|
|
| . |
|
||||||
|
|
Poésie
est un mot difficile à définir, parce qu'on le prend en différents sens,
qui se substituent souvent l'un à l'autre dans l'analyse
ou dans la discussion. Tantôt il désigne un certain genre d'ouvrages,
que l'on distingue des autres productions de l'esprit humain; on dit, en
ce sens, que la Poésie est plus ancienne que l'Histoire et que l'Éloquence.
Tantôt on entend par poésie un certain talent d'une espèce particulière,
qui se manifeste dans les conceptions et dans
le style, comme
quand on dit que la Poésie diffère de la Versificaion, qu'il peut
y avoir des vers sans poésie, et de la poésie sans vers. Si l'on parle
enfin de la poésie qui se trouve dans les spectacles de la nature, dans
les tableaux de Raphaël,
dans la musique de Mozart,
le mot poésie éveille l'idée d'une sorte de vertu qu'ont certains
objets qui frappent nos sens, pour produire chez
nous une impression particulière.
Jalons historiquesLa poésie antique.La poésie naît avant l'écriture. Elle est d'abord souffle, mémoire collective, formule rythmée que les lèvres retiennent quand les mains n'ont pas encore appris à tracer des signes. Dans les sociétés de l'oralité primitive, le poème n'est pas un objet littéraire mais un acte : conjuration, prière, récit des origines, célébration des ancêtres, accompagnement des morts. Le rythme et la répétition ne sont pas des ornements : ils sont les outils mnémotechniques qui permettent à une communauté de transmettre son savoir, ses lois, sa cosmogonie à travers les générations. Les premières traces
écrites de poésie apparaissent en Mésopotamie,
dans les argiles cunéiformes sumériennes du troisième millénaire avant
notre ère. L'Épopée de Gilgamesh En Égypte,
la poésie prend la forme des textes des pyramides, des textes des sarcophages,
puis du Livre des morts La poésie
hébraïque de la Bible En Inde,
les Védas L'épopée sanscrite
atteint des dimensions cosmiques avec le Mahabharata En Chine, le Shi Jing (le Classique des poèmes) rassemble trois cent cinq poèmes composés entre le XIe et le VIe siècle avant notre ère, attribués à Confucius qui en aurait fait la sélection. Chansons populaires, hymnes rituels, odes de cour : la variété est immense, mais partout règne une attention aux saisons, aux travaux des champs, aux émotions simples et profondes. Ce recueil fonde une conception de la poésie comme expression sincère du sentiment en rapport avec l'ordre du monde (le xing, l'évocation par analogie naturelle, y est déjà une technique centrale). Qu Yuan, au IVe siècle avant notre ère, compose le Lisao (Rencontrer le chagrin) longue plainte d'un ministre disgracié qui se noie dans la rivière Miluo : poème d'une densité symbolique immense, qui inaugure la tradition du poète incompris et de la poésie comme espace de dignité intérieure face à l'injustice politique. La Grèce
antique est peut-être le premier nom que l'Occident associe à la
poésie, et pour cause. Homère (figure mythique,
auteur possible ou collectif) compose l'Iliade Hésiode,
contemporain approximatif d'Homère, compose la Théogonie, généalogie
des dieux, et les Travaux et les Jours Rome
hérite de la Grèce et la transforme. Lucrèce
compose au Ier siècle avant notre ère
le De Rerum Natura La poésie médiévale.
Dans le même temps,
le monde arabe vit l'un des âges d'or de
la poésie universelle. La poésie préislamique (les Mu'allaqat,
sept odes suspendues selon la légende aux murs de la Kaaba)
atteint une virtuosité formelle et une puissance évocatrice qui en font
des oeuvres canoniques. Imru' al-Qays, Antara ibn Shaddad, Labid composent
des qasidas (odes longues et structurées) sur les thèmes du désert,
du cheval, de la femme aimée, de la gloire guerrière, dans une langue
que l'Islam sacralise bientôt en en faisant celle
du Coran L'âge abbasside (VIIIe au Xe siècle) voit fleurir Bagdad comme capitale culturelle du monde. Abu Nuwas compose des poèmes bachiques et érotiques d'une liberté provocatrice. Al-Mutanabbi, au Xe siècle, est considéré comme le plus grand poète arabe classique : ses panégyriques et ses poèmes de fierté orgueilleuse, ses métaphores audacieuses, sa densité sémantique font de lui un modèle indépassable dans toute la tradition arabophone. En Andalousie, les poètes arabes et berbères inventent le muwashshah, forme strophique qui influencera peut-être la lyrique troubadouresque provençale, et le zajal, composition en dialecte, qui permet à la poésie de descendre de la langue savante vers la langue vive. La Perse
médiévale est un autre foyer incandescent. Firdousi
(Ferdowsi) compose entre 977 et 1010 le Chah Nameh En Chine, la poésie atteint un sommet sous la dynastie Tang (618-907). Li Bai (Li Po) poète excentrique, buveur de lune et de vin, compose des poèmes d'une légèreté et d'une ivresse cosmique qui font de lui la figure emblématique du poète romantique chinois. Du Fu (Tou Fou), son contemporain, est à l'inverse le poète du devoir, de la souffrance civique, de la guerre et de l'exil : ses poèmes sur la révolte de An Lushan et ses conséquences humaines sont d'une humanité incomparable. Wang Wei, troisième grande figure de la triade Tang, est peintre autant que poète et invente une poésie du paysage et du vide bouddhique où la nature n'est jamais un décor mais une présence spirituelle. La poésie Song (960-1279) développe le ci, poème chanté dont les syllabes doivent s'adapter à une mélodie préexistante, et des poétesses comme Li Qingzhao composent dans cette forme des chefs-d'oeuvre d'élégance et de mélancolie. Au Japon, la poésie prend très tôt une forme propre et reconnaissable. Le Man'yoshu (Recueil des dix mille feuilles) compilé au VIIIe siècle, réunit plus de quatre mille cinq cents poèmes en waka et tanka, formes courtes de trente et une syllabes. Le Kokinshu du Xe siècle fixe les canons esthétiques de la poésie de cour Heian, dont Le Dit du Genji de Murasaki Shikibu constitue le sommet romanesque, mais truffé de poèmes, car à Heian, on ne peut vivre une émotion sans la versifier. Le renga, poème enchaîné composé par plusieurs poètes qui se relaient, développe une esthétique de la discontinuité et de la surprise. Le haïku, codifié plus tard par Matsuo Bashô au XVIIe siècle, réduit le poème à dix-sept syllabes en trois vers : une image de la nature, un saut, une résonance intérieure. Le Oku no Hosomichi de Bashô (La Sente étroite du Bout-du-Monde) est un journal de voyage en prose et haïkus d'une beauté dépouillée, où chaque paysage est une occasion de saisir l'impermanence du monde. En Europe, le Moyen Âge chrétien n'est pas l'époque obscure que l'on a longtemps cru pour la poésie. Les troubadours provençaux du XIe au XIIIe siècle inventent la lyrique amoureuse qui traversera toute la poésie occidentale jusqu'à nos jours. Guillaume IX d'Aquitaine, premier troubadour connu, Bernart de Ventadorn, Jaufré Rudel avec son amour de loin, Comtessa de Dia, l'une des rares femmes troubadours dont des oeuvres subsistent, composent en occitan une poésie codifiée autour du fin'amor, l'amour courtois : le poète-amant se soumet à sa dame inaccessible, l'amour non exaucé est source de perfection morale et d'élévation lyrique. Cette convention est aussi un jeu, une rhétorique, une compétition entre poètes dans la maîtrise des formes (la cobla, la tornada, la tenson, le sirventes). Dante
Alighieri compose entre 1308 et 1321 la Divine Comédie En Espagne, le Romancero, ensemble de ballades anonymes en vers octosyllabiques, constitue un trésor de poésie populaire qui court depuis le Moyen Âge jusqu'au Siècle d'or. Jorge Manrique compose au XVe siècle les Coplas por la muerte de su padre (complainte funèbre pour la mort de son père) qui s'élève vers une méditation universelle sur la vie comme fleuve se jetant dans la mer de la mort. Au XVIe siècle, Garcilaso de la Vega introduit le sonnet et les formes italiennes dans la poésie castillane et crée une lyrique pastorale d'une douceur mélancolique. Luis de Góngora, au tournant du XVIIe siècle, invente le culteranismo, style obscur, latinisé, saturé de mythologie et de métaphores, dont les Soledades et le Polifemo sont les monuments difficiles et éblouissants. Son contemporain et rival Quevedo explore à l'inverse la langue populaire, le jeu de mots, la méditation métaphysique sur la mort et le temps. Son sonnet Miré los muros de la patria mía est l'un des grands poèmes de la mélancolie baroque. En France, la Pléiade
(Du Bellay, Ronsard,
etc.) publie en 1549 la Défense et illustration de la langue française
et proclame que le français peut atteindre la grandeur du grec et du latin
à condition que les poètes le travaillent, l'enrichissent, l'imitent
des Anciens tout en le dépassant. Ronsard compose des Odes à la
manière de Pindare et d'Horace. Du Bellay, lui, dans ses Regrets
composés à Rome, invente quelque chose de
plus personnel et de plus amer : le sonnet comme journal intime, comme
lieu du désenchantement, de la nostalgie de la patrie et du dégoût de
soi. Plus tard, Agrippa d'Aubigné compose les
Tragiques En Angleterre, Chaucer au XIVe siècle écrit les Contes de Canterbury, récits en vers mêlés de prose qui portraiturent la société anglaise médiévale avec un réalisme et une ironie remarquables. Edmund Spenser compose à la fin du XVIe siècle La Reine des fées, épopée allégorique en strophes complexes. Puis Shakespeare, outre ses pièces dont les vers sont parmi les plus beaux de la langue anglaise, compose cent cinquante-quatre sonnets qui explorent la beauté, le temps, le désir et la trahison dans une densité sémantique stupéfiante. John Donne invente la métaphore concettiste, la comparaison inattendue et intellectuellement audacieuse : les deux amants sont les deux pointes d'un compas, l'âme qui s'élève est comme de l'or battu en feuille. Ce style, dit métaphysique, que l'on retrouve chez George Herbert, Andrew Marvell. Henry Vaughan, mêle théologie, philosophie et érotisme dans une langue tendue et paradoxale. La poésie moderne.
En Allemagne,
la poésie baroque de Gryphius explore la vanitas,
la vanité de toutes choses, dans des sonnets traversés par la Guerre
de Trente Ans et ses destructions. Puis Klopstock,
au XVIIIe siècle, tente une épopée religieuse
avec la Messiade Le romantisme allemand, avec Novalis, Hölderlin, Kleist, parcourt des territoires poétiques radicalement nouveaux. Hölderlin est peut-être la figure la plus mystérieuse et la plus influente : ses hymnes tardifs (Patmos, Le Rhin, Comme quand un jour de fête) fragmentaires, syntaxiquement brisés, annoncent Rilke et Celan d'un siècle d'avance. Il sombre dans la folie à trente-six ans et vit trente-six années supplémentaires dans une tour à Tübingen, composant parfois de petits poèmes saisonniers d'une simplicité désarmante. En Angleterre, le romantisme produit une constellation extraordinaire. William Blake, à la fin du XVIIIe siècle, compose et grave lui-même ses Songs of Innocence and Experience, ses prophéties mythologiques, dans un système symbolique personnel et hermétique d'une richesse visionnaire sans équivalent. Wordsworth et Coleridge publient ensemble les Ballades lyriques en 1798, manifeste du romantisme anglais qui réclame un retour au langage ordinaire et aux sujets humbles. Coleridge compose La Ballade du vieux marin et le fragment halluciné de Kubla Khan. Byron, Shelley, Keats forment la génération suivante, plus radicale et plus brève : Byron meurt à trente-six ans en combattant pour l'indépendance grecque, Shelley à trente ans noyé dans le golfe de La Spezia, Keats à vingt-cinq ans de tuberculose à Rome. Leur poésie est caractérisée par l'urgence de la beauté et la conscience de la mort imminente. Les Odes de Keats (à l'automne, à une urne grecque, à un rossignol) sont parmi les plus parfaites de la langue anglaise. En France, le romantisme
éclate avec la Préface de Cromwell de Victor
Hugo en 1827, qui réclame la liberté en art contre les règles classiques.
Les Méditations poétiques La poésie contemporaine
et ses racines.
Arthur Rimbaud, adolescent fulgurant, dynamite en quelques années tout ce que la poésie croyait savoir d'elle-même. Avec les Illuminations et Une Saison en Enfer, il invente un lyrisme de la voyance, du dérèglement systématique des sens, et disparaît à dix-neuf ans de la littérature comme on claque une porte. Son influence sera posthume et colossale. En Angleterre et aux États-Unis, le romantisme tardif de Tennyson et Browning cède bientôt la place à Walt Whitman, dont les Feuilles d'herbe inaugurent dès 1855 le vers libre américain : long, haletant, catalogueur du monde, embrassant l'universel depuis le corps singulier du poète. Emily Dickinson, sa contemporaine recluse, travaille à l'inverse dans le resserrement maximal, le tiret, l'ellipse, la surprise métaphysique. Tous deux seront reconnus tardivement mais deviendront des ancêtres tutélaires. En Allemagne, Rilke porte la langue poétique à une intensité métaphysique rare. Les Élégies de Duino (1923) et les Sonnets à Orphée, écrits dans un même souffle inspiré, proposent une méditation sur l'existence, la mort, l'ange et la tâche du poète dans un monde désenchanté. Stefan George, plus austère, forge une langue aristocratique et secrète qui fascine et divise. L'Italie voit Giacomo Leopardi, hérité du siècle précédent mais rayonnant jusqu'en 1900, être redécouvert comme l'un des grands pessimistes lyriques. Puis Giovanni Pascoli et Gabriele D'Annunzio incarnent deux visages opposés du symbolisme méditerranéen, l'un tourné vers l'enfance et la mort, l'autre vers une grandiloquence sensuelle et politique. En Russie, la fin du XIXe siècle prépare l'explosion poétique la plus intense du XXe siècle. Alexander Blok, Anna Akhmatova, Marina Tsvetaïeva, Ossip Mandelstam, Boris Pasternak forment une constellation unique. L'acméisme, le futurisme russe de Maïakovski, avec ses typographies fracassées, ses slogans tonitruants, son identification à la Révolution, constituent des laboratoires extraordinaires. Maïakovski hurle, Akhmatova murmure : entre ces deux pôles, la poésie russe explore toute la gamme de l'humain sous la pression de l'histoire la plus violente. Au tournant du XXe
siècle, le mouvement symboliste irrigue l'Europe entière. En Belgique,
Émile Verhaeren chante les villes tentaculaires
et les campagnes dévastées par l'industrie. En Grèce, Constantin Cavafy,
fonctionnaire alexandrin, écrit dans une discrétion absolue des poèmes
d'une précision sèche sur le désir, le passé et la décadence des empires,
une oeuvre que le monde entier lira bien plus tard.
Les avant-gardes du début du XXe siècle secouent simultanément tous les continents. Le futurisme de Marinetti proclame la beauté de la vitesse et de la guerre. Le dadaïsme, né à Zurich en 1916 dans le Cabaret Voltaire, dissout le sens lui-même dans le jeu phonétique et le hasard. Tristan Tzara lance ses poèmes découpés en morceaux et tirés d'un sac. Hugo Ball récite des Lautgedichte, poèmes sonores sans signification, vêtu d'un costume de carton. Le surréalisme, théorisé par André Breton à partir de 1924, hérite de Freud et cherche à libérer l'écriture du contrôle de la raison consciente. L'écriture automatique, le rêve éveillé, la rencontre fortuite deviennent des outils poétiques. Paul Éluard chante un amour cosmique, Louis Aragon une fureur politique, René Char une résistance âpre et lumineuse. Le surréalisme essaime dans le monde entier : en Espagne avec Lorca et Alberti, en Tchécoslovaquie, en Amérique latine, au Japon. Federico García Lorca est peut-être le poète le plus apprécié du XXe siècle espagnol. Son Romancero gitano et son Poète à New York unissent le folklore andalou à une modernité angoissée. Fusillé en 1936 au début de la guerre civile, il devient martyr et symbole. Pablo Neruda, de l'autre côté de l'Atlantique, publie à vingt ans des Vingt poèmes d'amour et une chanson désespérée qui traverseront toutes les frontières, puis se mue en poète épique et politique avec le Canto General, fresque de l'Amérique latine depuis ses origines. L'Amérique latine est précisément l'un des foyers les plus ardents de la poésie du XXe siècle. Le Péruvien César Vallejo, dont les Trilce (1922) désarticulent la syntaxe avec une violence inouïe, exprime la douleur d'exister dans une langue au bord de l'effondrement. L'Uruguayenne Delmira Agustini, la Mexicaine Sor Juana Inés de la Cruz relue et réhabilitée, la Cubaine Dulce María Loynaz, l'Argentine Alejandra Pizarnik aux confins du silence et de la mort : les voix féminines sont d'une densité exceptionnelle sur ce continent. Aux États-Unis, la modernité poétique prend plusieurs visages. T. S. Eliot, Anglo-Américain, publie en 1922 La Terre vaine, poème-puzzle de la désillusion occidentale après la Première Guerre mondiale, saturé de citations, de langues mêlées, de fragments. Ezra Pound, son contemporain et éditeur acharné, travaille sa vie entière aux Cantos, oeuvre fleuve mêlant économie, histoire, idéogrammes chinois et nostalgie d'une civilisation perdue. William Carlos Williams, en réaction, défend un idiome américain direct, ancré dans les choses ordinaires : "pas d'idées sinon dans les choses". Les poètes de la génération de la Renaissance de Harlem (Langston Hughes, Countee Cullen, Claude McKay) fondent une poésie afro-américaine qui intègre le blues, le jazz, la colère et la dignité dans des formes lyriques puissantes. Hughes en particulier forge un langage populaire, musical, politique, qui influencera toute la poésie noire du siècle. Après 1945, dans un monde dévasté, la poésie doit répondre à l'indicible. Theodor Adorno pose la question brutale : peut-on encore écrire de la poésie après Auschwitz? Paul Celan, survivant de la Shoah, rescapé en langue allemande, répond par une oevre d'une densité obscure et bouleversante. Son Todesfuge (la Fugue de mort) est l'un des textes les plus commentés du siècle, une lamentation construite comme une partition musicale sur la destruction d'un peuple. En France, la poésie de l'après-guerre se divise entre la tradition surréaliste, la poésie de résistance incarnée par Aragon, Éluard, Char, et des voix plus solitaires comme Francis Ponge, qui ausculte les choses (le savon, le galet, la table) dans une prose poétique proche de la phénoménologie, ou Henri Michaux, explorateur de l'espace intérieur et des états de conscience altérés. La Beat Generation américaine des années 1950 explose dans les cafés de San Francisco. Allen Ginsberg rugit Howl en 1955, longue plainte visionnaire contre la société de consommation et la répression, dans un souffle whitmanien amplifié par le jazz et les drogues. Jack Kerouac, Lawrence Ferlinghetti, Gregory Corso composent une poésie de la route, de l'improvisation, de la liberté radicale. Cette énergie se propage immédiatement à toute une jeunesse mondiale. Les années 1960 voient la poésie se mêler intimement à la politique et aux luttes sociales. Aux États-Unis, la poésie noire du Black Arts Movement (Amiri Baraka, Sonia Sanchez, Nikki Giovanni) accompagne le mouvement des droits civiques et le Black Power avec une intensité performative, orale, souvent furieuse. En Amérique latine, la poésie conversacionalista d'Ernesto Cardenal au Nicaragua mêle mysticisme chrétien et révolution sandiniste. Au même moment, en Chine, le maoïsme impose un réalisme socialiste qui étouffe toute expérimentation. Mais après la mort de Mao, une génération de poètes clandestins (Bei Dao, Shu Ting, Gu Cheng) publie dans des revues ronéotypées illégales. Ce mouvement, dit de la Poésie brume, réintroduit la subjectivité, le symbolisme, l'obscurité lyrique dans une culture qui en avait été privée. Bei Dao, exilé après Tiananmen, devient l'un des poètes chinois les plus lus dans le monde. En Afrique, la négritude fondée par Aimé Césaire, Léopold Sédar Senghor et Léon-Gontran Damas dans les années 1930 à Paris continue de rayonner. Césaire, Martiniquais, forge dans son Cahier d'un retour au pays natal une langue surréaliste et politique, arme de décolonisation symbolique. Senghor, futur président du Sénégal, compose une poésie de la réconciliation des cultures, du rythme africain intégré à la prosodie française. Après les indépendances, des poètes comme Wole Soyinka au Nigeria (Prix Nobel 1986), Christopher Okigbo, ou Tchicaya U Tam'si au Congo construisent des oeuvres qui interrogent la modernité africaine, ses blessures coloniales, ses mythes fondateurs. En Inde, la poésie en langue hindi, bengali, ourdou, tamoul et en anglais se développe simultanément dans des directions très diverses. Rabindranath Tagore, dont le Gitanjali lui vaut le Nobel en 1913, est déjà une figure tutélaire. Après lui, des poètes comme Faiz Ahmed Faiz en ourdou,emprisonné au Pakistan, traduit dans le monde entier, portent une poésie du désir et de la résistance d'une beauté formelle classique et d'une brûlure politique moderne. Au Proche-Orient, Mahmoud Darwich devient la voix poétique palestinienne, celle d'un peuple sans terre dont il fait le sujet universel. Son oeuvre, d'une richesse formelle remarquable, traverse les décennies en se renouvelant constamment. Adonis, Syrien exilé à Paris, pousse la langue arabe vers une modernité radicale et nourrit une réflexion sur la civilisation arabe et sa relation à elle-même. Les dernières décennies du XXe siècle et le début du XXIe voient se multiplier les formes et les lieux de la poésie. Le slam, né à Chicago dans les années 1980 avec Marc Kelly Smith, réintroduit la performance orale, la compétition ludique, la voix du corps dans un art qui s'était souvent confiné à la page écrite. Il se propage en Europe , particulièrement en France où Grand Corps Malade, Abd Al Malik et d'autres renouvellent l'audience de la poésie parlée, et dans le monde entier. La poésie Language aux États-Unis, avec Charles Bernstein et Ron Silliman, conteste la transparence du langage poétique et fait de l'opacité formelle une question politique. Les poètes néo-formels rétablissent la rime et la métrique en y introduisant une ironie postmoderne. Les poètes conceptuels de Kenneth Goldsmith recyclent des textes existants, des données, des transcriptions, interrogeant la notion même d'originalité. L'internet transforme profondément la circulation de la poésie à partir des années 1990. Des blogs, des revues en ligne, des plateformes de partage permettent à des voix longtemps marginalisées de trouver un lectorat mondial sans passer par les circuits éditoriaux traditionnels. La poésie circule en image sur les réseaux sociaux, se fragmente en formats brefs, coexiste avec la photographie et la typographie dans des formes hybrides. Des poètes comme Ocean Vuong, Tracy K. Smith (directrice de la Bibliothèque du Congrès américain), Ada Limón, Claudia Rankine aux États-Unis, ou Anne Carson au Canada, dont la forme inclassable mêle essai, traduction, bande dessinée et lyrique, montrent que la poésie contemporaine de langue anglaise est d'une vitalité et d'une diversité exceptionnelles. En France, des voix comme Valérie Rouzeau, Emmanuel Hocquard, Olivier Cadiot ou Nathalie Quintane abordent des territoires formels radicalement différents, souvent en dialogue avec les théories critiques contemporaines. Tout au long du XXe siècle, la poésie a perdu progressivement son statut de genre noble ou dominant : le roman, le théâtre, puis l'essai, les récits de soi ou les formes médiatiques prennent le relais en termes de diffusion, de lectorat et de reconnaissance institutionnelle (prix littéraires, librairies). Le public se détourne souvent de la poésie jugée difficile ou élitiste. De l'autre côté, cette marginalisation apparente s'accompagne d'une reconnaissance théorique et esthétique très forte : la poésie devient le laboratoire du langage littéraire. Elle influence en profondeur la prose romanesque (Proust, Joyce, Céline, Sarraute) et la critique (Barthes, Blanchot). Les poètes sont souvent des figures tutélaires de l'innovation littéraire, et leur travail sur les mots, les rythmes, les images irrigue toute la littérature. Partout dans le monde, la poésie résiste ainsi à sa propre marginalisation annoncée. Elle reste l'espace où la langue se tend à l'extrême, où le réel est désigné autrement, où l'individu cherche à nommer ce qui n'a pas encore de nom. La poésie est conçue comme un lieu de résistance à la standardisation du langage, une pratique de l'intensité et de la singularité. Aujourd'hui encore, bien que lisible dans des revues confidentielles, sur des plateformes numériques ou lors de performances orales, elle conserve une place paradoxale : à la fois exigeante et fragile, essentielle pour la création littéraire mais modeste dans les circuits commerciaux. Les conceptions de la poésieLa conception traditionnelle de la poésie.On dit souvent que la poésie est une création. Qu'est-ce que créer? C'est faire de toutes pièces; c'est produire aussi bien le fond que la forme. En ce sens, l'humain ne crée rien, pas même ses idées : il ne fait qu'arranger et composer différents matériaux d'après des idées que lui suggère l'observation, et qu'il combine de manière à en former de nouvelles. On dit qu'il crée, quand ses combinaisons sont assez neuves pour qu'on n'en puisse rencontrer le modèle ni dans la nature, ni dans les oeuvres de l'art. Il est vrai que la plupart des ouvrages poétiques exigent cette espèce de création; mais le mot a le défaut d'être vague et équivoque. Si la poésie était d'autant plus haute que la création est plus rempiétement originale, il s'ensuivrait que la poésie fantastique serait le plus haut degré de la poésie : de sorte que les plus grands de tous les poètes ne seraient pas les Homère, les Sophocle, les Virgile, les Corneille, mais les Apulée, les Perrault et les Hoffmann. La poésie ne crée qu'en imitant la nature; voilà pourquoi Aristote dit que tous les genres de poésie sont des imitations. Ce grand esprit n'a pas été lui-même assez explicite : car, en poussant l'imitation à ses dernières limites, on arrive au réalisme, qui est le contraire de la poésie. Le véritable objet
de la poésie est l'idéal des sentiments,
des actions, des caractères, c.-à-d. la nature dégagée, par l'imagination,
de cette complexité des circonstances, de ce mélange d'éléments divers
qui nuit à l'unité de l'impression. Ainsi, quand on veut admirer dans
un individu une vertu, on la trouve déparée par une faiblesse; quand
on est frappé d'un grand vice, on le voit corrigé par une bonne qualité;
un beau visage a des imperfections; une action généreuse en apparence
peut avoir des motifs intéressés; et, ainsi, il est rare qu'un esprit
attentif n'aperçoive pas à la fois, dans un même objet, des traits qui
se nuisent réciproquement. La poésie sépare les traits disparates, de
manière à rendre l'impression plus forte en la simplifiant. Voilà comme
elle imite, comme elle doit imiter. En même temps elle rassemble dans
ses types les traits de différents modèles, de manière à donner à
un objet particulier un caractère général, et par cela même idéal.
On peut donc dire que la poésie crée en idéalisant la nature, ou que
la poésie est la représentation de la nature idéalisée; c'est Apelles
empruntant à vingt modèles divers les perfections qu'il devait donner
à une image d'Aphrodite Les différents genres de poésie classique correspondent aux différents objets d'imitation ou aux différentes manières d'imiter : La poésie lyrique exprime la situation d'une personne en qui débordent des sentiments passionnés, qu'il manifeste avec toute l'énergie, la hardiesse et le désordre d'une imagination qui ne se possède plus; l'enthousiasme en est l'essence.Ce sont là les trois genres principaux rencontrés dans la poésie classique; ils peuvent se diviser en plusieurs espèces, et l'on y ajoute encore des genres accessoires ou formés du mélange des principaux. Ainsi, à la poésie lyrique se rattache la poésie élégiaque, qui en est une variété; la poésie dramatique se divise en tragédie, comédie, et drame, compositions qui ont elles-mêmes leurs subivisions et leurs variétés. La poésie didactique, qui ne vaut guère que par la versification et le style, est un enseignement orné des formes de la poésie.La poésie est née de la sensibilité et de l'imagination. Les émotions vives et fortes, les conceptions hardies et originales, quand, pour la première fois, elles trouvèrent leur expression dans le langage, furent des ouvrages de poésie. Le mot grec poïêsis, adopté par les Latins, signifie simplement travail; et poïétès (le poète) ne veut dire qu'auteur : le poète était donc l'auteur par excellence, et la poésie l'ouvrage par excellence. De même le mot épos, que nous traduisons par vers, signifiait parole : le vers était la parole par excellence. Les premiers humains, peut-être dominés par les sens et l'imagination, heureux de sentir, de penser et de tout dire, trouvaient-ils tout intéressant, tout précieux? Plus tard, en tout cas, on s'aperçut qu'il y avait des objets et des idées propres à la Poésie, lorsqu'à côté d'elle se formèrent d'autres genres, Ainsi, la recherche des vérités abstraites et générales donna naissance à la Philosophie Tous les arts qui
s'adressent aux yeux et aux oreilles, restreignirent le domaine de la Poésie,
dont il devint nécessaire de fixer les limites. Mais ces limites ne sont
pas aussi nettes qu'en pourrait le croire : la philosophie, quand elle
cherche à concevoir l'être suprême, emprunte
le secours de l'imagination, et arrive à se confondre avec la poésie;
c'est ainsi que les premiers philosophes de la Grèce Du côté des arts
proprement dits, la limite peut quelquefois aussi paraître indécise,
car Lessing a écrit un important traité sur
les limites de la poésie et de la peinture "L'art d'émouvoir et de charmer l'esprit au moyen du langage et des vers."Quelques tentatives heureuses dans les littératures modernes, et une bonne part de la poésie contemporaine, ont fait voir que les vers ne sont pas absolument essentiels à la poésie; néanmoins ils lui sont propres, et forment un de ses caractères distinctifs. A l'origine il n'y eut pas de poésie sans vers-: les prêtres, les initiateurs, parlant comme inspirés, et donnant leurs pensées comme des révélations divines, les ont entourées d'un appareil en quelque sorte surnaturel, c.-à-d. le chant et les vers, étroitement unis entre eux; adroit calcul, car la singularité même d'une phrase rythmée communique au langage un caractère solennel, annonçant qu'il ne s'agit pas de pensées ordinaire. Pendant bien des siècles, les poètes ont considéré les vers comme une partie essentielle de la poésie, si bien que la poésie s'est appelée l'Art des vers. Les poèmes en prose ne vinrent que très tard, et peut-être y fut-on préparé par les traductions en prose d'Homère et de Virgile. Le Télémaque Le style de la poésie, fût-il même privé de la versification, a encore des caractères particuliers qui en font comme une seconde langue dans la langue d'un pays; souvent même, le principal mérite d'un ouvrage poétique réside dans le style, si bien que l'on prend quelquefois le mot de poésie dans le sens restreint de style poétique. Cette poésie du style se compose de trois éléments : les termes poétiques, l'usage poétique des termes, et les tours poétiques. II n'y a pas de langue qui n'ait des termes réservés à la poésie, et d'autres qui en sont bannis ou qui n'ont qu'une place très marginale. Ces derniers sont ordinairement ceux qui expriment des objets ou des idées désagréables ou indifférents pour l'imagination : tels sont les termes scientifiques ou techniques, et ceux dont on se sert pour les usages vulgaires de la vie. Au XVIIe siècle, on attribuait volontiers aux mots une noblesse ou une bassesse intrinsèque : il faut cependant reconnaître que ces qualités ne sont pas dans les termes, ni même exactement dans les choses qu'ils désignent, mais plutôt dans l'idée que l'on s'en fait, et qu'ordinairement, quand le mot ne peut être souffert, c'est que la chose elle-même répugne. Il arrive néanmoins quelquefois que c'est le mot que l'on proscrit de la poésie, et non la chose : alors, s'il devient nécessaire de désigner l'objet dans un ouvrage poétique, on l'exprime par un terme différent de celui du langage vulgaire, et qu'on appelle synonyme poétique. La langue grecque, l'anglais, l'allemand, sont riches en termes poétiques; la langue française en est pauvre : en français, la poésie fait sa langue par élimination, et rejette la plupart de ceux de la langue commune; elle est à la fois pauvre et dédaigneuse. A défaut de mots qui lui soient propres, et même lorsqu'elle a un vocabulaire particulier, la poésie s'approprie les mots de la langue ordinaire, en eur donnant une valeur qu'ils n'ont pas par eux-mêmes. Elle les associe entre eux de manière à leur donner des significations nouvelles, à les relever les uns par les autres, à leur prêter une grâce et une énergie accidentelles qui font illusion sur leur valeur accoutumée. C'est ce qu'enseigne la théorie des figures, qu'on rattache ordinairement à la rhétorique, quoiqu'elle elle soit d'un plus grand usage dans la poésie que dans l'éloquence. En général, la poésie cherche les expressions qui représentent la pensée à l'imagination sous une forme sensible : car, pour s'emparer de l'esprit, il faut lui faire voir et sentir les choses dont on lui parle. Enfin, la poésie se donne une allure particulière par la hardiesse et la liberté avec laquelle elle s'affranchit de certaines entraves de la grammaire. Cette hardiesse, quoique encore très restreinte, est plus remarquable en français que dans les autres langues, précisément parce que la construction ordinaire dans la langue française est assujettie à un ordre presque invariable. La suppression des liaisons et des répétitions, les ellipses hardies, quelques inversions réglées, mais ont on peut tirer un heureux parti avec beaucoup d'art, telles sont les libertés autorisées de la poésie française. A partir de la fin du XIXe siècle, la poésie connaît une redéfinition profonde de sa conception et de sa fonction au sein de la littérature. Jusqu'alors souvent perçue comme un art du beau langage, du vers régulier et de l'expression lyrique ou épique, elle entre dans une phase de rupture avec les conventions héritées du classicisme et du romantisme. Ce tournant s'incarne d'abord dans le symbolisme, avec des poètes comme Mallarmé, Verlaine ou Rimbaud, qui envisagent la poésie non plus comme une imitation du réel ou l'expression d'un moi sentimental, mais comme une quête d'absolu, de suggestion et de musicalité. Mallarmé, en particulier, conçoit le poème comme un objet langagier autonome, presque hermétique, dont le sens se construit par les sonorités, les blancs et la disposition typographique, comme le montre son célèbre Coup de Dés. La poésie devient alors une expérience du langage en soi, une tentative de dire l'indicible par l'allusion et le silence. La redéfinition
contemporaine.
Déjà à la fin du XIXe siècle, les poètes rejettent les contraintes classiques comme l'alexandrin régulier ou les schémas de rimes imposés. Dans les décennies suivantes, le vers libre s'impose comme une forme privilégiée, permettant une plus grande souplesse rythmique et une expression plus directe de la pensée. Cette libération formelle accompagne une redéfinition du rôle du poète, qui ne se contente plus d'imiter le réel mais cherche à en proposer une vision nouvelle, souvent fragmentée et subjective. Parallèlement, les mouvements d'avant-garde bouleversent les fondements mêmes du langage poétique. Le surréalisme, notamment, sonde l'inconscient, le rêve et exp"rimente l'écriture automatique. Le poème ne vise plus nécessairement la clarté ou la cohérence logique, mais devient le lieu d'une association libre d'images et d'idées. Le langage perd sa fonction descriptive pour devenir créateur de réalités inédites. La poésie se rapproche ainsi d'une expérience intérieure, parfois hermétique, qui demande au lecteur une participation active. Cette modernité poétique s'accompagne aussi d'une réflexion sur le langage lui-même. Certains poètes mettent en évidence l'arbitraire des mots et cherchent à en exploiter les sonorités, les rythmes ou les ruptures. Le poème devient un objet autonome, où la forme et le fond ne se distinguent plus nettement. La disposition typographique, les blancs, les silences acquièrent une valeur expressive essentielle. La poésie ne se réduit plus à un message à transmettre, mais devient une expérience esthétique à part entière. Au fil du siècle, cette remise en question s'intensifie. La poésie contemporaine explore des formes hybrides, mêlant prose et vers, intégrant des éléments du quotidien ou empruntant à d'autres arts comme la musique ou les arts visuels. Elle peut être engagée, intime, expérimentale ou minimaliste. Le poète n'occupe plus une position d'autorité, mais se présente souvent comme un explorateur du langage, voire comme un témoin du monde dans toute sa complexité.
|
| . |
|
|
|
|||||||||||||||||||||||||||||||
|