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La chasse, la pêche et la cueillette
dans l'histoire des civilisations
La chasse, la pêche et la cueillette ont constitué pendant l'immense majorité de l'histoire humaine l'unique mode de subsistance des sociétés humaines. Dès les premiers hominidés, la cueillette de végétaux, racines, fruits et insectes fournit l'essentiel de l'apport calorique, tandis que la consommation de viande relève d'abord du charognage opportuniste plutôt que d'une chasse active : les traces de découpe observées sur des ossements d'Afrique de l'Est, vieilles de plus de deux millions d'années, se superposent souvent à des marques de dents de carnivores, ce qui indique que les Homo habilis récupèrent les carcasses abandonnées par les grands prédateurs plutôt qu'ils ne tuent eux-mêmes le gibier.

Avec Homo erectus, la maîtrise progressive du feu et la fabrication d'outils acheuléens plus sophistiqués transforment ce rapport à la faune. La chasse devient plus délibérée, comme en témoignent les sites de Boxgrove en Angleterre ou de Schöningen en Allemagne, où des lances de bois soigneusement travaillées, vieilles de trois cent mille ans, suggèrent une capacité à abattre de grands herbivores tels que les chevaux sauvages. Cette période voit aussi se développer des stratégies collectives, comme le rabattage du gibier vers des pièges naturels ou des falaises, technique que l'on retrouve plus tard, perfectionnée, chez les chasseurs de bisons des plaines nord-américaines.

Les Néandertaliens, en Europe et au Proche-Orient, développent une économie de subsistance fondée sur une chasse rapprochée de grands mammifères comme le renne, le bison ou le mammouth, à l'aide de lances utilisées en percussion plutôt que lancées à distance, ce qui explique la fréquence des traumatismes osseux relevés sur leurs squelettes, comparables à ceux des rodéos modernes. Leur régime reste néanmoins mixte, intégrant selon les contextes régionaux des ressources végétales, des coquillages et parfois du poisson, comme le montrent certains sites côtiers ibériques.

L'apparition d'Homo sapiens en Afrique puis sa diffusion vers l'Eurasie s'accompagnent d'une diversification technique majeure durant le Paléolithique supérieur. L'invention du propulseur, qui démultiplie la portée et la force des sagaies, puis, plus tardivement, de l'arc, transforme profondément l'efficacité cynégétique. Les sites de Dolní Věstonice en Europe centrale ou de Sungir en Russie révèlent une exploitation intensive du mammouth, dont les ossements servent également de matériau de construction pour les habitations. Parallèlement, l'exploitation des ressources aquatiques s'intensifie : les harpons en bois de cervidé retrouvés en Afrique centrale, sur le site d'Ishango, datés d'environ vingt mille ans, attestent d'une pêche déjà spécialisée, tandis que les peuplements côtiers d'Asie du Sud-Est et d'Australie, atteints par voie maritime, développent très tôt une exploitation des ressources marines et fluviales.

La fin du Pléistocène et le réchauffement climatique de l'Holocène bouleversent les équilibres écologiques : la disparition de la mégafaune, qu'elle résulte de la pression cynégétique humaine, du changement climatique ou d'une combinaison des deux facteurs, débat toujours vif parmi les spécialistes, contraint les populations à réorienter leurs stratégies. Le Mésolithique européen, entre environ dix mille et six mille ans avant notre ère, se caractérise par une microlithisation de l'outillage, adapté à la chasse de gibier plus petit et plus rapide comme le cerf, le sanglier ou les oiseaux migrateurs, ainsi que par une exploitation croissante des ressources lacustres, fluviales et littorales. Les amas coquilliers (kjøkkenmøddinger) qui jalonnent les côtes scandinaves et atlantiques, témoignent d'une pêche et d'une collecte de mollusques devenues des piliers économiques pour des populations désormais plus sédentaires, comme celles de la culture Jōmon au Japon, qui développe dès cette époque une poterie et une exploitation marine sophistiquées sans pratiquer l'agriculture.

La révolution néolithique, qui voit l'émergence indépendante de l'agriculture et de l'élevage au Proche-Orient, en Chine, en Mésoamérique et ailleurs entre environ dix mille et quatre mille ans avant notre ère, ne fait pas disparaître la chasse, la pêche et la cueillette mais en modifie radicalement le statut économique et social. Dans les sociétés agricoles naissantes, ces activités deviennent complémentaires, fournissant un appoint protéique, une assurance contre les mauvaises récoltes, ou des matières premières comme les fourrures et les peaux. Dans de nombreuses régions du globe, en revanche, les conditions écologiques ne permettent pas la domestication, ou les populations choisissent délibérément de ne pas l'adopter : c'est le cas des côtes du Pacifique nord-américain, où l'abondance du saumon autorise des sociétés sédentaires et hiérarchisées, comme celles des Tlingit ou des Haida, fondées entièrement sur la pêche et la cueillette sans agriculture.

Dans les civilisations antiques du Proche-Orient et de la Méditerranée, la chasse se charge peu à peu d'une dimension symbolique et politique qui la distingue nettement de sa fonction purement alimentaire. En Mésopotamie, les rois assyriens font représenter sur leurs bas-reliefs des scènes de chasse au lion organisées dans des enclos, démonstration rituelle de la puissance royale et de sa capacité à maîtriser les forces sauvages. En Égypte ancienne, la chasse au gibier d'eau dans les marais du Nil ou la chasse au désert restent des activités aristocratiques, tandis que la pêche fluviale, pratiquée par les populations modestes au filet, à la ligne ou au harpon, fournit une part essentielle des protéines consommées, malgré les interdits religieux frappant certaines espèces selon les régions. La Grèce antique développe une littérature cynégétique propre, dont le traité sur la chasse attribué à Xénophon constitue l'un des témoignages majeurs, présentant cette pratique comme une école de vertu guerrière pour les jeunes citoyens. Rome, quant à elle, organise une pêche maritime et une saliculture florissantes en Méditerranée, avec une intense production de garum, tout en réservant progressivement la grande chasse aux élites foncières, dans des domaines clos appelés vivaria.

Le haut Moyen Âge européen accentue cette dimension aristocratique. La chasse à courre, pratiquée à cheval avec des meutes de chiens spécialisés, devient un marqueur social majeur de la noblesse carolingienne puis féodale, codifié par une législation de plus en plus restrictive : les forêts royales, en Angleterre après la conquête normande notamment, sont soumises à des lois forestières sévères qui excluent les paysans de l'usage cynégétique tout en leur laissant, selon les lieux et les époques, un accès limité au petit gibier ou au ramassage. Le braconnage devient, dans ce contexte, un délit lourdement sanctionné mais aussi une pratique de résistance sociale récurrente. Parallèlement, la pêche connaît une expansion considérable, portée par les besoins alimentaires liés au jeûne chrétien : les étangs monastiques se multiplient pour l'élevage de carpes, tandis que la pêche hauturière se développe en mer du Nord et en Atlantique nord. Les pêcheurs basques initient dès le Moyen Âge une chasse à la baleine franche qui les conduit progressivement vers les eaux de Terre-Neuve, où ils exploitent également les bancs de morue, ressource qui deviendra, avec la Hanse germanique et son commerce du hareng baltique, l'un des piliers de l'économie maritime européenne.

L'expansion européenne des XVe et XVIe siècles met en contact les puissances coloniales avec des sociétés de chasseurs-cueilleurs et de pêcheurs de toutes les régions du monde, des Amériques à l'Afrique australe en passant par la Sibérie et l'Océanie, ce qui provoque des bouleversements écologiques et sociaux considérables. Le commerce des fourrures structure une grande partie de la colonisation nord-américaine : les compagnies française et anglaise, notamment la Compagnie de la Baie d'Hudson fondée en 1670, organisent un réseau d'échanges avec les nations autochtones autour de la traite du castor, transformant profondément les économies, les alliances politiques et les équilibres écologiques du continent, jusqu'à la quasi-disparition locale de certaines espèces. En Sibérie, l'expansion russe suit une logique comparable autour de la fourrure de zibeline. Les populations autochtones d'Amérique du Nord, dont l'économie cynégétique repose largement sur le bison des grandes plaines, voient cette ressource s'effondrer au XIXe siècle sous l'effet d'une chasse commerciale intensive encouragée par les autorités américaines, qui y voient également un moyen de briser la résistance des nations indiennes.

La période moderne et industrielle transforme enfin la chasse et la pêche en activités technicisées et mondialisées, tout en faisant émerger, en réaction, les premières politiques de conservation. La chasse à la baleine, longtemps limitée aux eaux côtières, s'industrialise au XIXe siècle grâce au navire à vapeur puis, à partir de la fin du siècle, au canon lance-harpon norvégien, permettant une exploitation industrielle des grandes espèces jusque dans les mers australes, au point de menacer plusieurs populations d'extinction et de provoquer, au XXe siècle, la mise en place d'une réglementation internationale par la Commission baleinière internationale. La pêche connaît une industrialisation comparable avec l'apparition du chalutage à vapeur puis motorisé, qui démultiplie les capacités de capture et inaugure les débats contemporains sur la surpêche. La chasse, de son côté, se transforme en Europe en loisir bourgeois puis populaire à mesure que les privilèges féodaux sont abolis, tandis qu'apparaissent, notamment aux États-Unis sous l'impulsion de figures comme Theodore Roosevelt, les premiers parcs nationaux et réglementations cynégétiques modernes, fondés sur l'idée d'une gestion durable de la faune plutôt que sur une exploitation illimitée.

Au fil du XXe siècle, on assiste à la marginalisation économique presque complète de la chasse et de la cueillette comme modes de subsistance à l'échelle mondiale, sous l'effet conjugué de l'expansion agricole, de l'urbanisation et de l'intégration des dernières sociétés de chasseurs-cueilleurs dans des économies nationales, souvent au prix de politiques d'assimilation forcée, comme celles subies par les peuples autochtones d'Australie, d'Amérique du Nord, du Brésil ou de Scandinavie. Certaines populations continuent néanmoins de fonder tout ou partie de leur subsistance sur ces pratiques ancestrales, adaptées aux technologies modernes : les Inuit de l'Arctique, qui associent motoneige et chasse au phoque ou à la baleine, les San du Kalahari, les Hadza de Tanzanie, ou encore les populations pygmées des forêts d'Afrique centrale, dont les modes de vie font l'objet d'une attention ethnologique soutenue, notamment pour ce qu'ils révèlent des sociétés préhistoriques. Depuis la fin du XXe siècle, un mouvement international reconnaît progressivement aux peuples autochtones des droits de chasse, de pêche et de cueillette sur leurs territoires ancestraux. Dans le même temps, la chasse et la pêche de loisir demeurent des pratiques culturelles et économiques vivaces dans de nombreux pays, désormais encadrées par une réglementation environnementale de plus en plus stricte, signe de la persistance, sous des formes profondément renouvelées, de ces activités qui ont façonné l'essentiel de l'histoire humaine.

Seule la pêche reste de nos jours un secteur d'importance économique, mais il s'agit d'un secteur économique complexe, profondément intégré dans la mondialisation des échanges et soumis à de fortes tensions géopolitiques et écologiques. Une dualité structurelle fondamentale oppose une pêche industrielle, hautement capitalistique et globalisée, à une pêche artisanale, habituellement vivrière et ancrée dans les territoires côtiers. Cette dichotomie reflète non seulement des disparités technologiques et financières, mais aussi des logiques d'insertion radicalement différentes dans l'économie mondiale. D'un côté, les flottes industrielles, armées par des transnationales de l'agroalimentaire, exploitent les ressources pélagiques et profondes pour alimenter un marché globalisé, transformant le poisson en une simple commodité échangeable sur les bourses mondiales. De l'autre, la petite pêche côtière, qui emploie la majorité des pêcheurs dans le monde, assure la sécurité alimentaire locale et la cohésion sociale des communautés littorales, tout en restant structurellement fragile face à la concurrence des grands armements. Entre les deux, tentent aussi de subsister des entreprises de pêche artisanales, qui peuvent aspirer à des marchés plus étendus, mais elles aussi fragilisées par les multinationales de la pêche et aussi par les réglementations.

Sur le plan strictement économique, la pêche moderne se distingue par une intensité technologique qui a radicalement modifié le rapport de force entre l'humain et le milieu marin. L'utilisation de sonars tridimensionnels, de systèmes de positionnement par satellite et de chaluts surpuissants a rendu l'océan presque totalement transparent, permettant de localiser et d'extraire les bancs de poissons avec une efficacité inédite dans l'histoire humaine. Cette course à la productivité s'inscrit dans une chaîne de valeur mondialisée où les lieux de capture, couramment situés dans les eaux des pays du Sud, sont géographiquement déconnectés des lieux de transformation et de consommation, majoritairement concentrés dans les pays du Nord ou dans les économies émergentes asiatiques. Cette globalisation de la filière halieutique génère une forte création de valeur ajoutée, mais celle-ci est captée de manière inéquitable par les intermédiaires, les transformateurs et les distributeurs, laissant les pêcheurs proprement dits dans une situation de précarité économique chronique, particulièrement dans le segment artisanal.

Les enjeux liés au secteur de la pêche dépassent largement le cadre de la simple rentabilité financière pour toucher à des questions stratégiques majeures. Sur le plan géopolitique, la pêche est un instrument de souveraineté et de puissance. La délimitation des Zones Économiques Exclusives (ZEE) a transformé les espaces maritimes en territoires convoités, et acristallisé des conflits d'usage et des tensions diplomatiques, notamment en mer de Chine méridionale ou dans l'Atlantique Nord. L'accès à la ressource est également un enjeu de sécurité alimentaire très sensible : le poisson constitue la principale source de protéines animales pour plus de trois milliards de personnes. Dès lors, la gestion des stocks halieutiques devient une question de santé publique et de stabilité politique, particulièrement dans les pays en développement où la dépendance alimentaire vis-à-vis de la pêche est absolue. Parallèlement, le secteur représente un enjeu social colossal, qui fait vivre directement ou indirectement des dizaines de millions de personnes, bien que la qualité de ces emplois soit souvent dégradée par la précarité, la dangerosité des conditions de travail et, dans certains cas, par des pratiques s'apparentant à l'exploitation illégale au sein de certaines flottes industrielles.

Cette expansion économique et technologique se heurte par ailleurs frontalement aux limites biophysiques de l'écosystème marin, et révèle les failles d'un modèle de croissance fondé sur l'épuisement des ressources. Le constat écologique est sans appel : une part très significative des stocks de poissons évalués à l'échelle mondiale est surexploitée, et une majorité atteint son rendement maximal. La surpêche engendre non seulement l'effondrement des populations ciblées, mais provoque également des externalités négatives dévastatrices (destruction des habitats benthiques par le chalutage de fond, prises accessoires massives d'espèces non ciblées,  perturbation des réseaux trophiques). Le changement climatique agit comme un multiplicateur de menaces. Il modifie la répartition géographique des espèces, acidifie les océans et réduit la capacité de résilience des écosystèmes. Ainsi, la limite absolue du secteur réside dans la capacité de charge des océans, qui ne peut soutenir indéfiniment les taux d'extraction actuels sans subir d'effondrements irréversibles.

À ces limites écologiques s'ajoutent des limites économiques et institutionnelles qui entravent la transition vers une pêche durable. Sur le plan économique, le secteur souffre d'une dépendance pathologique aux subventions publiques. Les États injectent chaque année des dizaines de milliards de dollars pour soutenir la construction de navires, la réduction des coûts de carburant ou le maintien à flot de flottes industrielles qui, sans cette aide, ne seraient tout simplement pas rentables. Ces subventions, en abaissant artificiellement les coûts d'exploitation, exacerbent la surcapacité de la flotte mondiale et accélèrent la surexploitation des stocks, ce qui crée une bulle économique déconnectée de la réalité biologique. Sur le plan de la gouvernance, la pêche en haute mer illustre parfaitement la tragédie des communs. Malgré l'existence d'organisations régionales de gestion des pêches, l'application du droit international reste faible, le contrôle des zones éloignées est coûteux et difficile, et la pêche illégale, non déclarée et non réglementée prospère, sapant les efforts de gestion rationnelle et faussant la concurrence loyale.

La pêche contemporaine se trouve dès lors à la croisée des chemins, prisonnière d'un paradigme extractiviste qui a atteint ses limites absolues. La pérennité de ce secteur économique ne pourra être assurée que par une rupture profonde avec la logique de maximisation du court terme. Cela implique une réorientation des subventions publiques vers la conservation et la surveillance, une réduction drastique des capacités de pêche industrielles, et une valorisation accrue des circuits courts et de la pêche artisanale. De plus, face à l'incompressibilité de la demande mondiale en produits de la mer, l'avenir de l'économie halieutique passera inévitablement par une articulation plus étroite avec l'aquaculture, tout en repensant la pêche de capture non plus comme une simple industrie d'extraction, mais comme la gestion d'un patrimoine commun vital, dont la préservation conditionne l'équilibre des sociétés humaines et des écosystèmes planétaires.

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