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Les famines
Une famine est une rupture majeure et durable de l'accès à la nourriture qui provoque, sur un territoire donné, une surmortalité massive de la population. On la distingue de la simple disette ou pénurie par son ampleur démographique : les historiens retiennent généralement un seuil conventionnel (proposé notamment par l'économiste Stephen Devereux) d'excès de mortalité supérieur ou égal à cent mille décès, ou à 10 % de la population affectée. La famine est non seulement un manque de vivres mais aussi est une crise sociale totale qui combine effondrement de la production agricole, dysfonctionnement des circuits d'échange, destruction des moyens de subsistance des populations et, dans la plupart des cas, des choix politiques qui aggravent le mécanisme. L'économiste Amartya Sen a profondément renouvelé la compréhension du phénomène en montrant, dans Poverty and Famines (1981), que des famines historiques majeures surviennent alors que des denrées alimentaires existent : ce qui fait défaut, ce sont les "droits d'accès" (entitlements) des individus, c'est-à-dire leur capacité réelle, par le travail, la propriété ou l'échange, à se procurer de la nourriture.

La famine est ainsi autant une institution politique qu'un accident climatique.
De l'apparition de l'agriculture à l'époque contemporaine, la famine constitue sans doute le fléau le plus constant de l'expérience humaine. Avant le XXᵉ siècle, elle tue davantage que la guerre et la peste réunies : les historiens estiment à des dizaines de millions, voire davantage, le total des victimes de famines sur les seuls XIXᵉ et XXᵉ siècles. Depuis les années 1980, les grandes crises africaines (Sahel 1973, Éthiopie 1984-1985, Somalie 1992) naissent moins d'une pénurie absolue que de la conjugaison de sécheresses, de guerres civiles et de manipulations de l'aide humanitaire; l'ONU a forgé en 2005 l'échelle IPC qui distingue désormais rigoureusement l'insécurité alimentaire, la crise et la famine déclarée, et les grandes puissances s'accordent une définition statistique (mortalité, malnutrition aiguë) qui fait de la déclaration de famine un fait diplomatique autant qu'humanitaire. Grâce à la révolution verte, au commerce mondial et aux systèmes d'alerte, le monde d'aujourd'hui produit assez de calories pour nourrir sa population, et les famines résiduelles (Yémen, Soudan du Sud, Tigré) sont presque toujours des famines de guerre, infligées par des blocus, des sièges et des déplacements forcés. La famine est toujours présente sur la planète, mais elle s'est déplacée du régime de la fatalité naturelle vers celui de la responsabilité politique, ce qui constitue peut-être la mutation la plus profonde de son rapport à l'humanité.

Les famines de la Préhistoire et de l'Antiquité

Préhistoire.
Dès que l'on remonte aux sociétés de chasseurs-cueilleurs du Paléolithique, la faim se présente moins comme une catastrophe exceptionnelle que comme une contrainte saisonnière et une menace récurrente. Les groupes de petite taille, mobiles, qui exploitent des territoires étendus, disposent de ressources d'amortissement considérables : diversification des aliments, déplacements, réseaux d'alliance et de partage entre bandes voisines, stockage limité mais réel dans certains environnements (poisson fumé, viande séchée, graisses). Les ethnographies des groupes de foragers contemporains, de Richard Lee chez les !Kung à Sahlins et sa "société d'abondance", ont nourri un débat toujours vif : ces sociétés connaissent-elles la faim chronique, ou seulement des crises de soudure et des disettes locales? L'archéologie tranche partiellement. Les stries de croissance sur les os longs (lignes de Harris), les hypoplasies de l'émail dentaire et les isotopes stables de l'azote et du carbone révèlent des épisodes de stress nutritionnel chez des individus de la fin du Pléistocène, et la baisse démographique du Dernier Maximum glaciaire, vers 26 000-19 000 avant le présent, pousse les populations d'Europe vers des refuges méridionaux, où la compétition pour des ressources raréfiées s'accroît. La brusque rechute froide du Dryas récent, vers 12 900-11 700 avant le présent, qui frappe notamment le Levant, pèse sur les ressources sauvages de céréales et de gibier, et certains chercheurs y voient un des aiguillons de l'intensification de la culture des céréales par les communautés natoufiennes, même si le lien causal demeure discuté.

L'agriculture change la nature de la faim. En concentrant l'alimentation sur un petit nombre de plantes, en fixant les populations et en accroissant les densités, le Néolithique expose les sociétés à des crises de production : une gelée tardive, une sécheresse, une invasion de ravageurs ou un excès d'humidité peuvent ruiner une récolte dont dépend toute une communauté. Les squelettes néolithiques, plus petits et plus marqués par les carences que ceux de leurs prédécesseurs dans de nombreuses régions, témoignent de cette fragilité, que viennent aggraver l'élevage et la promiscuité avec les animaux, vecteurs de maladies. L'archéologie de l'Europe centrale suggère des cycles d'expansion et d'effondrement démographique chez les premières populations paysannes, et les charniers de Talheim, d'Asparn-Schletz ou de Schöneck-Kilianstädten, datés de la culture rubanée, qui montrent des violences collectives, sont parfois interprétés à la lumière de tensions autour de terres et de réserves, sans que l'on puisse en faire une preuve directe de famine. Le huitième millénaire avant le présent connaît aussi un refroidissement brutal, vers 8200 avant le présent, dont les effets sur les économies agraires du Proche-Orient restent à documenter plus finement.

Civilisations anciennes.
Les premières grandes sources écrites éclairent des famines dans le contexte de sociétés étatiques déjà complexes, et l'on touche ici à la question méthodologique centrale pour tout le sujet : ces textes sont rédigés par des élites, avec des intentions politiques et des topoi littéraires qui obligent à faire la part de la rhétorique et de l'événement. En Égypte, la fin de l'Ancien Empire, vers 2180 avant notre ère, coïncide avec un affaiblissement de la crue du Nil et une désintégration de l'autorité centrale. Dans sa tombe de Moʿalla, le nomarque Ankhtifi se vante d'avoir nourri les villes de Hefat et d'Armant quand « tout le Haut-Pays mourait de faim » et que chacun mangeait ses enfants. L'inscription est autocélébrante, mais elle s'accorde avec les Admonitions d'Ipou-our et les autres lamentations de la Première Période intermédiaire, qui dépeignent un pays bouleversé. Plus tard, la "stèle de la famine" de l'île de Séhel, gravée à l'époque ptolémaïque mais prétendant rapporter une sept années de disette sous Djéser, montre comment la mémoire de la faim se construit en légitimation religieuse, et elle rejoint à sa manière le récit biblique de Joseph et des sept années de vaches maigres. Ce que ces textes ont en commun, c'est la place centrale de l'État comme garant de la subsistance : le pharaon est responsable de la crue, le grain stocké dans ses greniers est l'instrument du pouvoir.

Le même phénomène climatique, l'événement aride de 2200 avant notre ère environ, dit "événement de 4,2 ka", est associé à l'effondrement de l'Empire d'Akkad en Mésopotamie, à la contraction des cités de la civilisation de l'Indus et au déclin d'autres sociétés néolithiques, en Chine du Bas-Yangzi notamment avec la culture de Liangzhu. La Malédiction d'Akkad, composée par les scribes de la troisième dynastie d'Ur, attribue aux dieux la ruine d'une ville dont les greniers se vident et dont les habitants, dit le texte, paient le grain à prix d'or; on y lit une mémoire de la crise frumentaire transformée en théologie de la punition. Les textes mésopotamiens plus tardifs, comme l'épopée d'Atrahasis, où les dieux envoient la famine pour réduire la population humaine devenue trop bruyante, ou les lettres des archives de Mari, montrent à quel point la disette est pensée comme un fléau divin que seuls le roi et les prêtres peuvent conjurer, par le rituel comme par l'administration des stocks.

L'effondrement de l'âge du Bronze récent, autour de 1200 avant notre ère, offre un cas mieux documenté à l'échelle d'un système interconnecté. Les archives hittites, ugaritiques et égyptiennes parlent de disette dans l'Anatolie centrale, de lettres suppliant l'allié d'expédier des navires de grain en toute hâte, car, écrit l'un des souverains hittites au roi d'Ugarit, il y va de la vie. Une inscription du pharaon Mérenptah atteste qu'il envoie du blé pour maintenir en vie le pays de Hatti. Les causes sont probablement multiples : sécheresses prolongées attestées par les carottages lacustres et les pollens de l'Est méditerranéen, séismes, mouvements de populations, perturbation du commerce maritime; la famine y est autant une conséquence qu'un accélérateur de la désintégration des palais. La Bible hébraïque, de son côté, fait de la famine un événement structurant de la mémoire d'Israël : la faim qui chasse Abraham en Égypte, la sécheresse de trois ans sous Élie, le siège de Samarie où, selon le Livre des Rois, des mères font cuire leurs enfants. Le motif du cannibalisme, qui revient dans presque toutes les civilisations, relève à la fois de l'horreur effectivement vécue et d'un topos de la littérature de siège et de malédiction.

Antiquité gréco-romaine.
Dans le monde grec, la cité archaïque affronte le problème de l'approvisionnement avec les moyens de la colonisation et de la loi. Selon Hérodote, c'est une sécheresse de sept ans à Théra qui conduit à la fondation de Cyrène vers 630 avant notre ère, et Solon, au début du VIe siècle, interdit l'exportation de produits agricoles autres que l'huile d'olive. À l'époque classique, Athènes, dont le territoire ne suffit pas à nourrir une population qui s'élève à plusieurs dizaines de milliers de personnes, dépend de l'importation de blé de la mer Noire, de l'Égypte et de la Sicile; la maîtrise des détroits devient un enjeu vital. La défaite d'Aigos Potamoi en 405, qui permet à Lysandre de bloquer la cité, aboutit à une capitulation que la famine précipite. Les magistrats chargés du blé (sitônai, sitophylakes) surveillent les marchés, les lois interdisent aux armateurs de l'Attique de transporter du grain ailleurs qu'au Pirée, et Démosthène évoque, dans le Contre Leptine, les privilèges accordés aux marchands du Bosphore. Une inscription de Cyrène, vers 330-326, énumère les dons de blé que la cité adresse à plus de quarante communautés grecques frappées par une disette générale : c'est un document exceptionnel sur l'étendue des crises de production en Méditerranée orientale à l'époque d'Alexandre.

Rome fait de la subsistance un devoir de l'État. La tradition rapporte la famine de 440 avant notre ère et l'affaire de Spurius Maelius, accusé d'aspirer à la royauté parce qu'il distribuait du grain, ce qui souligne dès l'origine la charge politique du blé. En 123, Caius Gracchus fait voter la première loi frumentaire, qui garantit à des citoyens le blé à prix réduit; Clodius le rend gratuit en 58, et Pompée reçoit en 57 un imperium extraordinaire pour assurer l'approvisionnement de Rome. Auguste institue le préfet de l'annone, et le système, qui repose sur le blé d'Égypte et d'Afrique, nourrit la plèbe d'une ville dont la population dépasse le million d'habitants. Peter Garnsey a montré que, malgré cette organisation, les crises demeurent fréquentes, parce que la production dépend de l'irrégularité des récoltes et d'un transport maritime saisonnier; en 51, Tacite raconte que Claude, assailli par la foule sur le Forum, doit être protégé de projectiles de croûtes de pain, et l'empereur répond par des garanties accordées aux armateurs. Mais la famine romaine n'est pas seulement urbaine : dans les campagnes, les paysans endettés, qui ne bénéficient d'aucune distribution, vendent leurs terres ou leur liberté dans les mauvaises années.

Antiquité tardive.
À l'Antiquité tardive, les secousses s'accumulent. La peste antonine puis la crise du IIIe siècle bouleversent les circuits agraires, et la rupture de l'approvisionnement africain, après la conquête vandale de Carthage en 439, atteint durement Rome; les sièges d'Alaric en 408-410 s'accompagnent, selon Zosime, d'une famine telle que l'on parle de cannibalisme dans la ville. Mais la crise la plus remarquable des premiers siècles médiévaux est celle qui suit les éruptions volcaniques de 536, 540 et 547, identifiées dans les carottes glaciaires du Groenland et de l'Antarctique. Procope décrit un soleil dont la lumière, durant près d'un an, est sans éclat, comparable à celle de la lune, et Cassiodore, préfet du prétoire à Ravenne, écrit à propos d'un été sans chaleur et de récoltes manquées. Les Annales d'Irlande mentionnent un "manque de pain" en 536 et 539, des sources chinoises relatent des gelées en été et des famines, et l'on estime que cet épisode, bientôt suivi de la peste de Justinien en 541-542, ouvre ce que certains historiens du climat nomment le petit âge glaciaire de l'Antiquité tardive. En Italie, la guerre gothique, qui aggrave la crise, produit les récits les plus sombres : Procope affirme qu'en 538-539 la faim emporte cinquante mille paysans dans le Picenum et décrit des femmes de Rimini qui dévorent des corps. La part du lyrisme tragique y est sans doute importante, mais l'ensemble s'accorde avec l'effondrement démographique de la péninsule.

À Byzance, l'État conserve longtemps la capacité d'approvisionner Constantinople, par les convois d'Égypte jusqu'à la conquête arabe de 641, puis par le blé de Thrace et d'Anatolie. L'hiver de 927-928, d'une rigueur exceptionnelle, provoque une disette qui conduit Romain Lécapène à promulguer en 934 une novelle célèbre contre les puissants (dynatoi) qui profitent de la détresse pour acquérir les terres des paysans pauvres. La législation byzantine sur le marché du pain, le contrôle des prix par l'éparque et la protection de la petite paysannerie montrent un souci constant de prévenir les troubles frumentaires, car la faim de la capitale menace directement le trône.

Les famines du Moyen âge

Moyen âge européen.
L'Europe médiévale vit sous un régime de crises frumentaires dont la fréquence a été reconstituée à partir des annales monastiques. Les Carolingiens connaissent plusieurs famines, en 779, 792-793, 805-806 ou dans les années 820-840, et le capitulaire de Francfort de 794 fixe des prix maximaux pour le grain, signe d'une action publique précoce. Autour de l'an mil, le moine Raoul Glaber, dans ses Histoires, décrit la famine de 1033, où les gens mangent de la terre et des charognes, et il raconte qu'à Tournus un homme vend de la chair humaine cuite au marché, scène dont l'authenticité importe moins que sa fonction de signe eschatologique; il rattache d'ailleurs ces fléaux au mouvement de la paix de Dieu, qui impose aux guerriers de respecter les paysans. L'expansion du Moyen Âge central, qui s'appuie sur le réchauffement relatif des Xe-XIIIe siècles, les défrichements et la croissance démographique, repousse la menace, sans la supprimer, car la mise en culture de terres marginales fragilise des sociétés rurales dont les marges de sécurité s'amenuisent. À l'époque de l'historien Michael Postan, on y a lu un schéma malthusien; les travaux de Bruce Campbell et d'autres ont nuancé cette vision en insistant sur le rôle des marchés, du climat et des institutions seigneuriales.

Les années 1257-1258 portent la marque d'un événement volcanique majeur, l'éruption du Samalas à Lombok, repérée dans les glaces polaires comme l'une des plus puissantes de l'Holocène récent. Les chroniqueurs anglais, tel Matthew Paris, décrivent un été pluvieux, des récoltes détruites et une mortalité importante, avançant le chiffre de quinze mille morts à Londres, tandis que des fosses communes, comme celle de Spitalfields, sont rapprochées de cette crise, avec les réserves d'usage. Mais c'est la Grande Famine de 1315-1317 qui constitue le paradigme de la crise européenne du Moyen Âge. Les pluies incessantes du printemps 1315 compromettent les semailles et les moissons sur un espace allant de l'Angleterre à la Pologne, et les mauvaises récoltes se répètent trois ans de suite, tandis que le prix du blé s'envole et que les troupeaux sont décimés par une épizootie bovine. On a évoqué comme facteur déclencheur l'éruption du Tarawera, en Nouvelle-Zélande, vers 1314, mais l'hypothèse reste discutée, et William Chester Jordan souligne surtout la vulnérabilité d'une société devenue trop dense pour son agriculture. À Ypres, les registres de la ville dénombrent près de 2800 corps enterrés entre mai et octobre 1316, soit environ un dixième de la population, et les chroniques évoquent des abandons d'enfants, des vols de blé et des rumeurs de cannibalisme. Les autorités urbaines, à Florence, à Gênes, à Venise, à Londres, organisent des achats de grain, taxent le pain, expulsent les indigents des villes, tandis que l'Église et les confréries organisent des aumônes. Florence connaît en 1329 puis en 1346-1347 de graves disettes dont Giovanni Villani nous laisse un témoignage précis. Quelques années plus tard, la peste noire achève de bouleverser l'équilibre démographique du continent, et la raréfaction de la main-d'œuvre, en faisant monter les salaires et baisser le prix des céréales, atténue pour un temps les effets des mauvaises récoltes, même si la disette des années 1437-1439 frappe encore durement le nord-ouest de l'Europe.

À l'est du continent, les annales de Novgorod rapportent la famine de 1230-1231, où l'on se nourrit de mousse et d'écorce de tilleul, tandis que les cadavres s'amoncellent dans les rues et que les survivants fuient.

Espace arabo-musulman.
Dans le monde arabo-musulman, la mémoire de la famine se fixe dès les origines : l'"année des Cendres" (‘Âm al-ramâda), en 639, est une sécheresse qui frappe l'Arabie, et le calife Omar y fait venir par voie de terre et de mer du grain d'Égypte et de Syrie, geste qui nourrit durablement l'idéal d'un pouvoir responsable de la subsistance des croyants. L'Égypte, dont la prospérité tient à la crue du Nil, connaît les crises les plus spectaculaires et les mieux documentées, grâce à des chroniqueurs de grande qualité. Entre 1065 et 1072, sous le calife fatimide al-Mustansir, la "Grande Calamité" (al-shidda al-mustansiriyya) résulte de crues insuffisantes, mais plus encore des affrontements entre les troupes turques et berbères qui ruinent les campagnes et les circuits d'approvisionnement; al-Maqrîzî, écrivant au XVe siècle, la relate dans son traité sur les moyens de sortir des disettes, avec ses scènes de cannibalisme, le calife contraint de vendre les trésors du palais et la capitale vidée de ses habitants, jusqu'à ce que Badr al-Jamâlî rétablisse l'ordre en 1073. En 1200-1202, après des crues très faibles, le médecin bagdadien ʿAbd al-Laṭîf al-Baghdâdî, témoin oculaire, décrit au Caire des rues jonchées de cadavres, des nourrissons dévorés, et il expose avec une froideur de clinicien comment l'on s'habitue à l'horreur. Les sources mameloukes montrent ensuite la routine d'une gouvernance de la faim, avec la régulation du prix du blé par le muhtasib, l'ouverture des greniers du sultan et les distributions publiques, que le pouvoir met en scène comme preuve de sa légitimité.

Monde indien.
L'Inde offre des textes d'une grande précocité sur la question. L'Arthaśāstra, attribué à Kauṭilya, recommande au roi de constituer des réserves, d'ouvrir ses greniers aux populations en détresse, de lancer des travaux publics pour employer les affamés et d'encourager la migration vers d'autres régions. Des inscriptions comme celles de Sohgaura et de Mahasthan, souvent datées du IIIe siècle avant notre ère, évoquent des entrepôts destinés à répondre aux calamités. La tradition jaïna fait remonter à une famine de douze ans, au temps de Chandragupta Maurya, la migration vers le sud du maître Bhadrabahu et de ses disciples, événement qui aurait contribué à la division de la communauté, même si la chronologie est incertaine. Le sultanat de Delhi connaît lui aussi des crises dramatiques, notamment celle des années 1335-1342 dans le Doab, que l'on rattache à la combinaison de sécheresses et d'une politique fiscale répressive de Muhammad ibn Tughluq, évoquée par Baranī et par Ibn Battûta, tandis que la "famine de Durga Devi", entre 1396 et 1407, dévaste le Deccan.

Chine.
La Chine est sans doute le cas le plus riche en sources, car l'État impérial consigne systématiquement les calamités. Le sinologue Walter Mallory comptait près de 1 828 famines entre 108 avant notre ère et 1911, chiffre à manier avec prudence, mais révélateur de la place de la faim dans la vie politique chinoise. Les Han forgent un modèle d'intervention : en 54 avant notre ère, Geng Shouchang propose les "greniers de la juste mesure" (changpingcang), qui achètent du grain quand les prix sont bas et en vendent quand ils s'envolent. Les grandes inondations du fleuve Jaune et son déplacement de l'an 11 de notre ère, sous Wang Mang, provoquent des famines qui nourrissent la rébellion des Sourcils rouges, et la doctrine du Mandat du Ciel fait de la persistance des disettes un signe de la perte de légitimité d'une dynastie. Sous les Song, les mesures se multiplient : en 1050, Fan Zhongyan, préfet de Hangzhou, répond à la sécheresse et aux sauterelles en encourageant les fêtes et les chantiers pour faire circuler l'argent et employer les pauvres; Zhu Xi promeut, dans la seconde moitié du XIIe siècle, les greniers communautaires (shecang), appelés à devenir un des instruments classiques des lettrés. Les invasions mongoles du XIIIe siècle, qui détruisent villes et campagnes du Khorassan, du Khwarezm, de la Rus' et de la Chine du Nord, créent des famines locales en brisant les systèmes d'irrigation et les réseaux d'échange. Mais l'administration mongole développe aussi des greniers et des secours; la rupture de la digue du fleuve Jaune en 1344 provoque inondations et famine, et l'entreprise de réparation de 1351 alimente la révolte des Turbans rouges qui prépare la chute des Yuan.

Japon.
Au Japon, les chroniques de la période de Heian et de Kamakura nous livrent l'une des plus saisissantes descriptions de la famine, celle de Yōwa, en 1181-1182, que Kamo no Chōmei évoque dans le Hōjōki : les rues de Kyoto sont jonchées de corps, et un moine nommé Ryūgyō compte plus de quarante mille cadavres en deux mois dans une partie de la ville. La famine de Kangi, entre 1229 et 1232, due à des intempéries successives, et celle de Chōroku-Kanshō, vers 1459-1461, qui fait des dizaines de milliers de morts à Kyoto au moment où le shogunat est affaibli, montrent une répétition de crises liées à des anomalies climatiques et à la faiblesse du pouvoir, tandis que les moines et les temples distribuent des secours. En Asie du Sud-Est, les reconstitutions dendrochronologiques d'Angkor mettent en évidence des sécheresses prolongées au milieu du XIVe siècle et au début du XVe, qui contribuent, avec d'autres facteurs, au déclin de la capitale khmère, et les structures hydrauliques de la cité, conçues pour amortir les caprices de la mousson, révèlent leur vulnérabilité.

Amériques.
Dans les Amériques précolombiennes, les sources écrites sont rares, mais l'archéologie et les paléoclimats éclairent des crises majeures. 

Les spéléothèmes de la grotte de Yok Balum, au Bélize, montrent que l'effondrement des cités mayas classiques, entre 800 et 950 environ, s'inscrit dans une succession de sécheresses prolongées, qui ont dû provoquer des pénuries alimentaires et des conflits politiques, sans qu'on puisse y voir un facteur unique. 

Les Ancêtres des Pueblos du plateau du Colorado abandonnent Chaco puis Mesa Verde au cours de sécheresses, dont la "Grande Sécheresse" de 1276-1299, et la cité de Tiwanaku, sur l'altiplano, voit son agriculture sur champs surélevés compromise vers l'an mille par une sécheresse.

Chez les Aztèques, les annales nahuatl conservent le souvenir de la famine de "Un-Lapin" (Ce Tochtli), en 1454, après quatre années de gel et de sécheresse : les gens de la vallée de Mexico se vendent comme esclaves sur la côte du Golfe, tandis que Nezahualcoyotl, le souverain de Texcoco, ouvre ses greniers, et que l'on y lit parfois l'origine des guerres fleuries destinées à procurer des captifs aux dieux. 

L'État inca, à la fin de la période, développe un système de dépôts (qollqa) répartis dans les Andes, destiné à amortir les chocs climatiques grâce à la redistribution étatique.

Afrique subsaharienne.
En Afrique subsaharienne, les sources écrites médiévales sont lacunaires et les crises doivent être reconstituées par des moyens indirects. L'assèchement du Sahara après la fin de la période humide africaine, vers 5500 avant le présent, a depuis longtemps entraîné des déplacements de populations vers le Nil et le Sahel, et l'abandon de Mapungubwe vers 1300 est ordinairement associé à un refroidissement et à une aridification de la vallée du Limpopo. Les chroniques éthiopiennes et les récits arabes sur le Sahel mentionnent des disettes, mais l'absence de séries continues interdit de brosser un tableau comparable à celui de la Chine ou de l'Égypte.

Les famines de la Renaissance et des Temps modernes

Après 1500, la faim se déploie sur un monde que la navigation océanique vient de relier : l'Echange colombien diffuse le maïs, la pomme de terre, la patate douce et le manioc, et le grain circule désormais entre la Baltique, la Méditerranée et les Indes. Mais cette intégration, loin d'abolir les disettes, en recompose les formes. Le refroidissement du "petit âge glaciaire", ponctué par les minima solaires de Spörer, de Maunder (vers 1645-1715) et de Dalton (vers 1790-1830), puis les grandes éruptions volcaniques (Huaynaputina en 1600, Laki en 1783, Tambora en 1815) et les oscillations de l'ENSO, comme les El Niño de 1789-1793, de 1876-1878 et de 1899-1902, fournissent des déclencheurs récurrents. Ceux-ci n'agissent cependant jamais seuls. Comme toujours,  la famine est un effondrement des droits d'accès à la nourriture autant qu'une pénurie physique, et sa gravité dépend de la guerre, de la fiscalité, des marchés et de la manière dont les États choisissent, ou refusent, d'intervenir. 

Europe.
Le dernier tiers du XVIe siècle est en Europe une période de tensions croissantes, car la population dépasse dans plusieurs régions ce que les rendements peuvent supporter et les prix des grains montent plus vite que les salaires. Les guerres y ajoutent leurs effets propres : en 1574, le siège de Leyde par les Espagnols, qui tue plusieurs milliers d'habitants, n'est levé que lorsque les Gueux de la mer inondent la campagne et font entrer des navires de ravitaillement, épisode fondateur de la mémoire hollandaise; en 1590, le siège de Paris par Henri IV, durant la Ligue, provoque des dizaines de milliers de morts selon les estimations, que les pamphlets chargent d'épisodes de pain d'os moulus et de scènes cannibales. Les mauvaises récoltes de 1590-1591 affament l'Italie du Nord, et c'est à cette occasion que le grand-duc de Toscane fait venir à Livourne des cargaisons de seigle de la Baltique, ouvrant la voie à l'essor du commerce hanséatique et hollandais de grain vers la Méditerranée. En Angleterre, la série des mauvaises années de 1594-1597 conduit à la législation sur les pauvres de 1597-1601, et l'historien Andrew Appleby a soutenu que les décès par famine proprement dite disparaissent ensuite du pays, hormis l'épisode de 1623 dans le Cumberland et le Westmorland, grâce à la conjonction de la taxe des pauvres, du commerce du grain et des interventions du Conseil privé. Aux Provinces-Unies, l'importation massive de blé balte, la"mère des commerces", met les villes à l'abri des crises qui frappent leurs voisines.

En Allemagne, la guerre de Trente Ans, de 1618 à 1648, entraîne par les pillages, les réquisitions, les sièges et les épidémies une chute démographique qui atteint le tiers ou la moitié dans certains territoires, la faim y servant d'arme autant que de conséquence. 

Le XVIIe siècle, que Geoffrey Parker a nommé celui de la "crise générale", voit se superposer à l'échelle eurasienne guerres, rébellions et dérèglements climatiques. En Russie, l'éruption du Huaynaputina, en février 1600, est suivie de pluies et de gelées estivales qui détruisent les récoltes de 1601 et 1602; Boris Godounov ouvre les greniers, fait distribuer du pain et lance des chantiers publics à Moscou, mais les paysans affamés fuient vers le sud, les bandes de brigands prolifèrent et l'on parle de cannibalisme ; les chroniques décrivent des charniers aux portes de la capitale, et les estimations de mortalité vont de plusieurs centaines de milliers à près d'un tiers de la population, chiffre qu'il faut prendre avec réserve. La crise, qui ruine la légitimité du tsar, prélude au Temps des Troubles. 

La France de Louis XIV offre le modèle de ce que Pierre Goubert, Jean Meuvret et Ernest Labrousse ont appelé la crise de subsistances "de type ancien". À la suite d'un été pluvieux en 1692, la soudure de 1693 est catastrophique : le blé double ou triple de prix, les mendiants affluent vers les villes, les registres paroissiaux enregistrent des mortalités qui dépassent de plusieurs fois les niveaux ordinaires, et l'on estime, avec Marcel Lachiver, à plus d'un million le nombre de morts supplémentaires pour 1693-1694. Quinze ans plus tard, le "Grand Hiver" de 1709 gèle la Seine et la Garonne, détruit les semis d'automne et les arbres fruitiers; la disette qui suit, où Fénelon et les intendants dénoncent la misère des campagnes, coûte environ six cent mille vies en 1709-1710. À la même époque, le Nord européen subit sa pire catastrophe : en Finlande, en Suède et dans les provinces baltes, les années 1695-1697 sont si froides que les céréales n'arrivent pas à maturité; la Finlande perd, selon les estimations, entre le quart et le tiers de sa population, l'Estonie et la Livonie environ un cinquième, et l'Écosse traverse les "sept années de misère" des années 1690, qui font disparaître une fraction notable de ses habitants dans les régions du Nord-Est.

Le XVIIIe siècle voit se déplacer la géographie des crises vers les marges et les régions mal intégrées au marché. L'hiver glacial de 1739-1740 provoque en Irlande la famine de 1740-1741, la "Bliain an Áir" (année du massacre), qui tue de 13 à 20 pour cent de la population; en Bohême, les mauvaises récoltes de 1770-1772 font environ 250 000 morts, et la Saxe, la Thuringe et la Souabe connaissent la même détresse. Ces crises de 1770-1772 jouent un rôle décisif dans l'adoption de la pomme de terre en Europe centrale : Frédéric II avait imposé sa culture dès 1756, Parmentier publie ses plaidoyers à partir de 1773, et Marie-Thérèse et Joseph II réforment les obligations seigneuriales, notamment par le Robotpatent de 1775. En France, la liberté de commerce des grains instituée par Turgot en 1774 déclenche en 1775 la "guerre des farines", où les émeutiers taxent les prix, tandis que s'enracine la rumeur d'un "pacte de famine" par lequel le roi spéculerait sur le grain; la tension entre économie morale, au sens qu'E. P. Thompson a donné à l'expression, et économie politique libérale, celle de Turgot et d'Adam Smith, est alors au coeur du débat public. L'éruption de la Laki, en Islande, de juin 1783 à février 1784, répand un brouillard soufré sur l'Europe et dévaste l'île : les Móðuharðindin, les "famines de la brume", tuent environ un cinquième de la population islandaise, par la mort de la majorité du bétail et l'empoisonnement des pâturages. L'hiver 1783-1784 et la médiocrité des récoltes qui suit s'ajoutent aux difficultés des finances royales. En 1788, la grêle de juillet et le rude hiver 1788-1789 font monter le prix du pain à un niveau qui engloutit l'essentiel du salaire d'un manouvrier; la colère populaire alimente la prise de la Bastille, la Grande Peur et la marche des femmes sur Versailles en octobre 1789, au cri du boulanger, de la boulangère et du petit mitron. La Révolution n'abolit pas les disettes : le maximum général de 1793 et les réquisitions sont suivis de la disette de l'an III, au printemps 1795, qui provoque les insurrections parisiennes de germinal et de prairial.

Le XIXe siècle débute en Europe par la dernière grande crise de subsistances à l'ancienne, selon l'expression de John Post : l'éruption du Tambora, en avril 1815, produit "l'année sans été" de 1816, avec des pluies, des gelées et une moisson ruinée de la Nouvelle-Angleterre à la Suisse, à la Bavière et à l'Irlande, que suivent émeutes du pain, vagues d'émigration et épidémies de typhus. La Chine du Yunnan subit une famine liée à la même anomalie. Mais la catastrophe qui domine le siècle est la Grande Famine irlandaise. Quand le mildiou, Phytophthora infestans, atteint les cultures de pomme de terre à l'automne 1845, un peuple dont plus de trois millions de personnes dépendent presque exclusivement de ce tubercule se trouve sans recours. Peel fait acheter du maïs américain et abroge les lois sur les céréales en juin 1846, mais le cabinet Russell, sous l'influence de Charles Trevelyan, qui dirige le Trésor, privilégie la non-intervention sur les marchés et pense la crise comme une punition providentielle qui doit corriger les structures agraires du pays. Les travaux publics, mal conçus, laissent mourir de froid et de faim les ouvriers affaiblis; les soupes populaires de l'hiver 1847, qui nourrissent près de trois millions de personnes au plus fort de l'été, sont abandonnées après quelques mois; l'extension de la loi sur les pauvres, avec la clause Gregory qui exclut de l'assistance quiconque possède plus d'un quart d'acre, accélère les expulsions de fermiers. Les exportations de céréales et de bétail se poursuivent sous escorte militaire, les "navires-cercueils" emportent les émigrants vers l'Amérique du Nord, et les fièvres, typhus et dysenterie, tuent autant que la faim. Le bilan, de l'ordre d'un million de morts sur huit millions d'habitants, auquel s'ajoute plus d'un million d'émigrés, remodèle l'île, dont la population continuera de décroître jusqu'au XXe siècle. Les historiens, de Cecil Woodham-Smith à Joel Mokyr, Cormac Ó Gráda et Christine Kinealy, débattent de la responsabilité britannique, certains évoquant un génocide, d'autres une négligence idéologique. Les Highlands écossais subissent la même détresse en 1846-1850, la Flandre perd environ quarante mille personnes, la Haute-Silésie est ravagée par le typhus en 1847-1848, et ce climat de Hungry Forties (les "Années affamées") nourrit les révolutions de 1848.

Après le milieu du siècle, l'extension des chemins de fer, la navigation à vapeur, l'intégration des marchés et la montée en puissance de l'État font disparaître les famines mortelles de l'Europe occidentale, mais pas des périphéries. La Finlande, qui subit en 1866-1868 une succession de gelées et de pluies, perd environ huit pour cent de sa population, soit près de cent cinquante mille personnes, dans une crise aggravée par la lenteur des secours et la réticence des autorités à importer du grain; elle est considérée comme la dernière grande famine d'Europe occidentale. La Russie, où la libération des serfs en 1861 a laissé les paysans endettés et chargés de redevances, subit en 1891-1892 la sécheresse du bassin de la Volga, dans une crise que l'interdiction tardive des exportations de grain et l'inertie du ministre Vychnegradski rendent plus grave encore, et à laquelle Tolstoï, Tchékhov et les comités du zemstvo répondent par des cantines et des collectes, tandis que la famine cède à une épidémie de choléra qui emporte un demi-million de personnes. 

Empire ottoman. Iran.
Dans l'Empire ottoman, les sécheresses et le froid des années 1590-1610 nourrissent les révoltes djelalî en Anatolie, les paysans abandonnant leurs villages pour grossir des bandes armées. La famine de 1873-1875 en Anatolie et celle de 1869-1872 en Perse, qui aurait coûté la vie à plus d'un million de personnes, illustrent la combinaison de sécheresses, de transports défaillants et de fiscalité sévère.

Inde.
En Asie du Sud, les sources abondantes décrivent des crises dont la gravité dépend du rapport entre pouvoir et marché. En 1630-1632, la sécheresse frappe le Gujarat et le Deccan, et des voyageurs anglais et néerlandais, tels Peter Mundy, décrivent des routes jonchées de morts et des ventes d'enfants; Shah Jahan ouvre des cuisines gratuites, mais l'ampleur du fléau, qui se compte en millions de victimes selon les récits, dépasse les moyens impériaux. Après la conquête du Bengale, la famine de 1769-1770 devient l'archétype des famines de la domination britannique : Warren Hastings estime qu'un tiers des habitants a péri, et la Compagnie des Indes orientales, dont les revenus reposent sur l'impôt foncier, maintient l'essentiel de la collecte, sans organiser de secours. D'autres crises suivent : la famine "Chalisa" de 1783-1784 dans le nord de l'Inde, qui conduit le nawab d'Awadh, Asaf-ud-Daula, à faire construire à Lucknow le Bara Imambara pour donner du travail aux affamés, et celle du "crâne" (Doji Bara) de 1791-1792 dans le Deccan. 

Dans la seconde moitié du XIXe siècle, les crises s'enchaînent avec une régularité accablante : l'Orissa perd en 1866 environ un tiers de ses habitants, après des retards de décision que la commission d'enquête condamne; la famine du Bihar en 1873-1874, où Richard Temple fait importer du riz de Birmanie et sauve presque toutes les vies, est célébrée comme un succès, ce que ses détracteurs jugent excessivement coûteux. Mais lors de la crise de 1876-1878, causée par un fort épisode El Niño et frappant Madras, Bombay, Mysore et Hyderabad, la même administration, sous le vice-roi Lytton, rejette tout secours qui perturberait le marché, impose des camps de travail aux rations de famine, et laisse mourir de cinq à dix millions de personnes, tandis que le durbar de Delhi proclame en janvier 1877 la reine Victoria impératrice des Indes. La commission d'enquête de 1880 aboutit à la rédaction des "Famine Codes", qui organisent la prévision, le travail de secours et les remises d'impôts, et qui réduisent la mortalité lors de la crise de 1896-1897, même si celle de 1899-1900 reste très meurtrière. 

Mike Davis, dans Late Victorian Holocausts, estime la mortalité totale des famines de 1876-1902 en Inde, en Chine et ailleurs entre douze et vingt-neuf millions de personnes, et souligne le rôle conjoint de l'ENSO et de l'intégration forcée des économies paysannes au marché mondial; Dadabhai Naoroji et Romesh Chunder Dutt dénoncent dès l'époque la "onction" exercée par la métropole. Sen, quant à lui, voit dans les famines coloniales un défaut de responsabilité politique, que ni la presse libre ni le suffrage ne contraignent.

Chine.
En Chine, la fin de la dynastie Ming s'accompagne d'une série de sécheresses et de disettes, dont celle qui frappe le Shaanxi à partir de 1627, qui jette sur les routes des paysans et des soldats non payés, dont Li Zicheng, et celle de 1640-1642, qui touche le Henan et le Bas-Yangzi; le désordre fiscal et militaire achève de ruiner l'État, et Pékin tombe en 1644. Sous les Qing, notamment depuis Yongzheng et Qianlong, l'État entretient des greniers de réserve (changpingcang) qui contiennent plusieurs dizaines de millions de shi de grain et sont mobilisés avec une efficacité remarquable, comme lors de la sécheresse du Zhili en 1743-1744, où l'administration achemine céréales et crédits, réduit les impôts et organise des secours à grande échelle. Pierre-Étienne Will et Bin Wong y ont vu une politique de subsistance parmi les plus abouties de l'époque moderne. Mais les greniers se dégradent à la fin du XVIIIe siècle, la corruption s'étend, les guerres des Taiping et des Nian détruisent les campagnes, le fleuve Jaune change de lit en 1855 et inonde le Shandong, les inondations de 1887 font des centaines de milliers de morts, et l'État, ruiné, ne parvient plus à protéger. La famine de 1876-1879, dite Dingwu Qihuang, frappe le Shanxi, le Henan, le Zhili, le Shandong et le Shaanxi à la suite de sécheresses prolongées; les routes sont impraticables faute de chemins de fer, les greniers sont vides, et les autorités, parmi lesquelles Li Hongzhang, peinent à mobiliser les secours, que complètent les missionnaires, tels Timothy Richard, et les comités charitables de Shanghai. Les pertes, estimées entre neuf et treize millions de morts, atteignent jusqu'à un tiers de la population du Shanxi.

Corée.
La Corée connaît entre 1670 et 1671 la grande famine de Gyeongsin, qui aurait tué, selon des estimations très larges, jusqu'à un million de personnes, et qu'une seconde crise, vers 1695-1696, vient prolonger.

Japon.
Au Japon, le régime des Tokugawa affronte des famines répétées : celle de Kan'ei en 1640-1643, celle de Kyōhō en 1732, provoquée par des insectes dans l'ouest du pays, à la suite de laquelle Aoki Konyō promeut la patate douce, et surtout celle de Tenmei, entre 1782 et 1788, que l'éruption de l'Asama en 1783 et le refroidissement général aggravent dans le Tōhoku, où se multiplient les récits de cannibalisme et d'abandon de villages; le bilan se compte en centaines de milliers de morts selon les estimations les plus larges, et la crise nourrit les réformes de Matsudaira Sadanobu, qui prescrivent la constitution de réserves de riz dans chaque domaine. La famine de Tenpō, entre 1833 et 1837, provoque l'insurrection d'Ōshio Heihachirō à Osaka, ancien fonctionnaire qui s'indigne que les marchands de riz s'enrichissent pendant que le peuple meurt. À Java, le système des cultures imposé par les Néerlandais à partir de 1830, qui réquisitionne terres et travail pour l'indigo et la canne à sucre, conduit en 1849-1850 à une famine à Demak et à Grobogan qui tue environ quatre-vingt mille personnes, et que Multatuli dénoncera dans Max Havelaar.

Afrique.
En Afrique, les sources sont inégales, mais les grandes crises sont attestées. 

Aux îles du Cap-Vert, des sécheresses emportent à plusieurs reprises, dans les années 1770, 1830 et 1860, une part considérable de la population, sans que Lisbonne organise de secours.  En Angola, les sécheresses et la faim renforcent la traite : les marchands portugais obtiennent davantage de captifs lorsque les paysans affamés se vendent ou sont vendus, argument développé par Joseph Miller. 

En Algérie, la combinaison de la sécheresse, des criquets, du choléra, du typhus et de la politique foncière française, qui désorganise les systèmes de réserve des tribus, tue entre 1866 et 1868 au moins cinq cent mille personnes, peut-être un cinquième de la population. 

En Égypte, la faiblesse de la crue du Nil en 1783-1784, que certains rattachent à l'éruption de la Laki, provoque une grave disette. À la fin du siècle, le Soudan mahdiste vit l'"année six" (Sanat Sitta, 1889-1890), où guerre, réquisitions et sécheresse font des centaines de milliers de victimes, et l'Éthiopie subit le Kifu Qen ("jours mauvais") de 1888-1892, où la peste bovine, introduite en 1887 par du bétail importé en Érythrée, tue la plus grande part du cheptel et s'ajoute à la sécheresse, aux sauterelles et aux guerres; on estime que le tiers de la population disparaît. La même panzootie dévaste les troupeaux d'Afrique orientale, où les Maasai parlent d'emutai.

En Afrique australe, la sécheresse de la fin des années 1790 et du début des années 1800, la madlathule, trouble les sociétés nguni et prélude aux bouleversements du Mfecane. 

Amériques. Océanie.
Les Amériques et l'Océanie voient, de leur côté, des crises liées à la colonisation.

Au Mexique, les gelées de 1785 détruisent les récoltes de maïs, et l'"année de la faim" de 1785-1786 fait des dizaines de milliers de morts et révèle les tensions de la société coloniale. 

Dans les Antilles, la rupture du commerce avec l'Amérique du Nord pendant la guerre d'Indépendance et les ouragans de 1780-1781 provoquent des famines parmi les esclaves de la Jamaïque, dont on estime à environ quinze mille le nombre de morts : le système de plantation, qui dépend de vivres importés, rend les captifs particulièrement vulnérables.

Au Brésil, la "grande sécheresse" de 1877-1879 dans le Nordeste, notamment au Ceará, tue plusieurs centaines de milliers de personnes. 

Aux États-Unis, à Jamestown, l'"hiver de la faim" de 1609-1610 réduit à une soixantaine les cinq cents colons. Plus tard, dans les années 1870-1880, la disparition du bison prive les peuples des Plaines de leur base alimentaire, et l'"hiver de la faim" de 1883-1884 emporte environ un quart des Pieds-Noirs de la réserve du Montana, soit plus de six cents personnes, que l'administration fédérale n'a pas ravitaillées.

A Sydney, en Australie, la colonie pénitentiaire frôle l'extinction par la faim en 1789-1790, avant l'arrivée de la deuxième flotte.

Les famines depuis 1900

Le XXe siècle s'ouvre sur un paradoxe que l'historien ne cesse de rencontrer : jamais l'humanité n'a disposé de tant de moyens pour prévenir la famine, et jamais elle n'en a produit d'aussi meurtrières. Les transports ferroviaires et maritimes, la télégraphie, les engrais de synthèse, les variétés à haut rendement et, après 1945, des organisations internationales dédiées à la sécurité alimentaire rendent la pénurie physique de moins en moins déterminante. Les famines du siècle sont de plus en plus des événements politiques, au sens où elles résultent de la guerre, de la contrainte étatique, du blocus ou de l'idéologie, plus que de simples accidents climatiques. 

De 1900 à 1940.
Les premières années du siècle prolongent les grandes crises coloniales du précédent. L'Inde traverse la famine de 1899-1900, que les Famine Codes de 1880 n'empêchent pas de tuer plusieurs millions de personnes, notamment dans les États princiers du Rajputana et du Gujarat, tandis que la Chine du Nord subit les contrecoups de la guerre des Boxers, puis la famine de 1906-1907 dans la région de Huaibei, qui jette des millions de paysans sur les routes, et celle de 1911 après les crues du Yangzi. Dans le Sud-Ouest africain allemand, la guerre d'extermination menée à partir de 1904 contre les Herero et les Nama utilise délibérément la soif et la faim : après la bataille du Waterberg, les survivants sont repoussés dans le désert de l'Omaheke dont les points d'eau sont gardés par les troupes de Lothar von Trotha, et les camps de concentration de Shark Island parachèvent l'entreprise. On estime que de soixante à quatre-vingts pour cent des Herero périssent, et l'on y voit couramment l'un des préludes de la violence génocidaire du siècle.

La Première Guerre mondiale, par le blocus et les déportations, met la faim au cœur de la conduite des hostilités. Le blocus britannique, maintenu après l'armistice jusqu'au printemps 1919, prive l'Allemagne d'engrais et d'importations, et l'"hiver des rutabagas" de 1916-1917 impose aux villes un régime de navets et de pain de guerre; les statistiques officielles allemandes attribuent plusieurs centaines de milliers de morts excédentaires à la sous-alimentation, chiffre que les historiens discutent. En Belgique et dans le nord de la France occupés, la Commission for Relief in Belgium dirigée par Herbert Hoover nourrit plusieurs millions de civils, et cette expérience fonde la philosophie humanitaire américaine des décennies suivantes. Dans l'Empire ottoman, la déportation des Arméniens, marquée par la marche forcée et l'abandon dans le désert de Syrie, fait de la faim un instrument du génocide, tandis que le Mont-Liban subit, sous l'effet du blocus allié, des réquisitions ottomanes et des sauterelles, une famine qui emporte entre cent mille et deux cent mille personnes, soit près d'un tiers de la population. La Perse, occupée par les armées russe, britannique et ottomane, voit disparaître plus d'un million d'habitants en 1917-1919 dans une catastrophe encore peu étudiée.

Le chaos de la révolution russe produit la première grande famine du nouveau régime. En 1921-1922, après la guerre civile, les réquisitions du communisme de guerre, la sécheresse de la Volga et l'effondrement des échanges, environ cinq millions de personnes meurent dans les régions de la Volga, de l'Oural et de l'Ukraine méridionale, au milieu d'épidémies de typhus et de choléra et de nombreux cas de cannibalisme. Lénine, après avoir hésité, accepte l'aide étrangère : l'American Relief Administration de Hoover nourre jusqu'à dix millions de personnes à son apogée, la mission de Fridtjof Nansen, mandaté par la Société des Nations, organise le secours international, et ce moment fait de la famine l'un des premiers terrains de l'action humanitaire moderne. Le régime utilise toutefois la crise pour s'attaquer à l'Église orthodoxe en saisissant les biens liturgiques. La Chine, en pleine fragmentation politique, connaît en 1920-1921 la grande famine du Nord, qui tue environ cinq cent mille personnes, puis celle de 1928-1930 dans le Shaanxi, le Gansu et le Henan, à la suite de sécheresses que les seigneurs de la guerre et la dislocation du réseau de greniers laissent sans réponse : de trois à six millions de morts selon les estimations, dans un pays où les chemins de fer ne suffisent pas, et où les secours privés occidentaux et chinois, comme ceux de la China International Famine Relief Commission, ne peuvent rien contre l'ampleur du désastre.

Mais la catastrophe qui domine l'entre-deux-guerres est la famine soviétique de 1932-1933. La collectivisation forcée, lancée en 1929, la "liquidation des koulaks comme classe", les objectifs de collecte de grain fixés sans égard aux récoltes réelles et l'exportation de céréales pour financer l'industrialisation précipitent les campagnes dans la détresse. En Ukraine, au Kouban, au Kazakhstan, dans la Volga, des brigades de réquisition confisquent non seulement le grain mais aussi tous les aliments disponibles, des villages entiers sont inscrits sur des "listes noires" qui leur interdisent les marchandises, et un décret de janvier 1933 instaure des passeports intérieurs et ferme les frontières de l'Ukraine et du Kouban, empêchant les paysans affamés de gagner les villes. Les estimations globales vont de cinq millions et demi à plus de huit millions de morts pour l'URSS, dont trois à cinq millions en Ukraine, auxquels s'ajoutent environ un million et demi de Kazakhs, soit près de quatre dixièmes de ce peuple nomade, frappé par la sédentarisation forcée et l'abattage du bétail. Le régime nie la famine et réprime ceux qui la mentionnent, tandis que des journalistes, Gareth Jones et Malcolm Muggeridge, la dénoncent et que d'autres, tel Walter Duranty du New York Times, la minimisent. Les historiens se divisent sur la nature de l'événement : Robert Conquest y voit un acte de terreur dirigé contre la paysannerie et la nation ukrainienne, R. W. Davies et Stephen Wheatcroft préfèrent y lire l'effet catastrophique de politiques délibérément inflexibles, et la question de la qualification de génocide, que reconnaissent aujourd'hui de nombreux parlements, est devenue indissociable de la guerre russo-ukrainienne.

Pendant la Seconde Guerre mondiale.
La Seconde Guerre mondiale fait de la faim une arme de conquête et de domination. Le "Plan de la faim" élaboré par Herbert Backe en 1941 prévoit de détourner les ressources agricoles de l'Ukraine pour nourrir la Wehrmacht et le Reich, au prix de la mort de dizaines de millions de Slaves; il n'est pas appliqué intégralement, mais il informe le traitement des prisonniers de guerre soviétiques, dont plus de trois millions meurent de faim, de froid et de maladie dans les camps de la Wehrmacht, ainsi que la politique à l'égard des ghettos. Dans celui de Varsovie, la ration officielle d'environ deux cents calories par jour tue des dizaines de milliers de personnes avant même les déportations de 1942. Le siège de Léningrad, de septembre 1941 à janvier 1944, enferme près de trois millions de civils dans une ville dont les rations tombent en décembre 1941 à cent vingt-cinq grammes de pain pour la population non combattante; l'hiver de 1941-1942 est atroce, la route de glace du Ladoga ne livre que des quantités insuffisantes, et l'on évalue la mortalité civile à environ huit cent mille personnes, certaines estimations dépassant le million. En Grèce, l'occupation de l'Axe, le blocus britannique et les réquisitions provoquent en 1941-1942 une famine qui touche surtout Athènes, Le Pirée et les îles, et dont le bilan varie de cent mille à trois cent mille morts selon les sources. Aux Pays-Bas, le Hongerwinter de 1944-1945, déclenché par l'embargo allemand sur les transports en représailles de la grève des cheminots, prive l'Ouest du pays de nourriture dans un hiver glacial et fait environ vingt mille morts; il offre aux épidémiologistes, par l'étude des enfants nés de mères sous-alimentées, une base d'investigation exceptionnelle sur les effets à long terme de la faim in utero. En Asie, la famine du Henan de 1942-1943, où des réquisitions de grain continuent malgré la sécheresse et les sauterelles, tue de deux à trois millions de Chinois et nourrit le ressentiment envers le Guomindang, dont le journaliste Theodore White et le correspondant de Time, Harold Jacoby, rendent compte; en Indochine, la domination franco-japonaise, les réquisitions de riz, la conversion de rizières en cultures industrielles et le blocage des transports par les bombardements américains provoquent en 1944-1945 une famine qui tue un à deux millions de Vietnamiens dans le Tonkin et le nord de l'Annam, et prépare l'insurrection d'août 1945.

C'est toutefois la famine du Bengale de 1943 qui, dans le champ de l'analyse, se révèle la plus féconde. Après la chute de la Birmanie, qui prive l'Inde de ses importations de riz, et après le cyclone de l'automne 1942, l'État colonial britannique applique dans l'est du Bengale une politique de "déni" (saisie des bateaux et du riz pour empêcher une avancée japonaise), tandis que l'inflation de guerre, les achats massifs pour l'armée et pour Calcutta et le refus de Londres d'allouer des navires de blé déplacent le prix du riz hors de portée des ouvriers agricoles, des pêcheurs et des artisans. Entre deux et trois millions de personnes meurent, souvent de maladies après un affaiblissement prolongé. Sen, qui a vécu l'événement enfant, y montre que la disponibilité alimentaire par habitant n'a pas chuté de manière décisive et que la catastrophe procède d'un effondrement des "droits" des groupes les plus vulnérables, tandis que Churchill, que l'historiographie récente, de Madhusree Mukerjee à Janam Mukherjee, accuse de manifester une hostilité cynique, n'est pas le seul responsable d'un système colonial dont les structures d'alerte restent défaillantes. La Commission d'enquête de 1945 en tire une critique sévère de l'administration.

De 1945 à 2000.
L'après-guerre ne ferme pas le registre des famines liées à la contrainte. L'Allemagne et l'Autriche affrontent en 1945-1947 une pénurie sévère que les occupants peinent à gérer  l'Union soviétique connaît en 1946-1947 une nouvelle famine, consécutive à la sécheresse et à des réquisitions maintenues pour les exportations, qui fait environ un million de morts en Moldavie, en Ukraine et en Russie du Sud; durant la guerre civile chinoise, le blocus de Changchun par l'Armée populaire de libération en 1948 provoque la mort par la faim de dizaines, peut-être de centaines de milliers de civils. Surtout, le XXe siècle connaît avec le Grand Bond en avant la famine la plus meurtrière de l'histoire. Lorsque Mao Zedong lance en 1958 la collectivisation en communes populaires et l'objectif d'un dépassement rapide de la Grande-Bretagne, les campagnes mobilisent leur main-d'œuvre pour les hauts-fourneaux de cour et les grands chantiers hydrauliques, négligeant les moissons, tandis que les cadres, soumis à la pression politique, gonflent à l'envi les rendements déclarés et que l'État, sur la base de ces chiffres fictifs, prélève davantage, exporte du grain et maintient les approvisionnements urbains. La conférence de Lushan, en 1959, où Peng Dehuai est destitué pour avoir critiqué la politique, étouffe toute remise en cause, et les campagnes de répression antidroitière ôtent aux fonctionnaires le courage de dire la vérité. De 1959 à 1961, la mortalité atteint des sommets au Henan, notamment à Xinyang, au Anhui, au Sichuan et au Gansu, où des villages entiers s'éteignent, où l'on mange l'écorce et la terre, et où des cas de cannibalisme sont documentés dans les archives. Les estimations de la surmortalité, issues des recensements et des archives locales, oscillent entre quinze et quarante-cinq millions; Yang Jisheng retient trente-six millions, Dikötter quarante-cinq. L'ampleur de la catastrophe n'est reconnue qu'à demi par le régime lui-même, qui rétablit les lopins privés et les marchés sous Liu Shaoqi et Deng Xiaoping, et ne se prête que depuis peu à une histoire libre.

À partir des années 1960, la décolonisation déplace le théâtre des famines vers l'Afrique et l'Asie du Sud, et l'image devient un acteur de l'histoire. La guerre du Biafra, de 1967 à 1970, enferme la province sécessionniste dans un blocus que le gouvernement nigérian maintient, et la famine, qui frappe d'abord les enfants atteints de kwashiorkor, tue un à deux millions de personnes; les photographies d'enfants au ventre gonflé, relayées par la presse internationale, provoquent un élan sans précédent et conduisent des médecins français à fonder en 1971 Médecins sans frontières, avec la volonté de rompre avec la neutralité silencieuse de la Croix-Rouge. En Inde, la crise du Bihar de 1966-1967, durant laquelle les importations américaines de blé sous la loi Public Law 480 maintiennent le pays "de la main à la bouche", précède la mise en œuvre de la Révolution verte, qui, par les variétés à haut rendement de Norman Borlaug et de M. S. Swaminathan, les engrais et l'irrigation, assure dès les années 1970 l'autosuffisance céréalière. La sécheresse du Maharashtra de 1972-1973 est affrontée par des programmes de travaux publics qui préviennent la famine, ce qui conforte la thèse de Sen selon laquelle les démocraties pluralistes, où la presse est libre et où le pouvoir doit rendre des comptes, ne connaissent pas de grandes famines, argument fort mais nuancé depuis par des chercheurs qui rappellent la persistance de la malnutrition chronique dans l'Inde démocratique et les crises de Malawi. Au Bangladesh, en revanche, la famine de 1974 tue environ un million de personnes à la suite d'inondations, d'une spéculation, du détournement des importations américaines pour des raisons diplomatiques et de la flambée des prix, alors que les disponibilités globales n'ont pas faibli, ce qui sert de cas d'école à Amartya Sen. Dans le Sahel, la sécheresse de 1968-1973 décime les troupeaux nomades et fait de l'ordre de cent mille morts, tandis qu'en Éthiopie la famine du Wollo de 1973-1974, dissimulée par la cour de Haïlé Sélassié et révélée par le documentaire de Jonathan Dimbleby, contribue à la chute de l'empereur, que Ryszard Kapuściński a immortalisée.

Les années 1970 et 1980 voient ensuite se multiplier les "famines complexes", où la guerre, la prédation et la politique des régimes jouent un rôle décisif. Au Cambodge, les Khmers rouges, entre 1975 et 1979, évacuent les villes, imposent la collectivisation intégrale et des quotas de riz délirants, et laissent mourir de faim, de maladie, d'épuisement et d'exécutions environ un million et demi à deux millions de personnes. En Éthiopie, la sécheresse de 1983-1985 frappe le Tigré et le Wollo, mais le régime de la Derg, mené par Mengistu Haile Mariam, aggrave le désastre en bombardant les marchés, en détournant l'aide, en entravant l'accès aux zones tenues par les insurgés et en lançant des programmes de réinstallation forcée et de villagisation, qui déplacent des centaines de milliers de personnes. Le reportage de Michael Buerk pour la BBC, en octobre 1984, émeut le monde et conduit à Live Aid en juillet 1985, qui lève des dizaines de millions de dollars, mais la mortalité, de quatre cent mille à un million de personnes, n'en est pas évitée. Le Mozambique, l'Angola et le Soudan connaissent des famines dans le contexte de guerres civiles, et l'opération Lifeline Sudan, lancée en 1989 par l'ONU, inaugure une négociation d'accès humanitaire aux zones de conflit qui deviendra un modèle ambigu. En Somalie, la chute de Siad Barre, en 1991, provoque l'effondrement de l'État, la guerre des clans et l'obstruction des convois d'aide, d'où une famine qui emporte environ trois cent mille personnes en 1991-1992 et motive l'intervention militaire américaine, l'opération Restore Hope, à la fin de 1992, dont l'échec de Mogadiscio en 1993 pèsera sur toute la décennie suivante.

La fin de la guerre froide s'accompagne de la dernière grande famine d'un État socialiste. En Corée du Nord, la disparition de l'aide soviétique, l'effondrement de la production d'engrais et d'énergie, les inondations de 1995-1996 et la rigidité du système de distribution publique plongent le pays dans la "marche pénible" de 1994-1998, durant laquelle de six cent mille à plus d'un million de personnes, selon les démographes comme Daniel Goodkind et Loraine West, voire davantage selon d'autres estimations, périssent, en particulier dans les provinces du Nord-Est, tandis que le régime privilégie l'armée et la capitale et dissimule la gravité de la situation. L'ouverture par la population de marchés informels, le jangmadang, qui ne sont qu'à moitié tolérés, contribue à sauver bien des vies mais ne modifie pas le système.

Le premier quart du XXIe siècle.
Le début du XXIe siècle est marqué à la fois par l'apparition d'outils d'alerte, par une réflexion institutionnelle sur la définition de la famine et par la persistance de crises. Le réseau FEWS NET, créé par les États-Unis en 1985, puis le système de classification IPC (Integrated Food Security Phase Classification), mis au point à partir de 2004 pour la Somalie, fournissent des seuils standardisés, par exemple vingt pour cent des ménages confrontés à de graves pénuries, trente pour cent de malnutrition aiguë globale et deux morts par jour pour dix mille habitants, au-delà desquels un territoire est déclaré en famine. Cette technicité, en rendant la déclaration formelle, la rend aussi éminemment politique, les gouvernements concernés contestant fréquemment les analyses.

La Corne de l'Afrique en offre l'illustration en 2011 : la sécheresse la plus grave depuis soixante ans, la guerre civile somalienne et l'interdiction faite par les Shebab à de nombreuses organisations humanitaires d'opérer dans les zones qu'ils contrôlent, couplées à la frilosité des donateurs, en partie liée aux lois antiterroristes américaines, aboutissent à une famine déclarée en juillet dans le sud de la Somalie, qui, selon une étude de 2013, tue environ deux cent soixante mille personnes, dont la moitié d'enfants de moins de cinq ans. En 2017, une mobilisation précoce évite une répétition en Somalie, mais le Soudan du Sud, ravagé par une guerre civile depuis 2013, voit la famine déclarée en février dans deux comtés de l'État d'Unité, Leer et Mayendit, tandis que la crise du nord-est du Nigeria, due à l'insurrection de Boko Haram, et celle du Yémen, où la coalition emmenée par l'Arabie saoudite impose un blocus partiel des ports et frappe les infrastructures, menacent de famine des millions de personnes; on évalue à plus de trois cent mille le nombre de morts indirectes de la guerre yéménite à la fin de 2021, dont une majorité par faim et maladies évitables. 

Alex de Waal, dans Mass Starvation (2018), soutient que la période qui va des années 1980 à la décennie 2000 a vu un recul marqué des famines de masse, grâce à la croissance, à l'amélioration des systèmes de santé et à l'influence du régime humanitaire, mais que leur retour s'amorce quand les belligérants reprennent la tactique de la "famine comme arme de guerre", en bloquant l'accès aux denrées et en détruisant les moyens de subsistance. Le droit évolue en ce sens : la résolution 2417 du Conseil de sécurité, adoptée en mai 2018, condamne l'usage de la famine contre les civils, et en décembre 2019 l'Assemblée des États parties au Statut de Rome étend aux conflits non internationaux la qualification de crime de guerre pour le fait d'affamer des civils.

Les années 2020 prolongent cette tendance. La guerre du Tigré, déclenchée en novembre 2020 par le conflit entre le gouvernement éthiopien d'Abiy Ahmed et le Front de libération du peuple du Tigré, s'accompagne de destructions de récoltes, de pillages et d'un blocus de l'aide humanitaire qui plonge, en 2021, plusieurs centaines de milliers de personnes dans des conditions de famine, selon l'IPC, sans que la déclaration officielle soit pleinement prononcée faute d'accès aux données, et les estimations de la surmortalité du conflit, par la violence, la faim et le manque de soins, se comptent en centaines de milliers. À Madagascar, la sécheresse du "Grand Sud" en 2021 amène le Programme alimentaire mondial à parler d'une première Â"famine climatique", qualification discutée par les experts, qui soulignent le poids de la pauvreté structurelle. En Afghanistan, le retour des talibans en août 2021, le gel des avoirs de la banque centrale et la suspension de l'aide internationale entraînent un effondrement de l'économie et une crise alimentaire qui touche près de la moitié de la population. 

L'invasion de l'Ukraine par la Russie en février 2022 menace les approvisionnements en blé et en huile de tournesol de nombreux pays importateurs d'Afrique et du Moyen-Orient, et l'initiative céréalière de la mer Noire, négociée sous l'égide de l'ONU et de la Turquie en juillet 2022, est rompue par Moscou en juillet 2023. La Corne de l'Afrique subit en 2020-2023 la pire sécheresse en quarante ans, après cinq saisons des pluies manquées, et en 2022 la famine est annoncée comme imminente en Somalie; une montée en puissance de l'aide en évite la déclaration, mais les analyses ultérieures estiment néanmoins à plusieurs dizaines de milliers le nombre de décès excédentaires.

Les deux grandes crises de la période la plus récente sont celles du Soudan et de Gaza. Au Soudan, la guerre ouverte, déclenchée en avril 2023 entre l'armée régulière et les Forces de soutien rapide, provoque le déplacement de plus de dix millions de personnes, la destruction des marchés, le pillage des récoltes, et le siège d'El-Fasher, dernier bastion de l'armée au Darfour, tombé aux mains des FSR à la fin d'octobre 2025. Le Comité d'examen de la famine rattaché à l'IPC confirme en août 2024 la famine dans le camp de Zamzam, au Darfour du Nord, puis étend ses conclusions à plusieurs autres zones, et à la fin de 2025 à El-Fasher et à Kadugli, au Kordofan, dans ce qui constitue l'une des plus graves crises de faim de l'ère contemporaine, tandis que les entraves à l'acheminement de l'aide, l'effondrement du système de santé et les violences ciblées empêchent toute évaluation précise du nombre de morts.

À Gaza, la guerre qui suit les attaques terroristes du 7 octobre 2023 se traduit par des restrictions sévères sur l'entrée de nourriture, de carburant et de médicaments, par la destruction massive des terres agricoles et des infrastructures et par l'effondrement des distributions, et l'IPC alerte dès décembre 2023 sur un risque de famine. En août 2025, le Comité d'examen de la famine confirme que le seuil est franchi dans le gouvernorat de Gaza, première déclaration de famine au Moyen-Orient, conclusion que le gouvernement israélien conteste, en invoquant la méthode et les données, tandis que plusieurs organisations et rapporteurs onusiens y voient le résultat d'une politique délibérée et que des juristes débattent de la qualification de crime de guerre, voire de crime contre l'humanité. Après le cessez-le-feu d'octobre 2025, les analyses de l'IPC constatent une amélioration relative, tout en maintenant la situation à un niveau critique.

En 2025, la malnutrition aiguë dans le monde touche 35,5 millions d'enfants, dont près de dix millions souffrant de malnutrition aiguë sévère. Le conflit demeure le principal facteur de ces crises : plus de quatre-vingt-cinq millions de personnes déplacées de force vivent dans des contextes de crise alimentaire, et l'accès humanitaire entravé empêche toute réponse efficace. Aujourd'hui plus que jamais, la famine n'est pas un événement ponctuel déclenché par une mauvaise récolte, mais un état persistant et prévisible dans les zones de guerre chronique, où la privation alimentaire devient une stratégie de contrôle des populations.

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