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L'habitude
(du latin habere, posséder) est le pouvoir que nous avons de reproduire,
sans réflexion et sans le vouloir, certains
faits que nous avons produits plusieurs fois. L'habitude supprime l'effort;
elle est affranchie de toute gêne; de là son nom. Ce que l'instinct nous
a fait faire primitivement, nous le faisons ensuite par habitude, et cette
loi s'étend aux actes qui ont été d'abord volontaires; la réitération
les rend habituels, et développe en nous la même facilité et la même
inclination : elle devient une seconde nature. Soit que l'habitude succède
à l'instinct ou à la volonté,
elle produit les effets les plus remarquables. Au point de vue physique,
elle facilite nos mouvements, donne de l'adresse à la main, de la justesse
au coup d'oeil, et nous aide à exprimer nos pensées
par le geste, les sons et l'écriture. Elle agit de même sur nos facultés
: un de ses premiers effets est de diminuer notre sensibilité
physique, car une foule de sensations dont
nous n'avons plus conscience ont d'abord été
pour nous une source de plaisir ou de douleur; il en est d'autres, au contraire,
qui exigent le concours de la volonté et de l'intelligence,
et que l'habitude rend plus vives, plus délicates, telles que les sensations
de l'ouïe, de la vue et du tact. L'intelligence ne doit pas moins à l'habitude;
ses facultés et ses opérations gagnent à un exercice suivi.
Ainsi, quelle facilité
ne donne-t-elle pas pour reproduire la pensée au moyen de tant de signes
conventionnels? C'est au point de vue moral et sur la volonté que l'habitude
a le plus d'importance. L'éducation, qui développe les facultés physiques,
intellectuelles et morales en vue de la pratique du bien, n'est que l'ensemble
et le résultat des habitudes qu'il a contractées dans sa jeunesse et
même dans son enfance. Bonnes, elles l'élèvent à ses yeux et dans l'estime
des autres; mauvaises, elles le dégradent et l'avilissent, et prennent
sur lui un empire que sa volonté est souvent impuissante à détruire.
Les effets de l'habitude se montrent aussi chez les animaux, dont plusieurs
sont susceptibles d'une espèce d'éducation. On remarque même quelque
chose de que l'on a parfois dit semblable dans certaines plantes, qui s'acclimatent
et s'habituent à un nouveau sol. (R.).-
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Les lois
de l'habitude. Effet opposé de la répétition
sur les sensations
et sur les perceptions
« Toutes nos
impressions, de quelque nature qu'elles soient, s'affaiblissent graduellement
lorsqu'elles sont continuées pendant un certain temps ou fréquemment
répétées; il n'y a d'exception à faire que pour les cas où la cause
d'impression va jusqu'à léser ou détruire l'organe.
Cette observation
est bien générale, bien commune; elle se confirme par notre expérience
de tous les jours et de tous les instants; cependant elle renferme une
circonstance particulière qui ne paraît pas avoir été assez remarquée,
quoiqu'elle soit également facile à apercevoir; c'est que, parmi ces
impressions répétées qui vont en s'affaiblissant, les unes s'obscurcissent
toujours davantage et tendent à s'évanouir tout à fait, tandis que les
autres, en devenant plus indifférentes, non seulement conservent toute
leur clarté, mais encore acquièrent souvent plus de distinction. Ce fait
seul, qui est hors de toute contestation, suffirait sans doute pour déceler
une différence essentielle dans le caractère des sensations qui s'altèrent
et s'effacent, et des perceptions qui s'éclaircissent, quand nous ne connaîtrions
pas d'ailleurs cette différence.
Si je suis longtemps
exposé au même degré de température, si je sens fréquemment la même
odeur, la mêôme saveur, je finirai par ne plus rien sentir du tout, et
quoique la cause subsiste toujours également au dehors, elle sera pour
moi comme n'existant pas.
La résistance, les
degrés de lumière, les couleurs, les sons, s'affaiblissent bien aussi
par leur répétition ou leur continuité; mais il arrive souvent que moins
nous les sentons, mieux nous les percevons. On ne saurait donc rapporter
ces deux classes d'impressions à une seule et même facilité; car il
faudrait supposer que cette faculté unique peut devenir tout à la fois
plus
inerte et plus active
par la la même habitude.
Si toutes les facultés
étaient réduites à la sensation et à ses divers modes, l'habitude exercerait
donc sur elles la plus funeste influence. Hors des besoins naturels, et
dans tous les intervalles qui sépareraient leurs paroxysmes, l'être sensitif,
ne recevant plus des impressions accoutumées cette action stimulante qui
fait la vie, demeurerait affaissé dans un état de sommeil ou d'engourdissement;
tout exercice deviendrait pour lui principe d'altération et, pour ainsi
dire, de mort; au sein de modifications toujours variables, qui finiraient,
loin de lui et disparaîtraient sans retour, où seraient, je ne dis pas
les occasions et les moyens de perfectibilité, mais même la chaîne commune
qui unirait les diverses périodes, les divers instants de sa passive existence?
C'est à l'habitude que nous devons la facilité, la précision et la rapidité
extrêmes de tous nos mouvements et opérations volontaires; mais c'est
elle aussi qui nous en cache la nature, le nombre : elle nous cache la
part qu'elle y prend, précisément parce qu'elle y domine au plus haut
degré. »
(Maine
de Biran, Fondements de la Psychologie).
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L'habitude chez
David Hume.
Chez David
Hume, le terme d'habitude (custom ou habit) est un principe
descriptif du fonctionnement de l'esprit humain. Elle joue un rôle fondamental
dans l'explication de la connaissance,
en particulier de l'induction. Hume observe que nous passons constamment
de l'expérience passée à des attentes concernant
l'avenir, par exemple lorsque nous croyons que le Soleil se lèvera demain
ou que le feu brûle. Or, cette transition ne peut pas être justifiée
par la raison démonstrative, car il n'y
a pas de contradiction logique à supposer que les lois de la nature changent.
C'est ici que l'habitude
intervient : elle est le mécanisme psychologique par lequel la répétition
de conjonctions constantes (par exemple, voir que le feu est toujours accompagné
de chaleur) produit une attente. L'esprit, habitué à observer certaines
régularités, en vient à anticiper leur répétition. Cette anticipation
n'est pas le fruit d'un raisonnement, mais
d'une inclination naturelle de l'imagination.
L'habitude est donc un principe non rationnel, mais indispensable, qui
fonde de facto notre confiance dans la régularité du monde.
L'habitude explique
comment des croyances se forment sans justification
rationnelle ultime. Elle est à la base de ce que Hume appelle la croyance,
entendue comme une vivacité particulière des idées produite par l'expérience
répétée. Ainsi, croire qu'un événement va se produire, c'est avoir
une idée plus vive et plus stable, issue de l'habitude. Cette conception
s'inscrit dans une critique radicale des prétentions de la raison
: ce que nous prenons pour des connaissances nécessaires repose en réalité
sur des mécanismes psychologiques contingents.
L'habitude, chez
Hume, a une portée dans la vie pratique et morale. Elle explique la formation
de nos inclinations, de nos préférences et même de certaines normes
sociales.
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En
bibliothèque - Reid, Essais sur
les facultés actives, Essai 3, ch. III; Dugald-Stewart,
Philosophie de, l'esprit humain, t. Ier, ch. II; Maine
de Biran, Influence de l'habitude sur la faculté de penser,
in-8°, Paris, an XI; De l'habitude, thèse de M. Ravaisson, in-8°,
Paris, 1838; Hahn, De consuetudine, Leyde, 1701, in-4°; Wetzel,
De
consuetudine circa rerum non naturalium usu, Bâle, 1730, in-4°; Jung,
De consuetudinis effcaciâ generali in actibus vitalibus, Halle,
1705, in-4°; Jungnickel, De Consuetudine altera natura, in-4°,
Wittemberg, 1787; de Cardaillac, Études de philosophie, section
3, ch. IV et V; Dutrochet, Théorie de l'habitude, Paris, 1810,
in-8°. |
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