dans la vallée du Nil, l'agriculture se développe initialement en relation avec les traditions du Proche-Orient, mais d'importantes plantes africaines sont domestiquées indépendamment ou selon des processus propres. Le mil pénicillaire, le sorgho, le fonio, le niébé et d'autres espèces deviennent essentiels dans différentes régions. Le sorgho et le mil sont particulièrement bien adaptés aux environnements tropicaux et semi-arides, où ils supportent mieux la sécheresse que de nombreuses céréales méditerranéennes.

Dans les régions tropicales, les agriculteurs développent des stratégies adaptées à des sols, à des régimes pluviométriques et à des écosystèmes très différents de ceux du Proche-Orient ou de la vallée du Nil. Les systèmes de culture itinérante, l'association de plusieurs espèces, l'agroforesterie et l'exploitation des arbres utiles permettent d'utiliser des environnements où l'agriculture céréalière intensive est parfois difficile. La domestication du palmier à huile et l'utilisation de nombreuses plantes alimentaires et médicinales témoignent de cette sophistication.

Amériques.
Dans les Amériques, plusieurs foyers indépendants apparaissent également. En Mésoamérique, la domestication du maïs constitue l'un des événements les plus importants. Le maïs dérive de la téosinte, une graminée sauvage, et sa domestication commence probablement au cours du VIIe ou VIe millénaire avant notre ère. Les sociétés mésoaméricaines développent un système agricole qui repose sur la triade dite des trois soeurs : le maïs, le haricot et la courge. Ces plantes sont complémentaires : le maïs fournit une structure verticale, le haricot enrichit le système en azote et la courge couvre le sol. D'autres plantes, comme le piment, l'avocat, le cacao et diverses espèces de courges, complètent cette agriculture.

Dans les Andes, la domestication prend des formes différentes. La pomme de terre constitue l'une des grandes plantes domestiquées dans les hautes terres andines. Elle est accompagnée de la quinoa, de diverses espèces de tubercules et de légumineuses. Le lama et l'alpaga sont domestiqués, fournissant viande, fibres et moyens de transport. Les sociétés andines développent des techniques remarquables pour exploiter des milieux fortement contrastés, depuis les hauts plateaux jusqu'aux  vallées et aux zones côtières.

Les systèmes agricoles américains comprennent également le manioc, domestiqué probablement dans le bassin amazonien, ainsi que la patate douce, diverses courges, le tournesol et de nombreuses autres plantes. L'agriculture amazonienne a longtemps été sous-estimée parce qu'elle ne correspondait pas au modèle de la grande agriculture céréalière eurasiatique. Les recherches archéologiques et paléoécologiques montrent cependant l'existence de paysages anthropisés, d'agroforesteries et de systèmes de gestion des plantes particulièrement anciens.

Les civilisations anciennes

La diffusion de l'agriculture entraîne partout une augmentation potentielle de la densité démographique. Une superficie donnée peut généralement nourrir davantage de personnes lorsqu'elle est consacrée à des cultures intensives qu'en étant uniquement exploitée par la chasse et la collecte. Rien n'est cependant automatique. Les premières agricultures peuvent aussi entraîner une diminution de la diversité alimentaire, une augmentation de certaines maladies infectieuses et une plus grande dépendance aux récoltes. Les squelettes néolithiques montrent dans plusieurs régions des signes de stress nutritionnel, de caries dentaires, de maladies articulaires et de traumatismes liés au travail. L'agriculture constitue donc à la fois une extraordinaire augmentation des capacités de production et une transformation profonde des contraintes biologiques imposées aux populations humaines. L'accroissement de la production, lorsqu'elle est possible, permet néanmoins l'accumulation de surplus. Ceux-ci deviennent essentiels dans la formation des premières sociétés hiérarchisées et des premiers États.

Proche-Orient.
Mésopotamie.
Au Proche-Orient, la révolution agricole est suivie plusieurs millénaires plus tard par l'apparition des grandes sociétés urbaines de Mésopotamie. Dans le sud mésopotamien (Sumer et Akkad), où les précipitations sont insuffisantes pour certaines cultures, l'irrigation permet de transformer des plaines alluviales en espaces agricoles très productifs. Les canaux, digues et bassins deviennent des infrastructures essentielles. Le contrôle de l'eau implique une organisation collective du travail et favorise l'émergence d'institutions capables de mobiliser et de redistribuer des ressources. (Les civilisations hydrauliques)

À partir du IVe millénaire avant notre ère, la Mésopotamie voit ainsi se développer une agriculture céréalière particulièrement productive, fondée notamment sur l'orge. Les temples puis les palais administrent des domaines, enregistrent les récoltes et organisent la redistribution des produits agricoles. L'écriture cunéiforme apparaît notamment dans ce contexte administratif. Une partie importante des premières archives écrites concerne précisément les céréales, les rations, les troupeaux, les terres et les travailleurs. L'agriculture se présente dès lors aussi comme un objet administratif, fiscal et politique.

Egypte.
L'Égypte pharaonique développe un système agricole fondé sur le cycle annuel du Nil. Les crues déposent périodiquement des sédiments fertiles sur la plaine alluviale. L'agriculture repose ici  principalement sur les céréales, notamment le blé amidonnier et l'orge, mais aussi sur les légumineuses, le lin, les légumes, les fruits et l'élevage. Le calendrier agricole est intimement lié au calendrier hydrologique du Nil.

Le monde gréco-romain.
Dans le monde méditerranéen, l'agriculture connaît progressivement une transformation majeure avec la diffusion de systèmes associant céréales, vigne et olivier. La triade méditerranéenne (blé, vigne, olivier) devient particulièrement importante dans les sociétés grecque puis romaine, même si elle ne résume jamais l'ensemble des productions. Les céréales fournissent l'essentiel des calories, la vigne produit le vin et l'olivier l'huile, mais les légumineuses, les fruits, les légumes, les animaux domestiques et les produits forestiers complètent largement l'alimentation.

Grèce.
Les Grecs développent une agriculture adaptée à des environnements montagneux et relativement secs. Les terrasses permettent de cultiver les pentes, tandis que les cités organisent des territoires agricoles appelés chôra. La colonisation grecque entraîne la diffusion de plantes, de techniques et de modèles agraires autour de la Méditerranée. Les échanges maritimes permettent également de déplacer semences, animaux et savoir-faire.

Rome.
L'expansion romaine va entraîner une intégration considérable des agricultures méditerranéennes. L'agriculture romaine s'appuie en partie sur de grandes exploitations, les villae, dont certaines sont spécialisées dans la production céréalière, viticole, oléicole ou pastorale. Il existe aussi, simultanément, de petites exploitations paysannes. L'esclavage joue un rôle important dans certaines régions et certains secteurs, particulièrement dans les grandes propriétés. Les traités agronomiques de Caton, Varron, Columelle et Palladius montrent l'importance accordée à la gestion des terres, à la sélection des semences, à la conduite des troupeaux, à la viticulture et à l'arboriculture.

Dans l'Empire romain, l'agriculture s'inscrit dans un vaste réseau d'échanges. Les provinces spécialisent certaines productions : céréales d'Afrique du Nord et d'Égypte, huile de Bétique, vin de différentes régions méditerranéennes, élevage, produits horticoles ou forestiers. Les villes dépendent ainsi de territoires agricoles parfois très éloignés. Rome constitue l'un des exemples les plus spectaculaires d'une société urbaine soutenue par une infrastructure agricole et commerciale à très grande échelle.

Asie.
Chine.
En Chine, la riziculture progresse vers le sud tandis que le Nord développe des systèmes céréaliers adaptés aux conditions climatiques. L'État impérial intervient dans l'aménagement hydraulique, la gestion des greniers et la fiscalité foncière. Les innovations agronomiques se multiplient : sélection des semences, repiquage du riz, utilisation des engrais organiques, associations culturales, rotations et systèmes d'irrigation. Le développement agricole chinois est intimement lié à la croissance démographique. L'amélioration des techniques permet de soutenir des populations très nombreuses. À partir des premiers siècles de notre ère, la diffusion de cultures et de techniques entre les différentes régions du pays contribue à une intégration croissante des économies rurales. Les canaux jouent également un rôle important dans le transport des surplus agricoles.

Inde.
L'Asie du Sud connaît elle aussi des systèmes agricoles complexes. Dans la vallée de l'Indus, les sociétés de la civilisation harappéenne, au IIIe millénaire avant notre ère, combinent céréales, légumineuses, élevage et exploitation de ressources locales. Les systèmes agricoles sont adaptés à des environnements différents, depuis les zones irriguées jusqu'aux régions dépendantes des pluies de mousson. Le riz se diffuse progressivement dans différentes parties du sous-continent indien et devient particulièrement important dans les régions humides.

Asie du Sud-Est.
Dans l'Asie du Sud-Est continentale et insulaire, le riz devient peu à peu dominant dans de nombreuses plaines, tandis que les tubercules, les bananes, les cocotiers, les arbres fruitiers et les plantes tropicales jouent des rôles importants. Les systèmes agricoles peuvent associer riziculture, arboriculture, élevage et exploitation des milieux aquatiques. L'agriculture tend ainsi à s'intégrer dans un système plus vaste d'exploitation de l'ensemble de l'écosystème.

Afrique.
En Afrique subsaharienne, les agricultures évoluent selon des trajectoires diverses. Dans les zones de savane, le sorgho et le mil sont essentiels, accompagnés du niébé et d'autres légumineuses. Dans les régions plus humides, les ignames, le taro, la banane et d'autres plantes tropicales prennent davantage d'importance. Les agriculteurs combinent habituellement cultures annuelles, arbres, élevage et collecte de produits sauvages. La diffusion des plantes et des techniques est accélérée par les migrations de populations et les réseaux commerciaux. L'expansion des populations bantouphones constitue ainsi un phénomène majeur dans l'histoire agricole africaine. Entre le IIe et le Ier millénaire avant notre ère et les siècles suivants, des populations agricoles se diffusent progressivement depuis des régions d'Afrique occidentale et centrale vers de vastes territoires. Elles emportent avec elles des plantes cultivées, des animaux, des techniques métallurgiques et des pratiques agricoles. Cette expansion contribue profondément à la transformation des paysages de l'Afrique centrale et australe.

Amériques.
Mésoamérique.
Les grandes civilisations américaines développent des agricultures capables de soutenir des populations importantes. En Mésoamérique, les Mayas exploitent le maïs, les haricots, les courges, le manioc, le cacao et de nombreuses autres plantes. Ils aménagent des terrains humides, construisent des terrasses et développent des systèmes de gestion de l'eau. Dans certaines régions, l'agriculture repose sur des formes d'agroforesterie particulièrement élaborées.

Cultures andines.
Dans les Andes, les sociétés précolombiennes transforment profondément les montagnes. Les terrasses agricoles, ou andenes, permettent de réduire l'érosion, de conserver l'humidité et de créer différents microclimats. L'agriculture andine exploite la diversité altitudinale : des espèces différentes peuvent être cultivées à différentes hauteurs. Les sociétés développent également des systèmes de conservation des aliments, notamment la déshydratation de la pomme de terre en chuño. Ces techniques permettent de réduire la vulnérabilité aux variations climatiques, notamment à l'impact redoutable du phénomène El Niño.

L'État inca, surtout à partir du XVe siècle, organise une économie agricole à très grande échelle. Les terres peuvent être réparties entre populations, institutions religieuses et pouvoir impérial. La production est mobilisée sous forme de prestations de travail et de prélèvements. Les réserves stockées dans des entrepôts permettent de soutenir l'armée, les administrateurs et les populations confrontées à des déficits locaux. Le système repose donc sur l'articulation entre agriculture, infrastructures, redistribution et pouvoir politique.

Sociétés médiévales

L'Europe médiévale.
Après la désagrégation de l'Empire romain d'Occident, les structures foncières et politiques se recomposent. Dans une grande partie de l'Europe médiévale, les systèmes agricoles associent cultures céréalières, élevage et exploitation des espaces boisés. La forêt fournit bois, fruits, gibier, pâturages et matériaux. Les paysans exploitent donc un espace beaucoup plus large que les seules parcelles cultivées.

Dès le haut Moyen Âge, plusieurs innovations favorisent une intensification agricole. L'amélioration de la charrue, l'utilisation plus systématique de la traction animale, l'extension des moulins hydrauliques et éoliens, ainsi que l'organisation de systèmes de rotation des cultures augmentent progressivement les capacités productives. Dans de nombreuses régions d'Europe occidentale, la rotation biennale puis triennale permet d'organiser l'utilisation des terres entre cultures d'hiver, cultures de printemps et jachère.

Le système seigneurial encadre une grande partie de l'agriculture médiévale européenne, mais les formes de propriété, les obligations paysannes et les pratiques collectives varient considérablement selon les régions. Les communautés villageoises jouent généralement un rôle important dans la gestion des terres, des pâturages et des forêts. L'assolement collectif, les droits d'usage et les pâturages communs constituent des éléments fondamentaux de nombreuses économies rurales.

Entre le Xe et le XIIIe siècle, les populations augmentent, de nouvelles terres sont mises en culture et de nombreuses zones forestières sont défrichées. Les villages s'étendent, des terroirs sont aménagés et les villes connaissent une croissance importante. Les crises climatiques, les mauvaises récoltes, les guerres et les épidémies peuvent cependant provoquer des effondrements démographiques. La grande crise du XIVe siècle montre précisément la fragilité de l'économie agricole médiévale. Le refroidissement climatique de la fin du Moyen Âge, les mauvaises récoltes, les famines, les guerres et surtout la peste noire à partir de 1347-1352 provoquent une forte contraction démographique dans une grande partie de l'Europe. La diminution de la population modifie temporairement les rapports entre terres et travailleurs : certaines terres sont abandonnées, tandis que dans plusieurs régions les survivants disposent d'une plus grande quantité de terres par personne.

Monde arabo-musulman.
Après les conquêtes arabes du VIIe et du VIIIe siècle, un vaste espace allant de la péninsule Ibérique à l'Asie centrale est intégré à des réseaux commerciaux et scientifiques. Des plantes originaires d'Inde, d'Asie du Sud-Est, d'Afrique et d'autres régions sont introduites dans de nouveaux territoires. Le riz, le coton, les agrumes, la canne à sucre, l'aubergine, les épinards et plusieurs arbres fruitiers se diffusent ainsi largement. 

Les agronomes du monde arabo-musulman médiéval produisent également une littérature spécialisée. Des auteurs comme Ibn al-'Awwam en al-Andalus décrivent les sols, les cultures, les techniques d'irrigation, la greffe, l'arboriculture et l'élevage. Les jardins irrigués, les vergers et les systèmes hydrauliques deviennent particulièrement développés dans certaines régions méditerranéennes et proche-orientales. L'agriculture médiévale de l'espace arabo-musulman constitue ainsi un important espace d'expérimentation et de transmission des savoirs agronomiques.

Afrique saharienne et sahélienne.
L'agriculture africaine est également transformée par les échanges intercontinentaux. Le commerce transsaharien met en relation les régions méditerranéennes, le Sahara et l'Afrique occidentale. Les États médiévaux du Sahel, notamment le Ghana, le Mali puis l'Empire Songhaï, reposent sur des économies combinant agriculture, élevage, commerce et exploitation de ressources. Le contrôle des routes commerciales permet d'échanger or, sel, céréales, animaux et autres produits.

Asie médiévale.
Les réseaux commerciaux de l'océan Indien mettent en relation l'Afrique orientale, la péninsule Arabique, l'Inde, l'Asie du Sud-Est et la Chine. Les plantes voyagent avec les marchands, les migrants et les marins. La banane, originaire d'Asie du Sud-Est, se diffuse ainsi vers l'Afrique et d'autres régions tropicales. La canne à sucre connaît également une histoire de diffusion complexe depuis l'Asie du Sud-Est vers l'Inde, le Moyen-Orient puis la Méditerranée.

Mongols.
Les Mongols jouent eux aussi indirectement un rôle dans la circulation des plantes, des animaux et des techniques au XIIIe siècle. La formation d'un vaste espace politique reliant la Chine, l'Asie centrale, le Moyen-Orient et l'Europe facilite certaines circulations. Le phénomène n'est pas encore une "mondialisation agricole" au sens moderne, mais il contribue à l'intensification des échanges eurasiatiques.

Inde.
L'Inde continue de développer des agricultures adaptées à la mousson. Le riz domine dans les régions humides, tandis que le blé, les millets, les légumineuses et les oléagineux jouent des rôles majeurs ailleurs. L'irrigation, les réservoirs, les canaux et les puits permettent de réduire la dépendance aux précipitations. Dans le sud de l'Inde, de vastes systèmes de réservoirs et de bassins soutiennent les cultures rizicoles.

Chine.
En Chine, les Song et les dynasties suivantes favorisent une intensification particulièrement poussée. La diffusion de variétés de riz à maturation rapide permet plusieurs récoltes annuelles dans certaines régions. L'introduction ou la diffusion de nouvelles plantes, l'amélioration de l'irrigation et l'emploi intensif d'engrais organiques augmentent encore la productivité. Les régions méridionales deviennent des centres majeurs de production céréalière.

Renaissance et Temps modernes

A l'aube de la Renaissance, les réseaux commerciaux eurasiatiques sont déjà très développés. Les ports de l'océan Indien relient l'Afrique orientale, l'Arabie, l'Inde et l'Asie du Sud-Est. Les échanges méditerranéens mettent en relation l'Europe, l'Afrique du Nord et le Proche-Orient. Les réseaux transsahariens relient l'Afrique occidentale aux mondes méditerranéens et islamiques. Les sociétés américaines disposent quant à elles de réseaux commerciaux et agricoles indépendants de ceux de l'Ancien Monde.

En 1492, l'expansion européenne outre-Atlantique inaugure cependant une rupture majeure. Jusqu'alors, les agricultures de l'Ancien et du Nouveau Monde avaient évolué pendant des millénaires de manière largement indépendante. Après les voyages de Christophe Colomb et l'établissement durable de contacts transatlantiques, les plantes, animaux, maladies et techniques commencent à circuler entre les continents. Ce phénomène, qui sera particulièrement important aux XVIe et XVIIe siècles transforme profondément l'histoire agricole mondiale.

Cette période voit également l'intensification des agricultures européennes et asiatiques, l'essor des plantations tropicales, l'extension des cultures commerciales, la transformation des structures foncières et, au XIXe siècle, les débuts d'une agriculture véritablement industrielle. L'agriculture demeure cependant très largement fondée sur le travail humain et animal, sur les engrais organiques et sur l'énergie solaire captée par les plantes. La mécanisation, les engrais minéraux et les machines à moteur n'acquièrent une importance déterminante qu'à la fin de la période.

L'Échange colombien.
Le phénomène le plus important est ce que l'historiographie appelle généralement l'Échange colombien. À partir de la fin du XVe siècle et surtout au XVIe siècle, les contacts permanents entre les continents entraînent le déplacement de nombreuses espèces. Les Amériques fournissent notamment le maïs, la pomme de terre, la patate douce, le manioc, la tomate, le piment, le cacao, le tabac, l'arachide et plusieurs variétés de courges. L'Ancien Monde fournit en retour le blé, l'orge, la canne à sucre, le café plus tardivement, le riz, les agrumes, la vigne et de nombreux animaux domestiques, notamment chevaux, bovins, porcs, moutons, chèvres et ânes.

Les espèces sont aussi accompagnées de systèmes techniques et économiques. Le cheval transforme profondément les sociétés amérindiennes des Grandes Plaines et de nombreuses régions d'Amérique du Nord et du Sud. Les bovins, les chevaux, les moutons et les chèvres deviennent rapidement des éléments importants de nombreux paysages américains. Dans certaines régions, ils se multiplient à l'état semi-sauvage et transforment les végétations naturelles. Les bovins introduits dans les Caraïbes puis sur le continent américain permettent progressivement le développement de vastes économies pastorales.

La pomme de terre constitue l'un des exemples les plus importants de cette transformation. Originaire des Andes, elle est introduite en Europe au XVIe siècle. Son adoption reste d'abord limitée et progressive, car elle est étrangère aux systèmes alimentaires européens et suscite diverses réticences. À partir du XVIIIe siècle, elle devient cependant une culture majeure dans plusieurs régions d'Europe, notamment dans les zones où les céréales donnent des rendements relativement faibles. Sa productivité par unité de surface contribue à soutenir la croissance démographique, même si cette dépendance peut également créer une forte vulnérabilité, comme le montrera la famine irlandaise du XIXe siècle.

La maladie de la pomme de terre, qui a provoqué la Grande Famine irlandaise de 1845-1852 et causé plus d'un million de morts et une émigration massive, s'explique par la dépendance d'une partie importante de la population à la pomme de terre, combinée à la destruction des récoltes par le mildiou et à des structures sociales et foncières défavorables (une population très importante dépendait de petites parcelles, tandis que les propriétaires fonciers et les marchés exportaient également des produits agricoles). L'exemple, montre qu'une crise agricole ne résulte pas uniquement d'une baisse physique de la production : les structures de propriété, les marchés et les politiques de distribution jouent également un rôle déterminant.
Le maïs suit une trajectoire comparable mais plus rapide dans certaines régions. Introduit en Europe au XVIe siècle, il se diffuse progressivement dans les Balkans, en Italie, dans la péninsule Ibérique puis dans d'autres régions. En Afrique, sa diffusion est également considérable. Le maïs présente l'avantage d'un rendement élevé et d'une adaptation à différents climats, mais son importance croissante peut entraîner des déséquilibres nutritionnels lorsque l'alimentation devient trop dépendante de cette céréale.

Le manioc connaît une autre trajectoire remarquable. Originaire d'Amérique tropicale, il est introduit en Afrique par les Portugais au XVIe siècle. Il se diffuse progressivement dans les régions tropicales, où il s'adapte particulièrement bien à certains sols et à des conditions climatiques difficiles. Sa capacité à rester en terre et à fournir une réserve alimentaire relativement flexible en fait une plante importante pour de nombreuses sociétés africaines. Son expansion modifie ainsi durablement les systèmes agricoles de plusieurs régions du continent.

Les échanges concernent également les plantes commerciales. La canne à sucre, originaire d'Asie et déjà connue dans le monde arabo-musulman et méditerranéen, devient l'une des cultures emblématiques de l'expansion coloniale. Les Portugais développent des plantations dans les îles atlantiques, notamment à Madère et São Tomé, avant que la production sucrière ne se développe massivement dans les Caraïbes et au Brésil. Cette agriculture de plantation constitue une rupture majeure dans l'organisation économique de certaines régions.

L'agriculture dans le Nouveau monde du XVIe au XIXe s.
Les plantations et l'esclavage.
Les plantations reposent sur la spécialisation de grandes superficies dans une culture commerciale destinée à l'exportation. Elles nécessitent une importante quantité de travail et sont étroitement liées aux réseaux maritimes, aux ports, aux capitaux et au commerce international. Le thé constituera ainsi, plus tard, une culture commerciale particulièrement importante, dont laculture, initialement en  Chine et au Japon, va s'étendre progressivement en Inde et à Ceylan (Sri Lanka) sous l'impulsion des empires coloniaux britanniques. La production de thé deviendra alors, un exemple typique d'agriculture de plantation destinée au marché mondial. Mais en attendant, et pour s'entenir ici au Noveau monde, c'est le sucre qui devient le premier grand un produit mondial. Sa production entraîne la déforestation de vastes espaces tropicaux, la transformation des sols et la création d'un système économique fondé sur l'exploitation intensive de travailleurs réduits en esclavage.

L'esclavage devient en effet un élément central de l'histoire agricole atlantique. La déportation de millions d'Africains vers les Amériques alimente la main-d'oeuvre des plantations de sucre, de tabac, de café, de coton et d'autres cultures. L'agriculture coloniale américaine est ainsi profondément liée à la traite atlantique. Les plantations  constituent des systèmes sociaux, économiques et politiques caractérisés par une extrême hiérarchisation, une concentration foncière et l'utilisation massive du travail contraint.

Au Brésil, la production sucrière se développe particulièrement dans le Nordeste à partir du XVIe siècle. Les plantations, ou engenhos, associent champs de canne, moulins, installations de transformation et logements des travailleurs. La production est destinée principalement au marché européen. À partir du XVIIe siècle, le Brésil devient l'un des grands centres mondiaux du sucre.

Dans les Caraïbes, les plantations connaissent une expansion encore plus spectaculaire aux XVIIe et XVIIIe siècles. Les îles britanniques, françaises, espagnoles et néerlandaises sont progressivement transformées par les cultures tropicales destinées à l'exportation. Saint-Domingue devient au XVIIIe siècle l'un des principaux producteurs mondiaux de sucre et de café. Cette prospérité coloniale repose ici encore largement sur le travail des esclaves africains. La révolution haïtienne de 1791-1804 constituera ainsi un événement majeur de l'histoire agricole mondiale : elle détruira le système esclavagiste de Saint-Domingue et transformera radicalement l'organisation de la production dans la colonie devenue Haïti.

Le tabac connaît une histoire parallèle. Originaire des Amériques, il se diffuse rapidement en Europe et devient une culture commerciale importante. Les colonies anglaises d'Amérique du Nord, notamment la Virginie et le Maryland, développent une économie fortement dépendante du tabac. Cette production favorise la constitution de grandes propriétés et renforce le recours au travail servile.

Le cacao, également américain, se diffuse dans les réseaux coloniaux. Le café, originaire d'Afrique orientale et domestiqué puis largement cultivé dans le monde arabe, devient progressivement une grande culture tropicale. Il se développe notamment au Yémen, puis dans les colonies européennes. À partir du XVIIIe siècle, les plantations de café prennent une importance considérable dans les Caraïbes, en Amérique latine et dans certaines régions d'Asie.

Le coton, à son tour, devient progressivement l'une des cultures les plus importantes de l'économie mondiale. Cultivé depuis l'Antiquité dans plusieurs régions du monde, il connaîtra une expansion spectaculaire avec la révolution industrielle. Les colonies britanniques d'Amérique du Nord puis les États-Unis deviendront au XIXe siècle un centre majeur de production cotonnière. La demande des manufactures européennes, particulièrement britanniques, provoque une augmentation considérable des superficies cultivées et du recours au travail esclavagiste.

Cette agriculture commerciale modifie profondément les territoires. Dans les régions de plantation, les cultures vivrières peuvent être marginalisées au profit de productions destinées à l'exportation. Les populations locales deviennent dépendantes des marchés mondiaux pour certains produits alimentaires. Les ports, les routes, les canaux et les chemins de fer sont construits afin d'acheminer les productions agricoles vers les marchés internationaux.

L'agriculture aux États-Unis.
En Amérique du Nord, l'agriculture connaît une transformation exceptionnelle au XVIIIe et surtout au XIXe siècle. Les colonies britanniques puis les États-Unis disposent d'immenses superficies de terres. L'expansion vers l'ouest entraîne la transformation de vastes espaces forestiers et prairiaux en terres agricoles. Cette expansion est indissociable de l'expulsion, de la dépossession et de la destruction territoriale de nombreuses sociétés amérindiennes.

Les Grandes Plaines deviennent progressivement une immense région céréalière et pastorale. Le blé et le maïs y occupent une place majeure. La construction des chemins de fer à partir du milieu du XIXe siècle permet de relier les régions agricoles de l'intérieur aux marchés urbains et portuaires. L'agriculture américaine devient progressivement intégrée à un vaste marché national puis international.

Le coton du Sud constitue un autre élément central. L'invention de l'égreneuse mécanique par Eli Whitney en 1793 facilite le traitement du coton à fibres courtes et contribue à l'expansion de cette culture. La demande croissante des filatures britanniques et européennes stimule la production. Le système repose cependant largement sur l'esclavage jusqu'à la guerre de Sécession.

L'abolition de l'esclavage aux États-Unis en 1865 transforme le système agricole du Sud sans faire disparaître la dépendance économique des anciens esclaves. Le métayage et d'autres formes de dépendance contractuelle se développent. Le coton reste une culture dominante, mais les relations de travail changent progressivement.

L'agriculture dans l'Ancien monde du XVIe au XIXe s.
L'économie mondiale qui se constitue entre le XVIe et le XIXe siècle repose donc en partie sur une spécialisation géographique croissante. Certaines régions deviennent des zones de production de sucre, d'autres de café, de cacao, de coton, de tabac, de céréales ou d'oléagineux. Cette spécialisation ne signifie toutefois pas que les sociétés cessent de produire leur propre alimentation. Dans la plupart des régions, agriculture vivrière et agriculture commerciale coexistent.

Europe.
Le XVIe siècle européen connaît une importante croissance démographique qui accroît la pression sur les terres. et encourage l'extension des surfaces cultivées, le défrichement des forêts et l'intensification des pratiques. Les prix agricoles augmentent dans plusieurs régions. Ils favorisent les propriétaires fonciers mais pèsent également sur les populations urbaines et rurales pauvres.

L'agriculture demeure néanmoins techniquement relativement traditionnelle. Les outils essentiels sont la charrue, la herse, la faux, la faucille et divers instruments manuels. La traction animale reste fondamentale. Les rendements céréaliers sont généralement faibles comparés à ceux des agricultures modernes, notamment parce que la quantité de semences nécessaires et la disponibilité limitée de l'azote imposent des contraintes importantes.

L'un des grands problèmes de l'agriculture préindustrielle est en effet le maintien de la fertilité des sols. Les plantes exportent de l'azote, du phosphore, du potassium et d'autres éléments minéraux. Pour maintenir les rendements, les agriculteurs utilisent fumier, engrais végétaux, cendres, boues, déchets organiques et jachère. Les rotations culturales permettent également de réduire l'épuisement des sols.

Le système de rotation triennale médiéval continue à être utilisé dans une partie de l'Europe, mais il évolue progressivement. Dans certaines régions des Pays-Bas et de l'Angleterre, les agriculteurs expérimentent des rotations plus intensives associant céréales, plantes fourragères et plantes fixatrices d'azote. Les légumineuses, notamment le trèfle, jouent un rôle essentiel parce qu'elles peuvent améliorer la disponibilité de l'azote du sol grâce à leur association avec des bactéries symbiotiques.

Au XVIIIe siècle, le mouvement des enclosures conduit à la clôture et à la réorganisation de nombreuses terres auparavant soumises à des droits collectifs ou à des usages communautaires. Ce phénomène transforme les structures foncières, les relations sociales et les formes d'exploitation. Les propriétaires peuvent regrouper les parcelles, améliorer les rotations et développer l'élevage sélectionné, tandis que certains petits exploitants perdent une partie de leurs droits d'accès aux ressources communes. La rotation dite de Norfolk, avec céréales, navets, orge et trèfle, permet de réduire la jachère et de fournir davantage de fourrage aux animaux. L'augmentation des ressources fourragères permet à son tour d'accroître les cheptels, donc la production de fumier. On observe ainsi un cercle entre élevage, fertilisation et production végétale.

La sélection animale connaît également un développement important. Des éleveurs britanniques comme Robert Bakewell mettent en oeuvre des pratiques systématiques de sélection des reproducteurs. Le but est d'obtenir des animaux présentant des caractéristiques recherchées : croissance rapide, production de viande, laine ou lait, morphologie adaptée. Cette sélection empirique constitue l'une des bases de l'élevage moderne. Les innovations britanniques sont ensuite diffusées ou adaptées dans d'autres régions d'Europe.

La France connaît au XVIIIe siècle une multiplication des traités d'agronomie et des sociétés savantes. Des agronomes cherchent à améliorer les rotations, les outils, l'élevage et la fertilisation. Les physiocrates, autour de Quesnay, considèrent par ailleurs l'agriculture comme la principale source de richesse économique, même si leur théorie économique peut être en décalage avec la réalité matérielle de toutes les agricultures. La Révolution française transforme profondément la propriété foncière. L'abolition des privilèges féodaux en 1789, la vente des biens nationaux et la redistribution d'une partie des terres modifient les structures rurales. On assistera tout au long du siècle suivant à une une coexistence entre petite propriété paysanne, grandes exploitations et formes diverses de métayage et de fermage. La petite propriété, renforcée par les transformations révolutionnaires, va rester très importante. Les cultures céréalières occupent une place considérable, accompagnées par la vigne, l'élevage, et bientôt les cultures industrielles et les productions spécialisées selon les régions.

En Russie et en Europe orientale, les structures agraires restent longtemps différentes. Le servage demeure important dans l'Empire russe jusqu'à son abolition en 1861. Une grande partie de la paysannerie dépend de propriétaires fonciers. Les rendements restent relativement faibles et l'expansion agricole repose en partie sur l'ouverture de nouvelles terres. Par eilleurs, l'expansion vers l'est de l'Empire russe transforme progressivement les steppes. La colonisation agricole et l'installation de populations paysannes entraînent la mise en culture de vastes espaces. Les céréales deviennent un produit d'exportation majeur, notamment à partir des ports de la mer Noire. La Russie participe ainsi de plus en plus aux marchés agricoles internationaux au XIXe siècle.

Empire Ottoman.
L''Empire ottoman contrôle des régions méditerranéennes, balkaniques, anatoliennes, proche-orientales et nord-africaines. Les céréales, l'élevage, les oliviers, la vigne, les fruits et différentes cultures commerciales y coexistent. Les systèmes d'irrigation sont particulièrement importants dans les régions arides.

Inde.
En Inde, la période moderne est caractérisée par l'expansion progressive de la domination européenne, en particulier britannique. La Compagnie anglaise des Indes orientales exerce une influence croissante sur les structures fiscales et commerciales. Certaines cultures deviennent particulièrement importantes pour l'exportation, notamment le coton, l'indigo, l'opium et plus tard le thé. Les systèmes fiscaux coloniaux modifient les relations entre propriétaires, cultivateurs et marchés. La culture de l'indigo illustre bien la situation. Utilisé pour produire une teinture bleue, l'indigo devient une importante culture commerciale dans certaines régions de l'Inde sous domination britannique. Les paysans sont parfois contraints par des mécanismes contractuels et fiscaux à consacrer une partie de leurs terres à cette production. Les résistances paysannes, comme la révolte de l'indigo au Bengale dans les années 1859-1860, témoignent des tensions engendrées par cette agriculture d'exportation.

Chine.
La Chine conserve jusqu'au XIXe siècle une agriculture extrêmement productive et diversifiée. Le riz domine dans de nombreuses régions méridionales, tandis que le blé, le millet et le sorgho sont importants dans le Nord. Les agriculteurs utilisent intensivement les engrais organiques, les déchets humains et animaux, les résidus végétaux et les cultures multiples. La forte densité de population encourage une utilisation intensive des terres.

Le développement de cultures à haut rendement et l'expansion des terres cultivées permettent à la population chinoise d'augmenter fortement entre le XVIIe et le XIXe siècle. Des plantes américaines comme le maïs, la patate douce et l'arachide sont introduites et trouvent leur place dans les régions où elles permettent de valoriser des terrains moins favorables au riz ou au blé. Leur diffusion contribue à l'expansion démographique et agricole dans certaines régions montagneuses et marginales.

Japon.
Le Japon connaît également une importante intensification agricole pendant l'époque Tokugawa. La riziculture constitue la base du système fiscal et économique, mais elle est associée à l'orge, au blé, aux légumes, au thé, au coton et à diverses cultures commerciales. L'amélioration des techniques d'irrigation, la sélection des variétés et l'utilisation d'engrais organiques permettent une augmentation importante de la productivité.

Afrique.
L'abolition de la traite atlantique au XIXe siècle ne signifie pas la disparition immédiate des formes de contrainte dans les économies coloniales. Les puissances européennes développent progressivement des économies fondées sur les exportations de produits agricoles et miniers. L'huile de palme, l'arachide, le cacao, le café, le coton et d'autres produits prennent une importance croissante.

L'expansion coloniale européenne après les années 1880 accélère ce processus. Les territoires africains sont progressivement intégrés dans des économies impériales. Les administrations coloniales imposent parfois des cultures obligatoires ou encouragent fortement les productions destinées à l'exportation. Les infrastructures ferroviaires et portuaires sont souvent conçues prioritairement pour relier les zones productrices aux ports.

L'agriculture changée par la révolution industrielle.
Les premières machines agricoles apparaissent avant même l'industrialisation complète, mais c'est au XIXe siècle que leur utilisation s'accélère. Les moissonneuses mécaniques, les batteuses, les faucheuses et les machines à semer réduisent progressivement la quantité de travail manuel nécessaire pour certaines opérations. Cette mécanisation est d'abord concentrée dans les régions où les exploitations sont suffisamment grandes, où la main-d'oeuvre est relativement chère et où les cultures se prêtent à la mécanisation. Les États-Unis deviennent un espace particulièrement favorable à ces innovations, en raison de leurs grandes exploitations et de leur disponibilité foncière.

L'apparition de la machine à vapeur permet de mécaniser certaines opérations et surtout de transformer les transports. Les chemins de fer réduisent considérablement le coût et le temps nécessaires au transport des céréales, du bétail et des produits périssables. Les marchés agricoles deviennent ainsi beauc oup plus vastes. La réfrigération constitue une autre innovation notable de la seconde moitié du XIXe siècle. Le transport frigorifique permet d'expédier de la viande sur de longues distances. 

La production animale se mondialise ainsi à une échelle nouvelle. L'Argentine connaît une transformation agricole et pastorale spectaculaire. Les estancias exploitent de vastes espaces d'élevage bovin et ovin. L'amélioration des races animales, les clôtures, les chemins de fer et les techniques frigorifiques permettent d'intégrer les productions de la Pampa au marché mondial. Le pays devient un grand exportateur de viande, de cuirs et de céréales. L'Australie et la Nouvelle-Zélande suivent une trajectoire comparable, particulièrement dans l'élevage ovin. La laine australienne devient un produit majeur du commerce mondial. Les nouvelles infrastructures et les marchés industriels britanniques favorisent cette spécialisation.

Les engrais et la chimie agricole.
Jusqu'au XIXe siècle, l'agriculture dépend principalement des ressources organiques locales. Mais le guano du Pérou devient désormais un engrais commercial très recherché. Riche en azote et en phosphore, il est exporté massivement vers l'Europe et d'autres régions. Les gisements de nitrates du désert d'Atacama deviennent également stratégiques pour l'agriculture mondiale.

La chimie agricole progresse considérablement au XIXe siècle. Justus von Liebig développe une théorie minérale de la nutrition des plantes qui contribue à transformer la compréhension scientifique de la fertilité des sols. Les travaux de Liebig et d'autres chercheurs participent à l'émergence d'une agronomie fondée davantage sur la chimie et la physiologie végétale. L'agriculture commence ainsi à devenir un objet de science expérimentale.

Les bénéfices de la science.
La compréhension de la reproduction, de la nutrition et de la sélection animale progresse. Après la publication de De l'Origine des espèces (On the Origin of Species ) de Charles Darwin en 1859, la sélection artificielle est également comprise dans un cadre théorique nouveau. La génétique mendélienne viendra plus tard, mais les éleveurs pratiquent déjà une sélection méthodique depuis plusieurs générations.

L'amélioration des semences devient progressivement une activité spécialisée. Des sélectionneurs recherchent des variétés plus productives, résistantes ou adaptées aux différents sols. Les stations expérimentales agricoles et les écoles d'agriculture se multiplient au XIXe siècle. L'agriculture commence ainsi à s'appuyer sur un système institutionnel combinant recherche, enseignement et expérimentation.

Cette évolution s'accompagne d'une professionnalisation de l'agronomie. Les traités agricoles deviennent plus nombreux, les sociétés savantes se développent et les gouvernements mettent en place des administrations spécialisées. Les connaissances locales des paysans ne disparaissent pas, mais elles commencent à être confrontées à des savoirs scientifiques institutionnalisés.

Le monde comme marché agricole.
Au XIXe siècle, l'agriculture mondiale devient donc de plus en plus commerciale. Une partie croissante des exploitants produit non seulement pour l'autoconsommation mais pour vendre sur des marchés régionaux, nationaux ou internationaux. Cette marchandisation transforme les campagnes. Les agriculteurs deviennent plus dépendants des prix, du crédit, des infrastructures de transport et des fluctuations internationales.

La colonisation renforce cette tendance. Dans les colonies de peuplement européennes, les colons établissent des systèmes agricoles destinés à approvisionner les marchés européens ou les populations coloniales. Dans les colonies d'exploitation, les cultures commerciales sont généralement privilégiées. Les conséquences sont particulièrement importantes sur les structures foncières et les droits d'usage des populations autochtones. En Afrique du Sud, en Algérie, en Australie, en Nouvelle-Zélande, au Canada et dans certaines régions d'Amérique latine, les transformations agricoles sont étroitement liées à la colonisation foncière. Les terres sont appropriées, cartographiées et juridiquement redéfinies selon des conceptions européennes de la propriété. Des systèmes communautaires ou coutumiers sont souvent marginalisés ou supprimés.

En Inde, en Égypte, dans certaines régions d'Afrique et en Asie du Sud-Est, les administrations coloniales développent parallèlement des systèmes fiscaux et commerciaux qui favorisent certaines productions d'exportation. Le coton, l'indigo, le thé, le café, le sucre, le caoutchouc à la fin du XIXe siècle, l'arachide et l'huile de palme deviennent des éléments importants de l'économie impériale.

La croissance du commerce mondial agricole entraîne également une baisse des coûts alimentaires dans certaines régions industrialisées. L'importation de céréales américaines et russes en Europe à la fin du XIXe siècle met les agriculteurs européens en concurrence avec des régions disposant de vastes espaces et de moyens de transport modernes. Cette "crise agricole" européenne des années 1870-1890 provoque une baisse importante des prix de certaines céréales.

Les agriculteurs européens réagissent de différentes manières. Certains abandonnent les céréales au profit de l'élevage ou de cultures spécialisées; d'autres intensifient leur production en utilisant davantage d'engrais et de machines; certains États adoptent des politiques protectionnistes, notamment des droits de douane sur les importations céréalières. L'agriculture devient ainsi directement liée aux politiques commerciales nationales.

La viticulture européenne connaît au XIXe siècle une transformation majeure et dramatique avec l'introduction de maladies et de parasites américains. L'oïdium puis le phylloxéra ravagent de nombreux vignobles européens. La lutte contre le phylloxéra conduit notamment à l'utilisation de porte-greffes américains résistants, illustrant à nouveau les effets ambivalents des échanges biologiques mondiaux.

L'agriculture depuis 1900

Au début du XXe siècle, l'immense majorité de la population mondiale vit encore dans des sociétés rurales et l'agriculture demeure largement dépendante de la force humaine et animale, des engrais organiques et des cycles biologiques locaux. En un un siècle, elle va devenir progressivement une activité mécanisée, motorisée, fortement capitalisée, scientifiquement encadrée et intégrée à des chaînes d'approvisionnement mondiales. Les rendements augmentent considérablement, la production alimentaire mondiale s'accroît à un rythme sans précédent et la proportion de la population travaillant directement dans l'agriculture diminue fortement. Mais cette transformation s'accompagne aussi d'une consommation massive d'énergie fossile, d'une artificialisation et d'une érosion de nombreux sols, d'une transformation des cycles de l'azote et du phosphore, d'une diminution de certaines biodiversités, d'une pression accrue sur les ressources en eau et d'une forte dépendance aux marchés mondiaux.

La première motié du XXe siècle.
Vers 1900, l'agriculture mondiale présente encore un visage essentiellement préindustriel. Les grandes régions agricoles européennes utilisent la traction animale, les engrais organiques et des machines relativement simples. En Asie, les agricultures rizicoles et céréalières reposent principalement sur le travail humain, l'irrigation et le recyclage extrêmement poussé de la matière organique. En Afrique, une grande diversité de systèmes agricoles associe cultures vivrières, élevage, arboriculture et exploitation des ressources naturelles. Dans les Amériques, l'agriculture commerciale est déjà fortement développée dans certaines régions, mais elle reste très inégalement mécanisée. Les États-Unis constituent cependant déjà un laboratoire majeur de l'agriculture mécanisée.

La première moitié du XXe siècle connaît également une concentration croissante de certaines productions agricoles. Les économies industrielles ont besoin de quantités importantes de matières premières standardisées : coton, sucre, céréales, huiles végétales, caoutchouc, viande et produits laitiers. L'agriculture devient ainsi de plus en plus liée aux industries agroalimentaires. Le développement des réseaux et des moyens de transports renforce cette intégration. Les chemins de fer, les navires à vapeur, puis les véhicules automobiles et les avions permettent de déplacer les produits agricoles rapidement sur de longues distances. La conservation par réfrigération transforme particulièrement le commerce de la viande, des fruits et des produits laitiers.

Le tournant de la motorisation.
Le moteur à combustion interne permet progressivement de remplacer la traction animale par des tracteurs et des machines spécialisées. Le tracteur modifie l'ensemble de l'organisation de l'exploitation. Il permet de travailler davantage de terres avec moins de travailleurs, d'effectuer les labours plus rapidement et de mobiliser des équipements plus lourds. La disponibilité de carburants fossiles transforme donc profondément la relation entre agriculture et énergie.

Aux États-Unis, la mécanisation progresse rapidement dans les premières décennies du siècle. Les grandes exploitations céréalières des Grandes Plaines sont particulièrement favorables à l'utilisation de machines. Les tracteurs, moissonneuses-batteuses, semoirs et autres équipements permettent d'accroître considérablement la superficie qui peut être cultivée par un seul travailleur. L'agriculture américaine devient ainsi l'un des premiers secteurs économiques où la substitution du capital mécanique au travail humain atteint une ampleur considérable.

La mécanisation s'étend progressivement à l'Europe occidentale. Le processus est cependant beaucoup plus lent qu'aux États-Unis, notamment en raison de la petite taille de nombreuses exploitations. Après la Seconde Guerre mondiale, la motorisation accélère considérablement. Les chevaux de trait disparaissent de nombreuses campagnes et sont remplacés par des tracteurs. Cette évolution libère également des surfaces auparavant consacrées à la production de fourrage pour les animaux de trait. L'agriculture peut donc produire davantage de nourriture humaine ou de cultures commerciales. Cette évolution est aussi rendue possible par l'utilisation massive de combustibles fossiles, qui fournissent l'énergie nécessaire aux machines.

L'utilisation des engrais industriels.
La révolution chimique de l'agriculture constitue un autre changement important. Les travaux du XIXe siècle sur la nutrition minérale des plantes conduisent à l'utilisation industrielle des engrais azotés, phosphatés et potassiques. Le développement du procédé Haber-Bosch, à partir de 1900, permet surtout de fixer industriellement l'azote atmosphérique pour produire de l'ammoniac. Cette innovation transforme radicalement la disponibilité de l'azote utilisable en agriculture, même si cette révolution tardera encore s'accomplir pleinement. 

L'agriculture reste encore quelque temps largement dépendante du recyclage biologique de la matière et des ressources naturelles concentrées comme le guano et les nitrates. N'empêche, avec les engrais azotés de synthèse, les agriculteurs peuvent fournir aux plantes des quantités beaucoup plus importantes d'azote, ce qui assure leur l'extension de leur usage. La contrainte biologique qui limitait fortement les rendements céréaliers est ainsi considérablement réduite. L'azote industriel contribue également à rendre possibles des systèmes agricoles très intensifs, dans lesquels les cultures peuvent être répétées fréquemment sur les mêmes parcelles. Cette transformation participe directement à l'augmentation de la capacité alimentaire mondiale au XXe siècle.

Mais l'augmentation de l'utilisation d'engrais azotés a également des conséquences écologiques majeures. Une partie de l'azote appliqué aux cultures n'est pas absorbée par les plantes. Il peut être lessivé sous forme de nitrates, rejoindre les eaux souterraines ou les rivières, être transformé en protoxyde d'azote ou retourner à l'atmosphère sous diverses formes. L'agriculture devient ainsi un facteur majeur de transformation du cycle de l'azote.

Le recours aux engrais phosphatés s'étend également. Le phosphore est indispensable au métabolisme végétal et constitue une ressource minérale limitée géologiquement. L'exploitation de gisements de phosphates permet d'augmenter fortement les apports agricoles. Comme pour l'azote, une partie du phosphore peut cependant être transportée vers les cours d'eau et contribuer à l'eutrophisation des lacs, des estuaires et des zones côtières.

La sélection génétique et les sciences agronomiques.
Au début du XXe siècle, la redécouverte des travaux de Gregor Mendel ont fourni une base scientifique à ce qui va être la génétique. Les sélectionneurs peuvent désormais interpréter la transmission des caractères héréditaires et organiser plus systématiquement les croisements. La sélection variétale devient une discipline scientifique.

Les agronomes sélectionnent des plantes qui présentent des caractéristiques recherchées : rendement, précocité, résistance aux maladies, adaptation aux climats, qualité des grains, taille des fruits ou capacité à répondre aux engrais. La sélection animale poursuit parallèlement des objectifs de production de lait, de viande, d'oeufs, de laine ou d'autres produits.

La génétique, la physiologie végétale, la microbiologie des sols, la phytopathologie et la chimie agricole permettent de comprendre de mieux en mieux les facteurs déterminant les rendements. L'agriculture cesse progressivement d'être uniquement une somme de savoirs empiriques transmis entre générations et devient également une activité fortement appuyée sur la recherche scientifique.

Les crises agricole et les famines du XXe siècle.
Au début du XXe siècle, l'agriculture mondiale est encore profondément tributaire des caprices du climat et des structures agraires héritées du siècle précédent. Alors que l'industrialisation transforme les sociétés urbaines, les campagnes restent le théâtre de vulnérabilités extrêmes. En Inde britannique, les disettes frappent encore les premières décennies, et rappelent que l'empire colonial exporte le blé vers la métropole pendant que ses propres populations souffrent. La Première Guerre mondiale bouleverse brutalement les circuits d'approvisionnement. Les champs se transforment en tranchées, la main-d'oeuvre masculine part au front, et les blocus navals affament les civils. L'Europe découvre la faim moderne, tandis que le Moyen-Orient, sous domination ottomane, subit la Grande Famine du Mont-Liban, où des centaines de milliers de personnes périssent sous le double effet du blocus allié et des réquisitions impériales.

L'entre-deux-guerres révèle les failles d'une mondialisation agricole fragilisée par les chocs politiques. En URSS, la collectivisation forcée des terres déclenche l'une des plus grandes tragédies humaines de l'époque. Le Holodomor ravage l'Ukraine entre 1932 et 1933; l'État confisque les récoltes et le bétail pour briser la paysannerie et financer l'industrialisation, ce qui précipite des millions de paysans dans la mort par inanition. Pendant ce temps, à l'autre bout du monde, le capitalisme américain s'effondre. La Grande Dépression fait chuter les prix agricoles, ruinant les fermiers. Dans les Grandes Plaines, une sécheresse implacable, couplée à des pratiques agricoles destructrices, soulève des tempêtes de poussière. Le Dust Bowl transforme le grenier du monde en désert, forçant des centaines de milliers de familles à l'exode vers l'ouest.

La Seconde Guerre mondiale amplifie ces dynamiques mortifères à l'échelle planétaire. L'arme alimentaire devient un instrument de guerre stratégique. En Grèce, l'occupation nazie et le blocus britannique provoquent une famine terrible en 1941 et 1942, décimant la population d'Athènes. Plus à l'est, au Bengale en 1943, la mécanique coloniale britannique atteint son paroxysme. La peur d'une avance japonaise pousse Londres à organiser la politique du déni, détruisant les bateaux et les stocks de riz pour les empêcher de tomber aux mains de l'ennemi. Conjuguée à un cyclone et à la spéculation, cette décision administrative transforme une crise locale en hécatombe, emportant près de trois millions de Bengalis, tandis que les importations de blé sont détournées vers les soldats européens.

Au sortir du conflit, l'ère des grands États planificateurs engendre le plus grand désastre alimentaire de l'histoire humaine. En Chine, Mao Zedong lance le Grand Bond en avant en 1958. La mobilisation des paysans pour produire de l'acier dans des fours de cour et l'application dogmatique de théories agronomiques pseudo-scientifiques déstabilisent complètement l'agriculture. Lorsque la sécheresse frappe, le système de reporting falsifié masque l'ampleur de la catastrophe. Pékin continue d'exporter du grain pour rembourser ses dettes. Entre 1958 et 1962, des dizaines de millions de Chinois meurent de faim.

Les années 1960 et 1970 vont apporter un paradoxe majeur. La Révolution verte, avec ses semences à haut rendement, ses engrais chimiques et ses pesticides, permet d'augmenter spectaculairement les productions en Asie et en Amérique latine, repoussant les limites malthusiennes (V. ci-dessous). Cependant, cette modernisation crée de nouvelles dépendances et creuse les inégalités rurales. Pendant ce temps, l'Afrique subsaharienne entre dans une ère de crises aiguës, souvent exacerbées par la Guerre froide. Au Biafra, entre 1967 et 1970, le blocus imposé par le gouvernement nigérian et les combats transforment la sécheresse en famine politique, rendue célèbre par les images d'enfants malnutris. Au Sahel, la sécheresse de 1968 à 1973 détruit les troupeaux nomades et précipite l'exode rural, montrant les limites de l'agriculture face à la désertification.

Les deux dernières décennies du siècle confirment que la faim n'est plus seulement une question de disponibilité alimentaire, mais d'accès et de gouvernance. En Éthiopie, entre 1983 et 1985, la sécheresse se combine avec une guerre civile impitoyable et des politiques de villagisation forcée. Les images de la tragédie émeuvent la planète et génèrent une aide internationale massive, mais cette aide est parfois instrumentalisée par le régime pour affamer les régions rebelles. À l'aube des années 1990, l'effondrement du bloc soviétique prive la Corée du Nord de ses intrants agricoles et de ses partenaires commerciaux. Couplée à des inondations dévastatrices et à l'isolement du régime, cette rupture systémique provoque au milieu de la décennie une famine meurtrière, qui emporte des centaines de milliers de citoyens dans un pays pourtant doté d'infrastructures modernes.

Au crépuscule du XXe siècle, le regard sur les crises agricoles et les famines change radicalement. Les travaux de l'économiste Amartya Sen démontrent qu'aucune famine n'éclate dans une démocratie fonctionnelle dotée d'une presse libre. Le siècle se referme sur ce constat : la planète produit désormais largement assez pour nourrir tous ses habitants. Les famines du XXe siècle ne résultent pas d'un manque absolu de nourriture, mais de l'effondrement des droits d'accès, de la guerre, de l'idéologie et de l'exclusion politique. L'agriculture mondiale, sortie de sa pénurie structurelle grâce à la science et au capital, laisse place à une nouvelle ère où la faim devient avant tout le symptôme d'une fracture sociale et géopolitique.

La Révolution verte dans ses déclinaisons.
La Seconde Guerre mondiale accélère la modernisation agricole. Les États cherchent à augmenter la production alimentaire et à sécuriser les approvisionnements. Des politiques agriciles qui visent à protéger le secteur, en même temps la mécanisation, les engrais, les pesticides et la sélection végétale progressent rapidement. Après 1945, ces technologies sont progressivement transférées vers de nombreuses régions du monde. Cette période, qui commence et continue jusqu'aux années 1970, est couramment qualifiée de Révolution verte. Elle correspond à un ensemble de transformations agronomiques reposant sur des variétés à haut potentiel de rendement, l'irrigation, les engrais chimiques et la mécanisation. L'élevage connaît parallèlement une mutation et une spéctialisation spectaculaires. La sélection génétique, l'amélioration de l'alimentation, la médecine vétérinaire et la mécanisation permettent d'augmenter considérablement la production de viande, de lait et d'oeufs par animal. 

De vastes régions sont équipées de barrages, canaux, forages et systèmes de pompage. L'eau souterraine est de plus en plus utilisée pour l'agriculture, particulièrement en Inde, au Pakistan, en Chine, aux États-Unis et au Moyen-Orient. 
La mécanisation s'étend progressivement aux pays en développement, mais selon des trajectoires très variables. Le tracteur devient essentiel dans certaines régions, tandis que les petits exploitants continuent d'utiliser la traction animale ou humaine ailleurs. Les progrès récents comprennent également les pompes motorisées, les motoculteurs, les moissonneuses et diverses machines de petite taille adaptées aux exploitations familiales.

La protection des cultures évolue également. Les agriculteurs utilisent depuis longtemps des substances minérales, végétales ou chimiques contre les ravageurs. Mais le XXe siècle voit apparaître une véritable industrie phytosanitaire. Des insecticides, herbicides et fongicides de synthèse sont développés et diffusés à grande échelle. Le DDT, un pesticide très efficace contre de nombreux insectes, est utilisé massivement en agriculture et dans la lutte contre certains vecteurs de maladies. D'autres familles de pesticides apparaissent ensuite. Leur utilisation produit cependant des effets écologiques et sanitaires, dont on ne prendra que tardivement conscience. 

L'utilisation d'hybrides, particulièrement développée aux États-Unis, devient progressivement une composante essentielle de l'agriculture moderne. Les semences hybrides permettent habituellement des gains de rendement, mais doivent être renouvelées pour maintenir leurs performances maximales. L'hybridation et la sélection conduisent à une standardisation partielle des cultures. Certaines variétés locales sont remplacées par un nombre plus limité de variétés commerciales. 

Cette évolution peut augmenter la productivité, mais elle tend à réduire la diversité génétique cultivée. La conservation des ressources génétiques devient donc progressivement une préoccupation scientifique et institutionnelle. La création de banques de gènes et de collections de semences vise à conserver la diversité des plantes cultivées et de leurs apparentés sauvages. Cette diversité constitue une ressource pour la sélection future, notamment face aux nouvelles maladies et au changement climatique.
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La politique agricole commune (PAC)

La politique  agricole commune (PAC) vise notamment  à garantir l'autosuffisance alimentaire de l'Europe et à assurer un niveau de vie équitable aux agriculteurs, dont les revenus demeurent très inférieurs à ceux des autres secteurs. Elle a contribué pendant plusieurs décennies à l'intensification et la modernisation des agricultures européennes.

La PAC est née de la volonté des six pays fondateurs de la Communauté économique européenne (CEE) de bâtir un marché commun qui inclut l'agriculture, secteur alors stratégique pour la sécurité alimentaire d'une Europe encore marquée par les pénuries d'après-guerre. Le traité de Rome de 1957 en pose le principe, et en 1962 entrent en vigueur les premières organisations communes de marché. 

Le mécanisme repose sur des prix garantis : la CEE fixe des prix d'intervention et achète les surplus lorsque le marché s'effondre; des prélèvements aux frontières protègent les producteurs communautaires de la concurrence extérieure. Ce système atteint rapidement ses objectifs. Dès la fin des années 1960, puis définitivement au cours des années 1970, la Communauté devient non seulement autosuffisante mais exportatrice nette pour la plupart des grandes productions : céréales, lait, viande bovine, sucre.

Ce succès engendre cependant des effets pervers de plus en plus manifestes. Les prix garantis incitent les agriculteurs à produire toujours plus, indépendamment de la demande réelle. Des "montagnes" de beurre et de lait en poudre, des "lacs" de vin et de lait s'accumulent, que la Communauté doit stocker ou exporter avec des subventions massives, ce qui dégrade les relations commerciales avec les États-Unis et les pays en développement. Parallèlement, les aides proportionnelles aux volumes produits avantagent les plus grandes exploitations et accélèrent la concentration et l'exode rural, tandis que l'intensification (engrais, pesticides, irrigation) commence à faire apparaître des dégâts environnementaux graves : pollution des eaux par les nitrates, disparition des haies et des paysages, déclin des oiseaux des champs.

En 1984, face à une production laitière structurellement excédentaire, la Communauté introduit les quotas laitiers, première rupture avec la logique du soutien illimité des volumes. Mais c'est la réforme de 1992, pilotée par le commissaire Ray Mac Sharry, qui opère le véritable tournant : les prix garantis sont abaissés et partiellement compensés par des paiements directs à l'hectare ou à la tête de bétail, découplés de la production courante. L'Agenda 2000 du commissaire Franz Fischler prolonge ce mouvement, et surtout la réforme de 2003 instaure le paiement unique à la exploitation, découplé de la production, conditionné au respect d'exigences environnementales et sanitaires (conditionnalité, cross-compliance). La PAC cesse alors d'être une politique de soutien des prix pour devenir une politique de revenus et de normes.

Le traité de Lisbonne met fin en 2009 au seul financement garanti à hauteur des besoins, et les accords de l'OMC, notamment le cycle de l'Uruguay conclu en 1994, contraignent l'Union Européenne, qui a succédé à la CEE en 1992, à réduire ses subventions à l'exportation (définitivement supprimées en 2017) et à ouvrir partiellement son marché.

Les résultats globaux sont contrastés. Sur le plan économique, l'Europe demeure la première exportatrice mondiale de produits agroalimentaires et bénéficie d'une sécurité alimentaire solide, et aujourd'hui, le soutien public représente environ un tiers du budget de l'Union, soit de l'ordre de 55 milliards d'euros par an, alors qu'il en absorbait près des deux tiers dans les années 1980. La part qui revient aux agriculteurs dans la chaîne alimentaire reste toutefois faible, et la répartition des aides demeure très inégale : 20 % des bénéficiaires captent environ 80 % des paiements, ce qui alimente une critique persistante. Sur le plan social, la population agricole a fondu, passant de plus de 15 millions d'actifs en 1960 à moins de 9 millions aujourd'hui dans une Union élargie à 27 membres. 

Sur le plan environnemental, la PAC est longtemps restée accusée de favoriser l'intensification, mais depuis 2014, le verdissement, puis la législation de 2023,  qui conditionne une part des paiements à des pratiques écologiques et redirige des fonds vers les petites et moyennes exploitations, cherchent à faire de l'agriculture un levier de la lutte climatique et de la biodiversité. Les crises récentes, entre manifestations d'agriculteurs et débats sur le libre-échange avec le Mercosur, montrent que la PAC reste au coeur des tensions entre compétitivité, souveraineté alimentaire et exigences écologiques.
 

L'industrialisation de l'agriculture.
L'élevage industriel.
À partir de la seconde moitié du XXe siècle, le développement des élevages industriels transforme particulièrement la production porcine, avicole et laitière. Les animaux sont regroupés dans des unités de plus grande taille, nourris avec des rations standardisées et sélectionnés pour leurs performances. La production animale devient de plus en plus intégrée aux industries de l'alimentation animale, de la génétique, de la pharmacie vétérinaire et de la transformation alimentaire.

Cette spécialisation entraîne une séparation croissante entre agriculture végétale et élevage. Dans les systèmes traditionnels, les animaux fournissent fumier et traction et consomment des sous-produits agricoles. Dans les systèmes industriels, l'alimentation animale peut provenir de régions très éloignées, tandis que les effluents d'élevage sont concentrés localement.

L'agriculture moderne est donc organisée autour de flux mondiaux de matière. Le soja et le maïs peuvent être produits sur un continent, transformés en aliments pour animaux sur un autre et consommés sous forme de viande ou de produits laitiers ailleurs. Les nutriments contenus dans ces productions peuvent ensuite être dissociés géographiquement des régions où ils ont été extraits du sol.

L'agro-industrie et la grande distribution.
La seconde moitié du XXe siècle voit également l'essor de l'agro-industrie, qui se caractérise par une forte concentration économique. Les industries  des semences, des engrais, des pesticides, des machines agricoles, des aliments pour animaux, des produits vétérinaires et des technologies de transformation alimentaire sont dominées par de grandes entreprises internationales. L'agriculture devient un élément d'un complexe industriel beaucoup plus large.

Les chaînes agroalimentaires se développent aussi rapidement. Les produits agricoles sont triés, standardisés, transformés, emballés, stockés et transportés à grande échelle. Au début du XXe siècle, la majorité de la population mondiale vivait encore en milieu rural, mais eu XXIe siècle, la population urbaine est devenue majoritaire, et entre-temps, cette transformation a éloigné une grande partie de la population des lieux de production alimentaire. 

L'agriculture n'est plus seulement orientée vers les marchés locaux : elle fournit des matières premières à des industries alimentaires nationales et internationales. Les supermarchés et les chaînes internationales imposent progressivement des normes de qualité, de calibre, de conservation et de régularité. Les producteurs doivent adapter leurs variétés et leurs pratiques à ces exigences. Les chaînes logistiques sont deviennues indispensables au fonctionnement des sociétés urbaines.

La mondialisation agricole.
La modialisation agricole s'est accélèrée après les années 1970. La libéralisation progressive du commerce, la baisse des coûts de transport, la conteneurisation et le développement des marchés financiers facilitent les échanges internationaux. Les céréales, le soja, le sucre, le café, le cacao, le coton, les fruits, les légumes, la viande et les produits laitiers circulent à l'échelle mondiale.

Cette mondialisation favorise certaines spécialisations régionales. Le Brésil se spécialise fortement dans le soja, le café, le sucre et la viande bovine; les États-Unis dans le maïs, le soja, le blé et l'élevage; l'Argentine dans le soja, le maïs, le blé et l'élevage; l'Europe dans les céréales, les produits laitiers, la viande et diverses cultures spécialisées; l'Asie du Sud-Est dans le riz, l'huile de palme, le caoutchouc et certaines cultures tropicales.

L'huile de palme constitue un exemple particulièrement révélateur de la mondialisation agricole récente. Originaire d'Afrique occidentale, le palmier à huile est devenu une culture industrielle majeure en Indonésie et en Malaisie à partir de la seconde moitié du XXe siècle. Son rendement en huile par hectare est élevé, ce qui explique son importance économique, mais son expansion est également associée à d'importantes transformations des forêts tropicales et des tourbières dans certaines régions.

L'accélération des progrès scientifiques et techniques.
À partir des années 1980, l'agriculture entre dans une nouvelle phase avec le développement des biotechnologies. La sélection assistée par marqueurs moléculaires permet d'identifier plus rapidement certains caractères génétiques. Le génie génétique permet ensuite de transférer certains gènes entre organismes, ouvrant la voie aux premiers organismes génétiquement modifiés (OGM). L'objectif initial se concentre sur l'insertion de traits spécifiques, comme la tolérance à des herbicides totaux ou la résistance intrinsèque à certains insectes ravageurs, grâce à l'introduction de gènes bactériens. Cette décennie opère ainsi une transition fondamentale : la sélection végétale ne repose plus uniquement sur l'observation empirique et le croisement traditionnel, mais sur une manipulation ciblée du matériel génétique, accélérant considérablement le développement de variétés capables de résister à des stress biotiques et abiotiques majeurs. Le soja, le maïs, le coton et le colza deviennent les principales cultures génétiquement modifiées à être commercialisées. Certaines variétés sont conçues pour tolérer certains herbicides, d'autres pour produire des protéines insecticides, notamment les plantes dites Bt. 

Les organismes génétiquement modifiés suscitent de fortes controverses scientifiques, économiques, environnementales et politiques. Les discussions portent notamment sur les effets sur les organismes non ciblés, la résistance des ravageurs, l'utilisation des herbicides, la propriété intellectuelle des semences, la concentration industrielle et la sécurité alimentaire. Les positions réglementaires diffèrent fortement selon les régions du monde. La propriété intellectuelle devient effectivement un enjeu majeur. Les semences modernes peuvent être protégées par des brevets ou des certificats d'obtention végétale. Cette évolution transforme les rapports économiques entre agriculteurs, sélectionneurs et entreprises semencières.
La démocratisation du système de positionnement global (GPS) au cour des années 1990 révolutionne la gestion parcellaire. L'agriculture de précision naît de cette convergence entre l'agronomie et la géolocalisation. Les agriculteurs en mesure de bénéficier des nouvelles technologies abandonnent le traitement uniforme de leurs champs au profit d'une modulation fine des intrants. Couplés aux systèmes d'information géographique (SIG) et aux cartes de rendement, les épandeurs et pulvérisateurs à taux variable ajustent en temps réel les doses d'engrais et de pesticides en fonction de l'hétérogénéité du sol. Cette spatialisation des pratiques optimise l'efficacité économique tout en réduisant le ruissellement des produits chimiques vers les écosystèmes aquatiques, ce qui pose les premiers jalons d'une agriculture plus sobre en ressources.

Le tournant du millénaire introduit l'Internet des objets (IoT) et la numérisation massive au coeur des exploitations les plus modernes. Des capteurs enfouis dans le sol mesurent en continu l'humidité, la température et la concentration en nutriments, transmettant ces données à des plateformes centralisées accessibles via smartphone. Dans les airs, les drones équipés de caméras multispectrales scrutent la santé des cultures, et détectent les carences ou les maladies fongiques bien avant qu'elles ne soient visibles à l'oeil nu. Simultanément, la robotique agricole progresse à pas de géant : des tracteurs autonomes naviguent dans les champs avec une précision centimétrique, tandis que des robots de traite ou des bras articulés pour la récolte des fruits pallient les pénuries chroniques de main-d'œuvre dans les pays développés.

Depuis les années 2010, la frontière scientifique s'est déplacée de la transgenèse vers l'édition génomique de précision. La découverte et l'adaptation du système CRISPR-Cas9 offrent aux chercheurs un outil capable de modifier le génome des plantes avec une exactitude chirurgicale, même sans introduire d'ADN étranger. Cette technologie accélère la création de cultures résilientes face au changement climatique, comme des variétés de blé tolérantes à la sécheresse ou de riz résistant à la salinité des sols. En parallèle, les avancées dans la recherche sur le microbiome du sol révèlent le rôle crucial des bactéries fixatrices d'azote, les vers de terre, des champignons mycorhiziens, et de nombreux autres organismes. Cette connaissance donne naissance à une nouvelle génération de bio-inoculants et de biostimulants, conçus pour restaurer la fertilité naturelle des sols et diminuer la dépendance aux engrais azotés de synthèse.

Parallèlement à l'agriculture de plein champ, le progrès technologique fait émerger des modèles de production radicalement nouveaux, découplés des aléas climatiques et de la disponibilité des terres arables. L'agriculture en environnement contrôlé (hydroponie, aéroponie et agriculture verticale, notamment), se développe dans les zones urbaines. Des spectres lumineux LED, spécifiquement calibrés pour optimiser la photosynthèse, associés à des systèmes de climatisation pilotés par l'intelligence artificielle, permettent des productions en continu avec une fraction de la consommation d'eau traditionnelle. Couplée à l'utilisation de la blockchain pour assurer la traçabilité des produits et à des algorithmes prédictifs pour anticiper les fluctuations du marché, l'agriculture se transforme en un secteur hautement capitalistique, piloté par la donnée et constamment à la recherche d'un équilibre entre productivité maximale et soutenabilité écologique.

Nouvelles orientations de l'agriculture.
Des mouvements d'agriculture biologique, d'agroécologie et de conservation des ressources n'ont cessé de se développer au cours des dernières décennies du XXe siècle. 

• L'agriculture biologique se structure autour de la limitation ou de l'exclusion de nombreux intrants de synthèse et de la recherche de systèmes reposant davantage sur les processus écologiques. 

• L'agroécologie cherche quant à elle à concevoir les systèmes agricoles à partir des interactions entre plantes, animaux, sols, organismes et sociétés.

• L'agriculture de conservation, de son côté, cherche notamment à réduire le travail du sol, maintenir une couverture végétale et diversifier les cultures. Les pratiques peuvent inclure semis direct, couverts végétaux, rotations et association de cultures. Leur efficacité varie fortement selon les climats, les sols et les systèmes de production.

• L'agroforesterie connaît également un regain d'intérêt. Elle associe arbres et cultures ou élevage sur une même unité spatiale. Cette pratique peut favoriser la biodiversité, limiter l'érosion, améliorer certains microclimats et produire simultanément bois, fruits, fourrage ou cultures alimentaires.

• Les agricultures périurbaines et urbaines ne sont pas nouvelles, mais se gagnent en importance dans de nombreuses régions. Jardins, maraîchage, élevage, aquaculture et horticulture fournissent des aliments aux populations urbaines. Ces systèmes peuvent jouer un rôle économique et alimentaire important, même s'ils ne peuvent généralement pas remplacer l'agriculture rurale à grande échelle.

Les systèmes agricoles traditionnels sont eux-mêmes réévalués. Les savoirs paysans concernant la diversité variétale, les associations de cultures, la gestion de l'eau, les terrasses, les rotations ou l'agroforesterie sont progressivement intégrés à certaines recherches contemporaines. Il ne s'agit pas nécessairement de revenir aux systèmes anciens, mais d'identifier les pratiques pouvant être combinées avec les connaissances scientifiques modernes.

Problématiques environnementales.
Les années 1960 sont un tournant décisif dans l'histoire de l'agriculture mondiale avec l'avènement de la Révolution verte. Pour nourrir une population en pleine explosion démographique, la science agronomique déploie à grande échelle des semences à haut rendement, des engrais chimiques de synthèse et des pesticides puissants. Cette intensification spectaculaire des rendements, notamment en Asie et en Amérique latine, s'accompagne d'un coût écologique immédiat. Les cycles de l'azote et du phosphore ont été fortement perturbés, les flux de carbone ont été transformés par les changements d'usage des terres et l'utilisation des combustibles fossiles, les ressources hydriques ont été massivement mobilisées et de nombreux habitats naturels ont été convertis en terres agricoles ou en pâturages. En 1962, la publication du Printemps silencieux (Silent Spring) de Rachel Carson aux États-Unis alerte l'opinion publique sur les ravages du DDT, qui s'accumule dans la chaîne alimentaire et décime les populations d'oiseaux. Les rivières commencent à recevoir des ruissellements chargés de nitrates et de phosphates, tandis que les nappes phréatiques sont massivement pompées pour irriguer des cultures de plus en plus exigeantes en eau.

Au fil des années 1970, les fissures du modèle productiviste apparaissent clairement. L'irrigation intensive, mal drainé, l'érosion hydrique et éolienne, la compaction des sols, la diminution de la matière organique, la salinisation des sols dans de nombreuses régions arides, de la Mésopotamie aux plaines de l'Inde, rendant des millions d'hectares progressivement infertiles lorsque l'évaporation laisse des sels accumulés dans la zone racinaire, et certaines formes de contamination menacent la productivité à long terme dans diverses régions. Ce constat va  faire considérer de plus en plus sur le sol comme écosystème vivant plutôt que comme simple support physique des plantes.

La monoculture, privilégiée pour sa rentabilité, appauvrit la diversité biologique des champs et rend les cultures plus vulnérables aux maladies. Parallèlement, la pression pour conquérir de nouvelles terres arables accélère la déforestation à un rythme inédit. En Amazonie et en Asie du Sud-Est, la forêt primaire est perçue comme une simple réserve foncière à convertir. Les brûlis et l'abattage massif perturbent les cycles hydrologiques locaux et entraînent une érosion accélérée des sols, emportés par les pluies tropicales une fois le couvert végétal disparu.

La décennie 1980 met en lumière les conséquences tragiques de la gestion prédatrice des ressources hydriques et des sols. Le désastre de la mer d'Aral atteint son paroxysme : pour soutenir la monoculture du coton en Ouzbékistan et au Kazakhstan, les fleuves Amou-Daria et Syr-Daria sont détournés, transformant la quatrième plus grande mer intérieure du monde en un désert toxique de sel et de résidus de pesticides, anéantissant l'écosystème local et la santé des populations riveraines. Le pompage des eaux souterraines devient particulièrement important dans les régions arides ou semi-arides. Lorsque les prélèvements dépassent durablement la recharge naturelle, le niveau des nappes diminue. En Afrique, la bande sahélienne subit une désertification galopante. Le surpâturage, combiné à des pratiques agricoles inadaptées et à des sécheresses récurrentes, transforme des terres autrefois fertiles en poussière, provoquant des crises humanitaires et des migrations rurales massives. L'agriculture industrielle montre ses limites face à la fragilité des écosystèmes.

Les années 1990 introduisent de nouvelles couches de complexité environnementale, dominées par la mondialisation des marchés et surtout l'émergence de la conscience climatique. Le changement climatique polarise les inquiétudes et suscite la remise en cause du chemin pris par l'agriculture. Celle-ci est à la fois victime et contributeur du changement climatique. Elle subit les effets des températures, des sécheresses, des modifications des précipitations, des événements extrêmes et des changements dans la distribution des ravageurs. Elle contribue parallèlement aux émissions de gaz à effet de serre par l'élevage, les sols, les engrais, la riziculture, les changements d'usage des terres et la consommation d'énergie. L'élevage des ruminants produit du méthane par fermentation entérique. Les sols agricoles peuvent émettre du protoxyde d'azote lorsque des engrais azotés sont utilisés. La destruction de forêts ou de tourbières pour l'agriculture libère du dioxyde de carbone et réduit les capacités de stockage du carbone. 

Dans le même temps, l'arrivée des organismes génétiquement modifiés (OGM) promet une réduction de l'usage des pesticides et une meilleure résistance à la sécheresse, mais suscite de vives inquiétudes concernant la pollution génétique, la perte de biodiversité cultivée et la mainmise de multinationales sur le vivant. Dans le même temps, la communauté scientifique établit un lien indéniable entre l'agriculture industrielle et le réchauffement climatique. Les émissions de méthane issues de l'élevage intensif et le protoxyde d'azote libéré par les engrais synthétiques sont identifiés comme des gaz à effet de serre majeurs. L'expansion fulgurante des cultures de soja en Amérique du Sud et de l'huile de palme en Indonésie et en Malaisie devient le moteur principal de la déforestation tropicale, libérant d'immenses stocks de carbone et menaçant des espèces emblématiques.

À l'aube des années 2000, le bilan environnemental de l'agriculture du XXe siècle s'impose avec une acuité nouvelle. L'eutrophisation des eaux crée des zones mortes hypoxiques dans les océans, comme dans le golfe du Mexique, où les nutriments lessivés des champs du Midwest étouffent la vie marine. L'érosion des sols menace directement la sécurité alimentaire à long terme, tandis que la dépendance aux énergies fossiles pour la production d'engrais et le fonctionnement des machines agricoles rend le système vulnérable. Pourtant, cette prise de conscience fait également émerger des alternatives. L'agriculture biologique, l'agroécologie et les démarches de certification durable gagnent en visibilité, portées par des consommateurs et des agriculteurs qui cherchent à réconcilier production alimentaire et respect des équilibres naturels. Le siècle se referme sur ce paradoxe fondamental : l'humanité n'a jamais été aussi capable de produire de la nourriture, mais jamais les fondements écologiques de cette production n'ont été aussi profondément ébranlés.

Un état des lieux de l'agriculture contemporaine

L'agriculture mobilise aujourd'hui environ 4,8 milliards d'hectares, soit près de 38 % des terres émergées hors glaces. Les pâturages en couvrent les deux tiers et les terres cultivées environ 1,6 milliard d'hectares. Elle emploie à peu près un quart à un tiers de la main-d'oeuvre mondiale, plus de la moitié dans les pays à faible revenu, pour moins de 5 % du PIB planétaire. Ce décalage entre part de l'emploi et part de la valeur ajoutée résume la dualité du secteur : une agriculture de capital, très mécanisée, productive par actif, coexiste avec une agriculture de subsistance ou semi-marchande à très faible productivité du travail. Environ 570 millions d'exploitations existent dans le monde. Plus de 80 % ont moins de deux hectares et n'occupent qu'une part minoritaire des terres, alors qu'une fraction d'environ 1 % de très grandes exploitations en contrôle près des deux tiers. 

Les exploitations familiales, petites et moyennes, restent néanmoins les principales productrices de la valeur alimentaire mondiale. Dans de nombreuses régions, des centaines de millions de petites exploitations familiales continuent de produire l'essentiel ou une partie importante de leur alimentation. Les exploitations familiales restent particulièrement importantes en Afrique et en Asie. Elles peuvent produire pour l'autoconsommation, les marchés locaux et les chaînes d'exportation simultanément. Leur fonctionnement dépend d'un équilibre entre travail familial, accès à la terre, crédit, semences, infrastructures, marchés et conditions climatiques.

La production pendant la période récente présente un paradoxe. Les volumes atteignent des niveaux historiques : la production céréalière mondiale approche ou dépasse trois milliards de tonnes selon les estimations de la FAO (l'agence des Nations Unies pour la nourriture et l'agriculture), portée par le maïs (plus de 1,2 milliard de tonnes), le blé (autour de 800 millions) et le riz (environ 540 millions en équivalent usiné), et la production de cultures primaires a progressé de plus de 50 % depuis 2000. Ces gains reposent d'abord sur l'intensification (variétés améliorées, engrais de synthèse issus du procédé Haber-Bosch, irrigation, protection des cultures) plutôt que sur l'extension des surfaces, même si celle-ci reste déterminante dans certaines régions : le Cerrado brésilien, l'Amazonie méridionale, l'Asie du Sud-Est pour le palmier à huile, l'Afrique subsaharienne. Les rendements stagnent cependant dans plusieurs zones de haute productivité, comme l'Europe du Nord-Ouest pour le blé, en raison de plateaux agronomiques, de contraintes réglementaires et de chocs climatiques. Ils restent très inférieurs au potentiel en Afrique subsaharienne, où les céréales produisent autour de 1,5 à 2 tonnes par hectare avec une utilisation d'engrais minimale (à peine une vingtaine de kilogrammes d'éléments fertilisants par hectare).

La géographie de la production et des échanges est très concentrée. La Chine et l'Inde dominent en volume pour le riz, le blé, les fruits, les légumes et une grande partie de l'élevage porcin ou laitier. Les États-Unis, le Brésil et l'Argentine structurent le marché du maïs et du soja, le Brésil étant devenu le premier exportateur mondial de soja, de sucre, de café, de viande bovine et de volaille. La Russie est le premier exportateur de blé, devant l'Union européenne, le Canada, l'Australie et l'Ukraine, dont les capacités d'exportation ont été gravement perturbées par la guerre mais se sont réorientées par des corridors alternatifs. Cette concentration rend les marchés vulnérables aux chocs géopolitiques et aux décisions politiques unilatérales, comme les restrictions d'exportation de riz indiennes en 2023-2024, désormais levées, ou les tensions commerciales sino-américaines sur le soja, qui ont accéléré la réorientation des achats chinois vers le Brésil.

La flambée des prix de 2021-2022, où l'indice FAO des prix alimentaires avait approché 160, a laissé place à une normalisation partielle, avec un indice autour de 125-130 en 2025. Cette moyenne masque de fortes divergences : les céréales et le sucre ont été plutôt détendus, tandis que les prix de la viande bovine, du café, du cacao et des huiles végétales ont connu des épisodes de tension liés aux aléas climatiques, aux cycles de cheptel et aux politiques de biocarburants. Les marchés des intrants, en particulier les engrais azotés et phosphatés, restent sensibles au prix du gaz, aux restrictions d'exportation chinoises et aux mécanismes d'ajustement carbone aux frontières européennes, qui concernent les engrais depuis 2026.

Selon le rapport SOFI 2025, environ 673 millions de personnes, soit 8,2 % de la population mondiale, souffraient de la faim en 2024, un léger recul après le pic consécutif à la pandémie de covid-19, mais avec une aggravation en Afrique, où la prévalence approche 20 %. Environ 2,3 milliards de personnes connaissent une insécurité alimentaire modérée ou grave, et plus de 2,5 milliards ne peuvent se payer une alimentation saine. Parallèlement, la surcharge pondérale et l'obésité progressent partout, y compris dans les pays à revenu faible ou intermédiaire, de sorte que le "double fardeau nutritionnel" devient la norme. Comme on le constatait déjà dans la seconde moitié du XXe siècle, les causes de la faim restent encore aujourd'hui moins liées à une insuffisance de l'offre mondiale qu'aux conflits (Soudan, Gaza, Yémen, Sahel, RDC), aux chocs économiques, à l'endettement et à l'inégalité d'accès. 

Les systèmes agroalimentaires ont un impact environnemental considérable. Ils génèrent environ un tiers des émissions anthropiques de gaz à effet de serre, principalement sous forme de méthane (fermentation entérique, riziculture), de protoxyde d'azote (fertilisation) et de CO2 lié au changement d'usage des sols. L'agriculture prélève environ 70 % des eaux douces captées, et l'épuisement des aquifères menace des bassins majeurs comme le Pendjab indien, la plaine du nord de la Chine, les Grandes Plaines américaines ou le Moyen-Orient. Près d'un tiers des sols sont dégradés selon la FAO, et l'expansion agricole est responsable de la grande majorité de la déforestation tropicale. Le règlement européen sur la déforestation importée, repoussé à plusieurs reprises, illustre la difficulté à traduire ces enjeux en règles commerciales contraignantes.

Le changement climatique agit déjà comme un facteur de production : vagues de chaleur, sécheresses prolongées, inondations, déplacement des zones de culture et de la pression parasitaire. L'année 2024, année particulièrement chaude, a pénalisé, par exemple, l'Afrique australe, la Méditerranée et certaines zones d'Asie, et les événements extrêmes provoquent des pertes de plus en plus fréquentes sur les cultures de base et les cultures pérennes. S'ajoute une pression sanitaire accrue : grippe aviaire hautement pathogène, qui touche désormais les bovins laitiers aux États-Unis, peste porcine africaine, fièvre aphteuse réapparue en Europe centrale en 2025, ou encore menaces sur les cultures par des ravageurs invasifs.

La tendance des politiques agricoles est aujourd'hui à un rééquilibrage entre objectifs de durabilité et préoccupations de souveraineté alimentaire et de revenu des agriculteurs. En Europe, les mobilisations agricoles de 2024 ont conduit à l'assouplissement de plusieurs volets du Pacte vert, et la réforme de la PAC post-2027 est débattue dans un contexte de pression budgétaire. Aux États-Unis, le soutien aux revenus agricoles s'est renforcé, tandis que la Chine fait de la sécurité alimentaire une priorité stratégique, avec un accent sur les semences, les stocks et la réduction de la dépendance aux importations. L'Inde conserve un système de soutien massif (prix minimaux, distribution gratuite de céréales à des centaines de millions de personnes).

L'innovation technique progresse sans modifier radicalement les équilibres : agriculture de précision, semences issues de l'édition génomique (dont le cadre européen est en cours de stabilisation), biointrants, numérique et télédétection, élevage de précision. L'aquaculture fournit désormais plus de la moitié des produits aquatiques destinés à la consommation. Les protéines alternatives et l'agriculture verticale ont connu en revanche des difficultés économiques. Le défi central reste de produire davantage et mieux pour une population approchant les 8,2 milliards d'habitants, en réduisant l'empreinte écologique, en stabilisant les revenus d'une population agricole vieillissante et en corrigeant l'écart de productivité entre régions, notamment en Afrique, où se jouera l'essentiel de la croissance de la demande d'ici 2050.

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