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| Les langues > langues élamo-dravidiennes |
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et la littérature tamoule |
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tamoul
ou tamil est une langue dravidienne
parlée en l'Inde Il s'agit d'une des langues les plus anciennes encore en usage continu, avec une tradition littéraire datant d'au moins deux mille ans. Les inscriptions en tamoul remontent au IIIe siècle av. JC, et les plus anciens textes littéraires, regroupés sous le nom de sangam, sont généralement datés entre le Ier et le IIIe siècle ap. JC, bien que certains chercheurs avancent des dates encore plus anciennes. Cette continuité exceptionnelle fait du tamoul une langue à la fois vivante et profondément ancrée dans l'histoire. Le tamoul est caractérisé par un système phonologique riche, incluant des voyelles courtes et longues (a, ā, i, ī, u, ū, e, ē, o, ō), ainsi que des diphtongues (ai, au). Sur le plan consonantique, il distingue les occlusives sourdes, sonores et aspirées selon leur point d'articulation (labiales, dentales, rétroflexes, palatales, vélaires), sans oublier les nasales, les liquides, les fricatives et les approximants. Une particularité notable est la présence de consonnes rétroflexes (comme ட, ண, ழ), articulées avec la pointe de la langue repliée vers le palais, ce qui donne à la langue une sonorité particulière pour les non-locuteurs. La consonne ழ (ḻa), par exemple, est souvent citée comme unique au tamoul dans tout le sous-continent indien. Sur le plan grammatical, le tamoul est une langue agglutinante : les mots se forment en ajoutant des suffixes à une racine pour exprimer le cas, le nombre, le temps, l'aspect, l'humeur, la voix, etc. Le système des cas est particulièrement développé : le tamoul possède traditionnellement sept cas (nominatif, accusatif, datif, instrumental, sociatif, locatif, ablatif), bien que leur réalisation puisse varier selon les dialectes et les registres. Les verbes s'accordent en personne, nombre et genre (dans certains temps), et leur conjugaison repose sur des racines verbales modifiées par des suffixes temporels, aspectuels et modaux. Le tamoul distingue deux registres principaux : le senthamiḻ (« tamoul pur »), utilisé dans la littérature classique et les contextes formels, et le koṭuntamiḻ (« tamoul commun »), la variété parlée, plus souple et influencée par d'autres langues (notamment le sanscrit, l'anglais ou le malais selon les régions). Cette diglossie est profonde et structure fortement l'usage social de la langue. L'écriture tamoule (ou abugida) est alphasyllabique, dérivée de l'écriture brahmi ancienne. Chaque caractère représente une syllabe, composée d'une consonne de base à laquelle s'ajoute une voyelle implicite (habituellement a), modifiée par des signes diacritiques pour changer de voyelle ou supprimer la voyelle (virāmam). L'alphabet moderne compte 247 caractères standardisés, dont 12 voyelles (uyir eḻuttu, « lettres vivantes »), 18 consonnes (mei eḻuttu, « lettres corporelles »), et 216 combinaisons consonne-voyelle (uyirmei eḻuttu, « lettres vivantes-corporelles »), plus un caractère spécial appelé āytam, utilisé principalement dans les emprunts. L'écriture se lit de gauche à droite, avec une esthétique courbe et fluide, privilégiant les lignes arrondies plutôt que les angles. Le vocabulaire tamoul s'est construit sur une base dravidienne ancienne, mais a intégré, au fil des siècles, de nombreux emprunts, notamment du sanscrit (surtout dans le registre religieux, philosophique ou administratif), de l'arabe et du persan (via le commerce et les influences islamiques), puis de façon massive de l'anglais depuis la colonisation britannique. Cependant, des mouvements de purification linguistique, en particulier au XXe siècle au Tamil Nadu, ont cherché à limiter les emprunts sanscrits ou anglais, au profit de néologismes forgés à partir de racines tamoules. Ce purisme linguistique reste une composante importante de l'identitarisme tamoul contemporain. La littérature
tamoule.
À la suite de la période sangam, émerge une littérature épique narrative, marquée par trois oeuvres majeures du IIe-VIe siècle : le Cilappatikāram ( = Le Livre de l'anneau), attribué à Iḷaṅkō Aṭikaḷ; le Maṇimēkalai ( = La Ceinture précieuse), probablement de Cāttaṉār; et le Cīvaka Cintāmaṇi. Le Cilappatikāram, considéré comme le chef-d'oeuvre de la littérature tamoule ancienne, raconte le destin tragique de Kaṇṇaki, femme vertueuse dont la révolte contre l'injustice d'un roi entraîne la destruction de la cité de Maturai. L'oeuvre mêle réalisme social, symbolisme religieux (hindou, jaïn, bouddhiste), réflexion éthique et descriptions vivantes de la vie urbaine, des danses, des musiques et des rituels. Le Maṇimēkalai, écrit sous influence bouddhique, présente la conversion de l'héroïne au bouddhisme et développe des débats philosophiques complexes sur la souffrance, le karma et la libération. Quant au Cīvaka Cintāmaṇi, d'inspiration jaïne, il met en scène un héros aux prouesses surnaturelles, tout en intégrant des passages érotiques raffinés, illustrant la tension entre idéal ascétique et plaisir mondain. Le VIIe au IXe siècle voit l'avènement d'un tournant majeur avec le mouvement bhakti, une révolution religieuse et littéraire qui redéfinit la relation entre l'humain et le divin, privilégiant la dévotion personnelle (bhakti) à la connaissance rituelle ou aux castes. Deux grands courants se développent : les Āḻvār, douze poètes vishnouites (dont certains étaient des femmes, comme Āṇḍāḷ), et les Nāyaṉār, soixante-trois saints shivaïtes, parmi lesquels figurent des personnes issues de toutes les couches sociales, y compris des castes considérées comme « intouchables », comme Nandanar ou Tiruppaṇ Āḻvār. Leurs hymnes, rassemblés respectivement dans le Nālāyira Tivya Pirapantam ( = Les quatre mille composés sacrés) et dans le Tēvāram (pour les trois premiers Nāyaṉār : Appar, Campantar, Cuntarar), puis le Tiruvācakam de Māṇikkavācakar, sont d'une force émotionnelle exceptionnelle, allant de la tendresse filiale à l'ivresse mystique, de la colère contre l'hypocrisie religieuse à la souffrance de la séparation divine. Ces textes, chantés encore aujourd'hui dans les temples, ont non seulement renouvelé la religiosité tamoule, mais aussi consolidé la langue comme medium légitime du sacré, en rivalité avec le sanscrit. Le Moyen Âge tardif (Xe-XIIIe siècles) est dominé par des figures comme Kamban, auteur du Kambaramayanam, une réécriture libre et somptueuse du Rāmāyaṇa sanscrit. Contrairement à Vālmīki, Kamban insuffle à son récit une psychologie nuancée, une poésie visuelle époustouflante, et une dimension éthique profonde; son Rāma n'est pas seulement un avatar divin, mais un roi, un époux, un frère confronté à des dilemmes tragiques. L'oeuvre, longue de plus de 10 000 couplets, reste un pilier de la culture tamoule, étudiée, récitée et adaptée sous toutes les formes. Parallèlement, la littérature jaïne et bouddhiste continue à produire des textes didactiques et narratifs, bien que leur influence décline progressivement face à la montée de l'hindouisme dévotionnel. À partir du XIVe siècle, la littérature tamoule entre dans une période d'expérimentation formelle et thématique. Apparaissent les prabandham, récits en vers mêlés de prose, souvent inspirés de mythologies purāṇiques ou d'histoires locales; les tālappāṭṭu ( = chants de palanquin), poèmes de louange dédiés aux dieux ou aux saints, chantés lors des processions; et les kōvai, poèmes d'amour en vers courts, souvent codés. Les siècles suivants voient aussi l'émergence de littératures régionales et dialectales, comme le tamoul de Jaffna (Sri Lanka) ou celui des communautés de la côte (comme les Parava), avec leurs propres registres stylistiques et thématiques. L'ère coloniale (XVIIIe-XXe siècles) introduit de profonds bouleversements. Les missionnaires européens, notamment les protestants, traduisent la Bible en tamoul, créent des imprimeries et développent une grammaire descriptive de la langue, ce qui contribue à sa standardisation tout en la soumettant à des grilles analytiques occidentales. Simultanément, une renaissance littéraire (tamiḻ iyakkam) s'amorce : des érudits comme U. V. Swaminatha Iyer consacrent leur vie à retrouver, éditer et publier des manuscrits anciens oubliés, redonnant accès au corpus sangam et médiéval. Cette redécouverte du passé classique nourrit un fort sentiment d'identité et de fierté linguistique, qui se politise au XXe siècle, notamment à travers la figure de Subramania Bharati (1882-1921). Poète, journaliste, réformateur social et ardent nationaliste, Bharati révolutionne la poésie tamoule moderne en y introduisant des rythmes libres, un vocabulaire audacieux, des thèmes progressistes (émancipation des femmes, abolition des castes, indépendance de l'Inde, unité humaine), tout en puisant dans les symboles de la tradition dévotionnelle. Son influence est immense : il incarne la transition entre le classicisme et la modernité. Au XXe siècle, la prose gagne en importance. Des romanciers comme Pudhumaipithan (1906-1948), parfois considéré comme le père de la nouvelle tamoule moderne, introduisent le réalisme psychologique, l'ironie et la critique sociale, déconstruisant les mythes traditionnels et explorant les tensions entre tradition et modernité, rural et urbain, individu et collectif. Viennent ensuite des écrivains comme Ashokamitran, Jayakanthan, ou Indira Parthasarathy, qui, chacun à leur manière, traitent des fractures de la société indienne post-coloniale (les inégalités, la violence politique, les conflits religieux, l'exil). La littérature féminine prend aussi une place croissante : des autrices comme R. Chudamani, Malathi Maithri, Salma ou Charu Nivedita abordent avec force et subtilité les questions du corps, de la sexualité, de la famille patriarcale, et de la liberté individuelle, souvent en défiant les normes linguistiques et morales établies. Au XXIe siècle, la littérature tamoule continue d'évoluer de façon dynamique. La poésie expérimentale, la science-fiction, la littérature graphique, les blogs littéraires et les publications numériques ouvrent de nouveaux espaces d'expression. Des voix marginalisées (dalits, LGBTQ+, ouvriers migrants) s'imposent avec puissance, notamment à travers des collectifs comme The Dalit Panthers of Tamil Nadu ou des auteurs comme Bama (dont l'autobiographie Karukku a marqué un tournant), Sivakami ou Poomani. Le cinéma tamoul (le Kollywood, à Chennai), quant à lui, constitue un prolongement populaire de la littérature : dialogues ciselés, chansons poétiques, scénarios inspirés de mythes ou d'histoires sociales en font un vecteur majeur de diffusion des idées et des émotions tamoules à l'échelle mondiale. |
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