.
-

L'Empire Ottoman
L'empire Ottoman a longtemps été l'un des plus puissants États de la planète. Fondée au tout début du XIVe siècle, par les Osmanlis (descendants d'Osman ou Othman), une dynastie d'origine turkmène, sur les ruines de l'empire Seldjoukide, la puissance ottomane responsable de la chute de ce qu'il restait de l'empire byzantin, avec la prise de Constantinople en 1453, puis est parvenu à son apogée au XVIe siècle, à l'époque de Soliman. L'empire turc à son maximum d'extension se composait de possessions immédiates, subdivisées en Turquie d'Europe (Roum' ili), et Turquie d'Asie (Anadoli), et en territoires vassaux, qui vont de la Serbie à la Perse (Iran) et de l'Égypte au Maghreb. Mais ce gigantisme s'est accompagné rapidement d'un délitement du pouvoir des Osmanli. Le déclin de l'empire s'amorce dès le XVIIe siècle, initié par la poussée russe, et entretenu au cours du siècle suivant par les appétits grandissants des puissances d'Europe Occidentale (La Question d'Orient). En 1827, la Grèce obtient ainsi son indépendance, et les principautés des Balkans (Serbie, Moldavie, Valachie et Montenégro), nominalement sous suzeraineté ottomanes acquièrent une autonomie de fait. Même chose pour l'Égypte, qui est pratiquement indépendante de la Turquie dès 1833
A la fin du XIXe siècle, l'Empire ottoman (en turc : Memâlik-i Osmaniyé ou Devlet-i Aliyé) comprend une partie de la péninsule des Balkans, l'Anatolie, la Syrie et la Palestine, une partie de l'Arménie, le Kurdistan, l'Arabie et le Nord-Est de l'Afrique. Il faut distinguer les possessions effectives et les provinces tributaires plus ou moins indépendantes. Dans ce dernier groupe, se rangent la Bosnie, l'Herzégovine et une partie du sandjak de Novi-Bazar, administrées par l'Autriche-Hongrie en vertu du traité de Berlin (1878) et lui appartenant en fait; l'île de Chypre, administrée par la Grande-Bretagne à la suite de la convention de 1878; la Bulgarie et la province autonome de Roumélie orientale unies à partir de 1886; l'Égypte, autonome depuis 1871 et occupée par la Grande-Bretagne; l'île de Samos, jouissant à partir de 1852 d'une constitution et gouvernée par un prince qui n'est, il est vrai, qu'un fonctionnaire ottoman; l'île de Crète, autonome dès 1898 sous un prince grec.
Le XIXe siècle aura marqué en fait l'agonie d'un État aux structures archaïques, incapable de se moderniser, malgré les réformes entreprises à partir de 1839 (Tanzimat), incapable aussi de contrer les ambitions de ses voisins. L'empire ottoman sera ainsi complètement démantelé, dès les années 1920, à l'issue du partage du monde opéré par les puissances européennes sorties victorieuses de la Première Guerre mondiale. La Turquie moderne, construite sur sa ruine, a été fondée en 1923
Dates clés :
1299 - Fondation de l'Empire Ottoman.

1453 - Prise de Constantinople.

1517 - Conquête de l'Égypte.

1571 - Bataille de Lépante.

1699 - Traité de Carlowitz; perte de la Hongrie.

1774: La Crimée est annexé par la Russie.

1833 - Soulèvement de Mehmet Ali en Égypte.

1839 - Début des réformes (Tanzimat) sous Abd-ul-Medjid.

1854-55 - Guerre de Crimée.

1914-1918 - Première guerre mondiale.

1923 - Disparition de l'empire Ottoman.

L'organisation de l'État

L'Empire ottoman est une monarchie absolue et théocratique dans la forme, mais tempérée, dans la réalité, par les institutions mêmes de la souveraineté et par les coutumes du pays, qui là, plus qu'ailleurs, modifient et limitent l'action du pouvoir. L'empereur prend le titre de padischah et de sultan; il  prend également les titres religieux de calife et de commandeur des croyants (Emir el-Mouminin), ce qui lui assure, outre une certaine action sur des groupes musulmans sans chef. Ce pouvoir à la fois civil et religieux, il l'exerce soit par lui-même. En matière civile, il est assisté du grand vizir ou Sadr Azam, faisant fonction de premier ministre, et en matière religieuse par le Cheikh ul-Islam ou mufti. L'autorité de ce dernier dans les questions religieuses est autrement réelle que celle du grand vizir dans les affaires civiles. 

A côté du grand vizir et du cheikh ul-islam, constituant avec eux la Sublime Porte, c'est-à-dire la cour, des ministres ou muchirs (au nombre de 13 à la fin de l'empire). Les plus importants sont : le capitan- ou kapidan--pacha (amiral), le defterdar (ministre du trésor), le reïs-effendi (à l'extérieur), le kiaia-bey (à l'intérieur). Ces fonctionnaires, avec quelques autres, forment le divan ou conseil d'État. Le corps des ulémas, présidé par le mufti, a aussi part aux affaires. et limite jusqu'à un certain point le pouvoir du sultan. Cependant, l'absence complète de contrôle parlementaire et d'expression libre de l'opinion publique a pour effet de rendre à peu près illusoire le pouvoir des ministres comme celui des religieux lorsque le sultan veut exercer un contrôle actif. 

Pour l'administration civile, financière et judiciaire, la Turquie, sauf Constantinople, qui forme un district particulier, est divisée en 40 eyalets, 138 livahs ou sandjaks, 1320 cazas. L'administration civile et financière est représentée dans chaque eyalet par un vali ou vice-roi; dans chaque livah par un kaïmacan ou sandjak (lieutenant); dans chaque caza par un mudir (chef de district). La justice compte, à part deux soudours ou tribunaux suprêmes en Roum'ili et en Anadoli, un merleriet ou cour d'appel par eyalet; un cadélik, ou tribunal de 1re instance, par livah; un naïb ou juge de paix par caza; les juges portent les noms de mollah et de cadi. Dans les communes ou nahiyes ou nahiés, les trois branches d'administration sont entre les mains d'un kodja-bachi  ou mokhtar (maire électif). Quelques sandjaks, à cause de leur importance ou pour des raisons politiques (sandjaks du Liban, de Jérusalem, etc.), sont autonomes en ce qu'ils relèvent directement du pouvoir central.

Toute cette administration est généralement très défectueuse : les potentats locaux, investis de pratiquement tous les pouvoir exercent toutes sortes d'extorsions.

Le sérail.
Le mot sérail, vient du persan seraï, palais, mais a désigné plus particulièrement le palais de Topkapi où vécurent pendant la plus grande partie de leur histoire les sultans ottomans, et plus spécialement encore la partie de ce palais réservée à l'habitation des femmes, le harem de l'empereur. Aussitôt après la prise de Contantinople en 1453, Méhémet II lança la construction de ce palais, maintes fois agrandi par la suite, à l'emplacement de l'ancienne acropole de Byzance. A partir de 1835, quand le sultan habitera le palais de Yildiz-Kiosque, sur la rive européenne du Bosphore, le sérail (ma-béïn) ne désignera plus que la cour, l'entourage du souverain, avec cette réserve que le harem possédera toujours une installation spéciale. Mais avant le Tanzimat, le sérail de Topkapi avait une organisation très particulière dont nous dirons quelques mots. 

Le personnel de la cour, ainsi que celui de l'administration de l'État, se recrutait parmi les enfants pris à la guerre ou enlevés de force aux familles chrétiennes à l'âge de neuf ou dix ans; on choisissait les mieux doués et on les partageait en deux catégories, celle des Itch-oghlans (= garçons de l'intérieur) dans laquelle entraient ceux qui se faisaient remarquer par leur intelligence, et celle des Adjem-oghlans (= garçons apprentis) distingués par leur vigueur corporelle. Les premiers fournissaient les hauts fonctionnaires de la Porte et les gouverneurs des provinces, les autres les jardiniers, portiers, cuisiniers, portefaix employés dans le palais et parvenaient à quelques hautes charges domestiques, telles que celle du bostandji-bachi, intendant général des jardins, qui commandait à pins de 40 000 bostandjis, et avait le privilège de tenir la barre du caïque du Grand-Seigneur. 

A côté de ces employés, on voyait un nombre prodigieux d'eunuques blancs, basanés ou noirs, les uns provenant de l'Inde cis- et transgangétique, les autres de l'Afrique; ces derniers étaient chargés de la garde de l'appartement des femmes, tandis que les premiers étaient attachés à la personne même de Son Altesse, tels que le kapy-agha, leur doyen, grand maître du palais, accompagnant le sultan partout où il se trouvait, introduisant les ambassadeurs à l'audience, le khass-odabachy, grand chambellan, le séraï-aghassy, majordome, chargé de l'administration intérieure, le khaznadar, intendant du trésor particulier. Le chef des eunuques noirs était et restera d'ailleurs jusqu'à la fin de l'empire, le kyzlar-agha qui avait parité de rang avec le kapy-agha et conservait l'équivalence du grade hiérarchique avec le grand vizir et le cheikh-ul-islam. Il était le surintendant de l'appartement des femmes, tenait les clefs des portes du harem, et parlait quand il voulait à son maître.

Gardées étroitement à vue par les eunuques noirs, les femmes étaient dans une détention perpétuelle interrompue par de rares sorties qui se faisaient avec des précautions particulières : les femmes, montées à cheval, étaient, ainsi que leur monture, enveloppées dans une espèce de pavillon qui ne laissait passer que la tête du cheval et était porté par quatre eunuques. Les trafiquantes juives qui étaient autorisées à entrer dans le sérail pour le commerce des bijoux ne pouvaient pénétrer que jusqu'à une certaine salle, et les mêmes eunuques servaient de courtiers entre elles et leurs clientes, qu'elles ne voyaient pas. Le recrutement de ce personnel féminin s'opérait, soit au moyen d'achats effectués par le chef de la douane de la capitale, soit par des présents de filles offerts par de grands dignitaires.

Ce personnel féminin était divisé en cinq classes :

1° les cadines (kadyn = dame), épouses en titre, généralement au nombre de quatre;

2° les guédiklis (= diplômées), destinées au service personnel du sultan, telles que les intendantes de la table et de la garde-robe; la favorite d'entre elles prenait le titre d'ikbal ou de khass-odalik (= fille de chambre, odalisque);

 3° les oustas ou khalfas (maîtresses ouvrières), attachées au service de la sultane Validé, des cadines et de leurs enfants;

4° les chaguirds ou novices;

5° les djarié, enfin, simples esclaves.

Toutes ces catégories étaient placées sous la surveillance d'une grande maîtresse (kiaya-kadyn), qui portait un bâton de commandement garni de lames d'argent, et d'une sous-gouvernante (khaznadar-ousta, trésorière) chargée de la garde-robe et des dépenses.

Enfin, un certain nombre de muets et de nains étaient attachés au sérail. Le chef des muets se tenait à la porte du cabinet du souverain quand celui-ci était en conférence avec le grand vizir ou le cheikh-ul-Islam. Ils se servaient, pour se faire entendre de gestes convenus, et ce langage était compris de tous ceux qui, « nés dans le sérail, en connaissaient les détours ». Les nains amusaient la cour par leurs bouffonneries. 

L'Armée et le Clergé.
L'armée et la flotte.
La force militaire se compose d'une armée active (nizam), d'une réserve (redifs) et de troupes irrégulières (bachi-bozouks) : toute la population musulmane est censée, en théorie, faire partie de l'armée et doit le service pendant 5 ans. Au milieu du XIXe siècle, l'armée se compose de 520 000 hommes. Nizam : 145,500; rédifs, 145 500; contingents auxiliaires des pays vassaux : 140 000; bachi-bouzoucks), 87 000. Elle est composée de 6 corps; commandés par des muchirs (grade équivalant à celui de maréchal), et dont les chefs-lieux sont à Constantinople, Monastir, Scutari, Hharbrout, Damas et Bagdad. La marine, bien déchue, ne compte plus que 90 bâtiments, dont 16 de haut-bord et 6 vapeurs. Le nombre des matelots est cependant de 34 000, avec 3 000 pièces de canon. Il n'y aura plus que 42 bâtiments 50 ans plus tard.

Un siècle plus tôt, les effectifs de l'armée active était supérieurs. On aura une idée de ce qu'ils étaient et de l'organisation de cette armée à partir des données suivantes :

L'infanterie est formée du corps des Janissaires (113 400); des Topgis, troupes formant l'artillerie (15,000); Bombarjis, corps des bombardiers (2000); Bostangis , gardes des jardins : ils sont  commis à la garde du palais (12 000);  Metergis; ceux qui dressent les tentes et qui asseyent le camp (6 000); Messirlis , envoyés d'Égypte (infanterie et cavalerie : 3000); soldats de la Valachie et de la Moldavie (6000); Leventis; troupes de la marine (en temps de guerre : 50 000).

Pour la cavalerie, on a : Spahis payés régulièrement (10 000); Serragis, destinés au service de l'infanterie et des bagages, et enrôlés dans les provinces par les pachas. Ils servent de corps de réserve dans les cas de dangers imminents (6000); Zaines et Timariots, corps de cavalerie, troupes féodales (132 000); Gegebys, armuriers commis à la garde des poudres, des armes et des magasins. On s'en sert occasionnellement comme corps de réserve pour la cavalerie (13 000). Miklagis ceux qui accompagnent les Spahis (6 000); Segbans, préposés à la garde des bagages de la cavalerie (4 000); Volontaires fournissant leurs chevaux (jamais plus de 10 000).

Ce qui fait un total des troupes turques avoisinant les 390 000. Si l'on déduit de ce chiffre les troupes non combattantes ou affectées aux garnisons d'Istanbul et des forteresses, le chiffre des soldats pouvant être rangés sur le champ de bataille était de l'ordre de 180 000. 

L'Empire ottoman était divisé en sept Ordou ou circonscriptions militaires, sans compter la division du Hidjaz en Arabie et la division de Tripolitaine.  Les chrétiens et les juifs ne font pas de service, mais payent une taxe.

L'Uléma.
L'Islam sunnite rassemble 21 500 000 personnes dans l'Empire ottoman au XIXe siècle. C'est la religion de l'État, et à côté du personnel administratif, il existe un personnel religieux, les ulémas. Le mot d'uléma, qui est le pluriel arabe de âlim « savant », s'employait en turc pour désigner aussi l'ensemble du personnel judiciaire, silki-ilmiyé, qui forme, avec les emplois civils et l'armée, le troisième grands corps de l'État dans l'Empire ottoman. A la tête de ce corps est le chéïkhul-islam, grand mufti de l'Empire, qui a le titre d'altesse et le rang de grand vizir; il a, de par ses fonctions, le pouvoir de délivrer la fetva (fatwa) qui proclame la déchéance du souverain régnant; bien des révolutions de palais ont abouti par cette voie. Après lui vient la hiérarchie des divers muftis, d'abord les deux cazi-askier de Roumélie (partie sud de l'actuelle Bulgarie) et d'Anatolie, anciens juges de l'armée qui n'ont plus à la fin de l'Empire que la qualité de membres du conseil supérieur de l'uléma, puis les cadis des grandes villes, et ainsi de suite jusqu'aux naïbs ou lieutenants de juge des cazas

Les professeurs et les desservants des mosquées sont aussi rattachés au corps de l'uléma. L'importance de ce dernier a beaucoup diminué depuis la création des tribunaux de la réforme ( ci-dessous et Tanzimat); la compétence des cadis, en Turquie, est dès la seconde moitié du XIXe siècle réduite aux questions de statut personnel des musulmans et au partage des héritages. Les membres de l'uléma resteront à partir de cette époque les seuls fonctionnaires à conserver le vieux costume ottoman, le turban blanc et le large manteau. 

Quand le futur uléma quitte vers douze ans l'école élémentaire, il entre dans une madrasé (= école) attenant à une mosquée, comme sofia, pour apprendre la grammaire, la logique, la morale, la rhétorique, la philosophie, le droit et surtout la théologie, base universelle de l'enseignement. Le Coran et la Sunna ou tradition sont les principaux objets d'étude. Le jeune sofia obtient du cheikh ul-islam son diplôme de moulazim qui le place au premier degré des ulémas et lui permet d'être nommé cadi (= juge). Pour atteindre le grade de mouderris, il lui faut encore sept ans d'études. Le personnel spécialement attaché aux mosquées comprend les cheikhs (= anciens), le khatib qui dit le vendredi, dans la grande mosquée, la prière en l'honneur du sultan, l'imam chargé du service ordinaire de la mosquée, le mouezzin qui appelle à la prière, enfin le qaïm, veilleur et serviteur. Ces deux derniers ne sont pas des ulémas.

Les autres religions - Bien que l'Islam soit la religion dominante, les autres religions sont tolérées dans l'empire Ottoman; l'église grecque compte 4 patriarchats à Constantinople, Alexandrie, Antioche et Jérusalem 42 archevêchés et 105 évêchés. Le catholicisme a environ 900 000 adhérents et plusieurs évêchés in partibus; le judaïsme, 110 000; d'autres religions sont également pratiquées par diverses populations nomades.


La législation.
Les Ottomans, qui étaient musulmans du rite hanéfite, avaient apporté avec eux d'Asie Mineure, comme base de leur législation, le chariah ou loi canonique qui fut leur unique règle Jusqu'au règne de Soliman le Législateur. Son Kanoun-namè, réunion de tous les rescrits qu'il a rendus, sur l'opinion exprimée par le mufti Abou's-Sooûd, relativement à l'organisation des fiefs militaires (timar), a été colligé après sa mort par le contrôleur des finances, Mohammed-Tchélébi. Le Code des sujets promulgué par lui, complété plus tard par le sultan Ahmed Ier (Le déclin de l'Empire ottoman), réglait la nature des redevances que le sujet était tenu d'acquitter entre les mains du sipahi, détenteur du fief.

Les règlements de police qu'il institua formèrent la base du droit pénal appliqué dans l'Empire ottoman jusqu'à l'époque des réformes; la principale peine qui y est portée est l'amende; celle-ci est également admise pour le rachat de peines graves prescrites par la loi canonique, telles que l'ablation de la main pour le délit de vol; le vol qualifié et la récidive sont punis par la pendaison. Un article curieux fixe à 11% le taux de l'intérêt au delà duquel commence le délit d'usure. Un maximum était fixé pour la vente des objets de première nécessité. Enfin c'est sous son règne que le mollah Ibrahim d'Alep rédigea, sous le titre de Mulléka 'l-Abhor (= confluent des mers), un résumé du droit canonique musulman qui sera encore consulté à la fin de l'Empire et fréquemment réimprimé.

Les efforts du gouvernement ottoman pour moderniser la Turquie, mais aussi pour l'adapter aux nouvelles conditions créés par le démantèlement progressif de l'empire tout au long du XIXe siècle, sont connus dans l'histoire sous, le nom de Tanzimat ou réformes. Nous y consacrons une page spéciale, ne nous occupant ici que de celles de ces réformes qui ont trait à la législation. 

Les principes de la réforme
En promulguant le hatti-chérif de Gul-Khané (3 novembre 1839), Abd-ul-Medjid posait les nouveaux principes qui devaient dorénavant régler les institutions de l'Empire et enrayer la décadence toujours croissante de l'État.

La principale innovation apportée par cet acte aux lois suivies précédemment et qui avait surtout pour but de mettre un terme à l'effroyable abus de la peine de mort pratiqué jusque-là par les autorités administratives, portait qu'aucun individu ne pouvait être mis à mort avant que son cas n'ait été soumis à une enquête judiciaire, dont le résultat devait être revêtu de la sanction impériale. Le sultan rentrait ainsi en possession exclusive du droit de vie et de mort.

Le hatti-humayoun (18 février 1856) confirma et étendit les garanties offertes par l'acte précédent contre l'arbitraire. Il établit en outre les points suivants, qui dérogeaient aux anciennes lois : 

1° dans les localités où la population appartient en totalité au même culte, il ne sera mis aucune entrave à la réparation ou à la reconstruction sur le plan primitif des édifices consacrés au culte, des écoles, des hôpitaux et des cimetières; l'érection de nouveaux établissements de ce genre restait soumise à l'autorisation préalable de la Porte;

2° toute expression du style administratif tendant à rendre une classe de la population inférieure à l'autre, toute qualification injurieuse ou blessante, sont interdites;

3° la liberté des cultes est reconnue : personne ne peut être contraint de changer de religion;

4° des tribunaux mixtes, c.-à-d. composés de juges musulmans et non musulmans, sont institués pour juger les procès en matière criminelle et commerciale où l'une des parties est non musulmane; en matière civile, les procès sont soumis à la juridiction des conseils mixtes administratifs, en présence du gouverneur de la province; 

5° le principe du droit des étrangers à posséder des immeubles est reconnu pour la première fois.

Les principales lois qui furent promulguées pour assurer l'application des principes posés dans ces deux rescrits sont : le code de commerce (5 novembre 1850), extrait du code français avec certaines omissions; le code pénal (9 août 1858); le code de procédure commerciale (15 octobre 1861); le code de commerce maritime (1864); la loi du 7 séfer 1284 (10 juin 1867), qui a concédé aux étrangers le droit de posséder des immeubles, à la condition que ces propriétés resteront en tout et pour tout soumises aux lois locales; enfin divers règlements sur des matières spéciales.

La nouvelle constitution.
La constitution (Qânouni-èssasi), promulguée au début du règne du sultan Abd-ul-Hamid II (23 décembre 1876), établit, dans ses termes généraux, l'inviolabilité de la liberté individuelle et du domicile, l'égalité de tous les Ottomans devant la loi, leur admission aux fonctions publiques, la prohibition de la confiscation des biens, de la corvée, des exactions extraordinaires et de la torture. La responsabilité ministérielle est instituée, ainsi que le contrôle d'une assemblée générale composée d'un Sénat et d'une Chambre des députés, l'inamovibilité de la magistrature, l'établissement d'un budget, l'instruction primaire obligatoire. Bien que, pour des motifs politiques, le gouvernement ottoman ait dû rapidement suspendre l'application de la constitution en ce qui concerne la réunion de la Chambre des députés, cette charte n'en a pas moins donné un nouvel essor à la législation qui s'est complétée par les lois suivantes :

1° le code d'instruction criminelle (25 juin 1879), basé sur le système français des poursuites exercées par le ministère public;

2° la loi sur la formation et la composition des tribunaux (17 juin 1879); 

3° le code de procédure civile, calqué sur le système français avec quelques modifications (2 juillet 1879);

4° le règlement du 4 août 1879 instituant un notaire auprès de chaque tribunal de première instance et plusieurs autres règlements sur la distribution de la justice. Un code civil (Medjellé) composé de 16 livres et traitant des principes du droit applicables aux obligations et aux contrats, résumés d'après la jurisprudence musulmane et destinés à être appliqués par les tribunaux de la réforme, a été terminé en septembre 1876, après dix-sept ans de travail d'une commission spéciale de jurisconsultes.

La législation ottomane n'était applicable aux étrangers établis sur le territoire de l'Empire que moyennant certaines précautions qui avaient été prévues par la série d'actes internationaux connus sous le nom de Capitulations; de là vient qu'on divisa, au point de vue de la juridiction, les États avec lesquels la France entretenait des rapports, en pays de chrétienté, où la juridiction locale était pleine et entière, et pays de capitulations, ou elle était restreinte par des traités. (Cl. Huart)
Les jalons de l'histoire ottomane

D'Osman à Bayézid II.
L'histoire de l'Empire ottoman jusqu'en 1520 est celle celle d'une petite principauté turkmène née sur les marches de l'Anatolie qui, en moins de trois siècles, se mue en un empire universel, héritier de Rome et protecteur des lieux saints de l'Islam. 

À la fin du XIIIe siècle, l'Anatolie est un puzzle de petits États turcs, les beylicats, nés de l'effondrement du sultanat seldjoukide de Roum. C'est dans ce contexte que surgit la figure semi-légendaire d'Osman Ier, chef d'une tribu Oghuz installée près de Söğüt, aux confins de l'Empire byzantin déclinant. La situation géographique de ce minuscule territoire est son destin : positionnée face aux riches plaines de Bithynie, elle attire les guerriers de la foi, les ghazis, avides de butin et de conquêtes. Le premier coup d'éclat survient en 1302 avec la victoire de Bapheus sur une armée byzantine, qui donne à Osman un prestige immense. Ce n'est plus un simple chef de tribu, c'est un fondateur de dynastie. Son fils, Orhan, franchit une étape décisive en 1326 en capturant Brousse, qui devient la première capitale de ce qui commence à prendre la forme d'un véritable État. La conquête se poursuit méthodiquement : Nicée, cité des grands conciles chrétiens, tombe en 1331, suivie de Nicomédie en 1337. Orhan ne se contente pas d'agrandir son domaine, il lui donne une structure. Il crée le premier corps de fantassins réguliers, les yayas, et surtout les célèbres janissaires, cette infanterie d'élite issue du devchirmé, la collecte d'enfants chrétiens convertis à l'Islam et formés pour être les esclaves dévoués du sultan. L'autre tournant du règne d'Orhan est le franchissement du détroit des Dardanelles. En s'immisçant dans les guerres civiles byzantines, il épouse en 1346 la princesse Théodora et, en 1354, son fils Soliman Pacha s'empare de la forteresse de Gallipoli, tremplin vers l'Europe d'où les Ottomans ne seront jamais délogés.

Murad Ier, le successeur, transforme ce point d'appui en une conquête systématique des Balkans. Sa première grande victoire sur les rives de la Maritsa en 1371 ouvre la route de la Macédoine. La réaction des principautés slaves du Sud est brisée sur le champ de bataille de Kosovo en 1389, où Murad lui-même trouve la mort, assassiné par un chevalier serbe. Mais son fils Bayezid Ier, surnommé Yildirim, la Foudre, achève la victoire sur le champ même de la bataille. Le règne de Bayezid est un tourbillon d'énergie brutale. Il soumet la Bulgarie, assiège Constantinople pour la première fois et, en Anatolie, mène une politique d'unification par la force en absorbant les beylicats turcs, ce qui lui vaut l'hostilité de ses coreligionnaires. C'est cette politique qui provoque l'intervention du redoutable Tamerlan, le conquérant turco-mongol. En 1402, à la bataille d'Ankara, l'armée ottomane est anéantie et Bayezid, capturé, meurt en captivité dans des circonstances humiliantes.

La défaite est un cataclysme qui manque de détruire l'État. Une terrible guerre civile de dix ans, l'Interrègne ottoman, oppose les fils de Bayezid : Soliman, Musa, Isa et Mehmed. De ce chaos fratricide émerge finalement Mehmed Ier, soutenu par sa patiente intelligence et une diplomatie habile. Il est le véritable second fondateur, le reconstructeur. Il ne fait pas de conquête spectaculaire mais il réunifie le pays, apaise les beylicats et stabilise l'empire, lui léguant une solidité indispensable.

Le fruit de ce travail patient est récolté par son fils, Murad II, qui hérite à 17 ans d'un État à nouveau puissant. Son règne est pourtant un combat permanent entre ses aspirations mystiques et la nécessité impitoyable du pouvoir. Il doit faire face à de multiples coalitions en Europe, menées par le royaume de Hongrie, et en Anatolie par le beylicat des Karamanides. Le siège de Constantinople en 1422 échoue, mais c'est un autre siège qui forge sa légende : celui de Thessalonique, reprise aux Vénitiens. La guerre contre les Hongrois menée par Jean Hunyadi connaît des fortunes diverses. En 1444, au traité de Szeged, Murad, lassé du trône, abdique en faveur de son fils Mehmed, un adolescent de 12 ans. La crise qui s'ensuit est immédiate : la croisade chrétienne, croyant l'empire affaibli, traverse le Danube. Rappelé en catastrophe, Murad reprend le commandement et, le 10 novembre 1444, à la bataille de Varna, il anéantit l'armée croisée; le jeune roi de Hongrie, Ladislas, gît parmi les morts. Quatre ans plus tard, une nouvelle tentative de Hunyadi est brisée lors de la seconde bataille de Kosovo en 1448. L'Europe balkanique, saignée à blanc, est définitivement acquise à la domination ottomane. Murad II meurt en 1451, laissant un empire solide, prospère et triomphant à son fils de 19 ans.

Ce fils, c'est Mehmed II, le Conquérant. Dès son avènement, un seul projet l'obsède : la prise de Constantinople. Sa préparation est titanesque. En quelques mois, il fait construire sur le Bosphore la forteresse de Roumélie Hisar pour verrouiller le détroit. Il fond des canons géants, dont la fameuse bombarde du hongrois Urban. En avril 1453, une armée immense met le siège devant la cité impériale. Après 53 jours d'un siège impitoyable où les murailles théodosiennes, pourtant réputées imprenables, sont pilonnées sans relâche, l'assaut final est donné le 29 mai. La ville est prise, le dernier empereur, Constantin XI, disparaît dans la mêlée, et Mehmed II entre dans Sainte-Sophie, bientôt transformée en mosquée. Cet événement ne se limite pas à la chute d'une ville; il fonde un empire. Mehmed se proclame Kayser-i Rum, César de Rome, et fait de Constantinople, désormais Istanbul, la capitale d'un empire qui se pense comme l'héritier de Byzance. 
-

Portrait de Mehemet II.
Méhémet II.

Son règne est une suite ininterrompue de campagnes pour bâtir un empire universel. Il conquiert la Serbie, le royaume de Bosnie, la Morée, soumet la côte de la mer Noire en arrachant Trébizonde à la dynastie des Comnènes, fait de la Crimée un khanat vassal et met fin à l'indépendance des derniers beylicats anatoliens comme celui des Karamanides. Il se heurte en revanche à deux échecs majeurs : le siège de Belgrade en 1456, repoussé par Hunyadi, et l'expédition d'Italie en 1480, avec la prise d'Otrante, qui s'arrête brutalement à sa mort en 1481. Il laisse à son successeur un empire centralisé, codifié par un premier grand corpus législatif qui porte son nom, et une idéologie impériale qui ne tolère aucun partage du pouvoir.

La mort de Mehmed ouvre une nouvelle guerre de succession entre ses fils, Bayezid II et Djem. Le règne de Bayezid II, qui débute en 1481, est à l'image de sa personnalité pieuse et posée, à l'opposé de l'énergie volcanique de son père. C'est une période de consolidation et de repli intérieur, marquée par des guerres pourtant longues contre les Mamelouks d'Égypte, sans gains significatifs, et une lutte plus victorieuse contre Venise, qui permet enfin à l'empire de se doter d'une flotte puissante sous la direction de Kemal Reis. Le conflit le plus important de son règne est oriental : la montée en puissance du chah Ismail, fondateur de la dynastie safavide en Iran. Son chiisme militant et messianique soulève les tribus turkmènes d'Anatolie, les Kizilbash, contre l'autorité ottomane sunnite. Pendant que le danger grandit à l'est, le vieux sultan vieillissant et malade est contesté par ses propres fils, qui se disputent déjà sa succession.

C'est dans ce climat de crise que Sélim Ier, le plus jeune, le plus impitoyable et le plus doudéterminé des trois, entre en scène. En 1512, il force son père à abdiquer et fait exécuter ses frères et ses neveux, gagnant son surnom de Yavuz, le Terrible ou le Brave. Son règne fulgurant de huit ans ne vise rien de moins que la survie de l'empire et sa transformation en puissance musulmane dominante. Sa première cible est le chah Ismail. En 1514, à Tchaldiran, près du lac de Van, l'artillerie ottomane, écrasante, met en déroute la cavalerie kizilbash, réputée invincible. Le mythe du chah est brisé, sa capitale, Tabriz, est brièvement occupée, et l'Anatolie orientale est sécurisée. Puis, le regard de Sélim se tourne vers le sud, contre le sultanat mamelouk, puissant mais militairement archaïque. La campagne est foudroyante. Le 24 août 1516, à la bataille de Marj Dabiq près d'Alep, le sultan mamelouk Qansuh al-Ghuri est vaincu et tué. La Syrie et la Palestine tombent. En janvier 1517, Sélim entre en Égypte et, à la bataille de Ridaniya, près du Caire, il anéantit le dernier sultan mamelouk. La conquête du Caire n'est pas qu'une victoire militaire : le dernier calife abbasside, réfugié auprès des Mamelouks, est emmené à Istanbul. Sélim Ier reçoit la garde de La Mecque et de Médine, devenant le serviteur des saintes cités des musulmans, titre qui confère à la dynastie ottomane un prestige incomparable dans tout le monde sunnite.

Lorsque Sélim Ier meurt en 1520, terrassé par la maladie, l'État qu'il laisse à son unique fils, Soliman, est méconnaissable. La principauté turkmène des origines est devenue en 220 ans le plus puissant empire du monde musulman. Son territoire a triplé sous son règne seul, s'étendant désormais du Danube au Nil et de l'Euphrate à l'Adriatique. Les fondations de la puissance ottomane sont en place : un pouvoir central et sacré, une armée modernisée, une flotte redoutable, et la légitimité califale. C'est cet empire, riche, puissant et sûr de lui, que Soliman reçoit en héritage.

Le siècle de Soliman.
Le XVIe siècle va être celui de l'âge d'or de l'Empire Ottoman. En 1520, Soliman, unique héritier de Sélim Ier, monte sur le trône sans contestation, un fait rare qui annonce la stabilité de son long règne de quarante-six ans. L'Occident le nomme le Magnifique, fasciné par la splendeur de sa cour et l'étendue de ses conquêtes; son peuple le surnomme Kanuni, le Législateur, pour l'oeuvre juridique colossale qui structurera l'empire. Sa première priorité est de reprendre l'expansion vers l'Europe, là où son père avait concentré ses forces vers l'Orient. La Hongrie, vieil adversaire, est la cible. En 1521, la prise de Belgrade, qui avait résisté à Mehmed II, ouvre la route du Danube. Le choc décisif a lieu cinq ans plus tard. Le 29 août 1526, dans les plaines de Mohács, l'artillerie ottomane anéantit en moins de deux heures la fine fleur de la chevalerie hongroise. Le jeune roi Louis II meurt dans la déroute, et le royaume de Hongrie, sans héritier, s'effondre. Cette victoire n'amène pas une conquête directe immédiate, mais une guerre civile entre deux prétendants : Ferdinand de Habsbourg, frère de Charles Quint, et Jean Zapolya, soutenu par Soliman. Le conflit se transforme en un duel de titans entre les Habsbourg et les Ottomans pour la maîtrise de l'Europe centrale. En même temps, la confrontation entre Charles-Quint et François Ier conduit la France à conclure une alliance avec l'Empire Ottoman (Les Capitulations). En 1529, Soliman marche sur Vienne, le coeur de la puissance des Habsbourg. Le siège, entravé par un automne pluvieux et une logistique étirée au point de rupture, échoue. Vienne restera la limite extrême de l'avancée ottomane en Europe, une obsession inassouvie qui pèsera sur tout le siècle. L'empire consolide sa domination sur la Hongrie centrale, transformée en province ottomane, tandis que la Transylvanie devient une principauté vassale.

Le bras de fer avec les Habsbourg est aussi maritime. En Méditerranée, Soliman trouve en Khayr ad-Din Barberousse, le corsaire devenu amiral, l'instrument de sa puissance navale. Nommé capitan pacha en 1533, Barberousse fait de la flotte ottomane la terreur de la mer. L'empire étend son protectorat sur toute la côte barbaresque, d'Alger à Tripoli, encerclant le monde chrétien. La lutte atteint son paroxysme en 1538 à la bataille navale de Préveza, où Barberousse écrase la flotte combinée de la Sainte Ligue, une coalition formée par la papauté, Venise et l'Espagne. Cette victoire assure à l'empire la maîtrise absolue de la Méditerranée orientale pour trente ans.

À l'est, la menace sécurisée par Sélim Ier n'était pas éteinte; elle s'était réorganisée. Les Safavides, sous le chah Tahmasp Ier, pratiquaient une politique de terre brûlée, refusant le combat frontal qui avait perdu son père. Soliman mène trois grandes campagnes contre eux, connues sous le nom de "guerre des Deux Iraks". En 1534, il entre dans Bagdad, la cité des califes abbassides, l'arrachant à une brève domination safavide. Bagdad devient le chef-lieu d'un immense pachalik, verrou oriental de l'empire face à la Perse chiite. La conquête de Bassorah quelques années plus tard, en 1546, donne aux Ottomans un accès au golfe Persique et ouvre un nouveau front contre les Portugais, installés à Ormuz. Dans l'océan Indien, la guerre mondiale contre la thalassocratie portugaise s'étend de la mer Rouge aux côtes de l'Inde et de Sumatra, où l'empire envoie des expéditions pour soutenir les sultanats musulmans, signe d'une ambition devenue planétaire. La paix d'Amasya, signée avec les Safavides en 1555, stabilise la frontière pour trois décennies. L'empire reconnaît la souveraineté du chah sur l'Azerbaïdjan oriental mais garde l'Irak et la Géorgie occidentale. C'est la première délimitation officielle entre les deux puissances musulmanes.

Cette puissance extérieure est le reflet d'une transformation intérieure profonde. Soliman mène avec le grand mufti Ebussuud Efendi une harmonisation monumentale des lois. Il s'agit de faire coïncider le kanun, la loi séculière édictée par le sultan, avec la charia, la loi religieuse. Le code de lois qui en résulte régit la fiscalité, la propriété foncière, le statut des communautés non-musulmanes et l'organisation administrative. L'empire devient un État de droit bureaucratique d'une complexité inouïe pour l'époque. Au sommet de cet édifice, le grand vizir incarne la puissance administrative, et nul mieux qu'Ibrahim Pacha, l'ami d'enfance de Soliman, n'a porté cette ascension avant d'être rattrapé par la logique impitoyable du palais.

Mais le siècle de Soliman est aussi celui d'un drame intérieur qui assombrit la fin du règne. Roxelane, une captive ruthène devenue l'épouse légitime du sultan sous le nom de Hürrem Sultan, bouleverse les traditions dynastiques. Son ascension brise la coutume qui voulait que le sultan n'ait pas d'épouse officielle. Elle inaugure ce que les historiens nomment le "sultanat des femmes", une ère d'influence politique des mères et épouses des sultans. De ses intrigues naît une lutte de succession impitoyable entre ses fils et le premier-né de Soliman, Mustafa, dont la mère était Mahidevran. En 1553, Soliman, vieillissant et pétri de soupçons, fait exécuter le prince Mustafa, perçu comme un rival trop populaire auprès de l'armée, un acte vécu comme un traumatisme par les janissaires et le peuple. La lutte finale oppose les deux fils survivants de Hürrem, Sélim et Bayezid. Le conflit fratricide est ouvert. Battu, Bayezid se réfugie en Perse safavide, mais Soliman obtient son extradition et il est exécuté avec ses fils en 1561. La mort de Soliman en 1566, devant la forteresse hongroise de Szigetvár lors de sa treizième et dernière campagne, laisse un héritier unique mais affaibli : Sélim II, le premier sultan à ne pas mener ses armées au combat.

Sélim II, dit l'Ivrogne, inaugure un contraste saisissant avec son père. Son règne voit la gestion de l'État déléguée à un grand vizir de génie, Mehmed Sokollu, véritable maître de l'empire pendant près de quinze ans. L'expansion ne s'arrête pas. L'ambition se tourne vers les îles. En 1570, une expédition massive s'empare de Chypre, la riche possession vénitienne. La chute de Famagouste, après un siège héroïque, provoque une onde de choc dans la chrétienté. La réaction est la formation d'une nouvelle Sainte Ligue, menée par l'Espagne de Philippe II, Venise et la papauté. Le 7 octobre 1571, la flotte de la Sainte Ligue surprend la flotte ottomane dans le golfe de Lépante, au large de la Grèce. La bataille est une boucherie navale. Presque toute la flotte ottomane est détruite, et des milliers de marins aguerris sont tués. L'impact psychologique en Europe est immense, brisant le mythe de l'invincibilité ottomane. Mais l'impact stratégique est quasi nul. Sokollu lance la reconstruction d'une nouvelle flotte en un seul hiver, et, surtout, s'empare de Tunis en 1574, délogeant les Espagnols de leur dernière place forte en Afrique du Nord. La Méditerranée est désormais partagée de facto : l'ouest est sous influence espagnole, l'est et le sud sous domination ottomane. Avec cette victoire, les grands affrontements navals prennent fin.

Le règne de Mourad III, qui monte sur le trône en 1574, marque une rupture. Le siècle se termine dans l'épuisement d'une guerre longue et dévastatrice. L'empire se tourne à nouveau vers l'Orient, car la paix d'Amasya s'effrite avec l'avènement du chah Abbas en Perse. La guerre ottomano-safavide qui éclate en 1578 durera douze ans, aspirant les hommes et les trésors dans les montagnes du Caucase et d'Azerbaïdjan. Malgré des victoires initiales et l'occupation de Tabriz, la guerre s'enlise, devenant un conflit de harcèlement et de dévastation. Elle se conclut en 1590 par le traité d'Istanbul, qui donne à l'empire ses frontières orientales les plus étendues, incluant toute la Géorgie. Mais cette expansion cache une réalité intérieure en pleine mutation. Les structures de l'État sont soumises à des tensions inédites. La révolution des prix du XVIe siècle, provoquée par l'afflux d'argent américain via l'Europe, dévalue la monnaie ottomane, l'akçe, et provoque une inflation galopante. Les revenus fixes des timariotes, les cavaliers fieffés qui étaient l'ossature de l'armée, s'effondrent, ce qui accélère la monétarisation de l'économie et la transformation de l'armée. Le corps des janissaires, armé d'arquebuses, s'accroît démesurément, passant d'une élite de quelques milliers d'hommes à un corps de plusieurs dizaines de milliers. Pour les payer, l'État a besoin de plus en plus de liquidités, ce qui le pousse à affermer les impôts, nourrissant un cercle vicieux de corruption et de pressions fiscales sur la paysannerie. Le système du devchirmé, le recrutement des enfants chrétiens, décline; les janissaires obtiennent le droit de se marier et leurs fils commencent à intégrer le corps, brisant le principe d'un recrutement méritocratique et dévoué au seul sultan. Les "révoltes des Celali" éclatent en Anatolie, des jacqueries désespérées de paysans déracinés et d'anciens soldats sans solde qui mettent des provinces entières à feu et à sang.

La mort de Mourad III en 1595, et l'avènement de Mehmed III, plongent un peu plus l'empire dans une nouvelle guerre interminable en Hongrie, face aux Habsbourg. Ce "Longue Guerre" de treize ans est un conflit de sièges éreintants et de batailles indécises, où la supériorité tactique ottomane en rase campagne s'émousse face aux nouvelles fortifications à l'italienne. La prise de la forteresse d'Eger en 1596 est suivie la même année par la bataille de Keresztes, une victoire ottomane arrachée de justesse à un moment où la bataille était déjà presque perdue par la défection de l'armée, un signe inquiétant de la fragilisation de l'ordre militaire. À l'intérieur, le péril est immédiat et ne vient plus des marches de l'empire mais de son propre coeur. En 1603, un officier sipahi, déclenchera la première grande révolte d'Istanbul, annonçant le siècle de fer et de troubles qui s'ouvre. Le XVIe siècle ottoman se ferme donc sur un paradoxe : jamais l'empire n'a été aussi vaste, s'étirant de Buda à la mer Rouge et d'Alger à la Caspienne; pourtant, sous la splendeur de l'âge solimanien, les fondations sociales, économiques et militaires qui avaient porté cette expansion commencent à se fissurer, annonçant la lente métamorphose d'un État conquérant en une forteresse assiégée par les crises d'un monde en train de naître.

Le temps du déclin.
La gigantesque machine impériale, portée par trois siècles d'expansion presque continue, se heurte désormais à des adversaires transformés et à ses propres contradictions internes. Les XVIIe et XVIIIe siècles vont être deux siècles d'un déclin qui ne fera que s'accélérer ensuite. 

Le XVIIe siècle.
La guerre de Treize Ans contre les Habsbourg en Hongrie, qui se termine en 1606 par le traité de Zsitvatorok, est un symbole de cette nouvelle ère. Pour la première fois, l'empereur du Saint-Empire est reconnu comme un égal par le sultan, et non plus comme un vassal. Le mythe de la supériorité inébranlable est écorné. La paix est une nécessité vitale car l'Anatolie, le coeur turc de l'empire, est à feu et à sang. Les révoltes des Celali, ces armées de paysans déracinés, d'étudiants en théologie sans emploi et de soldats mercenaires sans solde, ravagent les provinces. Elles ne sont pas des contestations politiques structurées, mais une explosion de violence sociale, le symptôme d'une transformation économique profonde où la monétarisation de l'économie, l'inflation et le remplacement des cavaliers timariotes par des janissaires armés de mousquets brisent les anciennes solidarités rurales. L'État mettra des décennies à rétablir un ordre précaire.

C'est dans ce climat de crise que s'ouvre le règne d'Ahmed Ier, un jeune sultan pieux qui meurt à 27 ans en 1617, mais laisse à la capitale son joyau, la Mosquée Bleue, et une innovation dynastique lourde de conséquences : la fin du fratricide systématique. Le séniorat remplace la loi du meurtre à l'avènement; désormais, c'est le plus âgé des princes ottomans qui hérite du trône, tandis que les autres sont confinés dans le Kafes, le "Café", un pavillon doré mais prison du palais impérial. Cette réforme met fin aux bains de sang dynastiques, mais elle produit des sultans souvent inexpérimentés, mentalement fragiles ou inaptes à régner après des décennies de réclusion. Les conséquences sont immédiates avec l'avènement de Mustafa Ier, un homme dérangé, vite déposé puis remonté sur le trône dans un jeu de bascule politique qui révèle le vrai pouvoir montant : celui des janissaires, des ulémas et surtout des femmes du harem impérial. La mère du sultan, la Valide Sultan, devient la première dame de l'État, et le "sultanat des femmes" atteint son apogée sous Kösem Sultan, régente autoritaire et machiavélique qui gouverne dans l'ombre pendant près de trente ans durant les minorités de ses fils Mourad IV et Ibrahim Ier.

Mourad IV, parvenu au pouvoir en 1623, est le dernier sultan à incarner la férocité des conquérants. Le géant barbu à la voix de tonnerre réimpose l'ordre par la terreur. Il interdit le tabac et le café sous peine de mort, exécute de sa propre main des récalcitrants et mate les janissaires indisciplinés. Surtout, il mène personnellement une armée pour reconquérir Bagdad en 1638, reprise aux Safavides. La campagne est une boucherie et un triomphe. Le traité de Qasr-i-Chirin en 1639 fixe la frontière ottomano-perse de manière quasi définitive, une frontière qui sépare encore aujourd'hui la Turquie de l'Iran. Mais Mourad IV meurt prématurément, et le trône échoit à son frère, Ibrahim, surnommé le Fou, un être psychologiquement détruit par des années de claustration. Son règne chaotique et lubrique se termine par une exécution ordonnée par une coalition de janissaires et d'ulémas, avec l'assentiment de sa propre mère Kösem. L'enfant Mehmed IV monte sur le trône, et la régence passe à une nouvelle figure, sa mère, Hatice Turhan Sultan, qui fait éliminer sa rivale Kösem.

De ce chaos émerge un remède institutionnel inédit : la famille Köprülü. En 1656, la situation est si désespérée, avec la flotte vénitienne bloquant les Dardanelles et la révolte grondant, que l'on confie les pleins pouvoirs à un vieux vizir octogénaire, Köprülü Mehmed Pacha. Il accepte à condition que ses décisions ne soient jamais contestées. C'est le début d'une ère de réformes autoritaires menées par cette famille de grands vizirs. Köprülü Mehmed Pacha rétablit l'ordre en purgeant massivement l'armée et les cadres religieux corrompus, brise le blocus vénitien et mate les révoltes. Son fils, Köprülü Fazıl Ahmed Pacha, plus intellectuel mais tout aussi impitoyable, poursuit l'oeuvre et mène l'empire à de nouvelles conquêtes. La Crète, que Venise défendait depuis vingt-cinq ans, tombe enfin avec la prise d'Héraklion en 1669. La Podolie est conquise sur la Pologne, ce qui amène les Cosaques à placer l'Ukraine sous protectorat ottoman.

Cette avancée en Europe orientale fait renaître l'ambition impériale. Le successeur de Fazıl Ahmed, Kara Mustafa Pacha, nourrit un rêve démesuré : prendre Vienne. En 1683, une immense armée met le siège devant la capitale des Habsbourg. Mais la logistique est défaillante, la préparation insuffisante, et le talent militaire du vizir n'est pas à la hauteur de son ambition. Le 12 septembre, la cavalerie polonaise du roi Jean III Sobieski, alliée aux forces impériales, dévale les collines du Kahlenberg et anéantit l'armée ottomane. Le désastre de Vienne est un tournant absolu. La déroute se transforme en une guerre de seize ans contre une Sainte Ligue formée par les Habsbourg, Venise, la Pologne et la Russie. Ce conflit, la Grande Guerre turque, est une catastrophe. Les Ottomans perdent la quasi-totalité de la Hongrie, la Transylvanie et le Péloponnèse; Buda tombe en 1686, et Belgrade elle-même est perdue en 1688. Les armées impériales déferlent jusqu'en Macédoine. Sur le front russe, pour la première fois, Moscou s'impose, et Pierre le Grand prend Azov en 1696, donnant à la Russie un accès à la mer Noire. La paix de Karlowitz, signée en 1699, est un traumatisme. Pour la première fois, l'empire négocie vaincu, contraint de céder de vastes territoires. C'est la fin du mythe de l'expansion irrésistible. L'empire n'est plus la puissance conquérante; il est la forteresse assiégée.

Le XVIIIe siècle.
Le XVIIIe siècle s'ouvre sur une tentative de réaction et de réforme. Après l'humiliation de Karlowitz, une élite consciente du retard pris sur l'Europe, particulièrement dans l'art de la guerre, pousse au changement. Le règne d'Ahmed III inaugure ce que l'on appelle l'"ère des Tulipes", une période de paix relative et d'ouverture fascinée vers l'Occident. On traduit des ouvrages scientifiques, on introduit l'imprimerie en caractères arabes grâce à Ibrahim Müteferrika, un converti hongrois, et l'on construit des palais et des jardins inspirés de Versailles, comme le Sa'dabad à Istanbul. Cette frivolité apparente masque une angoisse profonde et une volonté de moderniser l'armée, notamment l'artillerie. Mais cette tentative de réforme par le haut se heurte à la colère conservatrice des janissaires et des couches populaires urbaines, qui voient dans ces innovations une trahison de la tradition. En 1730, la révolte de Patrona Halil, un ancien janissaire devenu crieur public, renverse Ahmed III et met fin brutalement à l'ère des Tulipes. Le vizir réformateur Nevşehirli Damat Ibrahim Pacha est lynché. Le message est clair : toute réforme profonde est un danger mortel.

Pourtant, la nécessité de se défendre reste impérieuse. La guerre reprend avec la Russie et l'Autriche dans les années 1730. Un bref sursaut a lieu avec la reconquête de Belgrade en 1739, qui redonne à l'empire une frontière solide sur le Danube pour plusieurs décennies. Le siècle est une succession de guerres contre une Russie de plus en plus menaçante, animée par la volonté de conquérir les Balkans, d'obtenir le libre passage par les Détroits et de se poser en protectrice des chrétiens orthodoxes de l'empire. La guerre désastreuse de 1768-1774 voit la flotte russe de la Baltique entrer en Méditerranée et anéantir la flotte ottomane dans la rade de Çeşme en 1770, une défaite psychologiquement aussi terrible que Lépante. Les armées russes envahissent la Moldavie et la Valachie. Le traité de Küçük Kaynarca en 1774 est une humiliation encore plus cuisante que Karlowitz. L'empire perd le contrôle du nord de la mer Noire et, surtout, doit reconnaître le protectorat moral de la Russie sur les orthodoxes de l'empire. Le khanat de Crimée, terre turque et musulmane, est déclaré indépendant, prélude à son annexion pure et simple par la Russie en 1783. La mer Noire n'est plus un "lac ottoman", elle devient un espace de rivalité avec une puissance russe qui se rêve héritière de Byzance.

La réponse à cette menace existentielle est une seconde vague de réformes, menée cette fois avec une détermination sans précédent par Sélim III, monté sur le trône en 1789, au moment même où la Révolution française ébranle l'Europe. Sélim III comprend que la survie de l'empire passe par une refonte totale de son outil militaire. Il ne s'agit plus d'amender les janissaires, mais de créer parallèlement une nouvelle armée, entraînée, équipée et disciplinée à l'européenne : le Nizam-ı Cedid, l'Ordre Nouveau. Il ouvre des écoles militaires, des ambassades permanentes dans les capitales européennes pour observer les techniques de l'Occident, et finance le tout par des impôts nouveaux. Pendant ce temps, le contexte diplomatique change. La campagne d'Égypte menée par le général Bonaparte en 1798 montre que la menace ne vient plus seulement de Vienne ou de Moscou, mais des puissances coloniales. L'alliance de circonstance avec les Britanniques et les Russes permet de chasser les Français d'Égypte, mais les vieux équilibres sont brisés. Les Balkans s'agitent; les nationalismes serbe et grec commencent à fermenter.

L'agonie de l'empire.
Au début du XIXe siècle, Sélim III poursuit avec obstination la mise en place de son Nizam-ı Cedid, cette armée régulière entraînée à l'européenne qui doit sauver l'empire. Il impose de nouvelles taxes pour financer ces troupes, s'aliénant une grande partie des élites traditionnelles. La tension devient insoutenable et, en 1807, une révolte fomentée par les janissaires, les auxiliaires yamaks du Bosphore et des éléments conservateurs ulcérés par les réformes, éclate à Istanbul. Sélim III est déposé et bientôt étranglé dans le sérail. Cet assassinat plonge l'État dans un chaos qui manque de l'anéantir, mais un homme surgit pour en reprendre le gouvernail : un gouverneur de province puissant et charismatique, un véritable condottiere, Bayrakdar Mustafa Pacha. Accouru de son fief de Rusçuk sur le Danube, il châtie les assassins et place sur le trône Mahmoud II, le seul prince survivant. Devenu grand vizir, Bayrakdar tente de restaurer un ordre nouveau, mais les janissaires, une fois encore, se soulèvent et le font sauter avec son propre palais en 1808. Mahmoud II, terré dans la dernière enceinte du palais de Topkapi, ne doit sa survie qu'au sacrifice de ses serviteurs. Cette expérience traumatique grave dans son esprit une certitude inébranlable : l'empire ne pourra jamais se réformer sans détruire physiquement le corps des janissaires.

Pendant dix-huit ans, Mahmoud II, fin politique, attend, tisse sa toile et prépare sa vengeance avec une patience de prédateur. Il agit par une centralisation méthodique, rognant patiemment les autonomies des potentats locaux. Les ayans, ces notables provinciaux devenus de véritables dynastes locaux, sont soit cooptés, soit écrasés. Le plus puissant d'entre eux, Ali Pacha de Janina, qui régnait en maître sur l'Épire et l'Albanie comme un souverain indépendant, est finalement réduit et exécuté en 1822. Pendant ce temps, l'empire se désagrège sur ses marges. La Révolution serbe, débutée en 1804 sous la conduite de Karageorges, alterne massacres et trêves pour aboutir à la création d'une principauté serbe autonome, prélude à une indépendance future. Mais le coup le plus terrible est porté par la guerre d'indépendance grecque. Déclenchée en 1821, elle est d'une férocité inouïe des deux côtés. Les Ottomans pendent le patriarche de Constantinople aux portes de sa cathédrale. La guerre s'enlise et, en 1826, l'empire est au bord du gouffre. 

C'est dans ce contexte de péril absolu que Mahmoud II frappe le grand coup. Le 15 juin 1826, il publie un décret imposant la création d'un nouveau corps de soldats réguliers, les Eşkinci, prélevés au sein même des janissaires. C'est un piège juridique et politique. Comme prévu, les janissaires réagissent en renversant leurs chaudrons, symbole de révolte, sur la place de l'Hippodrome. Mais cette fois, Mahmoud les y attend. Il déploie les troupes fidèles, les artilleurs et les étudiants des écoles militaires, fait cerner la foule et, à coups de mitraille, ordonne le massacre systématique. Les janissaires sont exterminés, leurs casernes rasées, leur ordre religieux dissous. L'"Événement de Bienfaisance", comme la propagande officielle nomme ce bain de sang, est un coup d'État de palais réussi qui abolit en une nuit le principal obstacle à la modernisation. L'armée nouvelle des "Soldats Victorieux de Mahomet" peut naître, mais il est déjà trop tard pour la Grèce. La flotte ottomane est coulée à Navarin en 1827 par une coalition anglo-franco-russe, et la Grèce devient indépendante en 1830. Puis, la Russie envahit les Balkans, et ses armées campent à Edirne, forçant Mahmoud II à reconnaître l'autonomie de la Serbie et l'indépendance grecque.

L'empire est sauvé, mais il est exsangue, et un nouveau défi se lève sur sa frontière sud. Le gouverneur de l'Égypte, Méhémet Ali, le brillant officier venu d'Albanie, a bâti un État dans l'État, modernisant à son tour l'armée et l'économie égyptiennes avec l'aide de conseillers français. Pour prix de son aide en Grèce, il réclame la Syrie. Devant le refus de Mahmoud II, son fils Ibrahim Pacha envahit la Palestine et la Syrie en 1831, écrase toutes les armées ottomanes et pénètre profondément en Anatolie. Une fois de plus, le sultan, désespéré, est forcé d'accepter l'humiliation de faire appel à la Russie, dont une flotte mouille au large d'Istanbul. L'effroi des puissances européennes, en particulier de la Grande-Bretagne, face à ce protectorat russe sur le Bosphore, les pousse à s'interposer. Le conflit est réglé par une autonomie renforcée de Méhémet Ali, mais la Question d'Orient est devenue le grand jeu diplomatique du concert européen.

Mahmoud II meurt en 1839, laissant l'empire à son fils Abdülmecid Ier, un adolescent de 16 ans. Alors que les armées d'Ibrahim Pacha viennent à nouveau d'anéantir les forces ottomanes à la bataille de Nézib, l'empire est dans une situation si précaire que sa survie est suspendue à un acte de volonté politique. Le 3 novembre 1839, le ministre des Affaires étrangères, Mustafa Reşid Pacha, lit depuis le roseraie du palais de Gülhane un décret impérial qui engage l'empire dans une révolution par le haut. L'édit de Gülhane, ou Tanzimat-ı Hayriye, inaugure l'ère des "Réorganisations Bienfaisantes". Ce texte est une déclaration des droits avant l'heure. Il garantit à tous les sujets de l'empire, sans distinction de religion, la sécurité de leur vie, de leur honneur et de leurs biens, une fiscalité équitable et un système de conscription régulier. L'empire islamique proclame l'égalité juridique des musulmans, chrétiens et juifs. C'est une révolution conceptuelle, un abandon de la primauté fondatrice de la charia et du statut de dhimmi pour les non-musulmans.

Le Tanzimat transforme le pays en profondeur pendant trois décennies. Un État centralisé et bureaucratique émerge, avec des ministères, des conseils et une administration préfectorale calquée sur le modèle français. Les codes de commerce, pénal et maritime sont directement traduits ou inspirés du droit français. Des tribunaux mixtes, les Nizamiye, sont créés à côté des tribunaux religieux de la charia, imposant une justice séculière. L'éducation, enjeu crucial, est réformée avec la création des ruşdiye, des écoles secondaires modernes, posant les fondations d'une élite administrative occidentalisée. La modernisation n'est pas seulement juridique; elle est spectaculairement symbolique. Abdülmecid abandonne le vieux palais de Topkapi et construit le palais de Dolmabahçe sur les rives du Bosphore, une immense façade de marbre et d'or au décor ouvertement européen, rempli de cristal de Bohême et de tableaux académiques, symbole de la richesse et de l'occidentalisation culturelle du sommet de l'État.

Mais ce vaste projet est un gouffre financier. L'intégration de l'empire dans le commerce mondial comme exportateur de matières premières et importateur de produits manufacturés ne génère pas assez de capitaux pour financer cette mue. Le coût de l'armée moderne, de la bureaucratie pléthorique et surtout la guerre de Crimée obligent l'empire à emprunter massivement sur les places de Londres et de Paris. La guerre de Crimée, de 1854 à 1856, est un moment singulier. Allié à la France de Napoléon III et à la Grande-Bretagne pour contrer l'expansionnisme russe, l'empire sort victorieux. Le traité de Paris de 1856 le fait officiellement entrer dans le "Concert des Nations" européen et lui garantit en théorie son intégrité territoriale. Le second édit de réforme, le Hatt-ı Hümayun de 1856, est imposé par les alliés comme condition du traité. Il réaffirme avec force l'égalité des religions, interdit tout langage discriminant, et ouvre la voie à l'entrée des non-musulmans dans la fonction publique et l'armée. Mais cette tutelle bienveillante est un poison. Les notables musulmans vivent l'égalité imposée comme une humiliation et une perte de leur prééminence traditionnelle. Les chrétiens, notamment dans les Balkans, ne veulent plus l'égalité dans un empire ottoman, ils veulent leur propre État-nation, souvent encouragés par la Russie. Le nationalisme serbe, grec, puis bulgare, se développe à travers les écoles et les églises, ferments des futures insurrections.

La faillite économique est le tombeau du Tanzimat. En 1875, l'État se déclare en cessation de paiement. La révolte gronde en Bosnie-Herzégovine puis en Bulgarie. La répression ottomane, confiée à des milices irrégulières, les terribles bachi-bouzouks, est d'une sauvagerie telle qu'elle soulève une vague d'indignation en Europe, brillamment exploitée par le pamphlet de Gladstone sur les "horreurs bulgares. En 1876, dans cette atmosphère de crise totale, une coalition de ministres réformateurs, les Jeunes-Ottomans, dépose le sultan Abdülaziz, qui se suicide mystérieusement. Son successeur, Mourad V, sombre dans la folie en trois mois. C'est finalement Abdülhamid II, le frère de Mourad, qui monte sur le trône. Son avènement est un marché : il accepte une constitution élaborée par le grand vizir Midhat Pacha, le champion des libéraux. Le 23 décembre 1876, la première constitution ottomane est promulguée dans un tonnerre d'artillerie, instaurant une monarchie parlementaire avec une chambre des députés élus.

Ce rêve constitutionnel ne dure qu'un an. Abdülhamid II, intelligence froide et suspicieuse, se sert de la guerre désastreuse qui éclate avec la Russie en 1877 pour reprendre le contrôle. Les armées du tsar déferlent de nouveau jusqu'aux faubourgs d'Istanbul, à San Stefano. Le traité imposé crée une Grande Bulgarie sous tutelle russe, dépeçant la présence ottomane en Europe. Le congrès de Berlin en 1878, orchestré par Bismarck, révise ce traité pour sauvegarder un équilibre européen : la Bulgarie est réduite, l'Autriche-Hongrie occupe la Bosnie-Herzégovine, la Grande-Bretagne prend Chypre, et la Roumanie, la Serbie et le Monténégro deviennent indépendants. Abdülhamid II, utilisant la situation d'urgence, suspend la constitution et dissout le parlement. L'ère hamidienne, un long règne autoritaire de trente ans, commence.

Le régime d'Abdülhamid II est une autocratie modernisatrice centralisée autour d'un homme paranoïaque. Le palais de Yıldız, perché sur les collines, remplace Dolmabahçe et devient le centre névralgique d'un État policier où le sultan lit chaque matin les rapports de ses innombrables espions. Le panislamisme devient la doctrine officielle. Déchu de ses possessions européennes chrétiennes et révolté par l'interventionnisme occidental, le sultan se pose en calife protecteur de tous les musulmans du monde, des Indes à l'Afrique. C'est un formidable levier diplomatique face aux empires coloniaux britannique, français et russe, qui comptent des millions de sujets musulmans. Paradoxalement, ce long règne autoritaire accélère la modernisation matérielle de l'empire. Le chemin de fer du Hedjaz, financé par des donations pieuses du monde entier, relie Damas à Médine, facilitant le pèlerinage mais aussi le déplacement des troupes. Les lignes télégraphiques maillent le territoire, l'éducation moderne, notamment les écoles de fonctionnaires comme la prestigieuse Mekteb-i Mülkiye, continue de former une élite qui, instruite dans les sciences occidentales, va bientôt étouffer dans le carcan du despotisme.

L'opposition s'organise en exil et dans les écoles militaires. Le Comité Union et Progrès, les "Jeunes-Turcs", dont le noyau dur se forme à l'École de médecine militaire de Salonique, est une société secrète imprégnée de positivisme, de darwinisme social et d'un nationalisme ottoman exacerbé. Leur mot d'ordre est simple : rétablir la constitution pour sauver la patrie. En 1908, la crise éclate en Macédoine, où des garnisons se mutinent. Le 23 juillet, Abdülhamid II, comprenant que l'armée de Roumélie lui échappe, cède et annonce le rétablissement de la constitution. La révolution jeune-turque déclenche des scènes de liesse populaire intercommunautaire, perçue comme le printemps de la liberté. Mais la contre-révolution éclate en avril 1909 à Istanbul, fomentée par des soldats réactionnaires et des étudiants en théologie. L'Armée d'action, commandée par Mahmoud Chevket Pacha et dont le chef d'état-major est un jeune officier encore inconnu nommé Mustafa Kemal, marche depuis Salonique sur la capitale et réprime la révolte. La décision est prise : Abdülhamid II est déposé, exilé dans une villa de Salonique, et son frère fantomatique, Mehmed V, est placé sur le trône comme sultan constitutionnel. Le pouvoir réel passe entièrement entre les mains du Comité Union et Progrès, d'abord de manière indirecte, puis à partir du coup d'État de 1913, sous la dictature implacable d'un triumvirat : le ministre de la guerre Enver Pacha, le ministre de l'intérieur Talat Pacha et le ministre de la marine Djemal Pacha.

Le pouvoir jeune-turc est hanté par l'impératif de survie et un nationalisme centralisateur qui ne supporte plus les particularismes. Les guerres balkaniques de 1912-1913 sont un désastre qui les radicalise. La coalition de la Grèce, de la Serbie, de la Bulgarie et du Monténégro anéantit la présence ottomane en Europe en quelques semaines. L'armée reflue sur les lignes de Chataldja, aux portes d'Istanbul. Edirne tombe. C'est un arrachement psychologique et géopolitique immense : les provinces les plus développées, la patrie de nombreux dirigeants unionistes, Salonique, la Macédoine, sont perdues à jamais. Le traumatisme de 1913 forge la politique du Comité. L'Anatolie devient le cœur du projet national turc. La politique envers les minorités chrétiennes, notamment arméniennes, se durcit. L'entrée en guerre en 1914 aux côtés des Empires centraux est précipitée par Enver Pacha, fasciné par la puissance militaire allemande. L'empire se jette dans la Première Guerre mondiale avec l'espoir de reconquérir sa grandeur, et y trouve son anéantissement final.

La guerre est pourtant loin d'être une suite ininterrompue de défaites. Aux Dardanelles, en 1915, une défense acharnée, où émerge le génie militaire de Mustafa Kemal, repousse le débarquement allié, infligeant une défaite humiliante aux Britanniques et aux Français. En Mésopotamie, une armée anglo-indienne est encerclée et forcée à une reddition humiliante à Kut-al-Amara. Mais ces victoires sont payées au prix fort et masquent l'horreur qui se déroule à l'intérieur des frontières. Dans la logique d'une guerre totale et sous l'emprise d'une idéologie de purification ethnique, le gouvernement unioniste, dirigé par Talat Pacha, planifie et exécute la déportation et l'extermination massive des Arméniens d'Anatolie. Les populations, accusées collectivement de collusion avec l'ennemi russe, sont arrachées à leurs villages et poussées dans des marches de la mort vers les déserts de Syrie. C'est un génocide, perpétré par l'Organisation spéciale, les milices kurdes et l'indifférence d'une partie de l'administration. Les communautés syriaques et grecques pontiques sont également décimées dans des campagnes de nettoyage ethnique d'une violence inouïe. La guerre se termine dans la débâcle en 1918. Les fronts du sud s'effondrent, Allenby entre à Jérusalem puis à Damas, et l'armée britannique atteint Mossoul au mépris de l'armistice de Moudros, signé le 30 octobre 1918. Les dirigeants unionistes, Enver, Talat et Djemal, s'enfuient nuitamment à bord d'un torpilleur allemand.

L'armistice livre l'empire démembré à l'occupation. Les vainqueurs se partagent les dépouilles. La France occupe la Cilicie, la Grande-Bretagne l'Irak, la Palestine et Istanbul, l'Italie débarque à Antalya, et surtout, la Grèce, encouragée par le Premier ministre britannique Lloyd George, envahit Smyrne en mai 1919. Ce débarquement et les massacres de civils turcs qui l'accompagnent sont l'étincelle. Le sultan Mehmed VI Vahideddin, prisonnier des Alliés dans son palais du Bosphore, accepte le traité de Sèvres en 1920, un diktat qui réduit l'empire à une bande de terre en Anatolie centrale et prévoit la création d'une Arménie indépendante et d'un Kurdistan autonome. La signature de ce traité par le gouvernement fantoche d'Istanbul scelle la rupture. Depuis les provinces anatoliennes, un général insoumis, Mustafa Kemal Pacha, le vainqueur des Dardanelles, organise la résistance. Il convoque des congrès à Erzurum et à Sivas, et installe à Ankara un gouvernement concurrent, la Grande Assemblée nationale de Turquie.

Ce qui suit est une guerre de libération menée au nom de la souveraineté nationale contre les envahisseurs et contre le sultanat. L'armée grecque avance jusqu'aux portes d'Ankara mais est arrêtée lors de la gigantesque bataille de la Sakarya en 1921, un affrontement de vingt-deux jours qui brise l'élan hellène. La contre-offensive finale est lancée le 26 août 1922. En deux semaines, l'armée turque balaie les forces grecques, entre dans Smyrne en flammes et pousse les survivants à la mer, mettant fin à trois millénaires de présence grecque en Anatolie. La victoire militaire est totale et permet la renégociation de la paix. L'armistice de Moudanya puis le traité de Lausanne en 1923 abolissent le traité de Sèvres, fixent les frontières de la Turquie moderne et valident des échanges massifs de populations entre la Grèce et la Turquie.

L'empire, en tant que structure politique, avait déjà cessé d'exister dans les faits. Le 1er novembre 1922, l'Assemblée nationale d'Ankara avait voté l'abolition du sultanat, séparant le califat de la souveraineté temporelle. Le dernier sultan, Mehmed VI, s'enfuit discrètement d'Istanbul à bord d'un navire de guerre britannique. Le 29 octobre 1923, la République de Turquie est proclamée, avec Mustafa Kemal comme premier président. Le califat, symbole fantomatique de l'unité islamique, est aboli à son tour le 3 mars 1924. L'aventure entamée sur les marches de l'Anatolie sept siècles plus tôt par la tribu d'Osman s'achève ainsi par une révolution politique et culturelle qui, rejetant l'héritage impérial, donne naissance à un État-nation laïc et centralisé sur les ruines d'une dynastie devenue incompréhensible au monde nouveau qu'elle avait involontairement contribué à forger.



En librairie - Joëlle Dalègre, Grecs et Ottomans (1453-1923), de la chute de Constantinople à la disparition de l'empire ottoman, L'Harmattan, 2002. - Y. Ternon, L'Empire ottoman, Le Félin, 2002. - Frédéric Hitzel, L'empire ottoman, XVe - XVIIIe siècles, Les Belles lettres, 2001. - Du même, Livres et lecture dans le monde ottoman, Edisud (Revue du monde musulman et de la Méditerranée, n° 87-88), 2000. 

Collectif, Turquie, Genèse de l'art ottoman, Edisud, 2000. - Paul Dumont, Vivre dans l'empire ottoman, sociabilités et relations intercommunautaires, L'Harmattan, 1997. - Nicolas Vatin, Oral et écrit dans le monde Ottoman, Edisud (Revue du monde musulman et de la Méditerranée, n° 75), 1996.

- Robert Mantran, Histoire de l'empire Ottoman, Fayard, 1989. - Du même, Histoire d'Istanbul, Fayard, 1996. - Du même, Histoire de la Turquie, PUF (QSJ), 1993 (épuisé).

Mehmed Efendi, Le paradis des infidèles, un ambassadeur ottoman en France sous la régence, La découverte, 2004. - Maorali Seyyid Ali effendi et Muhhibb Efendi Abdurahim, Deux Ottomans à paris sous le Directoire et l'Empire, Actes Sud, 1999. - Jean-Louis Bacque-Grammont, La première histoire de France en turc ottoman, chronique des padichas de France, 1572, L'Harmattan, 1997. - Seyyid Ali Reis (prés. Jean-Louis Bacque Grammont), Le miroir des pays, Actes sud, 1999. 

 - C. Schefer, Antoine Galland, voyage à Constantinople, 1675-1677, Maisonneuve et Larose, 2002. - Albertus Bobovius, Anne Berthier, Stéphane Yerasimos, Topkapi, Relation du sérail du grand seigneur, Actes Sud, 1999. Frédéric Hitzel, Couleurs de la Corne d'Or, peintres voyageurs à la Sublime porte, Art Création Réalisation, 2002.

 - Frédéric Tinquely, L'Ecriture du Levant à la Renaissance, enquête sur les voyageurs français dans l'empire de Soliman le Magnifique, Droz, 2000. - R. Bareilles, Crépuscule ottoman, un Français chez le dernier grand sultan, Privat, 2002.

Théophile Gautier, Constantinople, Boite à documents, 1996. - Pierre Loti, Constantinople, fin de siècle, Complexe, 1999. 

Philippe Fraques et Youssef Courbage, Chrétiens et Juifs dans l'Islam arabe et turc, Payot, 1997. -  Stéphane Yérasimos, Les Turcs, Orient et Occident, Islam et laïcité, Autrement, 1994.

.


[Histoire politique][Biographies][Cartothèque]
[Aide][Recherche sur Internet]

© Serge Jodra, 2004 - 2026. - Reproduction interdite.