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L'ENSO
(acronyme d'El Niño–Southern Oscillation), ou El Niño-Oscillation
australe, est le phénomène climatique naturel le plus puissant de
la planète à l'échelle interannuelle. Il résulte du couplage entre
l'océan et l'atmosphère
dans le Pacifique tropical et perturbe
le système climatique mondial de façon cyclique, tous les deux à sept
ans environ.
Dans des conditions
normales, les alizés soufflent d'est en ouest
le long de l'équateur, empilant les eaux
chaudes de surface dans le Pacifique occidental, du côté de l'Australie
et de l'Asie du Sud-Est. En contrepartie,
les eaux froides des profondeurs remontent le long des côtes péruviennes
et équatoriennes : c'est l'upwelling.
La thermocline (la frontière entre
les eaux chaudes superficielles et les eaux froides profondes) est donc
inclinée, peu profonde à l'est, plus enfouie à l'ouest. Cette configuration
entretient une convection atmosphérique intense au-dessus du Pacifique
occidental, nourrissant les pluies de mousson
en Asie et en Océanie.
• El
Niño est la phase chaude du cycle. Les alizés s'affaiblissent,
parfois jusqu'à s'inverser partiellement. Sans cette pompe atmosphérique,
les eaux chaudes accumulées à l'ouest reflux vers l'est, réchauffant
anormalement la surface du Pacifique central et oriental. L'anomalie de
température peut dépasser +3 à +5 °C au large du Pérou.
La thermocline s'aplatit, l'upwelling s'affaiblit ou cesse, privant les
pêcheries côtières des nutriments remontant des profondeurs. La convection
se déplace vers le Pacifique central, tandis que l'Australie, l'Indonésie
et le sous-continent indien connaissent sécheresses et risques d'incendies
accrus. À l'inverse, les côtes d'Amérique
du Sud sont frappées de pluies torrentielles
et d'inondations. À l'échelle planétaire, El Niño réchauffe la moyenne
des températures globales, et les années El Niño intenses correspondent
généralement aux records de chaleur les plus élevés.
• La Niña
est la phase opposée, froide. Les alizés se renforcent, l'upwelling s'intensifie,
la thermocline se penche encore davantage qu'en conditions normales. Les
eaux de surface du Pacifique oriental deviennent exceptionnellement froides.
La convection s'intensifie au-dessus de l'Australie et de l'Asie, apportant
des pluies abondantes voire des inondations sur ces régions, tandis que
des sécheresses sévèrent touchent l'Amérique
centrale et le sud des États-Unis. La
Niña tend à légèrement refroidir la température globale moyenne.
L'intensité du phénomène
est mesurée par plusieurs indices. Le plus courant est l'indice ENSO 3.4
(ou Niño 3.4), qui mesure l'anomalie de température de surface dans une
zone du Pacifique central équatorial. On parle officiellement d'El Niño
ou de La Niña lorsque cette anomalie dépasse ±0,5 °C pendant au moins
cinq trimestres consécutifs avec chevauchement. L'oscillation australe,
la composante atmosphérique du phénomène, est quant à elle quantifiée
par l'indice d'oscillation australe (IOA), qui compare les pressions atmosphériques
entre Tahiti et Darwin (nord de l'Australie) :
un IOA négatif correspond à El Niño, un IOA positif à La Niña.
Le phénomène est
connu des populations côtières d'Amérique du Sud depuis des siècles.
Son nom vient du fait que les pêcheurs péruviens observaient l'afflux
d'eaux chaudes vers Noël (El Niño = l'Enfant [Jésus]). Sa compréhension
scientifique moderne remonte aux travaux de Jacob Bjerknes dans les années
1960, qui identifia la boucle de rétroaction
entre la circulation de Walker dans l'atmosphère et les températures
océaniques. Depuis lors, des modèles de prévision permettent d'anticiper
les épisodes ENSO avec plusieurs mois d'avance, une capacité essentielle
pour la gestion agricole, hydraulique et sanitaire de nombreux pays.
Les impacts climatiques
concrets d'El Niño sur les continents.
El Niño imprime
sa signature sur chaque continent de manière distincte, à travers des
anomalies de température, de précipitations et d'événements extrêmes
qui se répètent avec une cohérence remarquable d'un épisode à l'autre.
Amérique
du Sud et côtes pacifiques.
C'est en Amérique
du Sud qu'El Niño frappe le plus directement, par définition. Les côtes
du Pérou et de l'Équateur, normalement baignées
par les eaux froides de l'upwelling, se retrouvent subitement au-dessus
d'une mer réchauffée de plusieurs degrés. L'humidité s'évapore massivement,
l'atmosphère devient instable, et des pluies d'une violence inouïe s'abattent
sur des régions qui ne disposent d'aucune infrastructure pour les absorber.
L'épisode de 1997-1998, l'un des plus puissants jamais enregistrés, a
provoqué des glissements de terrain, la destruction de routes et de villages
entiers, et engendré des pertes estimées à 35 milliards de dollars rien
qu'au Pérou. Paradoxalement, le nord-est du Brésil
et l'Amazonie connaissent à la même époque
des sécheresses sévères et des incendies, car le réchauffement océanique
modifie les flux atmosphériques sur l'ensemble du continent.
Amérique
du Nord.
En Amérique
du Nord, le signal est plus nuancé mais bien réel. Le sud-ouest américain
(Texas, Arizona,
Nouveau-Mexique)
subit des sécheresses prolongées qui tarissent les réservoirs et ravagent
l'agriculture. La
Californie présente
un cas paradoxal : selon la trajectoire précise du jet-stream modifié
par El Niño, elle peut au contraire recevoir des pluies abondantes, parfois
catastrophiques. Autre effet notable : El Niño réduit le cisaillement
vertical des vents dans l'Atlantique,
ce qui bride la formation des ouragans, une des rares conséquences potentiellement
bénéfiques du phénomène.
Asie
du Sud et du Sud-Est.
C'est peut-être
en Asie du Sud et du Sud-Est où les conséquences humaines sont les plus
graves, en raison des densités de population colossales. L'Inde
voit sa mousson s'affaiblir significativement lors des épisodes El Niño
intenses. C'est une catastrophe pour une agriculture qui fait vivre plus
d'un milliard de personnes. L'Indonésie, les Philippines
et la Malaisie subissent des sécheresses extrêmes
accompagnées d'incendies de tourbières et de forêts
tropicales, dont les fumées ont parfois rendu l'air irrespirable sur des
millions de kilomètres carrés, comme en 1997. Ces épisodes libèrent
par ailleurs des quantités massives de CO2, rétroagissant
sur le climat global.
Australie.
Peu de pays sont
aussi intimement liés à l'ENSO que l'Australie. Les sécheresses australiennes
les plus dévastatrices (le Dust Bowl des années 1930, la Fédération
Drought de 1895-1903, la Millennial Drought des années 2000) coïncident
systématiquement avec des épisodes El Niño prolongés. Les récifs
coralliens de la Grande Barrière souffrent également : le réchauffement
océanique associé déclenche des épisodes de blanchiment massif, dont
certains irréversibles.
Afrique.
L'Afrique
orientale et australe est frappée par des sécheresses récurrentes pendant
les épisodes El Niño, affectant l'Éthiopie,
le Kenya, la Tanzanie,
le Zimbabwe et la Zambie.
Ces déficits pluviométriques se traduisent directement en crises alimentaires,
puisque l'agriculture y reste largement pluviale. L'épisode de 2015-1016
a ainsi précipité une crise humanitaire sévère dans toute l'Afrique
australe.
Effet
planétaire sur les températures.
Au-delà des impacts
régionaux, El Niño réchauffe légèrement la moyenne globale (de l'ordre
de +0,1 à +0,2 °C) en libérant dans l'atmosphère la chaleur accumulée
dans l'océan Pacifique. Ce mécanisme explique pourquoi les records mondiaux
de température sont quasi systématiquement établis lors des années
El Niño : 1998, 2016, et 2023-2024, qui a établi le record absolu depuis
le début des mesures instrumentales, se situent toutes sur des épisodes
El Niño intenses, superposés au réchauffement climatique de fond.
Les effets de
La Niña sur les précipitations mondiales.
La Niña redistribue
les précipitations mondiales de façon profonde et asymétrique, en amplifiant
les contrastes climatiques entre régions humides et régions arides.
Le mécanisme de
base est simple : en refroidissant le Pacifique tropical oriental et central,
La Niña déplace la convection atmosphérique intense vers l'ouest. La
cellule de Walker (cette grande circulation atmosphérique zonale qui court
à travers le Pacifique équatorial) se renforce et s'étend, pompant de
l'humidité vers des régions qui reçoivent alors des précipitations
bien supérieures à la normale.
Les
régions qui reçoivent plus de pluie.
L'Australie orientale
et septentrionale est la zone la plus systématiquement arrosée lors des
épisodes La Niña. Les saisons des pluies y sont plus longues, plus intenses,
avec des risques d'inondations catastrophiques, comme en 2010-2011, l'une
des La Niña les plus fortes enregistrées, qui inonda le Queensland sur
une superficie équivalente à la France et l'Allemagne
réunies. L'Indonésie, les Philippines et la Papouasie-Nouvelle-Guinée
connaissent le même excès pluviométrique. Le sous-continent indien bénéficie
généralement de moussons plus abondantes et plus précoces. L'Afrique
orientale (Kenya, Tanzanie, Éthiopie) reçoit aussi des pluies accrues
lors de la saison des courtes pluies. Au Brésil, le nord-est et l'Amazonie
voient leurs précipitations augmenter significativement.
Les
régions frappées par la sécheresse.
En miroir, les régions
sous le vent de la convection déplacée se dessèchent. Le sud des États-Unis,
en particulier le Texas, la Californie et le sud-ouest américain, souffrent
de déficits pluviométriques sévères pouvant déclencher des sécheresses
pluriannuelles. L'Amérique centrale et les Caraïbes
connaissent des étiages prolongés affectant l'agriculture vivrière.
En Amérique du Sud, les côtes du Pérou et du Chili,
déjà arides, se dessèchent encore davantage, une ironie par rapport
à El Niño qui les inonde. Le Sahel et certaines
parties de l'Afrique australe peuvent également connaître des déficits
selon la configuration précise de l'épisode.
Les
effets en cascade.
Ces anomalies de
précipitations ne sont pas sans conséquences indirectes. Les crues en
Australie et en Asie du Sud-Est rechargent les nappes
phréatiques et les réservoirs, mais provoquent aussi des glissements
de terrain et des épidémies de maladies hydriques. Les sécheresses américaines
font monter les prix agricoles mondiaux. Le maïs, le soja et le blé étant
sensibles aux conditions du sud-ouest américain et des Grandes Plaines.
La Niña tend aussi à renforcer la saison des ouragans dans l'Atlantique,
car elle réduit le cisaillement vertical des vents qui normalement bride
l'intensification des tempêtes tropicales.
Il faut noter que
l'intensité et la géographie exacte de ces anomalies varient d'un épisode
à l'autre selon la force de La Niña, sa durée, et les interactions avec
d'autres modes de variabilité climatique comme l'Oscillation
Décennale du Pacifique (ODP) ou l'Oscillation
de l'Atlantique Nord (OAN). Un épisode La Niña modéré ne produira
pas les mêmes impacts qu'un épisode fort sur deux à trois ans consécutifs,
ce qui est d'ailleurs possible, comme l'ont montré les épisodes de 2020
à 2023. |
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