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Sophocle
est un poète tragique grec. Il naquit
à Colone, dème très voisin d'Athènes,
en 497 ou 495 avant notre ère (71e olympiade).
Il mourut en 405 (93e olympiade), Ă la
veille de la prise de la Cité par Lysandre
(404). Fils d'un riche industriel, forgeron ou armurier, nommé Sophillos,
il se distingua tôt par de rares qualités, beauté, séduction spontanée,
intelligence, instinct musical, qu'accrurent les leçons de maîtres habiles
tels que Lampros et l'excellence d'une culture libérale dans toute l'étendue
du terme. En 480, voilà cet éphèbeaux
seize ans d'azur baignés, élu pour célébrer, par le chant et sur
la lyre, la victoire de Salamine ,
à la tête du choeur d'adolescents chargé d'entonner
le péan. Sans doute, il eut le goût poétique et le talent d'écrivain
précoces. A vingt-neuf ou vingt-sept ans (468), il l'emporte, en un concours
de tragédie, sur le vieil Eschyle, presque sexagénaire
: prélude des vingt prix qui couronnèrent la féconde carrière dramatique
où jamais ce favori de la fortune et des Athéniens ne fut classé plus
bas qu'au second rang.
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Sophocle
(Chronique de Nuremberg).
Depuis cette date, au cours d'une période
de soixante-trois ans, sans quitter son pays natal, il travailla continûment
avec succès pour le théâtre, jouant en
personne dans sa jeunesse, - à ce qu'on prétend, - quelques-uns de ses
rĂ´les, selon l'antique usage. Nul dramaturge peut-ĂŞtre ne fut plus populaire,
ni mieux fêté par l'applaudissement universel. Bon citoyen, quoique peu
doué de capacités militaires, ne montrant à la guerre ni plus d'aptitude,
ni plus d'activitĂ© que tout autre, mais dĂ©vouĂ© Ă sa citĂ© comme Ă
son art, deux fois il fut stratège (en 439, dans l'entreprise dirigée
contre l'aristocratie de Samos, alliée des
Perses ( Les
Guerres médiques), et plus tard). Il paraît avoir exercé aussi les
fonctions d'hellénotame, c.-à -d. de collecteur et administrateur des
impositions levées, au nom d'Athènes, sur les villes grecques, pour la
défense commune contre les Barbares. En 413, après la funeste expédition
de Syracuse, et en 411, il figure encore
aux affaires, dans le camp des modérés (établissement, puis renversement
du pouvoir des Quatre-Cents); il fut collègue de Périclès,
ami particulier d'Hérodote, auquel il dédia
peut-être une cordiale élégie.
Il était, dit Aristophane
(Grenouilles ,
v. 88), commode Ă vivre, eukolos. On louait son humeur aimable,
sa fantaisie vive et facile, sa complexion sociable, exempte d'envie, avenante,
enjouée, sa causerie d'une ironie charmante, platonicienne. Aussi n'avait-il
pas d'ennemis. Le désaccord qu'il eut, à quatre-vingt-dix ans, avec ses
fils, le débat judiciaire soulevé par eux et clos par la lecture du beau
choeur descriptif d'Oedipe Ă Colone, ainsi que l'acquittement enthousiaste
qui s'ensuivit, ne sont, sans doute, qu'une légende. Il fut l'Athénien
par excellence, le chantre adulé, admiré, dont la mémoire demeura radieuse.
Il obtint son portrait au Poecile, sa statue d'airain au théâtre, en
vertu d'un décret de Lycurgue, et l'épitaphe
suivante, attribuée à Simmias, disciple de Socrate
:
« Rampe
paisiblement, Ă´ lierre, sur la tombe de Sophocle, ombrage-la, dans le
silence, de tes rameaux verdoyants! Que partout on voie éclore la tendre
rose! Que la vigne lourde de raisins courbe ses grappes ténues autour
de son mausolée pour honorer la science et la sagesse du poète aimé
des Charites et des Muses! »
L'oeuvre.
De 468 Ă 406, Sophocle composa 115 ou
120 pièces, dont 20 à 22 drames satyriques (il fit jouer, en moyenne,
une tétralogie tous les deux ans). On lui prétait encore des élégies,
des péans, un traité en prose sur le choeur. Comme chez Eschyle,
la matière des tragédies est fournie presque exclusivement par les traditions
et fictions héroïques, celles surtout que l'épopée avait vulgarisées
(guerre de Troie, Retours, Orestie) : plusieurs,
par leur sujet même, semblent des fragments du cycle épique ajustés
à la scène. Aucune trace de philosophie spéculative ou raisonneuse,
à la manière d'Euripide : un fonds de sapience
courante et pratique.
La chronologie des drames complets qui
restent de Sophocle est fort incertaine. Les trois plus anciens sont vraisemblablement
Antigone (440 ?), Electre et Ajax; les quatre autres
sont les Trachiniennes, Oedipe roi, Philoctète (409), Oedipe
Ă Colone. Nul lien entre eux, nul vestige de la trilogie
d'antan, bien qu'Antigone, par l'intrigue générale, se rapproche
des deux Oedipe. En voici l'analyse rapide :
• Antigone, une des tragédies
les plus justement appréciées pour la noblesse des pensées et la magnanimité
des sentiments, expose aux regards attendris du spectateur le martyre de
la jeune fille d'Oedipe, victime de son zèle
de soeur après avoir été le modèle de la piété filiale. Malgré l'interdiction
de son oncle Créon, successeur d'Oedipe au trône
de Thèbes, elle ne craint pas d'ensevelir
son frère Polynice, qui, a succombé dans sa lutte fratricide avec Etéocle,
et elle paie de sa vie cette audace d'avoir préféré à l'observance
des arrêts arbitraires d'un tyran le respect des lois « non écrites,
ineffaçables et datant de toute éternité ».
Sophocle a développé
avec un génie supérieur le rôle de la fille d'Oedipe; rien de plus conforme
à la nature du coeur humain. Les premiers mouvements de cette âme héroïque
en présence du sort qui l'attend, c'est l'enthousiasme et l'intrépidité
que donne la pensée d'un grand devoir accompli. « Je suis née pour aimer
et non pour haïr », répond-elle à Créon, qui veut lui rendre odieuse
la mémoire de son frère. Puis, le calme succédant à cette exaltation,
Antigone ne peut s'empĂŞcher de jeter un dernier et triste regard sur tout
ce qu'elle va perdre : sur sa jeunesse si pleine d'espérances, sur cette
douce lumière du jour qu'elle ne reverra plus; ses larmes coulent. Mais
lorsque le tyran vient presser les bourreaux, qu'il accuse de lenteur,
Antigone retrouve sa noble énergie, elle prend à témoin le peuple thébain
de l'injuste traitement qu'on fait subir à la dernière princesse du sang
de ses rois, et marche sans faiblir au lieu du supplice. Avec l'héroïne,
on vénère en elle la tendre créature éprise du fils même du despote,
Hémon, qui meurt sous les yeux de Créon désolé près du cachot souterrain
où, courageusement, expire sa douce fiancée.
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Antigone
se rend au supplice.
LE
CHŚUR, ANTIGONE
Antigone.
- Ă” mes concitoyens, voyez Antigone commencer son dernier voyage, et jeter
sur l'astre du jour ses derniers regards : je ne le verrai plus! Le dieu
des enfers, qui ensevelit tout, va me conduire vivante aux bords de l'Achéron
avant que j'aie été soumise aux lois de l'hyménée, avant que les chants
d'hymen aient résonné pour moi; c'est à l'Achéron que je vais être
unie.
Le Choeur.
- Quel éloge, quelle gloire ne remporterez-vous
pas en pénétrant
dans l'asile des morts, vous qui, sans être frappée d'une maladie funeste,
sans être tombée sous le glaive, descendez libre et vivante dans le séjour
d'Hadès!
Antigone.
- Aux champs de la Phrygie, sur le sommet du mont Sipyle, je sais comme
autrefois la fille de Tantale subit le destin le plus funeste, et comme
un rocher s'élevant autour d'elle l'enveloppa de toutes parts avec la
souplesse du lierre. Aujourd'hui, dit-on, des neiges éternelles couvrent
sa tête, qui semble se fondre en torrents, et son visage est inondé de
larmes qui ne tarissent jamais. Un sort pareil, un même lit m'est réservé...
Le Choeur.
- C'est une vertu sans doute que d'honorer les morts; mais il faut respecter
le pouvoir suprême dans quelque main qu'il soit déposé. La fierté de
votre caractère vous a perdue.
Antigone.
- Sans amis, sans époux, et sans être pleurée, malheureuse! je m'avance
dans le sentier de mort qui m'est ouvert. Infortunée! il ne me sera plus
permis de voir ce soleil, cet oeil sacré du jour; mon trépas ne sera
point honoré par les larmes ni les gémissements de mes amis.
CRÉON,
ANTIGONE, LE CHŚUR.
Créon, aux
gardes qui accompagnent Antigone. - Qu'attendez-vous? Eh quoi! ne savez-vous
pas que ces plaintes, ces lamentations qui précèdent le trépas ne finiraient
jamais, si elles pouvaient servir à le retarder? Qu'on l'emmène au plus
tôt, qu'on l'enferme dans un tombeau couvert, ainsi que je l'ai ordonné;
qu'on la laisse en cette demeure solitaire, soit qu'elle doive y mourir,
soit qu'elle doive y conserver la vie; elle n'habitera pas du moins avec
nous, et nos mains ne seront point souillées de sa mort.
Antigone.
- Ă” tombeau! Ă´ lit nuptial! Ă´ demeure souterraine que je ne quitterai
jamais, c'est dans votre sein que je rejoindrai la foule de ceux de mon
sang que Perséphone a reçus parmi les morts. La dernière de ma famille
et la plus misérable, je descends dans les enfers avant le terme marqué
par la destinée; mais en y descendant je nourris l'espoir que ma présence
sera chère à mon père, ainsi qu'à vos regards, ô ma mère! et aux
vôtres, mon frère aussi, puisque ma main, après votre trépas, n'a point
négligé ni les soins, ni les ablutions, ni les offrandes que je vous
devais. VoilĂ cependant, Ă´ mon cher Polynice! le
prix que je reçois
des devoirs dont je me suis acquittée; mais du moins les coeurs vertueux
m'auront applaudie.
Le Choeur
(à Créon). - Antigone est encore en proie aux mêmes vents furieux qui
agitaient son âme.
Créon. -
Il en pourra coûter cher à ceux qui la conduisent avec tant de lenteur.
Antigone.
- Hélas! voilà donc ma dernière sentence de mort!
Créon. -
Ne vous flattez point qu'elle demeure sans exécution.
Antigone,
emmenée par les gardes. - Murs de Thèbes, ô ma cité! ô dieux de mon
pays! c'en est fait, on m'entraîne voyez, votre reine seule est abandonnée,
de quel outrage on l'accable! et de quelles mains elle le reçoit pour
avoir été fidèle aux devoirs de la piété! (Elle sort.)
(Sophocle,
Antigone).
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Sans infirmer en rien le jugement porté
sur les autres chefs-d'oeuvre de Sophocle, on peut dire que cette tragédie
est sa plus belle. La grandeur des pensées, l'élévation des sentiments,
la production de caractères que la scène grecque ignorait encore, donnent
à cette pièce un rang à part.
« Jusques
à Antigone, dit Saint-Marc Girardin, les personnages du théâtre grec
sont les martyrs du destin, plutôt que les martyrs de leur volonté; ils
obéissent à la fatalité [...] Ici, au contraire, voici un personnage
qui se f'ait à lui-même son propre destin, la fatalité n'y a point de
part. Antigone pouvait obéir aux ordres de Créon, qui défendait d'ensevelir
Polynice; elle n'a pas voulu se soumettre Ă cette loi impie; elle a mieux
aimé obéir à Dieu qu'aux hommes. »
• Dans Electre
aussi, le principal rôle appartient à une vierge d'une insigne fermeté.
Comme dans le drame (beaucoup moins varié)
d'Eschyle, les Choéphores ,
on assiste au meurtre de Clytemnestre et
d'Egisthe par Oreste,
fils et vengeur d'Agamemnon; c'est donc, en
somme, le châtiment de l'assassinat et de l'adultère par le parricide.
Mais il est Ă noter qu'ici l'implacable ressentiment d'Electre,
source du crime expiateur, au lieu d'être inspiré par l'irrésistible
sentence du destin, naît, se développe et tend vers son but affreux selon
les lois coutumières des passions humaines : horreur pour une mère abjecte,
affection exaltée pour un frère longtemps pleuré (la reconnaissance
d'Electre et d'Oreste est reculée jusqu'à la dernière partie), sombre
conscience de la tâche de représailles sanglantes départie par les dieux.
• L'Ajax, pièce très simple
quant à la suite des incidents, peint au vif le désespoir éprouve par
le guerrier grec quand il connaît qu'aveuglé par Athéna,
au lieu de ses ennemis personnels les Atrides,
qui lui ont refusé la panoplie d'Achille, il
a massacré le bétail de l'armée. Revenu à lui, honteux de son délire,
il se résout au suicide. Insensible à l'attachement et aux supplications
de Tecmesse, sa captive, il embrasse le fils en bas âge qu'elle lui donna,
lui souhaitant autant de vaillance qu'il en eut lui-mĂŞme... avec plus
de bonheur; il salue la lumière du jour en une pathétique apostrophe;
puis il se frappe. Le poète a prétendu montrer l'orgueil d'un mortel
puni par les immortels. A la fin, Ajax est excusé,
défendu, glorifié même, devant les chefs hellènes, par son frère Teucer
et par son propre rival Ulysse, qui réclament
et obtiennent pour sa dépouille les honneurs de la sépulture.
• Les Trachiniennes (le choeur
se compose de jouvencelles, amies et compagnes de Déjanire, de la ville
de Trachine en Thessalie, au pied de l'Oeta)
est la moins belle des sept pièces subsistantes; on en a contesté l'authenticité.
Héraclès fait annoncer à la reine qu'il
revient triomphant de l'expédition d'Oechalie, et lui envoie les dépouilles
des ennemis, ainsi que les captives, choisies parmi les vaincus. On distingue
Ă leur tĂŞte la jeune Iole, fille du roi d'Oechalie, remarquable par sa
beauté. Déjanire apprend que son époux,
loin de la traiter en captive, a le dessein de la faire régner en souveraine
à sa place. Aussitôt la jalousie s'empare de son âme; n'écoutant que
cette odieuse passion, elle remet au messager, qui doit l'offrir à Héraclès,
cette robe fatale, trempée dans le sang du centaure
Nessos (Nessus), et devenue le plus terrible instrument de supplice. Toutefois,
plutôt crédule que cruelle, Déjanire est bientôt saisie de remords
et se promet de ne pas survivre à sa victime. En effet, lorsque le héros
mourant est apporté sur la scène, la malheureuse reine s'est déjà fait
justice. Héraclès, avant d'expirer, exhale les plaintes les plus touchantes.
• Oedipe roi ,
le chef-d'oeuvre de Sophocle, et peut-ĂŞtre de tout le drame ancien, prouve
par un redoutable exemple la fragilité du bonheur terrestre. Devenu monarque
de Thèbes, qu'il a sauvée au moyen
de son génie vaillant et subtil, Oedipe, en
voulant affranchir son peuple du fléau qui l'accable (la peste), tombe
du pinacle où sa chance l'éleva dans la plus déplorable détresse chute
prompte, mais graduelle toutefois, devant laquelle croissent sans cesse
la terreur et la pitié. Quel émouvant spectacle offre l'exposition! Toute
la cité, prosternée au pied des autels, exhale ses vieux déchirants.
Déjà le prince, préoccupé du remède, a envoyé son beau-frère Créon
consulter l'oracle delphigue : celui-ci prononce que Thèbes, pour
conquérir le salut, doit expulser le meurtrier de son dernier souverain,
Laïos. Aussitôt, Oedipe lance l'anathème contre
le coupable inconnu il dirige avec soin l'enquĂŞte; il interroge d'abord
le devin Tirésias, brutalement; ensuite, avec
angoisse, un serviteur de Laïos. Du contact des témoignages divers jaillit
la sinistre clarté Oedipe est le propre fils de Laïos! Exposé sur le
mont Cithéron, adopté, nourri par Polybe, qu'il croyait son père, il
a, sans le savoir, tué le vieux Laïos, puis épousé sa mère Jocaste,
dont il a des enfants. Ainsi, parricide, incestueux inconscient jusqu'Ă
cette heure, il est, lui, Oedipe, l'abominable souillure dont la présence
attire sur la ville innocente le courroux du ciel. Alors, après le suicide
de Jocaste, qui s'étrangle, il s'arrache les yeux et part, en gémissant,
pour l'exil : objet de compassion pour ses ennemis eux-mêmes, lui naguère
si confiant en son étoile, si présomptueux au sein de la prospérité,
si fier de son renom, de sa prudence. Quel effondrement! Il fut le jouet
de la Némésis, la proie du Destin acharné
à sa perte. « Ne proclamons nul homme heureux avant sa mort ».
• Le Philoctète, oeuvre superbe
du poète octogénaire, renouvelle un sujet également traité par Eschyle
et par Euripide. Depuis deux lustres, ce héros
vit abandonné dans l'île déserte de Lemnos ,
où l'ont relégué les Grecs que
dégoûtait sa plaie fétide. Mais il a hérité des flèches d'Héraclès,
et ces armes sont nécessaires, déclara l'oracle, pour prendre Ilios.
Ulysse, accompagné de Néoptolème, le jeune
fils d'Achille, s'évertue à ramener au camp
Philoctète, qui, légitimement irrité,
commence par n'y pas consentir, puis enfin cède, vaincu par l'intervention
d'Héraclès. Peu d'action, pas de péripéties, comme on voit, mais uniquement
conflit de caractères. Souffrances physiques et morales, hésitations
extérieures et luttes intimes, fine opposition entre l'astuce patriotique
d'Ulysse et la générosité juvénile de Néoptolème, voilà ce qui charme
ou émeut au long de ce dialogue sophocléen, tantôt délicat, tantôt
mordant Ă souhait. La partie chorale est, ici, d'importance relativement
médiocre.
• Oedipe à Colone ,
quoique distinct de Oedipe roi, en est la suite et le complément
nécessaire. Le sujet, emprunté sans doute à quelque mythe local, c'est
la réhabilitation, par le malheur énergiquement accepté et subi, du
malfaiteur involontaire, qui trépasse au fond du bois
sacré des Euménides à Colone, disparaissant
sous le sol divin en une sorte d'apothéose mystérieuse et sereine, léguant
à l'hospitalière contrée qui l'accueillit le bienfait de sa permanente
protection. C'est la saisissante esquisse d'une âme - celle du royal proscrit
- où se fondent, en un mélange sublime, des élans variés : humilité
et dignité, sollicitude paternelle (il est guidé par ses filles), inflexible
rancune contre Etéocle et Créon, gratitude envers Thésée.
De plus, le cadre est pittoresque et délicieux (paysage de Colone en Attique ,
rives du Céphise );
et les effusions du choeur sont d'une incomparable suavité.
Une foule de questions, que nous pouvons
à peine effleurer ici (conception propre du drame, système de développement,
rôle des choreutes, attitudes, propos et relations réciproques des personnages,
etc.) sont soulevées par l'étude de Sophocle. Il faudrait déterminer
les innovations heureuses dont l'honneur lui revient : progrès matériels
et techniques, perfectionnement du décor; prééminence accordée à l'élément
moral, humain, à l'étude psychologique, variée autant que profonde,
sur l'influence surnaturelle et divine; religion calme, joyeuse, oĂą s'allient
avec mesure la foi et la raison; abandon de la trilogie liée, supplantée
par la tragédie une et indépendante, où se déploie la volonté individuelle
aux prises, comme chez Corneille, avec la passion
enracinée on l'obstacle extérieur; et, par suite, déplacement de l'intérêt
dramatique; introduction du troisième interlocuteur, offrant de nouvelles
ressources à l'action devenue plus régulière, vive et entraînante,
mieux inventée, disposée et conduite; mode de composition à la fois
savant, souple et sobre, capable de contrastes tranchés, quoique adroitement
ménagés, et de nuances exquises, fournies par l'âme; même des protagonistes;
vérité idéale et diversité typique des caractères, opposés souvent
deux à deux (Antigone et Créon, Electre et Clytemnestre, Teucer et Ménélas,
Oedipe et Créon).
Insistons, en outre, sur la haute exigence
morale de ce théâtre, et signalons, en passant, la part ingénieuse,
encore que restreinte, donnée aux morceaux lyriques débités par le choeur,
dont les strophes, moins amples, moins pompeuses que chez Eschyle,
expriment toujours avec modération, force, grâce ou naïveté ce que
la situation comporte et suggère. Dion Chrysostome
a donc raison de louer (Disc., LVI), après Aristophane
(Paix, v. 531), cet « agrément merveilleux qui s'unit à la grandeur
».
Quant au style, il est tout ensemble naturel,
aisé, vigoureux, enchanteur; c'est un langage hardi, nerveux, concis,
oĂą s'associent Ă miracle, comme dans l'idiome racinien, lyrisme sonore,
harmonie et correction irréprochables, noblesse splendide, éloquente
familiarité. La phrase, tour à tour âpre, incisive, véhémente, altière,
indignée, ou plaintive, caressante, tendre, mélodieuse, présente le
plus pur, le plus parfait modèle du ton qui convenait à la tragédie
descendue du ciel sur la terre à l'apogée de cette période, adorable
entre toutes, de l'hellénisme triomphant, que la postérité nomma le
siècle de Phidias et de Platon.
(Victor Glachant).
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Sophocle
en librairie.
Sophocle,
Théâtre complet (Ajax, Antigone, Electre, Oedipe roi, les Trachiniennes,
Philoctète, Oedipe à Colone, Les Limiers), Flammarion (GF), 1993;
Antigone, J'ai lu, 2005; Oedipe Roi, J'ai Lu
(Librio), 2001; Ajax, Les Belles lettres, 2001; Philoctète,
Nabu, 2011; Philoctète et Oedipe à Colone, Belles Lettres,
2002; Oedipe Tyran, Editions théâtrales, 1989; Electre,
Livre de Poche, 2005; Tragédies, Belles Lettres (Série grecque),
3 vol. : I - Les Trachiniennes, Antigone, II -Ajax,
Oedipe roi, Electre, III - Les autres pièces.
Eschyle,
Sophocle, Tragiques grecs, Gallimard (La Pléiade), 1967.
Sur
Sophocle et son oeuvre.
Kathrin
Rosenfield, Antigone, de Sophocle à Hölderlin, Galilée,
2003.
Florence
Dupont, L'insignifiance tragique, Gallimard, 2001.
Christine
Sodini-Dubarry, Sophocle, Oedipe roi, Ellipses-Marketing
(para-scolaire), 2005.
Jean
Bessière, Théâtre et destin (Sophocle, Shakespeare, Racine,
Ibsen), Honoré Champion, 1997.
Jacques
Lacarrière, Le théâtre de Sophocle, Oxus, 2008. - La
seule façon de comprendre ou de lire aujourd'hui Sophocle, c'est d'oublier
qu'il a écrit des chefs-d'oeuvre et de se dire qu'il a d'abord écrit
des oeuvres. Car je crois qu'il n'est pas possible de concevoir et d'engendrer
des personnages tels qu'Antigone. CrĂ©on, Śdipe, Electre, sans d'abord
les avoir rencontrés. La Grèce est sans doute, avec l'Inde, un pays où
le temps se n'obéit pas au même lois qu'ailleurs. Des siècles séparent,
en théorie, les temps mythiques où Sophocle situe ses drames - ceux de
la guerre de Troie, des rois mycéniens, des royautés thébaines - de
ce Ve siècle av. J.-C., où il vécut. Mais jamais ces créatures qui
hantent son théâtre n'auraient eu cette pérennité singulière que tous
leur reconnaissent si elles n'avaient été que des modèles historiques,
des fictions héroïques. Les héros et les héroïnes de Sophocle appartiennent
à une terre, à une culture qui en étaient prodigues, mais il revient
à Sophocle seul de les avoir enracinés dans le coeur d'une Histoire qui
est encore la nĂ´tre.
Franck
Evrard, Electre : de Sophocle Ă Giraudoux, Bertrand Lacoste,
1997.
Relectures.
Nietzsche,
Haar, Introduction aux leçons sur l'Oedipe-Roi de Sophocle,
Encre marine, 2000;
Friedrich
Hölderlin, L'Antigone de Sophocle, Christian Bourgois,
1998; du mĂŞme, Oedipe le Tyran de Sophocle, Christian Bourgois,
1998.
Didier
Lamaison, Oedipe roi, Gallimard (Folio policier), 2006.
Editions
anciennes.
Les
meilleures éditions anciennes de ses Oeuvres sont celles d'Hermann
(1809-25), de Wunther (1836), de Benloew (Coll. Didot, 1842), de Dindorf
(1850), de Tournier (1867). Ellendt a donné un Lexicon Sophocleum,
Koenigsb., 1835. Parmi les traductions françaises, on estime la trad.
en prose de Rochefort, 1788, et celle d'Artaud, 1827 et les trad. en vers
de Faguet (1849) de Francis Robin, 1850, de Guiard,
1853, et les imitations de H. Halévy, dans sa Grèce tragique,
1861. Plusieurs des tragédies de Sophocle ont été imitées : l'Oedipe
roi, Antigone et les Trachiniennes, par Sénèque;
Oedipe roi, par Corneille et Voltaire,
Oedipe à Colone, par Ducis et André
Chénier (qui a traduit les deux Oedipes);
Electre ,
par Voltaire et Crébillon; Philoctète,
par La Harpe; Antigone, par Rotrou et Alfieri.
Le mérite de Sophocle a été parfaitement apprécié par Patin
dans ses Études sur les tragiques grecs. |
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