|
|
| . |
|
||||||
|
|
| On
donne le nom de Trente Glorieuses à la période allant approximativement
de 1945 à 1975, marquée par une croissance économique exceptionnelle,
une modernisation accélérée et des transformations sociales profondes,
principalement en Europe occidentale, en
Amérique
du Nord et au Japon. Des dynamiques similaires
ont pu aussi s'observer, à des degrés divers, dans d'autres régions
du monde. Cette expression, popularisée par l'économiste Jean Fourastié
dans son ouvrage Les Trente Glorieuses ou la révolution invisible de
1946 à 1975 (1979), évoque trente années de prospérité inédite
après les ravages de la Seconde
Guerre mondiale, une prospérité dont les fondements reposent sur
un ensemble de facteurs économiques, politiques, technologiques et géopolitiques
convergents.
Au lendemain de la guerre, les économies européennes et japonaises étaient en ruines : villes détruites, infrastructures dévastées, populations affamées, industries paralysées. Pourtant, dès les années 1947-1948, les signes d'un redressement spectaculaire apparaissent. Le plan Marshall, lancé par les États-Unis en 1948, joue un rôle déterminant dans la relance européenne : près de 13 milliards de dollars (environ 150 milliards actuels) sont injectés dans seize pays d'Europe occidentale pour financer la reconstruction des infrastructures, la modernisation des équipements industriels, et l'achat de biens essentiels. Ce soutien financier s'inscrit dans une stratégie géopolitique plus large de la guerre froide : stabiliser les démocraties occidentales face à l'expansion soviétique, endiguer les poussées communistes (notamment en France et en Italie), et créer un bloc économique solide autour des États-Unis. Parallèlement, un nouvel ordre économique international se met en place à Bretton Woods en 1944, avec la création du Fonds monétaire international (FMI) et de la Banque mondiale, et l'établissement d'un système de changes fixes ancré sur le dollar, lui-même convertible en or. Ce cadre institutionnel favorise la stabilité des échanges et des investissements, tandis que l'Accord général sur les tarifs douaniers et le commerce (GATT), en réduisant les barrières protectionnistes, stimule la libéralisation progressive du commerce mondial. En Europe, la coopération économique progresse rapidement : la CECA (1951), puis la CEE (1957) posent les bases d'un marché commun qui facilite la spécialisation, la concurrence et la croissance intra-européenne. Les Trente Glorieuses s'appuient sur une révolution technologique en profondeur. L'automatisation, la standardisation et le taylorisme s'étendent bien au-delà des États-Unis, notamment dans l'industrie automobile (Fordisme généralisé), la sidérurgie, la chimie ou l'électroménager. Les gains de productivité sont spectaculaires : en France, par exemple, la productivité horaire du travail industriel progresse de près de 6 % par an en moyenne entre 1950 et 1973. L'énergie bon marché - le pétrole, dont le prix stagne en termes réels sur toute la période grâce à l'abondance des gisements du Moyen-Orient et à la domination des « Sept Soeurs » (grandes compagnies pétrolières) - devient le moteur de la croissance et de la motorisation massive. Cette expansion économique se traduit par une élévation sans précédent du niveau de vie. Le pouvoir d'achat des classes moyennes et ouvrières s'accroît fortement, porté par la hausse des salaires, la réduction du temps de travail (passage aux 40 heures, congés payés étendus), et une politique fiscale redistributive. En France, le salaire ouvrier augmente de près de 300 % entre 1945 et 1975. L'accès à la consommation de masse se généralise : réfrigérateur, téléviseur, machine à laver, puis automobile deviennent des biens courants dans les foyers. Le taux d'équipement des ménages en biens durables explose. En 1975, plus de 60 % des ménages français possèdent une voiture, contre moins de 10 % en 1950. Ces changements matériels s'accompagnent d'une profonde transformation des structures sociales. L'exode rural s'accélère : en France, la part de la population active agricole passe de 36 % en 1946 à moins de 10 % en 1975. Les paysans migrent vers les villes, attirés par les emplois industriels mieux rémunérés et les promesses de modernité. Les villes s'étendent, souvent de façon anarchique, avec la construction de grands ensembles ( les fameux « HLM ») destinés à loger la main-d'oeuvre ouvrière et les classes moyennes émergentes. Naît une société urbaine, salariale, individualisée, où les repères traditionnels (religion, famille élargie, communauté villageoise) perdent progressivement leur emprise. La classe ouvrière, bien que toujours nombreuse, voit son poids relatif diminuer à mesure que les services se développent. Une « nouvelle classe moyenne » (cadres, techniciens, fonctionnaires, enseignants) apparaît, dont le statut repose sur les diplômes et les compétences plutôt que sur la propriété foncière ou industrielle. Cette tertiarisation de l'économie transforme les rapports au travail : le salariat devient la norme absolue, avec un attachement croissant à la sécurité de l'emploi, au statut, et à la protection sociale. Or, justement, l'État-providence se déploie massivement durant ces trois décennies. Sous l'influence keynésienne, les gouvernements adoptent une politique active de relance, de régulation et de redistribution. En France, la Sécurité sociale, créée en 1945, s'étend progressivement à l'ensemble de la population. En Allemagne, le Sozialmarktwirtschaft (économie sociale de marché) allie libre concurrence et protections sociales. En Suède, le modèle social-démocrate atteint son apogée avec un filet de sécurité quasi universel. Aux États-Unis, le New Deal s'approfondit avec les programmes de Lyndon Johnson dans les années 1960 (Great Society), même si le système américain reste moins intégré que les modèles européens. Partout, la couverture santé, les retraites, les allocations familiales, l'éducation gratuite et obligatoire jusqu'à 16 ans (voire plus) deviennent des acquis sociaux largement partagés. L'éducation, justement, connaît une démocratisation sans précédent. Les années 1960 voient l'explosion des effectifs scolaires et universitaires. En France, la loi Debré (1959) puis les réformes de l'enseignement supérieur (notamment après Mai 68) accroissent considérablement l'accès aux études. Le nombre d'étudiants triple entre 1960 et 1970. Cette « massification scolaire » forme une main-d'oeuvre qualifiée adaptée aux besoins de l'économie moderne, mais elle crée aussi des attentes nouvelles, des frustrations, notamment chez les jeunes diplômés confrontés à des débouchés limités, et alimente les contestations sociales de la fin des années 1960. Sous la surface du progrès matériel, des tensions montent. Le féminisme de deuxième vague émerge à la fin des années 1960. Il dénonce les inégalités persistantes malgré l'entrée massive des femmes sur le marché du travail (mais souvent dans des emplois précaires ou sous-qualifiés). Le mouvement pour les droits civiques aux États-Unis (1955-1968), les luttes anticoloniales (guerre d'Algérie, indépendances africaines et asiatiques), les révoltes étudiantes (Mai 68 en France, Prague 1968, mouvements aux États-Unis contre la guerre du Vietnam) témoignent d'un malaise face à l'autoritarisme, aux hiérarchies rigides, à la technocratie et à l'aliénation consumériste. La jeunesse, désormais plus instruite, plus urbaine, plus médiatisée, réclame, au-delà du confort matériel, davantage de liberté, de participation, de sens. Sur le plan international, les Trente Glorieuses coïncident avec la décolonisation : entre 1945 et 1975, plus de 70 pays accèdent à l'indépendance. Mais cette libération politique ne s'accompagne pas toujours d'une indépendance économique. Beaucoup de nouveaux États restent dépendants des anciennes métropoles, intégrés dans des circuits d'échange inégaux, confrontés à la dette et aux contraintes du système monétaire international. La notion de « développement » devient centrale, portée par l'ONU et des institutions comme la Banque mondiale, mais les résultats sont mitigés : la Corée du Sud, Taïwan, Singapour ou Hong Kong - ceux qu'on va appeler les « dragons asiatiques » - amorcent une industrialisation rapide dès les années 1960, tandis que nombre de pays d'Afrique subsaharienne ou d'Amérique latine peinent à sortir de la dépendance agricole ou minière. Les limites du modèle productiviste apparaissent aussi clairement à partir du milieu des années 1970. La croissance ralentit, l'inflation s'accélère, le chômage réapparaît (notamment chez les jeunes et les femmes), et les déséquilibres environnementaux deviennent visibles : pollution de l'air et de l'eau, dégradation des sols, nuisances industrielles. Le Club de Rome publie en 1972 Les limites à la croissance, qui alerte sur les limites physiques de la planète. Le choc pétrolier de 1973, provoqué par l'embargo des pays arabes après la guerre du Kippour, met brutalement fin à l'ère du pétrole bon marché, et révèlant la vulnérabilité du modèle énergétique et économique des sociétés industrialisées. La stagflation ( = stagnation + inflation) s'installe, minant la crédibilité des politiques keynésiennes. Le consensus sur l'État-providence se fissure, ouvrant la voie aux politiques néolibérales des années 1980. Les Trente Glorieuses restent ainsi une parenthèse historique singulière : une combinaison rare de paix relative (du moins dans l'hémisphère Nord), de progrès techniques, de volonté politique et de conditions géopolitiques favorables. Elles ont façonné le monde contemporain (villes, transports, consommation, systèmes de protection sociale, structures familiales) mais ont aussi semé les graines de leurs propres contradictions : inégalités persistantes, crise écologique, crise de sens, mondialisation inégale. Si bien qu'aujourd'hui, elles demeurent une référence, tantôt idéalisée comme un âge d'or, tantôt critiquée comme une période d'aveuglement technocratique. Mais leur histoire est toujours incontournable pour comprendre les défis du présent. |
| . |
|
|
|
||||||||
|