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L'histoire de l'Afrique
La Nubie et la Corne de l'Afrique
Soudan oriental, Erythrée, Ethiopie, Somalie

La Préhistoire

La région qui s'étend de la vallée du Nil nubien jusqu'aux hauts plateaux éthiopiens et aux côtes de la mer Rouge et de l'océan Indien constitue l'un des théâtres majeurs de l'histoire de l'espèce humaine. Cet espace, qui couvre la Nubie, le Soudan oriental dans ses limites actuelles (République du Soudan et Soudan du Sud) et la Corne de l'Afrique (Éthiopie, Érythrée, Djibouti, Somalie), rassemble des paysages très contrastés : la vallée fertile du Nil et de ses affluents, les savanes et les zones sahéliennes du Soudan, le grand rift éthiopien avec ses lacs et ses dépressions volcaniques, et les côtes arides ouvrant sur le monde arabique. Cette diversité écologique explique en grande partie la richesse et la complexité de son occupation humaine depuis les origines.

Paléolithique.
C'est dans la vallée du Rift, qui traverse l'Éthiopie du nord au sud, que se trouvent certains des plus anciens témoignages de l'évolution humaine connus à ce jour. Les sites de la basse vallée de l'Omo et d'Hadar livrent des restes d'australopithèques et d'homininés archaïques vieux de plusieurs millions d'années, parmi lesquels le célèbre squelette d'Australopithecus afarensis surnommé Lucy, découvert dans la région d'Hadar et daté d'environ 3,2 millions d'années. Plus au sud, sur le site de Gona, on retrouve les plus anciens outils de pierre taillée connus, relevant de la tradition oldowayenne et datés d'environ 2,6 millions d'années, ce qui fait de cette portion de la Corne de l'Afrique l'un des foyers les plus anciens de la technologie humaine. Ces industries lithiques primitives, fondées sur la percussion directe de galets pour produire des éclats tranchants, se diffusent ensuite largement dans toute l'Afrique de l'Est.

Au fil du Pléistocène inférieur et moyen, la région voit apparaître des formes humaines de plus en plus proches de l'homme moderne. Le site d'Omo Kibish, dans le sud de l'Éthiopie, livre des restes attribués à Homo sapiens et datés d'environ 195 000 ans, l'un des plus anciens exemples connus de notre espèce. Le site de Herto, dans la région de l'Afar, complète ce tableau avec des crânes datés d'environ 160 000 ans et rattachés à une forme ancienne d'Homo sapiens idaltu. Ces découvertes placent la Corne de l'Afrique au cœur des hypothèses relatives à l'émergence de l'espèce humaine moderne sur le continent africain, avant sa diffusion ultérieure vers le reste du monde.

Durant tout le Paléolithique moyen ( = Middle Stone Age, en Afrique) les populations de la Corne de l'Afrique et du Soudan oriental développent des industries lithiques sur éclats, avec une utilisation fréquente de la technique Levallois, permettant d'obtenir des supports standardisés. Ces groupes de chasseurs-cueilleurs exploitent une faune variée, pratiquent une mobilité saisonnière liée aux ressources en eau et en gibier, et laissent des traces dans les vallées fossiles du Soudan ainsi que sur les rives du Nil, alors soumis à d'importantes variations climatiques entre phases humides et phases arides. Le désert du Sahara oriental et les régions soudanaises septentrionales connaissent en effet, tout au long du Pléistocène supérieur, une alternance de périodes pluviales qui rendent temporairement habitables des zones aujourd'hui désertiques, et de phases hyperarides qui contraignent les populations à se replier vers la vallée du Nil ou vers des refuges plus favorables.

Le Paléolithique supérieur ( = Late Stone Age) voit se diversifier les industries lithiques, avec l'apparition de lames et de microlithes, ainsi que le développement de comportements techniques et symboliques plus élaborés. En Nubie, des sites situés le long du Nil, notamment autour de la deuxième cataracte, témoignent d'une occupation dense de la vallée par des groupes de pêcheurs-chasseurs-cueilleurs qui exploitent intensivement les ressources fluviales. Certains de ces sites, comme celui de Jebel Sahaba, livrent des sépultures collectives où de nombreux individus portent des traces de blessures par projectiles, ce qui en fait l'un des plus anciens témoignages connus de violence collective organisée, daté d'environ 13 000 ans avant le présent, bien que des débats récents sur la chronologie exacte de ce site invitent à la prudence quant à sa datation précise.

Avec l'Holocène, à partir d'environ 10 000 ans avant le présent, le climat du Sahara oriental et du Soudan connaît une phase humide majeure, souvent désignée sous le nom de période humide africaine. Les précipitations augmentent sensiblement, des lacs et des cours d'eau temporaires réapparaissent dans des zones aujourd'hui désertiques, et une savane arborée s'étend sur une grande partie du Soudan actuel. Cette amélioration climatique favorise l'expansion des populations humaines bien au-delà de la seule vallée du Nil, vers les plaines du Soudan central et occidental. C'est dans ce contexte que se développe la culture dite mésolithique de Khartoum, connue notamment par le site éponyme situé près de la capitale soudanaise ainsi que par d'autres gisements comme Es Shaheinab. Ces populations de chasseurs-pêcheurs-cueilleurs produisent une poterie décorée de motifs incisés en arêtes de poisson, l'une des plus anciennes traditions céramiques connues en Afrique, et fabriquent des harpons en os destinés à la pêche fluviale et lacustre, activité essentielle dans cet environnement de zones humides.

Néolithique.
Le passage au Néolithique, au cours du VIe et du Ve millénaire avant notre ère, s'accompagne dans cette région d'une transition progressive vers l'élevage et, dans une moindre mesure, vers l'agriculture. Les sites néolithiques du Soudan central, tels que Kadero, El Geili ou Kadada, montrent l'apparition du bétail domestique, probablement introduit depuis le Sahara ou le Proche-Orient par des voies de diffusion encore débattues, ainsi qu'une exploitation croissante de plantes sauvages et parfois cultivées. Cette économie pastorale néolithique s'accompagne de transformations sociales notables : apparition de nécropoles organisées, différenciation des sépultures selon le statut des défunts, développement de l'artisanat de la parure en coquillage, en pierre polie et en céramique fine. Ces éléments suggèrent l'émergence de hiérarchies sociales embryonnaires bien avant la formation des royaumes historiques de Nubie.

Plus au nord, dans la Basse Nubie proche de la frontière égyptienne, se développe à la même époque un ensemble culturel connu sous le nom de Groupe A, qui occupe la vallée du Nil entre la première et la deuxième cataracte durant le quatrième millénaire avant notre ère. Ce groupe entretient des relations commerciales et culturelles étroites avec l'Égypte prédynastique voisine, échangeant or, ivoire, bois précieux et bétail contre des produits manufacturés égyptiens. L'organisation sociale du Groupe A atteint un degré de complexité croissant, comme en témoignent des sépultures princières telles que celle découverte à Qustul, dotée d'un mobilier funéraire riche incluant de l'encens, de la céramique fine et des objets de prestige, ce qui a conduit certains chercheurs à y voir les prémices d'un pouvoir royal nubien précoce, contemporain des premières dynasties égyptiennes. Cette période marque la fin de la préhistoire proprement dite en Basse Nubie, où l'écriture et les structures étatiques commencent à s'esquisser à travers les contacts avec l'Égypte, tandis qu'en Haute Nubie, dans la région de la troisième et de la quatrième cataracte ainsi que dans le Soudan central, les traditions culturelles autochtones évoluent plus progressivement vers ce qui deviendra, au cours des siècles suivants, la culture pré-Kerma puis le royaume de Kerma.

Dans le Soudan méridional, sur le territoire de l'actuel Soudan du Sud, les vestiges préhistoriques sont moins abondants et moins bien documentés en raison de conditions de conservation difficiles et de recherches archéologiques encore limitées, mais les données disponibles indiquent une occupation humaine ancienne liée aux zones humides du Bahr el-Ghazal et du Haut-Nil, où des populations pratiquent la pêche, la chasse et, à partir du Néolithique, un élevage bovin qui préfigure les traditions pastorales encore vivaces aujourd'hui parmi les populations nilotiques de la région.

Dans la Corne de l'Afrique proprement dite, l'Holocène voit également se développer des sociétés pastorales néolithiques, particulièrement bien attestées en Somalie et dans le nord de l'Éthiopie. Le site de Laas Geel, près de Hargeisa dans le Somaliland, présente un ensemble exceptionnel de peintures rupestres datées d'environ cinq à onze mille ans avant le présent, représentant des scènes pastorales avec du bétail richement paré, des figures humaines et des animaux sauvages. Cet art rupestre, parmi les mieux conservés d'Afrique, témoigne de l'importance centrale du bétail dans l'économie et probablement dans les représentations symboliques et rituelles de ces populations pastorales néolithiques. D'autres sites d'art rupestre, comme ceux de Dhambalin en Somalie ou de diverses localités du plateau éthiopien et érythréen, complètent ce tableau d'une Corne de l'Afrique où le pastoralisme bovin, puis plus tard ovin et caprin, structure progressivement les sociétés humaines tout au long du Néolithique.

Vers la fin du Néolithique et au début des périodes suivantes, la dégradation climatique liée à l'assèchement progressif du Sahara et à la fin de la période humide africaine, entre le quatrième et le deuxième millénaire avant notre ère, entraîne une contraction des territoires habitables et un repli des populations vers les vallées fluviales, les zones lacustres et les régions montagneuses mieux arrosées. Ce processus favorise la concentration démographique le long du Nil et dans les hautes terres éthiopiennes, posant les bases économiques et sociales sur lesquelles se construiront, dans les millénaires suivants, les civilisations historiques de Nubie, du royaume de Kerma, puis de Kouch, ainsi que les sociétés complexes qui, en Éthiopie et dans la Corne de l'Afrique, précéderont l'émergence des royaumes historiques tels qu'Aksoum.

L'Antiquité (IIIe millénaire av. JC – IVe s. ap. JC)

Le Pays de Pount.
Dès le IVe millénaire avant notre ère, les Égyptiens de l'Ancien Empire  voient dans le pays de Pount probablement situé entre l'Érythrée, le nord de l'Éthiopie et le Soudan oriental) un pays de l'or, de l'ébène, de l'ivoire et des peaux de panthères et d'autres animaux exotiques. Ils lancent des expéditions, installent des comptoirs, et parfois soumettent une partie de la Basse Nubie. La forteresse de Bouhen, aux murs massifs en brique crue, surveille le fleuve. Mais la Nubie n'est pas une simple colonie : des chefferies puissantes se forment autour de Kerma, près de la troisième cataracte. La ville de Kerma, en Haute Nubie, devient le centre d'un royaume qui rivalise avec l'Égypte. Ses rois, enterrés sous d'immenses tumulus, contrôlent le commerce entre l'Afrique centrale et la Méditerranée.

Le Royaume de Koush (Méroé).
Quand le Nouvel Empire égyptien s'étend vers le sud, de Thoutmosis Ier à Ramsès II, la Nubie jusqu'à la quatrième cataracte passe sous administration directe. Des temples sont creusés ou bâtis à Amada, à Soleb, à Abou Simbel, et le vice-roi de Koush gouverne au nom du pharaon. Mais vers la fin du deuxième millénaire, l'Égypte se replie et un nouveau pouvoir émerge au Soudan : le royaume de Koush, avec Napata pour premier centre. Au VIIIe siècle avant notre ère, le roi koushite Piânkhy conquiert l'Égypte et fonde la XXVe dynastie, celle des pharaons noirs. Ses successeurs, Chabaka, Chabataka, Taharqa, règnent de Memphis à Thèbes, restaurent les temples, renouent avec les cultes anciens, et affrontent l'empire assyrien. Taharqa résiste mais doit finalement reculer. Les Koushites conservent pourtant leur royaume du Soudan, et déplacent peu à peu leur centre vers Méroé, entre la cinquième et la sixième cataracte, où la savane et le fer offrent de nouvelles richesses.

Méroé.
Méroé devient une métropole de palais, de temples dédiés à Amon, à Apédémak le dieu lion, et de pyramides plus petites mais plus nombreuses qu'en Égypte. L'écriture méroïtique, dérivée des hiéroglyphes mais encore imparfaitement déchiffrée, note la langue locale. Les reines, appelées candaces, gouvernent seules ou aux côtés des rois. Le royaume commerce avec l'Égypte ptolémaïque, puis avec Rome. En 24 avant notre ère, la candace Amanishakhéto résiste à une expédition romaine et obtient une paix favorable. Pendant des siècles, Méroé produit du fer, cultive le sorgho, élève des troupeaux et contrôle les pistes caravanières vers la mer Rouge, l'Éthiopie et l'Afrique centrale. Vers le milieu du IVe siècle de notre ère, le royaume décline sous les coups des Noba, des Blemmyes et peut-être du royaume éthiopien d'Aksoum. Les inscriptions du roi éthiopien Ezana mentionnent une campagne contre les Noba, et Méroé s'efface lentement.

Moyen Âge (VIe - XVe siècle)

Les royaumes chrétiens de Nubie.
De ce déclin naissent plusieurs royaumes nubiens chrétiens. Dès le VIe siècle, des missionnaires venus de Byzance convertissent la Nobatie, la Makurie et l'Alodie. Des églises s'élèvent à Faras, à Dongola, à Soba. La cathédrale de Faras, aux fresques majestueuses représentant le Christ, la Vierge, les saints et les rois nubiens, témoigne d'un art puissant et original.

La Makurie, avec sa capitale à Dongola, repousse les armées arabes venues d'Égypte au septième siècle, et signe le fameux baqt, un pacte de non-agression et d'échanges avec les gouverneurs musulmans. Pendant des siècles, la Nubie chrétienne demeure un État indépendant, peuplé de villages fortifiés, de monastères et de terres irriguées par la saqia, la roue à eau tirée par des boeufs. 

Au sud, l'Alodie, avec Soba pour capitale, est un royaume prospère dont l'histoire est moins connue. Les marchands égyptiens, les pèlerins et les tribus arabes traversent toutefois de plus en plus cette frontière du monde musulman.

Lentement, l'islam progresse parmi les populations du désert oriental et de la vallée, par les mariages, le commerce et la pression des sultanats égyptiens. Au XIVe siècle, la Makurie s'effondre, Dongola devient musulmane, et la région se fragmente en petites principautés. 

Le royaume chrétien d'Alodie disparaît au début du XVIe siècle sous les coups du sultanat Funj de Sennar, qui fonde un État islamique puissant sur le Nil Bleu. Pendant ce temps, plus à l'est, entre le Nil et la mer Rouge, le pays des Beja, ces nomades éleveurs de chameaux et chercheurs d'or, reste farouchement indépendant. Les ports d'Aydhab, de Souakin et de Massawa deviennent des escales majeures pour les pèlerins et les marchands reliant l'Égypte, l'Arabie, l'Inde et la côte swahilie.
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La région soudanienne.
Le déclin de la Nubie chrétienne ouvre la voie à l'islamisation. Le sultanat Funj (ou Sultanat de Sennar) est fondé au début du XVIe siècle (vers 1504-1505), marquant une nouvelle ère politique et religieuse dans la région. Plus au sud, vers les grands marais du Bahr el-Ghazal et les hautes terres de l'équateur, s'étend le territoire actuel du Soudan du Sud. Là, les sources écrites sont rares avant le XIXe siècle, mais l'archéologie et la tradition orale montrent des sociétés nilotiques en mouvement. Les Dinka, les Nuer, les Shilluk, les Anuak, les Bari et bien d'autres peuples y vivent d'élevage, de pêche, de culture du sorgho et de mil, organisés en clans et en chefferies. Le royaume shilluk, centré sur Fashoda, développe une royauté sacrée où le roi, ou reth, incarne la prospérité et la continuité du peuple. Plus au sud, les royaumes des Zandé et des Azande se forment progressivement, et des réseaux d'échanges relient le Nil Blanc au Congo, au Darfour et à l'Éthiopie. Le fer, le sel, le bétail et les captifs circulent le long des pistes. Ces sociétés, sans écriture, bâtissent des sanctuaires de terre, des greniers sur pilotis et des villages fortifiés.

La Corne de l'Afrique.
À l'est du Soudan du Sud s'ouvre la Corne de l'Afrique, où se trouvait probablement, on l'a dit, l'ancien pays de Pount, mentionné par les Égyptiens,. Dès le Ier millénaire avant notre ère, des populationse pasteurs et d'agriculteurs y vivent dans les hautes terres d'Éthiopie et d'Érythrée, tandis que les côtes attirent les navigateurs égyptiens, sabéens et indiens.  Au premier millénaire avant notre ère, des populations sud-arabiques traversent la mer Rouge, fondent des comptoirs et introduisent l'écriture, les cultes d'Astarté et d'Almaqah, et de nouvelles techniques agricoles en terrasses. De ce métissage naît la civilisation pré-aksoumite : Yeha, avec son temple monumental, témoigne de l'ancienneté du peuplement et de la richesse des échanges.

Aksoum.
Émergeant dans le nord de l'Éthiopie (hauts plateaux du Tigré) et de l'Érythrée actuelles, Aksoum devient une grande puissance commerciale et militaire contrôlant la mer Rouge. Aksoum fut l'un des premiers États au monde à adopter officiellement le christianisme au IVe siècle. Sa capitale, Aksoum, aligne des stèles géantes taillées dans le granit, des palais à étages et des tombes royales. Le port d'Adulis, sur la mer Rouge, accueille les navires de Rome, de Perse et d'Inde. Le roi Zoskales, mentionné dans le Périple de la mer Érythrée, règne sur un État commercial puissant. Le royaume frappe sa propre monnaie d'or, d'argent et de bronze, l'une des premières d'Afrique subsaharienne. Au quatrième siècle, le roi Ezana se convertit au christianisme, faisant de l'Éthiopie l'un des plus anciens États chrétiens du monde. Des églises, des monastères et des centres d'apprentissage se développent. La langue guèze devient celle de la liturgie et de la littérature. Au XVIe siècle, le roi Kaleb traverse la mer Rouge pour soutenir les chrétiens d'Arabie du Sud contre les Himyarites juifs, et l'influence aksoumite s'étend sur les deux rives.

L'expansion de l'Islam.
Après l'expansion de l'islam au XIIe siècle, Aksoum perd Adulis et se replie peu à peu vers l'intérieur des terres. Le royaume, devenu plus agraire, se déplace vers le sud, dans les régions de l'Amhara et du Choa, où se forme la dynastie Zagwé. Celle-ci règne sur un royaume chrétien puissant et bâtit au XIIe et au XIIIe siècle les églises monolithes de Lalibela, taillées dans le roc, véritables montagnes sacrées inversées, lieux de pèlerinage qui veulent reproduire Jérusalem en Afrique. En 1270, la dynastie salomonienne, qui se réclame du roi Salomon et de la reine de Saba, monte sur le trône. Les rois d'Éthiopie étendent leur autorité sur les hauts plateaux, affrontent les sultanats musulmans de l'Ifat et de l'Adal, qui contrôlent le commerce caravanier vers Zeila et Berbera, sur le golfe d'Aden. La concurrence pour les routes de l'or, de l'ivoire et des esclaves devient féroce.

À l'est et au sud de l'Éthiopie, des sultanats musulmans prospèrent. Le sultanat d'Ifat, puis celui d'Adal, avec Harar pour centre, sont des foyers de commerce et d'érudition islamique. D'autres entités étatiques somaliennes puissantes apparaissent, notamment l'Empire Ajuran, qui émerge au XIIIe siècle, se maintiendra jusqu'au XVIIe s., et sera éputé pour son administration centralisée et sa maîtrise de l'hydraulique, suivi par le Sultanat Geledi qui contrôlait le commerce dans le sud de la Somalie. Des cités de pierre, des mosquées et des tombes à coupole se dressent dans les terres arides des Somalis, des Afars et des Hararis. Les ports de Zeila, de Berbera et de Mogadiscio relient la Corne au Yémen, à l'Égypte, à la Perse, à l'Inde et jusqu'à la Chine, comme en témoignent les voyageurs Ibn Battuta et Marco Polo. Les cités côtières du pays somali exportent l'encens, la myrrhe, les peaux, les plumes d'autruche, l'ivoire et les esclaves, et importent soieries, porcelaines et métaux. À l'intérieur, les pasteurs nomades somalis et oromos se déplacent avec leurs chameaux, leurs zébus et leurs troupeaux, suivant les pluies et les pâturages, tandis que les cultivateurs des vallées aménagent des terrasses et des puits.

Au XVe siècle, le royaume chrétien d'Éthiopie atteint son apogée sous les règnes de Zara Yaqob et de ses successeurs. La cour itinérante des rois, les monastères aux bibliothèques de manuscrits enluminés, les églises peintes de fresques et les armées de cavaliers et de fantassins composent une civilisation brillante. Les relations avec l'Europe reprennent par l'intermédiaire des royaumes d'Aragon, du Portugal et de la papauté. Des ambassades éthiopiennes gagnent Rome, Florence et Lisbonne. Dans le même temps, les sultanats musulmans de l'Adal se renforcent, et les tensions religieuses et commerciales s'exacerbent.

Époque moderne (XVIe siècle. - XIXe s.)

Conflits religieux et expansion.
Au début du XVIe siècle, la vallée du Nil soudanais est en pleine recomposition. Le royaume chrétien d'Alodie, affaibli depuis longtemps, s'effondre définitivement sous les coups du sultanat Funj, dont la capitale s'établit à Sennar, sur le Nil Bleu. Les Funj, probablement originaires du sud, adoptent l'islam et bâtissent un État puissant qui contrôle le confluent des deux Nils, le Kordofan et une partie de la Nubie. Sennar devient une grande cité de briques crues, de mosquées, de marchés et de palais. Les rois Funj, appelés meks, s'appuient sur une aristocratie guerrière, des scribes et des juges musulmans, tout en intégrant les anciennes tribus nubiennes arabisées. Le commerce de l'or, de l'ivoire, des plumes d'autruche et surtout des esclaves prospère le long des pistes reliant le Nil à la mer Rouge, à l'Égypte et au Darfour.

Au nord, la Nubie est désormais un pays de petites principautés et de chefferies arabes ou nubiennes. Les descendants des anciens royaumes de Makurie et de Nobatie vivent dans des villages fortifiés le long du Nil, pratiquant l'agriculture irriguée grâce aux saqias. Les Arabes Ja'alin, Shaïqiya et Danaqla dominent peu à peu la vallée au nord de la quatrième cataracte. Les Shaïqiya notamment, guerriers redoutables, imposent leur autorité sur les villages riverains et prélèvent des taxes sur les caravanes et les récoltes. Le souvenir des royaumes chrétiens s'efface, mais des églises abandonnées, des fresques et des manuscrits subsistent dans le désert, tandis que la langue nubienne recule au profit de l'arabe.

Au Soudan oriental, entre le Nil et la mer Rouge, les Beja restent maîtres des montagnes et des plaines arides. Ils contrôlent les routes menant à Souakin, port principal de la région, d'où partent vers l'Arabie et l'Égypte les caravanes chargées d'esclaves, de gomme arabique, de séné, de cornes et de cuirs. Souakin, construite en corail et en pierre de taille, devient un centre commercial prospère, où se croisent marchands égyptiens, indiens, yéménites et européens. Les Beja, divisés en clans comme les Hadendoa, les Bisharin et les Amarar, se convertissent partiellement à l'islam tout en conservant leurs coutumes, leur langue couchitique et leur réputation de guerriers indomptables.

À l'ouest du Nil, le sultanat du Darfour s'affirme comme une puissance majeure. Sa capitale, El-Facher, est un centre de commerce et d'administration, point de départ des caravanes vers l'Égypte et la Libye. Les rois du Darfour, musulmans, règnent sur une mosaïque de peuples, dont les Four, les Masalit et les Zaghawa. Ils contrôlent la production de céréales, de dattes, de bétail et surtout le trafic d'esclaves capturés dans les régions du sud. Le Kordofan, longtemps disputé entre le Darfour et Sennar, devient un enjeu stratégique.

Au sud du Soudan actuel, dans les régions du Bahr el-Ghazal et du Haut-Nil, les peuples nilotiques continuent de vivre selon leurs propres organisations politiques et sociales. Le royaume shilluk, centré sur Fashoda, maintient une royauté sacrée où le reth est à la fois chef politique et garant de l'ordre cosmique. Les Dinka et les Nuer, pasteurs semi-nomades, se déplacent avec leurs troupeaux de zébus selon les saisons, et leurs conflits portent souvent sur le bétail, les pâturages et les points d'eau. Le fer, le sel, les perles et les captifs circulent le long des réseaux d'échanges qui relient ces peuples au Nil, au Darfour et aux royaumes des Grands Lacs. Les trafiquants venus du nord, notamment de Khartoum et de Dongola, organisent progressivement des razzias d'esclaves qui deviennent plus fréquentes au cours du dix-neuvième siècle.

La Corne de l'Afrique entre dans une période de bouleversements profonds. Au début du XVIe siècle, l'équilibre entre le royaume chrétien d'Éthiopie et les sultanats musulmans de l'Adal bascule dans une guerre dévastatrice. L'imam Ahmed Ibn Ibrahim al-Ghazi, surnommé Gragne le Gaucher, prend la tête des forces de l'Adal et lance une offensive générale contre l'Éthiopie chrétienne. À partir de 1529, ses armées ravagent le Choa, l'Amhara et le Tigré, brûlent des églises, pillent des monastères et forcent des populations à se convertir. Le royaume éthiopien, au bord de l'effondrement, appelle à l'aide les Portugais. En 1541, une expédition portugaise de quatre cents hommes, commandée par Christophe de Gama, débarque à Massawa et rejoint les forces éthiopiennes. Le conflit prend alors une dimension internationale, entre l'empire ottoman, qui soutient l'Adal, et le Portugal, allié de l'Éthiopie.

Influences extérieures.
La mort de Gragne à la bataille de Wayna Daga en 1543 sauve le royaume chrétien, mais le pays sort exsangue. Des populations entières ont été déplacées, des églises détruites, des provinces dévastées. Pendant plusieurs décennies, l'Éthiopie se reconstruit difficilement, sous la menace permanente des Oromo, peuple pastoral originaire du sud, qui migre massivement vers les hauts plateaux au seizième siècle. Les Oromo, avec leur cavalerie, leur organisation en classes d'âge et leur système gada, occupent progressivement le Choa, le Wollo, le Hararghe et une partie de l'Amhara. Ils se mêlent aux populations locales, adoptent parfois le christianisme ou l'islam, et deviennent une force politique majeure.

Pendant ce temps, la côte de la mer Rouge change de maîtres. L'empire ottoman, après avoir conquis l'Égypte en 1517, s'installe à Suakin, à Massawa et à Zeila. Les Ottomans contrôlent ainsi le commerce de la mer Rouge et du golfe d'Aden, tout en laissant les arrière-pays aux pouvoirs locaux. Les ports somalis, comme Berbera et Mogadiscio, restent des centres actifs du commerce de l'encens, de l'ivoire, des chevaux et des esclaves. Des cités-États somalies, des sultanats comme celui d'Ajuran sur le Shebelle, prospèrent grâce aux échanges avec l'Arabie, la Perse et l'Inde. Les Somalis, peuple nomade et marchand, étendent leur influence vers le sud, le long de la côte des Benadir, jusqu'au Kenya actuel.

Au XVIIe siècle, l'Éthiopie connaît une nouvelle période de centralisation sous la dynastie salomonienne, avec la fondation de Gondar comme capitale par l'empereur Fasilidès vers 1636. Gondar devient une ville de palais, d'églises et de jardins, surnommée la "Camelot africaine". Les empereurs y bâtissent une architecture de pierre et de chaux, décorée de peintures religieuses et de motifs influencés par l'art portugais et indien. Le pouvoir impérial reste toutefois fragile, contesté par les grands seigneurs régionaux, les ras, et par les chefs Oromo et musulmans. L'Église éthiopienne, jalouse de son orthodoxie, interdit peu à peu l'influence catholique que les jésuites avaient tenté d'imposer au début du dix-septième siècle. L'empereur Susneyos s'était converti au catholicisme, provoquant révoltes et guerres civiles; son fils Fasilidès rétablit l'orthodoxie éthiopienne et expulse les missionnaires européens.

Au XVIIIe siècle, l'Éthiopie entre dans la période dite du Zemene Mesafent, l'ère des princes où l'autorité impériale s'effondre au profit des seigneurs de guerre régionaux. Gondar n'est plus qu'une capitale symbolique, et les ras du Tigré, du Bégemder et du Choa se disputent le pouvoir. Les rois ne sont souvent que des figures de paille, couronnées et déposées au gré des alliances. Les monastères restent des foyers de culture, de copie de manuscrits et de débat théologique, mais le pays s'appauvrit et se fragmente. Le commerce de l'ivoire, de l'or, du café et des esclaves continue pourtant de relier les hauts plateaux aux ports de la mer Rouge et aux caravanes du Soudan.

Le XIXe siècle.
Au début du XIXe siècle, une puissance nouvelle surgit en Égypte. Méhémet Ali, vice-roi d'Égypte, veut bâtir un empire et moderniser son armée. En 1820, il envoie son fils Ismaïl Pacha conquérir le Soudan. Les armées égyptiennes, disciplinées et équipées d'armes à feu modernes, brisent rapidement la résistance des Shaïqiya, des Ja'alin et du sultanat Funj. En 1821, Sennar tombe sans grand combat, et le Kordofan est annexé. Khartoum, simple village au confluent du Nil Bleu et du Nil Blanc, est fondée comme capitale administrative et militaire de la nouvelle province égyptienne. Les Égyptiens établissent une administration fiscale, des garnisons et des postes de commerce le long du Nil. Ils cherchent surtout de l'or, des esclaves et des soldats pour renforcer l'armée égyptienne.

Cette conquête transforme profondément le Soudan. Les populations subissent des impôts lourds, des réquisitions et des razzias d'esclaves. Les bazinguirs, soldats irréguliers recrutés localement, mènent des expéditions vers le sud, le Bahr el-Ghazal et les monts Nuba, capturant des esclaves par milliers. Le commerce de l'ivoire et des esclaves se développe à grande échelle, souvent aux mains de marchands européens, levantins, égyptiens et nord-soudanais installés à Khartoum. Les explorateurs européens commencent à remonter le Nil Blanc à la recherche de ses sources, et leurs récits décrivent la brutalité du trafic humain et la richesse des pays du sud. Les peuples nilotiques, Dinka, Nuer, Shilluk, Bari et Azande, subissent de plein fouet ces razzias, qui vident des villages entiers et déstabilisent les sociétés locales.

Dans les années 1840 et 1850, le commerce de l'ivoire et des esclaves fait la fortune de marchands comme Zubeir Pacha, qui se taille un véritable empire privé dans le Bahr el-Ghazal et le Darfour. Zubeir contrôle des armées de bazinguirs, des entrepôts et des pistes caravanières, et il défie parfois l'autorité égyptienne. Le gouvernement du Caire tente de réformer et d'abolir officiellement la traite sous pression européenne, mais le commerce continue clandestinement. Les missions catholiques et protestantes s'installent à Khartoum et le long du Nil, ouvrant des écoles et des dispensaires, mais leur influence reste limitée face à l'ampleur des violences.

En 1869, le khédive Ismaïl, petit-fils de Méhémet Ali, lance une politique d'expansion vers les Grands Lacs et la mer Rouge. Il nomme des gouverneurs européens et américains, comme Samuel Baker, Charles Gordon et Emin Pacha, pour administrer les provinces équatoriales et tenter d'éradiquer la traite. Gordon Pacha remonte le Nil, établit des postes à Gondokoro, Lado et Wadelai, et s'efforce de protéger les populations locales contre les razzias. Mais ces efforts sont entravés par l'immensité du territoire, le manque de moyens et la corruption. En 1874, l'Égypte conquiert le Darfour et met fin au sultanat four. L'empire khédivial s'étend alors du Nil à l'Ouganda, mais il est fragile et endetté, dépendant des banques européennes.

Dans la Corne de l'Afrique, le XIXe siècle est marqué par la fin du Zemene Mesafent et la renaissance de l'Éthiopie. Tewodros II, un chef de guerre issu du Qwara, se fait couronner empereur en 1855 et entreprend de réunifier le pays par la force. Il brise les pouvoirs des grands seigneurs, tente de moderniser son armée et de créer un État centralisé. Mais son caractère violent et ses conflits avec l'Église et les Britanniques le conduisent à la catastrophe. En 1868, une expédition militaire britannique, venue d'Inde, traverse le Tigré et attaque sa forteresse de Maqdala. Tewodros se suicide plutôt que de se rendre. Son successeur, Yohannès IV, régnant depuis le Tigré, s'efforce de défendre l'Éthiopie contre les incursions égyptiennes et contre les mahdistes du Soudan.

Période coloniale (fin du XIXe siècle - milieu du XXe s.)

Pendant ce temps, les puissances européennes se partagent les côtes de la Corne. Les Français achètent le territoire d'Obock, puis fondent Djibouti. Les Britanniques occupent Zeila, Berbera et la côte somaliland, tandis que les Italiens s'installent à Assab, puis à Massawa, qu'ils arrachent aux Égyptiens. Le royaume d'Éthiopie, sous Ménélik II, qui monte sur le trône en 1889, s'étend vers le sud, le sud-ouest et l'est, soumettant les Oromo, les Sidama, les Gurage et les Somali, et doublant presque son territoire. Ménélik importe des armes à feu par la côte, signe des traités avec les Européens, et fonde Addis-Abeba comme nouvelle capitale. Les rivalités coloniales entre la France, la Grande-Bretagne et l'Italie s'intensifient, et les frontières modernes de l'Éthiopie, de l'Érythrée et de la Somalie se dessinent peu à peu.

Au Soudan, la colère contre l'occupation égyptienne et les impôts écrasants explose en 1881. Mohammed Ahmed, un homme religieux de la région de Dongola, se proclame le Mahdi, le guide attendu par les musulmans, et appelle à la guerre sainte contre les Turcs et les infidèles. Ses partisans, les ansars, remportent victoire sur victoire. En 1883, ils anéantissent une armée égyptienne commandée par le Britannique Hicks Pacha à El Obeid. En 1885, ils s'emparent de Khartoum après un long siège, et le général Charles Gordon, envoyé par Londres pour évacuer la ville, est tué sur les marches de son palais. Le Mahdi meurt peu après, mais son successeur, le calife Abdallahi, établit un État théocratique, la Mahdiyya, qui contrôle le Soudan central et occidental pendant plus de dix ans.

L'État mahdiste est fondé sur une stricte application de la charia, la mobilisation des tribus et la redistribution des terres et des esclaves. Omdurman, face à Khartoum, devient la capitale, avec le tombeau du Mahdi, des casernes et des marchés. Le calife Abdallahi résiste aux attaques des Éthiopiens, des Italiens et des forces égyptiennes, mais son pouvoir s'use dans les famines, les épidémies et les révoltes. En 1896, une armée anglo-égyptienne commandée par Herbert Kitchener remonte le Nil, construisant une voie ferrée à travers le désert. En 1898, à la bataille d'Omdurman, les charges des ansars armés de lances et d'épées sont fauchées par les mitrailleuses et l'artillerie britanniques. La Mahdiyya s'effondre, et le Soudan passe sous administration conjointe anglo-égyptienne, le condominium, qui dure jusqu'à l'indépendance en 1956.

Dans la Corne, la bataille d'Adoua, en 1896, marque un tournant mondial. L'Italie, qui cherche à transformer l'Éthiopie en protectorat, envahit le Tigré. Ménélik II lève une immense armée, rassemble les princes éthiopiens et écrase les Italiens à Adoua, obligeant Rome à reconnaître l'indépendance de l'Éthiopie. Cette victoire retentit dans toute l'Afrique et au-delà, symbole de la résistance d'un État africain face à la colonisation européenne. L'Érythrée reste toutefois italienne, la Somalie est partagée entre la Grande-Bretagne, l'Italie et la France, et Djibouti devient un port stratégique sur la route des Indes. En 1900, la région tout entière est transformée par un siècle de conquêtes, de traite, de guerres saintes, de colonisation et de résistances, et les frontières héritées de cette époque continuent de peser sur les États modernes du Soudan, du Soudan du Sud, de l'Éthiopie, de l'Érythrée, de Djibouti et de la Somalie.

À l'aube du XXe siècle, la région qui court de la Nubie à la Corne de l'Afrique est entrée dans l'ère des empires coloniaux, des frontières tracées à la règle et des États modernes en gestation. Le Soudan, après l'écrasement de la Mahdiyya, vit sous le condominium anglo-égyptien instauré en 1899. En théorie, le pays est administré conjointement par l'Égypte et la Grande-Bretagne; en pratique, les gouverneurs généraux britanniques règnent en maîtres depuis Khartoum. Le régime colonial rétablit l'ordre, développe la culture du coton dans la Gezira grâce au barrage de Sennar, trace des voies ferrées et crée une administration moderne. Mais il institue aussi une ségrégation de fait entre le Nord, majoritairement musulman et arabisé, et le Sud, peuplé de peuples nilotiques, animistes ou christianisés par les missionnaires. Les Britanniques ferment le Sud aux commerçants du Nord, encouragent l'usage de l'anglais et des langues locales, et administrent les provinces méridionales comme une entité séparée, semant les germes de futures fractures.

Les élites nordistes, formées dans les écoles de Khartoum, Omdurman et Wad Madani, réclament progressivement une participation au pouvoir. Le mouvement nationaliste s'organise autour de la Graduates' General Congress, fondée en 1938, qui demande d'abord des réformes puis l'autodétermination. La Seconde Guerre mondiale accélère les évolutions : le Soudan sert de base arrière aux Alliés, des soldats soudanais combattent en Afrique du Nord et en Birmanie, et les idées d'indépendance gagnent du terrain. En 1953, un accord anglo-égyptien prévoit l'autodétermination du Soudan. Le 1er janvier 1956, le pays accède à l'indépendance sous le nom de République du Soudan, avec Khartoum pour capitale et une constitution parlementaire. Mais le nouvel État hérite d'une double fracture : celle entre le Nord et le Sud, et celle entre les partis traditionnels et les forces armées.

Le Sud, marginalisé depuis l'époque coloniale, se soulève dès 1955, avant même l'indépendance. La guerre civile, qui oppose les rebelles Anyanya aux gouvernements de Khartoum, dure avec des trêves jusqu'en 1972. Les revendications portent sur l'autonomie, le respect des cultures locales et le partage des ressources. L'accord d'Addis-Abeba de 1972 met fin à la première guerre civile et accorde au Sud une large autonomie. Mais la découverte de pétrole dans les régions frontalières du Kordofan méridional et du Haut-Nil ravive les tensions. En 1983, le président Gaafar Nimeiry, au pouvoir depuis 1969, impose la charia à l'ensemble du pays et abolit l'autonomie du Sud. La même année, John Garang fonde l'Armée populaire de libération du Soudan, qui reprend les armes. Une seconde guerre civile, encore plus destructrice, plonge le pays dans vingt-deux ans de violences, de famines et de déplacements massifs. Des millions de Sudistes fuient vers l'Éthiopie, l'Ouganda, le Kenya ou les camps autour de Khartoum.

Pendant ce temps, le Nord connaît des bouleversements politiques. En 1989, un coup d'État porte au pouvoir le général Omar el-Béchir, allié aux islamistes de Hassan al-Tourabi. Le régime instaure un État autoritaire, réprime les oppositions, mène une guerre brutale au Sud et, à partir de 2003, dans le Darfour, où des milices janjawids, soutenues par Khartoum, massacrent et déplacent des centaines de milliers de personnes. La communauté internationale dénonce des crimes de guerre et un génocide. Sous la pression militaire et diplomatique, le gouvernement soudanais et les rebelles du Sud signent en 2005 l'accord de paix global de Naivasha, qui prévoit un partage des revenus pétroliers, une large autonomie du Sud et un référendum d'autodétermination. En janvier 2011, les Sudistes votent massivement pour l'indépendance. Le 9 juillet 2011, la République du Soudan du Sud naît officiellement, avec Juba pour capitale, devenant le plus jeune État du monde.

L'euphorie de l'indépendance est de courte durée. Le Soudan du Sud sombre dès décembre 2013 dans une guerre civile atroce, opposant les partisans du président Salva Kiir, issu des Dinka, à ceux de l'ancien vice-président Riek Machar, issu des Nuer. Les massacres ethniques, les viols, le recrutement d'enfants soldats et la famine ravagent le pays. Des centaines de milliers de morts et des millions de déplacés font de ce conflit l'un des plus meurtriers du continent. Un accord de paix fragile est signé en 2018, mais la violence communautaire, les rivalités locales et la corruption empêchent une véritable reconstruction. Le Soudan du Sud, pourtant riche en pétrole, reste l'un des pays les plus pauvres et les plus instables du monde.

Au Soudan, après la sécession du Sud, le régime de Béchir perd l'essentiel des revenus pétroliers et fait face à une grave crise économique. Les soulèvements populaires de décembre 2018, partis des villes et menés par l'Association des professionnels soudanais, aboutissent en avril 2019 à la chute et à l'arrestation d'Omar el-Béchir. Une transition fragile s'engage entre civils et militaires, marquée par le massacre de Khartoum en juin 2019, puis par un accord constitutionnel. Mais en octobre 2021, l'armée, dirigée par le général Abdel Fattah al-Burhan, reprend le pouvoir par un coup d'État et dissout les institutions civiles. Depuis, le Soudan s'enfonce dans une nouvelle instabilité, aggravée par les conflits au Darfour, au Kordofan et dans l'est du pays, et par l'éclatement d'une guerre ouverte en 2023 entre l'armée régulière et les Forces de soutien rapide, héritières des janjawids, qui ravagent Khartoum et le Darfour.

Dans la Corne de l'Afrique, le vingtième siècle s'ouvre sur le partage colonial. L'Érythrée est italienne, la Somalie est divisée entre la Grande-Bretagne au nord-ouest, l'Italie au sud-est et la France à Djibouti, tandis que l'Éthiopie, victorieuse à Adoua, demeure le seul État africain indépendant de la région. Ménélik II poursuit la modernisation du pays, construit le chemin de fer Djibouti-Addis-Abeba, fonde des écoles et des hôpitaux, et signe des traités de frontières avec les puissances voisines. À sa mort en 1913, son petit-fils Lij Iyassou lui succède, mais il est renversé en 1916, et c'est la fille de Ménélik, Zewditou, qui devient impératrice, avec le ras Tafari Makonnen comme régent. En 1930, le ras Tafari est couronné empereur sous le nom de Hailé Sélassié Ier. Il introduit une constitution, abolit progressivement l'esclavage et cherche à faire entrer l'Éthiopie dans la modernité.

Mais en 1935, l'Italie fasciste de Mussolini envahit l'Éthiopie depuis l'Érythrée et la Somalie. Malgré la résistance des armées éthiopiennes, mal équipées face à l'aviation et aux gaz toxiques, Addis-Abeba tombe en 1936. Hailé Sélassié s'exile à Londres, et l'Éthiopie est annexée à l'Afrique orientale italienne, avec l'Érythrée et la Somalie italienne. L'occupation italienne est brutale, marquée par des massacres, des déportations et la répression des partisans, mais elle ne parvient pas à soumettre l'ensemble du pays. En 1941, les forces britanniques et les patriotes éthiopiens libèrent le pays, et Hailé Sélassié retrouve son trône. L'Érythrée passe sous administration britannique jusqu'en 1952, date à laquelle l'ONU décide de la fédérer avec l'Éthiopie. Mais l'empereur annexe purement et simplement l'Érythrée en 1962, transformant ce pays en simple province, ce qui nourrit un puissant mouvement indépendantiste.

Période post-coloniale (depuis 1950)

Les indépendances.
Les années 1950 et 1960 sont celles de la construction des États modernes dans la Corne. La Somalie, unifiée le 1er juillet 1960 entre l'ex-Somalie italienne et le Somaliland britannique, devient une république dirigée par Aden Abdulle Osman. La Somalie adopte une constitution, un parlement et un alphabet national en 1972. Mais les tensions avec l'Éthiopie et le Kenya autour des territoires peuplés de Somalis, en particulier l'Ogaden, dominent la politique étrangère. En 1969, un coup d'État militaire porte au pouvoir le général Mohamed Siad Barre, qui instaure un régime socialiste et nationaliste. Il nationalise les banques et les terres, développe l'éducation et tente d'imposer une écriture somalie. En 1977, il envahit l'Ogaden éthiopien, profitant de la faiblesse de l'Éthiopie après la révolution qui a renversé Hailé Sélassié en 1974.

La révolution éthiopienne, menée par des officiers marxistes-léninistes, le Derg, plonge le pays dans la terreur. Hailé Sélassié est renversé, emprisonné et assassiné en 1975. Mengistu Haile Mariam prend la tête du régime, abolit la monarchie, nationalise les terres et lance une réforme agraire radicale. Mais l'Éthiopie sombre dans la guerre civile : les Érythréens luttent pour l'indépendance, les Tigréens du Front de libération du peuple du Tigré s'opposent au Derg, les Oromo, les Somali et d'autres peuples prennent les armes. La famine de 1984-1985, qui fait des centaines de milliers de morts, est amplifiée par les déplacements forcés et la collectivisation. En 1987, Mengistu proclame la République démocratique populaire d'Éthiopie, mais le régime s'effondre en 1991 sous les coups du Front de libération du peuple du Tigré et du Front de libération de l'Érythrée. L'Érythrée proclame son indépendance en 1993, et l'Éthiopie devient une république fédérale dirigée par Meles Zenawi.

La Somalie, après la défaite de l'Ogaden en 1978, connaît un lent effondrement. Le régime de Siad Barre devient de plus en plus répressif et clanique. En 1991, il est renversé, et le pays sombre dans la guerre civile. Le Somaliland, au nord-ouest, proclame unilatéralement son indépendance, mais n'est pas reconnu par la communauté internationale. Le Puntland s'autonomise au nord-est. Mogadiscio devient un champ de ruines, disputé entre milices claniques, seigneurs de guerre et islamistes. L'intervention américaine et onusienne de 1992-1995, marquée par la bataille de Mogadiscio en 1993, se solde par un échec. La Somalie devient l'archétype de l'État failli, livré à la piraterie, au terrorisme et à la famine. Les tribunaux islamiques prennent le contrôle de Mogadiscio en 2006, puis sont chassés par l'intervention éthiopienne, ce qui donne naissance aux shebab, groupe djihadiste affilié à Al-Qaïda, qui mène depuis une insurrection meurtrière au Kenya, en Éthiopie et en Somalie même. Un gouvernement fédéral de transition, soutenu par l'Union africaine, tente difficilement de rétablir une autorité.

Djibouti, ancienne colonie française, accède à l'indépendance en 1977. Le pays, petit par la taille mais stratégique par sa position, abrite des bases militaires françaises, américaines, chinoises et japonaises, et sert de débouché portuaire à l'Éthiopie. 
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Sécessions et guerres civiles.
L'Érythrée, après son indépendance en 1993, est dirigée d'une main de fer par Issayas Afeworki. Le pays entre en guerre contre l'Éthiopie de 1998 à 2000, un conflit frontalier absurde qui fait des dizaines de milliers de morts. La paix est fragile, et la frontière reste fermée. L'Érythrée, souvent qualifiée de prison à ciel ouvert, connaît un exode massif de sa jeunesse. L'Éthiopie, devenue fédération, connaît une croissance économique spectaculaire sous Meles Zenawi, avec la construction du barrage de la Renaissance sur le Nil Bleu, source de tensions avec l'Égypte et le Soudan. Mais les inégalités ethniques, les répressions politiques et les frustrations régionales explosent en 2020 avec la guerre du Tigré, qui oppose l'armée fédérale aux forces tigréennes, alliées à des groupes oromos et amharas, et qui fait des centaines de milliers de morts civils.

Au Soudan et au Soudan du Sud, comme dans la Corne, le début du XXIe siècle est donc confronté à la fragilité des États, la violence des identités, les rivalités autour du Nil, du pétrole, des terres et des ports. Les frontières héritées de la colonisation, les inégalités régionales et les interventions extérieures ne cessent de nourrir des conflits qui s'enracinent dans une histoire millénaire. De Méroé à Aksoum, des royaumes chrétiens de Nubie aux sultanats musulmans, des empires éthiopiens aux républiques contemporaines, cette vaste région reste un carrefour de civilisations, de langues et de croyances, mais aussi un théâtre de fractures profondes entre le Nord et le Sud, entre les hauts plateaux et les basses terres, entre les pasteurs et les agriculteurs, entre les riverains du Nil et les peuples de l'arrière-pays. La mémoire des anciens royaumes continue de hanter les imaginaires, tandis que les jeunes générations cherchent une issue à la guerre, à la pauvreté et à l'exil, dans des pays qui ne cessent de se défaire et de se refonder.

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