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La
Révolution
verte est une période de transformation profonde des techniques agricoles,
qui a débuté dans les années 1940 et s'est intensifiée durant les décennies
1960 et 1970, d'abord au Mexique, puis en Asie et dans une partie de l'Amérique
latine. Ce terme, forgé par l'administrateur de l'Agence américaine pour
le développement international (USAID) William Gaud en 1968, évoque une
rupture radicale avec l'agriculture traditionnelle, comparable à la révolution
industrielle pour le secteur manufacturier. Son objectif fondamental
était de combattre la faim et la malnutrition dans les pays en développement,
en augmentant de manière exponentielle les rendements agricoles, en particulier
pour les céréales de base comme le blé, le riz
et le maïs. Cette ambition prenait racine dans
un contexte de fortes pressions démographiques et de prédictions néo-malthusiennes
alarmistes qui annonçaient des famines massives inévitables en Asie,
notamment en Inde, où les capacités de production vivrière semblaient
structurellement inférieures à la croissance de la population.
Le socle scientifique
et technique de cette révolution repose sur un triptyque indissociable.
• Création
de variétés à haut rendement. - Le premier pilier est la création
de variétés à haut rendement, un travail génétique pionnier mené
par des chercheurs comme l'Américain Norman Borlaug au Centre international
d'amélioration du maïs et du blé (CIMMYT) au Mexique.
Borlaug mit au point des variétés de blé nain, issues de croisements
complexes avec des blés japonais, dotées d'une tige courte et robuste,
capable de supporter le poids d'un épi lourd en grains sans verser sur
le sol. Ces semences possédaient une capacité de réponse exceptionnelle
aux apports d'intrants, mais elles n'étaient pas intrinsèquement plus
productives sans eux.
• Utilisation
massive d'engrais minéraux de synthèse. - Le deuxième pilier correspond
au recours à un paquet technologique chimique et mécanique comprenant
l'utilisation massive d'engrais minéraux de synthèse, notamment à base
d'azote, de phosphore
et de potassium, indispensables pour nourrir
ces plantes voraces et leur permettre d'exprimer
leur potentiel génétique maximal. Cette fertilisation
massive rendait toutefois les cultures très attractives pour les parasites
et les adventices, d'où la nécessité d'un usage soutenu de pesticides,
d'herbicides et de fongicides.
• Maîtrise
de l'eau. - Le troisième pilier, fondamental pour la mise en oeuvre
du système, est la maîtrise de l'eau. La croissance
optimale des variétés à haut rendement, étant très sensible au stress
hydrique, exigeait une irrigation régulière et contrôlée, ce qui a
stimulé la construction de grands barrages, de réservoirs, de canaux
et le pompage des eaux souterraines, transformant des millions d'hectares
d'agriculture pluviale aléatoire en agriculture irriguée et sécurisée.
L'Inde
est devenue l'épicentre emblématique de cette aventure technologique.
Confrontée à une famine dévastatrice en 1965-1966 et dépendante de
l'aide alimentaire américaine sous forme de livraisons de blé dans le
cadre de la loi PL-480, le gouvernement indien, sous l'impulsion de la
Première ministre Indira Gandhi et de son conseiller agricole M. S. Swaminathan,
a pris la décision stratégique d'adopter massivement ce modèle. Les
résultats furent spectaculaires. La production de blé indienne est passée
d'environ 11 millions de tonnes au début des années 1960 à plus de 55
millions de tonnes à la fin des années 1990, transformant un pays mendiant
en un exportateur net de céréales. La réussite fut similaire pour le
riz aux Philippines, où l'Institut
international de recherche sur le riz (IRRI) développa la variété salvatrice
IR8, un riz nain à haut rendement qui bouleversa la riziculture asiatique.
Ce triomphe agronomique a valu à Norman Borlaug le prix Nobel de la paix
en 1970, saluant un homme qui, selon les mots du comité Nobel, "a sauvé
plus d'un milliard de vies humaines" et avait démontré qu'il était possible
de faire reculer la famine par la science, repoussant ainsi la catastrophe
annoncée par les limites de l'agriculture traditionnelle.
Cependant, derrière
ce récit d'abondance et de progrès salvateur
se déploie un tableau d'ombres et de conséquences socio-environnementales
dont la gravité n'a été pleinement comprise que des décennies plus
tard. Sur le plan environnemental, la Révolution verte a opéré une simplification
radicale et fragilisante des écosystèmes.
La monoculture intensive de quelques variétés génétiquement uniformes
a entraîné une érosion massive de l'agrobiodiversité,
supplantant des milliers de cultivars rustiques locaux, adaptés à leurs
terroirs et sélectionnés par les paysans au fil des siècles. Cette uniformité
génétique a créé une vulnérabilité inquiétante face aux ravageurs
et aux maladies. L'utilisation massive d'engrais azotés a conduit à une
pollution généralisée des nappes phréatiques
par les nitrates, Ã l'eutrophisation
des lacs et des cours d'eau,
et à l'émission de protoxyde d'azote, un puissant gaz à effet
de serre. L'irrigation intensive, sans précautions, a provoqué dans
de nombreuses régions, notamment au Pendjab indien et pakistanais, une
salinisation des sols et un effondrement catastrophique des aquifères
fossiles, pompés plus vite qu'ils ne se rechargent, menaçant à terme
la fertilité même de ces terres. Les pesticides, promus comme une assurance
récolte indispensable, ont engendré des cycles de résistance chez les
insectes,
empoisonné la faune non-cible, décimé les pollinisateurs et gravement
affecté la santé des travailleurs agricoles, avec des empoisonnements
aigus et des maladies chroniques dans des régions entières.
Sur le plan social,
l'impact est tout aussi ambivalent. La Révolution verte n'était pas non
plus neutre en termes de capital : son paquet technologique nécessitait
des investissements substantiels en semences certifiées, en engrais, en
pesticides et en pompes d'irrigation. Ce coût d'entrée a favorisé les
agriculteurs disposant de terres de qualité, d'un accès au crédit bancaire
et d'une capacité à prendre des risques, au détriment des petits paysans
et des métayers. Dans de nombreuses régions, cette dynamique a accéléré
un processus de différenciation sociale, contribuant à une concentration
foncière et à une prolétarisation des campagnes, les petits exploitants
endettés ne pouvant soutenir la concurrence et étant contraints de vendre
leurs terres. Les inégalités régionales se sont également creusées,
les zones dotées de ressources hydriques et d'infrastructures ayant connu
un développement fulgurant, tandis que les régions d'agriculture pluviale,
souvent les plus pauvres et les plus fragiles, ont été laissées à l'écart.
Le modèle a aussi induit une profonde transformation culturelle, faisant
passer le statut de la semence d'un bien communautaire et reproductible,
symbole de souveraineté paysanne, à une marchandise industrielle standardisée,
que l'agriculteur doit racheter chaque année pour maintenir les performances,
l'insérant ainsi dans une chaîne de dépendance économique envers les
fournisseurs d'intrants et les circuits de commercialisation mondiaux.
Ce basculement a entraîné une perte des savoirs agronomiques traditionnels
et une rupture du lien entre la culture, l'alimentation et le territoire.
Aujourd'hui, l'héritage
de la Révolution verte est profondément contrasté et continue d'alimenter
les débats sur l'avenir de l'agriculture mondiale. Elle a incontestablement
permis de décupler la production alimentaire et d'éviter des famines
de masse, un exploit qui lui confère une place monumentale dans l'histoire
du XXe siècle. Pourtant, la prise de conscience
des limites écologiques et sociales de ce modèle productiviste a fait
émerger des critiques de plus en plus vives. On lui reproche d'avoir créé
une agriculture non durable, énergivore, vulnérable et socialement inégalitaire.
Cette évaluation critique a conduit à l'émergence, à partir des années
1980, de mouvements en faveur d'une agriculture alternative comme l'agroécologie,
l'agriculture biologique ou les techniques de conservation des sols. Plus
récemment, le concept d'une "révolution doublement verte" a été proposé,
notamment par les institutions comme le CIRAD en France,
pour penser une agriculture du futur capable de concilier productivité
élevée, équité sociale et préservation des écosystèmes, en s'appuyant
sur les principes de l'écologie scientifique plutôt que sur la seule
chimie. Ce débat est aujourd'hui central face aux défis contemporains
du changement climatique, de l'effondrement
de la biodiversité et de la nécessité de nourrir durablement une population
mondiale qui continue de croître. La Révolution verte reste ainsi non
seulement un événement historique majeur, mais aussi un miroir tendu
à notre propre quête d'un système alimentaire viable. |
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