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Sophocle

Sophocle est un poète tragique grec. Il naquit à Colone, dème très voisin d'Athènes, en 497 ou 495 avant notre ère (71e olympiade). Il mourut en 405 (93e olympiade), à la veille de la prise de la Cité par Lysandre (404). Fils d'un riche industriel, forgeron ou armurier, nommé Sophillos, il se distingua tôt par de rares qualités, beauté, séduction spontanée, intelligence, instinct musical, qu'accrurent les leçons de maîtres habiles tels que Lampros et l'excellence d'une culture libérale dans toute l'étendue du terme. En 480, voilà cet éphèbeaux seize ans d'azur baignés, élu pour célébrer, par le chant et sur la lyre, la victoire de Salamine, à la tête du choeur d'adolescents chargé d'entonner le péan. Sans doute, il eut le goût poétique et le talent d'écrivain précoces. A vingt-neuf ou vingt-sept ans (468), il l'emporte, en un concours de tragédie, sur le vieil Eschyle, presque sexagénaire : prélude des vingt prix qui couronnèrent la féconde carrière dramatique où jamais ce favori de la fortune et des Athéniens ne fut classé plus bas qu'au second rang.
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Sophocle.
Sophocle (Chronique de Nuremberg).

Depuis cette date, au cours d'une période de soixante-trois ans, sans quitter son pays natal, il travailla continûment avec succès pour le théâtre, jouant en personne dans sa jeunesse, - à ce qu'on prétend, - quelques-uns de ses rôles, selon l'antique usage. Nul dramaturge peut-être ne fut plus populaire, ni mieux fêté par l'applaudissement universel. Bon citoyen, quoique peu doué de capacités militaires, ne montrant à la guerre ni plus d'aptitude, ni plus d'activité que tout autre, mais dévoué à sa cité comme à son art, deux fois il fut stratège (en 439, dans l'entreprise dirigée contre l'aristocratie de Samos, alliée des Perses (Les Guerres médiques), et plus tard). Il paraît avoir exercé aussi les fonctions d'hellénotame, c.-à-d. de collecteur et administrateur des impositions levées, au nom d'Athènes, sur les villes grecques, pour la défense commune contre les Barbares. En 413, après la funeste expédition de Syracuse, et en 411, il figure encore aux affaires, dans le camp des modérés (établissement, puis renversement du pouvoir des Quatre-Cents); il fut collègue de Périclès, ami particulier d'Hérodote, auquel il dédia peut-être une cordiale élégie.

Il était, dit Aristophane (Grenouilles, v. 88), commode à vivre, eukolos. On louait son humeur aimable, sa fantaisie vive et facile, sa complexion sociable, exempte d'envie, avenante, enjouée, sa causerie d'une ironie charmante, platonicienne. Aussi n'avait-il pas d'ennemis. Le désaccord qu'il eut, à quatre-vingt-dix ans, avec ses fils, le débat judiciaire soulevé par eux et clos par la lecture du beau choeur descriptif d'Oedipe à Colone, ainsi que l'acquittement enthousiaste qui s'ensuivit, ne sont, sans doute, qu'une légende. Il fut l'Athénien par excellence, le chantre adulé, admiré, dont la mémoire demeura radieuse. Il obtint son portrait au Poecile, sa statue d'airain au théâtre, en vertu d'un décret de Lycurgue, et l'épitaphe suivante, attribuée à Simmias, disciple de Socrate :

« Rampe paisiblement, ô lierre, sur la tombe de Sophocle, ombrage-la, dans le silence, de tes rameaux verdoyants! Que partout on voie éclore la tendre rose! Que la vigne lourde de raisins courbe ses grappes ténues autour de son mausolée pour honorer la science et la sagesse du poète aimé des Charites et des Muses! »
L'oeuvre.
De 468 Ă  406, Sophocle composa 115 ou 120 pièces, dont 20 Ă  22 drames satyriques (il fit jouer, en moyenne, une tĂ©tralogie tous les deux ans). On lui prĂ©tait encore des Ă©lĂ©gies, des pĂ©ans, un traitĂ© en prose sur le choeur. Comme chez Eschyle, la matière des tragĂ©dies est fournie presque exclusivement par les traditions et fictions hĂ©roĂŻques, celles surtout que l'Ă©popĂ©e avait vulgarisĂ©es (guerre de Troie, Retours, Orestie) : plusieurs, par leur sujet mĂŞme, semblent des fragments du cycle Ă©pique ajustĂ©s Ă  la scène. Aucune trace de philosophie spĂ©culative ou raisonneuse, Ă  la manière d'Euripide : un fonds de sapience courante et pratique. 

La chronologie des drames complets qui restent de Sophocle est fort incertaine. Les trois plus anciens sont vraisemblablement Antigone (440 ?), Electre et Ajax; les quatre autres sont les Trachiniennes, Oedipe roi, Philoctète (409), Oedipe Ă  Colone. Nul lien entre eux, nul vestige de la trilogie d'antan, bien qu'Antigone, par l'intrigue gĂ©nĂ©rale, se rapproche des deux Oedipe. En voici l'analyse rapide : 

• Antigone, une des tragĂ©dies les plus justement apprĂ©ciĂ©es pour la noblesse des pensĂ©es et la magnanimitĂ© des sentiments, expose aux regards attendris du spectateur le martyre de la jeune fille d'Oedipe, victime de son zèle de soeur après avoir Ă©tĂ© le modèle de la piĂ©tĂ© filiale. MalgrĂ© l'interdiction de son oncle CrĂ©on, successeur d'Oedipe au trĂ´ne de Thèbes, elle ne craint pas d'ensevelir son frère Polynice, qui, a succombĂ© dans sa lutte fratricide avec EtĂ©ocle, et elle paie de sa vie cette audace d'avoir prĂ©fĂ©rĂ© Ă  l'observance des arrĂŞts arbitraires d'un tyran le respect des lois « non Ă©crites, ineffaçables et datant de toute Ă©ternitĂ© ». 

Sophocle a dĂ©veloppĂ© avec un gĂ©nie supĂ©rieur le rĂ´le de la fille d'Oedipe; rien de plus conforme Ă  la nature du coeur humain. Les premiers mouvements de cette âme hĂ©roĂŻque en prĂ©sence du sort qui l'attend, c'est l'enthousiasme et l'intrĂ©piditĂ© que donne la pensĂ©e d'un grand devoir accompli. « Je suis nĂ©e pour aimer et non pour haĂŻr », rĂ©pond-elle Ă  CrĂ©on, qui veut lui rendre odieuse la mĂ©moire de son frère. Puis, le calme succĂ©dant Ă  cette exaltation, Antigone ne peut s'empĂŞcher de jeter un dernier et triste regard sur tout ce qu'elle va perdre : sur sa jeunesse si pleine d'espĂ©rances, sur cette douce lumière du jour qu'elle ne reverra plus; ses larmes coulent. Mais lorsque le tyran vient presser les bourreaux, qu'il accuse de lenteur, Antigone retrouve sa noble Ă©nergie, elle prend Ă  tĂ©moin le peuple thĂ©bain de l'injuste traitement qu'on fait subir Ă  la dernière princesse du sang de ses rois, et marche sans faiblir au lieu du supplice. Avec l'hĂ©roĂŻne, on vĂ©nère en elle la tendre crĂ©ature Ă©prise du fils mĂŞme du despote, HĂ©mon, qui meurt sous les yeux de CrĂ©on dĂ©solĂ© près du cachot souterrain oĂą, courageusement, expire sa douce fiancĂ©e. 
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Antigone se rend au supplice.

LE CHŚUR, ANTIGONE

Antigone. - Ô mes concitoyens, voyez Antigone commencer son dernier voyage, et jeter sur l'astre du jour ses derniers regards : je ne le verrai plus! Le dieu des enfers, qui ensevelit tout, va me conduire vivante aux bords de l'Achéron avant que j'aie été soumise aux lois de l'hyménée, avant que les chants d'hymen aient résonné pour moi; c'est à l'Achéron que je vais être unie.

Le Choeur. - Quel éloge, quelle gloire ne remporterez-vous
pas en pénétrant dans l'asile des morts, vous qui, sans être frappée d'une maladie funeste, sans être tombée sous le glaive, descendez libre et vivante dans le séjour d'Hadès!

Antigone. - Aux champs de la Phrygie, sur le sommet du mont Sipyle, je sais comme autrefois la fille de Tantale subit le destin le plus funeste, et comme un rocher s'élevant autour d'elle l'enveloppa de toutes parts avec la souplesse du lierre. Aujourd'hui, dit-on, des neiges éternelles couvrent sa tête, qui semble se fondre en torrents, et son visage est inondé de larmes qui ne tarissent jamais. Un sort pareil, un même lit m'est réservé...

Le Choeur. - C'est une vertu sans doute que d'honorer les morts; mais il faut respecter le pouvoir suprême dans quelque main qu'il soit déposé. La fierté de votre caractère vous a perdue.

Antigone. - Sans amis, sans époux, et sans être pleurée, malheureuse! je m'avance dans le sentier de mort qui m'est ouvert. Infortunée! il ne me sera plus permis de voir ce soleil, cet oeil sacré du jour; mon trépas ne sera point honoré par les larmes ni les gémissements de mes amis.

CRÉON, ANTIGONE, LE CHŚUR.

Créon, aux gardes qui accompagnent Antigone. - Qu'attendez-vous? Eh quoi! ne savez-vous pas que ces plaintes, ces lamentations qui précèdent le trépas ne finiraient jamais, si elles pouvaient servir à le retarder? Qu'on l'emmène au plus tôt, qu'on l'enferme dans un tombeau couvert, ainsi que je l'ai ordonné; qu'on la laisse en cette demeure solitaire, soit qu'elle doive y mourir, soit qu'elle doive y conserver la vie; elle n'habitera pas du moins avec nous, et nos mains ne seront point souillées de sa mort.

Antigone. - Ô tombeau! ô lit nuptial! ô demeure souterraine que je ne quitterai jamais, c'est dans votre sein que je rejoindrai la foule de ceux de mon sang que Perséphone a reçus parmi les morts. La dernière de ma famille et la plus misérable, je descends dans les enfers avant le terme marqué par la destinée; mais en y descendant je nourris l'espoir que ma présence sera chère à mon père, ainsi qu'à vos regards, ô ma mère! et aux vôtres, mon frère aussi, puisque ma main, après votre trépas, n'a point négligé ni les soins, ni les ablutions, ni les offrandes que je vous devais. Voilà cependant, ô mon cher Polynice! le
prix que je reçois des devoirs dont je me suis acquittée; mais du moins les coeurs vertueux m'auront applaudie.

Le Choeur (à Créon). - Antigone est encore en proie aux mêmes vents furieux qui agitaient son âme.

Créon. - Il en pourra coûter cher à ceux qui la conduisent avec tant de lenteur.

Antigone. - Hélas! voilà donc ma dernière sentence de mort!

Créon. - Ne vous flattez point qu'elle demeure sans exécution.

Antigone, emmenée par les gardes. - Murs de Thèbes, ô ma cité! ô dieux de mon pays! c'en est fait, on m'entraîne voyez, votre reine seule est abandonnée, de quel outrage on l'accable! et de quelles mains elle le reçoit pour avoir été fidèle aux devoirs de la piété! (Elle sort.)

(Sophocle, Antigone).

Sans infirmer en rien le jugement portĂ© sur les autres chefs-d'oeuvre de Sophocle, on peut dire que cette tragĂ©die est sa plus belle. La grandeur des  pensĂ©es, l'Ă©lĂ©vation des sentiments, la production de caractères que la scène grecque ignorait encore, donnent Ă  cette pièce un rang Ă  part. 

« Jusques à Antigone, dit Saint-Marc Girardin, les personnages du théâtre grec sont les martyrs du destin, plutôt que les martyrs de leur volonté; ils obéissent à la fatalité [...] Ici, au contraire, voici un personnage qui se f'ait à lui-même son propre destin, la fatalité n'y a point de part. Antigone pouvait obéir aux ordres de Créon, qui défendait d'ensevelir Polynice; elle n'a pas voulu se soumettre à cette loi impie; elle a mieux aimé obéir à Dieu qu'aux hommes. »
• Dans Electre aussi, le principal rĂ´le appartient Ă  une vierge d'une insigne fermetĂ©. Comme dans le drame (beaucoup moins variĂ©) d'Eschyle, les ChoĂ©phores, on assiste au meurtre de Clytemnestre et d'Egisthe par Oreste, fils et vengeur d'Agamemnon; c'est donc, en somme, le châtiment de l'assassinat et de l'adultère par le parricide. Mais il est Ă  noter qu'ici l'implacable ressentiment d'Electre, source du crime expiateur, au lieu d'ĂŞtre inspirĂ© par l'irrĂ©sistible sentence du destin, naĂ®t, se dĂ©veloppe et tend vers son but affreux selon les lois coutumières des passions humaines : horreur pour une mère abjecte, affection exaltĂ©e pour un frère longtemps pleurĂ© (la reconnaissance d'Electre et d'Oreste est reculĂ©e jusqu'Ă  la dernière partie), sombre conscience de la tâche de reprĂ©sailles sanglantes dĂ©partie par les dieux. 

• L'Ajax, pièce très simple quant Ă  la suite des incidents, peint au vif le dĂ©sespoir Ă©prouve par le guerrier grec quand il connaĂ®t qu'aveuglĂ© par AthĂ©na, au lieu de ses ennemis personnels les Atrides, qui lui ont refusĂ© la panoplie d'Achille, il a massacrĂ© le bĂ©tail de l'armĂ©e. Revenu Ă  lui, honteux de son dĂ©lire, il se rĂ©sout au suicide. Insensible Ă  l'attachement et aux supplications de Tecmesse, sa captive, il embrasse le fils en bas âge qu'elle lui donna, lui souhaitant autant de vaillance qu'il en eut lui-mĂŞme... avec plus de bonheur; il salue la lumière du jour en une pathĂ©tique apostrophe; puis il se frappe. Le poète a prĂ©tendu montrer l'orgueil d'un mortel puni par les immortels. A la fin, Ajax est excusĂ©, dĂ©fendu, glorifiĂ© mĂŞme, devant les chefs hellènes, par son frère Teucer et par son propre rival Ulysse, qui rĂ©clament et obtiennent pour sa dĂ©pouille les honneurs de la sĂ©pulture. 

• Les Trachiniennes (le choeur se compose de jouvencelles, amies et compagnes de Déjanire, de la ville de Trachine en Thessalie, au pied de l'Oeta) est la moins belle des sept pièces subsistantes; on en a contesté l'authenticité. Héraclès fait annoncer à la reine qu'il revient triomphant de l'expédition d'Oechalie, et lui envoie les dépouilles des ennemis, ainsi que les captives, choisies parmi les vaincus. On distingue à leur tête la jeune Iole, fille du roi d'Oechalie, remarquable par sa beauté. Déjanire apprend que son époux, loin de la traiter en captive, a le dessein de la faire régner en souveraine à sa place. Aussitôt la jalousie s'empare de son âme; n'écoutant que cette odieuse passion, elle remet au messager, qui doit l'offrir à Héraclès, cette robe fatale, trempée dans le sang du centaure Nessos (Nessus), et devenue le plus terrible instrument de supplice. Toutefois, plutôt crédule que cruelle, Déjanire est bientôt saisie de remords et se promet de ne pas survivre à sa victime. En effet, lorsque le héros mourant est apporté sur la scène, la malheureuse reine s'est déjà fait justice. Héraclès, avant d'expirer, exhale les plaintes les plus touchantes.

• Oedipe roi, le chef-d'oeuvre de Sophocle, et peut-ĂŞtre de tout le drame ancien, prouve par un redoutable exemple la fragilitĂ© du bonheur terrestre. Devenu monarque de Thèbes, qu'il a sauvĂ©e au moyen de son gĂ©nie vaillant et subtil, Oedipe, en voulant affranchir son peuple du flĂ©au qui l'accable (la peste), tombe du pinacle oĂą sa chance l'Ă©leva dans la plus dĂ©plorable dĂ©tresse chute prompte, mais graduelle toutefois, devant laquelle croissent sans cesse la terreur et la pitiĂ©. Quel Ă©mouvant spectacle offre l'exposition! Toute la citĂ©, prosternĂ©e au pied des autels, exhale ses vieux dĂ©chirants. DĂ©jĂ  le prince, prĂ©occupĂ© du remède, a envoyĂ© son beau-frère CrĂ©on consulter l'oracle delphigue :  celui-ci prononce que Thèbes, pour conquĂ©rir le salut, doit expulser le meurtrier de son dernier souverain, LaĂŻos. AussitĂ´t, Oedipe lance l'anathème contre le coupable inconnu il dirige avec soin l'enquĂŞte; il interroge d'abord le devin TirĂ©sias, brutalement; ensuite, avec angoisse, un serviteur de LaĂŻos. Du contact des tĂ©moignages divers jaillit la sinistre clartĂ© Oedipe est le propre fils de LaĂŻos! ExposĂ© sur le mont CithĂ©ron, adoptĂ©, nourri par Polybe, qu'il croyait son père, il a, sans le savoir, tuĂ© le vieux LaĂŻos, puis Ă©pousĂ© sa mère Jocaste, dont il a des enfants. Ainsi, parricide, incestueux inconscient jusqu'Ă  cette heure, il est, lui, Oedipe, l'abominable souillure dont la prĂ©sence attire sur la ville innocente le courroux du ciel. Alors, après le suicide de Jocaste, qui s'Ă©trangle, il s'arrache les yeux et part, en gĂ©missant, pour l'exil : objet de compassion pour ses ennemis eux-mĂŞmes, lui naguère si confiant en son Ă©toile, si prĂ©somptueux au sein de la prospĂ©ritĂ©, si fier de son renom, de sa prudence. Quel effondrement! Il fut le jouet de la NĂ©mĂ©sis, la proie du Destin acharnĂ© Ă  sa perte. « Ne proclamons nul homme heureux avant sa mort ».

• Le Philoctète, oeuvre superbe du poète octogĂ©naire, renouvelle un sujet Ă©galement traitĂ© par Eschyle et par Euripide. Depuis deux lustres, ce hĂ©ros vit abandonnĂ© dans l'Ă®le dĂ©serte de Lemnos, oĂą l'ont relĂ©guĂ© les Grecs que dĂ©goĂ»tait sa plaie fĂ©tide. Mais il a hĂ©ritĂ© des flèches d'HĂ©raclès, et ces armes sont nĂ©cessaires, dĂ©clara l'oracle, pour prendre Ilios. Ulysse, accompagnĂ© de NĂ©optolème, le jeune fils d'Achille, s'Ă©vertue Ă  ramener au camp Philoctète, qui, lĂ©gitimement irritĂ©, commence par n'y pas consentir, puis enfin cède, vaincu par l'intervention d'HĂ©raclès. Peu d'action, pas de pĂ©ripĂ©ties, comme on voit, mais uniquement conflit de caractères. Souffrances physiques et morales, hĂ©sitations extĂ©rieures et luttes intimes, fine opposition entre l'astuce patriotique d'Ulysse et la gĂ©nĂ©rositĂ© juvĂ©nile de NĂ©optolème, voilĂ  ce qui charme ou Ă©meut au long de ce dialogue sophoclĂ©en, tantĂ´t dĂ©licat, tantĂ´t mordant Ă  souhait. La partie chorale est, ici, d'importance relativement mĂ©diocre. 

• Oedipe à Colone, quoique distinct de Oedipe roi, en est la suite et le complément nécessaire. Le sujet, emprunté sans doute à quelque mythe local, c'est la réhabilitation, par le malheur énergiquement accepté et subi, du malfaiteur involontaire, qui trépasse au fond du bois sacré des Euménides à Colone, disparaissant sous le sol divin en une sorte d'apothéose mystérieuse et sereine, léguant à l'hospitalière contrée qui l'accueillit le bienfait de sa permanente protection. C'est la saisissante esquisse d'une âme - celle du royal proscrit - où se fondent, en un mélange sublime, des élans variés : humilité et dignité, sollicitude paternelle (il est guidé par ses filles), inflexible rancune contre Etéocle et Créon, gratitude envers Thésée. De plus, le cadre est pittoresque et délicieux (paysage de Colone en Attique, rives du Céphise); et les effusions du choeur sont d'une incomparable suavité.

Une foule de questions, que nous pouvons Ă  peine effleurer ici (conception propre du drame, système de dĂ©veloppement, rĂ´le des choreutes, attitudes, propos et relations rĂ©ciproques des personnages, etc.) sont soulevĂ©es par l'Ă©tude de Sophocle. Il faudrait dĂ©terminer les innovations heureuses dont l'honneur lui revient : progrès matĂ©riels et techniques, perfectionnement du dĂ©cor; prééminence accordĂ©e Ă  l'Ă©lĂ©ment moral, humain, Ă  l'Ă©tude psychologique, variĂ©e autant que profonde, sur l'influence surnaturelle et divine; religion calme, joyeuse, oĂą s'allient avec mesure la foi et la raison; abandon de la trilogie liĂ©e, supplantĂ©e par la tragĂ©die une et indĂ©pendante, oĂą se dĂ©ploie la volontĂ© individuelle aux prises, comme chez Corneille, avec la passion enracinĂ©e on l'obstacle extĂ©rieur; et, par suite, dĂ©placement de l'intĂ©rĂŞt dramatique; introduction du troisième interlocuteur, offrant de nouvelles ressources Ă  l'action devenue plus rĂ©gulière, vive et entraĂ®nante, mieux inventĂ©e, disposĂ©e et conduite; mode de composition Ă  la fois savant, souple et sobre, capable de contrastes tranchĂ©s, quoique adroitement mĂ©nagĂ©s, et de nuances exquises, fournies par l'âme; mĂŞme des protagonistes; vĂ©ritĂ© idĂ©ale et diversitĂ© typique des caractères, opposĂ©s souvent deux Ă  deux (Antigone et CrĂ©on, Electre et Clytemnestre, Teucer et MĂ©nĂ©las, Oedipe et CrĂ©on). 

Insistons, en outre, sur la haute exigence morale de ce théâtre, et signalons, en passant, la part ingénieuse, encore que restreinte, donnée aux morceaux lyriques débités par le choeur, dont les strophes, moins amples, moins pompeuses que chez Eschyle, expriment toujours avec modération, force, grâce ou naïveté ce que la situation comporte et suggère. Dion Chrysostome a donc raison de louer (Disc., LVI), après Aristophane (Paix, v. 531), cet « agrément merveilleux qui s'unit à la grandeur ».

Quant au style, il est tout ensemble naturel, aisé, vigoureux, enchanteur; c'est un langage hardi, nerveux, concis, où s'associent à miracle, comme dans l'idiome racinien, lyrisme sonore, harmonie et correction irréprochables, noblesse splendide, éloquente familiarité. La phrase, tour à tour âpre, incisive, véhémente, altière, indignée, ou plaintive, caressante, tendre, mélodieuse, présente le plus pur, le plus parfait modèle du ton qui convenait à la tragédie descendue du ciel sur la terre à l'apogée de cette période, adorable entre toutes, de l'hellénisme triomphant, que la postérité nomma le siècle de Phidias et de Platon. (Victor Glachant).



Sophocle en librairie.

Sophocle, Théâtre complet (Ajax, Antigone, Electre, Oedipe roi, les Trachiniennes, Philoctète, Oedipe à Colone, Les Limiers), Flammarion (GF), 1993; Antigone, J'ai lu, 2005; Oedipe Roi, J'ai Lu (Librio), 2001; Ajax, Les Belles lettres, 2001; Philoctète, Nabu, 2011; Philoctète et Oedipe à Colone, Belles Lettres, 2002; Oedipe Tyran, Editions théâtrales, 1989; Electre, Livre de Poche, 2005; Tragédies, Belles Lettres (Série grecque), 3 vol. : I - Les Trachiniennes, Antigone, II -Ajax, Oedipe roi, Electre, III - Les autres pièces.

Eschyle, Sophocle, Tragiques grecs, Gallimard (La Pléiade), 1967.

Sur Sophocle et son oeuvre.

Kathrin Rosenfield, Antigone, de Sophocle à Hölderlin, Galilée, 2003.

Florence Dupont, L'insignifiance tragique, Gallimard, 2001.

Christine Sodini-Dubarry, Sophocle, Oedipe roi, Ellipses-Marketing (para-scolaire), 2005.

Jean Bessière, Théâtre et destin (Sophocle, Shakespeare, Racine, Ibsen), HonorĂ© Champion, 1997. 

Jacques Lacarrière, Le théâtre de Sophocle, Oxus, 2008. - La seule façon de comprendre ou de lire aujourd'hui Sophocle, c'est d'oublier qu'il a Ă©crit des chefs-d'oeuvre et de se dire qu'il a d'abord Ă©crit des oeuvres. Car je crois qu'il n'est pas possible de concevoir et d'engendrer des personnages tels qu'Antigone. CrĂ©on, Śdipe, Electre, sans d'abord les avoir rencontrĂ©s. La Grèce est sans doute, avec l'Inde, un pays oĂą le temps se n'obĂ©it pas au mĂŞme lois qu'ailleurs. Des siècles sĂ©parent, en thĂ©orie, les temps mythiques oĂą Sophocle situe ses drames - ceux de la guerre de Troie, des rois mycĂ©niens, des royautĂ©s thĂ©baines - de ce Ve siècle av. J.-C., oĂą il vĂ©cut. Mais jamais ces crĂ©atures qui hantent son théâtre n'auraient eu cette pĂ©rennitĂ© singulière que tous leur reconnaissent si elles n'avaient Ă©tĂ© que des modèles historiques, des fictions hĂ©roĂŻques. Les hĂ©ros et les hĂ©roĂŻnes de Sophocle appartiennent Ă  une terre, Ă  une culture qui en Ă©taient prodigues, mais il revient Ă  Sophocle seul de les avoir enracinĂ©s dans le coeur d'une Histoire qui est encore la nĂ´tre. 

Franck Evrard, Electre : de Sophocle Ă  Giraudoux, Bertrand Lacoste, 1997.

Relectures.

Nietzsche, Haar, Introduction aux leçons sur l'Oedipe-Roi de Sophocle, Encre marine, 2000;

Friedrich Hölderlin, L'Antigone de Sophocle, Christian Bourgois, 1998; du même, Oedipe le Tyran de Sophocle, Christian Bourgois, 1998.

Didier Lamaison, Oedipe roi, Gallimard (Folio policier), 2006.

Editions anciennes.

Les meilleures éditions anciennes de ses Oeuvres sont celles d'Hermann (1809-25), de Wunther (1836), de Benloew (Coll. Didot, 1842), de Dindorf (1850), de Tournier (1867). Ellendt a donné un Lexicon Sophocleum, Koenigsb., 1835. Parmi les traductions françaises, on estime la trad. en prose de Rochefort, 1788, et celle d'Artaud, 1827 et les trad. en vers de Faguet (1849) de Francis Robin, 1850, de Guiard, 1853, et les imitations de H. Halévy, dans sa Grèce tragique, 1861. Plusieurs des tragédies de Sophocle ont été imitées : l'Oedipe roi, Antigone et les Trachiniennes, par Sénèque; Oedipe roi, par Corneille et Voltaire, Oedipe à Colone, par Ducis et André Chénier (qui a traduit les deux Oedipes); Electre, par Voltaire et Crébillon; Philoctète, par La Harpe; Antigone, par Rotrou et Alfieri. Le mérite de Sophocle a été parfaitement apprécié par Patin dans ses Études sur les tragiques grecs.

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Dictionnaire biographique
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