Le passé de la pensée

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Histoire de la philosophie
La philosophie française
La Philosophie en France commence avec la scolastique, mais avec un caractère qui tient le milieu entre une soumission absolue à l'autorité religieuse et une complète indépendance. Là scolastique règne depuis le IXe siècle jusqu'au XVe. A cette époque un mouvement analogue à celui qui se manifestait en Italie et en Allemagne se produit en France, mouvement à la fois critique et sceptique, et dont Ramus fut parmi nous le principal moteur. Pour établir un libre droit de discussion, il fallait abolir le faux culte d'Aristote; c'est ce que tenta Ramus, qui donnait la préférence à Platon; mais au lieu d'adopter des doctrines toutes faites, il soutint qu'il valait mieux travailler par soi-même. II échoua en partie, mais son oeuvre ne fut pas inutile. Cette sorte d'éclectisme qu'il avait voulu inaugurer fut effacée par le scepticisme, conséquence forcée des excès de la scolastique. Sanchez, médecin et professeur à Toulouse, publia un Traité ayant pour titre: Quod nihil scitur; Montaigne et Charron, avec des formes moins scientifiques, contribuèrent aussi à discréditer l'esprit de la philosophie scolastique; un dogmatique, Gassendi, lui porta le dernier coup, dans ses Exercitationes paradoxicae adversus Aristotelem. La révolution philosophique était préparée partout; Bacon, en Angleterre, préconisait les méthodes expérimentales et l'observation des phénomènes sensibles; mais Descartes, en fondant une école rationaliste, devint réellement le père de la philosophie moderne.

Partant du Doute méthodique, Descartes cherche le principe de toute certitude, et, pour y parvenir, il prend pour point de départ la pensée. Le fait de la pensée est un fait primitif, évident par lui-même, et impossible à nier. Descartes l'accepte avec une confiance d'autant plus grande qu'elle est forcée; il est conduit à s'affirmer lui-même : Je pense, donc je suis; de là la première règle de toute sa philosophie, l'évidence, seul criterium de toute certitude. Certain de son existence comme être pensant, il ne l'est pas de l'existence de son corps; il la constatera plus tard par un raisonnement qui préparera l'idéalisme dans lequel son école est tombée, mais disons tout de suite qu'il pose d'une manière radicale la distinction de l'esprit et de la matière par la pensée pour l'une et l'étendue pour l'autre. De l'existence du moi comme être fini, il s'élève à celle de Dieu par l'idée de l'infini, parce que, dit-il, l'existence de l'être infini ou de Dieu est implicitement comprise dans l'idée que nous en avons; à cette première preuve il joint celle de la nécessité d'une cause première pour expliquer l'existence de l'homme, être contingent, et celle du parfait et de l'essence de Dieu, qui implique l'existence. A ces points essentiels du Cartésianisme, il faut ajouter les idées innées ou naturelle, qu'il distingue des idées adventices et factices; la conservation du monde assimilée à une création continuée, et par suite une tendance funeste à concentrer toute activité dans la cause première. En ne voyant dans les bêtes que de simples machines ( V. Ame des bêtes), Descartes tirait la première conséquence de son erreur. Quant au monde matériel, Descartes en admettait la réalité, non pas directement et sur la foi de nos facultés perceptives, car, disait-il, un esprit malin pourrait nous tromper, mais comme une conséquence de la véracité divine. Ce qu'on peut reprocher à Descartes n'ôte pas à sa philosophie ce qu'elle a d'excellent : elle donne la vraie méthode et assigne le véritable point de départ de toute philosophie ; elle distingue l'âme du corps ; en ce qui concerne l'existence de Dieu, on n'a rien dit de plus solide que les preuves qu'il en a données. La philosophie en France au XVIIe siècle, et l'on pourrait dire dans toute l'Europe, fut le cartésianisme; partout on voyait des disciples de Descartes. Il faut citer parmi eux De la Forge, Clerselier, Rohault, Sylvain Régis, Clauberg, Geulinx. D'autres sont des disciples de Descartes, mais en modifiant profondément ses doctrines, comme Malebranche par la théorie des causes occasionnelles, Leibniz par l'harmonie préétablie, et Spinoza qui rapporte directement tous les phénomènes à la substance divine. Parmi ceux qui, sans être précisément ses disciples, suivirent fidèlement ses doctrines, on doit mentionner presque tous les esprits d'élite du siècle : Arnauld, Pascal, Nicole, Bossuet, Fénelon. Le spiritualisme prévalut sur Ie sensualisme représenté par Gassendi et la société du Temple. Le scepticisme a pour principaux organes Lamothe-Levaver, Huet, évêque d'Avranches, Pascal, qui voulurent le faire tourner au profit de la foi religieuse; et Bayle, qui en fit un instrument d'indépendance. Le mysticisme comptait dans ses rangs Poiret et les partisans du quiétisme, qui commençait à se montrer. 

Au XVIIIe siècle, l'expérience et les sens, un peu négligés par les descendants de Descartes, reprennent leurs droits, mais ils ne tardent pas à en abuser. Le chef de l'école fut Condillac, qui prétendit ramener toutes les facultés actives de l'âme à la sensation ou à la sensibilité, en posant ce principe, que toutes les facultés de l'homme ne sont qu'une transformation variée d'une première sensation. Selon lui encore, la formation et le perfectionnement du langage, auquel il donne pour origine le plaisir et la peine, sont le moyen par lequet toute science se développe. Condillac confond l'expérience et la spéculation, et il regarde la déduction comme le résultat le plus parfait de la science. Il est juste d'ajouter que cette école se recommandait en proclamant l'utilité de l'observation, et en liant sa cause à celle des réformes sociales et politiques; mais, d'un autre coté, les funestes conséquences du sensualisme ne tardèrent pas à se montrer dans les écrits de Lamettrie, qui ne voyait dans l'âme et dans tous ses actes qu'un pur mécanisme; d'Helvétius, qui ramène tout à la perception, et pour qui l'idée de l'infini n'est qu'une négation ; et de l'auteur du Système de la nature, ouvrage qu'on attribue à La Grange. Diderot et D'Alembert contrihuèrent beaucoup au mouvement philosophique, surtout comme chefs des Encyclopédistes.

Sur la fin du XVIIIe siècle et au commencement du nôtre, Ie sensualisme en France devient l'idéologie, doctrine qui consiste uniquement dans l'analyse des sensations et des idées. Forcée de tenir compte de l'être pensant, l'Idéologie, mise sur la voie par Condillac, ne reconnaît plus dans l'âme qu'une collection sans unité et sans identité. Cette triste doctrine, soutenue principalement par Destutt de Tracy, Cabanis, Volney, Garat, dans ses principes et dans ses conséquences, ne pouvait pas durer longtemps en France; Laromiguière, pour la défendre, la modifie sur plusieurs points essentiels; Degérando et Maine de Biran l'abandonnent, et Royer-Collard, en faisant connaître la philosophie écossaise en France, prépare la venue de l'école éclectique. Pour le fond des doctrines, l'éclectisme fut un retour au spiritualisme établi par Descartes, en lui donnant plus de précision et de force, et en insistant sur la volonté. T. Jouffroy fut l'un de ses plus illustres représentants; il en est d'autres qui existent encore: son chef est Victor Cousin. Parallèlement à l'école éclectique, se montra l'école théologique ou de l'autorité absolue, dont les théories furent exposées avec un grand talent par De Maistre, Lamennais, De Bonald, le baron d'Eckstein, et quelques autres.

En résume, la philosophie en France se recommande par trois caractères qu'elle tient du cartésianisme : 

1° une foi inébranlable dans l'autorité et la souveraineté de la raison; 

2° la méthode qui consiste à aller du connu à l'inconnu, à s'appuyer sur l'expérience, en prenant l'âme humaine, non pour terme, mais pour point de départ de toute spéculation sur la nature de Dieu et sur celle des êtres créés; 

3° une clarté, tant pour le fond des idées que pour la forme, qui la rend accessible à tous.

Ce fut en France que la philosophie commença à parler en langue vulgaire; Ramus avait fait une première tentative; Descartes ensuite donna un exemple qui fut bientôt généralement suivi. Outre les historiens généraux de la philosophie.  (R.).

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