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Évidence

On appelle évidence (du latin videre, voir) le caractère de ce qui est évident, la certitude qui ne laisse aucun doute dans l'esprit.  L'évidence est la connaissance que possède l'esprit de la vérité de quelque chose. On appelle évidence intuitive celle qui concerne les vérités évidentes par elles-mêmes, c'est-à-dire sans le secours du raisonnement, et évidence déductive, celle qui concerne les vérités qu'on ne connaît qu'avec le secours du raisonnement.

Les auteurs de la Logique de Port-Royal ont établi deux règles importantes pour juger de l'évidence. Voici la première, relative a l'évidence intuitive :

« Lorsque, pour voir clairement qu'un attribut convient à un sujet, comme pour voir qu'il convient au tout d'être plus grand que sa partie, on n'a besoin que de considérer les deux idées du sujet et de l'attribut avec une médiocre attention, en sorte qu'on ne le puisse faire sans s'apercevoir que l'idée de l'attribut est véritablement renfermée dans l'idée du sujet, on a le droit alors de prendre cette proposition pour un axiome qui n'a pas besoin d'être démontré, parce qu'il a de lui-même toute l'évidence que lui pourrait donner la démonstration, qui ne pourrait faire autre chose, sinon de montrer que cet attribut convient au sujet, en se servant d'une troisième idée pour montrer cette liaison, ce qu'on voit déjà sans l'aide d'aucune troisième idée.-»
Mais il ne faut pas confondre une simple explication avec une démonstration; certaines choses, pour être parfaitement claires, ont besoin d'être expliquées. On dit alors plus au long ce qui avait été dit déjà : on ne démontre point. Tel est le cas de la plupart des axiomes.

Il en est autrement de l'évidence dite déductive : 

« Quand la seule considération des idées du sujet et de l'attribut ne suffit pas pour voir clairement que l'attribut convient au sujet, la proposition qui l'affirme ne doit pas être prise pour axiome; mais elle doit être démontrée en se servant de quelques autres idées pour faire voir cette liaison, comme on se sert de l'idée des lignes parallèles pour montrer que les trois angles d'un triangle sont égaux à deux angles droits. »
En pratique, on traite l'évidence beaucoup plus légèrement que ne l'indiquent les règles précédentes. On tient pour évident ce qu'on a entendu dire ou ce qu'on a pensé autrefois; on n'examine pas ce qu'on penserait maintenant si on examinait les choses avec une attention sérieuse. On s'arrête aux paroles plus qu'aux idées; on admet comme évidentes des choses qu'on ne conçoit pas, par paresse d'esprit ou parce qu'elles confirment des préjugés acquis.

Nous vivons en contact quotidien avec l'évidence. Dix fois par jour, nous avons à déterminer en nous-mêmes si une chose est vraie ou ne l'est pas. On conteste cependant que l'évidence existe pour ceci ou pour cela, quelquefois pour toute chose... 

« Premièrement, reprennent les auteurs de la Logique de Port-Royal, il ne faut pas s'imaginer qu'une proposition ne soit claire et certaine que lorsque personne ne la contredit, et qu'elle doive passer pour douteuse, ou qu'au moins on soit obligé de la prouver, lorsqu'il se trouve quelqu'un qui la nie. Si cela était, il n'y aurait rien de certain ni de clair, puisqu'il s'est trouvé des philosophes qui ont fait profession de douter généralement de tout et qu'il y en a même qui ont prétendu qu'il n'y avait aucune proposition qui fût plus vraisemblable que sa contraire. Ce n'est donc point par les contestations des hommes qu'on doit juger de la certitude ni de la clarté, car il n'y a rien qu'on ne puisse contester, surtout de parole; mais il faut tenir pour clair ce qui parait tel à tous ceux qui veulent prendre la peine de considérer les choses avec attention et qui sont sincères à dire ce qu'ils en pensent intérieurement. C'est pourquoi il y a, dans Aristote, une parole, de très grand sens, qui est que la démonstration ne regarde proprement que le discours intérieur, et non pas le discours extérieur, parce qu'il n'y a rien de si bien démontré qui ne puisse être nié par une personne opiniâtre et qui s'engage à contester de paroles les choses dont elle est intérieurement persuadée, ce qui est une très mauvaise disposition et très indigne d'un esprit bien fait, quoiqu'il soit vrai que cette humeur se prend souvent dans les écoles de philosophie par la coutume qu'on y a introduite de disputer de toute chose et de mettre son honneur à ne se rendre jamais, celui-là étant jugé avoir le plus d'esprit qui est le plus prompt à trouver des défaites pour s'échapper. »
L'honnêteté, en métaphysique et en matière de polémique surtout, consiste à ne pas contester ce que l'on reconnaît pour vrai dans sa conscience.

On fera bien de remarquer, à propos des deux évidences mentionnées plus haut, qu'elles reviennent toutes les deux, si l'on veut, à l'évidence intuitive; car, à chaque pas qu'on
fait dans la démonstration, on fait de l'évidence intuitive. Les deux évidences ne diffèrent que par la méthode ou manière de les obtenir.

Envisageons maintenant l'évidence au point de vue du système philosophique de Descartes, c'est-à-dire en tant qu'elle est le signe caractéristique de la certitude.

Depuis Descartes, l'évidence est considérée généralement comme le signe, ou, pour employer l'expression technique, le critérium de la certitude. Mais, pour éviter toute confusion, il faut se rappeler que le mot certitude est pris dans deux sens.

Le premier est celui qu'on appelle objectif ou absolu. Alors la certitude est la qualité qu'ont les jugements d'être conformes à la vérité absolue ou à l'être. En ce sens, le mot certitude désigne la même chose que le mot vérité. C'est ce qui a lieu, par exemple, quand on dit : « Cela est certain »,  pour signifier « Cela est vrai ».

L'autre sens est celui qu'on appelle subjectif ou relatif. Alors le mot certitude représente un état de l'esprit humain. C'est l'adhésion pleine et entière de l'esprit à ce qui est affirmé dans un jugement. Tel est, par exemple, le cas où l'on dit : « Je suis certain de ce que j'avance ».  Ici, évidemment, la certitude est un caractère du jugement et, par conséquent, un fait purement subjectif.

Voyons maintenant dans lequel de ces deux sens on prend le mot certitude, quand on demande quel en est le critérium ou le signe. Dans ce cas, il n'est pas question de la certitude subjective. En effet, comme elle n'est pas autre chose que l'adhésion pleine et entière de l'esprit à ce qui est affirmé dans le jugement, elle constitue un simple fait de conscience que nous connaissons directement et en lui-même, et dont la présence n'a pas besoin de signe pour être constatée. C'est donc de la certitude objective ou absolue qu'il s'agit; par conséquent, lorsque l'on demande quel est le critérium de la certitude, cela revient à demander quel est le critérium ou le signe de la vérité. Quel est-il donc?

Depuis Descartes, on considère l'évidence comme le signe de la vérité. Mais qu'iest-ce que l'évidence? C'est quelque chose d'extérieur a nous-mêmes et qui agit sur nous. C'est la propriété que possèdent les objets de la connaissance ou la vérité absolue de nous atteindre et de produire en nous une croyance irrésistible. L'évidence, comme toutes les causes extérieures, comme certaines qualités des corps, par exemple, ne nous est connue et ne se détermine à nos yeux que par les effets qu'elle produit en nous. Elle est la cause de ce qu'il y a de passif dans le fait de la connaissance. Aussi Fénelon et d'autres philosophes l'ont comparée à la lumière. C'est dire implicitement qu'elle est distincte de l'esprit et qu'elle agit sur elle, comme la lumière est distincte de l'oeil et agit sur lui. Il s'ensuit que la nature de l'évidence ne peut être déterminée que par l'effet qu'elle produit dans l'esprit. Or, l'effet que l'évidence produit  et le signe auquel on la reconnaît, c'est la certitude subjective. Ainsi, la croyance irrésistible, l'adhésion pleine et entière de l'esprit est le signe de l'évidence, comme l'évidence elle-même est l'a signe de la vérité ou de la certitude absolue.

Ce principe est souvent admis, et il dominait déjà dans l'école cartésienne. Cependant Descartes, dans plusieurs passages, paraît prendre pour signe de l'évidence la clarté et la distinction des idées. Cela s'explique par cette circonstance, que Descartes était avant tout un mathématicien, et qu'à l'époque où il écrivait, les sciences autres que les mathématiques étaient peu de de chose. Or, dans cette circonstance, Descartes a cédé à ses habitudes mathématiques, et l'on peut dire, en général, qu'il est souvent tombé dans l'erreur pour avoir confondu les conditions des sciences qui ont pour objet des réalités avec celles des mathématiques pures, qui ne font que raisonner sur des données hypothétiques. Lorsqu'on apprend les mathématiques pures, le plus difficile est de comprendre, d'avoir des idées claires et distinctes des objets dont on s'occupe. Quand cette condition est remplie, l'évidence de la déduction est tellement forte, la nécessité de croire aux conclusions est tellement irrésistible, que tout le monde y cède sans difficulté. Voilà sans doute pourquoi Descartes insiste principalement sur la clarté des idées. Mais, en réalité, la clarté des idées n'est qu'un moyen de comprendre. Or, s'il y a des vérités que l'on admet par cela seul qu'on les comprend, et c'est le cas de toutes les vérités mathématiques, il y en a d'autres pour lesquelles cela ne suffit pas. Pour toutes les propositions exprimant des vérités contingentes, il ne suffit pas de comprendre pour être convaincu. Souvent celui qui nie une vérité de cette sorte la conçoit et la comprend aussi bien que celui qui l'admet. Ainsi, le véritable signe de l'évidence, c'est la nécessité naturelle de croire et l'effet de cette nécessité, qui est la certitude subjective. Au reste, c'est l'opinion des cartésiens eux-mêmes, et Malebranche a écrit sur cette question des passages qui n'ont rien d'équivoque.

Sans doute, la clarté des idées est toujours une chose bonne et désirable; elle suffit, dans certains cas, pour amener la certitude subjective; mais elle n'est pas une condition absolument nécessaire de la vérité. Souvent nos croyances sont formées d'idées très complexes et, par cela même, confuses, sans que cette circonstance les empêche d'être fermes et vraies. Ainsi, quelque désirable que soit la clarté des idées et, par suite, l'analyse ou la distinction qui la procure, nous dirons que la certitude subjective est le seul signe de l'évidence.

Cependant certains philosophes, notamment F. de Lamennais, frappés par les chances d'erreur que comporte l'usage de la raison individuelle, ont fait schisme sur ce point; ils repoussent le critérium de la raison personnelle et n'admettent pas d'autre certitude que celle qui est attestée par l'accord, par la concordance de toutes les opinions individuelles. C'est là leur critérium.

Le système de Lamennais prête à la critique sur des points graves et nombreux.
D'abord, il suppose le critérium de l'évidence individuelle. En effet, pour constater l'accord, pour croire qu'un autre homme me parle, qu'il ire me telle chose, qui est son opinion, pour être certain que c'est bien cela que ses paroles signifient et qu'il ne me trompe pas, il faut que je commence par me fier à mon propre jugement et que, par conséquent, j'applique la règle de Descartes.

En second lieu, il y a des cas où nous ne pouvons consulter personne sur ce que nous devons croire. Par exemple, nul autre que moi ne connaît directement ce qui se passe dans mon esprit. Je perçois directement toutes les modifications actives et passives dont mon esprit est le sujet; j'ai pour cela une facuité qu'on appelle la conscience ou le sens intime, et j'y ai pleine confiance; mais, alors même que je m'en défierais, personne ne pourrait m'aider à me confier davantage aux choses qu'elle m'engage à croire.

Même quand il s'agit d'un fait physique, il peut se faire que je sois seul à le voir. Alors, si l'on m'appelle en justice pour en témoigner et que j'aie une certitude personnelle, faudra-t-il hésiter, parce qu'il n'y aura personne qui puisse faire chorus avec moi?
Maintenant, supposons un cas où tout le monde soit à portée de connaître et de constater la mêmo chose; la règle de Lamennais sera encore inapplicable. En effet, si chacun attend pour croire que l'accord des opinions se soit formé, jamais ni cet accord, ni les croyances personnelles ne se formeront. D'ailleurs, comme il est invraisemblable que l'on puisse jamais consulter tout le monde, combien faudra-t-il de personnes qui soient d'accord pour que leur accord soit un signe de certitude?

Ainsi le système que nous combattons est inapplicable. De plus, il tend à diminuer la confiance que nous avons naturellement dans notre propre raison, et, par là, il est un obstacle aux progrès de la connaissance et à la fermeté du caractère.

Ce qui a porté Lamennais à repousser le critérium de l'évidence personnelle, c'est que ce critérium n'empêche pas l'homme de tomber dans l'erreur. Mais, avec le sien, on n'en est pas garanti non plus d'une manière absolue. On a vu des erreurs durer des milliers d'années dans toute la partie la plus éclairée du genre humain. Dans ce cas, le premier qui contredit un préjugé reçu est d'abord seul de son avis, et, lorsque le monde est détrompé, il a une belle occasion d'apprécier la valeur du critérium de Lamennais.

Sans doute, l'individu est satisfait quand il sait que l'opinion des autres est conforme à la sienne; sa conviction personnelle en devient plus forte et plus durable, surtout si elle porte sur une question générale ou sur un cas difficile; mais, en tout, il y a le trop et le trop peu, et l'on doit toujours se dire que la vérité n'est pas une quantité variable et qu'elle ne croît pas avec le nombre de ses adhérents.

Ainsi l'évidence personnelle est le véritable signe de la certitude absolue ou de la vérité des jugements. C'est sur ce principe que sont établies les règles les plus générales de la logique.

En voici d'abord une que Descartes avait adoptée pour lui-même et qui est généralement admise : 

« Pour éviter l'erreur autant que possible, il ne faut croire que quand il y a évidence, c'est-à-dire quand on se sent entraîné à croire par une nécessité irrésistible. » 
C'est assurément le plus prudent. Mais, à cette première règle, nous croyons devoir ajouter celle-ci : Pour sortir de l'ignorance, pour éviter le doute et l'irrésolution il faut croire quand il y a évidence; il ne faut pas résister à la force de la vérité qui nous presse; car il y aurait à cela plus d'inconvénients que d'avantages. Quoi que nous fassions, nous n'échapperons pas entièrement à l'erreur; la logique n'a pas la prétention de nous en préserver absolument; elle indique seulement les règles à suivre pour y échapper autant que possible, et ces règles ont le même fondement que celles des autres arts. Mais, s'il importe d'éviter l'erreur, il importe aussi d'avoir une certaine fermeté dans ses jugements; car la fermeté du jugement est la condition nécessaire de celle du caractère ou de la volonté.  (PL).
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