|
|
| . |
|
||||||
|
Arts et usages |
| Le
bois
constitue, avec la pierre et la terre, l'une des matières premières les
plus anciennement et universellement mobilisées par les sociétés
humaines; il occupe une place paradoxale dans l'historiographie, omniprésent
dans les sources mais longtemps traité comme un donné mineur de l'histoire
économique et technique. L'histoire environnementale fait du bois la clé
de voûte des économies préindustrielles et propose de relire l'histoire
des sociétés comme un "âge du bois" prolongé, antérieur et concurrent
de l'âge du fer et de l'âge de la pierre.
Le bois est une matière première renouvelable mais contrainte : sa production obéit à des temps longs (décennies pour un taillis, siècle pour une chênaie de marine), ce qui en fait le premier objet d'une réflexion sur la soutenabilité, formalisée dès 1713 par Hans Carl von Carlowitz (Sylvicultura oeconomica) avec le concept de Nachhaltigkeit. Trois dimensions structurent le sujet : la production (sylviculture, droit forestier, travail sylvicole), la transformation (sciage, fendage, carbonisation, distillation) et les usages (énergie, construction, navigation, arts, symboles). Arts du bois.
Mobilier.
Boiseries des stalles de la cathédrale de Saint-Bertrand de Comminges (Haute-Garonne). Chez les Romains A partir du XIe
siècle, le bois ne fut plus guère employé, dans les édifices publics,
que pour couvrir les voûtes et recevoir la
tuile ou le plomb, et, dans les habitations, que pour les planchers et
les combles.
Toutefois, les maisons en bois reparurent au XVe
siècle, surtout dans le Nord de la France
Les boiseries des stalles de la basilique de Saint-Denis. © Photo : Serge Jodra, 2011. Ce sont les XVe et XVIe siècles qui ont laissé le plus de boiseries remarquables. Nous citerons les portes de l'église St-Maclou de Rouen, les stalles de la cathédrale d'Amiens et de Saint-Bertrand de Comminges, les boiseries du château d'Anet et de l'église d'Orbais. On voit à Paris, au musée des Thermes et de l'hôtel de Cluny, plusieurs beaux meubles anciens en boiserie sculptée. Au XVIIIe siècle, les sculpteurs Blanet et Lestocart acquirent une certaine renommée. De tout temps, les
peintres ont employé des panneaux de bois pour y mettre des peintures
: la couleur y conserve, beaucoup mieux que sur la toile, son poli, sa
transparence, la franchise et la beauté de ses tons. Le bois dont on se
servait dans l'Antiquité Le bois comme
source d'énergie.
Avec l'apparition de l'agriculture puis de la métallurgie, le bois change de statut : il n'est plus seulement du combustible domestique, il devient la machine énergétique des civilisations. Fondre du cuivre, puis du fer, exige des températures que seul le charbon de bois, du bois carbonisé à l'abri de l'air, technique maîtrisée dès l'Antiquité, peut atteindre en quantité. Les forêts du pourtour méditerranéen portent la trace de cette appetite : la Grèce archaïque, puis Rome, déboisent massivement pour les forges, les fours à chaux, les bains publics chauffés par hypocauste, et les innombrables boulangeries urbaines. Les auteurs latins s'inquiètent déjà de la rarefaction du bois autour des grandes villes, et l'Empire doit organiser de véritables filières d'approvisionnement fluvial. La Chine ancienne connaît le même mouvement : la fonte du fer y consomme des forêts entières dès les Royaumes combattants, ce qui la pousse d'ailleurs à utiliser le charbon de terre dès le Moyen Âge. Un même motif se répète ainsi partout : chaque concentration urbaine ou industrielle crée autour d'elle un "désert de bois", le rayon de collecte s'étendant sans cesse davantage à mesure que les forêts proches s'épuisent. La pénurie de bois est l'une des grandes angoisses énergétiques des sociétés préindustrielles. Le Moyen Âge européen approfondit cette dépendance. Le bois chauffe les châteaux et les chaumières, mais surtout, il travaille : il alimente les forges des villages, les fours des verriers (grands dévoreurs), les tuileries, les salines, les brasseries. Il fournit aussi la potasse, matériau stratégique. La sidérurgie entière repose sur le charbon de bois, ce qui lie l'industrie du fer à la forêt : en Angleterre, on estime qu'au tournant du XVIIe siècle la production de fer exigeait des surfaces boisées considérables, et l'effet de ces pressions cumulées commence à se faire sentir. C'est précisément dans ce contexte d'épuisement relatif que se joue l'un des tournants majeurs de l'histoire énergétique mondiale : l'Angleterre, face à la rarefaction du bois et à la montée des prix, se convertit au charbon fossile, avec réticence d'abord (on se plaint de sa fumée âcre dès Élisabeth Ire), puis massivement. Vers les années 1660-1670, l'approvisionnement en charbon dépasse celui du bois de feu en Angleterre, première grande économie du monde à basculer dans les énergies fossiles. Mais cette bascule anglaise est précoce, presque une anomalie. À l'échelle du globe, en 1800, à la veille de la révolution industrielle, environ 97 % de l'énergie commercialisée consommée par l'humanité provient encore de la biomasse, essentiellement du bois, contre 3 % pour le charbon. La vapeur, le chemin de fer, le haut fourneau au coke transforment ensuite la donne, mais lentement : jusqu'au milieu du XIXe siècle, la combustion de la biomasse traditionnelle (bois, déchets de récolte, charbon de bois) demeure la principale source d'énergie de la planète. Le charbon ne l'emporte que vers 1900, et encore par partage : au tournant du XXe siècle, la moitié de l'énergie mondiale vient du charbon, l'autre moitié encore de la biomasse. Aux États-Unis, pourtant à l'avant-garde industrielle, le charbon ne dépasse le bois de feu que dans les années 1880. La raison de cette longévité est simple : contrairement au charbon, le bois se renouvelle, se ramasse gratuitement, se transporte sur des chemins sans rails, et son énergie est accessible à quiconque possède une hache, mais il faut deux à six fois moins de charbon que de bois pour une même chaleur, et l'avantage de densité finit par l'emporter partout où le réseau ferroviaire et minier permet d'acheminer la roche noire. Le XXe siècle donne alors l'illusion du triomphe fossile : pétrole, gaz, nucléaire, hydroélectricité repoussent le bois hors des bilans des pays industrialisés. Mais l'histoire n'est pas une succession de remplacements nets, et l'historien Jean-Baptiste Fressoz a montré que le charbon et le pétrole n'ont jamais vraiment remplacé le bois : ils se sont ajoutés à lui, tandis que la consommation mondiale de bois-énergie continuait de croître en volume absolu. La preuve en est dans les chiffres contemporains : sur les quelque 3,7 milliards de mètres cubes de bois prélevés chaque année dans le monde, près de 1,87 milliard servent encore de combustible, soit environ la moitié de toutes les récoltes forestières de la planète. La biomasse, bois en tête, représente encore de l'ordre de 9 % de la consommation intérieure d'énergie primaire mondiale. Cette persistance a deux visages, et l'histoire récente du bois-énergie les juxtapose brutalement. D'un côté, il y a le bois « traditionnel » des foyers du Sud : braise des cuisinières d'Afrique subsaharienne, charbon de bois des mégapoles brésiliennes ou indonésiennes, bois de feu des campagnes d'Asie du Sud, une énergie souvent gratuite mais pénible à collecter, source de déforestation locale, de fumées toxiques dans les habitations et de millions de morts prématurées, qui continue d'accompagner la croissance démographique là où les énergies modernes restent inaccessibles. De l'autre, il y a le bois moderne des pays industrialisés, reconverti en énergie de pointe : granulés compressés pour les chaudières automatisées, plaquettes forestières alimentant des réseaux de chaleur urbains, cogénération électrique en Scandinavie et en Europe centrale, combustion de liqueur noire dans les papeteries. La production mondiale de granulés de bois, quasi marginale au début des années 2000, atteignait déjà environ 24 millions de tonnes en 2014, à plus de 60 % fabriquées en Europe. Le bois, hier symbole d'archaïsme énergétique, est ainsi revenu au XXIe siècle dans les politiques climatiques comme énergie dite renouvelable et faiblement émettrice de carbone, au prix de vives controverses scientifiques sur le bilan réel de la combustion de la biomasse forestière, certaines estimations lui contestant tout avantage face au charbon. L'histoire du bois-énergie dessine ainsi une courbe singulière : non pas un déclin linéaire, mais une longue domination millénaire, un recul relatif brusque sur un siècle, et une requalification récente. Le feu de bois qui chauffait le campement des chasseurs du Paléolithique n'a jamais été éteint : il brûle aujourd'hui dans les chaudières à granulés des maisons passives comme dans les foyers d'argile de villages sahéliens, ce qui fait du bois, sans doute jusqu'au dernier siècle, la source d'énergie la plus longtemps, la plus universellement et la plus inégalement partagée de l'histoire humaine. Les constructions
en bois.
La
construction des bâtiments.
Les charpentiers japonais, influencés par les apports chinois à partir du VIe siècle, développent quant à eux un système de construction à cadre où des piliers continus, posés sur des blocs de pierre et reliés par des poutres entaillées, supportent une lourde toiture tout en offrant une remarquable résistance aux séismes grâce à la ductilité des assemblages. Cette charpente japonaise, dont les temples de Nara et de Kyoto constituent les témoignages les plus éloquents, repose sur une philosophie constructive où le bois n'est pas un simple substitut de la pierre mais un matériau pensé pour travailler, se déformer et se régénérer, comme en témoigne la reconstruction rituelle périodique de certains sanctuaires. En Europe, la charpente médiévale atteint un degré de sophistication technique qui force l'admiration : les couvreurs des cathédrales gothiques du Bassin parisien utilisent massivement des chênes de moins de soixante ans, au fût élancé et sans noeuds, issus de taillis dense où la concurrence entre les tiges a produit des bois longs, flexibles et résistants à la flexion, parfaitement adaptés à l'équarrissage à la hache et à la mise en œuvre sur des portées considérables. La charpente de Notre-Dame de Paris, comme celles de Bourges ou de Rouen, ne mobilise ainsi que quelques hectares de taillis pour un millier d'arbres, ce qui relativise l'idée d'un déboisement massif lié aux chantiers cathédraux et témoigne au contraire d'une sylviculture du taillis de chêne remarquablement performante, capable de produire en quantité un bois d'oeuvre standardisé. À partir du XIIIe siècle, les charpentiers européens introduisent la panne faîtière et généralisent le contreventement des fermes, tandis que les techniques de pans de bois, où une ossature de poteaux et de sablières supporte un remplissage de torchis, de brique ou de plâtre, se diffusent dans toute l'Europe de l'Ouest et perdurent jusqu'au XVIIe siècle en France, en Allemagne et en Angleterre. Ce mode constructif, qui autorise des encorbellements et des façades richement sculptées, connaît un déclin progressif à partir du XVIIe siècle, non pas tant à cause d'une prétendue pénurie de bois (encore que la pression sur les ressources se fasse sentir dans certaines régions) que sous l'effet de modes architecturales nouvelles, de la diffusion de la brique et de la pierre, et surtout de la hantise du feu, dont les grands incendies urbains font craindre la propagation. Pourtant, le bois ne disparaît jamais complètement de la construction européenne : il demeure le matériau des charpentes de comble, des planchers, des escaliers et des menuiseries, et il migre vers les Amériques avec les colons, où les colons allemands de Pennsylvanie perpétuent la maison en rondins équarris et les colons anglais de Nouvelle-Angleterre la maison à ossature de bois avec remplissage de torchis ou de brique. Les autochtones d'Amérique du Nord avaient eux-mêmes développé des traditions constructives sophistiquées, des maisons longues iroquoiennes aux habitations en planches de cèdre de la côte nord-ouest, en passant par les hogans navajos à ossature de bois et couverture de terre. L'industrialisation et la modernité n'effacent pas le bois de la construction, elles le transforment en profondeur. Le XIXe siècle voit l'émergence de matériaux d'ingénierie qui prolongent et démultiplient les usages constructifs du bois : le contreplaqué, le lamellé-collé et les panneaux de particules permettent de valoriser des essences de moindre qualité et des sous-produits de scierie, tandis que les résines synthétiques, employées pour le collage à partir des années 1930, ouvrent la voie à des structures de grande portée et à des systèmes constructifs rationalisés. Dans le même temps, la réglementation incendie, née des grandes catastrophes urbaines, confine progressivement le bois à certains usages dans les centres-villes, mais elle est contournée par le développement de traitements ignifuges et par la persistance de traditions constructives régionales, notamment en Europe du Nord, en Russie et dans les Alpes, où la maison en rondins et la charpente massive restent des références identitaires. Au XXe siècle, l'architecture en bois se renouvelle sous l'influence des Ingénieurs et des architectes modernes, qui redécouvrent la légèreté, la résistance et la flexibilité du matériau, tandis que les techniques de préfabrication et de collage structural autorisent la construction de bâtiments à plusieurs étages en bois massif, des immeubles de logements aux équipements publics. Aujourd'hui, le bois retrouve une centralité dans les débats sur la construction bas carbone et la transition écologique, non pas comme un matériau du passé, mais comme un matériau d'avenir, dont l'histoire millénaire continue d'éclairer les pratiques contemporaines et d'inspirer les innovations de la construction industrialisée. La
construction navale.
À partir du haut Moyen Âge, probablement dans les pays musulmans de Méditerranée orientale confrontés à une pénurie de bois, s'impose la technique dite « charpente d'abord », où la squelette de la coque est dressé avant la pose de planches plus minces : ce système, plus rapide, moins coûteux et plus économe en matière première, devient la norme pour les grands navires et ouvre la voie aux évolutions de la construction navale européenne. Dans le nord de l'Europe, les constructeurs scandinaves perpétuent la tradition du bordé à clin, où les planches se chevauchent et sont assemblées par des chevilles de bois ou des clous de fer, une technique illustrée par le navire d'Askekärr, construit vers 930 en chêne et calfaté à la laine et à la résine. Les chantiers navals médiévaux et modernes deviennent des entreprises de plus en plus complexes, où la qualité de la matière première fait l'objet d'un contrôle rigoureux : dès le haut Moyen Âge, les arbres d'Europe centrale sont sélectionnés et marqués pour la marine, et les grandes compagnies maritimes comme la VOC néerlandaise ou la Royal Navy britannique développent une gestion forestière et un approvisionnement à l'échelle intercontinentale pour soutenir la construction de leurs flottes. La construction navale en bois atteint son apogée entre le XVIe et le XVIIIe siècle avec les galions, les vaisseaux de ligne et les grands voiliers de commerce, avant d'être progressivement supplantée par la construction métallique à partir du milieu du XIXe siècle; mais elle ne disparaît jamais totalement, et les chantiers de bois continuent de produire des bateaux de pêche, de plaisance et de cabotage jusqu'au XXe siècle, notamment les goélettes et les clippers américains qui comptent parmi les navires les plus rapides de leur temps. Sur les côtes de l'océan Indien, les constructeurs indiens et arabes développent des traditions originales, comme le bordé cousu à la fibre de coco et le calfatage à la résine et à la chaux, que les Européens adoptent parfois dans leurs propres chantiers orientaux, tandis que les jonques chinoises intègrent dès la dynastie Tang des cloisons étanches qui révolutionnent la sécurité de la navigation océanique et sont progressivement adoptées par les marines du monde entier à partir du XVIIIe siècle. Les industries
du bois.
La véritable rupture industrielle survient avec l'apparition de la scierie mécanisée. Au XVe siècle naît l'industrie du sciage proprement dite, avec de petits moulins à eau et des scies à une seule lame, mais son essor reste entravé par la concurrence des forges et par la faible demande en bois débité, les maisons étant encore construites en grosses poutres équarries à la hache. Ce n'est qu'au XVIIIe siècle que les scieries commencent à être protégées, notamment par l'interdiction de carboniser les gros arbres, tandis que l'industrie minière, utilisant désormais des explosifs, réduit sa dépendance au bois de feu. Le démarrage demeure lent : à la fin du XVIIIe siècle, l'exportation de bois scié ne représente qu'une part marginale du commerce suédois, dominé par la poix et les bois équarris. La situation change radicalement au XIXe siècle. La machine à vapeur, appliquée aux scieries à partir des années 1850, permet d'augmenter massivement la production et de détacher les scieries de la contrainte hydraulique. La Suède devient alors le premier exportateur mondial de bois scié, avec une production annuelle de 6 à 10 millions de mètres cubes de planches et des exportations approchant 5 millions de mètres cubes au début du XXe siècle. Les scieries à vapeur remplacent les moulins à eau, et les pays d'Europe en pleine industrialisation, du Royaume-Uni à la France, absorbent ces flux croissants de bois de construction, de charpente et de menuiserie. Parallèlement, la mécanisation gagne les ateliers de seconde transformation : vers 1817-1818 apparaissent les premières machines à raboter le bois, et dans les années 1840 se diffusent des machines destinées à la charpente et à la menuiserie, dont les modèles Burnatt, présentés à l'Exposition de Londres de 1851. La production en série de meubles, de portes, de fenêtres et de parquets démarre vers 1850 et se généralise après 1880, portée par l'essor économique et par une nouvelle division du travail inspirée du taylorisme, où les ouvriers se spécialisent autour de la scie circulaire ou à ruban. Le XIXe siècle voit également naître une industrie qui bouleverse durablement la filière : celle de la pâte à papier. Jusqu'au milieu du XIXe siècle, le papier est fabriqué à partir de chiffons, selon des techniques héritées de Chine et diffusées en Europe par le monde arabe et l'Italie. L'introduction du bois comme matière première, d'abord sous forme de pâte mécanique broyée, puis de pâte chimique, transforme l'échelle et la géographie de la production papetière. La première usine de pâte mécanique est installée en Suède au milieu du XIXe siècle, une quinzaine d'années avant les premières usines de pâte au sulfate et au bisulfite. Les procédés chimiques, développés entre 1844 et 1884, permettent d'utiliser des essences résineuses abondantes et de produire un papier de qualité industrielle pour la presse, l'emballage et l'édition. L'industrie papetière se déplace alors vers les régions forestières boréales et tempérées de l'hémisphère nord, où le bois de conifère est disponible en volumes massifs. La Suède, la Finlande, le Canada et les États-Unis deviennent des acteurs majeurs de cette nouvelle économie du bois. Au début du XXe siècle, la Suède produit à elle seule un dixième de la pâte mécanique consommée dans le monde et près de 20 % de la pâte chimique, exportée sous forme de pâte, de papier journal ou de papier d'emballage kraft. Cette industrie papetière ne se contente pas de consommer du bois : elle réorganise l'ensemble de la chaîne logistique, du flottage des grumes sur les fleuves à la concentration des usines dans les ports, en passant par le tri des bois marqués et la mécanisation des manutentions. L'industrialisation du bois ne se limite pas aux scieries et à la pâte à papier. Le XXe siècle est celui de la diversification des produits et de l'émergence de matériaux composites qui permettent de valoriser les sous-produits et les essences de moindre qualité. Le contreplaqué, le bois lamellé-collé et les panneaux de particules s'imposent progressivement dans la construction, l'ameublement et l'industrie. Les résines synthétiques commencent à être employées pour le collage des bois dans les années 1930, et les premiers panneaux de particules commerciaux sont produits en Allemagne au début des années 1940, puis aux États-Unis après la Seconde Guerre mondiale. Les panneaux de fibres, industrie d'origine suédoise, connaissent une croissance spectaculaire : leur production décuple entre 1930 et 1939, et la Suède atteint 2,5 millions de tonnes, soit le tiers de la production américaine à la même période. Après 1945, les panneaux de moyenne densité (MDF) sont développés aux États-Unis par la Plywood Research Foundation, pour répondre à la demande de matériaux substituables au bois massif et de valorisation des déchets de scierie. Cette mutation productive s'accompagne d'une intégration verticale des entreprises forestières, qui cumulent la propriété foncière, l'exploitation forestière, le transport, la scierie, la production de pâte et la fabrication de panneaux. En Suède, les grandes sociétés par actions possèdent des domaines forestiers de plusieurs centaines de milliers d'hectares et contrôlent l'ensemble de la chaîne, depuis la coupe jusqu'à la commercialisation internationale. La dimension mondiale de ces industries ne peut se comprendre sans prendre en compte l'expansion coloniale et la construction d'un marché global du bois. Dès le XIXe siècle, l'exploitation forestière accompagne l'expansion du capitalisme européen au-delà de ses frontières, souvent au détriment des territoires autochtones et des forêts anciennes. Le Royaume-Uni, dépendant du bois de la Baltique pour sa marine, cherche des alternatives stratégiques lorsque Napoléon ferme les ports baltes; le Navy Board se tourne alors vers l'Amérique du Nord britannique, le Bas-Canada et le Nouveau-Brunswick, transformant ces régions en véritables colonies forestières. Dans les empires coloniaux, l'exploitation du teck en Inde, du sandalwood en Mélanésie ou des bois tropicaux en Afrique et en Asie du Sud-Est s'organise selon des logiques extractives, les forêts tropicales étant perçues comme des réservoirs de matières premières destinées aux marchés métropolitains. Au XXe siècle, la demande croissante des pays industrialisés en bois d'œuvre, en pâte et en produits composites accentue la pression sur les forêts tropicales, et la déforestation liée au commerce international du bois devient un enjeu majeur, particulièrement dans les pays du Sud. Après 1945, l'industrie mondiale du bois connaît une phase d'internationalisation accélérée, structurée par de nouvelles institutions de gouvernance. Le commerce international des bois résineux, déjà dynamique à la fin du XIXe siècle, s'institutionnalise progressivement : des associations professionnelles et des réseaux d'entreprises influencent la régulation des marchés, la standardisation des produits et la distribution des ressources, en interaction avec les États et les organisations internationales telles que la Société des Nations puis la FAO. La période 1870-1970 est marquée par une continuité des pratiques de gouvernance, malgré les guerres mondiales et les recompositions géopolitiques, et l'après-1945 voit se consolider un système de normalisation et de classification des produits du bois à l'échelle mondiale. La FAO joue un rôle central dans l'harmonisation des catégories statistiques, en distinguant notamment les bois ronds, les bois sciés et les produits plus transformés, ce qui permet de mesurer et de comparer les flux à l'échelle planétaire. Dans les décennies qui suivent, la production et le commerce se diversifient géographiquement : l'Amérique du Nord, l'Europe du Nord et la Russie restent des pôles majeurs, mais de nouveaux acteurs émergent en Amérique latine, en Océanie et en Asie du Sud-Est, tandis que la Chine devient progressivement un importateur et un transformateur de premier plan. À partir des années 1970 et surtout des années 1990, les industries du bois sont confrontées à une nouvelle donne environnementale et sociétale. La prise de conscience de la déforestation, de la perte de biodiversité et du rôle des forêts dans la régulation du climat conduit à une remise en cause des modèles extractifs. Les conflits entre les entreprises forestières et les organisations environnementales, d'abord frontaux, évoluent vers des formes de négociation et de régulation. En 1993, la création du Forest Stewardship Council (FSC) institue un système de certification indépendante destiné à garantir une gestion forestière durable et à labelliser les produits du bois. D'autres systèmes, comme la Sustainable Forestry Initiative (SFI) en Amérique du Nord, se développent également, et les associations professionnelles européennes et nord-américaines commencent à intégrer des critères de durabilité dans leurs pratiques à la fin des années 1990. La certification devient un instrument de gouvernance transnationale, porté par les ONG, les consommateurs et les pouvoirs publics, et elle modifie les conditions d'accès aux marchés pour les producteurs du monde entier. Au début des années 2000, des millions d'hectares de forêts sont certifiés, et la superficie certifiée augmente de manière exponentielle depuis le milieu des années 1990. Cette évolution ne signifie pas la fin des tensions : elle déplace les enjeux vers la vérification de la légalité du bois, la traçabilité des chaînes d'approvisionnement et la concurrence entre systèmes de certification, dans un contexte où la demande mondiale en bois, en papier et en biomasse énergétique continue de croître. Ainsi, l'histoire mondiale des industries du bois se présente comme une succession de seuils techniques et d'élargissements géographiques. De la scierie à eau médiévale à la scierie à vapeur du XIXe siècle, du moulin à papier à la grande usine de pâte chimique, de la charpente artisanale aux panneaux composites et aux matériaux d'ingénierie, chaque transformation productive s'accompagne d'une recomposition des circuits commerciaux et des rapports de force entre régions du monde. Les industries du bois ne se contentent pas de transformer une ressource naturelle : elles façonnent des territoires, des infrastructures, des empires et, aujourd'hui, des régimes de durabilité. Le bois reste un matériau stratégique, à la fois hérité de la plus longue tradition artisanale et engagé dans les mutations contemporaines de la bioéconomie, de la construction bas carbone et de la transition énergétique. |
| . |
|
|
|
|||||||||||||||||||||||||||||||
|