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| L'ammoniac,
de formule moléculaire NH3, est un composé moléculaire
constitué d'un atome d'azote
lié à trois atomes d'hydrogène. Il s'agit
d'une espèce chimique fondamentale en chimie minérale, en chimie industrielle
et en biochimie. Sa structure électronique, sa polarité, ses propriétés
acido-basiques et sa grande réactivité en font un composé particulièrement
important pour comprendre les interactions entre structure moléculaire
et propriétés macroscopiques. À température
et pression ordinaires, l'ammoniac est un
gaz
incolore, d'odeur très caractéristique et fortement irritante. Il est
très soluble dans l'eau et présente un comportement chimique dominé
par le doublet électronique non liant porté par l'atome d'azote.
L'azote possède le numéro atomique 7 et sa configuration électronique fondamentale est 1s² 2s² 2p³. Dans la molécule NH3, l'atome d'azote utilise trois électrons célibataires pour former trois liaisons covalentes simples N–H. Il conserve parallèlement un doublet électronique non liant. La description classique de la liaison repose sur une hybridation sp³ de l'azote : les quatre orbitales hybrides résultantes sont orientées selon une géométrie tétraédrique. Cependant, la présence du doublet non liant modifie la géométrie observée de la molécule. La géométrie électronique est tétraédrique, tandis que la géométrie moléculaire est pyramidale trigonale. L'angle H–N–H vaut environ 107°(inférieur donc à l'angle tétraédrique idéal de 109,5°). Cette diminution s'explique par la répulsion plus forte exercée par le doublet non liant sur les doublets liants. Selon le modèle VSEPR, les répulsions suivent approximativement l'ordre doublet non liant–doublet non liant > doublet non liant–doublet liant > doublet liant–doublet liant. La géométrie de NH3 constitue ainsi un exemple classique de l'influence des paires électroniques non liantes sur la structure moléculaire. Les liaisons N–H sont polarisées en raison de la différence d'électronégativité entre l'azote et l'hydrogène. L'azote, plus électronégatif, attire davantage la densité électronique de liaison, ce qui lui confère une charge partielle négative δ- tandis que les hydrogènes portent des charges partielles positives δ+. La géométrie pyramidale empêche la compensation vectorielle des moments dipolaires de liaison. La molécule NH3 possède donc un moment dipolaire permanent, de l'ordre de 1,47 D. L'ammoniac est ainsi une molécule polaire. Cette polarité explique en grande partie sa forte affinité pour l'eau et son aptitude à établir des interactions de type liaison hydrogène. Les molécules d'ammoniac peuvent à la fois agir comme donneurs et comme accepteurs de liaisons hydrogène, même si la capacité d'acceptation est particulièrement importante en raison du doublet libre de l'azote. À l'état gazeux, l'ammoniac est constitué
de molécules NH3 relativement mobiles. Ses propriétés
physiques résultent des forces intermoléculaires qui s'exercent entre
elles. Les liaisons hydrogène et les interactions dipôle-dipôle ( La très grande solubilité de l'ammoniac
dans l'eau est principalement due à sa polarité et à ses interactions
avec les molécules H2O. Toutefois, sa dissolution
ne se réduit pas à un simple phénomène physique. L'ammoniac réagit
avec l'eau selon un équilibre acido-basique : NH4
+ H2O La relation entre l'ammoniac et l'ion ammonium
est centrale en chimie des équilibres acido-basiques. L'équilibre NH4+ La chimie acido-basique de l'ammoniac est également à l'origine des systèmes tampons ammoniac/ammonium. Lorsqu'une solution contient simultanément NH3 et NH4+ en concentrations significatives, elle peut résister à de faibles variations de pH. Le comportement du système est décrit par l'équation de Henderson-Hasselbalch appliquée au couple NH4+/NH3 : pH = pKa + log([NH3]/[NH4+]). La concentration relative des deux espèces détermine donc directement le pH du milieu. Il convient cependant de distinguer l'ammoniac libre NH3, souvent plus volatil et plus toxique pour les organismes aquatiques, de l'ion ammonium NH4+, dont les propriétés physicochimiques sont différentes. La structure électronique de l'ammoniac lui confère également un comportement de base de Lewis. Le doublet non liant de l'azote peut être donné à un accepteur électronique. NH3 est donc un ligand et un nucléophile dans de nombreuses réactions. Avec un proton, il forme NH4+. Avec des cations métalliques, il peut former des complexes de coordination. Par exemple, l'ammoniac est un ligand important du cuivre(II), du nickel(II), de l'argent(I) ou du cobalt(II). La formation de complexes amminés modifie souvent la couleur, la solubilité et la réactivité des ions métalliques. La réaction de complexation de l'argent(I) peut notamment conduire à la formation de l'ion diamminargent(I), [Ag(NH3)2]+. La capacité coordinante de NH3 est directement liée à la disponibilité du doublet électronique de l'azote. L'ammoniac peut également intervenir dans des réactions d'oxydoréduction. L'azote y possède le nombre d'oxydation −III, qui correspond à l'un de ses états d'oxydation les plus réduits. Il peut donc être oxydé vers des états d'oxydation plus élevés. La combustion ou l'oxydation catalytique de l'ammoniac conduit notamment à la formation d'azote moléculaire, de diazote oxydé ou de composés oxygénés de l'azote selon les conditions expérimentales. Une réaction industrielle essentielle est l'oxydation catalytique de NH3 en monoxyde d'azote dans le procédé d'Ostwald : 4 NH3 + 5 O2 → 4 NO + 6 H2O. Le NO est ensuite oxydé en NO2, puis absorbé dans l'eau afin de produire de l'acide nitrique. L'ammoniac constitue ainsi le point de départ de la fabrication industrielle de nombreux composés azotés. La synthèse industrielle de l'ammoniac
repose principalement sur le procédé Haber-Bosch. La réaction globale
est N2 + 3 H2 La synthèse de NH3 est particulièrement difficile du fait de la grande stabilité de la molécule N2. Le diazote possède une liaison triple N≡N d'énergie de dissociation très élevée. La rupture de cette liaison constitue une étape cinétiquement défavorable. Dans le procédé Haber-Bosch, le catalyseur facilite l'adsorption et l'activation des molécules de diazote et de dihydrogène à sa surface. La dissociation du diazote, l'hydrogénation progressive des espèces azotées adsorbées et la désorption de NH3 constituent les principales étapes du mécanisme catalytique. La compréhension de ces phénomènes relève de la catalyse hétérogène et de la chimie des surfaces. L'ammoniac est également un réactif important dans les réactions de substitution et de synthèse organique. Il peut réagir avec des dérivés halogénés pour former des amines, bien que la réaction puisse conduire à des phénomènes d'alkylation successive. Il est aussi utilisé comme source d'azote dans la synthèse de nombreuses molécules organiques et pharmaceutiques. En chimie organique, sa nucléophilie permet son attaque sur des centres électrophiles, notamment les carbones liés à des groupes partants ou les carbones carbonylés dans certaines conditions. La nature exacte de sa réactivité dépend du solvant, de la température, de la polarité du substrat et de la présence éventuelle de catalyseurs. Sur le plan industriel, l'ammoniac constitue l'un des principaux intermédiaires de la chimie de l'azote. Il est utilisé pour produire l'urée, le nitrate d'ammonium, les sulfates d'ammonium et de nombreux autres engrais. La réaction entre NH3 et CO2 conduit notamment à la formation d'urée selon une séquence impliquant le carbamate d'ammonium. Les engrais azotés issus de l'ammoniac jouent un rôle majeur dans l'agriculture moderne, car l'azote est indispensable à la synthèse des acides aminés, des protéines et des acides nucléiques chez les organismes vivants. L'ammoniac se trouve donc au cœur du cycle industriel de l'azote. Dans le cycle biogéochimique de l'azote, l'ammoniac et l'ammonium constituent des formes importantes de l'azote réduit. La décomposition de la matière organique azotée peut conduire à la formation d'ammonium par ammonification. Dans les sols et les milieux aquatiques oxygénés, des microorganismes peuvent ensuite oxyder l'ammonium en nitrite puis en nitrate par nitrification. À l'inverse, certains microorganismes utilisent des voies de réduction conduisant à la formation d'ammoniac ou d'azote moléculaire. Ces transformations microbiennes illustrent l'interconnexion entre la chimie de l'ammoniac et les cycles biogéochimiques. La toxicité de l'ammoniac est principalement liée à sa réactivité chimique et à sa capacité à perturber les équilibres acido-basiques des systèmes biologiques. Sous forme gazeuse, il est fortement irritant pour les muqueuses et les voies respiratoires. En milieu aquatique, la forme NH3 non ionisée est généralement plus préoccupante que NH4+. La proportion entre ces deux espèces dépend notamment du pH et de la température. Une augmentation du pH déplace l'équilibre vers NH3, ce qui peut accroître la fraction de la forme moléculaire. Cette dépendance illustre l'importance de considérer les équilibres chimiques plutôt que la seule concentration totale en azote ammoniacal. L'ammoniac dans
l'espace.
Dans l'atmosphère des planètes géantes, l'ammoniac occupe une position singulière en tant que principal réservoir gazeux de l'azote aux côtés du diazote moléculaire. Sur Jupiter et Saturne, il est un traceur météorologique de premier ordre. Sa condensation à des températures qui varient typiquement entre 130 et 150 K, selon la pression partielle locale, détermine la formation de nuages visibles par les instruments d'imagerie et de spectroscopie. Le nuage blanc et opaque d'ammoniac solide ou de cristaux de glace d'ammoniac constitue la couche nuageuse supérieure de Jupiter, située autour de 0,5 à 1 bar. Il est responsable de l'albédo élevé des zones joviennes et sert de plafond convectif pour les puissants orages qui remontent des profondeurs. La chimie troposphérique de NH3 est intimement liée à celle de l'hydrogène sulfuré (H2S). Dans les régions plus profondes et chaudes, la réaction de neutralisation acido-basique entre NH3 et H2S produit du sulfure d'ammonium (NH4SH), qui forme une couche nuageuse distincte, intermédiaire et colorée, observée autour de 2 à 4 bars. Ce mécanisme de piégeage chimique par condensation séquestre l'ammoniac et régule son abondance en fonction de la profondeur, un phénomène cartographié avec une précision inédite par la sonde Juno via son instrument de radiométrie micro-ondes. Les mesures ont révélé une distribution surprenante et asymétrique de NH3, montrant qu'à l'équateur, l'ammoniac gazeux peut subsister à des profondeurs bien plus importantes que ne le prévoyaient les modèles d'équilibre, suggérant une dynamique atmosphérique complexe avec des pluies et des courants de convection profonde brassant le gaz. Sur Uranus et Neptune, l'ammoniac se fait plus discret, ce qui constitue une énigme cosmochimique de longue date. Les abondances observées dans la troposphère supérieure des géantes de glace sont significativement inférieures à ce que prédit le rapport élémentaire N/H solaire. Plusieurs hypothèses tentent d'expliquer ce déficit. La plus robuste invoque la formation, dans les couches profondes, d'un océan ionique supercritique au sein duquel l'ammoniac se dissout et est piégé par dissociation ou par réaction avec l'eau pour former de l'hydroxyde d'ammonium (NH4+ + OH-). Ce processus s'accompagnerait de la formation d'une couche de glace ionique exotique où l'ammoniac sert d'antigel pour l'eau, empêchant ainsi sa remontée vers les niveaux atmosphériques supérieurs. L'ammoniac est également suspecté d'être la molécule mère du sulfure d'hydrogène détecté dans ces atmosphères, une photolyse profonde ou une thermolyse dans les zones de convection pouvant libérer l'azote sous forme de N2, non détectable par les mesures spectroscopiques classiques depuis la Terre. Cette chimie profonde fait de l'ammoniac un traceur indirect de la structure thermique sous-nuageuse et des processus de mélange verticaux des géantes de glace. Au-delà des géantes, l'ammoniac se manifeste de manière spectaculaire sous forme solide et liquide dans le cryovolcanisme et la structure des surfaces glacées. Sur les satellites galiléens, Io fait figure d'exception par l'absence notable d'ammoniac, un fait en accord avec un corps totalement différencié et dépourvu de glaces externes. En revanche, Europe, Ganymède et Callisto montrent des signatures spectrales de glaces hydratées contaminées par des composés ammoniacaux. Les données des spectromètres à bord de la sonde Galileo ont identifié, à la surface de ces lunes, des bandes d'absorption compatibles avec des sels d'ammonium, en particulier des chlorures ou des sulfates d'ammonium. La présence de ces hydrates est interprétée comme la preuve d'un volcanisme aqueux ou de remontées de matériaux profonds via les fractures de la croûte de glace. La solution aqueuse d'ammoniac, qui abaisse le point de congélation de l'eau jusqu'à environ 176 K pour le mélange eutectique, agit comme un agent magmatique essentiel au sein des coquilles glacées de ces satellites. Ce cryovolcanisme ammoniacal expliquerait la formation des plaines lisses et des dômes observés en surface. L'altération ultérieure par les particules chargées magnétosphériques et par photolyse transforme ces sels en composés plus complexes, libérant potentiellement de l'azote atomique et moléculaire. Titan, en orbite autour de Saturne, présente un autre volet de la chimie de l'ammoniac, principalement dans son rôle de source primordiale d'azote atmosphérique et de modification interne. L'atmosphère dense de Titan est composée à plus de 94 % de diazote. L'origine de ce N2 n'est pas un piégeage direct depuis la nébuleuse protosolaire, mais très vraisemblablement la photolyse et la thermolyse de l'ammoniac primordial incorporé dans les planétésimaux de glace qui ont formé le satellite. La dissociation de NH3 produit de l'azote atomique, qui se recombine en N2, et libère de l'hydrogène qui s'échappe vers l'espace, un scénario d'évolution irréversible. Aujourd'hui, dans la haute atmosphère de Titan, l'ammoniac n'existe qu'à l'état de traces ténues, car il est rapidement photodissocié. Cependant, il continue de jouer un rôle géophysique fondamental dans la structure interne, où un océan d'eau liquide souterrain serait maintenu par la présence d'un pourcentage significatif d'ammoniac dissous. Cet antigel cryoscopique abaisse suffisamment le point de fusion pour permettre l'existence d'une couche liquide entre la croûte de glace et les phases de glace haute pression du manteau profond. Ce modèle d'océan interne ammoniacal est aujourd'hui largement partagé pour la majorité des satellites glacés de taille moyenne à grande du Système solaire externe. Sur les corps transneptuniens et les comètes, les glaces d'ammoniac, bien que souvent minoritaires et difficiles à détecter, sont des diagnostics fondamentaux de la température de formation et de l'histoire thermique. Leur signature dans l'infrarouge proche, avec les bandes d'absorption caractéristiques vers 2,0 µm et 2,2 µm, est fréquemment recherchée sur les surfaces. Sur Charon, le satellite de Pluton, une détection robuste de NH3 hydraté a été réalisée, indiquant une surface jeune ou un enrichissement par un cryovolcanisme récent. Sur les objets de la ceinture de Kuiper et les centaures, la présence d'ammoniac ou de ses hydrates en surface est un indicateur de la limite de l'horizon des glaces, car NH3 est particulièrement sensible à la destruction par le rayonnement cosmique. Sa présence détectable sur une échelle de temps géologique nécessite donc un renouvellement relativement récent depuis l'intérieur, par impacts ou cryovolcanisme, ce qui en fait un marqueur indirect d'une activité interne passée ou présente. Dans les comètes, les abondances relatives de NH3 par rapport à H2O, mesurées dans la coma, sont d'une importance capitale pour la cosmochimie. Les rapports isotopiques de l'azote dans l'ammoniac et HCN mesurés par la mission Rosetta sur 67P pointent vers une origine présolaire et un enrichissement spécifique en 15N, une signature interstellaire qui relie directement l'ammoniac cométaire à la chimie des nuages moléculaires froids. Les surfaces des planètes naines et des objets glacés sont le théâtre d'une chimie du solide induite par le rayonnement, où la glace d'ammoniac se comporte comme un substrat réactif. Sous l'effet du rayonnement ultraviolet solaire et du vent solaire, ainsi que des particules énergétiques piégées dans les magnétosphères planétaires, les glaces de NH3 subissent des processus radiolytiques. La radiolyse de l'ammoniac pur génère des radicaux amidogènes (NH2•) et imidogènes (NH•), qui peuvent se recombiner en hydrazine (N2H4) ou en diazène (N2H2), eux-mêmes évoluant vers l'azote moléculaire. Dans les mélanges de glaces plus complexes (H2O:NH3:CH4:CO), la radiolyse produit une chimie organique synthétique d'intérêt prébiotique : les radicaux azotés réagissent avec les fragments carbonés pour générer des cyanates (OCN-), des sels d'ammonium et des molécules organiques azotées comme des amines et des acides aminés simples. Ces processus sont fondamentaux pour comprendre la coloration et la réflectivité des surfaces sombres et rouges observées sur de nombreux corps glacés, où une croûte de résidus organiques évaporitiques enrichis en azote se forme continuellement. Dans
la Galaxie.
La thermométrie de l'ammoniac est une application astrophysique majeure qui exploite sa structure hyperfine particulière. Dans les nuages moléculaires denses et froids, les populations relatives des différents niveaux métastables (J=K) de la molécule, comme les états (1,1), (2,2) et (4,4), sont sensibles à la température cinétique du gaz. La mesure simultanée de plusieurs de ces transitions d'inversion permet de déterminer une température de rotation, qui est un excellent indicateur de la température du milieu, généralement comprise entre 10 et 30 K dans les coeurs pré-stellaires. La cartographie à grande échelle du plan galactique dans les transitions de NH3(1,1) et (2,2) a révélé la structure thermique des nuages géants où naissent les étoiles massives, identifiant les cœurs denses et froids précurseurs de l'effondrement gravitationnel. Ce rôle de sonde thermique est inégalé car, contrairement au monoxyde de carbone qui se thermalise difficilement à basse densité, l'ammoniac se thermalise à des densités critiques de l'ordre de 103 à 104 cm-3, précisément dans la gamme des cœurs denses où la formation stellaire s'amorce. La chimie de formation de l'ammoniac interstellaire est une question longtemps débattue, dont la résolution a été l'une des pierres angulaires de l'astrochimie moderne. En phase gazeuse, la voie réactionnelle la plus directe passe par une cascade de réactions ion-molécule initiée par la photo-ionisation ou l'ionisation par les rayons cosmiques du diazote ou de l'azote atomique. L'azote atomique neutre, abondant dans les nuages diffus sous forme N, réagit avec l'ion trihydrogène H3+ pour former NH+, puis une série d'abstractions d'hydrogène sur H2 mène à NH2+, NH3+, et NH4+. La recombinaison dissociative de l'ion ammonium NH4+ avec un électron produit du NH3 avec un fort rendement. Cependant, cette voie ion-molécule seule prédit des abondances souvent inférieures d'un facteur significatif à celles observées dans les cœurs denses. Il est désormais bien établi que la synthèse de surface sur les grains de poussière interstellaire est la voie dominante de formation de NH3 dans les nuages moléculaires. De manière analogue à la formation du méthane et de l'eau, l'ammoniac est produit par hydrogénation séquentielle d'un atome d'azote adsorbé sur le manteau glacé du grain. La séquence réactionnelle N + H → NH, NH + H → NH2, NH2 + H → NH3 se déroule avec des barrières d'activation très faibles sur les surfaces à 10-20 K. Les atomes d'hydrogène, très mobiles par effet tunnel thermique sur ces surfaces, s'additionnent efficacement. L'ammoniac ainsi formé reste piégé dans la glace, et sa signature solide est détectée par une bande d'absorption caractéristique à environ 9 µm, correspondant au mode de déformation symétrique (le mode "parapluie"). Cette bande, souvent mêlée à celle de la glace de silicate, a été observée dans les enveloppes des protoétoiles massives et les coeurs pré-stellaires très enfouis, confirmant le rôle majeur de la chimie hétérogène sur les grains. Lors de la phase de formation stellaire, le réchauffement du milieu par la proto-étoile conduit à la sublimation des manteaux de glace, libérant massivement NH3 en phase gazeuse. C'est dans ces cœurs chauds moléculaires que l'ammoniac atteint des abondances exceptionnelles, jusqu'à 10-6 ou 10-5 par rapport à H2, et où sa chimie en phase gazeuse devient prédominante. La molécule NH3 est alors une molécule mère qui, par des réactions avec les ions H3O+, HCO-, ou par transfert de proton depuis d'autres espèces, s'engage dans une chimie secondaire complexe. Elle réagit notamment avec le formaldéhyde (H2CO) ou le méthanol (CH3OH) issus également de la sublimation des glaces, pour former par condensation des imines puis des amines, précurseurs de molécules prébiotiques comme l'aminoacétonitrile ou la formamide. Par ailleurs, dans les régions de photodissociation associées aux étoiles massives, l'ammoniac est soumis aux flux ultraviolets et aux chocs. Il est alors photodissocié en radicaux NH2 et NH, qui sont des traceurs importants des fronts de dissociation. La fluorescence de NH et NH2 a été utilisée pour sonder les interfaces entre le gaz ionisé et le gaz moléculaire neutre dans les nébuleuses. Dans les disques protoplanétaires, la distribution de l'ammoniac trace la ligne des glaces de l'azote et le rapport N/H dans la matière en cours d'accrétion pour former des planètes. Tout comme pour l'eau, il existe une distance à l'étoile, correspondant à une température d'environ 100-130 K, en deçà de laquelle NH3 est en phase gazeuse et au-delà de laquelle il est majoritairement congelé sur les grains sous forme de glace. La position exacte de cette ligne de glace d'ammoniac dépend du modèle de disque, mais elle est cruciale car elle détermine la quantité d'azote volatil qui sera incorporée dans les planétésimaux glacés et, finalement, dans les atmosphères planétaires. Les observations interférométriques à haute résolution, notamment avec ALMA et le VLA, ont permis de résoudre l'émission de NH3 dans les régions internes de quelques disques proches. Les cartes obtenues montrent que l'ammoniac gazeux se concentre dans une zone annulaire située juste derrière la ligne de glace de l'eau, où les grains glacés riches en NH3 sublimés par la chaleur libèrent leur contenu azoté. Le rapport d'abondance NH3/H2O mesuré dans ces gaz est un diagnostic direct du rapport élémentaire N/O dans les solides du disque, une contrainte observationnelle fondamentale pour les modèles de chimie planétaire. Les valeurs mesurées, souvent subsolaires, indiquent un appauvrissement de l'azote dans la phase gazeuse, ce qui suggère qu'une fraction substantielle de l'azote est séquestrée dans des composés réfractaires ou complexes non détectables. L'ammoniac joue également un rôle de tout premier plan dans la chimie des enveloppes circumstellaires des étoiles évoluées, mais avec un comportement qui révèle la nature chimique de l'étoile, riche en oxygène ou en carbone. Dans les enveloppes des étoiles riches en oxygène, comme les supergéantes rouges et les étoiles de la branche asymptotique des géantes (AGB) de type M, l'ammoniac est une espèce attendue, l'azote se liant à l'hydrogène excédentaire. Il a été détecté dans l'enveloppe interne et chaude de quelques-unes de ces étoiles, où une chimie proche de l'équilibre thermodynamique prévaut. En revanche, dans les enveloppes riches en carbone, comme l'archétypale IRC+10216, l'ammoniac est souvent sous-abondant par rapport à HCN, car le carbone excédentaire piège l'azote sous forme de cyanogènes et de cyanoacétylènes. Dans ces conditions, une chimie de non-équilibre impliquant des réactions de surface sur les grains de poussière de carbone amorphe peut néanmoins produire du NH3, détecté dans les couches intermédiaires. L'émission maser de l'ammoniac, phénomène d'amplification cohérente du rayonnement, est un autre champ d'étude astrophysique de premier plan. Les masers de NH3, souvent observés dans les régions de formation d'étoiles massives et les enveloppes d'étoiles évoluées, sont des sources extrêmement compactes et brillantes qui permettent de sonder la cinématique et le champ magnétique à des échelles spatiales inférieures à l'unité astronomique, via l'interférométrie à très longue base. Enfin, le rapport isotopique 14N/15N mesuré dans l'ammoniac interstellaire et cométaire constitue une sonde cosmochimique d'une grande importance pour retracer l'histoire de l'azote dans la Galaxie. L'azote présente une anomalie isotopique majeure : le rapport 14N/15N mesuré dans le milieu diffus galactique et à la naissance du Système solaire est d'environ 440, soit le double de la valeur terrestre (272). Or, dans les coeurs denses et les régions de formation stellaire, des mesures précises sur le rapport d'intensité des transitions hyperfines de 14NH3 et de sa variante isotopique 15NH3 révèlent un enrichissement significatif en 15N, avec des rapports pouvant descendre jusqu'à environ 200, voire moins. Cette découverte implique un fractionnement isotopique important dépendant de la température et de la chimie, probablement initié par des réactions de transfert de charge ou d'échange sélectif lors de la formation des glaces et des molécules azotées à très basse température. L'ammoniac, de par sa synthèse de surface dominante et sa condensation facile, se retrouve au coeur de ce mystère isotopique. La comparaison des mesures galactiques avec les mesures in situ dans les glaces cométaires, où NH3 porte cette même signature enrichie en 15N, établit un lien direct et fort entre le réservoir froid et dense de notre disque galactique et la composition des corps primitifs de notre propre Système solaire. |
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