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| L'agriculture
constitue l'un des grands processus de transformation des sociétés humaines.
Elle correspond au fait de fait de cultiver des plantes ou d'élever des
animaux et elle implique aussi une modification profonde des rapports entre
les populations, les territoires, les espèces vivantes, les sols, l'eau
et les ressources minérales.
Pendant la plus grande partie de son histoire, l'humanité vit de chasse, de pêche et de collecte de végétaux sauvages. À partir de la fin du Pléistocène, certaines populations commencent cependant à intervenir de manière de plus en plus systématique dans les cycles de reproduction des plantes et des animaux. Ce processus, très long, discontinu et géographiquement différencié, conduit à la domestication, puis à l'agriculture proprement dite, avant de transformer progressivement une grande partie des paysages terrestres. Vers 1500 de notre ère, l'agriculture est devenue le fondement matériel de la plupart des grandes sociétés du monde, mais elle présente alors des formes extrêmement diverses : agriculture céréalière intensive, riziculture irriguée, horticulture tropicale, agriculture sur brûlis, pastoralisme, cultures arboricoles, systèmes agro-pastoraux ou encore agriculture hydraulique. De nos jours, l'enjeu historique de l'agriculture est devenu celui de la compatibilité entre une production alimentaire suffisante pour une population nombreuse, la stabilité économique des agriculteurs, l'accès à une alimentation de qualité et le maintien des conditions écologiques qui rendent cette production possible. Il faut d'abord distinguer plusieurs notions. • La domestication désigne un processus biologique et culturel par lequel une population humaine modifie durablement une espèce, volontairement ou indirectement, de telle sorte que certaines caractéristiques deviennent favorisées sous l'effet de la sélection humaine.L'agriculture, dans son sens large, est donc l'ensemble des systèmes de production fondés principalement sur la gestion intentionnelle de végétaux et d'animaux terrestres. Cette distinction est importante car les premiers changements qui ont conduit à l'agriculture ne constituent pas une rupture brutale : il existe un continuum entre collecte, gestion des populations végétales, protection de certaines espèces, semis, sélection et domestication. La PréhistoirePaléolithique.Durant le Paléolithique, les humains exploitent déjà intensément leur environnement. Ils connaissent de nombreuses espèces végétales comestibles, leurs cycles saisonniers, leurs habitats et leurs propriétés. Les chasseurs-cueilleurs peuvent modifier indirectement les écosystèmes par le feu, la sélection des espèces récoltées, le déplacement de graines ou la concentration de certaines ressources autour des habitats. Certaines populations de chasseurs-cueilleurs entretiennent déjà des relations très élaborées avec les plantes et les animaux. Toutefois, leur subsistance repose généralement sur l'exploitation de populations sauvages plutôt que sur la reproduction contrôlée de lignées domestiques. La fin du Pléistocène constitue une période décisive. Entre environ 20 000 et 10 000 avant notre ère, les grandes transformations climatiques liées à la fin de la dernière période glaciaire modifient profondément les écosystèmes de l'hémisphère Nord. Le réchauffement de l'Holocène, qui commence vers 11 700 avant le présent, entraîne l'expansion de nombreuses formations végétales, notamment dans le Proche-Orient. Des groupes humains exploitent alors de manière particulièrement intensive les céréales sauvages, les légumineuses et d'autres ressources végétales. Dans le Levant, à l'Épipaléolithique, la culture natoufienne, entre environ 13 000 et 9600 avant notre ère, constitue un exemple important de sociétés encore principalement chasseuses-cueilleuses mais fortement sédentarisées et dépendantes de ressources végétales abondantes. Néolithique.
L'apparition de l'agriculture au Proche-Orient s'accompagne d'une transformation des habitats humains. Les villages permanents se développent, avec des constructions en terre, en pierre ou en matériaux végétaux. La sédentarisation favorise l'accumulation de réserves et la croissance démographique, tandis que l'agriculture renforce à son tour la nécessité de produire et de stocker des aliments. Les premiers agriculteurs exploitent couramment simultanément céréales, légumineuses, animaux domestiques, ressources sauvages et produits aquatiques. Le système alimentaire reste donc diversifié. La distinction entre chasseurs-cueilleurs et agriculteurs correspond davantage à des types idéaux qu'à une réalité immédiate. Les animaux domestiqués apparaissent selon des chronologies différentes. Le chien constitue un cas exceptionnellement ancien, probablement domestiqué avant l'apparition de l'agriculture proprement dite. Dans le Croissant fertile, la domestication de la chèvre et du mouton commence au début de l'Holocène, suivie de celle du porc et du boeuf. Le mouton et la chèvre jouent un rôle particulièrement important dans les environnements méditerranéens et semi-arides, tandis que les bovins domestiques deviennent essentiels pour la viande, le lait, le travail et, plus tard, le transport. La domestication implique une modification des structures de reproduction, des comportements, de la morphologie et des relations économiques entre humains et animaux. Europe.
L'agriculture modifie peu à peu les paysages européens. Les forêts sont défrichées, les sols cultivés, les animaux domestiques introduits et les habitats humains deviennent plus permanents. Les céréales, à commencer par le blé et l'orge, , associées aux légumineuses, constituent des cultures fondamentales. Les populations pratiquent également l'élevage du boeuf, du mouton, de la chèvre et du porc. Dans de nombreuses régions, l'agriculture reste cependant extensive et dépendante des conditions écologiques. Le feu, le déplacement des parcelles et la jachère jouent un rôle important. Chine.
Au fil du temps, l'agriculture chinoise se diversifie considérablement. Dans le Nord, les céréales adaptées aux climats plus secs jouent un rôle majeur; dans le Sud, le riz s'intègre à des systèmes hydrologiques beaucoup plus exigeants. Les techniques de gestion de l'eau deviennent déterminantes. Les digues, canaux, bassins, champs aménagés et systèmes de contrôle des écoulements permettent progressivement d'augmenter la productivité des terres humides. La riziculture irriguée deviendra l'une des formes agricoles les plus intensives de l'histoire mondiale. Nouvelle-Guinée.
Asie
du Sud.
Afrique.
Dans les régions tropicales, les agriculteurs développent des stratégies adaptées à des sols, à des régimes pluviométriques et à des écosystèmes très différents de ceux du Proche-Orient ou de la vallée du Nil. Les systèmes de culture itinérante, l'association de plusieurs espèces, l'agroforesterie et l'exploitation des arbres utiles permettent d'utiliser des environnements où l'agriculture céréalière intensive est parfois difficile. La domestication du palmier à huile et l'utilisation de nombreuses plantes alimentaires et médicinales témoignent de cette sophistication. Amériques.
Dans les Andes, la domestication prend des formes différentes. La pomme de terre constitue l'une des grandes plantes domestiquées dans les hautes terres andines. Elle est accompagnée de la quinoa, de diverses espèces de tubercules et de légumineuses. Le lama et l'alpaga sont domestiqués, fournissant viande, fibres et moyens de transport. Les sociétés andines développent des techniques remarquables pour exploiter des milieux fortement contrastés, depuis les hauts plateaux jusqu'aux vallées et aux zones côtières. Les systèmes agricoles américains comprennent également le manioc, domestiqué probablement dans le bassin amazonien, ainsi que la patate douce, diverses courges, le tournesol et de nombreuses autres plantes. L'agriculture amazonienne a longtemps été sous-estimée parce qu'elle ne correspondait pas au modèle de la grande agriculture céréalière eurasiatique. Les recherches archéologiques et paléoécologiques montrent cependant l'existence de paysages anthropisés, d'agroforesteries et de systèmes de gestion des plantes particulièrement anciens. Les civilisations anciennesLa diffusion de l'agriculture entraîne partout une augmentation potentielle de la densité démographique. Une superficie donnée peut généralement nourrir davantage de personnes lorsqu'elle est consacrée à des cultures intensives qu'en étant uniquement exploitée par la chasse et la collecte. Rien n'est cependant automatique. Les premières agricultures peuvent aussi entraîner une diminution de la diversité alimentaire, une augmentation de certaines maladies infectieuses et une plus grande dépendance aux récoltes. Les squelettes néolithiques montrent dans plusieurs régions des signes de stress nutritionnel, de caries dentaires, de maladies articulaires et de traumatismes liés au travail. L'agriculture constitue donc à la fois une extraordinaire augmentation des capacités de production et une transformation profonde des contraintes biologiques imposées aux populations humaines. L'accroissement de la production, lorsqu'elle est possible, permet néanmoins l'accumulation de surplus. Ceux-ci deviennent essentiels dans la formation des premières sociétés hiérarchisées et des premiers États.Proche-Orient.
À partir du IVe millénaire avant notre ère, la Mésopotamie voit ainsi se développer une agriculture céréalière particulièrement productive, fondée notamment sur l'orge. Les temples puis les palais administrent des domaines, enregistrent les récoltes et organisent la redistribution des produits agricoles. L'écriture cunéiforme apparaît notamment dans ce contexte administratif. Une partie importante des premières archives écrites concerne précisément les céréales, les rations, les troupeaux, les terres et les travailleurs. L'agriculture se présente dès lors aussi comme un objet administratif, fiscal et politique. Egypte.
Le monde gréco-romain.
Grèce.
Rome.
Dans l'Empire romain, l'agriculture s'inscrit dans un vaste réseau d'échanges. Les provinces spécialisent certaines productions : céréales d'Afrique du Nord et d'Égypte, huile de Bétique, vin de différentes régions méditerranéennes, élevage, produits horticoles ou forestiers. Les villes dépendent ainsi de territoires agricoles parfois très éloignés. Rome constitue l'un des exemples les plus spectaculaires d'une société urbaine soutenue par une infrastructure agricole et commerciale à très grande échelle. Asie.
Inde.
Asie
du Sud-Est.
Afrique.
Amériques.
Cultures
andines.
L'État inca, surtout à partir du XVe siècle, organise une économie agricole à très grande échelle. Les terres peuvent être réparties entre populations, institutions religieuses et pouvoir impérial. La production est mobilisée sous forme de prestations de travail et de prélèvements. Les réserves stockées dans des entrepôts permettent de soutenir l'armée, les administrateurs et les populations confrontées à des déficits locaux. Le système repose donc sur l'articulation entre agriculture, infrastructures, redistribution et pouvoir politique. Sociétés médiévalesL'Europe médiévale.Après la désagrégation de l'Empire romain d'Occident, les structures foncières et politiques se recomposent. Dans une grande partie de l'Europe médiévale, les systèmes agricoles associent cultures céréalières, élevage et exploitation des espaces boisés. La forêt fournit bois, fruits, gibier, pâturages et matériaux. Les paysans exploitent donc un espace beaucoup plus large que les seules parcelles cultivées. Dès le haut Moyen Âge, plusieurs innovations favorisent une intensification agricole. L'amélioration de la charrue, l'utilisation plus systématique de la traction animale, l'extension des moulins hydrauliques et éoliens, ainsi que l'organisation de systèmes de rotation des cultures augmentent progressivement les capacités productives. Dans de nombreuses régions d'Europe occidentale, la rotation biennale puis triennale permet d'organiser l'utilisation des terres entre cultures d'hiver, cultures de printemps et jachère. Le système seigneurial encadre une grande partie de l'agriculture médiévale européenne, mais les formes de propriété, les obligations paysannes et les pratiques collectives varient considérablement selon les régions. Les communautés villageoises jouent généralement un rôle important dans la gestion des terres, des pâturages et des forêts. L'assolement collectif, les droits d'usage et les pâturages communs constituent des éléments fondamentaux de nombreuses économies rurales. Entre le Xe et le XIIIe siècle, les populations augmentent, de nouvelles terres sont mises en culture et de nombreuses zones forestières sont défrichées. Les villages s'étendent, des terroirs sont aménagés et les villes connaissent une croissance importante. Les crises climatiques, les mauvaises récoltes, les guerres et les épidémies peuvent cependant provoquer des effondrements démographiques. La grande crise du XIVe siècle montre précisément la fragilité de l'économie agricole médiévale. Le refroidissement climatique de la fin du Moyen Âge, les mauvaises récoltes, les famines, les guerres et surtout la peste noire à partir de 1347-1352 provoquent une forte contraction démographique dans une grande partie de l'Europe. La diminution de la population modifie temporairement les rapports entre terres et travailleurs : certaines terres sont abandonnées, tandis que dans plusieurs régions les survivants disposent d'une plus grande quantité de terres par personne. Monde arabo-musulman.
Les agronomes du monde arabo-musulman médiéval produisent également une littérature spécialisée. Des auteurs comme Ibn al-'Awwam en al-Andalus décrivent les sols, les cultures, les techniques d'irrigation, la greffe, l'arboriculture et l'élevage. Les jardins irrigués, les vergers et les systèmes hydrauliques deviennent particulièrement développés dans certaines régions méditerranéennes et proche-orientales. L'agriculture médiévale de l'espace arabo-musulman constitue ainsi un important espace d'expérimentation et de transmission des savoirs agronomiques. Afrique saharienne
et sahélienne.
Asie médiévale.
Mongols.
Inde.
Chine.
Renaissance et Temps modernesA l'aube de la Renaissance, les réseaux commerciaux eurasiatiques sont déjà très développés. Les ports de l'océan Indien relient l'Afrique orientale, l'Arabie, l'Inde et l'Asie du Sud-Est. Les échanges méditerranéens mettent en relation l'Europe, l'Afrique du Nord et le Proche-Orient. Les réseaux transsahariens relient l'Afrique occidentale aux mondes méditerranéens et islamiques. Les sociétés américaines disposent quant à elles de réseaux commerciaux et agricoles indépendants de ceux de l'Ancien Monde.En 1492, l'expansion européenne outre-Atlantique inaugure cependant une rupture majeure. Jusqu'alors, les agricultures de l'Ancien et du Nouveau Monde avaient évolué pendant des millénaires de manière largement indépendante. Après les voyages de Christophe Colomb et l'établissement durable de contacts transatlantiques, les plantes, animaux, maladies et techniques commencent à circuler entre les continents. Ce phénomène, qui sera particulièrement important aux XVIe et XVIIe siècles transforme profondément l'histoire agricole mondiale. Cette période voit également l'intensification des agricultures européennes et asiatiques, l'essor des plantations tropicales, l'extension des cultures commerciales, la transformation des structures foncières et, au XIXe siècle, les débuts d'une agriculture véritablement industrielle. L'agriculture demeure cependant très largement fondée sur le travail humain et animal, sur les engrais organiques et sur l'énergie solaire captée par les plantes. La mécanisation, les engrais minéraux et les machines à moteur n'acquièrent une importance déterminante qu'à la fin de la période. L'Échange colombien.
Les espèces sont aussi accompagnées de systèmes techniques et économiques. Le cheval transforme profondément les sociétés amérindiennes des Grandes Plaines et de nombreuses régions d'Amérique du Nord et du Sud. Les bovins, les chevaux, les moutons et les chèvres deviennent rapidement des éléments importants de nombreux paysages américains. Dans certaines régions, ils se multiplient à l'état semi-sauvage et transforment les végétations naturelles. Les bovins introduits dans les Caraïbes puis sur le continent américain permettent progressivement le développement de vastes économies pastorales. La pomme de terre constitue l'un des exemples les plus importants de cette transformation. Originaire des Andes, elle est introduite en Europe au XVIe siècle. Son adoption reste d'abord limitée et progressive, car elle est étrangère aux systèmes alimentaires européens et suscite diverses réticences. À partir du XVIIIe siècle, elle devient cependant une culture majeure dans plusieurs régions d'Europe, notamment dans les zones où les céréales donnent des rendements relativement faibles. Sa productivité par unité de surface contribue à soutenir la croissance démographique, même si cette dépendance peut également créer une forte vulnérabilité, comme le montrera la famine irlandaise du XIXe siècle. Le maïs suit une trajectoire comparable mais plus rapide dans certaines régions. Introduit en Europe au XVIe siècle, il se diffuse progressivement dans les Balkans, en Italie, dans la péninsule Ibérique puis dans d'autres régions. En Afrique, sa diffusion est également considérable. Le maïs présente l'avantage d'un rendement élevé et d'une adaptation à différents climats, mais son importance croissante peut entraîner des déséquilibres nutritionnels lorsque l'alimentation devient trop dépendante de cette céréale. Le manioc connaît une autre trajectoire remarquable. Originaire d'Amérique tropicale, il est introduit en Afrique par les Portugais au XVIe siècle. Il se diffuse progressivement dans les régions tropicales, où il s'adapte particulièrement bien à certains sols et à des conditions climatiques difficiles. Sa capacité à rester en terre et à fournir une réserve alimentaire relativement flexible en fait une plante importante pour de nombreuses sociétés africaines. Son expansion modifie ainsi durablement les systèmes agricoles de plusieurs régions du continent. Les échanges concernent également les plantes commerciales. La canne à sucre, originaire d'Asie et déjà connue dans le monde arabo-musulman et méditerranéen, devient l'une des cultures emblématiques de l'expansion coloniale. Les Portugais développent des plantations dans les îles atlantiques, notamment à Madère et São Tomé, avant que la production sucrière ne se développe massivement dans les Caraïbes et au Brésil. Cette agriculture de plantation constitue une rupture majeure dans l'organisation économique de certaines régions. L'agriculture
dans le Nouveau monde du XVIe au XIXe
s.
L'esclavage devient en effet un élément central de l'histoire agricole atlantique. La déportation de millions d'Africains vers les Amériques alimente la main-d'oeuvre des plantations de sucre, de tabac, de café, de coton et d'autres cultures. L'agriculture coloniale américaine est ainsi profondément liée à la traite atlantique. Les plantations constituent des systèmes sociaux, économiques et politiques caractérisés par une extrême hiérarchisation, une concentration foncière et l'utilisation massive du travail contraint. Au Brésil, la production sucrière se développe particulièrement dans le Nordeste à partir du XVIe siècle. Les plantations, ou engenhos, associent champs de canne, moulins, installations de transformation et logements des travailleurs. La production est destinée principalement au marché européen. À partir du XVIIe siècle, le Brésil devient l'un des grands centres mondiaux du sucre. Dans les Caraïbes, les plantations connaissent une expansion encore plus spectaculaire aux XVIIe et XVIIIe siècles. Les îles britanniques, françaises, espagnoles et néerlandaises sont progressivement transformées par les cultures tropicales destinées à l'exportation. Saint-Domingue devient au XVIIIe siècle l'un des principaux producteurs mondiaux de sucre et de café. Cette prospérité coloniale repose ici encore largement sur le travail des esclaves africains. La révolution haïtienne de 1791-1804 constituera ainsi un événement majeur de l'histoire agricole mondiale : elle détruira le système esclavagiste de Saint-Domingue et transformera radicalement l'organisation de la production dans la colonie devenue Haïti. Le tabac connaît une histoire parallèle. Originaire des Amériques, il se diffuse rapidement en Europe et devient une culture commerciale importante. Les colonies anglaises d'Amérique du Nord, notamment la Virginie et le Maryland, développent une économie fortement dépendante du tabac. Cette production favorise la constitution de grandes propriétés et renforce le recours au travail servile. Le cacao, également américain, se diffuse dans les réseaux coloniaux. Le café, originaire d'Afrique orientale et domestiqué puis largement cultivé dans le monde arabe, devient progressivement une grande culture tropicale. Il se développe notamment au Yémen, puis dans les colonies européennes. À partir du XVIIIe siècle, les plantations de café prennent une importance considérable dans les Caraïbes, en Amérique latine et dans certaines régions d'Asie. Le coton, à son tour, devient progressivement l'une des cultures les plus importantes de l'économie mondiale. Cultivé depuis l'Antiquité dans plusieurs régions du monde, il connaîtra une expansion spectaculaire avec la révolution industrielle. Les colonies britanniques d'Amérique du Nord puis les États-Unis deviendront au XIXe siècle un centre majeur de production cotonnière. La demande des manufactures européennes, particulièrement britanniques, provoque une augmentation considérable des superficies cultivées et du recours au travail esclavagiste. Cette agriculture commerciale modifie profondément les territoires. Dans les régions de plantation, les cultures vivrières peuvent être marginalisées au profit de productions destinées à l'exportation. Les populations locales deviennent dépendantes des marchés mondiaux pour certains produits alimentaires. Les ports, les routes, les canaux et les chemins de fer sont construits afin d'acheminer les productions agricoles vers les marchés internationaux. L'agriculture
aux États-Unis.
Les Grandes Plaines deviennent progressivement une immense région céréalière et pastorale. Le blé et le maïs y occupent une place majeure. La construction des chemins de fer à partir du milieu du XIXe siècle permet de relier les régions agricoles de l'intérieur aux marchés urbains et portuaires. L'agriculture américaine devient progressivement intégrée à un vaste marché national puis international. Le coton du Sud constitue un autre élément central. L'invention de l'égreneuse mécanique par Eli Whitney en 1793 facilite le traitement du coton à fibres courtes et contribue à l'expansion de cette culture. La demande croissante des filatures britanniques et européennes stimule la production. Le système repose cependant largement sur l'esclavage jusqu'à la guerre de Sécession. L'abolition de l'esclavage aux États-Unis en 1865 transforme le système agricole du Sud sans faire disparaître la dépendance économique des anciens esclaves. Le métayage et d'autres formes de dépendance contractuelle se développent. Le coton reste une culture dominante, mais les relations de travail changent progressivement. L'agriculture
dans l'Ancien monde du XVIe au XIXe
s.
Europe.
L'agriculture demeure néanmoins techniquement relativement traditionnelle. Les outils essentiels sont la charrue, la herse, la faux, la faucille et divers instruments manuels. La traction animale reste fondamentale. Les rendements céréaliers sont généralement faibles comparés à ceux des agricultures modernes, notamment parce que la quantité de semences nécessaires et la disponibilité limitée de l'azote imposent des contraintes importantes. L'un des grands problèmes de l'agriculture préindustrielle est en effet le maintien de la fertilité des sols. Les plantes exportent de l'azote, du phosphore, du potassium et d'autres éléments minéraux. Pour maintenir les rendements, les agriculteurs utilisent fumier, engrais végétaux, cendres, boues, déchets organiques et jachère. Les rotations culturales permettent également de réduire l'épuisement des sols. Le système de rotation triennale médiéval continue à être utilisé dans une partie de l'Europe, mais il évolue progressivement. Dans certaines régions des Pays-Bas et de l'Angleterre, les agriculteurs expérimentent des rotations plus intensives associant céréales, plantes fourragères et plantes fixatrices d'azote. Les légumineuses, notamment le trèfle, jouent un rôle essentiel parce qu'elles peuvent améliorer la disponibilité de l'azote du sol grâce à leur association avec des bactéries symbiotiques. Au XVIIIe siècle, le mouvement des enclosures conduit à la clôture et à la réorganisation de nombreuses terres auparavant soumises à des droits collectifs ou à des usages communautaires. Ce phénomène transforme les structures foncières, les relations sociales et les formes d'exploitation. Les propriétaires peuvent regrouper les parcelles, améliorer les rotations et développer l'élevage sélectionné, tandis que certains petits exploitants perdent une partie de leurs droits d'accès aux ressources communes. La rotation dite de Norfolk, avec céréales, navets, orge et trèfle, permet de réduire la jachère et de fournir davantage de fourrage aux animaux. L'augmentation des ressources fourragères permet à son tour d'accroître les cheptels, donc la production de fumier. On observe ainsi un cercle entre élevage, fertilisation et production végétale. La sélection animale connaît également un développement important. Des éleveurs britanniques comme Robert Bakewell mettent en oeuvre des pratiques systématiques de sélection des reproducteurs. Le but est d'obtenir des animaux présentant des caractéristiques recherchées : croissance rapide, production de viande, laine ou lait, morphologie adaptée. Cette sélection empirique constitue l'une des bases de l'élevage moderne. Les innovations britanniques sont ensuite diffusées ou adaptées dans d'autres régions d'Europe. La France connaît au XVIIIe siècle une multiplication des traités d'agronomie et des sociétés savantes. Des agronomes cherchent à améliorer les rotations, les outils, l'élevage et la fertilisation. Les physiocrates, autour de Quesnay, considèrent par ailleurs l'agriculture comme la principale source de richesse économique, même si leur théorie économique peut être en décalage avec la réalité matérielle de toutes les agricultures. La Révolution française transforme profondément la propriété foncière. L'abolition des privilèges féodaux en 1789, la vente des biens nationaux et la redistribution d'une partie des terres modifient les structures rurales. On assistera tout au long du siècle suivant à une une coexistence entre petite propriété paysanne, grandes exploitations et formes diverses de métayage et de fermage. La petite propriété, renforcée par les transformations révolutionnaires, va rester très importante. Les cultures céréalières occupent une place considérable, accompagnées par la vigne, l'élevage, et bientôt les cultures industrielles et les productions spécialisées selon les régions. En Russie et en Europe orientale, les structures agraires restent longtemps différentes. Le servage demeure important dans l'Empire russe jusqu'à son abolition en 1861. Une grande partie de la paysannerie dépend de propriétaires fonciers. Les rendements restent relativement faibles et l'expansion agricole repose en partie sur l'ouverture de nouvelles terres. Par eilleurs, l'expansion vers l'est de l'Empire russe transforme progressivement les steppes. La colonisation agricole et l'installation de populations paysannes entraînent la mise en culture de vastes espaces. Les céréales deviennent un produit d'exportation majeur, notamment à partir des ports de la mer Noire. La Russie participe ainsi de plus en plus aux marchés agricoles internationaux au XIXe siècle. Empire
Ottoman.
Inde.
Chine.
Le développement de cultures à haut rendement et l'expansion des terres cultivées permettent à la population chinoise d'augmenter fortement entre le XVIIe et le XIXe siècle. Des plantes américaines comme le maïs, la patate douce et l'arachide sont introduites et trouvent leur place dans les régions où elles permettent de valoriser des terrains moins favorables au riz ou au blé. Leur diffusion contribue à l'expansion démographique et agricole dans certaines régions montagneuses et marginales. Japon.
Afrique.
L'expansion coloniale européenne après les années 1880 accélère ce processus. Les territoires africains sont progressivement intégrés dans des économies impériales. Les administrations coloniales imposent parfois des cultures obligatoires ou encouragent fortement les productions destinées à l'exportation. Les infrastructures ferroviaires et portuaires sont souvent conçues prioritairement pour relier les zones productrices aux ports. L'agriculture
changée par la révolution industrielle.
L'apparition de la machine à vapeur permet de mécaniser certaines opérations et surtout de transformer les transports. Les chemins de fer réduisent considérablement le coût et le temps nécessaires au transport des céréales, du bétail et des produits périssables. Les marchés agricoles deviennent ainsi beauc oup plus vastes. La réfrigération constitue une autre innovation notable de la seconde moitié du XIXe siècle. Le transport frigorifique permet d'expédier de la viande sur de longues distances. La production animale se mondialise ainsi à une échelle nouvelle. L'Argentine connaît une transformation agricole et pastorale spectaculaire. Les estancias exploitent de vastes espaces d'élevage bovin et ovin. L'amélioration des races animales, les clôtures, les chemins de fer et les techniques frigorifiques permettent d'intégrer les productions de la Pampa au marché mondial. Le pays devient un grand exportateur de viande, de cuirs et de céréales. L'Australie et la Nouvelle-Zélande suivent une trajectoire comparable, particulièrement dans l'élevage ovin. La laine australienne devient un produit majeur du commerce mondial. Les nouvelles infrastructures et les marchés industriels britanniques favorisent cette spécialisation. Les
engrais et la chimie agricole.
La chimie agricole progresse considérablement au XIXe siècle. Justus von Liebig développe une théorie minérale de la nutrition des plantes qui contribue à transformer la compréhension scientifique de la fertilité des sols. Les travaux de Liebig et d'autres chercheurs participent à l'émergence d'une agronomie fondée davantage sur la chimie et la physiologie végétale. L'agriculture commence ainsi à devenir un objet de science expérimentale. Les
bénéfices de la science.
L'amélioration des semences devient progressivement une activité spécialisée. Des sélectionneurs recherchent des variétés plus productives, résistantes ou adaptées aux différents sols. Les stations expérimentales agricoles et les écoles d'agriculture se multiplient au XIXe siècle. L'agriculture commence ainsi à s'appuyer sur un système institutionnel combinant recherche, enseignement et expérimentation. Cette évolution s'accompagne d'une professionnalisation de l'agronomie. Les traités agricoles deviennent plus nombreux, les sociétés savantes se développent et les gouvernements mettent en place des administrations spécialisées. Les connaissances locales des paysans ne disparaissent pas, mais elles commencent à être confrontées à des savoirs scientifiques institutionnalisés. Le monde comme
marché agricole.
La colonisation renforce cette tendance. Dans les colonies de peuplement européennes, les colons établissent des systèmes agricoles destinés à approvisionner les marchés européens ou les populations coloniales. Dans les colonies d'exploitation, les cultures commerciales sont généralement privilégiées. Les conséquences sont particulièrement importantes sur les structures foncières et les droits d'usage des populations autochtones. En Afrique du Sud, en Algérie, en Australie, en Nouvelle-Zélande, au Canada et dans certaines régions d'Amérique latine, les transformations agricoles sont étroitement liées à la colonisation foncière. Les terres sont appropriées, cartographiées et juridiquement redéfinies selon des conceptions européennes de la propriété. Des systèmes communautaires ou coutumiers sont souvent marginalisés ou supprimés. En Inde, en Égypte, dans certaines régions d'Afrique et en Asie du Sud-Est, les administrations coloniales développent parallèlement des systèmes fiscaux et commerciaux qui favorisent certaines productions d'exportation. Le coton, l'indigo, le thé, le café, le sucre, le caoutchouc à la fin du XIXe siècle, l'arachide et l'huile de palme deviennent des éléments importants de l'économie impériale. La croissance du commerce mondial agricole entraîne également une baisse des coûts alimentaires dans certaines régions industrialisées. L'importation de céréales américaines et russes en Europe à la fin du XIXe siècle met les agriculteurs européens en concurrence avec des régions disposant de vastes espaces et de moyens de transport modernes. Cette "crise agricole" européenne des années 1870-1890 provoque une baisse importante des prix de certaines céréales. Les agriculteurs européens réagissent de différentes manières. Certains abandonnent les céréales au profit de l'élevage ou de cultures spécialisées; d'autres intensifient leur production en utilisant davantage d'engrais et de machines; certains États adoptent des politiques protectionnistes, notamment des droits de douane sur les importations céréalières. L'agriculture devient ainsi directement liée aux politiques commerciales nationales. La viticulture européenne connaît au XIXe siècle une transformation majeure et dramatique avec l'introduction de maladies et de parasites américains. L'oïdium puis le phylloxéra ravagent de nombreux vignobles européens. La lutte contre le phylloxéra conduit notamment à l'utilisation de porte-greffes américains résistants, illustrant à nouveau les effets ambivalents des échanges biologiques mondiaux. L'agriculture depuis 1900Au début du XXe siècle, l'immense majorité de la population mondiale vit encore dans des sociétés rurales et l'agriculture demeure largement dépendante de la force humaine et animale, des engrais organiques et des cycles biologiques locaux. En un un siècle, elle va devenir progressivement une activité mécanisée, motorisée, fortement capitalisée, scientifiquement encadrée et intégrée à des chaînes d'approvisionnement mondiales. Les rendements augmentent considérablement, la production alimentaire mondiale s'accroît à un rythme sans précédent et la proportion de la population travaillant directement dans l'agriculture diminue fortement. Mais cette transformation s'accompagne aussi d'une consommation massive d'énergie fossile, d'une artificialisation et d'une érosion de nombreux sols, d'une transformation des cycles de l'azote et du phosphore, d'une diminution de certaines biodiversités, d'une pression accrue sur les ressources en eau et d'une forte dépendance aux marchés mondiaux.La première
motié du XXe siècle.
La première moitié du XXe siècle connaît également une concentration croissante de certaines productions agricoles. Les économies industrielles ont besoin de quantités importantes de matières premières standardisées : coton, sucre, céréales, huiles végétales, caoutchouc, viande et produits laitiers. L'agriculture devient ainsi de plus en plus liée aux industries agroalimentaires. Le développement des réseaux et des moyens de transports renforce cette intégration. Les chemins de fer, les navires à vapeur, puis les véhicules automobiles et les avions permettent de déplacer les produits agricoles rapidement sur de longues distances. La conservation par réfrigération transforme particulièrement le commerce de la viande, des fruits et des produits laitiers. Le
tournant de la motorisation.
Aux États-Unis, la mécanisation progresse rapidement dans les premières décennies du siècle. Les grandes exploitations céréalières des Grandes Plaines sont particulièrement favorables à l'utilisation de machines. Les tracteurs, moissonneuses-batteuses, semoirs et autres équipements permettent d'accroître considérablement la superficie qui peut être cultivée par un seul travailleur. L'agriculture américaine devient ainsi l'un des premiers secteurs économiques où la substitution du capital mécanique au travail humain atteint une ampleur considérable. La mécanisation s'étend progressivement à l'Europe occidentale. Le processus est cependant beaucoup plus lent qu'aux États-Unis, notamment en raison de la petite taille de nombreuses exploitations. Après la Seconde Guerre mondiale, la motorisation accélère considérablement. Les chevaux de trait disparaissent de nombreuses campagnes et sont remplacés par des tracteurs. Cette évolution libère également des surfaces auparavant consacrées à la production de fourrage pour les animaux de trait. L'agriculture peut donc produire davantage de nourriture humaine ou de cultures commerciales. Cette évolution est aussi rendue possible par l'utilisation massive de combustibles fossiles, qui fournissent l'énergie nécessaire aux machines. L'utilisation
des engrais industriels.
L'agriculture reste encore quelque temps largement dépendante du recyclage biologique de la matière et des ressources naturelles concentrées comme le guano et les nitrates. N'empêche, avec les engrais azotés de synthèse, les agriculteurs peuvent fournir aux plantes des quantités beaucoup plus importantes d'azote, ce qui assure leur l'extension de leur usage. La contrainte biologique qui limitait fortement les rendements céréaliers est ainsi considérablement réduite. L'azote industriel contribue également à rendre possibles des systèmes agricoles très intensifs, dans lesquels les cultures peuvent être répétées fréquemment sur les mêmes parcelles. Cette transformation participe directement à l'augmentation de la capacité alimentaire mondiale au XXe siècle. Mais l'augmentation de l'utilisation d'engrais azotés a également des conséquences écologiques majeures. Une partie de l'azote appliqué aux cultures n'est pas absorbée par les plantes. Il peut être lessivé sous forme de nitrates, rejoindre les eaux souterraines ou les rivières, être transformé en protoxyde d'azote ou retourner à l'atmosphère sous diverses formes. L'agriculture devient ainsi un facteur majeur de transformation du cycle de l'azote. Le recours aux engrais phosphatés s'étend également. Le phosphore est indispensable au métabolisme végétal et constitue une ressource minérale limitée géologiquement. L'exploitation de gisements de phosphates permet d'augmenter fortement les apports agricoles. Comme pour l'azote, une partie du phosphore peut cependant être transportée vers les cours d'eau et contribuer à l'eutrophisation des lacs, des estuaires et des zones côtières. La
sélection génétique et les sciences
agronomiques.
Les agronomes sélectionnent des plantes qui présentent des caractéristiques recherchées : rendement, précocité, résistance aux maladies, adaptation aux climats, qualité des grains, taille des fruits ou capacité à répondre aux engrais. La sélection animale poursuit parallèlement des objectifs de production de lait, de viande, d'oeufs, de laine ou d'autres produits. La génétique, la physiologie végétale, la microbiologie des sols, la phytopathologie et la chimie agricole permettent de comprendre de mieux en mieux les facteurs déterminant les rendements. L'agriculture cesse progressivement d'être uniquement une somme de savoirs empiriques transmis entre générations et devient également une activité fortement appuyée sur la recherche scientifique. Les
crises agricole et les famines du XXe
siècle.
L'entre-deux-guerres révèle les failles d'une mondialisation agricole fragilisée par les chocs politiques. En URSS, la collectivisation forcée des terres déclenche l'une des plus grandes tragédies humaines de l'époque. Le Holodomor ravage l'Ukraine entre 1932 et 1933; l'État confisque les récoltes et le bétail pour briser la paysannerie et financer l'industrialisation, ce qui précipite des millions de paysans dans la mort par inanition. Pendant ce temps, à l'autre bout du monde, le capitalisme américain s'effondre. La Grande Dépression fait chuter les prix agricoles, ruinant les fermiers. Dans les Grandes Plaines, une sécheresse implacable, couplée à des pratiques agricoles destructrices, soulève des tempêtes de poussière. Le Dust Bowl transforme le grenier du monde en désert, forçant des centaines de milliers de familles à l'exode vers l'ouest. La Seconde Guerre mondiale amplifie ces dynamiques mortifères à l'échelle planétaire. L'arme alimentaire devient un instrument de guerre stratégique. En Grèce, l'occupation nazie et le blocus britannique provoquent une famine terrible en 1941 et 1942, décimant la population d'Athènes. Plus à l'est, au Bengale en 1943, la mécanique coloniale britannique atteint son paroxysme. La peur d'une avance japonaise pousse Londres à organiser la politique du déni, détruisant les bateaux et les stocks de riz pour les empêcher de tomber aux mains de l'ennemi. Conjuguée à un cyclone et à la spéculation, cette décision administrative transforme une crise locale en hécatombe, emportant près de trois millions de Bengalis, tandis que les importations de blé sont détournées vers les soldats européens. Au sortir du conflit, l'ère des grands États planificateurs engendre le plus grand désastre alimentaire de l'histoire humaine. En Chine, Mao Zedong lance le Grand Bond en avant en 1958. La mobilisation des paysans pour produire de l'acier dans des fours de cour et l'application dogmatique de théories agronomiques pseudo-scientifiques déstabilisent complètement l'agriculture. Lorsque la sécheresse frappe, le système de reporting falsifié masque l'ampleur de la catastrophe. Pékin continue d'exporter du grain pour rembourser ses dettes. Entre 1958 et 1962, des dizaines de millions de Chinois meurent de faim. Les années 1960 et 1970 vont apporter un paradoxe majeur. La Révolution verte, avec ses semences à haut rendement, ses engrais chimiques et ses pesticides, permet d'augmenter spectaculairement les productions en Asie et en Amérique latine, repoussant les limites malthusiennes (V. ci-dessous). Cependant, cette modernisation crée de nouvelles dépendances et creuse les inégalités rurales. Pendant ce temps, l'Afrique subsaharienne entre dans une ère de crises aiguës, souvent exacerbées par la Guerre froide. Au Biafra, entre 1967 et 1970, le blocus imposé par le gouvernement nigérian et les combats transforment la sécheresse en famine politique, rendue célèbre par les images d'enfants malnutris. Au Sahel, la sécheresse de 1968 à 1973 détruit les troupeaux nomades et précipite l'exode rural, montrant les limites de l'agriculture face à la désertification. Les deux dernières décennies du siècle confirment que la faim n'est plus seulement une question de disponibilité alimentaire, mais d'accès et de gouvernance. En Éthiopie, entre 1983 et 1985, la sécheresse se combine avec une guerre civile impitoyable et des politiques de villagisation forcée. Les images de la tragédie émeuvent la planète et génèrent une aide internationale massive, mais cette aide est parfois instrumentalisée par le régime pour affamer les régions rebelles. À l'aube des années 1990, l'effondrement du bloc soviétique prive la Corée du Nord de ses intrants agricoles et de ses partenaires commerciaux. Couplée à des inondations dévastatrices et à l'isolement du régime, cette rupture systémique provoque au milieu de la décennie une famine meurtrière, qui emporte des centaines de milliers de citoyens dans un pays pourtant doté d'infrastructures modernes. Au crépuscule du XXe siècle, le regard sur les crises agricoles et les famines change radicalement. Les travaux de l'économiste Amartya Sen démontrent qu'aucune famine n'éclate dans une démocratie fonctionnelle dotée d'une presse libre. Le siècle se referme sur ce constat : la planète produit désormais largement assez pour nourrir tous ses habitants. Les famines du XXe siècle ne résultent pas d'un manque absolu de nourriture, mais de l'effondrement des droits d'accès, de la guerre, de l'idéologie et de l'exclusion politique. L'agriculture mondiale, sortie de sa pénurie structurelle grâce à la science et au capital, laisse place à une nouvelle ère où la faim devient avant tout le symptôme d'une fracture sociale et géopolitique. La Révolution
verte dans ses déclinaisons.
De vastes régions
sont équipées de barrages, canaux, forages et systèmes de pompage. L'eau
souterraine est de plus en plus utilisée pour l'agriculture, particulièrement
en Inde, au Pakistan, en Chine, aux États-Unis et au Moyen-Orient.
La protection des cultures évolue également. Les agriculteurs utilisent depuis longtemps des substances minérales, végétales ou chimiques contre les ravageurs. Mais le XXe siècle voit apparaître une véritable industrie phytosanitaire. Des insecticides, herbicides et fongicides de synthèse sont développés et diffusés à grande échelle. Le DDT, un pesticide très efficace contre de nombreux insectes, est utilisé massivement en agriculture et dans la lutte contre certains vecteurs de maladies. D'autres familles de pesticides apparaissent ensuite. Leur utilisation produit cependant des effets écologiques et sanitaires, dont on ne prendra que tardivement conscience. L'utilisation d'hybrides, particulièrement développée aux États-Unis, devient progressivement une composante essentielle de l'agriculture moderne. Les semences hybrides permettent habituellement des gains de rendement, mais doivent être renouvelées pour maintenir leurs performances maximales. L'hybridation et la sélection conduisent à une standardisation partielle des cultures. Certaines variétés locales sont remplacées par un nombre plus limité de variétés commerciales. Cette évolution
peut augmenter la productivité, mais elle tend à réduire la diversité
génétique cultivée. La conservation des ressources génétiques devient
donc progressivement une préoccupation scientifique et institutionnelle.
La création de banques de gènes et de collections de semences vise à
conserver la diversité des plantes cultivées et de leurs apparentés
sauvages. Cette diversité constitue une ressource pour la sélection future,
notamment face aux nouvelles maladies et au changement
climatique.
L'industrialisation
de l'agriculture.
Cette spécialisation entraîne une séparation croissante entre agriculture végétale et élevage. Dans les systèmes traditionnels, les animaux fournissent fumier et traction et consomment des sous-produits agricoles. Dans les systèmes industriels, l'alimentation animale peut provenir de régions très éloignées, tandis que les effluents d'élevage sont concentrés localement. L'agriculture moderne est donc organisée autour de flux mondiaux de matière. Le soja et le maïs peuvent être produits sur un continent, transformés en aliments pour animaux sur un autre et consommés sous forme de viande ou de produits laitiers ailleurs. Les nutriments contenus dans ces productions peuvent ensuite être dissociés géographiquement des régions où ils ont été extraits du sol. L'agro-industrie
et la grande distribution.
Les chaînes agroalimentaires se développent aussi rapidement. Les produits agricoles sont triés, standardisés, transformés, emballés, stockés et transportés à grande échelle. Au début du XXe siècle, la majorité de la population mondiale vivait encore en milieu rural, mais eu XXIe siècle, la population urbaine est devenue majoritaire, et entre-temps, cette transformation a éloigné une grande partie de la population des lieux de production alimentaire. L'agriculture n'est plus seulement orientée vers les marchés locaux : elle fournit des matières premières à des industries alimentaires nationales et internationales. Les supermarchés et les chaînes internationales imposent progressivement des normes de qualité, de calibre, de conservation et de régularité. Les producteurs doivent adapter leurs variétés et leurs pratiques à ces exigences. Les chaînes logistiques sont deviennues indispensables au fonctionnement des sociétés urbaines. La mondialisation
agricole.
Cette mondialisation favorise certaines spécialisations régionales. Le Brésil se spécialise fortement dans le soja, le café, le sucre et la viande bovine; les États-Unis dans le maïs, le soja, le blé et l'élevage; l'Argentine dans le soja, le maïs, le blé et l'élevage; l'Europe dans les céréales, les produits laitiers, la viande et diverses cultures spécialisées; l'Asie du Sud-Est dans le riz, l'huile de palme, le caoutchouc et certaines cultures tropicales. L'huile de palme constitue un exemple particulièrement révélateur de la mondialisation agricole récente. Originaire d'Afrique occidentale, le palmier à huile est devenu une culture industrielle majeure en Indonésie et en Malaisie à partir de la seconde moitié du XXe siècle. Son rendement en huile par hectare est élevé, ce qui explique son importance économique, mais son expansion est également associée à d'importantes transformations des forêts tropicales et des tourbières dans certaines régions. L'accélération
des progrès scientifiques et techniques.
La démocratisation du système de positionnement global (GPS) au cour des années 1990 révolutionne la gestion parcellaire. L'agriculture de précision naît de cette convergence entre l'agronomie et la géolocalisation. Les agriculteurs en mesure de bénéficier des nouvelles technologies abandonnent le traitement uniforme de leurs champs au profit d'une modulation fine des intrants. Couplés aux systèmes d'information géographique (SIG) et aux cartes de rendement, les épandeurs et pulvérisateurs à taux variable ajustent en temps réel les doses d'engrais et de pesticides en fonction de l'hétérogénéité du sol. Cette spatialisation des pratiques optimise l'efficacité économique tout en réduisant le ruissellement des produits chimiques vers les écosystèmes aquatiques, ce qui pose les premiers jalons d'une agriculture plus sobre en ressources. Le tournant du millénaire introduit l'Internet des objets (IoT) et la numérisation massive au coeur des exploitations les plus modernes. Des capteurs enfouis dans le sol mesurent en continu l'humidité, la température et la concentration en nutriments, transmettant ces données à des plateformes centralisées accessibles via smartphone. Dans les airs, les drones équipés de caméras multispectrales scrutent la santé des cultures, et détectent les carences ou les maladies fongiques bien avant qu'elles ne soient visibles à l'oeil nu. Simultanément, la robotique agricole progresse à pas de géant : des tracteurs autonomes naviguent dans les champs avec une précision centimétrique, tandis que des robots de traite ou des bras articulés pour la récolte des fruits pallient les pénuries chroniques de main-d'œuvre dans les pays développés. Depuis les années 2010, la frontière scientifique s'est déplacée de la transgenèse vers l'édition génomique de précision. La découverte et l'adaptation du système CRISPR-Cas9 offrent aux chercheurs un outil capable de modifier le génome des plantes avec une exactitude chirurgicale, même sans introduire d'ADN étranger. Cette technologie accélère la création de cultures résilientes face au changement climatique, comme des variétés de blé tolérantes à la sécheresse ou de riz résistant à la salinité des sols. En parallèle, les avancées dans la recherche sur le microbiome du sol révèlent le rôle crucial des bactéries fixatrices d'azote, les vers de terre, des champignons mycorhiziens, et de nombreux autres organismes. Cette connaissance donne naissance à une nouvelle génération de bio-inoculants et de biostimulants, conçus pour restaurer la fertilité naturelle des sols et diminuer la dépendance aux engrais azotés de synthèse. Parallèlement à l'agriculture de plein champ, le progrès technologique fait émerger des modèles de production radicalement nouveaux, découplés des aléas climatiques et de la disponibilité des terres arables. L'agriculture en environnement contrôlé (hydroponie, aéroponie et agriculture verticale, notamment), se développe dans les zones urbaines. Des spectres lumineux LED, spécifiquement calibrés pour optimiser la photosynthèse, associés à des systèmes de climatisation pilotés par l'intelligence artificielle, permettent des productions en continu avec une fraction de la consommation d'eau traditionnelle. Couplée à l'utilisation de la blockchain pour assurer la traçabilité des produits et à des algorithmes prédictifs pour anticiper les fluctuations du marché, l'agriculture se transforme en un secteur hautement capitalistique, piloté par la donnée et constamment à la recherche d'un équilibre entre productivité maximale et soutenabilité écologique. Nouvelles orientations
de l'agriculture.
• L'agriculture biologique se structure autour de la limitation ou de l'exclusion de nombreux intrants de synthèse et de la recherche de systèmes reposant davantage sur les processus écologiques.Les systèmes agricoles traditionnels sont eux-mêmes réévalués. Les savoirs paysans concernant la diversité variétale, les associations de cultures, la gestion de l'eau, les terrasses, les rotations ou l'agroforesterie sont progressivement intégrés à certaines recherches contemporaines. Il ne s'agit pas nécessairement de revenir aux systèmes anciens, mais d'identifier les pratiques pouvant être combinées avec les connaissances scientifiques modernes. Problématiques
environnementales.
Au fil des années 1970, les fissures du modèle productiviste apparaissent clairement. L'irrigation intensive, mal drainé, l'érosion hydrique et éolienne, la compaction des sols, la diminution de la matière organique, la salinisation des sols dans de nombreuses régions arides, de la Mésopotamie aux plaines de l'Inde, rendant des millions d'hectares progressivement infertiles lorsque l'évaporation laisse des sels accumulés dans la zone racinaire, et certaines formes de contamination menacent la productivité à long terme dans diverses régions. Ce constat va faire considérer de plus en plus sur le sol comme écosystème vivant plutôt que comme simple support physique des plantes. La monoculture, privilégiée pour sa rentabilité, appauvrit la diversité biologique des champs et rend les cultures plus vulnérables aux maladies. Parallèlement, la pression pour conquérir de nouvelles terres arables accélère la déforestation à un rythme inédit. En Amazonie et en Asie du Sud-Est, la forêt primaire est perçue comme une simple réserve foncière à convertir. Les brûlis et l'abattage massif perturbent les cycles hydrologiques locaux et entraînent une érosion accélérée des sols, emportés par les pluies tropicales une fois le couvert végétal disparu. La décennie 1980 met en lumière les conséquences tragiques de la gestion prédatrice des ressources hydriques et des sols. Le désastre de la mer d'Aral atteint son paroxysme : pour soutenir la monoculture du coton en Ouzbékistan et au Kazakhstan, les fleuves Amou-Daria et Syr-Daria sont détournés, transformant la quatrième plus grande mer intérieure du monde en un désert toxique de sel et de résidus de pesticides, anéantissant l'écosystème local et la santé des populations riveraines. Le pompage des eaux souterraines devient particulièrement important dans les régions arides ou semi-arides. Lorsque les prélèvements dépassent durablement la recharge naturelle, le niveau des nappes diminue. En Afrique, la bande sahélienne subit une désertification galopante. Le surpâturage, combiné à des pratiques agricoles inadaptées et à des sécheresses récurrentes, transforme des terres autrefois fertiles en poussière, provoquant des crises humanitaires et des migrations rurales massives. L'agriculture industrielle montre ses limites face à la fragilité des écosystèmes. Les années 1990 introduisent de nouvelles couches de complexité environnementale, dominées par la mondialisation des marchés et surtout l'émergence de la conscience climatique. Le changement climatique polarise les inquiétudes et suscite la remise en cause du chemin pris par l'agriculture. Celle-ci est à la fois victime et contributeur du changement climatique. Elle subit les effets des températures, des sécheresses, des modifications des précipitations, des événements extrêmes et des changements dans la distribution des ravageurs. Elle contribue parallèlement aux émissions de gaz à effet de serre par l'élevage, les sols, les engrais, la riziculture, les changements d'usage des terres et la consommation d'énergie. L'élevage des ruminants produit du méthane par fermentation entérique. Les sols agricoles peuvent émettre du protoxyde d'azote lorsque des engrais azotés sont utilisés. La destruction de forêts ou de tourbières pour l'agriculture libère du dioxyde de carbone et réduit les capacités de stockage du carbone. Dans le même temps, l'arrivée des organismes génétiquement modifiés (OGM) promet une réduction de l'usage des pesticides et une meilleure résistance à la sécheresse, mais suscite de vives inquiétudes concernant la pollution génétique, la perte de biodiversité cultivée et la mainmise de multinationales sur le vivant. Dans le même temps, la communauté scientifique établit un lien indéniable entre l'agriculture industrielle et le réchauffement climatique. Les émissions de méthane issues de l'élevage intensif et le protoxyde d'azote libéré par les engrais synthétiques sont identifiés comme des gaz à effet de serre majeurs. L'expansion fulgurante des cultures de soja en Amérique du Sud et de l'huile de palme en Indonésie et en Malaisie devient le moteur principal de la déforestation tropicale, libérant d'immenses stocks de carbone et menaçant des espèces emblématiques. À l'aube des années 2000, le bilan environnemental de l'agriculture du XXe siècle s'impose avec une acuité nouvelle. L'eutrophisation des eaux crée des zones mortes hypoxiques dans les océans, comme dans le golfe du Mexique, où les nutriments lessivés des champs du Midwest étouffent la vie marine. L'érosion des sols menace directement la sécurité alimentaire à long terme, tandis que la dépendance aux énergies fossiles pour la production d'engrais et le fonctionnement des machines agricoles rend le système vulnérable. Pourtant, cette prise de conscience fait également émerger des alternatives. L'agriculture biologique, l'agroécologie et les démarches de certification durable gagnent en visibilité, portées par des consommateurs et des agriculteurs qui cherchent à réconcilier production alimentaire et respect des équilibres naturels. Le siècle se referme sur ce paradoxe fondamental : l'humanité n'a jamais été aussi capable de produire de la nourriture, mais jamais les fondements écologiques de cette production n'ont été aussi profondément ébranlés. Un état des lieux de l'agriculture contemporaineL'agriculture mobilise aujourd'hui environ 4,8 milliards d'hectares, soit près de 38 % des terres émergées hors glaces. Les pâturages en couvrent les deux tiers et les terres cultivées environ 1,6 milliard d'hectares. Elle emploie à peu près un quart à un tiers de la main-d'oeuvre mondiale, plus de la moitié dans les pays à faible revenu, pour moins de 5 % du PIB planétaire. Ce décalage entre part de l'emploi et part de la valeur ajoutée résume la dualité du secteur : une agriculture de capital, très mécanisée, productive par actif, coexiste avec une agriculture de subsistance ou semi-marchande à très faible productivité du travail. Environ 570 millions d'exploitations existent dans le monde. Plus de 80 % ont moins de deux hectares et n'occupent qu'une part minoritaire des terres, alors qu'une fraction d'environ 1 % de très grandes exploitations en contrôle près des deux tiers.Les exploitations familiales, petites et moyennes, restent néanmoins les principales productrices de la valeur alimentaire mondiale. Dans de nombreuses régions, des centaines de millions de petites exploitations familiales continuent de produire l'essentiel ou une partie importante de leur alimentation. Les exploitations familiales restent particulièrement importantes en Afrique et en Asie. Elles peuvent produire pour l'autoconsommation, les marchés locaux et les chaînes d'exportation simultanément. Leur fonctionnement dépend d'un équilibre entre travail familial, accès à la terre, crédit, semences, infrastructures, marchés et conditions climatiques. La production pendant la période récente présente un paradoxe. Les volumes atteignent des niveaux historiques : la production céréalière mondiale approche ou dépasse trois milliards de tonnes selon les estimations de la FAO (l'agence des Nations Unies pour la nourriture et l'agriculture), portée par le maïs (plus de 1,2 milliard de tonnes), le blé (autour de 800 millions) et le riz (environ 540 millions en équivalent usiné), et la production de cultures primaires a progressé de plus de 50 % depuis 2000. Ces gains reposent d'abord sur l'intensification (variétés améliorées, engrais de synthèse issus du procédé Haber-Bosch, irrigation, protection des cultures) plutôt que sur l'extension des surfaces, même si celle-ci reste déterminante dans certaines régions : le Cerrado brésilien, l'Amazonie méridionale, l'Asie du Sud-Est pour le palmier à huile, l'Afrique subsaharienne. Les rendements stagnent cependant dans plusieurs zones de haute productivité, comme l'Europe du Nord-Ouest pour le blé, en raison de plateaux agronomiques, de contraintes réglementaires et de chocs climatiques. Ils restent très inférieurs au potentiel en Afrique subsaharienne, où les céréales produisent autour de 1,5 à 2 tonnes par hectare avec une utilisation d'engrais minimale (à peine une vingtaine de kilogrammes d'éléments fertilisants par hectare). La géographie de la production et des échanges est très concentrée. La Chine et l'Inde dominent en volume pour le riz, le blé, les fruits, les légumes et une grande partie de l'élevage porcin ou laitier. Les États-Unis, le Brésil et l'Argentine structurent le marché du maïs et du soja, le Brésil étant devenu le premier exportateur mondial de soja, de sucre, de café, de viande bovine et de volaille. La Russie est le premier exportateur de blé, devant l'Union européenne, le Canada, l'Australie et l'Ukraine, dont les capacités d'exportation ont été gravement perturbées par la guerre mais se sont réorientées par des corridors alternatifs. Cette concentration rend les marchés vulnérables aux chocs géopolitiques et aux décisions politiques unilatérales, comme les restrictions d'exportation de riz indiennes en 2023-2024, désormais levées, ou les tensions commerciales sino-américaines sur le soja, qui ont accéléré la réorientation des achats chinois vers le Brésil. La flambée des prix de 2021-2022, où l'indice FAO des prix alimentaires avait approché 160, a laissé place à une normalisation partielle, avec un indice autour de 125-130 en 2025. Cette moyenne masque de fortes divergences : les céréales et le sucre ont été plutôt détendus, tandis que les prix de la viande bovine, du café, du cacao et des huiles végétales ont connu des épisodes de tension liés aux aléas climatiques, aux cycles de cheptel et aux politiques de biocarburants. Les marchés des intrants, en particulier les engrais azotés et phosphatés, restent sensibles au prix du gaz, aux restrictions d'exportation chinoises et aux mécanismes d'ajustement carbone aux frontières européennes, qui concernent les engrais depuis 2026. Selon le rapport SOFI 2025, environ 673 millions de personnes, soit 8,2 % de la population mondiale, souffraient de la faim en 2024, un léger recul après le pic consécutif à la pandémie de covid-19, mais avec une aggravation en Afrique, où la prévalence approche 20 %. Environ 2,3 milliards de personnes connaissent une insécurité alimentaire modérée ou grave, et plus de 2,5 milliards ne peuvent se payer une alimentation saine. Parallèlement, la surcharge pondérale et l'obésité progressent partout, y compris dans les pays à revenu faible ou intermédiaire, de sorte que le "double fardeau nutritionnel" devient la norme. Comme on le constatait déjà dans la seconde moitié du XXe siècle, les causes de la faim restent encore aujourd'hui moins liées à une insuffisance de l'offre mondiale qu'aux conflits (Soudan, Gaza, Yémen, Sahel, RDC), aux chocs économiques, à l'endettement et à l'inégalité d'accès. Les systèmes agroalimentaires ont un impact environnemental considérable. Ils génèrent environ un tiers des émissions anthropiques de gaz à effet de serre, principalement sous forme de méthane (fermentation entérique, riziculture), de protoxyde d'azote (fertilisation) et de CO2 lié au changement d'usage des sols. L'agriculture prélève environ 70 % des eaux douces captées, et l'épuisement des aquifères menace des bassins majeurs comme le Pendjab indien, la plaine du nord de la Chine, les Grandes Plaines américaines ou le Moyen-Orient. Près d'un tiers des sols sont dégradés selon la FAO, et l'expansion agricole est responsable de la grande majorité de la déforestation tropicale. Le règlement européen sur la déforestation importée, repoussé à plusieurs reprises, illustre la difficulté à traduire ces enjeux en règles commerciales contraignantes. Le changement climatique agit déjà comme un facteur de production : vagues de chaleur, sécheresses prolongées, inondations, déplacement des zones de culture et de la pression parasitaire. L'année 2024, année particulièrement chaude, a pénalisé, par exemple, l'Afrique australe, la Méditerranée et certaines zones d'Asie, et les événements extrêmes provoquent des pertes de plus en plus fréquentes sur les cultures de base et les cultures pérennes. S'ajoute une pression sanitaire accrue : grippe aviaire hautement pathogène, qui touche désormais les bovins laitiers aux États-Unis, peste porcine africaine, fièvre aphteuse réapparue en Europe centrale en 2025, ou encore menaces sur les cultures par des ravageurs invasifs. La tendance des politiques agricoles est aujourd'hui à un rééquilibrage entre objectifs de durabilité et préoccupations de souveraineté alimentaire et de revenu des agriculteurs. En Europe, les mobilisations agricoles de 2024 ont conduit à l'assouplissement de plusieurs volets du Pacte vert, et la réforme de la PAC post-2027 est débattue dans un contexte de pression budgétaire. Aux États-Unis, le soutien aux revenus agricoles s'est renforcé, tandis que la Chine fait de la sécurité alimentaire une priorité stratégique, avec un accent sur les semences, les stocks et la réduction de la dépendance aux importations. L'Inde conserve un système de soutien massif (prix minimaux, distribution gratuite de céréales à des centaines de millions de personnes). L'innovation technique progresse sans modifier radicalement les équilibres : agriculture de précision, semences issues de l'édition génomique (dont le cadre européen est en cours de stabilisation), biointrants, numérique et télédétection, élevage de précision. L'aquaculture fournit désormais plus de la moitié des produits aquatiques destinés à la consommation. Les protéines alternatives et l'agriculture verticale ont connu en revanche des difficultés économiques. Le défi central reste de produire davantage et mieux pour une population approchant les 8,2 milliards d'habitants, en réduisant l'empreinte écologique, en stabilisant les revenus d'une population agricole vieillissante et en corrigeant l'écart de productivité entre régions, notamment en Afrique, où se jouera l'essentiel de la croissance de la demande d'ici 2050. |
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