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L'histoire de l'Afrique
L'Afrique orientale
L'Afrique orientale est région qui englobe généralement le Kenya, la Tanzanie, l'Ouganda, le Rwanda, le Burundi, le Malawi et souvent la Corne de l'Afrique. Nous avons traité ailleurs la Corne de l'Afrique, et avons ajouté ici le le Mozambique, qui a été dans le passé un prolongement méridional de la côte swahilie, le long de l'Océan Indien.

Dès la préhistoire, cette zone est un foyer de peuplement humain, comme en témoignent les sites archéologiques tels que Olduvaï en Tanzanie, berceau de l'humanité avec les premiers hominidés il y a plus de deux millions d'années. Les populations autochtones, souvent des chasseurs-cueilleurs, évoluent vers des sociétés agricoles et pastorales, avec l'émergence de groupes bantous qui migrent et s'installent progressivement à partir du premier millénaire avant notre ère, apportant avec eux de nouvelles techniques agricoles, la métallurgie du fer et des structures sociales organisées.

De royaumes et de chefferies puissantes se forment, comme les Etats et proto-Etats des Grands lacs, où les royaumes du Buganda, du Bunyoro, du Rwanda et du Burundi se développent avec des systèmes politiques centralisés et des hiérarchies sociales complexes. Ces entités entretiennent des échanges commerciaux et culturels avec les côtes de l'océan Indien, notamment à travers les comptoirs swahilis qui vont fleurir le long des côtes du Kenya, de la Tanzanie et du Mozambique. L'islam, introduit par les marchands arabes et persans, influence durablement les régions côtières, tandis que l'intérieur des terres reste marqué par des traditions locales et des croyances animistes.

À partir du XVe siècle, l'arrivée des Portugais sur les côtes de l'océan Indien amorce une période de contacts avec l'Europe. Les Portugais établissent des comptoirs commerciaux au Mozambique et en Tanzanie, intégrant la région dans les réseaux de la traite des esclaves et du commerce des épices, de l'or et de l'ivoire. Cette période voit aussi l'émergence de l'empire de Mutapa, dans l'actuel Zimbabwe et Mozambique, qui domine une grande partie de l'Afrique australe orientale jusqu'au XVIIe siècle.

Au XIXe siècle, la région devient un enjeu des rivalités coloniales européennes. Les Allemands s'installent en Tanzanie, au Rwanda et au Burundi, tandis que les Britanniques prennent le contrôle de l'Ouganda et du Kenya. Le Mozambique reste sous domination portugaise. La colonisation européenne bouleverse les structures sociales et économiques locales, imposant de nouvelles frontières, des systèmes d'exploitation économique et des divisions ethniques qui auront des conséquences durables. Les sociétés locales résistent, comme en témoignent les révoltes des Maji Maji en Tanzanie ou les mouvements de résistance au Kenya et au Mozambique.

Le XXe siècle est marqué par les luttes pour l'indépendance. Après la Seconde Guerre mondiale, les mouvements nationalistes se renforcent, menant à l'indépendance du Kenya et de l'Ouganda dans les années 1960, suivie par la Tanzanie, le Rwanda, le Burundi, le Malawi et, plus tardivement, le Mozambique en 1975 après une longue guerre de libération contre le Portugal. Ces nouvelles nations doivent faire face à des défis majeurs : construction d'États-nations, gestion des divisions ethniques, développement économique et stabilité politique. La région connaît des conflits tragiques, comme le génocide des Tutsi au Rwanda en 1994, ou des guerres civiles au Mozambique et au Burundi, mais aussi des périodes de coopération régionale, avec la création de la Communauté d'Afrique de l'Est en 2000.

Aujourd'hui, cette région se caractérise par une croissance démographique rapide, une urbanisation croissante et une intégration économique progressive. Les défis restent nombreux : inégalités sociales, pression sur les ressources naturelles, adaptation au changement climatique et consolidation de la démocratie. Pourtant, la région continue de s'affirmer comme un acteur dynamique du continent africain, portée par une jeunesse innovante, une culture riche et une histoire qui, malgré les épreuves, témoigne d'une résilience et d'une créativité remarquables.

La Préhistoire

L'Afrique orientale est l'un des plus anciens foyers de l'histoire humaine. Les gorges d'Olduvai, en Tanzanie actuelle, livrent des traces d'hominidés qui remontent à près de deux millions d'années, avec des espèces comme Homo habilis et Paranthropus boisei, puis plus tard Homo erectus. Ces premiers humains fabriquent des outils de pierre, chassent et charognent dans des paysages de savane ponctués de lacs et de volcans. Pendant des centaines de milliers d'années, les groupes se déplacent au gré des saisons et des ressources, développant progressivement des techniques plus fines, comme la taille de bifaces acheuléens.

À partir d'environ 300 000 ans, les ancêtres d'Homo sapiens émergent en Afrique, et l'Afrique orientale conserve des sites majeurs de cette transition, comme la vallée de l'Omo en Éthiopie ou les abris sous roche du Rift. Les humains modernes y perfectionnent l'outillage sur lames, utilisent l'ocre pour des pratiques symboliques et enterrent parfois leurs morts avec soin. Le climat alterne entre phases arides et humides, poussant les populations à se réfugier près des grands lacs, des fleuves et des sources. Certaines vagues migrent vers le nord, sortant d'Afrique par le Levant ou la mer Rouge, mais de nombreux groupes restent dans la région, formant des sociétés de chasseurs-cueilleurs qui maîtrisent parfaitement leur environnement.

Vers 10 000 avant notre ère, le réchauffement climatique transforme la région. Les forêts s'étendent autour du bassin du Congo et des montagnes des Virunga, tandis que les savanes et les steppes couvrent les plateaux. Les populations de chasseurs-cueilleurs, ancêtres des locuteurs khoïsan et peut-être de certains groupes pygmées, occupent une grande partie du territoire. Ils laissent des peintures rupestres dans le centre de la Tanzanie, à Kondoa, où des figures humaines stylisées, des antilopes et des scènes de danse témoignent d'une vie spirituelle riche. Près des lacs, des communautés exploitent les poissons, les mollusques et les plantes aquatiques, formant des campements semi-permanents.

La grande rupture vient avec l'arrivée des langues et des techniques agricoles. À partir de 3000 avant notre ère environ, des populations parlant des langues nilo-sahariennes et couchitiques, venues du nord, s'installent dans la région des Grands Lacs et des hautes terres. Elles introduisent l'élevage du bétail, des moutons et des chèvres, ainsi que des cultures comme le sorgho et le mil. Ces pasteurs et agro-pasteurs côtoient les chasseurs-cueilleurs, échangent avec eux, les assimilent parfois, ou les repoussent vers des zones plus marginales. Le bétail devient un symbole central de richesse, de prestige et de lien social, une valeur qui traverse encore aujourd'hui les cultures de la région.

Un second mouvement majeur commence vers le premier millénaire avant notre ère : l'expansion bantoue. Des locuteurs bantous, originaires des confins du Cameroun et du Nigéria, progressent lentement vers l'est et le sud. Ils maîtrisent la métallurgie du fer, l'agriculture sur brûlis, la poterie et la fabrication de pirogues. Leur avancée suit deux grands axes : l'un traverse la forêt équatoriale, l'autre descend par les savanes au sud du bassin du Congo. Ils atteignent la région des Grands Lacs vers 500 avant notre ère, puis la côte de l'océan Indien et les terres actuelles du Kenya, de Tanzanie, du Malawi et du Mozambique dans les premiers siècles de notre ère.

Le fer change profondément les sociétés. Avec des haches et des houes en métal, les agriculteurs défrichent plus vite, cultivent plus de terres et produisent des surplus. Les forgerons occupent une place à part, craints et respectés, car ils transforment la roche en outils et en armes. Les villages deviennent plus denses, les chefferies se renforcent et les échanges s'intensifient entre communautés agricoles, pasteurs et chasseurs. Dans la région des Grands Lacs, les Twa, populations de chasseurs de forêt, entrent en relation avec les agriculteurs bantous et les éleveurs nilotiques, donnant naissance à des systèmes d'échanges et de clientèles qui marqueront plus tard les royaumes rwandais et burundais.

L'âge d'or de la côte Swahilie

Sur la côte, dès le début de notre ère, des navigateurs venus de la mer Rouge, du golfe Persique, de l'Inde et plus tard du monde gréco-romain fréquentent les ports de l'Afrique orientale. Un texte grec du premier siècle, le Périple de la mer Érythrée, mentionne des comptoirs comme Rhapta, probablement sur la côte tanzanienne ou kényane. Les marchands échangent de l'ivoire, de l'écaille de tortue, de la corne de rhinocéros, des esclaves et de l'or contre des étoffes, des perles de verre, des métaux ouverts et des céramiques. Les populations côtières, bantoues pour l'essentiel, s'enrichissent et commencent à adopter des éléments culturels venus de l'océan Indien : vocabulaire, techniques de construction, navigation, puis, à partir du VIIIe siècle, l'islam apporté par les marchands arabes et persans.

Les cités-États swahilies prennent leur essor entre le IXe et le XVe siècle. Kilwa, Mombasa, Malindi, Zanzibar, Pemba, Sofala deviennent des centres prospères bâtis en pierre de corail, avec des mosquées, des palais, des marchés et des ateliers. Kilwa, en Tanzanie actuelle, frappe sa propre monnaie de cuivre et contrôle une partie du commerce de l'or venu du plateau zimbabwéen, transporté par les pistes caravanières jusqu'à Sofala au Mozambique. Les sultans de Kilwa étendent leur influence sur de nombreuses cités de la côte, prélevant des taxes et organisant des expéditions commerciales. Les boutres, voiliers à coque cousue, relient l'Afrique orientale à l'Arabie, à l'Inde et jusqu'à la Chine. L'ivoire, l'or, le bois, les peaux, l'ambre gris et les esclaves partent vers le nord, tandis que les perles, la soie, la porcelaine et les épices arrivent en abondance.

Les Portugais arrivent en 1498, lorsque Vasco de Gama remonte la côte orientale de l'Afrique. Ils trouvent une civilisation swahilie florissante, des cités opulentes et des réseaux commerciaux qui s'étendent de l'intérieur du continent jusqu'à l'Inde et la Chine. Leurs récits décrivent avec étonnement les maisons de pierre, les vêtements de soie, les mosquées et les marchés animés. La découverte de cette côte riche et organisée précède de peu la conquête et la destruction de plusieurs cités. Au début du XVIe siècle, l'arrivée des Portugais bouleverse les équilibres anciens de la côte orientale de l'Afrique. En 1505, une flotte portugaise commandée par Francisco de Almeida met à sac Kilwa, Mombasa et d'autres cités swahilies récalcitrantes. Les Portugais cherchent à contrôler le commerce de l'or, de l'ivoire et des esclaves, ainsi que les routes maritimes vers l'Inde. Ils construisent des forteresses, comme le Fort Jésus à Mombasa en 1593, et installent des capitaines et des facteurs à Sofala, à Mozambique et à Malindi. Mais leur domination reste fragile : les sultans locaux, les chefferies de l'intérieur et les marchands swahilis résistent, contournent les taxes et s'allient parfois aux puissances musulmanes du golfe Persique, notamment à Oman. Le sultanat d'Oman, qui a chassé les Portugais de Mascate, envoie des flottes aider Mombasa, Pate et les autres villes à se libérer. En 1698, le Fort Jésus tombe aux mains des Omanais, marquant la fin de la présence portugaise au nord du Mozambique. Les Omanais, puis la dynastie des Busaidi à partir de 1749, exercent une autorité plus ou moins directe sur la côte, nommant des gouverneurs, prélevant des taxes et encourageant le commerce. Zanzibar devient peu à peu le centre de ce réseau, grâce à ses plantations de clous de girofle et à son port protégé. Les caravanes partent de Bagamoyo, de Kilwa ou de Mombasa vers l'intérieur, cherchant l'ivoire, les esclaves et le copal.

Les royaumes de l'intérieur

L'arrière-pays se structure en parallèle. Des royaumes et des chefferies émergent dans la région des Grands Lacs à partir du XIe ou XIIe siècle. Les sources orales rwandaises évoquent une organisation progressive autour de lignages royaux nyiginya, qui unifient progressivement des collines sous une autorité centrale, le mwami. Au Burundi, un processus similaire conduit à la formation d'un royaume ganwa. Ces États reposent sur une économie mêlant agriculture, élevage et artisanat, et sur des institutions complexes où les poètes, les généalogistes et les gardiens de la mémoire jouent un rôle essentiel. Le bétail sert de monnaie d'échange social, de dot et de tribut. Les relations entre agriculteurs, éleveurs et potiers se codifient, créant des hiérarchies mais aussi des solidarités.

Plus au nord, dans l'actuel Ouganda, le royaume du Bunyoro se forme autour de la dynastie des Babiito, suivi par le Buganda, qui devient au fil des siècles un État puissant et centralisé sur les rives nord du lac Victoria. Les kabaka du Buganda construisent une flotte de pirogues de guerre, organisent une administration territoriale et perçoivent des tributs sur les royaumes voisins. Les mythes fondateurs de ces royaumes mêlent ancêtres divins, héros chasseurs et forgerons venus du ciel ou sortis des eaux, signe d'une profonde élaboration politique et religieuse.

Dans l'intérieur du Kenya et de la Tanzanie, d'autres sociétés, moins centralisées, se développent : les Kikuyu, les Meru, les Chaga sur les pentes du Kilimandjaro, les Sukuma près du lac Victoria, les Nyamwezi sur les plateaux centraux. Elles pratiquent une agriculture intensive, parfois avec irrigation, et entretiennent des liens étroits avec les caravanes côtières. Les Nyamwezi deviennent des intermédiaires réputés, organisant des expéditions vers la côte pour échanger ivoire, cuivre et esclaves contre des produits importés. Les routes caravanières sillonnent la savane, reliant les cités swahilies aux royaumes des Grands Lacs et au bassin du Congo.

Au Malawi et au Mozambique, les sociétés bantoues se regroupent en chefferies et en petits États. L'agriculture du sorgho, du mil, puis de la banane et du riz dans les zones côtières, soutient des densités croissantes. Les Maravi, installés autour du lac Malawi, forment une confédération au XVe siècle, contrôlant le commerce de l'ivoire et du fer vers la côte. Plus au sud, le long du Zambèze, des communautés mènent une vie agro-pastorale et commercent avec les cités de Sofala et de Kilwa. L'or du plateau zimbabwéen transite par ces vallées, enrichissant les chefs locaux qui prélèvent des droits de passage.

Pendant tout le XVIe et le XVIIe siècle, le royaume du Rwanda étend progressivement son autorité sur les collines voisines, intégrant des lignages hutu, tutsi et twa dans un système politique où le mwami incarne l'unité du pays. Les armées rwandaises mènent des expéditions militaires, agrandissent le domaine royal et organisent des structures administratives fondées sur les collines et les régions. Le Burundi, sous la dynastie ganwa, connaît une évolution comparable, avec des rituels agricoles et dynastiques, des tambours sacrés et un réseau de chefs de terre et de bétail. Les deux royaumes se considèrent comme des voisins rivaux, entretenant des guerres, des alliances matrimoniales et des échanges limités.

Plus au nord, autour du lac Victoria, le royaume du Buganda devient l'État dominant au XVIIIe siècle, surpassant son ancien suzerain, le Bunyoro. Les kabaka du Buganda développent une marine de guerre sur le lac, des armées permanentes, un système de provinces confiées à des chefs nommés et révocables, et un commerce actif de poissons, de sel, de fer et d'esclaves. Le Buganda attire des visiteurs et des marchands de toute la région, et sa capitale, Lubaga puis Mengo, devient un centre politique et religieux important. Le Bunyoro, le Toro, l'Ankole et le Karagwe restent des royaumes pasteurs et agricoles puissants, avec des cours raffinées, des troupeaux sacrés et des poètes attachés à la gloire des rois.

Le commerce des esclaves s'intensifie au XVIIIe et au XIXe siècle. Des marchands swahilis, arabes et africains organisent des expéditions profondes vers le lac Tanganyika, le lac Malawi, le royaume du Buganda et la vallée du Congo. Les captifs sont vendus dans les ports pour être envoyés à Zanzibar, à Oman, dans le golfe Persique, en Inde et plus tard dans les îles sucrières de l'océan Indien, comme La Réunion et Maurice. Des milliers d'hommes, de femmes et d'enfants sont contraints de marcher pendant des semaines, chargés d'ivoire et de marchandises. Les pistes caravanières se hérissent de palissades et de postes fortifiés. Ce trafic provoque des déplacements de populations, des guerres de capture et une insécurité généralisée dans certaines régions, mais il enrichit les chefs et les cités qui y participent.

En même temps, l'intérieur se transforme sous l'effet de l'introduction de nouvelles plantes cultivées. Le maïs, le manioc, la patate douce, l'arachide et plus tard la banane plantain, venus d'Amérique ou d'Asie du Sud-Est, se répandent le long des routes commerciales et des réseaux d'échanges. Ces cultures permettent de nourrir plus de monde, de cultiver des sols pauvres et de résister à certaines sécheresses. Les populations augmentent dans les régions bien arrosées, autour des montagnes, des lacs et des côtes. Les villages se regroupent, les marchés se multiplient et les langues bantoues, nilotiques et couchitiques continuent de se mêler.

Au XIXe siècle, la région connaît une série de bouleversements politiques et militaires, souvent liés au commerce de l'ivoire et des esclaves. Les Nyamwezi de la Tanzanie centrale deviennent des intermédiaires majeurs, organisant de grandes caravanes portant l'ivoire de l'ouest vers la côte. Des chefs comme Mirambo, qui unifie une partie du pays nyamwezi dans les années 1870, construisent des armées équipées de fusils, contrôlent les routes et imposent des péages. Plus au sud, les Yao, autour du lac Malawi, participent activement au commerce de l'ivoire et des esclaves vers Kilwa et Mozambique, s'enrichissant et se convertissant partiellement à l'islam. Les Chewa et les Ngoni, ces derniers issus des guerres zouloues d'Afrique australe, s'affrontent et migrent, transformant la carte politique du Malawi, du Mozambique et de la Tanzanie méridionale.

Les Ngoni, descendants des armées zouloues en déroute après la mort de Chaka, traversent le Zambèze vers 1835, conduits par des chefs comme Zwangendaba. Ils pillent, soumettent ou déplacent de nombreuses communautés, avant de se fixer au Malawi, en Tanzanie et en Zambie. Leur organisation militaire, fondée sur les régiments d'âge et la razzia, impose de nouvelles hiérarchies. D'autres groupes, comme les Tutsis du Rwanda et du Burundi, perfectionnent leurs armées et leurs systèmes de clientèle, tandis que les Massaïs, pasteurs nilotiques du Kenya et de la Tanzanie actuels, dominent les savanes du Rift aux XVIIIe et XIXe siècles. Leur société d'âge, leurs guerriers redoutés et leurs vastes troupeaux leur donnent une réputation qui marque les premiers explorateurs européens.

Période coloniale et résistances

Les Européens arrivent dans l'intérieur à partir des années 1840 et 1850. Les missionnaires protestants et catholiques, comme Johann Ludwig Krapf, Johannes Rebmann, David Livingstone, puis plus tard les Pères Blancs, remontent depuis la côte vers les Grands Lacs. Les explorateurs Richard Burton, John Hanning Speke, Henry Morton Stanley et bien d'autres cartographient les lacs Victoria, Tanganyika et Malawi, cherchant les sources du Nil et ouvrant la voie à des ambitions coloniales.

Dans les années 1870 et 1880, les puissances européennes accélèrent leur pénétration. Le sultan de Zanzibar, qui contrôle nominalement une bande côtière de dix milles de large, signe des traités avec les Britanniques, qui imposent progressivement la fin de la traite esclavagiste. La Compagnie allemande de l'Afrique orientale, fondée en 1884, signe des traités avec les chefs de l'intérieur, tandis que les Britanniques établissent la Compagnie impériale britannique de l'Afrique orientale. La conférence de Berlin, en 1884-1885, partage l'Afrique sans tenir compte des réalités ethniques, linguistiques ou politiques. Le Rwanda et le Burundi passent sous influence allemande, tout comme le Tanganyika; le Kenya et l'Ouganda deviennent des protectorats britanniques; le Malawi est revendiqué par les Britanniques ; le Mozambique reste portugais.

La fin du XIXe siècle est caractérisée par des résistances armées et des révoltes contre la colonisation. En 1888-1889, la révolte d'Abushiri embrase la côte tanzanienne, opposant les planteurs, les marchands et les populations côtières aux Allemands et à la Compagnie. Les Allemands répriment durement, pendent Abushiri et imposent leur administration. Au Kenya, les Britanniques construisent le chemin de fer de l'Ouganda à partir de 1896, déplaçant des populations, recrutant de force des travailleurs et provoquant des famines et des épidémies. Au Buganda, les guerres de religion opposent protestants, catholiques et musulmans, sur fond de rivalités entre clans et de présence croissante des Européens. En 1894, le Buganda devient protectorat britannique, et le roi Mwanga, après plusieurs révoltes et exils, est finalement déposé.

Au Rwanda et au Burundi, les Allemands arrivent tardivement, dans les années 1890, et trouvent des royaumes centralisés, avec des armées, des rituels complexes et des cours organisées. Ils choisissent d'administrer indirectement, en passant par les rois et les chefs, tout en introduisant des corvées, des impôts et des cultures obligatoires. Au Mozambique, les Portugais étendent leur contrôle vers l'intérieur, luttant contre les chefferies locales et les compagnies concessionnaires. Le Malawi devient le protectorat britannique du Nyassaland en 1891, après les explorations de Livingstone et les tentatives d'implantation missionnaire.

Au début du XXe siècle, l'Afrique orientale est entièrement partagée entre les empires coloniaux européens. L'Allemagne administre le Tanganyika, le Rwanda et le Burundi, tandis que la Grande-Bretagne contrôle le Kenya, l'Ouganda et le Nyassaland, futur Malawi. Le Mozambique demeure portugais. Les colonisateurs imposent l'impôt de capitation, le travail forcé sur les plantations et les chantiers, ainsi que de nouvelles cultures d'exportation comme le café, le coton, le sisal et le thé. Les missions chrétiennes développent des écoles et des dispensaires, transformant les sociétés en profondeur, sans effacer les autorités traditionnelles ni les croyances anciennes.

La Première Guerre mondiale éclate en 1914 et se prolonge en Afrique orientale jusqu'en 1918. Les troupes allemandes du général Paul von Lettow-Vorbeck mènent une guerre de mouvement à travers le Tanganyika, le Mozambique et la Rhodésie du Nord, enrôlant de force des dizaines de milliers de porteurs africains. Les Britanniques, les Belges et les Sud-Africains lancent des offensives depuis le Kenya, l'Ouganda et le Congo. Les famines et les épidémies tuent des centaines de milliers de civils. À la fin du conflit, la Société des Nations confie le Tanganyika à la Grande-Bretagne comme territoire sous mandat, tandis que le Rwanda et le Burundi passent sous mandat belge, formant le Ruanda-Urundi. Le Mozambique reste portugais et le Nyassaland britannique.

Dans l'entre-deux-guerres, les administrations coloniales consolident leur emprise. Au Kenya, les colons blancs s'approprient les hautes terres fertiles, refoulant les Kikuyu, les Massaï et les Kalenjin vers des réserves surpeuplées. Les Africains sont soumis à des passes, à des restrictions de circulation et à des contrats de travail contraignants. Des associations politiques se forment, comme la Kikuyu Central Association dirigée par Harry Thuku puis Jomo Kenyatta, pour réclamer la restitution des terres et l'abolition des mesures discriminatoires. Au Tanganyika, l'administration britannique s'appuie sur des chefs locaux et encourage la culture du café et du coton, mais les paysans restent soumis à de lourdes charges. Au Ruanda-Urundi, les Belges maintiennent la monarchie tutsie et figent les identités ethniques à travers des cartes d'identité, exacerbant des inégalités sociales déjà anciennes.

La Seconde Guerre mondiale mobilise à nouveau des dizaines de milliers d'Africains dans les armées coloniales. Des soldats du Kenya, du Tanganyika, de l'Ouganda, du Nyassaland et du Mozambique combattent en Éthiopie, en Somalie, en Birmanie et au Moyen-Orient. Leur expérience à l'étranger, les contacts avec d'autres peuples colonisés et les promesses non tenues des empires nourrissent à leur retour un nationalisme plus affirmé. Les syndicats, les coopératives et les Églises deviennent des lieux de formation politique et de revendication. Les anciens combattants exigent des terres, des salaires et des droits.

Les années 1950 voient l'explosion des luttes de libération. Au Kenya, la révolte des Mau Mau éclate en 1952. Les Kikuyu, mais aussi des Meru et des Embu, s'organisent clandestinement, prêtent serment et mènent une guérilla contre les colons et les loyalistes africains. Les Britanniques déclarent l'état d'urgence, construisent des camps de détention où des centaines de milliers de personnes sont enfermées, torturées et soumises à des travaux forcés. La répression fait des dizaines de milliers de morts. Malgré la défaite militaire des Mau Mau en 1956, la révolte accélère la marche vers l'indépendance en révélant au monde entier la violence du système colonial. Jomo Kenyatta, emprisonné puis exilé, devient le symbole du nationalisme kényan.

Indépendances et période post-coloniale

Au Tanganyika, le mouvement nationaliste se structure autour de la Tanganyika African National Union, fondée en 1954 par Julius Nyerere. Le parti réclame l'indépendance par des voies pacifiques, mobilise les paysans, les travailleurs et les femmes, et remporte les élections de 1958 et 1960. L'indépendance est proclamée le 9 décembre 1961, suivie par l'Ouganda le 9 octobre 1962, avec Milton Obote comme Premier ministre et le kabaka du Buganda comme président cérémoniel. Le Kenya accède à l'indépendance le 12 décembre 1963, sous la présidence de Jomo Kenyatta. Le Nyassaland devient le Malawi indépendant le 6 juillet 1964, dirigé par Hastings Kamuzu Banda.

Le Ruanda-Urundi connaît une évolution plus conflictuelle. À la fin des années 1950, les partis politiques se forment sur des bases ethniques et régionales. Les Tutsi, longtemps favorisés par la colonisation belge, réclament une indépendance rapide, tandis que les Hutu, majoritaires, dénoncent les inégalités et s'organisent autour du Parmehutu. En novembre 1959, une jacquerie paysanne hutu chasse des milliers de Tutsi vers les pays voisins. Les Belges, changeant d'alliance, laissent faire. Le Rwanda proclame son indépendance le 1er juillet 1962, avec un régime dirigé par les Hutu, sous la présidence de Grégoire Kayibanda. Le Burundi accède à l'indépendance le même jour, mais son histoire prend un autre cours : la monarchie tutsie y est abolie en 1966, et des cycles de violences ethniques et de coups d'État militaires se succèdent, notamment en 1972, avec un massacre massif de Hutu et d'élites tutsies.

Au Mozambique, la lutte armée contre le Portugal commence en 1964. Le Front de libération du Mozambique, le Frelimo, lance une guérilla depuis la Tanzanie et les zones rurales du nord, sous la direction d'Eduardo Mondlane puis de Samora Machel. La guerre s'enlise, se nourrit de la misère paysanne, des inégalités coloniales et de l'appui des pays socialistes. Après la révolution des Oeillets au Portugal en 1974, les négociations aboutissent à l'indépendance du Mozambique le 25 juin 1975, avec Samora Machel comme président. Le pays s'engage dans une transformation socialiste, nationalisant les terres, les écoles et les services de santé, mais il est immédiatement confronté à une guerre de déstabilisation menée par la Résistance nationale du Mozambique, la Renamo, soutenue par la Rhodésie blanche puis par l'Afrique du Sud. Cette guerre civile ravage le pays pendant seize ans, faisant plus d'un million de morts et des millions de déplacés.

En Tanzanie, Julius Nyerere proclame en 1967 la déclaration d'Arusha, qui pose les bases d'un socialisme africain appelé ujamaa. Des millions de paysans sont regroupés dans des villages collectifs, les banques et les grandes industries sont nationalisées, et le swahili devient la langue nationale de l'éducation et de l'administration. Les résultats économiques sont mitigés, mais la Tanzanie reste stable, pacifique et respectée sur la scène internationale. Nyerere soutient activement les mouvements de libération en Afrique australe, accueillant sur son sol les camps de l'ANC sud-africaine, du Frelimo mozambicain et de la ZANU zimbabwéenne. Dar es-Salaam devient la capitale diplomatique de la lutte contre l'apartheid.

Le Kenya, sous Kenyatta puis Daniel arap Moi à partir de 1978, suit une voie libérale et pro-occidentale. Le tourisme, le thé, le café et les industries légères soutiennent une croissance inégale. Le pouvoir se concentre autour du président, les partis d'opposition sont interdits et la corruption s'enracine. L'Ouganda, en revanche, sombre dans la violence. En 1971, Idi Amin Dada renverse Milton Obote et instaure une dictature militaire brutale. Il expulse la communauté indienne en 1972, ruine l'économie et élimine des centaines de milliers d'opposants réels ou supposés. En 1979, l'armée tanzanienne et des groupes ougandais en exil envahissent le pays et chassent Amin. Milton Obote revient au pouvoir en 1980, mais la guérilla de Yoweri Museveni le renverse en 1986. Museveni s'installe à Kampala et lance un programme de reconstruction, avec l'appui des bailleurs de fonds internationaux.

Le Rwanda des années 1980 est marqué par l'exil forcé de centaines de milliers de Tutsi, qui vivent en Ouganda, au Burundi, en Tanzanie et au Zaïre, souvent privés de droits et de terres. En 1990, le Front patriotique rwandais, formé de réfugiés tutsis ougandais, envahit le nord du Rwanda, déclenchant une guerre civile. Le régime du président Juvénal Habyarimana résiste, aidé par la France et le Zaïre. Le 6 avril 1994, l'avion présidentiel est abattu au-dessus de Kigali. Dès le lendemain, les milices hutu extrémistes, l'armée et une partie de l'administration lancent un génocide contre les Tutsi. En cent jours, entre avril et juillet 1994, environ huit cent mille personnes sont massacrées à la machette, au fusil et à la grenade. Le monde assiste sans intervenir, malgré la présence d'une force de l'ONU réduite et impuissante. Le Front patriotique rwandais reprend l'offensive, chasse les auteurs du génocide et prend le pouvoir à Kigali en juillet 1994. Paul Kagame devient l'homme fort du pays, d'abord vice-président puis président. Des millions de réfugiés hutu fuient vers le Zaïre, où la guerre continue de faire rage dans les camps et les forêts de l'est congolais.

Le Burundi connaît lui aussi une décennie de violences extrêmes. En 1993, Melchior Ndadaye, premier président hutu élu, est assassiné par des militaires tutsis. Des massacres réciproques plongent le pays dans une guerre civile qui dure jusqu'au début des années 2000. Les accords d'Arusha, signés en 2000, ouvrent une transition politique laborieuse, marquée par des alternances négociées et des violences sporadiques. Le Malawi, sous Hastings Banda pendant trente ans, subit un régime autoritaire paternaliste, avec un culte de la personnalité, une censure sévère et une économie agricole dominée par les grands domaines. En 1994, sous la pression intérieure et internationale, Banda accepte des élections multipartites et perd le pouvoir. Depuis lors, le pays alterne entre crises politiques, corruption et tentatives de redressement économique.

Au Mozambique, la guerre civile prend fin en 1992 avec les accords de Rome. La Renamo se transforme en parti politique, les élections multipartites se tiennent en 1994, et le pays entame une reconstruction lente, aidée par l'ONU et les bailleurs internationaux. Mais les inégalités restent fortes et la pauvreté massive. En Tanzanie, après la retraite de Nyerere en 1985, le parti unique se maintient jusqu'au début des années 1990, puis des réformes démocratiques et économiques sont adoptées. Le Kenya, secoué par des crises politiques et des violences électorales, notamment en 2007-2008, demeure une puissance économique régionale, avec un secteur technologique dynamique et une société civile vigoureuse. L'Ouganda, sous Museveni, connaît une stabilité relative, mais le pouvoir se personnalise et les oppositions sont réprimées.

Au XXIe siècle, l'Afrique orientale reste une région de contrastes. Le Rwanda, après le génocide, affiche une croissance rapide, un État fort et une image de modernité, mais la liberté politique y est étroitement contrôlée. Le Burundi traverse des crises récurrentes, notamment en 2015, lorsque la candidature contestée de Pierre Nkurunziza à un troisième mandat provoque des violences et un exode massif. Le Kenya, la Tanzanie, l'Ouganda, le Malawi et le Mozambique poursuivent des trajectoires inégales, entre urbanisation rapide, découvertes de ressources naturelles, pressions démographiques et défis climatiques. Les mémoires des violences coloniales, des dictatures et des guerres civiles continuent d'influencer les sociétés, tandis que les jeunes générations, très nombreuses, inventent de nouvelles formes culturelles, religieuses et économiques. L'Afrique orientale, longtemps perçue comme périphérique, s'impose désormais comme un carrefour stratégique, démographique et culturel du continent africain.

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