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L'espace et le territoire
dans l'histoire des civilisations
Aux origines des sociétés humaines, l'espace n'appartient à personne au sens où on l'entendra plus tard : les groupes de chasseurs-cueilleurs se déplacent au rythme des ressources, et le territoire se définit par l'usage et le parcours plutôt que par la possession. Des repères existent néanmoins (zones de chasse, sites sacrés, sépultures) qui structurent un rapport symbolique et communautaire au sol. La révolution néolithique bouleverse ce schéma : avec l'agriculture et la sédentarisation naissent les premières bornes, les premiers champs délimités, et l'idée qu'une terre travaillée peut être rattachée à un groupe, une famille, un lignage. L'espace cesse d'être seulement parcouru pour devenir aussi cultivé, marqué, transmis.

Avec les cités-États et les empires antiques, l'appropriation du territoire se double d'un projet politique et administratif : Rome arpente, cadastre et distribue ses terres conquises, tandis que les cosmologies antiques puis médiévales pensent l'espace comme le reflet d'un ordre divin; les cartes du Moyen Âge placent Jérusalem au centre du monde plus qu'elles ne mesurent des distances réelles. Le système féodal fragmente encore la souveraineté sur le sol : un même territoire peut relever simultanément d'un seigneur, d'une abbaye et d'un roi, et les terres communes (pâturages, forêts, eaux) restent gérées collectivement par les villages, et échappent à la logique de propriété exclusive.

L'époque moderne impose une rupture décisive. La formation des États-nations, scellée symboliquement (plus qu'effectivement) par les traités de Westphalie, invente la frontière linéaire et exclusive, remplaçant les marges floues d'autrefois par des limites tracées et défendues. Les progrès de la cartographie et de la triangulation permettent de mesurer, quadriller et s'approprier l'espace avec une précision nouvelle, un savoir mis au service de la colonisation : les puissances européennes, niant  les formes d'occupation autochtones, s'emparent de territoires qu'elles déclarent vacants ou sans maître (terra nullius). En Europe même, les enclosures privatisent peu à peu les terres communes, ce qui achève de faire du sol une marchandise que le capitalisme naissant peut acheter, vendre et accumuler.

L'époque contemporaine hérite de ce quadrillage pour le complexifier. L'industrialisation et l'urbanisation redessinent les territoires autour des villes et des réseaux de transport, pendant que les décolonisations du milieu du XXe siècle redistribuent les frontières héritées de la conquête, non sans tensions durables. La mondialisation des flux économiques, migratoires et numériques introduit une forme de déterritorialisation : le pouvoir et l'échange se jouent de plus en plus au-delà des frontières étatiques, même si celles-ci demeurent des repères politiques essentiels. Enfin, la prise de conscience environnementale invite à repenser certains espaces (océans, atmosphère, pôles, espace extra-atmosphérique) comme des biens communs planétaires. La question très ancienne de savoir à qui appartient, ou devrait appartenir, la Terre, est ainsi ravivée sous une forme nouvelle, 

Préhistoire

Le Paléolithique.
Avant l'avènement de l'agriculture, l'occupation de l'espace par les sociétés de chasseurs-cueilleurs s'organisait autour d'itinéraires migratoires, de la connaissance des ressources et de la mémoire symbolique. L'analogie avec les chasseurs-cueilleurs contemporains ou récents permet quelques inférences. Des groupes nomades tels que les Aborigènes d'Australie (par exemple, les Warlpiri), par exemple, ont entretenu un sentiment d'identité distinct vis-à-vis de régions géographiques spécifiques; liés par des sites religieux sacrés et des mémoires ancestrales, ils ont développé une conscience de la territorialité, et c'est ainsi que l'on pourrait comprendre les empreintes symboliques dans le paysage (tes funéraires, art rupestre et lieux de cérémonie) laissées par les humains préhistoriques : ces pratiques ont transformé des lieux en espaces chargés de signification sociale, bien avant l'émergence de l'État.

La révolution agricole et la spatialisation des établissements.
A partir du Néolitique, il y a environ 10 000 ans, le développement de l'agriculture et de l'élevage a conduit les humains à passer de la mobilité à la sédentarité, avec l'apparition des premiers villages au Proche-Orient. La vie sédentaire impliquait un investissement continu dans la terre : culture des champs, systèmes d'irrigation, installations de stockage et établissement d'espaces de vie fixes. Vers 3500 av. JC, les premières cités et les premiers systèmes d'écriture sont apparus en Mésopotamie, s'accompagnant de la fiscalité, de la gestion des frontières et des prémices de l'État territorial. L'espace n'était plus seulement un lieu de subsistance, mais devenait un objet susceptible d'être mesuré, taxé et contrôlé.

Antiquité et Moyen âge

Des cités-États à l'administration du territoire.
Les empires antiques (Égypte, Mésopotamie, Perse, Rome, Chine des Han) ont porté le contrôle de l'espace à un stade supérieur. Les pratiques romaines jouèrent un rôle déterminant : le terme latin territorium désignait à l'origine l'arrière-pays agricole relevant de la juridiction d'une cité, et non le "territoire national" au sens moderne. Rome a militarisé et administré l'espace grâce aux réseaux routiers, aux colonies, aux recensements et au limes (lignes de défense frontalières). Parallèlement, la polis grecque et sa khora (arrière-pays) formaient une relation symbiotique entre cité-État et territoire, laquelle devint un modèle pour l'organisation spatiale européenne aux époques ultérieures.

Emergence et fragmentation du concept de territoire
Après l'effondrement de l'Empire romain d'Occident, l'ordre spatial de l'Europe occidentale s'est fragmenté. Les royaumes germaniques s'organisaient autour de la loyauté personnelle plutôt que de frontières territoriales; au début du Moyen Âge, le terme territorium désignait davantage les terres appartenant à des entités religieuses que le domaine d'exercice du pouvoir politique. De son côté, la féodalité a segmenté l'espace via une hiérarchie de fiefs, de seigneuries et de paroisses. Un tournant majeur s'est opéré à la fin du Moyen Âge : les fortifications, les bornes-frontières, la cartographie et les registres fonciers (tels que le Domesday Book en Angleterre) ont progressivement placé l'espace sous un contrôle plus systématique du pouvoir.

Monde précolonial

Monde arabo-musulman.
L'espace dans le monde arabo-musulman se conçoit d'abord à travers le prisme de l'oumma, la communauté des croyants, qui transcende les frontières géographiques strictes. Le territoire n'est pas défini par des lignes cartographiques rigides, mais par des zones d'influence, d'allégeance et de pratique religieuse. La ville, avec la mosquée au centre, le souk et les quartiers résidentiels, constitue le noeud principal de l'appropriation spatiale. Le désert est un espace de circulation, de commerce et de liens tribaux, structuré par les oasis et les routes caravanières. La notion de dar al-Islam et de dar al-harb offre un cadre conceptuel binaire, mais dans la pratique, les frontières restent poreuses et les zones tampons jouent un rôle crucial de régulation. L'appropriation de la terre se fait par la mise en valeur, où celui qui rend une terre morte productive en acquiert des droits, un principe qui favorise l'expansion agricole et le développement de systèmes d'irrigation complexes, notamment dans les régions andalouses et persanes.

Monde indien.
Dans le monde indien, la conception de l'espace est profondément imbriquée avec le cosmos et le sacré. Le territoire est pensé comme un mandala, un diagramme cosmique où le centre, généralement occupé par le palais royal ou le temple, rayonne vers des périphéries de plus en plus lointaines et moins contrôlées. L'État ne possède pas de frontières linéaires fixes; il exerce une souveraineté gradée, forte au centre et s'estompant vers les marges, où les chefs locaux conservent une large autonomie en échange d'un tribut et d'une allégeance symbolique. La terre est considérée comme une entité vivante, souvent divinisée, et son appropriation par le roi est légitimée par des rituels védiques qui marquent symboliquement l'étendue de son pouvoir. Les villages, unités de base de la société, jouissent d'une grande autarcie et gèrent leurs terres communales, tandis que les grands empires construisent des réseaux de routes et des systèmes administratifs pour relier ces espaces sans pour autant imposer une homogénéité territoriale stricte.

Chine et extrême orient.
En Chine, l'espace est organisé autour du concept de Tianxia, "Tout ce qui est sous le Ciel", qui place l'Empire du Milieu au centre du monde connu, entouré de cercles concentriques de civilisation décroissante et de barbarie. L'empereur, Fils du Ciel, détient le mandat céleste qui légitime son contrôle sur le territoire, mais ce contrôle est avant tout moral et rituel. L'appropriation de l'espace se manifeste par la construction de murs, de canaux et de routes impériales, ainsi que par un système administratif rigoureux de commanderies et de districts. La terre appartient théoriquement à l'État, mais elle est concédée aux paysans qui la travaillent, ce qui génère l'impôt et le service militaire. En Extrême-Orient, notamment au Japon et en Corée, ce modèle sinisé s'adapte aux réalités géographiques locales. Au Japon, le système des domaines privés voit l'émergence de terres exemptes d'impôt, fragmentant l'autorité centrale et créant un patchwork territorial contrôlé par des seigneurs locaux et des institutions religieuses, avant l'unification progressive sous les shogunats.

Afrique subsaharienne.
En Afrique subsaharienne précoloniale, l'espace est rarement conçu comme une propriété exclusive et délimitée par des frontières fixes. Le territoire est avant tout un espace de relations sociales, de parenté et de mémoire ancestrale. L'appropriation se fait par l'usage et l'occupation, ordinairement gérée de manière communautaire par les lignages ou les chefferies. La terre est un bien sacré, confié aux vivants par les ancêtres et ne peut être vendue comme une simple marchandise. Les grands royaumes exercent leur pouvoir sur des populations et des routes commerciales plutôt que sur des surfaces géographiques précises. Les capitales sont parfois mobiles, tamignage d'une conception fluide du pouvoir et de l'espace. Les zones de contact entre différents groupes, comme les savanes et les forêts, sont des lieux d'échange et de métissage, où les frontières constituent des zones de négociation permanente plutôt que des lignes de séparation. La maîtrise de l'eau et des points de salaison représente généralement un enjeu territorial plus essentiel que la possession de vastes étendues de terre.

Amérique précolombienne.
Dans les sociétés précolombiennes, la conception de l'espace varie considérablement, mais elle partage habituellement une forte dimension cosmologique. Pour les Aztèques, le monde est divisé en quatre quadrants orientés selon les points cardinaux, avec le centre sacré à Tenochtitlan (Mexico), lieu de rencontre des forces cosmiques. L'appropriation du territoire se fait par la conquête et l'établissement de tributs, créant un empire hégémonique plutôt qu'un État territorialement unifié. Les Mayas organisent leur espace en cités-États indépendantes, liées par des alliances et des échanges, avec une écriture et un calendrier qui ancrent le pouvoir royal dans le temps et l'espace sacrés. Dans les Andes, les Incas développent une conception duale et complémentaire de l'espace, structurée par le système des ceques, des lignes imaginaires qui rayonnent depuis le temple principal à Cuzco, relient les sanctuaires et organisent la société en communautés de parenté. L'État inca contrôle le territoire par un réseau routier exceptionnel et des entrepôts, imposant une redistribution des ressources et des déplacements de populations pour intégrer les régions conquises.

Océanie.
En Océanie, l'espace est indissociable de l'océan, qui est perçu comme un espace de connexion et de connaissance. Il n'est pas une barrière mais une route. Les Polynésiens développent une navigation hauturière sophistiquée, basée sur l'observation des étoiles, des courants et des oiseaux, qui leur permet de coloniser des îles dispersées sur un immense triangle océanique. Le territoire comprend la terre émergée, les lagons, les récifs et les zones de pêche, gérés par des droits coutumiers complexes. L'appropriation de la terre se fait par l'ancrage généalogique : un groupe affirme ses droits sur un territoire en traçant sa descendance jusqu'à un ancêtre fondateur qui a découvert ou nommé les lieux. Les chefferies hiérarchisent l'espace en fonction de la puissance sacrée des chefs, les terres les plus prestigieuses sont réservées aux lignées les plus élevées. En Mélanésie, les échanges cérémoniels créent des réseaux territoriaux trans-insulaires qui lient les communautés bien au-delà de leurs frontières physiques immédiates, faisant de l'espace un tissu vivant de relations et de circulations.

Renaissance et Temps modernes

La première division juridique de l'espace global : le système Tordesillas.
Après l'arrivée de Colomb dans les Antilles en 1492, l'Espagne et le Portugal ont immédiatement commencé à se battre pour la propriété des terres nouvellement découvertes. Sur la base d'une série d'édits émis par le pape Alexandre VI (Inter Caetera, etc.) qui accorde à l'Espagne des droits sur les terres nouvellement découvertes à l'ouest, les deux pays signèrent le 7 juin 1494 le traité de Tordesillas : celui-ci trace une ligne de démarcation nord-sud du pôle Nord à l'Antarctique à 370 lieues à l'ouest des îles du Cap-Vert : les terres nouvellement découvertes à l'est de la ligne appartenaient au Portugal, et l'ouest de la ligne appartenait à l'Espagne.

L'essence de ce traité était la pré-attribution d'un espace inconnu sous la forme d'une fiction juridique. Le Portugal obtenait ainsi le Brésil, tandis que l'Espagne obtenait la souveraineté de jure sur le reste des Amériques. Si le champ d'application du traité était initialement limité à la route de l'Atlantique, son expression "pôle à pôle" lui confère une efficacité spatiale globale. La France et la Grande-Bretagne ont été exclues de ce système, puis ont contesté cette division au XVIe siècle, ce qui a déclenché des guerres coloniales continues.

Du "droit de découverte" à " l'occupation effective". 
Le système Tordesillas était basé sur le principe du "droit de découverte" de l'ère de la découverte, qui reposait sur l'exploration et l'autorisation papale comme base des revendications territoriales. Cependant, avec l'expansion maritime de la France, de la Grande-Bretagne, des Pays-Bas et d'autres pays, il est devenu de plus en plus difficile de maintenir des revendications exclusives par simple "découverte". A partir du XVIIe siècle, "l'occupation effective" est progressivement devenue une norme fondamentale dans la pratique internationale : ce n'est qu'en établissant effectivement des institutions administratives, en stationnant des troupes, en organisant des colonies ou en menant un développement économique durable que des revendications territoriales efficaces peuvent être constituées.

Le modèle colonial au cours de cette période a également montré une différenciation significative. L'Espagne et le Portugal ont établi un système de contrôle administratif direct dans les Amériques avec la vice-royauté comme noyau, avec les mines d'argent de Potosi et les plantations de canne à sucre brésiliennes comme piliers économiques, et l'espace social était organisé par l'Église catholique. Le Royaume-Uni, la France et les Pays-Bas ont adopté davantage de modèles de sociétés à charte : la Compagnie néerlandaise des Indes orientales contrôlait les îles indonésiennes, la Compagnie britannique des Indes orientales a établi des comptoirs commerciaux en Inde et a progressivement étendu son pouvoir administratif, et la France a établi des colonies au Canada et dans les îles des Caraïbes. Cette différence reflète la diversité des logiques de possession territoriale : le modèle ibérique se concentre sur le contrôle administratif territorial, tandis que le modèle nord-ouest européen est plus enclin au contrôle stratégique des noeuds commerciaux, ce dernier évoluant progressivement vers une règle territoriale globale à la fin du XVIIIe siècle.

Le Traité de Westphalie : mythe et réalité (1648).
Le Traité de Westphalie, signé en 1648, est un double traité (négocié à Osnabruck entre l'empire d'Allemagne et la Suède, et à Munster entre la France, l'empire et les autres puissances), qui a mis fin à la guerre de Trente Ans et qui a longtemps été considéré comme la marque de naissance du "système d'État souverain". Cependant, des recherches critiques menées ces dernières années dans la communauté juridique internationale ont souligné que le "récit de la souveraineté" de la Westphalie est davantage un mythe construit après le XIXe siècle que le contenu réel du traité.

Les dispositions réelles du traité concernaient principalement trois aspects : les arrangements religieux (prenant 1624 comme année de référence pour déterminer la confession de chaque État, confirmant le principe de "la religion suit l'État" et accordant des droits religieux aux minorités), les transferts territoriaux (la France obtint Metz, Tours, Verdun et l'Alsace, et la Suède obtint les évêchés de Poméranie occidentale et de la mer Baltique) et les ajustements à la constitution impériale (ajout de sièges au huitième électeur, ajustement des procédures de vote du Parlement impérial). La clause dite de "souveraineté" , qui confirmait les droits issus de traités et le statut indépendant des monarques de divers États, a en fait réaffirmé ou affiné les privilèges existants des princes allemands depuis la fin du Moyen Âge.
Le cadre juridique et la hiérarchie féodale du Saint-Empire romain germanique ne se sont pas pour autant effondrés. L'empire lui-même n'a officiellement pris fin qu'avec la conquête de Napoléon en 1806. Par conséquent, la véritable signification du Traité de Westphalie réside dans la polycentricité de l'ordre spatial européen et l'institutionnalisation du pluralisme religieux, plutôt que dans la naissance soudaine du système d'État souverain moderne.

Révolution industrielle et réorganisation de l'espace mondial 

La révolution industrielle amorcée au milieu du XVIIIe siècle a fondamentalement modifié les conditions techniques et les mécanismes dynamiques permettant aux puissances européennes d'occuper des territoires. La guerre de Sept Ans, de 1756 à 1763, fut le premier conflit à l'échelle mondiale. Les champs de bataille s'étendaient sur l'Europe, l'Amérique du Nord, l'Inde et les Caraïbes. Cela a marqué l'entrée dans une nouvelle étape de la compétition coloniale dans le but de contrôler les noeuds stratégiques mondiaux. La France a perdu la majeure partie de son premier empire colonial après la guerre et la Grande-Bretagne a établi sa domination en Inde et en Amérique du Nord.

À la fin du XIXe siècle, l'industrialisation a fourni des moyens technologiques clés tels que les bateaux à vapeur, les mitrailleuses, les chemins de fer et les télégraphes pour l'expansion coloniale, ce qui a permis le contrôle militaire et l'intégration administrative de vastes zones intérieures. Le "nouvel impérialisme" entre les années 1880 et 1914 s'est développé à un rythme beaucoup plus rapide que n'importe quelle période précédente : en 1800, les puissances européennes contrôlaient environ un tiers de la surface terrestre mondiale, passant aux deux tiers en 1870 et atteignant 84 % en 1913. L'Afrique a été presque entièrement découpée par les puissances européennes en un peu plus de deux décennies. Ce processus a été entériné par la Conférence de Berlin de 1884-1885, qui a établi le principe de "l'occupation effective" comme norme d'arbitrage pour les revendications territoriales des grandes puissances d'Afrique.

La manière dont les colonies étaient organisées spatialement variait également selon les États et les régions métropolitaines. En Inde, les Britanniques ont principalement eu recours à la gouvernance indirecte, conservant l'autonomie des princes et des princes pour réduire les coûts administratifs; en Afrique, ils ont utilisé un gouvernement plus direct combiné à l'apartheid. La France a mené une politique d'assimilation dans le but d'intégrer les élites coloniales dans le système culturel français. Le système néerlandais de plantations forcées en Indonésie et le violent pillage belge au Congo représentent des formes extrêmes d'exploitation économique. Ces technologies de gouvernance spatiale différenciées constituaient la structure à plusieurs niveaux de l'ordre territorial mondial à la fin du XIXe siècle : un système d'États souverains qui opérait au sein de l'Europe, tandis que les empires coloniaux gouvernaient à l'extérieur avec des ordres spatiaux hiérarchiques fondés sur une idéologie raciste.

Le XXe siècle

Le système des mandats.
La Première Guerre mondiale a mis fin aux ordres spatiaux des empires ottoman, austro-hongrois et allemand. L'article 119 du traité de Versailles de 1919 stipulait que l'Allemagne " renonce, en faveur des Principales Puissances alliées et associées, à tous ses droits et titres sur ses possessions d'outre-mer"; ces territoires furent par la suite attribués à de grandes nations alliées pour être administrés dans le cadre du système des mandats de la Société des Nations (SDN).

La conception institutionnelle du système des mandats reflétait elle-même l'évolution de la logique régissant l'occupation de l'espace colonial : l'article 22 du Pacte de la Société des Nations classait les territoires sous mandat en trois catégories selon leur "stade de développement" : classe A (anciens territoires ottomans dont l'existence indépendante pouvait être provisoirement reconnue); classe B (territoires d'Afrique centrale administrés par la puissance mandataire); classe C (Sud-Ouest africain et îles du Pacifique Sud qui, en raison de leur faible densité de population ou de leur petite taille, pouvaient être administrés "comme faisant partie intégrante du territoire de la puissance mandataire). Il convient de noter que le pouvoir d'attribuer ces territoires sous mandat relevait en réalité du Conseil suprême des puissances alliées plutôt que de la Société des Nations elle-même.

Une lettre de 1921 adressée par le Conseil de la Société des Nations au département d'État américain précisait explicitement : "L'attribution des territoires sous mandat relève de la compétence du Conseil suprême, et non du Conseil de la Société des Nations. La Société n'est pas responsable de l'attribution de ces territoires, mais de leur administration". Cela implique qu'entre 1919 et 1945, la logique régissant la possession de l'espace colonial a évolué, passant de la "conquête et l'annexion" aux "mandat et administration"; toutefois, le pouvoir réel est demeuré entre les mains des puissances impériales victorieuses.

Décolonisation et diffusion mondiale de la souveraineté territoriale.
La Seconde Guerre mondiale a profondément ébranlé la légitimité des empires coloniaux. Lors de la création des Nations unies en 1945, la Charte de l'ONU a explicitement reconnu les principes de "l'égalité des droits et du droit des peuples à disposer d'eux-mêmes", et offer ainsi un cadre juridique à l'indépendance des colonies. La décolonisation a débuté en Asie : l'Inde a accédé à l'indépendance en 1947, un processus toutefois marqué par la partition entre l'Inde et le Pakistan et par des déplacements massifs de populations; en 1945, Hô Chi Minh a proclamé l'indépendance du Vietnam à Hanoï, mais le refus de la France de la reconnaître a déclenché la guerre d'Indochine (un conflit de neuf ans qui ne s'est achevé qu'après la bataille de Diên Biên Phu (1954), laquelle a contraint la France à signer les accords de Genève).

La décolonisation en Afrique a suivi. En 1960, dix-sept nations africaines ont accédé à l'indépendance en une seule année, une période connue sous le nom d'Année de l'Afrique. Les modalités de la décolonisation ont toutefois grandement varié : la Grande-Bretagne a généralement adopté un modèle de transfert progressif du pouvoir, tandis que la France a tenté de maintenir son contrôle sur ses colonies africaines dans le cadre de l'Union française, notamment par le biais de la loi-cadre Defferre de 1956. L'Algérie a constitué un cas à part : en tant que "province française" comptant une importante population de colons européens, elle a connu une guerre d'indépendance qui s'est s'étendue de 1954 à 1962; ce conflit a fait plus d'un million de morts et a fini par aboutir aux accords d'Évian, qui ont reconnu l'indépendance de l'Algérie et provoqué l'exode de près d'un million de colons "pieds-noirs".

Les héritages spatiaux de la décolonisation sont loin d'être résolus. Le différend opposant l'Inde au Pakistan au sujet du Cachemire remonte à la partition de 1947; une ligne de cessez-le-feu établie en 1949 a scindé la région en deux. Depuis lors, la région a connu de multiples conflits (notamment les guerres de 1965 et 1971,qui ont conduit à l'indépendance du Bangladesh, et le conflit de Kargil en 1999) et demeure l'une des frontières les plus militarisées au monde. La question palestinienne trouve son origine dans la fin du mandat britannique et la résolution de l'ONU de 1947 sur le partage de la Palestine : Israël a été créé en 1948 et la première guerre israélo-arabe a entraîné le déplacement d'environ 700 000 Palestiniens; lors de la guerre de 1967, Israël a occupé l'ensemble des territoires restants du mandat, y compris Jérusalem-Est, mais le principe "la terre contre la paix", consacré par la résolution 242 du Conseil de sécurité de l'ONU, n'a toujours pas été mis en oeuvre.

Océans et régions polaires : la juridicisation des biens communs mondiaux.
Alors que les différends territoriaux terrestres s'institutionnalisaient dans le cadre de l'État-nation, les océans et l'espace extra-atmosphérique sont apparus comme de nouvelles frontières pour les revendications territoriales. L'évolution du droit de la mer en est une parfaite illustration. Traditionnellement, l'étendue des eaux territoriales reposait sur la règle de la "portée du canon" (ou "règle du coup de canon") du XVIIIe siècle, soit trois milles marins; toutefois, à partir du milieu du XXe siècle, des nations d'Amérique latine et d'Afrique ont commencé à revendiquer une juridiction s'étendant jusqu'à 12, voire 200 milles marins, afin de protéger leurs ressources halieutiques. Après près d'une décennie de négociations, la Convention des Nations unies sur le droit de la mer (CNUDM) de 1982 a été signée à Montego Bay (Jamaïque), établissant des régimes juridiques pour une mer territoriale de 12 milles marins, une zone économique exclusive (ZEE) de 200 milles marins et le plateau continental. Les États côtiers jouissent de droits souverains sur les ressources vivantes et non vivantes au sein de leur ZEE, tandis que les autres nations conservent des libertés de navigation et de survol. La Convention a également institué l'Autorité internationale des fonds marins pour gérer les ressources minérales de "la Zone" (les fonds marins situés au-delà des juridictions nationales), empêchant ainsi les pays développés de s'approprier unilatéralement les ressources des grands fonds.

L'Antarctique, a suivi une voie opposée. Le traité sur l'Antarctique a été signé à Washington en 1959; Sa disposition centrale est la clause de "gel de la souveraineté" qui figure à l'article IV; elle stipule que, tant que le traité est en vigueur, aucune activité ne peut servir de fondement pour affirmer, étayer ou contester des revendications de souveraineté territoriale, et qu'aucune nouvelle revendication ne peut être formulée. Les revendications territoriales de sept pays (Argentine, Australie, Chili, France, Norvège, Nouvelle-Zélande et Royaume-Uni) ont été "gelées" plutôt qu'annulées, ce qui a donné naissance à un modèle de gouvernance unique caractérisé par un "désaccord consenti". Le Protocole de Madrid de 1991 a défini plus précisément l'Antarctique comme une "réserve naturelle consacrée à la paix et à la science", interdisant l'extraction de ressources minérales jusqu'en 2048.

La logique qui régit l'espace extra-atmosphérique est similaire à celle qui s'applique à l'Antarctique. Le Traité sur l'espace extra-atmosphérique de 1967 a vu le jour dans le contexte de la Guerre froide; il interdisait le déploiement d'armes nucléaires et d'armes de destruction massive en orbite terrestre, sur des corps célestes ou dans l'espace, et stipulait que l'espace extra-atmosphérique "ne peut faire l'objet d'appropriation nationale par proclamation de souveraineté, ni par voie d'utilisation ou d'occupation, ni par tout autre moyen". Toutefois, les limites du traité sont apparues au fil des décennies : il ne couvrait ni les armes conventionnelles ni les armes antisatellites, sa force contraignante à l'égard des acteurs privés était limitée et la militarisation de l'espace n'a jamais réellement cessé.

Epoque contemporaine

Logiques territoriales d'après-Guerre froide : ressources, identité et droit.
La fin de la Guerre froide a déclenché des différends territoriaux dans certaines régions auparavant contenues par l'ordre bipolaire. Le conflit entre l'Arménie et l'Azerbaïdjan au sujet du Haut-Karabakh en est un exemple frappant : cette région avait été attribuée à l'Azerbaïdjan à l'époque soviétique, alors qu'elle était majoritairement peuplée d'Arméniens. Après l'effondrement de l'Union soviétique en 1991, le Haut-Karabakh a cherché à obtenir son indépendance, ce qui a déclenché une guerre qui a duré de 1991 à 1994. Bien qu'un cessez-le-feu ait été conclu, le conflit a repris en 2016 et en 2020; en 2023, l'Azerbaïdjan a repris le contrôle de la région par une action militaire, qui a provoqué l'exode d'une grande partie de la population d'origine arménienne.

L'Arctique, pour sa part, présente une interaction complexe entre logique fondée sur les ressources et logique juridique. La Convention des Nations Unies sur le droit de la mer (CNUDM) offre aux États côtiers de l'Arctique un cadre juridique leur permettant de revendiquer une extension de leur plateau continental (jusqu'à un maximum de 350 milles marins); la Russie, le Canada et le Danemark (via le Groenland) ont déposé (ou s'apprêtent à le faire) des revendications qui concernent les dorsales de Lomonossov et de Mendeleïev, et visent les ressources potentielles en pétrole et en gaz autour du pôle Nord. La Russie possède 53 % du littoral arctique, et ses revendications concernant sa zone économique exclusive (ZEE) et son plateau continental englobent environ 60 % des réserves de gaz naturel de la région. 

Parallèlement, les différends relatifs à la liberté de navigation (comme la position du Canada considérant le passage du Nord-Ouest comme relevant de ses"eaux intérieures") ne se sont pas encore envenimés dans la pratique, en raison du très faible volume de trafic maritime commercial. Quant à l'archipel du Svalbard, il conserve le régime singulier établi par le traité de Paris de 1920 : la Norvège y exerce une "souveraineté pleine et entière", mais les ressortissants de tous les États signataires jouissent de droits égaux d'accès et d'exploitation des ressources; l'archipel est démilitarisé et exclu du territoire douanier norvégien.

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