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La poésie
Poésie est un mot difficile à définir, parce qu'on le prend en différents sens, qui se substituent souvent l'un à l'autre dans l'analyse ou dans la discussion. Tantôt il désigne un certain genre d'ouvrages, que l'on distingue des autres productions de l'esprit humain; on dit, en ce sens, que la Poésie est plus ancienne que l'Histoire et que l'Éloquence. Tantôt on entend par poésie un certain talent d'une espèce particulière, qui se manifeste dans les conceptions et dans le style, comme quand on dit que la Poésie diffère de la Versificaion, qu'il peut y avoir des vers sans poésie, et de la poésie sans vers. Si l'on parle enfin de la poésie qui se trouve dans les spectacles de la nature, dans les tableaux de Raphaël, dans la musique de Mozart, le mot poésie éveille l'idée d'une sorte de vertu qu'ont certains objets qui frappent nos sens, pour produire chez nous une impression particulière.

Jalons historiques

La poésie antique.
La poésie naît avant l'écriture. Elle est d'abord souffle, mémoire collective, formule rythmée que les lèvres retiennent quand les mains n'ont pas encore appris à tracer des signes. Dans les sociétés de l'oralité primitive, le poème n'est pas un objet littéraire mais un acte : conjuration, prière, récit des origines, célébration des ancêtres, accompagnement des morts. Le rythme et la répétition ne sont pas des ornements  : ils sont les outils mnémotechniques qui permettent à une communauté de transmettre son savoir, ses lois, sa cosmogonie à travers les générations.

Les premières traces écrites de poésie apparaissent en Mésopotamie, dans les argiles cunéiformes sumériennes du troisième millénaire avant notre ère. L'Épopée de Gilgamesh, la plus ancienne œuvre littéraire dont on possède une version relativement complète, raconte les aventures d'un roi d'Uruk, sa quête de l'immortalité, son amitié déchirante avec Enkidou, sa confrontation avec la mort. Le poème est déjà traversé par les grandes questions que la littérature ne cessera plus de poser : que faire de notre finitude? comment vivre la perte? La version akkadienne, dite version ninivite, conservée sur douze tablettes, contient un récit du déluge qui préfigure celui de la Genèse et témoigne de circulations culturelles immenses dans le Proche-Orient ancien.

En Égypte, la poésie prend la forme des textes des pyramides, des textes des sarcophages, puis du Livre des morts (longues liturgies destinées à accompagner l'âme dans l'au-delà, à lui fournir les mots de passe qui ouvrent les portes de l'éternité). Mais l'Égypte produit aussi une poésie amoureuse d'une fraîcheur étonnante, notamment dans les papyrus du Nouvel Empire : jeunes filles qui attendent leur amant, comparaisons avec les fleurs et les oiseaux, jeux sur les noms des plantes dont les consonances évoquent le désir. Cette lyrique sensuelle n'est pas sans rappeler, des siècles plus tard, le Cantique des Cantiques hébraïque.

La poésie hébraïque de la Bible constitue l'un des monuments lyriques de l'humanité. Les Psaumes,  attribués à David, mais composés sur plusieurs siècles, inventent une forme de lamentation et de louange qui fondera toute la poésie religieuse occidentale et au-delà. Le Cantique des Cantiques, poème érotique d'une sensualité stupéfiante que la tradition juive puis chrétienne lira comme allégorie, les lamentations de Jérémie sur la destruction de Jérusalem, les grandes prophéties d'Isaïe : la poésie hébraïque est indissociable de la relation orageuse entre un peuple et son Dieu, de l'histoire et de l'exil, du deuil et de l'espérance.

En Inde, les Védas (dont le Rig-Véda est sans doute le plus ancien recueil de poésie religieuse connu au monde, composé entre 1500 et 1200 avant notre ère) réunissent des hymnes destinés au rituel sacrificiel. Leur langue, le sanscrit védique, est d'une complexité formelle extraordinaire. L'Atharvavéda contient des charmes, des formules magiques, des incantations contre les maladies et les démons. Puis le sanscrit classique voit éclore une tradition poétique raffinée, codifiée dans les Alankara-shastra (traités de rhétorique et de stylistique) qui définissent les rasas, les saveurs émotionnelles que le poème doit produire chez le lecteur. Kalidasa, au IVe ou Ve siècle de notre ère, compose le Méghadûta (le Nuage messager) où un yaksha exilé demande à un nuage de porter ses mots à son épouse lointaine : poème d'une mélancolie délicate, d'une géographie lyrique éblouissante.

L'épopée sanscrite atteint des dimensions cosmiques avec le Mahabharata et le Ramayana. Le Mahabharata, dont la composition s'étend sur plusieurs siècles, est le plus long poème du monde avec ses quelque cent mille distiques. La Bhagavad-Gita, qui en constitue un épisode central, est à la fois poème philosophique, dialogue théologique et manuel de vie : le dieu Krishna y révèle à Arjuna, paralysé avant la bataille, la doctrine du devoir accompli sans attachement au fruit de l'action. Ce texte deviendra l'une des œuvres les plus lues de l'humanité.

En Chine, le Shi Jing (le Classique des poèmes) rassemble trois cent cinq poèmes composés entre le XIe et le VIe siècle avant notre ère, attribués à Confucius qui en aurait fait la sélection. Chansons populaires, hymnes rituels, odes de cour : la variété est immense, mais partout règne une attention aux saisons, aux travaux des champs, aux émotions simples et profondes. Ce recueil fonde une conception de la poésie comme expression sincère du sentiment en rapport avec l'ordre du monde (le xing, l'évocation par analogie naturelle, y est déjà une technique centrale). Qu Yuan, au IVe siècle avant notre ère, compose le Lisao (Rencontrer le chagrin) longue plainte d'un ministre disgracié qui se noie dans la rivière Miluo : poème d'une densité symbolique immense, qui inaugure la tradition du poète incompris et de la poésie comme espace de dignité intérieure face à l'injustice politique.

La Grèce antique est peut-être le premier nom que l'Occident associe à la poésie, et pour cause. Homère (figure mythique, auteur possible ou collectif) compose l'Iliade et l'Odyssée, les deux épopées fondatrices de la littérature occidentale. L'Iliade est un poème de la colère et de la guerre, qui tourne autour du désastre que cause le retrait d'Achille du champ de bataille devant Troie. Mais c'est aussi un poème sur la mort, la gloire éphémère, la pitié. La scène où Priam vient réclamer le corps de son fils Hector à son tueur est l'une des plus bouleversantes de toute la littérature. L'Odyssée est le poème du retour, de la ruse, du désir de l'origine, du voyage comme connaissance. Ces deux textes, transmis d'abord par des aèdes (poètes-chanteurs qui improvisaient à partir de formules mémorisées) sont écrits vers le VIIIe siècle avant notre ère et deviennent immédiatement le socle de l'éducation grecque.

Hésiode, contemporain approximatif d'Homère, compose la Théogonie, généalogie des dieux,  et les Travaux et les Jours, poème didactique sur l'agriculture, la justice et les âges de l'humanité. La poésie lyrique grecque éclate ensuite en une pluralité de voix. Sappho de Lesbos, au VIIe siècle avant notre ère, chante l'amour et le désir entre femmes dans une langue d'une précision et d'une intensité rares, ce que les siècles lui ont laissé, souvent fragmentaire, continue de hanter les lecteurs comme des braises dans la cendre. Alcée, Anacréon, Pindare composent dans des modes différents : odes de victoire aux jeux olympiques chez Pindare, dont la syntaxe complexe et les images fulgurantes donnent à ses Épinicies une densité comparable aux grandes orgues. La tragédie athénienne d'Eschyle, Sophocle et Euripide est aussi une forme poétique : les choeurs qui commentent l'action sont des poèmes lyriques intégrés au drame.

Rome hérite de la Grèce et la transforme. Lucrèce compose au Ier siècle avant notre ère le De Rerum Natura, poème philosophique en six livres exposant la physique épicurienne d'Épicure et de Démocrite : les atomes, le vide, la mortalité de l'âme, la libération de la peur des dieux. C'est l'une des oeuvres les plus étranges de l'Antiquité, la doctrine matérialiste coulée dans le vers hexamètre, forme associée à l'épopée héroïque. Catulle, contemporain, invente une poésie amoureuse d'une modernité stupéfiante : ses poèmes à Lesbie, leur mélange de tendresse, de fureur jalouse, d'autodérision annoncent Pétrarque et au-delà. Virgile compose l'Énéide, épopée nationale romaine qui narre les aventures du Troyen Énée jusqu'à la fondation de Rome, en dialogue constant avec Homère mais d'une mélancolie et d'une conscience historique proprement romaines. Horace, dans ses Odes, adapte les formes métriques grecques au latin avec une élégance souveraine et forge la formule du carpe diem ( = cueille le jour). Ovide, dans les Métamorphoses, tisse une encyclopédie mythologique en vers hexamètres, récit des transformations du monde depuis le Chaos jusqu'à César, d'une virtuosité narrative qui fera de lui l'auteur antique le plus lu au Moyen Âge.

La poésie médiévale.
Avec la chute de l'Empire romain d'Occident et l'avènement du christianisme comme culture dominante, la poésie en Europe prend des formes nouvelles. Les hymnes liturgiques,  d'Ambroise de Milan, plus tard de Thomas d'Aquin avec le Pange Lingua, continuent la tradition de la poésie religieuse. En Irlande et dans les îles britanniques, les bardes celtiques maintiennent vivace une tradition orale extraordinairement riche. La poésie en vieil anglais, dont Beowulf, composé entre le VIIe et le XIe siècle, est le monument le plus célèbre, fonctionne sur l'allitération et non sur la rime, et porte un héroïsme nordique teinté de mélancolie : le sentiment du wyrd, le destin inévitable, traverse ces poèmes comme un vent froid.

Dans le même temps, le monde arabe vit l'un des âges d'or de la poésie universelle. La poésie préislamique (les Mu'allaqat, sept odes suspendues selon la légende aux murs de la Kaaba) atteint une virtuosité formelle et une puissance évocatrice qui en font des oeuvres canoniques. Imru' al-Qays, Antara ibn Shaddad, Labid composent des qasidas (odes longues et structurées) sur les thèmes du désert, du cheval, de la femme aimée, de la gloire guerrière, dans une langue que l'Islam sacralise bientôt en en faisant celle du Coran. Le Coran lui-même, bien qu'il se distingue explicitement de la poésie au sens préislamique du terme, est une oeuvre de prose rythmée d'une puissance littéraire immense, dont la récitation constitue en elle-même un acte esthétique et religieux.

L'âge abbasside (VIIIe au Xe siècle) voit fleurir Bagdad comme capitale culturelle du monde. Abu Nuwas compose des poèmes bachiques et érotiques d'une liberté provocatrice. Al-Mutanabbi, au Xe siècle, est considéré comme le plus grand poète arabe classique : ses panégyriques et ses poèmes de fierté orgueilleuse, ses métaphores audacieuses, sa densité sémantique font de lui un modèle indépassable dans toute la tradition arabophone. En Andalousie, les poètes arabes et berbères inventent le muwashshah,  forme strophique qui influencera peut-être la lyrique troubadouresque provençale,  et le zajal, composition en dialecte, qui permet à la poésie de descendre de la langue savante vers la langue vive.

La Perse médiévale est un autre foyer incandescent. Firdousi (Ferdowsi) compose entre 977 et 1010 le Chah Nameh (le Livre des rois) épopée nationale persane en soixante mille distiques qui retrace l'histoire mythique et historique de l'Iran depuis la création du monde jusqu'à la conquête arabe. C'est l'une des plus grandes oeuvres de la littérature mondiale. Omar Khayyam, mathématicien et astronome, compose des Rubaiyat (quatrains) d'un scepticisme hédoniste et mélancolique : le vin, la rose, l'instant qui passe, l'incertitude de l'au-delà. Sa traduction par Edward FitzGerald en 1859 en fera un succès mondial. Roumi, au XIIIe siècle, compose le Masnavi (six volumes de poésie mystique soufie) et des Ghazals d'une intensité spirituelle et amoureuse extraordinaire. Son oeuvre, traduite en de nombreuses langues, est aujourd'hui l'une des plus lues dans le monde. Hafez de Chiraz, au XIVe siècle, porte le ghazal (forme strophique construite sur une rime répétée) à sa perfection absolue : chaque poème est simultanément mystique et érotique, et la tradition persane ne tranchera jamais entre ces deux lectures.

En Chine, la poésie atteint un sommet sous la dynastie Tang (618-907). Li Bai (Li Po) poète excentrique, buveur de lune et de vin, compose des poèmes d'une légèreté et d'une ivresse cosmique qui font de lui la figure emblématique du poète romantique chinois. Du Fu (Tou Fou), son contemporain, est à l'inverse le poète du devoir, de la souffrance civique, de la guerre et de l'exil : ses poèmes sur la révolte de An Lushan et ses conséquences humaines sont d'une humanité incomparable. Wang Wei, troisième grande figure de la triade Tang, est peintre autant que poète et invente une poésie du paysage et du vide bouddhique où la nature n'est jamais un décor mais une présence spirituelle. La poésie Song (960-1279) développe le ci,  poème chanté dont les syllabes doivent s'adapter à une mélodie préexistante, et des poétesses comme Li Qingzhao composent dans cette forme des chefs-d'oeuvre d'élégance et de mélancolie.

Au Japon, la poésie prend très tôt une forme propre et reconnaissable. Le Man'yoshu (Recueil des dix mille feuilles) compilé au VIIIe siècle, réunit plus de quatre mille cinq cents poèmes en waka et tanka, formes courtes de trente et une syllabes. Le Kokinshu du Xe siècle fixe les canons esthétiques de la poésie de cour Heian, dont Le Dit du Genji de Murasaki Shikibu constitue le sommet romanesque, mais truffé de poèmes, car à Heian, on ne peut vivre une émotion sans la versifier. Le renga, poème enchaîné composé par plusieurs poètes qui se relaient, développe une esthétique de la discontinuité et de la surprise. Le haïku, codifié plus tard par Matsuo Bashô au XVIIe siècle, réduit le poème à dix-sept syllabes en trois vers : une image de la nature, un saut, une résonance intérieure. Le Oku no Hosomichi de Bashô (La Sente étroite du Bout-du-Monde) est un journal de voyage en prose et haïkus d'une beauté dépouillée, où chaque paysage est une occasion de saisir l'impermanence du monde.

En Europe, le Moyen Âge chrétien n'est pas l'époque obscure que l'on a longtemps cru pour la poésie. Les troubadours provençaux du XIe au XIIIe siècle inventent la lyrique amoureuse qui traversera toute la poésie occidentale jusqu'à nos jours. Guillaume IX d'Aquitaine, premier troubadour connu, Bernart de Ventadorn, Jaufré Rudel avec son amour de loin, Comtessa de Dia, l'une des rares femmes troubadours dont des oeuvres subsistent, composent en occitan une poésie codifiée autour du fin'amor, l'amour courtois : le poète-amant se soumet à sa dame inaccessible, l'amour non exaucé est source de perfection morale et d'élévation lyrique. Cette convention est aussi un jeu, une rhétorique, une compétition entre poètes dans la maîtrise des formes (la cobla, la tornada, la tenson, le sirventes).

Dante Alighieri compose entre 1308 et 1321 la Divine Comédie, oeuvre qui résume et transcende tout ce que le Moyen Âge a produit en matière de poésie. Le voyage de Dante à travers l'Enfer, le Purgatoire et le Paradis, guidé d'abord par Virgile puis par Béatrice, est à la fois théologie, cosmologie, règlement de comptes politique et lyrique amoureuse d'une ampleur sans précédent. La terza rima, enchaînement de tercets à rime emboîtée, imprime au poème un mouvement en avant irrésistible. Dante écrit en langue vulgaire toscane, non en latin, et fonde ainsi la littérature italienne. Pétrarque, au siècle suivant, compose le Canzoniere, recueil de sonnets et de chansons à Laure, et invente la figure du poète amoureux qui ne guérit pas, obsédé par une femme réelle et idéalisée, analysant sans cesse les contradictions de son propre désir. Le sonnet pétrarquiste (quatorze vers, deux quatrains, deux tercets  conquiert toute l'Europe en moins d'un siècle. Boccace, Poliziano, puis l'Arioste avec son Roland furieux et le Tasse avec la Jérusalem délivrée portent la Renaissance italienne à des sommets épiques et lyriques.

En Espagne, le Romancero, ensemble de ballades anonymes en vers octosyllabiques, constitue un trésor de poésie populaire qui court depuis le Moyen Âge jusqu'au Siècle d'or. Jorge Manrique compose au XVe siècle les Coplas por la muerte de su padre (complainte funèbre pour la mort de son père) qui s'élève vers une méditation universelle sur la vie comme fleuve se jetant dans la mer de la mort. Au XVIe siècle, Garcilaso de la Vega introduit le sonnet et les formes italiennes dans la poésie castillane et crée une lyrique pastorale d'une douceur mélancolique. Luis de Góngora, au tournant du XVIIe siècle, invente le culteranismo, style obscur, latinisé, saturé de mythologie et de métaphores, dont les Soledades et le Polifemo sont les monuments difficiles et éblouissants. Son contemporain et rival Quevedo explore à l'inverse la langue populaire, le jeu de mots, la méditation métaphysique sur la mort et le temps. Son sonnet Miré los muros de la patria mía est l'un des grands poèmes de la mélancolie baroque.

En France, la Pléiade (Du Bellay, Ronsard, etc.) publie en 1549 la Défense et illustration de la langue française et proclame que le français peut atteindre la grandeur du grec et du latin à condition que les poètes le travaillent, l'enrichissent, l'imitent des Anciens tout en le dépassant. Ronsard compose des Odes à la manière de Pindare et d'Horace. Du Bellay, lui, dans ses Regrets composés à Rome, invente quelque chose de plus personnel et de plus amer : le sonnet comme journal intime, comme lieu du désenchantement, de la nostalgie de la patrie et du dégoût de soi. Plus tard, Agrippa d'Aubigné compose les Tragiques, fresque monumentale des guerres de Religion, poème de la fureur prophétique et de la douleur protestante.

En Angleterre, Chaucer au XIVe siècle écrit les Contes de Canterbury, récits en vers mêlés de prose qui portraiturent la société anglaise médiévale avec un réalisme et une ironie remarquables. Edmund Spenser compose à la fin du XVIe siècle La Reine des fées, épopée allégorique en strophes complexes. Puis Shakespeare, outre ses pièces dont les vers sont parmi les plus beaux de la langue anglaise, compose cent cinquante-quatre sonnets qui explorent la beauté, le temps, le désir et la trahison dans une densité sémantique stupéfiante. John Donne invente la métaphore concettiste, la comparaison inattendue et intellectuellement audacieuse : les deux amants sont les deux pointes d'un compas, l'âme qui s'élève est comme de l'or battu en feuille. Ce style, dit métaphysique, que l'on retrouve chez George Herbert, Andrew Marvell. Henry Vaughan, mêle théologie, philosophie et érotisme dans une langue tendue et paradoxale.

La poésie moderne.
John Milton compose en 1667 Le Paradis perdu, épopée en dix puis douze livres sur la chute d'Adam et Ève, dans un vers blanc d'une majesté architecturale unique. Milton est aveugle quand il dicte cette oeuvre : il entend la langue davantage qu'il ne la voit, et le résultat est d'une musicalité et d'une grandeur qui n'ont pas d'équivalent en anglais. Son Satan, figure de l'orgueil rebelle et de la beauté damnée, fascine les romantiques et devient l'un des personnages les plus complexes de toute la littérature.

En Allemagne, la poésie baroque de Gryphius explore la vanitas,  la vanité de toutes choses, dans des sonnets traversés par la Guerre de Trente Ans et ses destructions. Puis Klopstock, au XVIIIe siècle, tente une épopée religieuse avec la Messiade et renouvelle la langue poétique allemande. C'est Goethe qui synthétise et transcende tout cela. Son Faust, dont la première partie est achevée en 1808, la seconde en 1832, est le poème dramatique le plus ambitieux de la littérature allemande : pacte avec le diable, quête de la connaissance absolue, amour et destruction, rédemption finale. Son Werther en prose, ses poèmes lyriques (Mignon, Le Roi des Aulnes, Prométhée) incarnent et parfois inventent le Sturm und Drang puis le classicisme de Weimar. Schiller, son ami et correspondant, porte le vers dramatique à une puissance rhétorique extraordinaire.

Le romantisme allemand, avec Novalis, Hölderlin, Kleist, parcourt des territoires poétiques radicalement nouveaux. Hölderlin est peut-être la figure la plus mystérieuse et la plus influente : ses hymnes tardifs (Patmos, Le Rhin, Comme quand un jour de fête) fragmentaires, syntaxiquement brisés, annoncent Rilke et Celan d'un siècle d'avance. Il sombre dans la folie à trente-six ans et vit trente-six années supplémentaires dans une tour à Tübingen, composant parfois de petits poèmes saisonniers d'une simplicité désarmante.

En Angleterre, le romantisme produit une constellation extraordinaire. William Blake, à la fin du XVIIIe siècle, compose et grave lui-même ses Songs of Innocence and Experience, ses prophéties mythologiques, dans un système symbolique personnel et hermétique d'une richesse visionnaire sans équivalent. Wordsworth et Coleridge publient ensemble les Ballades lyriques en 1798, manifeste du romantisme anglais qui réclame un retour au langage ordinaire et aux sujets humbles. Coleridge compose La Ballade du vieux marin et le fragment halluciné de Kubla Khan. Byron, Shelley, Keats forment la génération suivante, plus radicale et plus brève : Byron meurt à trente-six ans en combattant pour l'indépendance grecque, Shelley à trente ans noyé dans le golfe de La Spezia, Keats à vingt-cinq ans de tuberculose à Rome. Leur poésie est caractérisée par l'urgence de la beauté et la conscience de la mort imminente. Les Odes de Keats (à l'automne, à une urne grecque, à un rossignol) sont parmi les plus parfaites de la langue anglaise.

En France, le romantisme éclate avec la Préface de Cromwell de Victor Hugo en 1827, qui réclame la liberté en art contre les règles classiques. Les Méditations poétiques de Lamartine en 1820 ont déjà installé une mélancolie lyrique personnelle nouvelle. Hugo, Vigny, Musset composent dans les années 1830 une poésie de l'exaltation du moi, de la nature comme miroir de l'âme, de la politique et de l'histoire. Mais c'est Nerval, avec ses Chimères, sonnets obscurs et hallucinés comme El Desdichado,  qui annonce le plus directement la modernité symboliste à venir. Baudelaire publie en 1857 Les Fleurs du Mal, bouleversant la conception même du poème : la laideur urbaine, le spleen, la volupté coupable deviennent matière lyrique. Ce recueil fonde une modernité qui rayonnera sur toute la poésie occidentale. Et c'est Baudelaire, qui referme ainsi le romantisme et ouvre un monde entièrement nouveau.

La poésie contemporaine et ses racines.
Quelques années après Baudelaire, Paul Verlaine prône l'effacement de la rime au profit de la musicalité pure ("De la musique avant toute chose") tandis que Stéphane Mallarmé pousse la langue jusqu'à ses limites formelles, traquant le silence entre les mots, construisant des poèmes comme des cristaux hermétiques dont Un coup de dés jamais n'abolira le hasard (1897) reste le monument absolu.

Arthur Rimbaud, adolescent fulgurant, dynamite en quelques années tout ce que la poésie croyait savoir d'elle-même. Avec les Illuminations et Une Saison en Enfer, il invente un lyrisme de la voyance, du dérèglement systématique des sens, et disparaît à dix-neuf ans de la littérature comme on claque une porte. Son influence sera posthume et colossale.

En Angleterre et aux États-Unis, le romantisme tardif de Tennyson et Browning cède bientôt la place à Walt Whitman, dont les Feuilles d'herbe inaugurent dès 1855 le vers libre américain : long, haletant, catalogueur du monde, embrassant l'universel depuis le corps singulier du poète. Emily Dickinson, sa contemporaine recluse, travaille à l'inverse dans le resserrement maximal, le tiret, l'ellipse, la surprise métaphysique. Tous deux seront reconnus tardivement mais deviendront des ancêtres tutélaires.

En Allemagne, Rilke porte la langue poétique à une intensité métaphysique rare. Les Élégies de Duino (1923) et les Sonnets à Orphée, écrits dans un même souffle inspiré, proposent une méditation sur l'existence, la mort, l'ange et la tâche du poète dans un monde désenchanté. Stefan George, plus austère, forge une langue aristocratique et secrète qui fascine et divise.

L'Italie voit Giacomo Leopardi, hérité du siècle précédent mais rayonnant jusqu'en 1900, être redécouvert comme l'un des grands pessimistes lyriques. Puis Giovanni Pascoli et Gabriele D'Annunzio incarnent deux visages opposés du symbolisme méditerranéen, l'un tourné vers l'enfance et la mort, l'autre vers une grandiloquence sensuelle et politique.

En Russie, la fin du XIXe siècle prépare l'explosion poétique la plus intense du XXe siècle. Alexander Blok, Anna Akhmatova, Marina Tsvetaïeva, Ossip Mandelstam, Boris Pasternak forment une constellation unique. L'acméisme, le futurisme russe de Maïakovski,  avec ses typographies fracassées, ses slogans tonitruants, son identification à la Révolution, constituent des laboratoires extraordinaires. Maïakovski hurle, Akhmatova murmure : entre ces deux pôles, la poésie russe explore toute la gamme de l'humain sous la pression de l'histoire la plus violente.

Au tournant du XXe siècle, le mouvement symboliste irrigue l'Europe entière. En Belgique, Émile Verhaeren chante les villes tentaculaires et les campagnes dévastées par l'industrie. En Grèce, Constantin Cavafy, fonctionnaire alexandrin, écrit dans une discrétion absolue des poèmes d'une précision sèche sur le désir, le passé et la décadence des empires, une oeuvre que le monde entier lira bien plus tard.
Fernando Pessoa, au Portugal, invente une forme radicalement nouvelle : les hétéronymes. Il n'est pas un poète mais plusieurs (Alberto Caeiro, Ricardo Reis, Álvaro de Campos), chacun doté d'une biographie, d'une philosophie, d'un style propre. Cette multiplication du moi poétique anticipe les questions postmodernes sur l'identité de l'auteur.

Les avant-gardes du début du XXe siècle secouent simultanément tous les continents. Le futurisme de Marinetti proclame la beauté de la vitesse et de la guerre. Le dadaïsme, né à Zurich en 1916 dans le Cabaret Voltaire, dissout le sens lui-même dans le jeu phonétique et le hasard. Tristan Tzara lance ses poèmes découpés en morceaux et tirés d'un sac. Hugo Ball récite des Lautgedichte, poèmes sonores sans signification, vêtu d'un costume de carton.

Le surréalisme, théorisé par André Breton à partir de 1924, hérite de Freud et cherche à libérer l'écriture du contrôle de la raison consciente. L'écriture automatique, le rêve éveillé, la rencontre fortuite deviennent des outils poétiques. Paul Éluard chante un amour cosmique, Louis Aragon une fureur politique, René Char une résistance âpre et lumineuse. Le surréalisme essaime dans le monde entier : en Espagne avec Lorca et Alberti, en Tchécoslovaquie, en Amérique latine, au Japon.

Federico García Lorca est peut-être le poète le plus apprécié du XXe siècle espagnol. Son Romancero gitano et son Poète à New York unissent le folklore andalou à une modernité angoissée. Fusillé en 1936 au début de la guerre civile, il devient martyr et symbole. Pablo Neruda, de l'autre côté de l'Atlantique, publie à vingt ans des Vingt poèmes d'amour et une chanson désespérée qui traverseront toutes les frontières, puis se mue en poète épique et politique avec le Canto General, fresque de l'Amérique latine depuis ses origines.

L'Amérique latine est précisément l'un des foyers les plus ardents de la poésie du XXe siècle. Le Péruvien César Vallejo, dont les Trilce (1922) désarticulent la syntaxe avec une violence inouïe, exprime la douleur d'exister dans une langue au bord de l'effondrement. L'Uruguayenne Delmira Agustini, la Mexicaine Sor Juana Inés de la Cruz relue et réhabilitée, la Cubaine Dulce María Loynaz, l'Argentine Alejandra Pizarnik aux confins du silence et de la mort : les voix féminines sont d'une densité exceptionnelle sur ce continent.

Aux États-Unis, la modernité poétique prend plusieurs visages. T. S. Eliot, Anglo-Américain, publie en 1922 La Terre vaine, poème-puzzle de la désillusion occidentale après la Première Guerre mondiale, saturé de citations, de langues mêlées, de fragments. Ezra Pound, son contemporain et éditeur acharné, travaille sa vie entière aux Cantos, oeuvre fleuve mêlant économie, histoire, idéogrammes chinois et nostalgie d'une civilisation perdue. William Carlos Williams, en réaction, défend un idiome américain direct, ancré dans les choses ordinaires : "pas d'idées sinon dans les choses".

Les poètes de la génération de la Renaissance de Harlem  (Langston Hughes, Countee Cullen, Claude McKay) fondent une poésie afro-américaine qui intègre le blues, le jazz, la colère et la dignité dans des formes lyriques puissantes. Hughes en particulier forge un langage populaire, musical, politique, qui influencera toute la poésie noire du siècle.

Après 1945, dans un monde dévasté, la poésie doit répondre à l'indicible. Theodor Adorno pose la question brutale : peut-on encore écrire de la poésie après Auschwitz? Paul Celan, survivant de la Shoah, rescapé en langue allemande, répond par une oevre d'une densité obscure et bouleversante. Son Todesfuge (la Fugue de mort) est l'un des textes les plus commentés du siècle, une lamentation construite comme une partition musicale sur la destruction d'un peuple.

En France, la poésie de l'après-guerre se divise entre la tradition surréaliste, la poésie de résistance incarnée par Aragon, Éluard, Char, et des voix plus solitaires comme Francis Ponge, qui ausculte les choses (le savon, le galet, la table) dans une prose poétique proche de la phénoménologie, ou Henri Michaux, explorateur de l'espace intérieur et des états de conscience altérés.

La Beat Generation américaine des années 1950 explose dans les cafés de San Francisco. Allen Ginsberg rugit Howl en 1955, longue plainte visionnaire contre la société de consommation et la répression, dans un souffle whitmanien amplifié par le jazz et les drogues. Jack Kerouac, Lawrence Ferlinghetti, Gregory Corso composent une poésie de la route, de l'improvisation, de la liberté radicale. Cette énergie se propage immédiatement à toute une jeunesse mondiale.

Les années 1960 voient la poésie se mêler intimement à la politique et aux luttes sociales. Aux États-Unis, la poésie noire du Black Arts Movement (Amiri Baraka, Sonia Sanchez, Nikki Giovanni) accompagne le mouvement des droits civiques et le Black Power avec une intensité performative, orale, souvent furieuse. En Amérique latine, la poésie conversacionalista d'Ernesto Cardenal au Nicaragua mêle mysticisme chrétien et révolution sandiniste.

Au même moment, en Chine, le maoïsme impose un réalisme socialiste qui étouffe toute expérimentation. Mais après la mort de Mao, une génération de poètes clandestins (Bei Dao, Shu Ting, Gu Cheng) publie dans des revues ronéotypées illégales. Ce mouvement, dit de la Poésie brume, réintroduit la subjectivité, le symbolisme, l'obscurité lyrique dans une culture qui en avait été privée. Bei Dao, exilé après Tiananmen, devient l'un des poètes chinois les plus lus dans le monde.

En Afrique, la négritude fondée par Aimé Césaire, Léopold Sédar Senghor et Léon-Gontran Damas dans les années 1930 à Paris continue de rayonner. Césaire, Martiniquais, forge dans son Cahier d'un retour au pays natal une langue surréaliste et politique, arme de décolonisation symbolique. Senghor, futur président du Sénégal, compose une poésie de la réconciliation des cultures, du rythme africain intégré à la prosodie française. Après les indépendances, des poètes comme Wole Soyinka au Nigeria (Prix Nobel 1986), Christopher Okigbo, ou Tchicaya U Tam'si au Congo construisent des oeuvres qui interrogent la modernité africaine, ses blessures coloniales, ses mythes fondateurs.

En Inde, la poésie en langue hindi, bengali, ourdou, tamoul et en anglais se développe simultanément dans des directions très diverses. Rabindranath Tagore, dont le Gitanjali lui vaut le Nobel en 1913, est déjà une figure tutélaire. Après lui, des poètes comme Faiz Ahmed Faiz en ourdou,emprisonné au Pakistan, traduit dans le monde entier, portent une poésie du désir et de la résistance d'une beauté formelle classique et d'une brûlure politique moderne.

Au Proche-Orient, Mahmoud Darwich devient la voix poétique palestinienne, celle d'un peuple sans terre dont il fait le sujet universel. Son oeuvre, d'une richesse formelle remarquable, traverse les décennies en se renouvelant constamment. Adonis, Syrien exilé à Paris, pousse la langue arabe vers une modernité radicale et nourrit une réflexion sur la civilisation arabe et sa relation à elle-même.

Les dernières décennies du XXe siècle et le début du XXIe voient se multiplier les formes et les lieux de la poésie. Le slam, né à Chicago dans les années 1980 avec Marc Kelly Smith, réintroduit la performance orale, la compétition ludique, la voix du corps dans un art qui s'était souvent confiné à la page écrite. Il se propage en Europe , particulièrement en France où Grand Corps Malade, Abd Al Malik et d'autres renouvellent l'audience de la poésie parlée, et dans le monde entier.

La poésie Language aux États-Unis, avec Charles Bernstein et Ron Silliman, conteste la transparence du langage poétique et fait de l'opacité formelle une question politique. Les poètes néo-formels rétablissent la rime et la métrique en y introduisant une ironie postmoderne. Les poètes conceptuels de Kenneth Goldsmith recyclent des textes existants, des données, des transcriptions, interrogeant la notion même d'originalité.

L'internet transforme profondément la circulation de la poésie à partir des années 1990. Des blogs, des revues en ligne, des plateformes de partage permettent à des voix longtemps marginalisées de trouver un lectorat mondial sans passer par les circuits éditoriaux traditionnels. La poésie circule en image sur les réseaux sociaux, se fragmente en formats brefs, coexiste avec la photographie et la typographie dans des formes hybrides.

Des poètes comme Ocean Vuong, Tracy K. Smith (directrice de la Bibliothèque du Congrès américain), Ada Limón, Claudia Rankine aux États-Unis, ou Anne Carson au Canada, dont la forme inclassable mêle essai, traduction, bande dessinée et lyrique, montrent que la poésie contemporaine de langue anglaise est d'une vitalité et d'une diversité exceptionnelles. En France, des voix comme Valérie Rouzeau, Emmanuel Hocquard, Olivier Cadiot ou Nathalie Quintane abordent des territoires formels radicalement différents, souvent en dialogue avec les théories critiques contemporaines.

Tout au long du XXe siècle, la poésie a perdu progressivement son statut de genre noble ou dominant : le roman, le théâtre, puis l'essai, les récits de soi ou les formes médiatiques prennent le relais en termes de diffusion, de lectorat et de reconnaissance institutionnelle (prix littéraires, librairies). Le public se détourne souvent de la poésie jugée difficile ou élitiste. De l'autre côté, cette marginalisation apparente s'accompagne d'une reconnaissance théorique et esthétique très forte : la poésie devient le laboratoire du langage littéraire. Elle influence en profondeur la prose romanesque (Proust, Joyce, Céline, Sarraute) et la critique (Barthes, Blanchot). Les poètes sont souvent des figures tutélaires de l'innovation littéraire, et leur travail sur les mots, les rythmes, les images irrigue toute la littérature. Partout dans le monde, la poésie résiste ainsi à sa propre marginalisation annoncée. Elle reste l'espace où la langue se tend à l'extrême, où le réel est désigné autrement, où l'individu cherche à nommer ce qui n'a pas encore de nom. La poésie est conçue comme un lieu de résistance à la standardisation du langage, une pratique de l'intensité et de la singularité. Aujourd'hui encore, bien que lisible dans des revues confidentielles, sur des plateformes numériques ou lors de performances orales, elle conserve une place paradoxale : à la fois exigeante et fragile, essentielle pour la création littéraire mais modeste dans les circuits commerciaux. 

Les conceptions de la poésie

La conception traditionnelle de la poésie.
On dit souvent que la poésie est une création. Qu'est-ce que créer? C'est faire de toutes pièces; c'est produire aussi bien le fond que la forme. En ce sens, l'humain ne crée rien, pas même ses idées : il ne fait qu'arranger et composer différents matériaux d'après des idées que lui suggère l'observation, et qu'il combine de manière à en former de nouvelles. On dit qu'il crée, quand ses combinaisons sont assez neuves pour qu'on n'en puisse rencontrer le modèle ni dans la nature, ni dans les oeuvres de l'art. Il est vrai que la plupart des ouvrages poétiques exigent cette espèce de création; mais le mot a le défaut d'être vague et équivoque. Si la poésie était d'autant plus haute que la création est plus rempiétement originale, il s'ensuivrait que la poésie fantastique serait le plus haut degré de la poésie : de sorte que les plus grands de tous les poètes ne seraient pas les Homère, les Sophocle, les Virgile, les Corneille, mais les Apulée, les Perrault et les Hoffmann. La poésie ne crée qu'en imitant la nature; voilà pourquoi Aristote dit que tous les genres de poésie sont des imitations. Ce grand esprit n'a pas été lui-même assez explicite : car, en poussant l'imitation à ses dernières limites, on arrive au réalisme, qui est le contraire de la poésie. 

Le véritable objet de la poésie est l'idéal des sentiments, des actions, des caractères, c.-à-d. la nature dégagée, par l'imagination, de cette complexité des circonstances, de ce mélange d'éléments divers qui nuit à l'unité de l'impression. Ainsi, quand on veut admirer dans un individu une vertu, on la trouve déparée par une faiblesse; quand on est frappé d'un grand vice, on le voit corrigé par une bonne qualité; un beau visage a des imperfections; une action généreuse en apparence peut avoir des motifs intéressés; et, ainsi, il est rare qu'un esprit attentif n'aperçoive pas à la fois, dans un même objet, des traits qui se nuisent réciproquement. La poésie sépare les traits disparates, de manière à rendre l'impression plus forte en la simplifiant. Voilà comme elle imite, comme elle doit imiter. En même temps elle rassemble dans ses types les traits de différents modèles, de manière à donner à un objet particulier un caractère général, et par cela même idéal. On peut donc dire que la poésie crée en idéalisant la nature, ou que la poésie est la représentation de la nature idéalisée; c'est Apelles empruntant à vingt modèles divers les perfections qu'il devait donner à une image d'Aphrodite.

Les différents genres de poésie classique correspondent aux différents objets d'imitation ou aux différentes manières d'imiter :

La poésie lyrique exprime la situation d'une personne en qui débordent des sentiments passionnés, qu'il manifeste avec toute l'énergie, la hardiesse et le désordre d'une imagination qui ne se possède plus; l'enthousiasme en est l'essence

La poésie épique ou l'épopée peint les actions et les moeurs héroïques, au moyen du récit, auquel se mêlent des discours et des descriptions.

La poésie dramatique imite les passions, les moeurs et les aventures des humains, en faisant paraître des personnages sur un théâtre où leur histoire s'accomplit devant nos yeux, et où ils nous font eux-mêmes confidence de leurs sentiments les plus secrets. 

Ce sont là les trois genres principaux rencontrés dans la poésie classique; ils peuvent se diviser en plusieurs espèces, et l'on y ajoute encore des genres accessoires ou formés du mélange des principaux. Ainsi, à la poésie lyrique se rattache la poésie élégiaque, qui en est une variété; la poésie dramatique se divise en tragédie, comédie, et drame, compositions qui ont elles-mêmes leurs subivisions et leurs variétés. 
La poésie didactique, qui ne vaut guère que par la versification et le style, est un enseignement orné des formes de la poésie. 

La poésie légère, avec la grande variété de ses formes, peut quelquefois, suivant la nature des sujets ou la manière de les traiter, rappeler en petit les différents genres de la poésie; mais, le plus souvent, ce n'est qu'un amusement, un caprice, soumis seulement aux règles les plus générales et les plus libres du style et de la versification. ( C.).

La poésie est née de la sensibilité et de l'imagination. Les émotions vives et fortes, les conceptions hardies et originales, quand, pour la première fois, elles trouvèrent leur expression dans le langage, furent des ouvrages de poésie. Le mot grec poïêsis, adopté par les Latins, signifie simplement travail; et poïétès (le poète) ne veut dire qu'auteur : le poète était donc l'auteur par excellence, et la poésie l'ouvrage par excellence. De même le mot épos, que nous traduisons par vers, signifiait parole : le vers était la parole par excellence. Les premiers humains, peut-être dominés par les sens et l'imagination, heureux de sentir, de penser et de tout dire, trouvaient-ils tout intéressant, tout précieux?  Plus tard, en tout cas, on s'aperçut qu'il y avait des objets et des idées propres à la Poésie, lorsqu'à côté d'elle se formèrent d'autres genres, Ainsi, la recherche des vérités abstraites et générales donna naissance à la Philosophie; le récit véridique des faits accomplis forma l'Histoire; la discussion passionnée des intérêts publics et privés devint l'Éloquence; la représentation des objets, des idées et des sentiments trouva des moyens nouveaux, et la Musique, la Sculpture, la Peinture

Tous les arts qui s'adressent aux yeux et aux oreilles, restreignirent le domaine de la Poésie, dont il devint nécessaire de fixer les limites. Mais ces limites ne sont pas aussi nettes qu'en pourrait le croire : la philosophie, quand elle cherche à concevoir l'être suprême, emprunte le secours de l'imagination, et arrive à  se confondre avec la poésie; c'est ainsi que les premiers philosophes de la Grèce, en traitant de la Nature, ont pris le style et la forme des poètes. L'histoire, devenue un récit animé des temps passés, ressemble fort à la poésie; et lorsque la poésie expose des événements vrais dans leur ensemble, elle se rapproche beaucoup de l'histoire : Homère était pour les Grecs un historien, presque autant qu'un poète; Hérodote, dans sa véracité historique, a le charme de la poésie. Considère-t-on l'éloquence : ce même Homère était regardé par les rhéteurs de l'Antiquité comme le premier, au moins en date, des orateurs grecs. Parmi les Modernes, on pourrait dire que Corneille est par moments le plus éloquent des orateurs.

Du côté des arts proprement dits, la limite peut quelquefois aussi paraître indécise, car Lessing a écrit un important traité sur les limites de la poésie et de la peinture, son Laocoon; c'est que la poésie a un but commun avec les arts, à savoir, l'expression, ou plutôt la production du beau : mais ce qui marque en quoi la poésie diffère des arts, ce sont les moyens. La musique s'adresse à la sensibilité par l'ouïe; la peinture et la sculpture, par la vue, au moyen des couleurs et du relief; la poésie s'adresse à l'esprit par le langage, qui est l'expression la plus directe de la pensée, et le plus sûr moyen de communiquer entre deux individus. Elle est de la nature des arts par la fin qu'elle se propose; cependant on conteste qu'elle soit un art, parce que, dit-on, le propre d'un art est de présenter un ensemble de préceptes pour arriver à une fin, et que la poésie n'a pas de théorie et ne peut en avoir, puisque tout y dépend de l'inspiration. Dans cette opinion, on prend le mot poésie dans le sens du talent  tout personnel que le poète déploie; mais alors on pourrait dire aussi qu'il n'y a pas d'art de la musique, de la peinture, ni de la sculpture, attendu qu'il n'y a pas de préceptes qui puissent donner son talent au musicien, au peintre ou au sculpteur. D'autre part, si les règles trop strictes sont gênantes pour le génie des auteurs, il ne s'ensuit pas qu'il n'y ait pas un ensemble de préceptes que le poète doit nécessairement pratiquer, et qui l'aident à gouverner son talent. On ne saurait, en effet, citer en aucun pays aucun grand poète dont les chefs-d'oeuvre n'aient été ou le résultat d'une théorie de la poésie, ou le résumé de tentatives faites avant lui par d'autres poètes qui sont depuis tombés dans l'obscurité. Les préceptes, pour être mis en exemples, n'en sont pas moins des leçons; et les essais infructueux sont aussi une théorie pour qui sait en tirer des enseignements. La poésie est donc un art; et quant à son but et ses moyens, on peut la définir ainsi : 

"L'art d'émouvoir et de charmer l'esprit au moyen du langage et des vers."
Quelques tentatives heureuses dans les littératures modernes, et une bonne part de la poésie contemporaine, ont fait voir que les vers ne sont pas absolument essentiels à la poésie; néanmoins ils lui sont propres, et forment un de ses caractères distinctifs. A l'origine il n'y eut pas de poésie sans vers-: les prêtres, les initiateurs, parlant comme inspirés, et donnant leurs pensées comme des révélations divines, les ont entourées d'un appareil en quelque sorte surnaturel, c.-à-d. le chant et les vers, étroitement unis entre eux; adroit calcul, car la singularité même d'une phrase rythmée communique au langage un caractère solennel, annonçant qu'il ne s'agit pas de pensées ordinaire. Pendant bien des siècles, les poètes ont considéré les vers comme une partie essentielle de la poésie, si bien que la poésie s'est appelée l'Art des vers. Les poèmes en prose ne vinrent que très tard, et peut-être y fut-on préparé par les traductions en prose d'Homère et de Virgile. Le Télémaque est le premier ouvrage fameux que la France ait eu en ce genre; Il a servi à autoriser la prose poétique. Auparavant, on pouvait bien rencontrer de temps en temps, dans l'éloquence et dans l'histoire, quelques inspirations dignes des poètes; dans les Oraisons funèbres de Bossuet, on trouve plus d'un passage que la poésie ne saurait surpasser : mais ce n'étaient que des exceptions, et l'on ne se serait pas avisé d'écrire tout un ouvrage de ce style. L'exemple une fois donné, la prose poétique a obtenu droit de cité dans la littérature. Toutefois, on ne saurait nier que la versification n'ait sur la prose d'incontestables avantages : elle communique au style un charme analogue à celui de la musique; elle distribue avec art les accents et les silences, et s'efforce de peindre les idées par le son et le mouvement des vers. Elle double l'énergie et la vivacité du style, en obligeant l'auteur à resserrer les tours languissants; elle proscrit toute expression faible, et invite l'écrivain à bien faire, en récompensant son travail, car elle grave ses pensées dans la mémoire bien mieux que la plus belle prose.

Le style de la poésie, fût-il même privé de la versification, a encore des caractères particuliers qui en font comme une seconde langue dans la langue d'un pays; souvent même, le principal mérite d'un ouvrage poétique réside dans le style, si bien que l'on prend quelquefois le mot de poésie dans le sens restreint de style poétique. Cette poésie du style se compose de trois éléments : les termes poétiques, l'usage poétique des termes, et les tours poétiques. II n'y a pas de langue qui n'ait des termes réservés à la poésie, et d'autres qui en sont bannis ou qui n'ont qu'une place très marginale. Ces derniers sont ordinairement ceux qui expriment des objets ou des idées désagréables ou indifférents pour l'imagination : tels sont les termes scientifiques ou techniques, et ceux dont on se sert pour les usages vulgaires de la vie. Au XVIIe siècle, on attribuait volontiers aux mots une noblesse ou une bassesse intrinsèque : il faut cependant reconnaître que ces qualités ne sont pas dans les termes, ni même exactement dans les choses qu'ils désignent, mais plutôt dans l'idée que l'on s'en fait, et qu'ordinairement, quand le mot ne peut être souffert, c'est que la chose elle-même répugne. Il arrive néanmoins quelquefois que c'est le mot que l'on proscrit de la poésie, et non la chose : alors, s'il devient nécessaire de désigner l'objet dans un ouvrage poétique, on l'exprime par un terme différent de celui du langage vulgaire, et qu'on appelle synonyme poétique. La langue grecque, l'anglais, l'allemand, sont riches en termes poétiques; la langue française en est pauvre : en français, la poésie fait sa langue par élimination, et rejette la plupart de ceux de la langue commune; elle est à la fois pauvre et dédaigneuse. 

A défaut de mots qui lui soient propres, et même lorsqu'elle a un vocabulaire particulier, la poésie s'approprie les mots de la langue ordinaire, en eur donnant une valeur qu'ils n'ont pas par eux-mêmes. Elle les associe entre eux de manière à leur donner des significations nouvelles, à les relever les uns par les autres, à leur prêter une grâce et une énergie accidentelles qui font illusion sur leur valeur accoutumée. C'est ce qu'enseigne la théorie des figures, qu'on rattache ordinairement à la rhétorique, quoiqu'elle elle soit d'un plus grand usage dans la poésie que dans l'éloquence. En général, la poésie cherche les expressions qui représentent la pensée à l'imagination sous une forme sensible : car, pour s'emparer de l'esprit, il faut lui faire voir et sentir les choses dont on lui parle. 

Enfin, la poésie se donne une allure particulière par la hardiesse et la liberté avec laquelle elle s'affranchit de certaines entraves de la grammaire. Cette hardiesse, quoique encore très restreinte, est plus remarquable en français que dans les autres langues, précisément parce que la construction ordinaire dans la langue française est assujettie à un ordre presque invariable. La suppression des liaisons et des répétitions, les ellipses hardies, quelques inversions réglées, mais ont on peut tirer un heureux parti avec beaucoup d'art, telles sont les libertés autorisées de la poésie française. 

A partir de la fin du XIXe siècle, la poésie connaît une redéfinition profonde de sa conception et de sa fonction au sein de la littérature. Jusqu'alors souvent perçue comme un art du beau langage, du vers régulier et de l'expression lyrique ou épique, elle entre dans une phase de rupture avec les conventions héritées du classicisme et du romantisme. Ce tournant s'incarne d'abord dans le symbolisme, avec des poètes comme Mallarmé, Verlaine ou Rimbaud, qui envisagent la poésie non plus comme une imitation du réel ou l'expression d'un moi sentimental, mais comme une quête d'absolu, de suggestion et de musicalité. Mallarmé, en particulier, conçoit le poème comme un objet langagier autonome, presque hermétique, dont le sens se construit par les sonorités, les blancs et la disposition typographique, comme le montre son célèbre Coup de Dés. La poésie devient alors une expérience du langage en soi, une tentative de dire l'indicible par l'allusion et le silence.

La redéfinition contemporaine.
La conception de la poésie a connu depuis le début du XXe siècle une transformation profonde qui rompt avec les cadres hérités des siècles précédents. La poésie cesse progressivement d'être définie uniquement par des formes fixes, des règles métriques strictes ou une fonction ornementale du langage et revendique une liberté fondamentale. Elle devient un espace d'expérimentation où le poète interroge à la fois la langue, le monde et sa propre subjectivité, ne cessant de se réinventer, refusant les cadres figés pour s'adapter aux transformations du monde et de la sensibilité. Cette évolution témoigne d'un déplacement essentiel : la poésie ne se limite plus à dire le réel, elle cherche à le recréer, à le questionner et à en révéler les dimensions invisibles.

Déjà à la fin du XIXe siècle,  les poètes rejettent les contraintes classiques comme l'alexandrin régulier ou les schémas de rimes imposés. Dans les décennies suivantes, le vers libre s'impose comme une forme privilégiée, permettant une plus grande souplesse rythmique et une expression plus directe de la pensée. Cette libération formelle accompagne une redéfinition du rôle du poète, qui ne se contente plus d'imiter le réel mais cherche à en proposer une vision nouvelle, souvent fragmentée et subjective.

Parallèlement, les mouvements d'avant-garde bouleversent les fondements mêmes du langage poétique. Le surréalisme, notamment, sonde l'inconscient, le rêve et exp"rimente l'écriture automatique. Le poème ne vise plus nécessairement la clarté ou la cohérence logique, mais devient le lieu d'une association libre d'images et d'idées. Le langage perd sa fonction descriptive pour devenir créateur de réalités inédites. La poésie se rapproche ainsi d'une expérience intérieure, parfois hermétique, qui demande au lecteur une participation active.

Cette modernité poétique s'accompagne aussi d'une réflexion sur le langage lui-même. Certains poètes mettent en évidence l'arbitraire des mots et cherchent à en exploiter les sonorités, les rythmes ou les ruptures. Le poème devient un objet autonome, où la forme et le fond ne se distinguent plus nettement. La disposition typographique, les blancs, les silences acquièrent une valeur expressive essentielle. La poésie ne se réduit plus à un message à transmettre, mais devient une expérience esthétique à part entière.

Au fil du siècle, cette remise en question s'intensifie. La poésie contemporaine explore des formes hybrides, mêlant prose et vers, intégrant des éléments du quotidien ou empruntant à d'autres arts comme la musique ou les arts visuels. Elle peut être engagée, intime, expérimentale ou minimaliste. Le poète n'occupe plus une position d'autorité, mais se présente souvent comme un explorateur du langage, voire comme un témoin du monde dans toute sa complexité.



Lorraine Auffray, Poètes éternels, Timée, 2008. - De Racine à La Fontaine en passant par Victor Hugo, Charles Beaudelaire, mais aussi William Shakespeare ou encore Arthur Rimbaud, redécouvrez la poésie à travers les hommes qui l'ont composée. La littérature est riche de nombreux chefs-d'oeuvre de poésie et de personnages fascinants, qui ont traversé l'histoire jusqu'à nous. Cet héritage culturel est aussi composé du caractère que lui ont insufflé les hommes et les femmes au cours des siècles. Saviez-vous que Shakespeare et Cervantes sont décédés à la même date, mais pas dans le même calendrier? Que Victor Hugo était entré à l'Académie Française à 39 ans? Que Louis Aragon détestait la télévision? Sans prétendre à un cours d'histoire de la littérature, les 50 grands poètes nous propose de redécouvrir leur poésie à travers la richesse de la vie de ces poètes. (couv.). 
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Dictionnaire Le monde des textes
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