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Le roman

Le mot roman n'a pas d'équivalent en grec et en latin; il servait au Moyen âge à désigner des ouvrages profanes de poésie ou de prose écrits en langue populaire, la langue romane, c.-à-d. selon la région où l'on se trouvait en langue d'oc ou en langue d'oil, par opposition avec les chroniques, histoires bibliques, légendes ecclésiastiques, écrites en latin, langue de l'école et de l'église. Le mot roman s'appliquait surtout aux compositions qui avaient un caractère narratif. C'est ainsi que certaines grandes épopées, véritables chansons de geste, ont porté le nom de Roman de Thèbes, Roman de Troie, etc., et que des poèmes satiriques en 20 000 vers se sont appelés Roman de la Rose, Roman de Renart, etc. L'étude de ces romans d'une espèce toute particulière ne saurait trouver place ici. Ce qu'il s'agit d'examiner avec attention, c'est le roman tel que l'a fort bien défini le Dictionnaire de l'Académie, c.-à-d. une histoire feinte, écrite en prose, où l'auteur cherche à exciter l'intérêt, soit par le développement des passions, soit par la peinture des moeurs, soit par la singularité des aventures. Ainsi compris, le roman est un genre littéraire très particulier, tout à fait distinct de ceux qui paraissent lui ressembler, du Conte, de la Nouvelle et de la Fable.

Le roman peut en effet emprunter ses données à l'histoire, sauf à le dénaturer plus ou moins, comme dans la Cyropédie, dans Quentin Durward ou dans les Trois mousquetaires. Il exige un certain développement, si bien que l'on n'oserait pas appeler roman le Jeannot et Colin ou le Micromégas de Voltaire; c'est à peine si ce nom convient aux épisodes d'Atala ou de René. Enfin l'objet principal du roman n'est pas de moraliser, comme doit toujours le faire la Fable ou Apologue.

De la définition qui vient d'être donnée d'après l'Académie, il résulte que l'on peut concevoir trois espèces de romans : les romans passionnels, comme on dit, les romans de moeurs et les romans d'aventure. Ajoutons qu'il faut distinguer en outre, suivant la manière dont les sujets sont traités, les romans historiques, les romans philosophiques, politiques et sociaux, qui sont en général des romans à thèses, les romans idéalistes, les romans réalistes ou naturalistes, les romans psychologiques, les romans lyriques, etc. Mais quelle que soit la forme particulière d'un roman, le fond est toujours identique; un roman, c'est toujours un récit, une narration, et toujours l'auteur se propose de nous intéresser à la destinée d'un ou de plusieurs personnages. C'est en cela que le roman se rapproche du drame; les analogies sont même si grandes que l'on voit tous les jours les romans en vogue donner naissance à des pièces de théâtre, et Diderot affirmait que tout bon drame doit pouvoir faire un excellent roman.

De tous les genres littéraires, le roman est celui qui est le moins soumis à des règles précises, et cela sans doute parce qu'il n'a pour ainsi dire pas été connu de l'Antiquité classique. Aristote et ses successeurs ne l'ont donc pas codifié, et les auteurs de romans modernes ne sont pas astreints, comme les orateurs, les historiens et les poètes dramatiques, soit à marcher péniblement dans le sentier battu, soit à se frayer audacieusement des routes nouvelles. Un auteur de roman peut à son gré annoncer le dénouement dès la première page, ou suspendre l'intérêt jusqu'au dernier chapitre de son livre; il n'est pas tenu de respecter, comme le poète épique, l'unité de temps et l'unité d'action; il peut donner à son récit une allure poétique, ou adopter la façon de narrer des historiens, ou enfin présenter les événements sous forme de journal, de mémoire, de correspondance même; en un mot, il est libre et absolument indépendant. Ainsi s'explique l'énorme quantité de romans qu'ont produits, depuis la fin du XVIe siècle, toutes les littératures occidentales.

Le roman existe chez tous les peuples; en Chine il date du XIIIe siècle et compte de très nombreux exemplaires sous les trois formes, historique, fantastique et bourgeoise. La littérature du roman au Japon a suivi de près l'évolution chinoise. Chez les Arabes, le roman est au moins aussi ancien que l'Islam. Le sujet en est emprunté presque exclusivement aux légendes nationales et à l'histoire religieuse ou profane. Les Iraniens ont eu une littérature de roman (en prose) singulièrement pauvre et peu originale auprès de la floraison de l'épopée.

Longtemps considéré comme un genre mineur, voire suspect (au XVIIIe siècle encore, on l'accusait de corrompre l'imagination et de détourner du réel ), le roman est devenu au fil des deux derniers siècles la forme littéraire dominante, celle qui capte avec le plus d'acuité les transformations des sociétés, des subjectivités et des imaginaires collectifs. Cette ascension fulgurante n'est pas le fruit du hasard : le roman possède une plasticité formelle exceptionnelle, une capacité à absorber et à recomposer tous les autres genres (épistolaire, autobiographique, policier, fantastique, historique, etc.), ce qui lui permet de se renouveler sans cesse et de répondre aux exigences changeantes de publics toujours plus larges. Contrairement à la poésie, souvent liée à des traditions orales et à des formes fixes, ou au théâtre, soumis aux contraintes de la représentation scénique, le roman est le genre de l'intériorité moderne, de l'exploration psychologique, mais aussi de la fresque sociale et historique. Il est le récit par excellence de l'individu confronté au monde, de ses doutes, de ses révoltes, de ses amours et de ses échecs. 

Le roman a joué un rôle décisif dans la formation des identités nationales au XIXe siècle (qu'on pense au rôle de Walter Scott en Écosse, d'Alexandre Pouchkine en Russie, ou de Machado de Assis au Brésil)  mais il a aussi servi, au XXe siècle, d'instrument de déconstruction de ces mêmes identités et de critique des grands récits nationaux ou impériaux. La vague des indépendances et des décolonisations a vu émerger des romanciers qui ont utilisé la forme pour "réécrire" l'histoire du point de vue des subalternes, pour restaurer des mémoires occultées et pour inventer de nouvelles langues littéraires, hybrides, mêlant les syntaxes européennes aux rythmes et aux imaginaires locaux. Cette capacité d'adaptation et de traduction, au sens propre comme au sens figuré,  fait du roman un genre éminemment mondialisé, lu et produit sur tous les continents, même si les circuits de diffusion et de légitimation (prix, traductions, universités) restent largement dominés par les grandes langues et les maisons d'édition occidentales. 

Le roman occupe ainsi une place ambivalente : il est à la fois un vecteur d'uniformisation culturelle (le "roman occidental" a souvent été imposé comme modèle) et un outil de résistance et de différenciation, permettant à des voix périphériques de s'affirmer et de dialoguer avec le centre. Dans l'histoire mondiale de la littérature, le roman n'est donc ni un simple reflet des sociétés, ni un pur jeu formel; il est un laboratoire où se négocient les rapports entre l'individu et la collectivité, entre la tradition et la modernité, entre le local et le global. Sa place est celle d'un médiateur, d'un traducteur d'expériences, d'un archiviste des émotions et des idées. Et si d'autres genres (l'épopée, la tragédie, le conte philosophique) ont pu, en d'autres temps, remplir des fonctions similaires, c'est bien le roman qui, depuis le XVIIIe siècle, porte la responsabilité de donner forme narrative à la condition humaine dans toute sa complexité historique et culturelle.

Le roman en Europe jusqu'à la fin du XIXe siècle

Le roman tel que nous le connaissons est la forme très moderne d'une chose fort ancienne; la feinte qui le constitue essentiellement était l'âme de l'apologue, de l'histoire légendaire, de l'épopée, et même du drame. Que faudrait-il changer à l'Odyssée pour en faire un roman d'aventures? et ne serait-il pas bien facile de transformer en romans, à la manière de Télémaque, plusieurs des tragédies d'Euripide? Mais le roman proprement dit étant toujours une oeuvre en prose, il faut aller jusqu'au siècle de Périclès pour trouver le premier roman connu, la Cyropédie de Xénophon. L'auteur si exact de la Retraite des dix mille a pris les plus grandes libertés avec l'histoire de Cyrus; ce curieux traité d'éducation est un roman dans toute la force du terme. Le grand succès de la Cyropédie n'a pourtant pas donné lieu, comme on serait tenté de le croire, à des imitations nombreuses; durant plusieurs siècles on ne trouve pas un seul roman dans la littérature grecque. Ce n'est qu'au Ier siècle après J.-C. que le roman devint une littérature spéciale en Grèce, au temps des seconds sophistes : l'un des premiers est celui d'Antonius Diogène (les Choses incroyables qu'on voit au delà de Thulé), modèle des romans suivants, qui consistent surtout en une fable érotique traversée d'une foule d'aventures fantastiques : c'était si bien alors le genre du roman que les romanciers grecs étaient désignés sous le nom d'Érotiques (du IIe au Ve siècle après JC). 

C'est près de cinq cents ans après Xénophon que le roman grec renaît avec Lucien, auteur de Lucius ou l'Ane et de l'Histoire véritable, Xénophon d'Ephèse, Héliodore, auteur de Théagène et Chariclée, Longus, auteur de Daphnis et Chloé, Achille Tatios, Chariton d'Aphrodisie, auteur des Amours de Chaereas et Callirhoé, etc. La plupart des romans de cette époque ne sont qu'une succession d'aventures extravagantes accumulées sans aucun art : les amoureux sont séparés en général par des brigands et, après mille traverses, après avoir été réduits en esclavage dans les pays les plus étranges, finissent par être heureusement réunis. A l'époque byzantine; de pareils drames (nom qu'ils portaient alors) forment le fond de romans très nombreux, tels que le Drame d'Hysmène et d'Hysménias d'Eustathios; la Vie d'Esope, du moine byzantin Planude, est comme un dernier souvenir des romans grecs de l'époque impériale.

La littérature romaine ne compte pour ainsi dire pas de romans : une des seules productions originales que l'on y relève est le roman satirique de Pétrone, le Satiricon, qui date du milieu du Ier siècle après J.-C. Les Métamorphoses d'Apulée, que les nouvelles intercalées de l'Ane d'or et de Psyché ont rendues célèbres, présentent aussi le plus vif intérêt pour l'histoire des moeurs de son temps (IIe siècle). Enfin il  faut citer encore l'Histoire merveilleuse d'Apollonius de Tyr (adaptation d'un roman grec), qui fit fureur au Moyen âge et fut traduite dans toutes les langues.

Le roman en France
Le Moyen âge, qui nous a transmis le mot roman, n'a pas laissé une seule oeuvre auquel on puisse l'appliquer pleinement. Depuis la fin du XIIe siècle, les romans en prose du cycle d'Arthur, adaptations pour la plupart d'anciens poèmes, représentent seuls l'art du roman jusqu'au XVe siècle, époque où les meilleures de ces proses furent répandues par l'imprimerie dans la Bibliothèque bleue. Le roman en prose original n'a remplacé réellement le roman en vers qu'au XVe siècle avec le Petit Jehan de Saintré de La Salle; en même temps, sous l'influence italienne, les nouvelles eurent une grande vogue, comme le prouve le livre des Cent Nouvelles nouvelles. Au XVIe siècle on ne relève, en dehors du Gargantua de Rabelais et de quelques recueils de nouvelles. Rien de bien marquant. Ensuite viennent les Aventures du baron de Foeneste par Agrippa d'Aubigné; mais ce n'est un roman que d'apparence; à vrai dire, c'est un pamphlet politique.

D'Espagne nous vint l'Amadis, dernier écho des romans du cycle d'Arthur. Puis le goût des bergeries passa d'Italie en France à la cour de Henri IV, où il fit fureur : les moutons de l'Astrée de d'Urfé (1610) ne sont que des courtisans déguisés de l'entourage du roi; ce livre inaugure l'interminable série des grands romans du XVIIe siècle : il mit à la mode les romans à clef, qui sous des habits étrangers, des déguisements à la romaine, représentent, en réalité, au naturel, des personnages vivants connus de tous et que l'on s'amusait à retrouver sous leur costume d'emprunt : tels sont la Polexandre de Gomberville, le Grand Cyrus et la Clélie de Madeleine de Scudéry, le Faramond et le Cléopâtre de La Calprenède, et tant d'autres dont la galanterie subtilisée faisait l'admiration de Mme de Sévigné et de presque tout son siècle. Telle était la vogue de ces romans en 8 et 10 volumes qu'on en tirait aussitôt des tragédies à grand succès : la Mort de Cyrus de Quinault, et surtout le Timocrate de Thomas Corneille. En vain des auteurs de bon sens comme Charles Sorel, auteur du Berger extravagant, et Boileau, auteur du charmant Dialogue sur les héros de romans, faisaient ressortir la fadeur de ces compositions; en vain Scarron avec le Roman comique, Furetière avec le Roman bourgeois, et Mme de La Fayette avec la Princesse de Clèves et Zaïde, donnaient des modèles d'un tout autre genre : la franche gaieté, la vivacité quelque peu brutale ou l'exquise délicatesse psychologique de ces romans-là n'empêchaient pas de goûter les autres, et il en fut de mérite durant tout le règne de Louis XIV, qui vit naître en outre un roman mythologique de La Fontaine, les Amours de Psyché, et un grand roman d'éducation, le Télémaque de Fénelon.

Le XVIIIe siècle.
Le XVIIIe siècle, si différent du précédent à bien des égards, lui emprunta ses principaux genres littéraires, et le roman fut du nombre. Lesage, qui avait commencé par traduire Don Quichotte, se rendit célèbre par la publication de deux romans de moeurs, le Diable boiteux et Gil Blas, inspirés des fripons du roman espagnol. Montesquieu préluda aux attaques de la philosophie avec un roman satirique, les Lettres persanes, et presque tous les grands écrivains du siècle de Louis XV ont fait imprimer des romans. Voltaire a donné sur le tard l'Ingénu, Candide, Zadig et plusieurs autres; Rousseau a publié la Nouvelle Héloïse, roman passionné sous forme de lettres, qui, par ses peintures des souffrances du coeur et l'amour passionné de la nature, a eu une influence capitale sur le roman français; il écrivait presque en même temps Emile ou de l'Education. Diderot, qui s'inspira du roman de famille anglais, est l'auteur de Jacques le Fataliste, de la Religieuse, du Neveu de Rameau; Marmontel est devenu célèbre grâce à son Bélisaire et à ses Incas. L'abbé Prévost, qui a signé plus de cent volumes illisibles, a trouvé le chemin de la gloire en insérant dans les Mémoires d'un homme de qualité le roman de Manon Lescaut; Bernardin de Saint-Pierre enfin, sous l'influence de Rousseau, a su enchâsser dans les Etudes de la nature le petit chef-d'oeuvre qui s'appelle Paul et Virginie. A côté de ces romanciers illustres, il s'en trouva d'autres qui cherchèrent la réputation par des moyens peu honorables, et comme ils vivaient au milieu d'une société très dépravée, ils flattèrent le goût public en composant des romans libertins. Ainsi procédèrent Crébillon fils, Louvet, et d'autres qu'il n'est pas nécessaire de nommer.

Le XIXe siècle.
Le XIXe siècle, qu'on appelle parfois le siècle de l'histoire, pourrait, à plus juste titre, se nommer le siècle du roman. Chateaubriand, avec Atala et René (en attendant les Martyrs, les Natchez, le Dernier des Abencérages), et Mme de Staël préparèrent le romantisme que Victor Hugo devait illustrer et ériger en théorie littéraire. Alfred de Vigny compose le premier roman historique de valeur avec Cinq-Mars. Mérimée donne le type le plus parfait de la nouvelle. Balzac, tout imprégné de romantisme, crée la Comédie humaine, d'un réalisme si profond et d'une psychologie presque prophétique. En même temps, Alexandre Dumas père et Eugène Sue lancent leurs romans d'aventures qui trouvent un public d'autant plus nombreux que l'art littéraire y est moins raffiné. Beyle (Stendhal), qui n'obtint pas de son vivant toute la gloire qu'il eut plus tard, crée le roman psychologique et donne quelque aperçu de ce que sera le naturalisme. Flaubert écrit un des meilleurs romans réalistes qui existent, Mme Bovary (1838) : cette voie est suivie par les deux frères Goncourt et Zola qui la poussent jusqu'au naturalisme, dont Maupassant donne les types les plus classiques. Le roman idéaliste avait été mis en grand honneur par les oeuvres de George Sand, qui tenta aussi le roman social. Dans une autre voie, Octave Feuillet publiait des romans aristocratiques et mondains, et Georges Ohnet des romans platement bourgeois, qui obtenaient un grand succès; Paul Bourget et Marcel Prévost, réagissant contre le naturalisme, s'attachent aux analyses psychologiques, etc.

Le roman en Italie.
En Italie, le roman remonte au XIIIe siècle, époque où l'on trouve des traductions en prose italienne de romans d'aventures. En 1340, Boccace écrit le long roman de Filocolo (d'après l'histoire de Flor et Blancheflor); en 1341, l'histoire idyllique et allégorique de Ameto, puis Fiammetta. Au XVe siècle, il suffit de citer il Paradiso degli Alberti de Giovanni da Prato, roman qui reste inachevé, et le roman pastoral de Sannazar, Arcadia (1489), qui trouvera beaucoup d'imitateurs. Les romans sont plus nombreux au XVIe siècle : ce sont des romans érotiques, dont quelques-uns très légers, tels que ceux de Pascoli (Cortigiano disperato), de Caviceo (Peregrino), de Franco (Filena); des romans moraux très lus, tels que ceux de Selva (Metamorfosi del Virtuoso), le Brancaleone attribué à Besozzi, le Compassionevoli avvenimenti di Erasto, d'un auteur anonyme, etc. Au XVIIe siècle, le roman est le genre littéraire à la mode : on copie d'Urfé et La Calprenède. Un des meilleurs romans galants de cette époque est le Calloandro de Marini; d'autres auteurs cherchent à réagir contre l'imitation française et écrivent des romans de moeurs (Brusoni), moraux (Mancini, qui écrit le célèbre Principe Altomiro), historiques, politiques (Pallavicini). Les auteurs italiens du XVIIe et du XVIIe siècle sont oubliés, et il faut arriver au commencement du XIXe siècle, en 1802, pour trouver un bon roman italien (imité d'ailleurs de Werther) : Ultime lettere di Jacopo Ortis de Ugo Foscolo. Le roman historique, qui obtint tant de succès avec Walter Scott, a inspiré Promessi Sposi de Manzoni (1827), qui eut de nombreux adeptes (Grossi, d'Azeglio, Guerrazzi, Nieve). Les romanciers italiens du XIXe, siècle n'ont pas une originalité très marquée, et l'on pourrait presque, chez chacun, retrouver l'influence de la littérature française dans les romans à la mode, psychologiques ou sociaux de Ciampoli, d'Annunzio, Farina, Fogazzaro, de Amicis, Rovetta, etc.

Le roman en Espagne et au Portugal.
En Espagne et au Portugal, les auteurs commencèrent vers le XIVesiècle à puiser dans les romans français, dans les légendes classiques et chrétiennes, le sujet. de leurs oeuvres, en grande partie traduite ou adaptées. El conde Lucanor, de l'infant don Juan Manuel, est un des premiers recueils de nouvelles présentant quelque originalité. C'est au Portugal que l'on doit le célèbre roman de chevalerie, Amadis (XIVe siècle), qui ne tarda pas à se répandre en Espagne : ce n'est qu'à la fin du XVe siècle (1490) que, sous une forme plus moderne et développée, il donna naissance dans la péninsule aux romans de chevalerie dont la vogue dura jusqu'au Don Quichotte de Cervantes (1605), qui leur donna le coup de grâce; il faut citer au PortugalPalmeirim de lnglaterra (1545), le meilleur des romans de ce genre, et en Catalogne Tirant lo Blanch (1460).

Quelques écrivains se sont essayés, au XVe siècle, à composer les romans de sentiments à côté des romans d'aventures ce sont : Rodriguez del Padron, avec son allégorique Siervo libre de Amor (1450); Diego de San Pedro, avec le Carcel de Amor; Aeneas Piccolomini, avec la nouvelle Eurialo y Lucrecia. Au milieu du XVIe siècle: les romans de bergeries avaient envahi l'Espagne et le Portugal. et l'on trouve à citer une oeuvre mi-bergerie mi-roman de chevalerie, d'une grande sensibilité, Menina e moça, du Portugais Bernardim Ribeiro, après laquelle vinrent l'Arcadia de Sannazzaro et la Diana de Jorge de Montemor (en portugais), qui donna naissance à une longue suite de romans galants. 

Après les romans de chevalerie et les bergeries, l'Espagne produisit un genre original qui lui est propre et que l'on a appelé la littérature et le style picaresques: ces romans mettant en scène avec une vie, un humour et un réalisme très particuliers, un monde de fripons et de mendiants; les oeuvres les plus célèbres de cet ordre sont : Lazarillo de Tormes de Mendoza (1553). Guzman de Alfarache de Mateo Aleman (1599), Marcos de Obregon, etc. L'art des nouvelles en Espagne est inspiré entièrement de la littérature italienne; à la fin du XVIe et au XVIIe siècle, on en trouve de très nombreux recueils, tels que les Novelas Exemplares de Cervantes (1613). Au XVIIIe et au XIXe siècle, les maîtres des romanciers espagnols ont été les romanciers français et anglais.

Le roman en Angleterre.
En Angleterre, le roman date du XVe siècle et procède, à ses débuts, des poèmes de chevalerie en vers : tels sont, en 1489, les Histories of King Arthur de Malory. Après cette littérature héroïque, on trouve, au XVIe siècle, à la fois les romans de bergeries, tels que l'Arcadie de Sidney et les romans d'aventures (Unfortunate traveller de Nash) : les deux genres viennent d'Espagne; à la même époque, apparaît une production nationale, qui a trouvé en Angleterre aux différentes époques ses représentants les plus originaux : la peinture des voyages sur mer (Voyages de Hakluyt, en 1582). 

Au XVIIe siècle, on trouve surtout des essayistes qui perfectionnent la littérature anglaise d'après les modèles français. Au XVIIIe siècle, les histoires de navigateurs reparaissent avec le Robinson Crusoë de Daniel Defoe (1719), qui inspira de nombreuses peintures de la vie de mer; une autre lignée, celle des romans sentimentaux, procède dans ce même siècle de la Pamela de Samuel Richardson (1741); réagissant contre ce genre, Fielding importa le roman humoristique d'après les Espagnols et les Français (Joseph Andrews, 1741, et Tom Jones, 1749). Smollet reprit ce genre, en y mêlant la bizarrerie et le romantisme. 

A la fin du XVIIIe siècle, une nouvelle tendance se manifesta avec Castle of Otranto (1765) de Walpole, roman de chevalerie avec des effets de terreur. Maria Edgeworth s'attacha à peindre les caractères nationaux, principalement ceux de l'Irlande. Au début du XIXe siècle, Walter Scott créa le roman historique : son premier livre, Waverley, date de 1814. Un autre genre national est le roman de la vie bourgeoise dont Goldsmith est le créateur avec son Vicar of Wakefield (1766) et dont Charles Dickens a été le maître : son premier roman est Oliver Twist (1838). Walter Scott et Dickens ont eu d'innombrables continuateurs dont Bulwer-Lytton et George Eliot sont les plus marquants. Le réalisme naturaliste de Zola n'a pas fait école en Angleterre, et les romanciers de cette époque s'attachent volontiers aux questions politiques, religieuses et sociales. On peut citer Looking backward de Bellamy, Robert Elesmere de Humpfrey Ward, Story of an African farm d'Olive Schreiner, et les oeuvres de Rudyard Kipling dont les idées impérialistes ont décuplé la renommée, etc.

Le roman en Allemagne.
En Allemagne, le roman proprement dit ne date que de la fin du Moyen âge. il consiste essentiellement en adaptations en prose de légendes déjà chantées dans des poèmes épiques. Au XVIe siècle, les trois principaux thèmes sont Eulenspiegel, Faust et Die Schildbürger. Jorg Wickram est le premier dont les romans marquent une véritable originalité. Mais, pendant de longues années encore, la littérature allemande reste tributaire des romans étrangers, soit des romans de chevalerie comme Amadis, soit des bergeries comme Diana. Fichart a montré une véritable personnalité dans son adaptation de Gargantua. Au XVIIesiècle, à côté des romans fantastiques, on goûte surtout les romans humoristiques et picaresques : le plus original de cette époque est le Simplicissimus de Grimmelshausen, qui a eu de nombreux imitateurs. A la fin du siècle, les romans héroïques et galants foisonnent, tels sont ceux d'Anton Ulrich von Braunsrhweig, l'Arminius de Lohenstein, l'Asiatische Banise de Ziegler, etc. Les romans satiriques de Hunold et de Chr. Reuter datent aussi de la fin du XVIIe siècle. 

Au siècle suivant, les imitations des romans anglais, spécialement de Robinson Crusoe, sont très nombreuses (on peut citer, en particulier, Insel Felsenburg de Schnabel); Hermes, Hippel, Thummel, Nicolai, etc., s'inspirent du sentimentalisme de Richardson ou de l'humour de Fielding. Vient ensuite la grande période de la littérature romanesque allemande avec les chefs-d'oeuvre de Wieland (Agathon et Abderiten), de Goethe (Werther, Wilhelm Meister, Wahlverwandtschaften) et les romans de Klinger, Heinse, F.-H. Jacobi. Un des plus grands poètes de cette époque, Jean Paul, a pris presque constamment la forme du roman. Le romantisme allemand a produit Novalis et Tieck. La littérature contemporaine du roman en Allemagne compte de nombreux représentants dans ses formes variées sociales, imaginatives, philosophiques, historiques, bourgeoises; il suffira de citer les noms de Gutzkow, Spielhagen Freytag, G. Keller, P. Heyse, W. Alexis, Scheffel, Ebers, Auerbach, etc.

Le roman dans les pays slaves.
La Russie a, au XIXe siècle, pris une place importante dans le roman, depuis Gogol; ses principaux auteurs, qui sont connus dans le monde cultivé, sont des adeptes de l'école réaliste et naturaliste : A. Herzen, I. Tourgueniev, I. Gonçarov, F. Dostoievski et L. Tolstoï, le plus grand de tous; ils ont pour disciples et continuateurs A. Pissemski, D. Grigorowitsch, A. Drushinin, M. Sollogub, N. Chwoschtschinskaia, etc. Le roman villageois est plus spécialement cultivé chez eux par F. Reschetnikov, E. Markov, P. Melnikov, E. Salias; le roman historique est plus spécialement l'oeuvre de N. Kostomarov, D. Mordowzev, A. Tolstoï, G. Danilewski, etc.

La Pologne a eu, au début du XIXe siècle, des romanciers célèbres; les premiers romans sont des imitations des romans historiques de Walter Scott : tels sont ceux de L-G. Niemcewicz, F. Bernatowicz et F. Skarbek. Le romancier polonais le plus fécond et le plus varié est L-l. Kraszewski et, après lui, M. Grabowski, M. Czaikowski, H. Rzewuski, Ig. Chodzko, I. Korzeniowski, Z.Kackowski, Z. Milkowski. C'est de nos jours que la littérature romanesque polonaise a produit les oeuvres les plus appréciées en Europe, dues surtout à H. Sienkiewicz dont le Quo vadis a fait le tour du monde, traduit dans toutes les langues, et E.Orzeszkowa.

Enfin, parmi les auteurs dans d'autres langues slaves, les Tchèques ont eu depuis longtemps des romans historiques, tels que ceux de J.-J. Marek, P. Chocholousek, J.-K. Tyl. Plus récemment, on trouve encore des romans historiques (ceux de Janda-Eidlinsky, de V. Vlcek, I.-I. Sankowsky), et des romans sociaux intéressants dus à K. Svetla, G. Pfleger Morawsky, Sv. Eech, Z. Podlipska, V. Vleek, A. Jirasek, etc. (A. Gazier et Ph. B.).

Le roman dans le monde depuis 1900

Le XXe siècle et le début du XXIe représentent une période de bouleversements sans précédent pour la forme romanesque. De la crise des certitudes victoriennes à l'explosion des voix postcoloniales, en passant par les avant-gardes et les révolutions formelles, le roman s'est affirmé comme le genre littéraire le plus dynamique et le plus apte à saisir la complexité d'un monde entré dans l'ère des extrêmes.

Une certitude va s'imposer au cours des décennies : le roman depuis 1900 a accompli sa promesse moderniste. Il a montré qu'il pouvait tout dire, tout montrer, tout expérimenter. De l'introspection proustienne aux fables kafkaïennes, des fresques historiques postcoloniales aux jeux de miroirs postmodernes, il a su inventer des formes toujours nouvelles pour appréhender un monde en crise permanente. Comme l'écrivait Virginia Woolf en 1925, "tout est matière propre à la fiction, chaque sentiment, chaque pensée; toutes les qualités de l'esprit et de l'âme sont mises à contribution". C'est cette hospitalité radicale qui fait du roman le genre majeur de notre modernité.

1900-1918 : Les prémices de la rupture.
Au seuil du XXe siècle, le roman européen hérite d'un double héritage contradictoire : le naturalisme zolien, qui croyait pouvoir épuiser le réel par l'accumulation documentaire, et l'impressionnisme fin-de-siècle, qui dissolvait le monde extérieur dans la sensation. Cette tension va s'avérer féconde. 

En Angleterre, Henry James perfectionne la technique du "point de vue" restreint (le récit filtré par la conscience d'un personnage) et pousse la prose narrative vers une complexité syntaxique inédite. Les Ailes de la colombe (1902) ou Les Ambassadeurs (1903) ne racontent pas tant des événements qu'ils ne cartographient les malentendus que les êtres entretiennent avec eux-mêmes. Joseph Conrad, Polonais écrivant en anglais, radicalise l'ambiguïté : dans Nostromo (1904) et L'Agent secret (1907), et déjà dans Lord Jim (1900) et Au coeur des ténèbres (1899) , il multiplie les narrateurs, défait la chronologie, installe l'incertitude morale au centre d'une fiction d'aventures en apparence classique. La narration n'est plus un miroir fidèle mais un prisme déformant.

En France, André Gide rompt avec le roman à thèse en construisant ce qu'il appelle le "roman pur" : L'Immoraliste (1902) puis La Porte étroite (1909) épurent la narration jusqu'à l'os, refusant tout commentaire moral. Marcel Proust, lui, commence à rédiger ce qui sera À la recherche du temps perdu (Du côté de chez Swann paraît en 1913 à compte d'auteur, après refus de la NRF). L'événement passe presque inaperçu, mais c'est peut-être le roman le plus important du siècle qui vient de naître. 

En Allemagne, Thomas Mann publie Buddenbrooks en 1901 : une saga familiale d'une ampleur tolstoïenne qui diagnostique, à travers quatre générations, le déclin de la bourgeoisie hanséatique et, métaphoriquement, la fin d'un monde. 

La Première Guerre mondiale (1914-1918)  fracturera tout cela, rendant définitivement impossible le récit linéaire et serein du sujet bourgeois. Elle représente un traumatisme fondateur qui ébranle définitivement la confiance dans le progrès et la raison héritée des Lumières. Virginia Woolf, dans une critique de 1925, appellera à une refonte en profondeur du genre, plaidant pour un intérêt porté à "l'intériorité" plutôt qu'à "l'étranger et l'extérieur".

1918-1945 : L'âge d'or des modernismes.
L'entre-deux-guerres est la période la plus radicalement novatrice de l'histoire du roman. La saignée de 1914-1918 a détruit la confiance dans le progrès, dans la raison, dans la syntaxe elle-même. 

Le modernisme anglo-saxon s'impose comme un mouvement international, avec des oeuvres qui deviendront emblématiques de la rupture esthétique :

James Joyce publie Ulysse (1922), une épopée de la vie ordinaire dublinoise sur une seule journée dublinoise, qui convoque Homère, la philosophie scolastique, la linguistique et les profondeurs de la conscience dans un fleuve de langue sans précédent; utilisant le flux de conscience, la parodie des styles et une virtuosité linguistique inouïe. L'ouvrage sera interdit dans de nombreux pays pour "obscénité".

Virginia Woolf s'intéresse à la subjectivité féminine et au temps intérieur dans Mrs Dalloway (1925), Vers le phare (1927) et Les Vagues (1931). elle développe une version plus lyrique de ce courant de conscience : chez elle, le temps n'est plus chronologie mais résonance affective.

William Faulkner transpose ces conquêtes américaines dans le comté imaginaire de Yoknapatawpha. Le Bruit et la Fureur (1929) raconte la décomposition d'une famille sudiste à travers quatre voix distinctes, dont celle d'un narrateur déficient mental, un coup de force technique qui signifie que la forme du récit n'est plus neutre, qu'elle est elle-même porteuse de sens.

Scott Fitzgerald capte la splendeur et la corruption du "rêve américain" dans Gatsby le Magnifique (1925).

Hemingway invente un style dépouillé, fait de non-dits, dont l'influence sur la prose du XXe siècle sera immense.

Pendant ce temps, Franz Kafka (écrivain de langue allemande de Prague, mort en 1924 sans avoir publié ses grands romans) voit paraître à titre posthume Le Procès (1925) et Le Château (1926), deux textes dépeignant l'aliénation de l'individu face à des bureaucraties absurdes et invisibles.. Avec leur logique cauchemardesque et leur banalité glacée, ces romans créent une nouvelle catégorie de l'imaginaire littéraire : le genre kafkaïen, qui nommera bientôt toute une expérience de l'absurde bureaucratique. 

En Europe centrale, Robert Musil travaille à L'Homme sans qualités (1930-1943), monstre inachevé qui tente de penser la crise de l'identité autrichienne (et par extension européenne) à l'aube de la catastrophe. 

En France, Louis-Ferdinand Céline publie Voyage au bout de la nuit en 1932 : un roman-fleuve écrit dans une langue orale, argotique, hallucinée, qui opère la rupture la plus violente avec la prose classique française. C'est laid, c'est vif, c'est révolutionnaire.

En Allemagne, Thomas Mann publie La Montagne magique (1924), vaste fresque intellectuelle sur l'Europe d'avant la guerre. 

Parallèlement, des voix dissonantes s'élèvent contre la modernité industrielle. D. H. Lawrence, avec L'Amant de lady Chatterley (1928), scandalise par sa description explicite de la sexualité, mais aussi par sa critique virulente de l'industrialisation et de la société de classes. Le roman, interdit jusqu'en 1963 au Royaume-Uni, deviendra un symbole de la liberté d'expression.

1945-1967 : Les années sombres et l'existentialisme.
La Seconde Guerre mondiale impose au roman une obligation éthique nouvelle : comment écrire après Auschwitz? comment raconter ce que la raison ne peut absorber? Theodor Adorno affirmera, par exemple, qu'écrire de la poésie après Auschwitz est "barbare". Le roman devient un lieu de confrontation avec l'absurde et le mal radical.

Aux États-Unis, la génération perdue cède la place à des voix plus sombres. Kurt Vonnegut, rescapé du bombardement de Dresde, publie Abattoir 5 (1969) (après de longues années d'incubation), mêlant science-fiction, autobiographie et réflexion sur le traumatisme de guerre. Le roman devient un classique de l'anti-guerre et de la forme postmoderne naissante.

En France, la réponse philosophique vient de l'existentialisme de Jean-Paul Sartre ou de celui d'Albert Camus. La Nausée (1938) du premier,  et L'Étranger (1942) du second construisent, par des moyens opposés (la saturation phénoménologique chez Sartre, le dépouillement blanc chez Camus) une même vision de l'existence comme donnée brute, sans Dieu ni sens préexistant. Le style de L'Étranger, fait de phrases courtes et de présent de narration, marque une génération entière. Simone de Beauvoir, également existentialiste, dans Les Mandarins (1954) s'intéresse à l'engagement politique des intellectuels.

En parallèle, le Nouveau Roman émerge comme refus radical du roman psychologique traditionnel. Nathalie Sarraute, dans Tropismes (1939) puis Portrait d'un inconnu (1948, préfacé par Sartre), traque les micro-mouvements de conscience en deçà du dialogue. Alain Robbe-Grillet, dans Les Gommes (1953) et Le Voyeur (1955), décrit les surfaces avec une précision géométrique froide qui refuse toute intériorité : les choses sont là, sans signification, sans anthropomorphisme. Michel Butor, dans La Modification (1957), adopte la deuxième personne du singulier (vous) créant une étrangeté narrative qui interroge l'identité du lecteur lui-même.

Pendant ce temps, l'Amérique latine prépare silencieusement sa révolution. Juan Rulfo publie Pedro Páramo en 1955 : un roman de quatre-vingts pages, extraordinairement dense, où les morts parlent, où passé et présent se superposent dans une prose hallucinée. C'est l'ancêtre direct du réalisme magique. Miguel Ángel Asturias, avec Monsieur le Président (1946), inaugure de son côté la grande veine du roman politique latino-américain. 

Aux États-Unis, Ralph Ellison publie Homme invisible, pour qui chantes-tu ? en 1952 (peut-être le roman afro-américain le plus important du siècle ) et George Orwell, Britannique, donne avec 1984 (1949) le roman d'anticipation politique qui continuera d'être lu comme un présent.

1967-1990 : L'éclatement postmoderne et les voix postcoloniales.
Au cours des années 1960, le roman entre dans une phase de déconstruction ludique et réflexive. Le postmodernisme se caractérise par la mise à nu des artifices narratifs, le mélange des genres (haute culture et culture populaire), l'ironie et le pastiche. 
IItalo Calvino, dans Les Villes invisibles (1972) et Si par une nuit d'hiver un voyageur (1979), fait de la métafiction (le roman parlant de lui-même comme roman) une forme poétique légère, jamais pédante. Georges Perec publie La Vie mode d'emploi en 1978 : un immeuble parisien, cent chapitres, des contraintes oulipiennes draconiennes, et pourtant l'un des romans les plus humains du siècle. Umberto Eco, avec Le Nom de la rose (1980), crée un "roman savant" et montre qu'une fiction historique rigoureuse peut être aussi un roman policier, une méditation sur la connaissance et un traité de sémiotique. Julian Barnes, dans Une histoire du monde en 10 ½ chapitres (1989), revisite le récit historique avec une ironie radicale, montrant que toute histoire est une construction subjective et fragmentaire.

Aux États-Unis, Thomas Pynchon publie L'Arc-en-ciel de la gravité (1973), roman-somme sur la Seconde Guerre mondiale, la technologie et le destin, d'une densité encyclopédique qui décourage autant qu'il fascine. Toni Morrison fait paraître L'Oeil le plus bleu (1970) (premier roman d'une oeuvre qui deviendra l'une des plus importantes de la littérature américaine).

Mais le développement le plus significatif de cette période est sans doute l'émergence des littératures postcoloniales. La décolonisation des années 1950-1960 libère des voix qui entreprennent de "réécrire" l'histoire du point de vue des dominés. Ce mouvement est en partie théorisé par les travaux de Franco Moretti, qui souligne l'importance de ne pas réduire le roman à une seule forme (le réalisme, le dialogisme, etc.) mais de considérer la diversité de ses incarnations morphologiques à travers le monde.

Quelques jalons essentiels :

Chinua Achebe (Nigeria) publie Le Monde s'effondre (1958), qui raconte la destruction des sociétés igbo par le colonialisme britannique, offrant une contre-histoire essentielle.

Salman Rushdie (Inde/Royaume-Uni) publie Les Enfants de minuit (1981), avec lequel il impose un style baroque et politique qui mêle la grande histoire de l'Inde post-coloniale à la fable, au mythe, à la digression picaresque. C'est ce qu'on appellera le "roman-monde" : une fiction qui refuse les frontières nationales et fait de sa propre hybridité formelle un programme littéraire. L'affaire des Versets sataniques (1988) donnera à Rushdie une visibilité tragique qui paradoxalement installe la question de la liberté d'écrire au coeur du débat public mondial.

Ngũgĩ wa Thiong'o (Kenya) choisit d'abandonner l'anglais pour écrire en gikuyu, affirmant que la langue est au coeur de la libération culturelle.

Milan Kundera, qui écrit L'Insoutenable Légèreté de l'être (1984) depuis son exil parisien, fait du roman essai philosophique autant que fiction : une interrogation sur la légèreté et le poids, la mémoire et l'oubli, qui conquiert des millions de lecteurs. 

La période voit aussi exploser ce qu'on appelle le Boom latino-américain : en l'espace d'une décennie, un groupe d'écrivains (Gabriel García Márquez, Julio Cortázar, Mario Vargas Llosa, José Donoso) propulse le roman hispano-américain sur la scène mondiale. Cent ans de solitude de García Márquez (1967) invente le "réalisme magique". Il s'agir d'une une saga qui mêle l'histoire de la Colombie, la mythologie caraïbe et la magie quotidienne dans une prose envoûtante, sans jamais marquer la frontière entre le réel et le merveilleux. C'est une vision du monde, pas un procédé stylistique. Cortázar, dans Marelle (1963), fait du roman lui-même un jeu : il invite le lecteur à choisir son propre ordre de lecture, dissolvent la linéarité dans un labyrinthe de chapitres permutables.

1990-2024 : Mondialisation et éclatement des genres.
Plusieurs tendances majeures se dégagent :

L'autofiction brouille la frontière entre réel et fiction. Des auteurs comme Karl Ove Knausgaard (Mon combat, 2009-2011) poussent l'entreprise jusqu'à l'extrême, décrivant le moindre détail de leur vie quotidienne.

Le roman de la mémoire et du trauma traite des héritages douloureux du XXe siècle : l'Holocauste avec Jonathan Littell (Les Bienveillantes, 2006), l'esclavage avec Yaa Gyasi (No Home, 2016), les dictatures latino-américaines avec Roberto Bolaño (2666, 2004).

La littérature de genre (science-fiction, fantasy, thriller) conquiert une légitimité critique nouvelle. Les Harry Potter de J. K. Rowling (1997-2007) deviennent un phénomène planétaire, tandis que des auteurs comme Ursula K. Le Guin ou Philip K. Dick sont réévalués comme de véritables romanciers d'idées.

La fin du XXe siècle.
La chute du mur de Berlin en 1989 et l'accélération de la mondialisation du marché éditorial permet à des littératures longtemps périphériques d'atteindre une audience globale, transforment à nouveau le paysage romanesque. Le roman devient véritablement mondial : les prix littéraires (Nobel, Booker, Goncourt) récompensent régulièrement des auteurs venus de tous les continents. Orhan Pamuk (Turquie, prix Nobel 2006), Haruki Murakami (Japon), Chimamanda Ngozi Adichie (Nigeria) ou J. M. Coetzee (Afrique du Sud, prix Nobel 2003) sont lus dans le monde entier.
Toni Morrison obtient le Prix Nobel en 1993, consécration d'une oeuvre qui, de Beloved (1987) à Jazz (1992), a réinventé la façon dont la littérature américaine peut parler de l'esclavage et de ses traces dans l'âme collective. Beloved est peut-être le roman américain le plus puissant de la seconde moitié du XXe siècle : un roman hanté au sens propre, où le passé revient en chair. 

Kazuo Ishiguro, dans Les Vestiges du jour (1989), orchestre le déni et la répression d'une conscience anglaise avec une sobriété formelle bouleversante, le non-dit comme moteur narratif poussé à son extrême.

W. G. Sebald, Allemand installé en Angleterre, crée avec Les Émigrants (1992) et Austerlitz (2001) une forme narrative sui generis, mêlant photographies, documents, digression mélancolique,  une prose de la mémoire et du deuil historique sans équivalent. 

Orhan Pamuk, en Turquie, commence à construire une oeuvre qui interroge l'identité ottomane-européenne avec une sophistication formelle et culturelle remarquable.

Le début du XXIe siècle.
Le roman du XXIe siècle est d'abord marqué par l'autofiction, c'est-à-dire par l'effacement revendiqué de la frontière entre vie et texte.
Annie Ernaux publie Les Années en 2008, un "roman collectif" à la première personne du pluriel qui raconte, à travers les souvenirs d'une vie, l'histoire sociale et politique de la France de l'après-guerre. C'est une forme radicalement nouvelle : ni mémoires, ni roman, ni essai, mais les trois à la fois. Le Nobel qui lui est décerné en 2022 consacre cette veine. 

Karl Ove Knausgård, avec sa série Min Kamp (2009-2011), pousse l'autofiction jusqu'à l'exhibitionnisme : six volumes, des milliers de pages, une transparence biographique que beaucoup jugent impudique et qui fascine autant qu'elle dérange.

Roberto Bolaño, mort en 2003, laisse une oeuvre posthume considérable dont 2666 (2004) est la pièce maîtresse : un roman-continent de mille pages qui circule entre le Mexique, l'Europe et le monde littéraire hispanique, ancré dans les féminicides de Ciudad Juárez et dans une réflexion sur le mal et sur l'écriture elle-même. Bolaño rejoint Borges au panthéon de la littérature hispanophone mondiale. 

Mohamed Mbougar Sarr obtient le Prix Goncourt en 2021 avec La Plus Secrète Mémoire des hommes, roman sur la littérature et la malédiction, qui s'inscrit dans la lignée de Borges et de Sebald tout en affirmant une voix sénégalaise singulière.

La mondialisation numérique crée des circulations littéraires inédites : des romans traduits de l'albanais, du coréen, du swahili trouvent des lecteurs en dehors de tout circuit institutionnel traditionnel. Chimamanda Ngozi Adichie, avec Americanah (2013), traite de la discrimination selon la couleur de la peau et de l'identité dans un roman délibérément grand public, à la fois roman d'amour et essai politique. La question écologique commence à irriguer la fiction contemporaine, avec un nouveau genre, la cli-fi  (= fiction climatique), mais les formes les plus intéressantes ne sont pas celles du catastrophisme spectaculaire, plutôt celles, comme chez Richard Powers (L'Arbre-monde, 2018), qui tentent de faire entrer le non-humain dans la structure même du roman. Le roman continue, en somme, de se chercher, et c'est peut-être la définition la plus juste de sa vitalité.


En librairie - Roland Barthes, La préparation du roman I et II (texte établi par Nathalie Léger), Le Seuil, 2003; Philippe Forest, Le roman, le réel (un roman est-il encore possible?), Plein Feux, 1999; du même, Le roman, le je, Pleins feux, 2001; Béatrice Bonhomme, Le roman au XXe siècle à travers dix auteurs (de Proust au Nouveau roman), Ellipses, 1998; Fausta Garavini, La maison des jeux (science du roman et roman de la science au XVIIe siècle), Honoré Champion, 1998; Georges Molinie, Du roman grec au roman baroque, un art majeur du genre narratif en France sous Louis XIII, Presses universitaires du Mirail, 1995; Marthe Robert, Roman des Origines et origines du roman, Grasset et Fasquelle, 1988.

Aimé Petit, L'anachronisme dans les romans antiques du XIIe siècle (Le roman de Thèbes, le roman d'Enéas, le roman de Troie, le roman d'Alexandre), Honoré Champion, 2002; Daniel-Henri Pageaux et Jean Bessiere, Formes et imaginaire du roman, perspectives sur le roman antique médiéval, Honoré Champion, 1998; Yasmina Foehr-Janssens, Le Temps des fables (Le roman des Sept sages  ou l'autre voie du roman), Honoré Champion, 1994; Francine Mora-Lebrun, L'Enéide médiévale et la Chanson de geste, Honoré Champion, 1994; de la même, L'Enéide médiévale et la naissance du roman, PUF, 1992.

Virginie Douglas, Perspectives contemporaines du roman pour la jeunesse, L'Harmattan, 2004; Raymond Perrot, Mots et clichés du roman policier, In Octavo, 2003; Dumais, Frontière du roman (le roman réaliste et ses personnages), Presses universitaires de Vincennes, 2002; J. Wiswanathan, Spectacles de l'esprit du roman dramatique au roman théâtre, Presses de l'Université de Laval, 2002; Alice M. Killen, Le roman terrifiant ou roman noir, de Walpole à Anne Radcliffe (et son influence sur la littérature française jusqu'en 1840), Slatkine, 2000; Ellen Constans et Erich Lessing, Parlez-moi d'amour (le roman sentimental - des romans grecs aux collections de l'an 2000), Presses universitaires de Grenoble, 1999; A. et O. Virmaux, Du film à l'écrit (du roman cinéma, au roman cinéoptique), Institut Jean Vigo, 1998; P.C. Ilboudo, Nouveau roman et roman africain d'expression française, Presses universitaires du Septentrion, 1996; Jacques van Herp, Panorama de la science-fiction (les thèmes, les genres, les écoles, les auteurs), Ananké / Le francq, rééd. 1999. 

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Dictionnaire Le monde des textes
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