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Lamartine

Alphonse Marie Louis de Prat de Lamartine est un des plus grands poètes de langue française et homme politique célèbre, né à Mâcon le 21 octobre 1790, mort à Paris le 28 février 1869. Fils d'un gentilhomme dont la famille, originaire de la Bourgogne et de la Bresse, comptait de nombreuses et anciennes alliances dans ces deux provinces, il était l'aîné de six soeurs. Sa mère fut sa première éducatrice et lui apprit à lire dans la Bible illustrée ou plutôt, comme on disait alors, « historiée », connue sous le nom de Royaumont. Après avoir achevé ses études classiques au collège de Belley, dirigé par les pères de la Foi, il fit un premier voyage en Italie, puis vint à Paris et obtint de Talma la faveur de lui lire une tragédie qui ne fut jamais représentée. Échappé à la conscription qui décimait alors la jeunesse et que son aversion pour Napoléon lui eût rendu encore plus odieuse, il fit un nouveau séjour en Italie (1813), à Rome et à Naples, où il ébaucha le roman d'amour dont Graziella fut l'héroïne. 
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Lamartine.
Alphonse de Lamartine (1790-1869).
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Lors de la première Restauration, il entra dans les gardes du corps et y servit jusqu'à la fin des Cent-Jours. Après des années de rêveries, de séjours prolongés dans divers châteaux appartenant à son père ou à ses oncles, d'incertitude sur la carrière qu'il entendait suivre, il mit au net un recueil de poésies écrites sous des inspirations fort diverses, mais très différentes de celles que lui avait dictées durant son adolescence sa juvénile admiration pour Dorat et Parny. Ce recueil, présenté sans succès, aux principaux éditeurs de la capitale et notamment à Pierre Didot dont Lamartine a conté plus tard la réception, trouva enfin asile dans une librairie classique et parut sous le titre de Méditations poétiques et religieuses(1820, in-18). Son succès dépassa toutes les espérances de l'auteur et il s'en vendit, affirme-t-on, Jusqu'à 45 000 exemplaires en quatre ans.

Le 5 juin 1820 Lamartine épousait à Chambéry une jeune Anglaise protestante, miss Mary-Anne-Elisa Birch, et se rendait aussitôt à Naples en qualité d'attaché à la légation de France, poste qu'il échangea bientôt contre ceux de secrétaire d'ambassade à Londres et de chargé d'affaires en Toscane. De Nouvelles Méditations poétiques (1823), accueillies avec moins de faveur que les premières, furent suivies de deux poèmes, la Mort de Socrate et le Dernier Chant de Childe Harold. Une apostrophe à l'Italie et à la « poussière humaine » dont elle était peuplée lui valut un duel avec le colonel Pepe qui releva le gant au nom de ses compatriotes et le blessa dangereusement. En 1825, un même décret de Charles X conféra la croix de la Légion d'honneur à Victor Hugo et à Lamartine qui rimèrent un mois plus tard l'un une Ode, l'autre un poème en l'honneur du sacre du vieux roi. Les premières éditions de ce Chant renferment quelques vers où le duc d'Orléans (plus tard Louis-Philippe) vit une allusion à son père (Philippe-Egalité) et que le poète s'empressa de supprimer. Le 5 novembre 1829, l'Académie française l'élut au fauteuil laissé vacant par le comte Daru. Il venait à peine d'y prendre séance lorsqu'il publia ses Harmonies poétiques et religieuses (2 vol., mai 1830), où sa poésie atteint la plus grande élévation et se perd dans l'idéal. 

Il refusa peu de temps après le poste de ministre plénipotentiaire en Grèce quand Charles X dut reprendre le chemin de l'exil, voulant rester fidèle aux convictions de sa jeunesse. Il renonça dès lors à la carrière diplomatique et se présenta à la députation; après deux échecs successifs à Toulon et un à Dunkerque où il avait sollicité un mandat de député, il partit au mois de mai 1832 pour l'Orient, sur un navire spécialement frété pour lui, accompagné de sa femme et de sa fille, unique Julia, belle enfant d'une douzaine d'années, qui mourut à Beyrouth. Cette excursion de seize mois, accomplie dans des conditions véritablement fastueuses, qui lui furent plus tard amèrement reprochées, a été racontée par le poète dans son premier livre en prose : Voyage en Orient, souvenirs, impressions, pensées et paysages (1835, 4 vol. in-8), dont le contenu justifie amplement son sous-titre par la variété, l'éclat, la profondeur des pages qui le composent.
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Extrait de Graziella

« Essoufflés par la montée longue et rapide que nous venions de faire et par le poids de nos rames que nous portions sur nos épaules, nous nous arrêtâmes un moment, le vieillard et nous, pour reprendre haleine dans cette cour. Mais l'enfant, jetant sa rame sur un tas de broussailles et gravissant légèrement l'escalier, se mit à frapper à l'une des fenêtres avec sa torche encore allumée, en appelant d'une voix joyeuse sa grand-mère et sa soeur :

- Ma mère! ma soeur! Madre! Lovellina! criait-il, Gaetana! Graziella! réveillez-vous; ouvrez, c'est le père, c'est moi; ce sont des étrangers avec nous.

Nous entendîmes une voix mal éveillée, mais claire et douce, qui jetait confusément quelques exclamations de surprise du fond de la maison. Puis le battant d'une des fenêtres s'ouvrit à demi, poussé par un bras nu et blanc qui sortait d'une manche flottante, et nous vîmes à la lueur de la torche que l'enfant élevait vers la fenêtre, en se dressant sur la pointe des pieds, une ravissante figure de jeune fille apparaître entre les volets plus ouverts.

Surprise au milieu de son sommeil par la voix de son frère, Graziella n'avait eu ni la pensée ni le temps de s'arranger une toilette de nuit. Elle s'était élancée pieds nus à la fenêtre, dans le désordre où elle dormait sur son lit. De ses longs cheveux noirs, la moitié tombait sur une de ses joues; l'autre moitié se, tordait autour de son cou, emportée de l'autre côté de son épaule par le vent qui soufflait avec force, frappait le volet entrouvert, et revenait lui fouetter le visage comme l'aile d'un corbeau battue du vent.

Du revers de ses deux mains, la jeune fille se frottait les yeux en élevant ses coudes et en dilatant ses épaules avec ce premier geste d'un enfant qui se réveille et qui veut chasser le sommeil. Ses yeux, ovales et grands, étaient de cette couleur indécise entre le noir foncé et le bleu de mer qui adoucit le rayonnement par l'humidité du regard et qui mêle à proportions égales dans des yeux de femme la tendresse de l'âme avec l'énergie de la passion : teinte céleste que les yeux des femmes de l'Asie et de l'Italie empruntent au feu brûlant de leur jour de flamme et à l'azur serein de leur ciel, de leur mer et de leur nuit. Les joues étaient pleines, arrondies, d'un contour ferme, mais d'un teint un peu pâle et un peu bruni par le climat, non de cette pâleur maladive du Nord, mais de cette blancheur saine du Midi qui ressemble à la couleur du marbre exposé depuis des siècles à l'air et aux flots. La bouche, dont les lèvres étaient plus ouvertes et plus épaisses que celles des femmes de nos climats, avait les plis de la candeur et de la bonté. Les dents courtes, mais éclatantes, brillaient aux lueurs flottantes de la torche comme des écailles de nacre aux bords de la mer sous la moire de l'eau frappée du soleil.

Tandis qu'elle parlait à son petit frère, ses paroles vives, un peu âpres et accentuées, dont la moitié était emportée par la brise, résonnaient comme une musique à mes oreilles. Sa physionomie, aussi mobile que les lueurs de la torche qui l'éclairait, passa en une minute de la surprise à l'effroi, de l'effroi à la gaité, de la gaité à la tendresse, de la tendresse au rire; puis elle nous aperçut derrière le tronc du gros figuier; elle se retira confuse de la fenêtre, sa main abandonna le volet, qui battit librement la muraille; elle ne prit que le temps d'éveiller sa grand-mère et de s'habiller à demi; elle vint nous ouvrir la porte sous les arcades et embrasser, toute émue, son grand-père et son frère. »
 

(A. de Lamartine).

Élu, pendant son absence, député à Bergues (Nord), puis à Mâcon, il resta député de Bergues jusqu'en 1837, puis opta pour sa ville natale, qu'il représenta constamment jusqu'en 1848; il se rallia d'abord à la monarchie de Juillet en faisant ses réserves et ne siégeant dans aucun groupe; bien qu'il se fût révélé orateur dès qu'il eût pris la  parole sur la discussion de l'adresse au roi, il n'eut pendant plusieurs années aucune influence sur les diverses législatures dont il fit partie. Malgré le nombre et l'importance des discours qu'il prononça en maintes circonstances, tantôt sur des matières générales (l'abolition de la peine de mort, la question d'Orient, la défense des études littéraires, l'assistance sociale), tantôt sur des sujets tout techniques, comme l'industrie du sucre où il fit preuve de connaissances spéciales tout à fait inattendues, il n'avait pas dit adieu aux lettres. En 1835, le magnifique poème de Jocelyn, présenté comme le fragment d'un vaste cycle humanitaire, qui devait embrasser tous les âges et toutes les conditions, obtint  un succès que ne retrouva pas, deux ans plus tard, la Chute d'un ange, autre fragment de ce même ensemble dont un troisième épisode, intitulé les Pécheurs, n'a pas vu le jour, parce que le manuscrit en fut perdu ou détruit, durant un voyage aux Pyrénées. Les Recueillements poétiques qui parurent en 1839 sont précédés d'une préface en prose où l'auteur, prêchant d'exemple, expose les devoirs sociaux du poète.

Volontairement écarté de diverses combinaisons ministérielles et s'éloignant un peu plus chaque jour de ce qu'il avait lui-même défini le « parti des bornes », contre lequel il appelait de tous ses voeux la « révolution du mépris », démocrate-conservateur, comme il s'était qualifié lui-même, il se rapprochait chaque jour davantage du parti radical et socialiste; il porta un dernier coup à la monarchie de Juillet moins encore par son adhésion aux banquets réformistes qui préludèrent à la chute du dernier ministère Guizot, que par sa publication de l'Histoire des Girondins (1847, 8 vol. in-8 et in-18). Sévèrement jugé depuis par la critique historique, écrit hâtivement sur des documents de seconde main, ou d'après les témoignages confus ou pleins de réticences des derniers survivants de cette grande époque, ce livre, né de cette pensée « que le sang ne souille pas l'idée qui le fait couler » et que « toute vérité descend d'un échafaud », eut sur la marche des esprits une influence indéniable.

Le 24 février 1848, Lamartine fut de ceux qui réclamèrent l'institution d'un gouvernement provisoire, mais non la proclamation de la République qu'il dut accepter néanmoins comme un fait accompli. Personne n'a oublié le rôle courageux qu'il joua à l'Hôtel de Ville, ni avec quelle éloquence il combattit les factieux ou les égarés qui menaçaient la paix publique. La circulaire qu'il adressa, en qualité de ministre des affaires étrangères, aux puissances européennes, commentait et développait le programme généreux et vague qu'il avait maintes fois exposé, parfois au péril de sa vie, aux députations de toutes nuances qui se succédaient sans interruption sur la place de Grève. Ce fut l'apogée de sa popularité et elle était alors telle que dix départements l'envoyèrent simultanément à l'Assemblée constituante. Il opta pour celui de la Seine, qui l'avait placé le premier sur une liste de trente-quatre noms. Acclamé par ses collègues lorsqu'il rendit compte de son administration, il vit décroître; promptement son prestige, soit lorsqu'il fut élu, non sans peine, membre de la commission exécutive, dont Ledru-Rollin était le chef, soit après les journées de Juin, soit enfin lors de l'élection à la présidence de la République, pour laquelle il ne recueillit que quelques milliers de suffrages. Cette réaction s'accentua davantage encore l'année suivante, où il ne se trouva qu'un seul département, celui du Loiret, pour l'envoyer siéger à l'Assemblée législative jusqu'au jour où le coup d'État du 2 décembre le rendit aux lettres.

Durant de longues années Lamartine avait dépensé, avec l'insouciance traditionnelle du grand seigneur et de l'artiste, la fortune considérable que sa femme lui avait apportée en dot et les revenus qu'il tirait de la vente de ses livres et de l'exploitation de ses vignobles du Mâconnais. Tombé du pouvoir, il dut en même temps faire face à la ruine. Il ne suffit à combler le déficit ni par la vente des vastes concessions territoriales que lui avait accordées le sultan, ni par la cession de ses oeuvres anciennes à une société spéciale, ni par la mise en vente où en loterie de ses domaines de Milly et de Saint-Point. Bien qu'il ait pu dire (dans la préface des Recueillements) avec la fatuité de ceux qu'on a trop flatté : 

« J'écris en vers quand je n'ai pas le temps d'écrire en prose. »
C'est à la prose qu'il demanda des ressources, car son drame de Toussaint Louverture joué à la Porte-Saint-Martin par Frédérich Lemaître (août 1850) et les Visions (1852, in-16), fragment dont la conception remontait sans doute à celle de la Chute d'un Ange, furent ses adieux à la poésie. Raphaël (1849), les Confidences (1849) et les Nouvelles Confidences (1854), Geneviève, histoire d'une Servante (1850), le Tailleur de pierre de Saint Point (1851); Graziella (1852), que lui dictèrent des réminiscences personnelles ou les souvenirs du pays natal, offrent encore de nombreuses pages dignes de prendre rang non loin des chef-d'oeuvres de sa jeunesse. On ne saurait porter un jugement aussi favorable sur les volumineuses improvisations intitulées : Trois Mois au pouvoir (1848); Histoire de le Révolution de 1848 (1849); Histoire des Constituants (1850); Histoire de la Restauration (1859); Histoire de la Turquie (1854); Histoire de la Russie (1858); celle-ci empruntée trop littéralement aux travaux de Schnitzler à qui Lamartine donna publiquement acte de sa protestation. De 1856 à 1867 l'auteur publia en outre sous forme d'Entretiens mensuels un Cours de littérature où il jugeait tour à tour, sans plan défini et parfois avec une extrême partialité, les anciens et les modernes. A ce labeur démesuré succéda l'affaissement total de ses facultés et il se survécut deux ans encore sans probablement même avoir eu connaissance du vote de la pension viagère que, sur le rapport d'Émile Ollivier, le Corps législatif lui avait décernée en 1867. Lorsqu'il s'éteignit dans les bras de sa nièce, Mme Valentine de Cessiat de Lamartine, et de quelques amis fidèles, l'Empire voulut lui décerner des funérailles officielles, mais, conformément à la volonté maintes fois exprimée du poète, ses restes furent transportés à Saint-Point sans aucun faste. Le fauteuil de Lamartine échut à Émile Ollivier dont le discours de réception, qu'il refusa de modifier, ne fut jamais prononcé. Une statue du poète, en bronze, due à Falguière (1873), a été élevée à Mâcon : on ne la trouve généralement pas très heureuse, bien que la figure fixe et noble soit assez ressemblante; un peu plus tard on a inauguré à Passy une belle statue due à Marquet de Vesselot.  (Maurice Tourneux).
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Lamartine.
Portrait de Lamartine.

Le poète

Théories littéraires.
Il fallait un cri à sa douleur, un cantique à son enthousiasme. Lamartine fut poète parce que le vers est la meilleure langue du coeur.

Le lyrisme.
 Il ne croit pas, du reste, que le vers puisse être autre chose, et c'est là précisément, comme il s'en rend compte, la révolution littéraire qu'il a accomplie :

« Je suis le premier qui ai fait descendre la poésie du Parnasse, et qui ai donné à ce qu'on nommait la muse, au lieu d'une lyre à sept cordes de convention, les fibres même du coeur de l'homme, touchées et émues par les innombrables frissons de l'âme et de la nature. (Préface des Premières Méditations).
La poésie devait être à l'avenir, pour les autres, ce qu'elle était pour lui :
« Ce n'était pas un art, c'était un soulagement de mon propre coeur qui se berçait de ses propres sanglots. (Ibid.).
Mais il n'estimait pas que le lyrisme excusât tout et que, sous prétexte d'expansion sincère, on pût exprimer en poésie toutes les folies du coeur : 
« La gloire ne peut être où la vertu n'est pas.  » (L'homme).
Il respectait sa Muse. Il était fier qu'elle fût pure comme son âme. (Nouvelles méditations : Adieux à la poésie. Poésies diverses : A Némésis).

Dédain de l'art. 
Cette poésie n'est donc pas une oeuvre d'art : c'est une satisfaction qu'on s'accorde. Lamartine n'a jamais travaillé ses vers. Il les improvise, quelquefois même à cheval. (Commentaire de Dieu. Premières Méditations). S'il reste des négligences, il s'en excuse avec désinvolture :

« Je demande grâce pour les imperfections de style dont les délicats seront souvent blessés. Ce que l'on sent fortement s'écrit vite.  » (Préface des Harmonies).
Il affecta même toujours, avec fine sorte de coquetterie, de ne pas attacher d'importance à ses vers. (Préfaces des Méditations et de Jocelyn.) Loin de se croire, comme Victor Hugo, un mage, il penserait manquer à son devoir social s'il n'était que poète. Il se flatte d'être « un amateur en poésie » :

Le public croit que j'ai passé trente années de nia vie à aligner des rimes et à contempler les étoiles; je n'y ai pas employé trente mois, et la poésie a été pour moi ce qu'est la prière, le plus beau et le plus intense des actes de la pensée, mais le plus court et celui qui dérobe le moins de temps au travail du jour. (Lettre préface des Recueillements).

Le poète lyrique.
Il n'y a pas lieu de s'attarder à chercher entre les divers recueils de Lamartine de différence essentielle. Méditation ou Harmonie, sa poésie naît toujours d'une quadruple inspiration : l'amour, la mélancolie, la nature ou la foi.

L'amour. 
L'amour qu'il a chanté est de la nature la plus exquise, fait d'extases alanguies, d' « amoureux silences », de regards qui se pénètrent; il est contemplation et adoration :

  ... Mes lents regards sont suspendus au tien
Comme l'abeille avide aux feuilles de la rose. 

(A Elvire).

Mais jusqu'au milieu du bonheur se mêle une inquiétude :
Je ne sais quelle voix que j'entends retentir 
Me poursuit et vient m'avertir
Que le bonheur s'enfuit sous l'aile des années.
Aussi faut-il se hâter de profiter de l'heure présente :
Aimons donc, aimons donc! de l'heure fugitive.
Hâtons-nous, jouissons! 

(Le Lac).

C'est le conseil de l'antique épicurisme, trop justifié cette fois, puisqu'Elvire, il le savait, était condamnée.

Premières méditations : A Elvire, Souvenir, Le Lac. - Nouvelles méditations : Ischia, Chant d'amour.

2° La mélancolie. 
Elvire mourut en lui envoyant le crucifix qui avait reçu son dernier souffle (Le Crucifix), et le poète resta cruellement seul. (L'Isolement). Il était las et endolori :
 

Mon coeur lassé de tout, même de l'espérance,
N'ira plus de ses vceux importuner le sort. 

(Le Vallon).

Il voyait l'universel écoulement des êtres et des choses, et parfois il avait des
crises d'accablement :
Voilà pourquoi mon âme est lasse 
Du vide affreux qui la remplit... 
Pourquoi j'ai détourné la vue 
De cette terre ingrate et nue,
Et j'ai dit à la fin : « Mon Dieu! »

(Pourquoi mon âme est-elle triste?)

Premières méditations : L'Isolement, Le Vallon, Souvenir, L'Automne. - Nouvelles méditations : Le Poète mourant, Le Crucifix. - Harmonies : Hymne à la douleur, Pourquoi mon âme st-elle triste ?, Novissima verba.

La nature.
Mais le désespoir de Lamartine n'est jamais que passager. Il a pour le consoler la nature :

Mais la nature est là qui t'invite et qui t'aime :
Plonge-toi dans son sein qu'elle t'ouvre toujours. 

(Le Vallon).

Elle est là aux heures de tristesse (L'Automne), comme aux heures de joie (Le Lac). C'est elle qui par mille liens invisibles l'attache il la terre natale :
Objets inanimés, avez-vous donc une âme
Qui s'attache à notre âme et la force d'aimer?

(Milly).

La nature est mêlée à tous ses sentiments, mer ou montagne, source ou lac. Il lui sait gré aussi de l'élever jusqu'à Dieu.

Premières méditations : Le Vallon, Le Lac, L'Automne, Ressouvenir du lac Léman. - Nouvelles méditations : Ischia, Les Etoiles, Adieux à la mer. - Harmonies : Paysage dans le golfe de Gênes, La Source dans les bois, Milly ou la terre natale.
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Le Lac

« Ainsi, toujours poussés vers de nouveaux rivages, 
Dans la nuit éternelle emportés sans retour, 
Ne pourrons-nous jamais sur l'océan des âges
Jeter l'ancre un seul jour?

O lac, l'année à peine a fini sa carrière
Et, près des flots chéris qu'elle devait revoir,
Regarde! je viens seul m'asseoir sur cette pierre
Où tu la vis s'assoir!

Tu mugissais ainsi sous ces roches profondes, 
Ainsi tu te brisais sur leurs flancs déchirés.
Ainsi le vent jetait l'écume de tes ondes
Sur ses pieds adorés.

Un soir, t'en souvient-il ? nous voguions en silence; 
On n'entendait au loin, sur l'onde et sous les cieux, 
Que le bruit des rameurs qui frappaient en cadence
Tes flots harmonieux.

Tout à coup des accents inconnus à la terre 
Du rivage charmé frappèrent les échos;
Le flot fut attentif, et la voix qui m'est chère
Laissa tomber ces mots :

« O temps, suspends ton vol! et vous, heures propices,
Suspendez votre cours!
Laissez-nous savourer les rapides délices
Des plus beaux de nos jours.

« Assez de malheureux ici-bas vous implorent 
Coulez, coulez pour eux;
Prenez avec leurs jours les soins qui les dévorent; 
Oubliez les heureux!

« Mais je demande en vain quelques moments encore,
Le temps m'échappe et fuit :
Je dis à cette nuit : « Sois plus lente! » et l'aurore
Va dissiper la nuit.

« Aimons donc, aimons donc! de l'heure fugitive,
Hâtons-nous, jouissons!
L'homme n'a point de port, le temps n'a point de rive,
Il coule, et nous passons! »

Temps jaloux, se peut-il que ces moments d'ivresse, 
Où l'amour à longs flots nous verse le bonheur, 
S'envolent loin de nous de la même vitesse
Que les jours de malheur?

Eh quoi! n'en pourrons-nous fixer au moins la trace? 
Quoi! passés pour jamais? Quoi! tout entiers perdus?
Ce temps qui les donna, ce temps qui les efface
Ne nous les rendra plus?

Éternité, néant, passé, sombres abîmes,
Que faites-vous des jours que vous engloutissez?
Parlez : nous rendrez-vous ces extases sublimes
Que vous nous ravissez?

O lac! rochers muets! grottes! forêt obscure! 
Vous que le temps épargne ou qu'il peut rajeunir, 
Gardez de cette nuit, gardez, belle nature,
Au moins le souvenir!

Qu'il soit dans ton repos, qu'il soit dans tes orages, 
Beau lac, et dans l'aspect de tes riants coteaux, 
Et dans ces noirs sapins et dans ces rocs sauvages
Qui pendent sur tes eaux!

Qu'il soit dans le zéphyr qui frémit et qui passe, 
Dans les bruits de tes bords par tes bords répétés, 
Dans l'astre au front d'argent qui blanchit ta surface
De ses molles clartés!

Que le vent qui gémit, le roseau qui soupire,
Que les parfums légers de ton air embaumé,
Que tout ce qu'on entend, l'on voit ou l'on respire,
Tout dise : « Ils ont aimé!  »
 

(A. de Lamartine, extrait des Méditation poétiques).

 La foi.
Car Dieu est l'aboutissement de toutes les pensées de Lamartine. Dès qu'il n'y avait personne entre mes pensées et moi, Dieu s'y montrait, et je m'entretenais pour ainsi dire avec lui. (Commentaire de l'Immortalité).

a) L'amour et la foi. - Il vient à lui par l'amour. L'amour profane est comme le premier stade de l'amour divin, car Dieu est la fin dernière de ce besoin d'aimer qui est en nous et qui faisait dire à Elvire :
Et cependant, ô Dieu! par sa sublime loi 
Cet esprit abattu s'élance encore à toi,
Et sentant que l'autour est la fin de son être,
Impatient d'aimer, brûle de te connaître.

(L'Immortalité).

b) Le désespoir et la foi. - Il vient à lui par le désespoir. Quand la douleur l'égare, il accuse le Créateur d'avoir manqué son oeuvre :
De son oeuvre imparfaite il détourna sa face,
Et, d'un pied dédaigneux le [le monde] lançant dans l'espace,
Rentra dans son repos.

(Le Désespoir).

Ce n'est pas toutefois le pessimisme orgueilleux et irrémédiable de Vigny. Lamartine revient à Dieu « comme tin enfant soumis » (Consolation), convaincu qu'une Providence, à chaque instant de la durée, veille sur nous, et que nous devons nous soumettre à ses décrets. (La Providence à l'Homme.) Et il conclut dans un apaisement bienfaisant :
 
Tout est bien; tout est bon; tout est grand à sa place. (L'Homme).
c) La nature et la foi. - Lamartine, enfin, vient à Dieu par la contemplation
de la nature. Les cieux racontent la gloire de Dieu :
Chaque tache de lait qui remplit l'horizon,
Chaque teinte du ciel qui n'a pas même un nom, 
Sont autant de soleils, rois d'autant de systèmes...
Oh! que tes cieux sont grands! et que l'esprit de l'homme 
Plie et tombe de haut, mon Dieu, quand il te nomme!

(L'Infini dans les cieux).

La terre et les êtres célèbrent ses louanges dans un cantique éternel. (Hymne du matin).
Premières méditations : L'Homme, L'Immortalité, Le Désespoir, La Providence à l'Homme, La Prière, La Foi, Dieu. - Nouvelles méditations : L'Esprit de Dieu, la Solitude. - Harmonies : Invocation, Hymne de la nuit, Hymne du matin, L'Infini dans les cieux, Jéhovah, Le Chêne, L'Humanité, L'Idée de Dieu, Hymne au Christ.

Le poète épique et philosophique.
La poésie de Lamartine est naturellement un cri. Pourtant, dès le début, le poète fit effort pour dire autre chose que son âme. Le récit de la Mort de Socrate, d'après Platon, le Dernier Chant du Pèlerinage d'Harold, où il continue Byron, qui est à l'opposé de ses idées, les quatre poésies qui se font suite dans les harmonies pour montrer que l'idée de Dieu est partout, dans les diverses religions (Jéhovah), dans la nature (le Chêne), dans le spectacle de l'humanité (l'Humanité), et qu'elle nous apporte la quiétude (l'Idée de Dieu), sont les étapes par lesquelles Lamartine s'achemine vers la conception d'un long poème.

Le poème de l'humanité. 
Le sujet auquel il s'arrêta était grandiose :

« Je cherchais quel était le sujet épique approprié à l'époque, aux moeurs, à l'avenir, qui permît au poète d'être à la fois local et universel, d'être merveilleux et d'être vrai, d'être immense et d'être un. Ce sujet, il s'offrait de lui-même, il n'y en a pas deux : c'est l'humanité, c'est la destinée de l'homme; ce sont les phases que l'esprit humain doit parcourir pour arriver à ses fins par les voies de Dieu. » (Avertissement de la première édition de Jocelyn).
Dans une lettre à son ami Virieu (décembre 1823), Lamartine lui faisait part du plan de ce poème, qui devait lui permettre de raconter les principales phases de l'histoire du monde comme dans une sorte de Légende des siècles. Un ange s'est épris d'une mortelle. Il est condamné par Dieu à devenir homme et à ne rejoindre le ciel qu'après avoir été purifié par plusieurs vies. Il périt dans le Déluge, revient au monde sous les Patriarches, puis sous les Prophètes, à l'époque du Christ, des Martyrs et enfin de la Chevalerie. Il rassemble les derniers fidèles contre l'Antechrist qui est tué par la foudre. Lui reste seul sur la terre. Les morts sortent des tombeaux pour le Jugement dernier. Il est pardonné et retourne dans le sein de Dieu. C'est le symbole de l'humanité se rachetant après la chute par une série d'épreuves. Mais le programme était trop vaste. Lamartine n'en a réalisé que deux épisodes : Jocelyn et la Chute d'un Ange.

Jocelyn. 
Jocelyn est en neuf époques l'épopée de la rédemption par le sacrifice.

a) Analyse. - Le héros, qui se destine à la prêtrise pour assurer une dot à sa soeur, est chassé du séminaire par la Révolution et se réfugie dans une grotte des Alpes du Dauphiné. Il y est rejoint par deux proscrits fugitif, dont l'un tombe sous les balles des soldats qui les poursuivent, l'autre est recueilli par lui. Jocelyn éprouve pour le nouveau venu une tendre affection qui se change en amour, quand il découvre que ce Laurence est une femme. Appelé par son évêque, qui est emprisonné et condamné à mort, Jocelyn reçoit de ses mains l'ordination sacerdotale pour pouvoir entendre sa confession et l'absoudre. Engagé désormais par ses voeux, il se consacre à ses devoirs de prêtre de campagne jusqu'au jour où on l'appelle auprès d'une voyageuse mourante. Il reconnaît en elle Laurence, et l'ensevelit dans la grotte des Aigles auprès de son père.

b) La poésie familière. - Ce poème eut un grand succès. On y retrouvait dans les descriptions de la nature (la grotte des Aigles, 2e époque; le printemps, 4e époque), dans les élans d'amour (4e époque), dans les élévations religieuses (passim), dans l'hymne au travail des Laboureurs (9e époque.), le poète des Méditations et des Harmonies. Mais on avait aussi le plaisir nouveau d'y rencontrer, à côté de scènes pathétiques comme l'ordination dans la prison (5e époque), les funérailles de Laurence, souvenirs de celles d'Atala (9e époque), une poésie familière émue et pénétrante : la vie du curé de campagne, enseignant le catéchisme (9e époque), disant un mot à ses paroissiens dans sa promenade (6e époque); la douleur du fils à la mort de son père et de sa mère [Lamartine venait de perdre la sienne] (7e époque), quelques croquis villageois, comme le bal, le réveil à l'Angelus (1re époque), etc.

Les filles du village à ce refrain joyeux 
Entrouvraient leur fenêtre en se frottant les yeux, 
Se saluaient de loin du sourire ou du geste,
Et sur les hauts balcons penchant leur front modeste
Peignaient leurs longs cheveux qui pendaient au dehors.
C'était la nouveauté du poème, celle qui permettait à Lamartine de le présenter comme un fragment d'épopée intime. (Avertissement).
La Chute d'un Ange.
Jocelyn était proche des réalités contemporaines. Le héros même avait des traits de l'abbé Dumont qu'avait connu Lamartine dans son adolescence. La Chute d'un Ange est de pure imagination.
a) Analyse. - C'est le début du grand poème de l'humanité :
« Les angoisses d'un esprit céleste incarné par sa faute au milieu de cette société brutale et perverse, où l'idée de Dieu s'était éclipsée et où le sensualisme le plus abject s'était substitué à toute spiritualisation et à toute adoration, voilà mon sujet dans ce fragment d'épopée métaphysique. » (Avertissement).
L'ange Cédar a été changé en homme pour s'être épris d'une mortelle, Ici belle Daïdha, et il est réduit en esclavage. Peu lui importe, car son amour est partagé. Mais quand on découvre la faute de Daïdha, on l'ensevelit vivante avec ses deux enfants. Cédar parvient à la délivrer et à fuir. Après de longues marches, ils arrivent près d'un anachorète, le prophète Adonaï, qui leur révèle la loi de Dieu, mais qui bientôt est unis à mort par des envoyés du roi Nemphed. Ceux-ci emmènent Cédar et les siens dans leur machine volante à la cour de leur maître. Daïdha est destinée aux plaisirs du roi, Cédar jeté dans un cachot. Survient une révolution de palais. Nemphed est tué, Cédar est délivré par la favorite Lakmi éprise de lui et qui s'est fait passer pour Daïdha en s'emparant de ses cheveux. Cédar la précipite dans un gouffre pour la punir de sont mensonge, et accourt à point pour empêcher Daïdha d'acheter de son déshonneur la vie de ses enfants : l'usurpateur Arasfiel ne vaut pas mieux que Nemphed. Cédar tue Arasfiel et, trahi par un guide, s'enfonce dans le désert. Ses enfants et sa femme y
périssent de faim et de soif et lui, au désespoir, se brûle sur un bûcher de ronces.

b) Les efforts vers la vigueur. - La Chute d'un Ange n'eut le succès ni de Jocelyn, ni d'Eloa (d'A. de Vigny) qu'elle rappelait. Il y avait trop de longueurs, des imaginations bizarres comme celle de l'aigle qui enlève les enfants de Cédar pour les porter dans la caverne d'Adonaï (6e vision), ou de la machine volante des envoyés de Nemphed (8e vision), une peinture confuse de ce monde primitif, trop d'horreurs accumulées, tant au pays de Daïdha (1re à 5e vision) qu'à la cour de Nemphed (10e à 15e vision). L'intérêt est de voir Lamartine faire effort sur lui-même pour brosser des tableaux vigoureux, comme la Révolution du pays de Nemphed (15e vision), la lutte de Cédar contre les brigands qui veulent s'emparer de Daïdha (1re vision) ou contre les habitants qui cherchent à l'empêcher de délivrer sa femme (5e vision). Lamartine n'y a pas l'aisance de Victor Hugo, et réussit mieux dans le choeur des cèdres du Liban (1re vision) et dans la poésie biblique de la 8ee vision, où il fait parler Dieu avec la fermeté sereine qui convient.

Le poète social.
Dès 1837, Lamartine pouvait écrire à un de ses amis :
Frère, le temps n'est plus où j'écoutais mon âme
Se plaindre et soupirer comme une faible femme.

(Recueillements : A M. F. Guillemardet).

Il était entré dans la politique et ses préoccupations sociales apparaissent dans quelques-unes de ses dernières pièces de vers.

1° Le royalisme libéral. 
Il avait commencé par un attachement très dévoué à la royauté de Charles X :

« Le voilà! » Ce seul mot a reconquis la France;
Tout un peuple enivré ale zèle et d'espérance
Te porte dans ses bras au palais paternel!

(Le Chant du Sacre).

Il lui savait gré d'apporter à la France la liberté :
Viens donc. Viens, il est temps, tardive Liberté!
Que ton nom incertain, par le ciel adopté 
Avec la vérité, la force et la justice,
Du palais de nos rois orne le frontispice! 

(Ibid.).

La fraternité sociale. 
Puis sous l'influence de son coeur généreux, il inclina avec nombre d'esprits vers une société fondée sur la liberté, d'où seraient bannies la peine de mort et la guerre, et sur laquelle rayonneraient la fraternité et la religion (Lettre-préface des Recueillements). Les biens sont plus également répartis et les hommes 
Ont chacun leur arpent de vie 
Et leur large place au soleil...
Nul n'est esclave, et tous sont rois.

(Utopie).

La fraternité s'étend par-dessus les frontières, supprime la guerre. Et tandis qu'au Rhin allemand de Becker Musset répondait par un défi, Lamartine répliqua par la Marseillaise de la paix :
Et pourquoi nous haïr et mettre entre les races 
Ces bornes ou ces eaux qu'abhorre l'oeil de Dieu?... 
« L'égoïsme et la haine ont seuls une patrie;
La fraternité n'en a pas! »
Nouvelles méditations : Le Chant du Sacre, Contre la peine de mort. - Les Recueillements : Toast porté dans le banquet des Gallois et des Bretons. Epître à M. Adolphe-Dumas. Utopie. - Poésies diverses : La Marseillaise de la paix. A Némésis.

La poésie lamartinienne.
Ces pièces, précieuses pour marquer la place de Lamartine dans le grand courant idéaliste qui précéda 1848, n'ajoutent rien à la gloire du poète, gloire qui est de s'être montré un grand interprète du coeur.

Les faiblesses. 
Car il n'apportait aucune nouveauté dans la forme.

a) Le style. - Il serait mesquin d'insister sur les défauts qui étaient la rançon de sa facilité, rimes négligées (trace, grâce; ramer, mer; épagneul, cercueil), vers faux (Et que la tyrannie d'en haut jamais ne s'use - Chute d'un Ange, 10e vision), incorrections :
Et son rire et ses dents, sesyeux, son front, sa voix,
Me rentraient dans le coeur comme un coin dans le bois.
(Jocelyn, 9e époque), (rentraient pour entraient), métaphores incohérentes (voir dans Jocelyn, Les Laboureurs, la strophe : « Foyer d'amour où cette flamme... »). Mais il importe de marquer que Lamartine versifie souvent en style du XVIIIe siècle. Il se sert d'un alexandrin moins brisé que celui de Chénier; il aime les périphrases (l'airain sonore pour la cloche, un ondoyant réseau de mobiles soleils pour les fusées : La Chute d'un Ange, Vision 14), les substantifs abstraits (vêtissait (?) l'indigence et nourrissait la faim, Milly), les mots nobles (urne, coursier, vierge, génisse, etc.), le vers construit avec deux substantifs et deux épithètes :
Sur son casque ondulant d'où jaillit la lumière
Flotte d'un noir coursier l'ondoyante crinière.

(Nouvelles méditations : les Préludes).

b) Les descriptions. - C'est la un legs du classicisme duquel il ne s'est jamais défait. Il n'avait pas une vision des choses assez pittoresque pour éprouver le besoin de rajeunir son vocabulaire. Il est incapable de faire un portrait vivant. Celui de Laurence (Jocelyn, 3e époque) n'est pas plus précis que celui de Daïdha (Chute d'un Ange, 1re Vision). Lamartine ne sait pas davantage décrire un paysage. Les couleurs y sont quelquefois. Mais il y manque les lignes directrices, des adjectifs exacts. Il serait impossible de dessiner les paysages de Jocelyn. Comme cette grotte des Aigles, ils restent dans le vague et l'indéterminé :
La montagne en croulant s'est brisée en morceaux, 
Et semant ses rochers en confuses ruines 
A de leurs blocs épars entassé les collines. 
Ces rocs accumulés, par leur chute fendus, 
L'un sur l'autre au hasard sont restes suspendus.
Les ans ont cimenté leur bizarre structure
Et recouvert leurs flancs et le sol de verdure

(Jocelyn, 2e époque).

L'expression du sentiment. 
C'est que Lamartine n'observe pas, il imagine, et d'après des souvenirs flous, parce que sa nature sentimentale ne retient que des impressions et non des images. En revanche le sentiment trouve dans sa poésie une expression d'une émotion contagieuse. D'abord le poète ne garde du cadre extérieur que ce qui est indispensable pour faire comprendre le sentiment : un vallon, un lac, une chambre de mourant (Le Crucifix), une nuit étoilée (Les Etoiles), un automne. Et chacun peut, sous cette vision flottante et générale, mettre une précision personnelle. Ensuite, si vaporeux et fuyant que soit le sentiment, Lamartine trouve pour le rendre le terme exact et simple-:

pour l'isolement :

Un seul être vous manque et tout est dépeuplé. (L'Isolement).
pour la lassitude sentimentale :
J 'ai trop vu, trop senti, trop aimé dans ma vie...
L'oubli seul désormais est ma félicité. 

(Le Vallon). 

pour l'effroi mystérieux qu'inspire un cadavre :
Et moi, debout, saisi d'une terreur secrète,
Je n'osais m'approcher de ce reste adoré.

(Le Crucifix).

pour le plaisir mélancolique qu'on éprouve à revenir sur le passé :
N'as-tu point de douceur, dis-moi, pauvre âme veuve,
A remuer ici la cendre des jours morts? 

(La Vigne et la Maison).

Il atteint sans effort la grandeur quand il se plonge comme Pascal dans le
sentiment de l'infini ou du néant (L'homme, L'infini dans les cieux).
Flottez, soleils des nuits, illuminez les sphères! 
Bourdonnez sous votre herbe, insectes éphémères! 
Rendons gloire là-haut, et dans nos profondeurs, 
Vous par votre néant, et vous par vos grandeurs, 
Et toi par ta pensée, homme, grandeur suprême.

(L'Infini dans les cieux).

Et cette vérité d'expression révèle pour ainsi dire notre âme à elle-même, si
bien que, grâce à l'imprécision des circonstances et à la précision du sentiment, chacun peut reconnaître son coeur dans celui du poète.

L'harmonie.
L'harmonie du vers donne encore à cette poésie plus de résonnance en nous. Lamartine est habituellement mélodieux. Sans avoir la virtuosité de Hugo, par instinct, il rencontre des effets d'harmonie imitative : ici le fracas répercuté dans les airs des voix qui montent vers Dieu :

Ces accents, ces soupirs animés par la foi
Vont chercher d'astre en astre un Dieu qui me réponde, 
Et d'échos en échos, comme des voix sur l'onde,
Roulant de monde en monde
Retentir jusqu'à toi. 

(Hymne de la nuit). 

Là le glissement d'une barque, symbole de la fuite des choses :
Ainsi tout change, ainsi tout passe; 
Ainsi nous-mêmes nous passons,
Hélas! sans laisser plus de trace
Que cette barque où nous glissons
Sur cette mer où tout s'efface.

(Le Golfe de Baïa).

Oeuvres en prose.
Les oeuvres en prose de Lamartine auraient de quoi faire la fortune littéraire d'un autre écrivain. Mais elles n'ajoutent rien à sa gloire. Graziella est le récit de son amour pour une jeune Italienne; Raphaël est le souvenir de sa jeunesse et de sa rencontre avec celle qui fut Elvire. Les Confidences, sorte de mémoires, délayent en prose ce que les Méditations avaient chanté en vers. Le Voyage en Orient contient des paysages colorés, largement développés. L'Histoire des Girondins est écrite avec beaucoup de sympathie pour la cause révolutionnaire, tout en condamnant les violences des partis : elle est remplie de morceaux brillants, portraits ou récits. L'histoire de la Restauration est faite d'après les mêmes procédés, mais avec des tendances royalistes. Qu'il s'agisse de lui ou des autres, Lamartine reste toujours en prose un poète que son sentiment domine et qui sacrifie parfois l'exactitude à l'effet, chose grave en histoire, mais qui séduit et entraîne par l'éclat de la forme. (E. Abry).


Editions anciennes - Outre d'innombrables réimpressions partielles, il y a eu plusieurs éditions générales des oeuvres de Lamartine : la plus importante est celle qu'il entreprit lui-même (1860-66, 61 vol. gr. in-8). Il faut y ajouter : la France parlementaire (1864-65, 6 vol. in-8), avec une étude de Louis Ulbach, des Mémoires inédits [1790-1815], (1870, in-8), sa Correspondance (1873-75, 6 vol. in-8; 2e éd., 4 vol. in-12); des Poésies inédites (1873, in-8, portrait), publiées par sa nièce, qui a légué à divers établissements publics les portraits et les manuscrits du poète pieusement conservés jusqu'à sa mort.

En bibliothèque - Révérend du Mesnil, Lamartine et sa famille; Lyon, 1869, la-S. - F. Reyssié, la Jeunesse de Lamartine,1892, in-12. - Anatole France. l'Elvire de Lamartine, 1893, in-16. - Chapuys-Montlaville, Lamartine, Vie publique et privée, 1843, in-8. - Eugène Pelletan, Lamartine, sa vie et ses oeuvres, 1869, in-8. - Ch. de Mazade, Lamartine, sa vie littéraire et politique, 1872, in-18. - Émile Ollivier, Lamartine, 1874, in-12. - H. de Lacretelle, Lamartine et ses amis, 1878, in-12. - E. Legouvé, Lamartine, 1876, in-8. - Ch. Alexandre, Souvenirs de Lamartine, 1884, in-18. - Ch. de Pomairols, Lamartine, étude de morale et d'esthétique, 1889, in-12, - Chamborant de Périssat, Lamartine inconnu, 1891, in-12.- Émile Deschanel, Lamartine,1893, 2 vol. in-18. - Sainte-Beuve, Premiers Lundis, Portraits contemporains, Causeries du lundi - F. Bunetière, l'Evolution de la poésie lyrique au XIXe siècle,1894, t. I. - Correspondance inédite, Cahiers d'études sur les correspondance du XIXe siècle (diff. Nizet), 1999. - Collectif, Relire Lamartine aujourd'hui, Actes du colloque international de Mâcon, juin 2000, Ed. Nizet, 2000.

En librairie - Ouvrages de Lamartine, Méditations poétiques (prés. Marius-François Guyard), Gallimard (NRF, poésie), 1981. - Oeuvres poétiques complètes, Gallimard, coll. La Pléiade, 1963. - Graziella, Albin Michel, 2000. - Raphaël, Ed. Rocher, 1990. - Voyage en Orient (prés. Sarga Moussa), Honoré Champion, 2000. - Gutenberg, Folle Avoine, 1997. - Christophe Colomb, Alinéa, 1992.

Etudes sur Lamartine : Nicolas Courtinat, Philosophie, histoire et imaginaire dans le voyage en Orient de Lamartine, Honoré Champion, 2003. - Gérard Calmettes, Lamartine, Voix de la république, L'Armançon, 2003. - Gérard Calmettes et Christiane Mazure, Lamartine, La vigne  et la maison, Christian Pirot, 2000.  - Pierre Poupon, Le cavalier de Saint-Point, Lamartine dans son intimité, L'Armançon, 2003. -  Henri Guillemin, Connaissance de Lamartine, Utovie, 2003. - Du même, Lamartine et la question sociale, suivi de Lamartine en 1848, Utovie, 2000. - Du même, Lamartine, Le Seuil, 1987. Morin, Croissille, Autour de Lamartine ( Journal de Voyage, Correspondances, témoignages, Iconographie), Presses universitaires de Clermont-Ferrand, 2002.

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