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Le
mot roman n'a pas d'équivalent en grec
et en latin; il servait au Moyen âge
à désigner des ouvrages profanes de poésie
ou de prose écrits en langue populaire, la langue romane, c.-à-d. selon
la région où l'on se trouvait en langue d'oc
ou en langue d'oil, par opposition avec les
chroniques, histoires bibliques, légendes ecclésiastiques, écrites en
latin, langue de l'école et de l'église .
Le mot roman s'appliquait surtout aux compositions qui avaient un caractère
narratif. C'est ainsi que certaines grandes épopées,
véritables chansons de geste, ont porté le
nom de Roman de Thèbes ,
Roman
de Troie ,
etc., et que des poèmes satiriques en 20
000 vers se sont appelés Roman de la Rose ,
Roman
de Renart ,
etc. L'étude de ces romans d'une espèce toute particulière ne saurait
trouver place ici. Ce qu'il s'agit d'examiner avec attention, c'est le
roman
tel que l'a fort bien défini le Dictionnaire de l'Académie, c.-à-d.
une histoire feinte, écrite en prose, où l'auteur cherche à exciter
l'intérêt, soit par le développement des passions,
soit par la peinture des moeurs, soit par la singularité des aventures.
Ainsi compris, le roman est un genre littéraire très particulier, tout
à fait distinct de ceux qui paraissent lui ressembler, du Conte,
de la Nouvelle et de la Fable.
Le roman peut en
effet emprunter ses données à l'histoire, sauf à le dénaturer plus
ou moins, comme dans la Cyropédie ,
dans Quentin Durward
ou dans les Trois mousquetaires .
Il exige un certain développement, si bien que l'on n'oserait pas appeler
roman le Jeannot et Colin ou le Micromégas
de Voltaire; c'est à peine si ce nom convient
aux épisodes d'Atala ou de René. Enfin l'objet principal
du roman n'est pas de moraliser, comme doit toujours le faire la Fable
ou Apologue.
De la définition
qui vient d'être donnée d'après l'Académie,
il résulte que l'on peut concevoir trois espèces de romans : les romans
passionnels, comme on dit, les romans de moeurs et les romans d'aventure.
Ajoutons qu'il faut distinguer en outre, suivant la manière dont les sujets
sont traités, les romans historiques, les romans philosophiques, politiques
et sociaux, qui sont en général des romans à thèses, les romans idéalistes,
les romans réalistes ou naturalistes, les romans psychologiques, les romans
lyriques, etc. Mais quelle que soit la forme particulière d'un roman,
le fond est toujours identique; un roman, c'est toujours un récit, une
narration,
et toujours l'auteur se propose de nous intéresser à la destinée d'un
ou de plusieurs personnages. C'est en cela que le roman se rapproche du
drame;
les analogies sont même si grandes que l'on voit tous les jours les romans
en vogue donner naissance à des pièces de théâtre,
et Diderot affirmait que tout bon drame doit
pouvoir faire un excellent roman.
De tous les genres
littéraires, le roman est celui qui est le moins soumis à des règles
précises, et cela sans doute parce qu'il n'a pour ainsi dire pas été
connu de l'Antiquité classique .
Aristote
et ses successeurs ne l'ont donc pas codifié, et les auteurs de romans
modernes ne sont pas astreints, comme les orateurs, les historiens et les
poètes dramatiques, soit à marcher péniblement dans le sentier battu,
soit à se frayer audacieusement des routes nouvelles. Un auteur de roman
peut à son gré annoncer le dénouement dès la première page, ou suspendre
l'intérêt jusqu'au dernier chapitre de son livre; il n'est pas tenu de
respecter, comme le poète épique, l'unité de temps et l'unité d'action;
il peut donner à son récit une allure poétique, ou adopter la façon
de narrer des historiens, ou enfin présenter les événements sous forme
de journal, de mémoire, de correspondance même; en un mot, il est libre
et absolument indépendant. Ainsi s'explique l'énorme quantité de romans
qu'ont produits, depuis la fin du XVIe
siècle, toutes les littératures occidentales.
Le roman existe chez
tous les peuples; en Chine
il date du XIIIe siècle et compte de très
nombreux exemplaires sous les trois formes, historique, fantastique
et bourgeoise. La littérature du roman au Japon
a suivi de près l'évolution chinoise. Chez les Arabes, le roman est au
moins aussi ancien que l'Islam .
Le sujet en est emprunté presque exclusivement aux légendes
nationales et à l'histoire religieuse ou profane. Les Iraniens ont eu
une littérature de roman (en prose) singulièrement pauvre et peu originale
auprès de la floraison de l'épopée.
Longtemps considéré
comme un genre mineur, voire suspect (au XVIIIe
siècle encore, on l'accusait de corrompre l'imagination et de détourner
du réel ), le roman est devenu au fil des deux derniers siècles la forme
littéraire dominante, celle qui capte avec le plus d'acuité les transformations
des sociétés, des subjectivités et des imaginaires collectifs. Cette
ascension fulgurante n'est pas le fruit du hasard : le roman possède une
plasticité formelle exceptionnelle, une capacité à absorber et à recomposer
tous les autres genres (épistolaire, autobiographique, policier, fantastique,
historique, etc.), ce qui lui permet de se renouveler sans cesse et de
répondre aux exigences changeantes de publics toujours plus larges. Contrairement
à la poésie, souvent liée à des traditions
orales et à des formes fixes, ou au théâtre, soumis aux contraintes
de la représentation scénique, le roman est le genre de l'intériorité
moderne, de l'exploration psychologique, mais aussi de la fresque sociale
et historique. Il est le récit par excellence de l'individu confronté
au monde, de ses doutes, de ses révoltes, de ses amours et de ses échecs.
Le roman a joué
un rôle décisif dans la formation des identités nationales au XIXe
siècle (qu'on pense au rôle de Walter Scott en
Écosse, d'Alexandre Pouchkine en Russie, ou
de Machado de Assis au Brésil) mais il a aussi servi, au XXe
siècle, d'instrument de déconstruction de ces mêmes identités et de
critique des grands récits nationaux ou impériaux. La vague des indépendances
et des décolonisations a vu émerger des romanciers qui ont utilisé la
forme pour "réécrire" l'histoire du point de vue des subalternes, pour
restaurer des mémoires occultées et pour inventer de nouvelles langues
littéraires, hybrides, mêlant les syntaxes européennes aux rythmes et
aux imaginaires locaux. Cette capacité d'adaptation et de traduction,
au sens propre comme au sens figuré, fait du roman un genre éminemment
mondialisé, lu et produit sur tous les continents, même si les circuits
de diffusion et de légitimation (prix, traductions, universités) restent
largement dominés par les grandes langues et les maisons d'édition occidentales.
Le roman occupe ainsi
une place ambivalente : il est à la fois un vecteur d'uniformisation culturelle
(le "roman occidental" a souvent été imposé comme modèle) et un outil
de résistance et de différenciation, permettant à des voix périphériques
de s'affirmer et de dialoguer avec le centre. Dans l'histoire mondiale
de la littérature, le roman n'est donc ni un simple reflet des sociétés,
ni un pur jeu formel; il est un laboratoire où se négocient les rapports
entre l'individu et la collectivité, entre la tradition et la modernité,
entre le local et le global. Sa place est celle d'un médiateur, d'un traducteur
d'expériences, d'un archiviste des émotions et des idées. Et si d'autres
genres (l'épopée, la tragédie, le conte philosophique) ont pu, en d'autres
temps, remplir des fonctions similaires, c'est bien le roman qui, depuis
le XVIIIe siècle, porte la responsabilité
de donner forme narrative à la condition humaine dans toute sa complexité
historique et culturelle.
Le
roman en Europe jusqu'à la fin du XIXe
siècle
Le roman tel que
nous le connaissons est la forme très moderne d'une chose fort ancienne;
la feinte qui le constitue essentiellement était l'âme de l'apologue,
de l'histoire légendaire, de l'épopée, et même du drame. Que faudrait-il
changer à l'Odyssée
pour en faire un roman d'aventures? et ne serait-il pas bien facile de
transformer en romans, à la manière de Télémaque ,
plusieurs des tragédies d'Euripide? Mais le
roman proprement dit étant toujours une oeuvre en prose, il faut aller
jusqu'au siècle de Périclès pour trouver
le premier roman connu, la Cyropédie de Xénophon.
L'auteur si exact de la Retraite des dix mille a pris les plus grandes
libertés avec l'histoire de Cyrus;
ce curieux traité d'éducation est un roman dans toute la force du terme.
Le grand succès de la Cyropédie n'a pourtant pas donné lieu,
comme on serait tenté de le croire, à des imitations nombreuses; durant
plusieurs siècles on ne trouve pas un seul roman dans la littérature
grecque. Ce n'est qu'au Ier siècle après
J.-C. que le roman devint une littérature spéciale en Grèce ,
au temps des seconds sophistes : l'un des premiers
est celui d'Antonius Diogène (les Choses incroyables qu'on voit au
delà de Thulé),
modèle des romans suivants, qui consistent surtout en une fable érotique
traversée d'une foule d'aventures fantastiques : c'était si bien alors
le genre du roman que les romanciers grecs étaient désignés sous le
nom d'Érotiques (du IIe au Ve
siècle après JC).
C'est près de cinq
cents ans après Xénophon que le roman grec renaît avec Lucien,
auteur de Lucius ou l'Ane et de l'Histoire véritable, Xénophon
d'Ephèse, Héliodore, auteur de Théagène
et Chariclée, Longus, auteur de Daphnis et Chloé ,
Achille
Tatios, Chariton d'Aphrodisie ,
auteur des Amours de Chaereas et Callirhoé,
etc. La plupart des romans de cette époque ne sont qu'une succession d'aventures
extravagantes accumulées sans aucun art : les amoureux sont séparés
en général par des brigands et, après mille traverses, après avoir
été réduits en esclavage
dans les pays les plus étranges, finissent par être heureusement réunis.
A l'époque byzantine ;
de pareils drames (nom qu'ils portaient alors) forment le fond de
romans très nombreux, tels que le Drame d'Hysmène et d'Hysménias
d'Eustathios; la Vie d'Esope, du moine byzantin Planude, est comme
un dernier souvenir des romans grecs de l'époque impériale.
La littérature romaine
ne compte pour ainsi dire pas de romans : une des seules productions originales
que l'on y relève est le roman satirique de Pétrone,
le Satiricon ,
qui date du milieu du Ier siècle après
J.-C. Les Métamorphoses d'Apulée, que
les nouvelles intercalées de l'Ane d'or
et de Psyché ont rendues célèbres, présentent aussi le plus
vif intérêt pour l'histoire des moeurs de son temps (IIe
siècle). Enfin il faut citer encore l'Histoire merveilleuse
d'Apollonius de Tyr
(adaptation d'un roman grec), qui fit fureur au Moyen âge et fut traduite
dans toutes les langues.
Le roman en France
Le Moyen âge ,
qui nous a transmis le mot roman, n'a pas laissé une seule oeuvre auquel
on puisse l'appliquer pleinement. Depuis la fin du XIIe
siècle, les romans en prose du cycle d'Arthur ,
adaptations pour la plupart d'anciens poèmes, représentent seuls l'art
du roman jusqu'au XVe siècle, époque
où les meilleures de ces proses furent répandues par l'imprimerie dans
la Bibliothèque bleue. Le roman en prose original n'a remplacé
réellement le roman en vers qu'au XVe
siècle avec le Petit Jehan de Saintré de La Salle; en même temps,
sous l'influence italienne, les nouvelles
eurent une grande vogue, comme le prouve le livre des Cent Nouvelles
nouvelles .
Au XVIe siècle on ne relève, en dehors
du Gargantua
de Rabelais et de quelques recueils de nouvelles.
Rien de bien marquant. Ensuite viennent les Aventures du baron de Foeneste
par Agrippa d'Aubigné; mais ce n'est un roman
que d'apparence; à vrai dire, c'est un pamphlet
politique.
D'Espagne
nous vint l'Amadis ,
dernier écho des romans du cycle d'Arthur. Puis le goût des bergeries
passa d'Italie en France
à la cour de Henri IV,
où il fit fureur : les moutons de l'Astrée
de d'Urfé (1610) ne sont que des courtisans déguisés de l'entourage
du roi; ce livre inaugure l'interminable série des grands romans du XVIIe
siècle : il mit à la mode les romans à clef, qui sous des habits étrangers,
des déguisements à la romaine, représentent, en réalité, au naturel,
des personnages vivants connus de tous et que l'on s'amusait à retrouver
sous leur costume d'emprunt : tels sont la Polexandre de Gomberville,
le Grand Cyrus
et la Clélie
de Madeleine de Scudéry, le Faramond
et le Cléopâtre de La
Calprenède, et tant d'autres dont la galanterie
subtilisée faisait l'admiration de Mme de Sévigné
et de presque tout son siècle. Telle était la vogue de ces romans en
8 et 10 volumes qu'on en tirait aussitôt des tragédies à grand succès
: la Mort de Cyrus de Quinault,
et surtout le Timocrate de Thomas
Corneille. En vain des auteurs de bon sens comme Charles
Sorel, auteur du Berger extravagant, et Boileau,
auteur du charmant Dialogue sur les héros de romans, faisaient
ressortir la fadeur de ces compositions; en vain Scarron
avec le Roman comique ,
Furetière avec le Roman bourgeois, et Mme
de La Fayette avec la Princesse de Clèves
et Zaïde ,
donnaient des modèles d'un tout autre genre : la franche gaieté, la vivacité
quelque peu brutale ou l'exquise délicatesse psychologique de ces romans-là
n'empêchaient pas de goûter les autres, et il en fut de mérite durant
tout le règne de Louis XIV, qui vit naître
en outre un roman mythologique de La Fontaine,
les
Amours de Psyché, et un grand roman d'éducation, le Télémaque
de Fénelon.
Le
XVIIIe siècle.
Le XVIIIe
siècle, si différent du précédent à bien des égards, lui emprunta
ses principaux genres littéraires, et le roman fut du nombre. Lesage,
qui avait commencé par traduire Don Quichotte ,
se rendit célèbre par la publication de deux romans de moeurs, le Diable
boiteux
et Gil Blas ,
inspirés des fripons du roman espagnol. Montesquieu
préluda aux attaques de la philosophie
avec un roman satirique, les Lettres persanes, et presque tous les
grands écrivains du siècle de Louis XV ont
fait imprimer des romans. Voltaire a donné
sur le tard l'Ingénu, Candide ,
Zadig
et plusieurs autres; Rousseau a publié la Nouvelle
Héloïse ,
roman passionné sous forme de lettres, qui, par ses peintures des souffrances
du coeur et l'amour passionné de la nature, a eu une influence capitale
sur le roman français; il écrivait presque en même temps Emile ou
de l'Education .
Diderot,
qui s'inspira du roman de famille anglais, est l'auteur de Jacques le
Fataliste ,
de la Religieuse ,
du Neveu de Rameau ;
Marmontel
est devenu célèbre grâce à son
Bélisaire
et à ses Incas. L'abbé
Prévost, qui a signé plus de cent volumes illisibles, a trouvé le
chemin de la gloire en insérant dans les Mémoires d'un homme de qualité
le roman de Manon Lescaut ;
Bernardin
de Saint-Pierre enfin, sous l'influence de Rousseau, a su enchâsser
dans les Etudes de la nature le petit chef-d'oeuvre qui s'appelle
Paul
et Virginie .
A côté de ces romanciers illustres, il s'en trouva d'autres qui cherchèrent
la réputation par des moyens peu honorables, et comme ils vivaient au
milieu d'une société très dépravée, ils flattèrent le goût public
en composant des romans libertins. Ainsi procédèrent Crébillon
fils, Louvet, et d'autres qu'il n'est pas nécessaire de nommer.
Le
XIXe siècle.
Le XIXe
siècle, qu'on appelle parfois le siècle de l'histoire, pourrait, à plus
juste titre, se nommer le siècle du roman. Chateaubriand,
avec Atala et René (en attendant les Martyrs, les
Natchez,
le Dernier des Abencérages), et Mme de Staël
préparèrent le romantisme que Victor
Hugo devait illustrer et ériger en théorie littéraire. Alfred
de Vigny compose le premier roman historique de valeur avec Cinq-Mars .
Mérimée
donne le type le plus parfait de la nouvelle. Balzac,
tout imprégné de romantisme, crée la Comédie humaine ,
d'un réalisme si profond et d'une psychologie
presque prophétique. En même temps, Alexandre Dumas
père et Eugène Sue lancent leurs romans d'aventures
qui trouvent un public d'autant plus nombreux que l'art littéraire y est
moins raffiné. Beyle (Stendhal), qui n'obtint
pas de son vivant toute la gloire qu'il eut plus tard, crée le roman psychologique
et donne quelque aperçu de ce que sera le naturalisme. Flaubert
écrit un des meilleurs romans réalistes qui existent, Mme Bovary
(1838) : cette voie est suivie par les deux frères Goncourt
et Zola qui la poussent jusqu'au naturalisme, dont
Maupassant
donne les types les plus classiques. Le roman idéaliste avait été mis
en grand honneur par les oeuvres de
George Sand,
qui tenta aussi le roman social. Dans une autre voie, Octave
Feuillet publiait des romans aristocratiques et mondains, et Georges
Ohnet des romans platement bourgeois, qui obtenaient un grand succès;
Paul
Bourget et Marcel Prévost, réagissant contre le naturalisme, s'attachent
aux analyses psychologiques, etc.
Le roman en Italie.
En Italie ,
le roman remonte au XIIIe siècle, époque
où l'on trouve des traductions en prose italienne de romans d'aventures.
En 1340, Boccace écrit le long roman de Filocolo
(d'après l'histoire de Flor et Blancheflor );
en 1341, l'histoire idyllique et allégorique de Ameto, puis Fiammetta.
Au XVe siècle, il suffit de citer il
Paradiso degli Alberti de Giovanni da Prato, roman qui reste inachevé,
et le roman pastoral de Sannazar,
Arcadia
(1489), qui trouvera beaucoup d'imitateurs. Les romans sont plus nombreux
au XVIe siècle : ce sont des romans érotiques,
dont quelques-uns très légers, tels que ceux de Pascoli (Cortigiano
disperato), de Caviceo (Peregrino), de Franco (Filena);
des romans moraux très lus, tels que ceux de Selva (Metamorfosi del
Virtuoso), le Brancaleone attribué à Besozzi, le Compassionevoli
avvenimenti di Erasto, d'un auteur anonyme,
etc. Au XVIIe siècle, le roman est le
genre littéraire à la mode : on copie d'Urfé et La Calprenède. Un des
meilleurs romans galants de cette époque est le Calloandro de Marini;
d'autres auteurs cherchent à réagir contre l'imitation française et
écrivent des romans de moeurs (Brusoni), moraux (Mancini, qui écrit le
célèbre Principe Altomiro), historiques, politiques (Pallavicini).
Les auteurs italiens du XVIIe et du XVIIe
siècle sont oubliés, et il faut arriver au commencement du XIXe
siècle, en 1802, pour trouver un bon roman italien (imité d'ailleurs
de Werther) : Ultime lettere di Jacopo Ortis de Ugo Foscolo.
Le roman historique, qui obtint tant de succès avec Walter
Scott, a inspiré Promessi Sposi de Manzoni
(1827), qui eut de nombreux adeptes (Grossi, d'Azeglio, Guerrazzi,
Nieve). Les romanciers italiens du XIXe,
siècle n'ont pas une originalité très marquée, et l'on pourrait presque,
chez chacun, retrouver l'influence de la littérature française dans les
romans à la mode, psychologiques ou sociaux de Ciampoli, d'Annunzio, Farina,
Fogazzaro, de Amicis, Rovetta, etc.
Le roman en Espagne
et au Portugal.
En Espagne
et au Portugal ,
les auteurs commencèrent vers le XIVesiècle
à puiser dans les romans français, dans les légendes
classiques et chrétiennes, le sujet. de leurs oeuvres, en grande partie
traduite ou adaptées. El conde Lucanor, de l'infant don Juan Manuel,
est un des premiers recueils de nouvelles présentant quelque originalité.
C'est au Portugal que l'on doit le célèbre roman de chevalerie, Amadis
(XIVe siècle), qui ne tarda pas à se
répandre en Espagne : ce n'est qu'à la fin du XVe
siècle (1490) que, sous une forme plus moderne et développée, il donna
naissance dans la péninsule aux romans de chevalerie dont la vogue dura
jusqu'au Don Quichotte
de Cervantes (1605), qui leur donna le coup
de grâce; il faut citer au Portugal Palmeirim
de lnglaterra (1545), le meilleur des romans de ce genre, et en Catalogne
Tirant
lo Blanch (1460).
Quelques écrivains
se sont essayés, au XVe siècle, à composer
les romans de sentiments à côté des romans d'aventures ce sont : Rodriguez
del Padron, avec son allégorique Siervo libre de Amor (1450); Diego
de San Pedro, avec le Carcel de Amor; Aeneas Piccolomini, avec la
nouvelle Eurialo y Lucrecia. Au milieu du XVIe
siècle: les romans de bergeries avaient envahi l'Espagne et le Portugal.
et l'on trouve à citer une oeuvre mi-bergerie mi-roman de chevalerie,
d'une grande sensibilité, Menina e moça, du Portugais Bernardim
Ribeiro, après laquelle vinrent l'Arcadia de Sannazzaro et la Diana
de Jorge de Montemor (en portugais), qui donna naissance à une longue
suite de romans galants.
Après les romans
de chevalerie et les bergeries, l'Espagne produisit un genre original qui
lui est propre et que l'on a appelé la littérature et le style picaresques:
ces romans mettant en scène avec une vie, un humour et un réalisme très
particuliers, un monde de fripons et de mendiants; les oeuvres les plus
célèbres de cet ordre sont : Lazarillo de Tormes
de Mendoza (1553). Guzman de Alfarache
de Mateo Aleman (1599), Marcos de Obregon,
etc. L'art des nouvelles en Espagne est inspiré entièrement de la littérature
italienne; à la fin du XVIe et au XVIIe
siècle, on en trouve de très nombreux recueils, tels que les Novelas
Exemplares de Cervantes (1613). Au XVIIIe
et au XIXe siècle, les maîtres des romanciers
espagnols ont été les romanciers français et anglais.
Le roman en Angleterre.
En Angleterre ,
le roman date du XVe siècle et procède,
à ses débuts, des poèmes de chevalerie en vers : tels sont, en 1489,
les Histories of King Arthur de Malory. Après cette littérature
héroïque, on trouve, au XVIe siècle,
à la fois les romans de bergeries, tels que l'Arcadie de Sidney
et les romans d'aventures (Unfortunate traveller de Nash) : les
deux genres viennent d'Espagne ;
à la même époque, apparaît une production nationale, qui a trouvé
en Angleterre aux différentes époques ses représentants les plus originaux
: la peinture des voyages sur mer (Voyages de Hakluyt,
en 1582).
Au XVIIe
siècle, on trouve surtout des essayistes qui perfectionnent la littérature
anglaise d'après les modèles français. Au XVIIIe
siècle, les histoires de navigateurs reparaissent avec le Robinson
Crusoë
de Daniel Defoe (1719), qui inspira de nombreuses
peintures de la vie de mer; une autre lignée, celle des romans sentimentaux,
procède dans ce même siècle de la Pamela de Samuel
Richardson (1741); réagissant contre ce genre, Fielding importa le
roman humoristique d'après les Espagnols et les Français (Joseph Andrews,
1741, et Tom Jones ,
1749). Smollet reprit ce genre, en y mêlant la bizarrerie et le romantisme.
A la fin du XVIIIe
siècle, une nouvelle tendance se manifesta avec Castle of Otranto
(1765) de Walpole, roman de chevalerie avec des
effets de terreur. Maria Edgeworth s'attacha
à peindre les caractères nationaux, principalement ceux de l'Irlande .
Au début du XIXe siècle, Walter
Scott créa le roman historique : son premier livre, Waverley,
date de 1814. Un autre genre national est le roman de la vie bourgeoise
dont Goldsmith est le créateur avec son Vicar of Wakefield
(1766) et dont Charles Dickens a été le maître
: son premier roman est Oliver Twist (1838). Walter Scott et Dickens
ont eu d'innombrables continuateurs dont Bulwer-Lytton
et George Eliot sont les plus marquants. Le réalisme naturaliste de Zola
n'a pas fait école en Angleterre,
et les romanciers de cette époque s'attachent volontiers aux questions
politiques, religieuses et sociales. On peut citer Looking backward
de Bellamy, Robert Elesmere de Humpfrey Ward, Story of an African
farm d'Olive Schreiner, et les oeuvres de Rudyard
Kipling dont les idées impérialistes ont décuplé
la renommée, etc.
Le roman en Allemagne.
En Allemagne ,
le roman proprement dit ne date que de la fin du Moyen âge .
il consiste essentiellement en adaptations en prose de légendes
déjà chantées dans des poèmes épiques. Au XVIe
siècle, les trois principaux thèmes sont Eulenspiegel, Faust
et Die Schildbürger. Jorg Wickram est le premier dont les romans
marquent une véritable originalité. Mais, pendant de longues années
encore, la littérature allemande reste tributaire des romans étrangers,
soit des romans de chevalerie comme Amadis, soit des bergeries comme
Diana.
Fichart a montré une véritable personnalité dans son adaptation de Gargantua.
Au XVIIesiècle, à côté des romans fantastiques,
on goûte surtout les romans humoristiques et picaresques
: le plus original de cette époque est le Simplicissimus de Grimmelshausen,
qui a eu de nombreux imitateurs. A la fin du siècle, les romans héroïques
et galants foisonnent, tels sont ceux d'Anton Ulrich von Braunsrhweig,
l'Arminius de Lohenstein, l'Asiatische Banise de Ziegler,
etc. Les romans satiriques de Hunold et de Chr. Reuter datent aussi de
la fin du XVIIe siècle.
Au siècle suivant,
les imitations des romans anglais, spécialement de Robinson Crusoe,
sont très nombreuses (on peut citer, en particulier, Insel Felsenburg
de Schnabel); Hermes, Hippel, Thummel, Nicolai, etc., s'inspirent du sentimentalisme
de Richardson ou de l'humour de Fielding. Vient ensuite la grande période
de la littérature romanesque allemande avec les chefs-d'oeuvre de Wieland
(Agathon et Abderiten), de Goethe
(Werther, Wilhelm Meister, Wahlverwandtschaften) et les romans
de Klinger, Heinse, F.-H. Jacobi. Un des plus grands poètes de cette époque,
Jean Paul, a pris presque constamment la forme du roman. Le romantisme
allemand a produit Novalis et Tieck. La littérature contemporaine du roman
en Allemagne compte de nombreux représentants dans ses formes variées
sociales, imaginatives, philosophiques, historiques, bourgeoises; il suffira
de citer les noms de Gutzkow, Spielhagen Freytag, G. Keller, P. Heyse,
W. Alexis, Scheffel, Ebers, Auerbach, etc.
Le roman dans
les pays slaves.
La Russie
a, au XIXe siècle, pris une place importante
dans le roman, depuis Gogol; ses principaux auteurs,
qui sont connus dans le monde cultivé, sont des adeptes de l'école réaliste
et naturaliste : A. Herzen, I. Tourgueniev,
I. Gonçarov, F. Dostoievski et L.
Tolstoï, le plus grand de tous; ils ont pour disciples et continuateurs
A. Pissemski, D. Grigorowitsch, A. Drushinin, M. Sollogub, N. Chwoschtschinskaia,
etc. Le roman villageois est plus spécialement cultivé chez eux par F.
Reschetnikov, E. Markov, P. Melnikov, E. Salias; le roman historique est
plus spécialement l'oeuvre de N. Kostomarov, D. Mordowzev, A.
Tolstoï, G. Danilewski, etc.
La Pologne
a eu, au début du XIXe siècle, des romanciers
célèbres; les premiers romans sont des imitations des romans historiques
de Walter Scott : tels sont ceux de L-G. Niemcewicz,
F. Bernatowicz et F. Skarbek. Le romancier polonais le plus fécond et
le plus varié est L-l. Kraszewski et, après lui, M. Grabowski, M. Czaikowski,
H. Rzewuski, Ig. Chodzko, I. Korzeniowski, Z.Kackowski, Z. Milkowski. C'est
de nos jours que la littérature romanesque polonaise a produit les oeuvres
les plus appréciées en Europe, dues surtout à H. Sienkiewicz dont le
Quo
vadis a fait le tour du monde, traduit dans toutes les langues, et
E.Orzeszkowa.
Enfin, parmi les
auteurs dans d'autres langues slaves,
les Tchèques ont eu depuis longtemps des romans historiques, tels que
ceux de J.-J. Marek, P. Chocholousek, J.-K. Tyl. Plus récemment, on trouve
encore des romans historiques (ceux de Janda-Eidlinsky, de V. Vlcek, I.-I.
Sankowsky), et des romans sociaux intéressants dus à K. Svetla, G. Pfleger
Morawsky, Sv. Eech, Z. Podlipska, V. Vleek, A. Jirasek, etc. (A.
Gazier et Ph. B.).
Le
roman dans le monde depuis 1900
Le XXe
siècle et le début du XXIe représentent
une période de bouleversements sans précédent pour la forme romanesque.
De la crise des certitudes victoriennes à l'explosion des voix postcoloniales,
en passant par les avant-gardes et les révolutions formelles, le roman
s'est affirmé comme le genre littéraire le plus dynamique et le plus
apte à saisir la complexité d'un monde entré dans l'ère des extrêmes.
Une certitude va
s'imposer au cours des décennies : le roman depuis 1900 a accompli sa
promesse moderniste. Il a montré qu'il pouvait tout dire, tout montrer,
tout expérimenter. De l'introspection proustienne aux fables kafkaïennes,
des fresques historiques postcoloniales aux jeux de miroirs postmodernes,
il a su inventer des formes toujours nouvelles pour appréhender un monde
en crise permanente. Comme l'écrivait Virginia Woolf en 1925, "tout est
matière propre à la fiction, chaque sentiment, chaque pensée; toutes
les qualités de l'esprit et de l'âme sont mises à contribution". C'est
cette hospitalité radicale qui fait du roman le genre majeur de notre
modernité.
1900-1918 : Les
prémices de la rupture.
Au seuil du XXe
siècle, le roman européen hérite d'un double héritage contradictoire
: le naturalisme zolien, qui croyait pouvoir épuiser le réel par l'accumulation
documentaire, et l'impressionnisme fin-de-siècle, qui dissolvait le monde
extérieur dans la sensation. Cette tension va s'avérer féconde.
En Angleterre, Henry
James perfectionne la technique du "point de vue" restreint (le récit
filtré par la conscience d'un personnage) et pousse la prose narrative
vers une complexité syntaxique inédite. Les Ailes de la colombe
(1902) ou Les Ambassadeurs (1903) ne racontent pas tant des événements
qu'ils ne cartographient les malentendus que les êtres entretiennent avec
eux-mêmes. Joseph Conrad, Polonais écrivant
en anglais, radicalise l'ambiguïté : dans Nostromo (1904) et L'Agent
secret (1907), et déjà dans Lord Jim (1900) et Au coeur
des ténèbres (1899) , il multiplie les narrateurs, défait la chronologie,
installe l'incertitude morale au centre d'une fiction d'aventures en apparence
classique. La narration n'est plus un miroir fidèle mais un prisme déformant.
En France, André
Gide rompt avec le roman à thèse en construisant ce qu'il appelle
le "roman pur" : L'Immoraliste (1902) puis La Porte étroite
(1909) épurent la narration jusqu'à l'os, refusant tout commentaire moral.
Marcel
Proust, lui, commence à rédiger ce qui sera À la recherche du
temps perdu (Du côté de chez Swann paraît en 1913 à compte
d'auteur, après refus de la NRF). L'événement passe presque inaperçu,
mais c'est peut-être le roman le plus important du siècle qui vient de
naître.
En Allemagne, Thomas
Mann publie Buddenbrooks en 1901 : une saga familiale d'une
ampleur tolstoïenne qui diagnostique, à travers quatre générations,
le déclin de la bourgeoisie hanséatique et, métaphoriquement, la fin
d'un monde.
La Première
Guerre mondiale (1914-1918) fracturera tout cela, rendant définitivement
impossible le récit linéaire et serein du sujet bourgeois. Elle représente
un traumatisme fondateur qui ébranle définitivement la confiance dans
le progrès et la raison héritée des Lumières. Virginia Woolf, dans
une critique de 1925, appellera à une refonte en profondeur du genre,
plaidant pour un intérêt porté à "l'intériorité" plutôt qu'à "l'étranger
et l'extérieur".
1918-1945 : L'âge
d'or des modernismes.
L'entre-deux-guerres
est la période la plus radicalement novatrice de l'histoire du roman.
La saignée de 1914-1918 a détruit la confiance dans le progrès, dans
la raison, dans la syntaxe elle-même.
Le modernisme anglo-saxon
s'impose comme un mouvement international, avec des oeuvres qui deviendront
emblématiques de la rupture esthétique :
• James
Joyce publie Ulysse (1922), une épopée de la vie ordinaire
dublinoise sur une seule journée dublinoise, qui convoque Homère,
la philosophie scolastique, la linguistique
et les profondeurs de la conscience dans un fleuve de langue sans précédent;
utilisant le flux de conscience, la parodie des styles et une virtuosité
linguistique inouïe. L'ouvrage sera interdit dans de nombreux pays pour
"obscénité".
• Virginia
Woolf s'intéresse à la subjectivité féminine et au temps intérieur
dans
Mrs Dalloway (1925), Vers le phare (1927) et Les Vagues
(1931). elle développe une version plus lyrique de ce courant de conscience
: chez elle, le temps n'est plus chronologie mais résonance affective.
• William
Faulkner transpose ces conquêtes américaines dans le comté imaginaire
de Yoknapatawpha.
Le Bruit et la Fureur (1929) raconte la décomposition
d'une famille sudiste à travers quatre voix distinctes, dont celle d'un
narrateur déficient mental, un coup de force technique qui signifie que
la forme du récit n'est plus neutre, qu'elle est elle-même porteuse de
sens.
• Scott
Fitzgerald capte la splendeur et la corruption du "rêve américain"
dans Gatsby le Magnifique (1925).
• Hemingway
invente un style dépouillé, fait de non-dits, dont l'influence sur la
prose du XXe siècle sera immense.
Pendant ce temps, Franz
Kafka (écrivain de langue allemande de Prague, mort en 1924 sans avoir
publié ses grands romans) voit paraître à titre posthume Le Procès
(1925) et Le Château (1926), deux textes dépeignant l'aliénation
de l'individu face à des bureaucraties absurdes et invisibles.. Avec leur
logique cauchemardesque et leur banalité glacée, ces romans créent une
nouvelle catégorie de l'imaginaire littéraire : le genre kafkaïen,
qui nommera bientôt toute une expérience de l'absurde bureaucratique.
En Europe centrale,
Robert Musil travaille à L'Homme sans qualités (1930-1943), monstre
inachevé qui tente de penser la crise de l'identité autrichienne (et
par extension européenne) à l'aube de la catastrophe.
En France, Louis-Ferdinand
Céline publie Voyage au bout de la nuit en 1932 : un roman-fleuve
écrit dans une langue orale, argotique, hallucinée, qui opère la rupture
la plus violente avec la prose classique française. C'est laid, c'est
vif, c'est révolutionnaire.
En Allemagne, Thomas
Mann publie La Montagne magique (1924), vaste fresque intellectuelle
sur l'Europe d'avant la guerre.
Parallèlement, des
voix dissonantes s'élèvent contre la modernité industrielle. D. H. Lawrence,
avec L'Amant de lady Chatterley (1928), scandalise par sa description
explicite de la sexualité, mais aussi par sa critique virulente de l'industrialisation
et de la société de classes. Le roman, interdit jusqu'en 1963 au Royaume-Uni,
deviendra un symbole de la liberté d'expression.
1945-1967 : Les
années sombres et l'existentialisme.
La Seconde
Guerre mondiale impose au roman une obligation éthique nouvelle :
comment écrire après Auschwitz? comment raconter ce que la raison ne
peut absorber? Theodor Adorno affirmera, par exemple,
qu'écrire de la poésie après Auschwitz est "barbare". Le roman devient
un lieu de confrontation avec l'absurde et le mal radical.
Aux États-Unis,
la génération perdue cède la place à des voix plus sombres. Kurt Vonnegut,
rescapé du bombardement de Dresde, publie
Abattoir
5 (1969) (après de longues années d'incubation), mêlant
science-fiction,
autobiographie et réflexion sur le traumatisme de guerre. Le roman devient
un classique de l'anti-guerre et de la forme postmoderne naissante.
En France, la réponse
philosophique vient de l'existentialisme de Jean-Paul
Sartre ou de celui d'Albert Camus. La Nausée
(1938) du premier, et L'Étranger (1942) du second construisent,
par des moyens opposés (la saturation phénoménologique chez Sartre,
le dépouillement blanc chez Camus) une même vision de l'existence comme
donnée brute, sans Dieu ni sens préexistant. Le style de L'Étranger,
fait de phrases courtes et de présent de narration, marque une génération
entière. Simone de Beauvoir, également existentialiste,
dans Les Mandarins (1954) s'intéresse à l'engagement politique
des intellectuels.
En parallèle, le
Nouveau
Roman émerge comme refus radical du roman psychologique traditionnel.
Nathalie Sarraute, dans Tropismes (1939)
puis Portrait d'un inconnu (1948, préfacé par Sartre), traque
les micro-mouvements de conscience en deçà du dialogue.
Alain
Robbe-Grillet, dans Les Gommes (1953) et Le Voyeur (1955),
décrit les surfaces avec une précision géométrique froide qui refuse
toute intériorité : les choses sont là, sans signification, sans anthropomorphisme.
Michel Butor, dans La Modification (1957), adopte la deuxième personne
du singulier (vous) créant une étrangeté narrative qui interroge l'identité
du lecteur lui-même.
Pendant ce temps,
l'Amérique latine prépare silencieusement sa révolution. Juan
Rulfo publie Pedro Páramo en 1955 : un roman de quatre-vingts
pages, extraordinairement dense, où les morts parlent, où passé et présent
se superposent dans une prose hallucinée. C'est l'ancêtre direct du réalisme
magique. Miguel Ángel Asturias, avec Monsieur
le Président (1946), inaugure de son côté la grande veine du roman
politique latino-américain.
Aux États-Unis,
Ralph Ellison publie Homme invisible, pour qui chantes-tu ? en 1952
(peut-être le roman afro-américain le plus important du siècle ) et
George
Orwell, Britannique, donne avec 1984 (1949) le roman d'anticipation
politique qui continuera d'être lu comme un présent.
1967-1990 : L'éclatement
postmoderne et les voix postcoloniales.
Au cours des années
1960, le roman entre dans une phase de déconstruction ludique et réflexive.
Le postmodernisme se caractérise par
la mise à nu des artifices narratifs, le mélange des genres (haute culture
et culture populaire), l'ironie et le pastiche.
IItalo Calvino,
dans Les Villes invisibles (1972) et Si par une nuit d'hiver
un voyageur (1979), fait de la métafiction (le roman parlant de lui-même
comme roman) une forme poétique légère, jamais pédante. Georges
Perec publie La Vie mode d'emploi en 1978 : un immeuble parisien,
cent chapitres, des contraintes oulipiennes draconiennes,
et pourtant l'un des romans les plus humains du siècle. Umberto Eco, avec
Le
Nom de la rose (1980), crée un "roman savant" et montre qu'une fiction
historique rigoureuse peut être aussi un roman policier, une méditation
sur la connaissance et un traité de sémiotique. Julian Barnes, dans Une
histoire du monde en 10 ½ chapitres (1989), revisite le récit historique
avec une ironie radicale, montrant que toute histoire est une construction
subjective et fragmentaire.
Aux États-Unis,
Thomas
Pynchon publie L'Arc-en-ciel de la gravité (1973), roman-somme
sur la Seconde Guerre mondiale, la technologie et le destin, d'une densité
encyclopédique qui décourage autant qu'il fascine. Toni
Morrison fait paraître L'Oeil le plus bleu (1970) (premier
roman d'une oeuvre qui deviendra l'une des plus importantes de la littérature
américaine).
Mais le développement
le plus significatif de cette période est sans doute l'émergence des
littératures postcoloniales. La décolonisation des années 1950-1960
libère des voix qui entreprennent de "réécrire" l'histoire du point
de vue des dominés. Ce mouvement est en partie théorisé par les travaux
de Franco Moretti, qui souligne l'importance de ne pas réduire le roman
à une seule forme (le réalisme, le dialogisme, etc.) mais de considérer
la diversité de ses incarnations morphologiques à travers le monde.
Quelques jalons essentiels
:
• Chinua
Achebe (Nigeria) publie Le Monde s'effondre (1958), qui
raconte la destruction des sociétés igbo par le colonialisme britannique,
offrant une contre-histoire essentielle.
• Salman Rushdie
(Inde/Royaume-Uni) publie Les Enfants de minuit (1981), avec lequel
il impose un style baroque et politique qui mêle la grande histoire de
l'Inde post-coloniale à la fable, au mythe, à la digression picaresque.
C'est ce qu'on appellera le "roman-monde" : une fiction qui refuse les
frontières nationales et fait de sa propre hybridité formelle un programme
littéraire. L'affaire des Versets sataniques (1988) donnera à
Rushdie une visibilité tragique qui paradoxalement installe la question
de la liberté d'écrire au coeur du débat public mondial.
• Ngũgĩ
wa Thiong'o (Kenya) choisit d'abandonner l'anglais pour écrire
en gikuyu, affirmant que la langue est au coeur de la libération culturelle.
• Milan
Kundera, qui écrit L'Insoutenable Légèreté de l'être
(1984) depuis son exil parisien, fait du roman essai philosophique autant
que fiction : une interrogation sur la légèreté et le poids, la mémoire
et l'oubli, qui conquiert des millions de lecteurs.
La période voit aussi
exploser ce qu'on appelle le Boom latino-américain : en l'espace
d'une décennie, un groupe d'écrivains (Gabriel
García Márquez, Julio Cortázar, Mario
Vargas Llosa, José Donoso) propulse le roman hispano-américain sur
la scène mondiale. Cent ans de solitude de García Márquez (1967)
invente le "réalisme magique". Il s'agir
d'une une saga qui mêle l'histoire de la
Colombie, la mythologie caraïbe et la magie quotidienne dans une prose
envoûtante, sans jamais marquer la frontière entre le réel et le merveilleux.
C'est une vision du monde, pas un procédé stylistique. Cortázar, dans
Marelle
(1963), fait du roman lui-même un jeu : il invite le lecteur à choisir
son propre ordre de lecture, dissolvent la linéarité dans un labyrinthe
de chapitres permutables.
1990-2024 : Mondialisation
et éclatement des genres.
Plusieurs tendances
majeures se dégagent :
• L'autofiction
brouille la frontière entre réel et fiction. Des auteurs comme Karl Ove
Knausgaard (Mon combat, 2009-2011) poussent l'entreprise jusqu'à
l'extrême, décrivant le moindre détail de leur vie quotidienne.
• Le roman de
la mémoire et du trauma traite des héritages douloureux du XXe
siècle : l'Holocauste avec Jonathan Littell
(Les Bienveillantes, 2006), l'esclavage avec Yaa Gyasi (No Home,
2016), les dictatures latino-américaines avec Roberto Bolaño (2666,
2004).
• La littérature
de genre (science-fiction, fantasy, thriller) conquiert une légitimité
critique nouvelle. Les Harry Potter de J. K. Rowling (1997-2007)
deviennent un phénomène planétaire, tandis que des auteurs comme Ursula
K. Le Guin ou Philip K. Dick sont réévalués comme
de véritables romanciers d'idées.
La
fin du XXe siècle.
La chute du mur
de Berlin en 1989 et l'accélération de la
mondialisation du marché éditorial permet à des littératures longtemps
périphériques d'atteindre une audience globale, transforment à nouveau
le paysage romanesque. Le roman devient véritablement mondial : les prix
littéraires (Nobel, Booker, Goncourt) récompensent régulièrement des
auteurs venus de tous les continents. Orhan Pamuk (Turquie, prix Nobel
2006), Haruki Murakami (Japon), Chimamanda
Ngozi Adichie (Nigeria) ou J. M. Coetzee (Afrique du Sud, prix Nobel
2003) sont lus dans le monde entier.
• Toni
Morrison obtient le Prix Nobel en 1993, consécration d'une oeuvre
qui, de Beloved (1987) à Jazz (1992), a réinventé la façon
dont la littérature américaine peut parler de l'esclavage et de ses traces
dans l'âme collective. Beloved est peut-être le roman américain
le plus puissant de la seconde moitié du XXe
siècle : un roman hanté au sens propre, où le passé revient en chair.
• Kazuo Ishiguro,
dans Les Vestiges du jour (1989), orchestre le déni et la répression
d'une conscience anglaise avec une sobriété formelle bouleversante, le
non-dit comme moteur narratif poussé à son extrême.
• W. G. Sebald,
Allemand installé en Angleterre, crée avec Les Émigrants (1992)
et Austerlitz (2001) une forme narrative sui generis, mêlant photographies,
documents, digression mélancolique, une prose de la mémoire et
du deuil historique sans équivalent.
• Orhan
Pamuk, en Turquie, commence à construire une oeuvre qui interroge
l'identité ottomane-européenne avec une sophistication formelle et culturelle
remarquable.
Le
début du XXIe siècle.
Le roman du XXIe
siècle est d'abord marqué par l'autofiction, c'est-à-dire par l'effacement
revendiqué de la frontière entre vie et texte.
• Annie
Ernaux publie Les Années en 2008, un "roman collectif"
à la première personne du pluriel qui raconte, à travers les souvenirs
d'une vie, l'histoire sociale et politique de la France de l'après-guerre.
C'est une forme radicalement nouvelle : ni mémoires, ni roman, ni essai,
mais les trois à la fois. Le Nobel qui lui est décerné en 2022 consacre
cette veine.
• Karl Ove Knausgård,
avec sa série Min Kamp (2009-2011), pousse l'autofiction jusqu'à
l'exhibitionnisme : six volumes, des milliers de pages, une transparence
biographique que beaucoup jugent impudique et qui fascine autant qu'elle
dérange.
• Roberto Bolaño,
mort en 2003, laisse une oeuvre posthume considérable dont 2666
(2004) est la pièce maîtresse : un roman-continent de mille pages qui
circule entre le Mexique, l'Europe et le monde littéraire hispanique,
ancré dans les féminicides de Ciudad Juárez et dans une réflexion sur
le mal et sur l'écriture elle-même. Bolaño rejoint Borges au panthéon
de la littérature hispanophone mondiale.
• Mohamed Mbougar
Sarr obtient le Prix Goncourt en 2021 avec La Plus Secrète Mémoire
des hommes, roman sur la littérature et la malédiction, qui s'inscrit
dans la lignée de Borges et de Sebald tout en affirmant une voix sénégalaise
singulière.
La mondialisation numérique
crée des circulations littéraires inédites : des romans traduits de
l'albanais, du coréen, du swahili trouvent des lecteurs en dehors de tout
circuit institutionnel traditionnel. Chimamanda Ngozi Adichie, avec Americanah
(2013), traite de la discrimination selon la couleur de la peau et de l'identité
dans un roman délibérément grand public, à la fois roman d'amour et
essai politique. La question écologique commence à irriguer la fiction
contemporaine, avec un nouveau genre, la cli-fi (= fiction
climatique), mais les formes les plus intéressantes ne sont pas celles
du catastrophisme spectaculaire, plutôt celles, comme chez Richard Powers
(L'Arbre-monde, 2018), qui tentent de faire entrer le non-humain
dans la structure même du roman. Le roman continue, en somme, de se chercher,
et c'est peut-être la définition la plus juste de sa vitalité.
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En
librairie -
Roland Barthes, La préparation du roman I et II (texte établi
par Nathalie Léger), Le Seuil, 2003; Philippe Forest, Le roman, le
réel (un roman est-il encore possible?), Plein Feux, 1999; du même,
Le roman, le je, Pleins feux, 2001; Béatrice Bonhomme, Le roman
au XXe siècle à travers dix auteurs (de Proust au Nouveau roman),
Ellipses, 1998; Fausta Garavini,
La maison des jeux (science du roman
et roman de la science au XVIIe siècle), Honoré Champion, 1998; Georges
Molinie, Du roman grec au roman baroque, un art majeur du genre narratif
en France sous Louis XIII, Presses universitaires
du Mirail, 1995; Marthe Robert, Roman des Origines et origines du roman,
Grasset et Fasquelle, 1988.
Aimé
Petit, L'anachronisme dans les romans antiques du XIIe siècle (Le
roman de Thèbes, le roman d'Enéas, le roman de Troie ,
le roman d'Alexandre ),
Honoré Champion, 2002; Daniel-Henri Pageaux et Jean Bessiere, Formes
et imaginaire du roman, perspectives sur le roman antique médiéval,
Honoré Champion, 1998; Yasmina Foehr-Janssens, Le Temps des fables
(Le roman des Sept sages
ou l'autre voie du roman), Honoré Champion, 1994; Francine Mora-Lebrun,
L'Enéide
médiévale et la Chanson de geste, Honoré Champion, 1994; de la même,
L'Enéide
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Virginie
Douglas, Perspectives contemporaines du roman pour la jeunesse,
L'Harmattan, 2004; Raymond Perrot, Mots et clichés du roman policier,
In Octavo, 2003; Dumais, Frontière du roman (le roman réaliste
et ses personnages), Presses universitaires de Vincennes, 2002; J. Wiswanathan,
Spectacles
de l'esprit du roman dramatique au roman théâtre, Presses de l'Université
de Laval, 2002; Alice M. Killen, Le roman terrifiant ou roman noir,
de Walpole à Anne Radcliffe (et son influence sur la littérature
française jusqu'en 1840), Slatkine, 2000; Ellen Constans et Erich Lessing,
Parlez-moi d'amour (le roman sentimental - des romans grecs aux collections
de l'an 2000), Presses universitaires de Grenoble, 1999; A. et O. Virmaux,
Du
film à l'écrit (du roman cinéma, au roman cinéoptique), Institut
Jean Vigo, 1998; P.C. Ilboudo, Nouveau roman et roman africain d'expression
française, Presses universitaires du Septentrion, 1996; Jacques van
Herp, Panorama de la science-fiction (les thèmes, les genres, les
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