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L'abolition de l'esclavage
On ne trouve pas dans l'AntiquitĂ© une rĂ©forme qui mĂ©rite le nom d'abolition de l'esclavage. L'AntiquitĂ© n'a pas aboli l'esclavage; elle y a renoncĂ©, peu Ă  peu, par des mesures de dĂ©tail. Les mesures prises en faveur de l'affranchissement et qui mĂ©ritent d'ĂŞtre mentionnĂ©es ne datent que des empereurs Constantin, ThĂ©odose et Justinien. Mais c'est surtout Justinien qui porta les plus rudes coups Ă  l'esclavage antique en rĂ©duisant les sources originelles de l'esclavage et en supprimant les lois qui gĂŞnaient l'affranchissement.  Ce qui survĂ©cut de l'esclavage aux rĂ©formes des empereurs romains se confondit dans la suite avec la servitude de la glèbe et ne disparut qu'avec elle. 

Il faut arriver jusqu'au XVIIIe siècle pour trouver un mouvement digne d'ĂŞtre appelĂ© abolitionniste. Voltaire commence Ă  se moquer de l'esclavage et Montesquieu le condamne. Cependant l'opinion n'Ă©tait encore pas dĂ©finitivement saisie de son procès. Qui l'en saisit irrĂ©vocablement le premier? Est-ce William Wilberforce, est-ce l'abbĂ© GrĂ©goire? On ne peut dire, mais l'action de ces deux hommes est concomitante. 

L'AssemblĂ©e lĂ©gislative supprima la prime qui Ă©tait accordĂ©e en vertu d'un arrĂŞt royal de 1784 Ă  la traite des Noirs. Sur la proposition de GrĂ©goire, la Convention nationale renouvela cette mesure, le 27 juillet 1793. 

Le 16 pluviĂ´se an II (4 fĂ©vrier 1794), un des trois dĂ©putĂ©s de Saint-Domingue exposa Ă  la Convention la situation, les souffrances et les revendications des esclaves. 

Levasseur (de la Sarthe) prenant la parole : 

« Je demande, dit-il, que la Convention, sans cĂ©der Ă  un mouvement d'enthousiasme, bien naturel cependant dans une telle circonstance, mais fidèle aux principes Ă©ternels de justice et d'Ă©galitĂ© qu'elle a consacrĂ©s, fidèle Ă  la dĂ©claration des droits de l'homme, dĂ©crète dès ce moment que l'esclavage est aboli sur tout le territoire de la RĂ©publique. » 
Lacroix (d'Eure-et-Loir) appuie la motion : 
« Vainement, poursuit-il, aurions-nous proclamé la liberté et l'égalité, s'il reste sur le territoire de la République un seul homme qui ne soit pas libre comme l'air qu'il respire, s'il existe encore un esclave! Proclamons la liberté des hommes de couleur! Donnez ce grand exemple à l'univers; que ce principe, consacré solennellement, retentisse dans le coeur des Africains enchaînés sous la domination anglaise et espagnole; qu'ils sentent toute la dignité de leur être, qu'ils s'arment et viennent augmenter le nombre de nos frères et des sectateurs de la liberté universelle! »
Levasseur voulut insister; Lacroix l'interrompit en ces termes : 
« PrĂ©sident, ne souffrez pas que la Convention se dĂ©shonore par une plus longue discussion. » 
La proposition de Levasseur est mise aux voix. L'assemblĂ©e entière se lève et la vote. Le prĂ©sident proclame alors l'abolition de l'esclavage au milieu des cris rĂ©pĂ©tĂ©s de : Vive la RĂ©publique! Vive la Convention! Et Lacroix conduit les dĂ©putĂ©s de Saint-Domingue au prĂ©sident qui leur donne l'accolade fraternelle. Le cri « Vive la libertĂ©! » Ă©clate de tous cĂ´tĂ©s dans la salle. Cette première phase de l'abolition dura jusqu'au 30 florĂ©al an X, Ă©poque Ă  laquelle Bonaparte, premier consul, rĂ©tablit la traite et l'esclavage. 

L'annĂ©e 1794 qui vit en France la première abolition de l'esclavage fut marquĂ©e aussi par l'abolition de la traite aux Etats-Unis. Quatorze ans auparavant, les Etats de la Pennsylvanie et du Massachusetts avaient votĂ© l'extinction graduelle de l'esclavage. 

L'idĂ©e de la libĂ©ration des esclaves survĂ©cut Ă  la loi nĂ©faste du 30 florĂ©al. La France rĂ©publicaine l'avait dĂ©gagĂ©e de la conscience humaine, la France impĂ©rialiste et royaliste la repoussa et c'est Ă  l'Angleterre qu'Ă©chut l'honneur de la dĂ©fendre et de l'appliquer, jusqu'au jour oĂą la France recouvra, elle-mĂŞme, sa libertĂ©. HaĂŻti, pour Ă©chapper au rĂ©tablissement de l'esclavage, proclama son indĂ©pendance et brisa ainsi dĂ©finitivement les fers des esclaves qui vivaient sur son sol. 

Aux instances de lord Castlereagh, le congrès de Vienne abolit la traite, voulant ainsi porter un premier coup Ă  l'esclavage. Mais, malgrĂ© la dĂ©cision du congrès de 1845, la traite fonctionna, dans de moindres proportions il est vrai, jusqu'en 1830. 

Les efforts des abolitionistes anglais dataient de la fin du XVIIIe siècle. Le 15 mai 1823, Buxton, en son nom et au nom de Wilberforce, proposa l'abolition graduelle de l'esclavage. Canning, au nom du gouvernement, promit des mesures décisives et efficaces pour améliorer le sort de la population esclave. Le 9 juillet, lord Bathurst, secrétaire d'Etat des colonies, recommanda aux gouverneurs certaines améliorations au sort des esclaves. Ces recommandations tendaient à répandre parmi eux la religion; à leur accorder le droit de témoigner en justice; à favoriser les mariages entre esclaves; à encourager les affranchissements; à réglementer les ventes d'esclaves; à diminuer la rigueur des peines; à assurer aux esclaves la jouissance et la disposition des biens qu'ils pouvaient légalement posséder.

En 1831, le gouvernement fit une application assez large des recommandations de sa circulaire de 1823. La rĂ©sistance et l'opposition des colons anglais tant Ă  la circulaire qu'Ă  son application furent si vives que le gouvernement dut y rĂ©pondre par l'acte du 28 aoĂ»t 1833 qui libĂ©rait 800,000 esclaves. 

La loi du 28 aoĂ»t 1833 dĂ©clarait libres les esclaves transportĂ©s sur le sol anglais; transformait les esclaves en apprentis travailleurs. L'apprentissage devait durer : pour les apprentis ruraux jusqu'en 1840 ; pour les apprentis non ruraux jusqu'en 1838. Les apprentis pouvaient se racheter ou ĂŞtre libĂ©rĂ©s de l'apprentissage. Pendant l'apprentissage les apprentis Ă©taient placĂ©s sous la tutelle de juges de paix spĂ©ciaux. Il dĂ©pendait des colonies de donner ou de refuser la qualitĂ© de citoyen aux nouveaux affranchis. Elles recevaient une indemnitĂ© de 500 millions de francs. Cette loi contenait une grande rĂ©forme et une nouvelle violation de la libertĂ© humaine. Elle fut corrigĂ©e par un acte du 11 avril 1838 dont la teneur dĂ©cida les lĂ©gislatures coloniales et les conseils du gouvernement Ă  se prononcer pour l'Ă©mancipation immĂ©diate. 

La France royaliste se montra moins libĂ©rale. Cependant elle prit plusieurs mesures en faveur des affranchis et des esclaves. Le 12 juillet 1832, elle supprima la taxe des affranchissements. Le 24 avril 1833, elle proclama l'Ă©galitĂ© civile des libres et des affranchis. Elle abolit la mutilation et la marque. Elle ordonna, les 4 aoĂ»t 1833 et 11 juin 1839, le recensement et la crĂ©ation de l'Ă©tat civil des esclaves. En la mĂŞme annĂ©e 1839, elle crĂ©a des cas d'affranchissement de droit. Le 5 janvier 1840, elle fit une tentative d'organisation pour donner l'instruction primaire aux esclaves, qui ne produisit d'ailleurs aucun rĂ©sultat. 

Hippolyte Passy avait saisi la Chambre, le 10 fĂ©vrier 1838, d'une proposition qui donnait la libertĂ© aux enfants nouveau-nĂ©s, aux hommes moyennant un prix de rachat dĂ©terminĂ© par des arbitres nommĂ©s d'avance. L'Etat devait aider les affranchissements. Le projet fut rapportĂ© par RĂ©musat qui en acceptait le principe, mais la dissolution de la Chambre le mit Ă  nĂ©ant. Il fut dĂ©posĂ© Ă  nouveau en 1839 et cette fois par Tracy. Pris en considĂ©ration, il fut renvoyĂ© Ă  une commission dont Tocqueville devint le rapporteur. Tocqueville se prononça pour l'abolition gĂ©nĂ©rale et simultanĂ©e et proposa, au nom de la commission, une rĂ©solution obligeant le gouvernement Ă  prĂ©senter un projet d'Ă©mancipation complète dans la session de 1841. Au lieu de se conformer Ă  ces conclusions, le gouvernement de Louis-Philippe inscrivit au budget un crĂ©dit de 650,000 F pour augmenter le clergĂ© et les chapelles dans l'intĂ©rĂŞt des esclaves. En ce qui concerne directement l'abolition, il se contentait de procĂ©der aux colonies Ă  une enquĂŞte qu'il confiait aux fonctionnaires locaux. Les colons de leur cĂ´tĂ©, ainsi que les conseils coloniaux, protestaient contrĂ© toute Ă©mancipation et contre toute mesure restreignant leurs droits sur leurs esclaves. 

A la demande de l'amiral Roussin, une commission extra-parlementaire, nommĂ©e le 26 mars 1840, fut chargĂ©e d'Ă©tudier la question. Son prĂ©sident, le duc de Broglie, en fut le rapporteur. Il conclut pour elle en mars 1843 Ă  l'Ă©mancipation simultanĂ©e. Les colons seraient indemnisĂ©s et les affranchis prendraient un engagement de travail de cinq annĂ©es. Des ouvrages de Schoelcher, l'abbĂ© ThĂ©ron, Castelli, AgĂ©nor de Gasparin, Wallon, les interpellations rĂ©itĂ©rĂ©es dans les Chambres agitaient l'opinion en faveur de l'Ă©mancipation. Les ouvriers de Paris, les ouvriers de Lyon rĂ©clamaient l'abolition immĂ©diate. Le gouvernement de Louis-Philippe rĂ©sista nĂ©anmoins Ă  ce mouvement d'opinion et, d'atermoiement en atermoiement, arriva Ă  la rĂ©volution de FĂ©vrier sans avoir rien fait de dĂ©finitif ni mĂŞme de sĂ©rieux contre l'institution de l'esclavage. 
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Les Abolitionnistes

On appelle abolitionnistes les personnes qui ont contribué à l'abolition de l'esclavage. La France, l'Angleterre et les Etats-Unis comptent un grand nombre d'abolitionistes.

Parmi les Français et indĂ©pendamment des membres de la SociĂ©tĂ© des amis des Noirs, de la Convention et du Gouvernement provisoire de 1848, qui mĂ©ritent le nom d'abolitionnistes, on donne ce titre Ă  Victor Schoelcher, Benjamin Constant, de Tracy, duc de Broglie, Isambert, Hippolyte Passy, Malleville, Paul et AgĂ©nor de Gasparin, de RĂ©musat, de Tocqueville, de Sade, de Montalembert, de Lasteyrie, Wallon, etc. 

En Angleterre, les principaux abolitionnistes furent : Wilberforce, Clarkson, lord Castlereagh, Buxton, Canning, lord Stanley, lord Brougham, Joseph Cooper, Edmond Sturge, etc. 

Les abolitionnistes amĂ©ricains les plus Ă©minents sont : Jefferson, Charles O'Connor, Franklin, Channing, Helper, Charles Sumner, Abraham Lincoln, Mme Beecher-Stowe, Douglas, etc. 

Il faut ajouter Ă  cette liste les noms de plusieurs AmĂ©ricains qui firent victimes de leur dĂ©vouement Ă  la cause abolitionniste : Williams Lloyd, Garrison, May, Goodell, Kuapp, Mac-Intosh, Elijah Lovejoy, Walker, Birney, Tappan, Angeline et Sarah Grimke, Marie Chapman, etc. 

Mais de cette pléiade de philanthropes qui ont collaboré à l'abolition de l'esclavage, deux se sont plus particulièrement signalés par leur attachement et leur dévouement sans trêve cause abolitionniste : Wilberforce en Angleterre et Victor Schoelcher en France.
 

En 1840, la lĂ©gislature suĂ©doise mettait Ă  la disposition du roi Oscar 50,000 F pour le rachat de 531 esclaves qui se trouvaient dans la petite colonie de Saint-BarthĂ©lemy que possĂ©dait alors le royaume. 

Le 28 avril 1847, Charles VIII du Danemark prenait un dĂ©cret qui abolissait l'esclavage, mais en ajournait l'application Ă  douze annĂ©es. L'abolition de l'esclavage dans les colonies françaises provoqua une vive agitation parmi les esclaves des colonies danoises. Cette agitation dĂ©cida le gouverneur Ă  proclamer l'Ă©mancipation immĂ©diate le 3 juillet 1848 et elle fut confirmĂ©e par la mĂ©tropole l'annĂ©e suivante. 

Le mérite d'abolir définitivement l'esclavage dans les colonies françaises était réservé à la Seconde République. Il s'en fallut de peu qu'elle ne retardât l'heure de l'émancipation immédiate : si pressantes furent, près du gouvernement proivisoire, les démarches et les suggestions des colons, de leurs amis et défenseurs. La révolution de Février avait surpris au Sénégal Victor Schoelcher, l'apôtre de l'abolition en France. Il continuait dans cette colonie les recherches et les études qu'il faisait depuis 1823 sur l'esclavage. Il comptait plusieurs amis dans le gouvernement provisoire, il accourut en France aussitôt après la réception de la nouvelle de leur avènement an pouvoir. C'est sur Arago, qui était chargé de la marine et des colonies, qu'il porta principalement ses efforts. Arago et plusieurs de ses collègues redoutaient les conséquences de l'émancipation immédiate. Mais, sur l'assurance qu'il leur donna que l'émancipation était le seul moyen de sauver les colonies de périls imminents, il fut invité par l'illustre savant à rédiger le décret d'émancipation. Voici l'acte par lequel la République, pour la seconde fois, a effacé des lois et des institutions françaises la souillure de l'esclavage :

République Française
Liberté, Egalité, Fraternité.
Au nom du peuple français,
Le gouvernement provisoire de la République, considérant que nulle terre française ne peut plus porter d'esclaves,

Décrète :
Une commission est instituée auprès du ministère provisoire de la marine et des colonies, pour préparer, sous le plus bref délai, l'acte d'émancipation immédiate dans toutes les colonies de la République.

Le ministre de la marine pourvoira à l'exécution du présent décret.

Paris, le 4 mars 1818.

Les membres du gouvernement provisoire.

Signé : Dupont (de l'Eure), Arago, Lamartine, Louis Blanc, Ad. Crémieux, Ledru-Rollin, Garnier-Pagès, Marie, Marrast, Flocon, Albert.

Une commission nommĂ©e le lendemain et prĂ©sidĂ©e par Victor Schoelcher, sous-secrĂ©taire d'Etat des colonies, prit toutes les mesures que nĂ©cessitaient l'Ă©mancipation et l'avènement des colonies au rĂ©gime de la libertĂ© politique et de l'Ă©galitĂ© sociale. Les travaux de cette grande commission constituèrent un ensemble de tous les progrès qui pouvaient ĂŞtre rĂ©alisĂ©s dans l'empire colonial de la France. 

En Hollande, le mouvement émancipateur se propage à partir de 1840 et pénètre dans les sphères gouvernementales vers 1853. Une loi du 2 septembre 1834 ordonna l'émancipation pour le 1er janvier 1860.

C'est par petite dose que s'opĂ©ra l'abolition dans les colonies portugaises. Un dĂ©cret du 14 dĂ©cembre 1854 et une loi du 30 juin 1856 dĂ©clarèrent libres les esclaves appartenant Ă  l'État, aux municipalitĂ©s et aux Ă©tablissements charitables de l'ordre de la MisĂ©ricorde. Une loi du 5 juillet 1836 Ă©tendit cette mesure aux esclaves des Ă©glises. Une du 24 dĂ©clare libres les enfants Ă  naĂ®tre, Ă  la condition pour eux de servir leurs maĂ®tres jusqu'Ă  vingt ans. Le 25 aoĂ»t suivant, l'esclavage Ă©tait dĂ©clarĂ© dĂ©finitivement aboli dans l'Inde portugaise. Cette mesure ne tarda pas Ă  rĂ©aliser en fait l'Ă©mancipation Ă  Mozambique, dans la haute GuinĂ©e et les Ă®les du golfe de GuinĂ©e. 

Le premier acte contre l'esclavage aux Etats-Unis fut l'abolition de la traite en 1808 (il faut nĂ©anmoins rappeler que dès le XVIIe siècle, William Penn, un des premiers promoteurs de cette doctrine, abolit l'esclavage en Pennsylvanie). Elle avait Ă©tĂ© votĂ©e pour cette Ă©poque dès 1787, pendant qu'on discutait la Constitution. L'esclavage n'avait Ă©tĂ© maintenu qu'Ă  une voix de majoritĂ© et cependant il fallut une guerre civile pour le dĂ©truire. Abolitionistes et esclavagistes se renforcèrent, les premiers dans leurs convictions, les autres dans leur injustice et leur rapacitĂ©. Un instant, on put croire au triomphe de l'iniquitĂ© : le compromis de Missouri en 1820 (La prĂ©sidence de Washington), la loi des fugitifs en 1850 (Le Nord et le Sud)  firent craindre que l'abolition ne souffrit un retard indĂ©fini.

L'affaire de La Amistad

En 1839, un groupe d'Africains, principalement de la population Mende (Sierra Leone actuelle), fut capturé à l'intérieur des terres en Afrique, forcé de marcher jusqu'à la côte, puis vendu à des marchands d'esclaves portugais. Ils furent transportés illégalement à Cuba, une colonie espagnole où l'esclavage était encore légal, mais l'importation de nouveaux esclaves (bozales - ceux n'ayant pas encore été réduits en esclavage) était interdite par traité. À La Havane, 53 de ces Africains furent achetés par deux Espagnols : José Ruiz (49 hommes) et Pedro Montes (4 enfants et une femme). Ruiz et Montes prétendirent qu'il s'agissait d'esclaves créoles (nés à Cuba) et obtinrent des papiers frauduleux pour les transporter légalement par mer de La Havane à Puerto Príncipe (aujourd'hui Camagüey) sur la côte est de Cuba.

Le voyage commença le 28 juin 1839 à bord de la goélette La Amistad ("Amitié" en espagnol). Les conditions à bord étaient terribles, et les Africains, qui ne parlaient ni espagnol ni anglais et ne comprenaient pas ce qui leur arrivait, étaient terrifiés et maltraités. Dans la nuit du 30 juin au 1er juillet 1839, mené par uncertain Sengbe Pieh (plus tard connu sous le nom de Cinqué), les Africains se révoltèrent. Ils utilisèrent des machettes qu'ils avaient trouvées dans la cale pour prendre le contrôle du navire. Le capitaine Ramón Ferrer et le cuisinier (un esclave cubain nommé Céléstino) furent tués, mais Ruiz et Montes furent épargnés, car ils étaient les seuls à savoir naviguer. Cinqué ordonna à Ruiz et Montes de les ramener en Afrique.

Cependant, Ruiz et Montes utilisèrent une ruse. Pendant la journée, ils naviguaient vers l'est, direction générale de l'Afrique, mais la nuit, ils mettaient le cap vers le nord-ouest, espérant atteindre les États-Unis ou une autre colonie espagnole où ils pourraient retrouver leur "propriété". Pendant près de deux mois, le navire erra ainsi, dérivant le long de la côte est des États-Unis. Affamés et assoiffés, les Africains débarquaient parfois sur la côte pour chercher de la nourriture et de l'eau.

Début août 1839, La Amistad fut repérée au large de Long Island, New York. Le 26 août, la goélette fut arraisonnée par le brigantin de surveillance des côtes américaines USS Washington, commandé par le lieutenant Thomas Gedney. Gedney prit le contrôle du navire et des Africains et les conduisit au port de New London, Connecticut.

L'arrivée de La Amistad et de sa cargaison humaine créa un scandale et une sensation immédiate aux États-Unis, ravivant le débat brûlant sur l'esclavage. Plusieurs parties firent immédiatement des réclamations : le lieutenant Gedney et son équipage réclamèrent le navire et sa cargaison comme prise de sauvetage maritime ; Ruiz et Montes réclamèrent le retour de leurs "esclaves" ; le gouvernement espagnol, sous la pression de Ruiz et Montes, réclama le navire et les Africains en vertu du traité de 1795 entre l'Espagne et les États-Unis, qui stipulait que les navires et biens récupérés en mer par l'autre partie devaient être restitués. Le gouvernement des États-Unis, sous la présidence de Martin Van Buren (qui cherchait à apaiser le Sud et l'Espagne), soutint la position espagnole, considérant les Africains comme la propriété légale de citoyens espagnols.

Cependant, l'affaire attira l'attention des abolitionnistes du Nord, notamment Lewis Tappan et Joshua Leavitt. Ils virent là une opportunité unique de dénoncer l'horreur de l'esclavage et du trafic illégal. Ils s'organisèrent pour fournir une défense juridique aux Africains. Le principal défi fut de communiquer avec eux. Grâce aux efforts du professeur Josiah Willard Gibbs Sr. de l'université Yale (le père du physicien Gibbs), on trouva un interprète qui reconnut la langue Mende et permit aux abolitionnistes de comprendre l'histoire des Africains : qu'ils avaient été kidnappés en Afrique et transportés illégalement.

La défense des Africains, dirigée initialement par l'avocat Roger Sherman Baldwin, plaida qu'ils n'étaient pas des esclaves mais des personnes libres qui avaient été kidnappées et illégalement transportées. En vertu du droit naturel et du droit international, ils avaient le droit de se révolter pour regagner leur liberté. Les traités interdisant le commerce d'esclaves au nord de l'équateur (ratifiés par l'Espagne) rendaient leur transport initial de l'Afrique à Cuba et leur vente subséquente illégale.

L'affaire fut portée devant le tribunal de district fédéral du Connecticut, présidé par le juge Andrew T. Judson. Après avoir entendu les témoignages (avec interprètes) et examiné les preuves, le juge Judson rendit sa décision en janvier 1840. Il statua que les Africains n'étaient pas des esclaves créoles mais avaient été récemment importés d'Afrique, ce qui était illégal. Ils étaient donc des individus libres en droit espagnol (après 1820) et avaient agi en légitime défense pour échapper à une détention illégale. Le juge ordonna qu'ils soient renvoyés en Afrique, à l'exception d'un jeune garçon nommé Antonio, qui, selon Ruiz, était son esclave personnel acheté avant le voyage transatlantique (son cas fut réglé séparément plus tard, il fut également libéré).

La décision du tribunal de district fut confirmée par la cour de circuit fédérale en avril 1840. Le gouvernement américain, cependant, sous la direction de Van Buren qui craignait les répercussions politiques et les relations avec l'Espagne, fit appel de la décision devant la Cour suprême des États-Unis. Le gouvernement prépara même un navire pour renvoyer immédiatement les Africains à Cuba en cas de décision favorable de la Cour suprême, avant même que la décision ne soit formellement rendue.

Le cas de La Amistad atteignit la Cour suprême en février 1841. L'équipe de défense des Africains fut rejointe par un avocat éminent et inattendu : l'ancien président des États-Unis, John Quincy Adams, âgé de 73 ans et alors membre du Congrès. Adams, un fervent opposant à l'esclavage, fit un plaidoyer passionné et éloquent de huit heures devant la Cour. Il argumenta avec force que les Africains étaient des hommes libres qui avaient été victimes d'un enlèvement et d'une piraterie. Il attaqua la position du gouvernement américain, l'accusant d'agir comme un chasseur d'esclaves pour le compte d'une puissance étrangère et de violer les principes fondamentaux de la justice et du droit naturel. Il mit en lumière l'illégalité du commerce d'esclaves et la dignité humaine des Africains.

Le 9 mars 1841, la Cour suprême, présidée par le juge en chef Roger B. Taney (qui avait pourtant rédigé plus tard la décision pro-esclavagiste dans l'affaire Dred Scott), rendit sa décision. Rédigée par le juge associé Joseph Story, la Cour confirma à une écrasante majorité (7 contre 1) les jugements des tribunaux inférieurs. La Cour statua que les Africains de La Amistad n'étaient pas des esclaves légalement détenus, mais avaient été kidnappés et illégalement transportés. En tant que personnes libres illégalement détenues, ils avaient le droit de se battre pour leur liberté. La Cour ordonna leur libération immédiate.

La décision fut une victoire majeure pour le mouvement abolitionniste et un revers pour les défenseurs de l'esclavage et l'administration Van Buren. Les Africains de La Amistad furent libérés. Avec l'aide des abolitionnistes américains, qui collectèrent des fonds, les 35 survivants (les autres étaient morts pendant le voyage, la détention ou les procès) purent organiser leur retour en Afrique. Ils quittèrent New York en novembre 1841 à bord du brigantin Gentle Annie, accompagnés de missionnaires. Ils arrivèrent en Sierra Leone en janvier 1842, où ils retrouvèrent la liberté, bien que retourner dans leurs villages d'origine et se réadapter à la vie en Afrique après cette épreuve se révéla un défi. L'affaire de La Amistad est restée un symbole puissant de la lutte pour la liberté contre l'esclavage et de l'importance du système judiciaire dans la défense des droits fondamentaux.

Mais les efforts des Ă©conomistes, des philosophes, des Ă©crivains, l'abolition dans les colonies des puissances europĂ©ennes fortifiaient chaque jour le parti des « rĂ©publicains » qui avait dans son programme la destruction de la servitude. Les Ă©lections locales de 1860 favorables aux rĂ©publicains et l'Ă©lection du prĂ©sident Lincoln furent le signal du triomphe de la cause abolitionniste. Ce succès amena le mouvement sĂ©paratiste des Etats du Sud et la guerre de SĂ©cession entre les Etats du Sud qui voulaient le maintien de l'esclavage et les Etats du Nord qui en voulaient la suppression. Le succès resta aux dĂ©fenseurs de l'Ă©mancipation. 

La proclamation d'Ă©mancipation dans les Etats rebelles fut lancĂ©e par Abraham Lincoln le 22 septembre 1869 pour produire son effet le 1er janvier 1863. Mais l'esclavage resta intact dans le Delaware, le Maryland, la Virginie occidentale, le Kentucky, le Missouri et une partie de la Louisiane oĂą l'autoritĂ© fĂ©dĂ©rale Ă©tait reconnue. Le Maryland et le Tennessee, les premiers, donnèrent l'exemple de l'Ă©mancipation parmi les Etats Ă  esclaves restĂ©s fidèles Ă  l'Union. 

Un amendement constitutionnel abolissant l'esclavage avait Ă©tĂ© prĂ©sentĂ© le 8 avril 1864; rejetĂ© cette annĂ©e-lĂ  par la Chambre, il fut adoptĂ© l'annĂ©e suivante. Il Ă©tait ainsi conçu : 

« Ni l'esclavage, ni la servitude involontaire, exceptĂ© comme punition d'un crime dont une personne aurait Ă©tĂ© lĂ©galement convaincue, n'existera dans les Etats-Unis, ni dans aucun lieu soumis Ă  leur gouvernement. » 
Après la complète dĂ©faite des esclavagistes du Sud, parut, le 29 mai 1865, une proclamation d'amnistie pour ceux qui, notamment, prĂŞteraient serment d'obĂ©issance Ă  toutes les lois et proclamations faites pendant la rĂ©bellion et relatives Ă  l'Ă©mancipation des esclaves. L'amendement constitutionnel entra en vigueur dans toute la RĂ©publique dès qu'il eut Ă©tĂ© ratifiĂ© par les lĂ©gislatures des trois quarts des Etats. Telle fut la fin de l'esclavage aux Etats-Unis. 

Ce n'est qu'en 1872 que l'Espagne abolit l'esclavage Ă  Porto-Rico. Vainement les insurgĂ©s cubains essayèrent d'Ă©manciper les esclaves de Cuba, le 20 fĂ©vrier 1869. Quand l'Espagne redevint maĂ®tresse dans l'Ă®le, elle y restaura l'esclavage. 

En 1871, le Brésil, par la loi du 28 septembre, fit un simulacre d'émancipation. Il feignit d'abolir l'esclavage, mais ne fit que l'affranchissement par le ventre qui laisse subsister entier l'esclavage. La loi du 28 septembre ne fait que déclarer libre l'enfant né d'une femme esclave. Le 25 mars 1884, la province de Cearà a donné l'exemple au reste du Brésil, en libérant tous ses esclaves. (G. Gerville-Réache).

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