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Les
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| Biran (François-Pierre
Gonthier Maine de), né à Bergerac L'ouvrage; imprimé en 1803,
fut loué par Cabanis et Destutt de Tracy, par Thurot, Degérando,
Prévost
et Lancelin, par tous ceux, fort nombreux alors, qu'on appela depuis les
idéologues.
La même année il perdait sa femme qui lui laissait trois enfants.
En 1805 l'Institut couronnait son Mémoire sur la décomposition
de la pensée et le nommait membre correspondant;
il devenait conseiller de préfecture, puis en 1806 sous-préfet
de Bergerac A la Restauration il était nommé questeur de la Chambre et s'y réinstallait le 20 juillet 1815, après avoir passé à Grateloup les Cent-Jours. Il fit partie de la Chambre des députés, sauf en 1816, jusqu'à sa mort, y parla peu, vota d'abord avec les libéraux, puis à partir de 1817 avec leurs adversaires, uniquement occupé de défendre le pouvoir royal, en dehors duquel il ne voyait qu'anarchie et despotisme. Conseiller d'État, membre du Comité d'instruction primaire de la Seine, il fut chevalier, officier et enfin commandeur de Saint-Louis. En 1817 il publiait, sans y mettre son nom, un Examen des Leçons de philosophie de Laromiguière, en 1819, une exposition de la doctrine de Leibniz où il affirmait qu'à cette doctrine viendraient se rattacher les progrès ultérieurs de la vraie philosophie. A sa mort, un inventaire de ses papiers fut dressé par Victor Cousin, mais la famille, avertie qu'on pourrait à peine y trouver un volume digne de la réputation de l'auteur, répondit qu'on ne devait pas compromettre sa réputation et sa mémoire par un ouvrage posthume insignifiant. Maine de Biran demeurait pour les contemporains un homme politique qui avait eu un moment de notoriété et avait, sous différents régimes, rempli des fonctions honorables, un philosophe qui méritait d'être lu et cité après Cabanis et Destutt de Tracy : il n'apparaissait pas comme un penseur dont les doctrines pussent être étudiées avec profit par les générations suivantes. Et pourtant... Maine de Biran avait laissé des disciples, des admirateurs. Il écrivait lui-même que le jeune Cousin avait contracté avec lui une affinité particulière et qu'il avait quelque influence sur la direction de son cours : « S'il chasse sur mes terres, ajoutait-il, c'est de mon plein consentement et j'ai une bonne part du gibier. »Sans doute, en 1826, Cousin, tout en s'inspirant de Maine de Biran, ne sa réclamait que de Royer-Collard, mais dès 1828, Damiron rappelait le mot de ce dernier à propos de Biran : Il est notre maître à tous et proclamait que s'il n'avait été métaphysicien que pour les métaphysiciens, il l'avait été excellemment. Vivement attaqué par les derniers défenseurs de l'école idéologique avec laquelle il avait voulu en finir dans les Leçons de 1828, Cousin réimprima, avec ses articles du Journal des Savants sur les Leçons de Laromiguière, l'examen qu'en avait fait Maine de Biran. Accusé de favoriser le panthéisme, d'ébranler la foi « l'abstracteur de quintessence, qui avait fourni plus que personne les nuages dont le spiritualisme avait besoin autour de son berceau ».De son côté, Naville, de Genève, qui avait connu Maine de Biran dans les dernières années de sa vie, s'adressa à la famille du philosophe et reçut en 1843 et 1844 tous les manuscrits qui étaient restés entre les mains de Lainé et ceux qui avaient été retrouvés à Grateloup, plus de douze mille pages! Il n'y manquait que les brochures et les manuscrits portés chez l'épicier par un domestique au moment de la mort de son maître. Naville mit l'ordre dans cette masse énorme de manuscrits, souvent fort peu lisibles et formés de feuilles détachées non numérotées; il en publia quelques fragments dans la Bibliothèque universelle de Genève. Quand il mourut, son fils, Ernest Naville, continua sa tâche : l'impression des oeuvres inédites, commencée en 1847, fut arrêtée par la révolution de 1848, qui supprima la souscription accordée par le ministère de l'instruction publique. De nouveaux manuscrits furent retrouvés et classés, un catalogue en fut présenté en 1851 à l'Académie des sciences morales. En 1857 Naville publiait la Vie et les Pensées de Maine de Biran, qui intéressèrent ceux qu'avait rebutés l'obscurité des oeuvres philosophiques; en 1859, il donnait trois volumes d'Oeuvres inédites de Maine de Biran, qui comprenaient des écrits d'une importance capitale pour la connaissance de la philosophie biranienne. Pour répondre à ceux qui
avaient accusé Maine de Biran d'égoïsme, il fit insérer
dans la seconde édition des Pensées, en 1874, quelques
fragments relatifs aux rapports du philosophe avec ses enfants et avec
leur mère, et la collection des lettres adressées par lui
à ses filles : l'ouvrage a conquis à Maine de Biran l'affection
de ceux même qui n'acceptent pas ses doctrines. Enfin Naville a mis
les précieux manuscrits qu'il n'a pas publiés à la
disposition de Jules Gérard, qui en a donné quelques fragments,
de Bertrand qui a fait paraître un volume d'Oeuvres inédites
de Maine de Biran. Enfin, des documents incomplets, mais importants,
ont été mis en lumière par B. Saint-Hilaire.
Maine de Biran. Essayons de faire connaître l'oeuvre et le personnage. Maine de Biran, dit Cousin,
n'a jamais eu qu'une seule idée, réintégrer l'élément
actif avec le cortège entier de ses conséquences; il a placé
l'activité dans la volonté, constitué
avec la volonté, la personnalité et le moi;
il a posé toutes ces vérités
dans un seul et même fait, l'effort musculaire, et en a déduit
la liberté, la spiritualité du moi, l'existence
simultanée de l'humain et de la nature,
mais il a méconnu l'entendement et
aurait, s'il avait vécu, fini par le mysticisme Naville distingue trois périodes
dans la vie de Maine de Biran : dans la première, qu'il appelle
la Philosophie de la sensation et qui va jusqu'à
1804, Maine de Biran, disciple de Condillac,
répète après Cabanis et
Destutt
de Tracy, que les impressions faites sur les sens sont l'unique origine
de notre pensée, que l'entendement est l'ensemble des habitudes
premières de l'organe central. Pythagore,
Platon,
Descartes
et Leibniz ont selon lui retardé les progrès
de la science de l'humain, Bacon,
Hobbes,
Locke
et Condillac l'ont fait avancer. La seconde
période va de 1804 à 1818 et forme la Philosophie de la volonté,
spécialement étudiée par Cousin; elle a été
exposée dans les Mémoires couronnés en 1805,
en 1807, en 1811, dans l'Essai sur les fondements de la psychologie,
où Maine de Biran a condensé ses travaux antérieurs.
Il trouve dans l'humain quatre états ou systèmes divers :
le système affectif, la vie commune à l'humain et
à l'animal, qui précède l'éveil de la conscience;
le système sensitif, dans lequel le moi s'éveille
avec effort et devient le spectateur des phénomènes;
le système perceptif, dans lequel l'effort dirige et concentre
l'action des organes sur un seul objet, donne naissance à l'attention,
nous fait connaître les corps étrangers,
nous fournit une règle de conduite autre que nos instincts;
le système réflexif, dans lequel le moi s'abstrait
de tous les éléments adventices, se contemple dans toute
sa pureté, devient capable de constituer les mathématiques
et la psychologie, entre en complète
possession de la liberté morale et trouve,
dans les régions sereines de la raison,
un bonheur sans trouble. La troisième période s'étend
de 1818 à sa mort et forme la Philosophie de la religion Dès 1813, dans les Rapports des
sciences naturelles avec la psychologie, Maine de Biran admet l'existence
d'une faculté de l'absolu, reconnaît
la place et les droits de l'ordre-rationnel
dans l'ensemble des manifestations de l'esprit
humain; puis s'élevant à Dieu, il
ne s'arrête pas à la religion naturelle et aborde le domaine
propre de la foi chrétienne. Dans les Nouveaux essais d'anthropologie,
il réclame l'union avec Dieu par l'efficace, de la grâce et
l'entière subordination de la créature à la puissance
créatrice : au-dessus de la vie animale ou organique, de la vie
humaine ou vie de l'intelligence et de la
volonté,
il place la vie de l'esprit on celle de l'union avec Dieu. En un mot on
peut, dit Paul Janet, affirmer que Maine de Biran
a commencé par être
matérialiste,
qu'il s'est élevé au stoïcisme,
pour finir par le christianisme Comment expliquer cette philosophie
ondoyante et diverse? Les manuscrits de 1794 portent des notes de 1823,
celui de 1804 en contient qui vont de 1807 à 1824. Maine de Biran
relit ses anciennes notes, ses anciens manuscrits, de 1814 à 1824,
pour se remettre au ton de ses premières méditations, pour
en former un ouvrage. Le Mémoire de 1805 n'est guère,
d'après Maine de Biran lui-même, qu'un développement
plus approfondi des idées consignées dans le Traité
de l'habitude et n'a été changé que dans la forme
pour répondre à l'Académie
de Berlin De tous ces faits il résulte que Maine de Biran avait, vers 1801, un certain nombre d'idées qui ont pris place dans presque tous ses ouvrages. Ces idées, il les acquit surtout pendant le temps où il vécut solitaire à Grateloup. Le Journal de cette époque nous apprend qu'il s'est occupé de sciences naturelles, de mathématiques, de chimie, qu'il a même traduit en vers une pièce de Métastase. Il étudie Condillac et lui fait un certain nombre d'objections, médite l'Essai analytique et la Palingénésie de Bonnet, réunit dans son admiration Newton, Euler, Leibniz et Voltaire, étudie Hobbes et Hume, Cicéron, dont les ouvrages de morale élèvent l'âme, Sénèque, avec lequel il pense qu'il n'y a de bon que ce qui est honnête; il estime Épicure et fait de l'intérêt le principe de toutes nos actions, place très haut le stoïcisme, combat Helvétius et Raynal, mais admire Bonnet et Rousseau, Montaigne, Mably et Pascal, Fénelon et ses divins écrits, mais surtout Platon et Socrate auxquels il abandonnerait volontiers la direction de son esprit et de sa vie. Il souhaite ardemment qu'un physiologiste
métaphysicien fasse connaître l'état physique auquel
est attaché chaque état moral déterminé, qu'on
analyse la volonté comme Condillac a
analysé l'entendement, et il croit qu'il faut commencer par l'examen
de l'activité toute étude morale. Le moi
simple ne peut avoir les propriétés
de la matière; si l'humain sent, dit-il
avec Cicéron, qu'il y a en lui quelque
chose de divin, il fera de cette portion de lui-même un temple qu'il
craindra de profaner. Il ne croit pas qu'on puisse de bonne foi nier l'existence
de Dieu et la providence;
il se propose de rejeter absolument tout ce qui tend à détruire
la moralité, déplore les maux que produit la superstition Nous pouvons nous rendre compte des variations
de sa philosophie en étudiant l'humain lui-même. Doué
d'un tempérament nerveux et délicat, ayant une poitrine faible,
une grande prédisposition aux rhumes, un estomac et des reins qui
fonctionnent mal, des resserrements épigastriques fréquents,
il se produit en lui des impressions internes confuses qui détruisent
l'équilibre; les influences les plus faibles mettent en branle son
système nerveux; les saisons Et cet homme ainsi organisé a passé sa vie à rechercher le bonheur : chaque jour à son réveil il se demande ce qui peut le réjouir ou l'occuper agréablement pendant la journée; deux mois avant sa mort, il est préoccupé de ce qu'il doit faire pour ne pas être malheureux! Le bonheur pour lui suppose l'unité dans les goûts, les moeurs, les affections, dans la forme et le but de la vie humaine. Tourmenté par le rêve orgueilleux de la perfection, il a voulu être au premier rang par les qualités agréables et solides, par la beauté du corps, de l'esprit et de l'âme; il s'est aimé par-dessus tout et a mis avant tout son bonheur. Il a cherché à se rendre heureux par les passions. Il a aimé le monde et y a cherché des distractions, mais gai, serein, rassuré, confiant quand il recevait des marques sensibles d'égards et de bienveillance, il était troublé, décontenancé, timide et humble quand on le traitait avec froideur ou indifférence; il devenait impropre à la méditation quand il avait fait appel aux distractions de la société. L'analyse des affections, ayant pour but de proscrire tout ce qui pourrait contrarier le modèle de perfection qu'il s'est formé, lui semble un excellent moyen d'être heureux, mais l'exercice de la méditation. qui lui procure de vives jouissances, le rend incapable de jouer un rôle politique important et le fait assister jour par jour à sa déchéance physique et intellectuelle. Obtenir la considération et les suffrages, entrer dans l'action politique, lui a paru d'abord chose propre à le rendre heureux. Le 18 fructidor l'arrête, et il demeure dans une situation subalterne pendant l'Empire. En 1813 il vit heureux de la bonne réputation il s'est méritée par sa conduite dans la commission des Cinq; nommé questeur, distingué par le roi, il voudrait influer sur la Chambre par sa parole et par ses écrits, mais les habitudes qu'il a contractées l'éloignent des affaires, sa voix est faible, la timidité et la crainte lui donnent des battements de coeur qui l'empêchent de parler, le moindre signe d'opposition ou seulement d'indifférence l'abat et lui fait perdre toute présence d'esprit, toute apparence de dignité : « Quelle distance, dit-il, s'est élevée dans l'opinion entre Lainé et moi, qui allions de pair l'an dernier ! »Il sent tout ce qui lui manque pour être homme d'État, il a conscience, et c'est là sa pensée habituelle, de sa nullité à la Chambre et au Conseil d'État, qui deviennent pour lui un véritable purgatoire. Ajoutez qu'il est malheureux de renoncer à ses habitudes, que les affaires le rendent impropre à la méditation, qu'il est à regret obligé de vivre éloigné de ses filles! Quand on a des goûts simples, disait-il, qu'on est porté vers les études abstraites, on aime la vie de famille : pendant sept ans il a connu le bonheur domestique; mais il passe le reste de son existence à se rappeler le jour triste et sacré où il a perdu sa femme. L'avenir incertain de son fils le tourmente, et ce qui le désole surtout, c'est de voir, au moment de ses plus grandes tortures physiques, que son Adine a tant de ressemblance avec lui. Mais c'est plus spécialement encore dans la santé qu'il fait consister le bonheur: il attend son bien-être de ses dispositions organiques et il éprouve par elles des jouissances ineffables qui parfois le transforment et donnent à son langage, d'ordinaire obscur, pénible et tourmenté, une douceur, une élévation, un charme vraiment poétiques, à sa pensée une assurance et une clarté incomparables. Mais ces moments sont rares et durent peu, même au temps où il vit solitaire à Grateloup. Il est malade et faible quand il écrit le premier Mémoire sur l'habitude, malade en 1803, 1804, 1805. Dès 1814, il se plaint des tristes effets de l'âge et est près de désespérer de sa santé. Les altérations organiques de l'estomac et de la poitrine menacent son existence en 1816 : pour lui la verdure n'a plus de fraîcheur, les fleurs n'ont plus de parfum, les impressions de la jeunesse ont fait place au sentiment de sa décadence. Il est vieux à cinquante ans. Atteint d'une surdité momentanée, son état moral est une croix intérieure. Languissant de plus en plus, il a toutes les muqueuses affectées et par suite la fièvre, la toux, un abattement singulier : il assiste aux progrès de la décadence de ce corps qu'il a tant aimé (1820). Le même mot, je souffre, revient sans cesse dans son Journal et dans ses Lettres : les nerfs sont de plus en plus agités, les reins se prennent, il se sent au bout de ses forces physiques, obligé de faire effort pour vivre. Le sommeil l'abandonne, le voile sombre qui enveloppe son âme ne se lève presque plus et la mort seule vient mettre un terme à cette longue et cruelle agonie. Son ambition avait été quelque
temps d'éclairer l'humanité par ses écrits, d'acquérir
des droits éternels à sa reconnaissance. Bien disposé
organiquement, il se croyait capable de ce qu'il y a de meilleur et de
plus élevé; s'il avait habituellement, disait-il, la pénétration
et la capacité intellectuelles qu'il trouve alors en lui, il porterait
la lumière dans les plus profondes obscurités de la nature
humaine et il étonnerait le monde savant, il serait peut-être
le Colomb métaphysicien qui découvrirait
le nouveau monde intérieur. Ses Mémoires couronnés
à Paris La dégradation, la perte successive des facultés par lesquelles il valait quelque chose à ses propres yeux deviennent manifestes pour lui pendant qu'il compose l'Examen des Leçons de Laromiguière : il n'a plus de pensée forte et élevée, il est dominé par une multitude de petites idées basses et frivoles. S'il croit un instant avoir fait un petit chef d'oeuvre, où il a creusé, lui le vieux de la bande, pendant que les autres avançaient et qui marquera comme tel dans le monde philosophique, le refus de l'insérer dans les Archives pour lesquelles cependant il avait été fait, lui apprend qu'il n'est plus au temps de ses succès académiques. D'ailleurs son travail est haché, pénible et toujours précipité, les idées lui échappent au moment de la rédaction, il est embarrassé pour les retrouver, puis pour retrouver les mots, il construit une phrase sans en voir la liaison avec celle qui doit suivre, efface ce qui lui a donné le plus de peine à rédiger, parce qu'il ne peut le lier avec le reste (1818), il ne peut embrasser le plus petit nombre d'idées à la fois ni exécuter aucun plan de travail un peu étendu, s'embrouille jusque dans une simple lettre de famille, se demande si la vie de la pensée est éteinte en lui pour toujours (1821) et se sent mourir chaque année de plus en plus à la vie de l'esprit. Maine de Biran a cherché la perfection et il ne l'a pas rencontrée, le bonheur a fui sans cesse devant lui. Jamais il ne s'est avisé, comme J.-S. Mill, que ceux-là seuls qui ont l'esprit tendu vers un autre objet, trouvent le bonheur chemin faisant; que le seul moyen d'être heureux, c'est de prendre pour but de la vie quelque fin étrangère au bonheur. Mais il s'est rappelé les doctrines stoïciennes qu'il admirait en 1794, la religion chrétienne qu'il trouvait alors si consolante; pendant les Cent-Jours, quand il a perdu sa situation politique, qu'il craint pour lui-même et pour son fils, quand ses facultés physiques et intellectuelles ont subi déjà un affaiblissement notable, il se tourne vers le seul être immuable, source de nos consolations dans le présent et de nos espérances futures, il pense à Dieu et se réfugie dans son sein. A mesure que ses souffrances augmentent, qu'il se rend mieux compte de son impuissance à réaliser son idéal, il s attache plus à Dieu, à ce point d'appui fixe, qui est devenu le besoin de son esprit et de son âme (juin 1818). De même au moment où il a le plus clairement conscience de sa décadence physique et intellectuelle, il se rappelle le mot de Cicéron et affirme qu'il y a en lui une partie faite à l'image de Dieu dans laquelle il faut qu'il se retire pour trouver du repos. Et il se croit ainsi supérieur encore à ces braves gens qui s'occupent de philosophie, et qui voulant tout faire, tout voir avec leur esprit, ne font, ne voient rien, ne saisissent que des fantômes sans consistance, parce qu'il sent du moins le vide et le néant de tout ce qu'il fait et comprend avec son esprit. Par une autre voie encore, il arrivait à mettre au premier plan les idées spiritualistes et religieuses auxquelles il s'était plus ou moins arrêté en 1794 et 4795. Attiré d'abord par Cabanis et Destutt de Tracy, dont les travaux sur les rapports du physique et du moral, sur la volonté répondaient à ses voeux les plus ardents, dont la renommée, la haute situation et l'âge lui rappelaient ce Socrate auquel il aurait voulu confier la direction de sa vie et de sa pensée, il fut un de leurs admirateurs et de leurs disciples. « Depuis cinq ans, écrit-il en 1804 à Destutt de Tracy, vous me fournissez le texte de presque toutes mes méditations idéologiques, comme l'ouvrage de votre grand et excellent ami m'a fourni toutes les données pour l'application de la physiologie à la science de l'entendement humain; c'est à vous deux que je rapporte toutes mes idées et tout ce que je sais à l'époque présente de ma vie intellectuelle. ».Et il ajoutait que leurs ouvrages avaient fait dans son esprit une révolution dont il conserverait probablement toujours la trace, quelques modifications que les circonstances et le fatum que maîtrise souvent nos idées, pussent lui imprimer à l'avenir. Mais Cabanis mourut bientôt, Destutt de Tracy, dont Maine de Biran avait accepté, éclairci et commenté la doctrine sur la connaissance des corps, la restreignait singulièrement lui-même, étonnait et chagrinait son disciple. La renommée allait à d'autres écrivains, à Degérando, à l'école allemande, à Ancillon, qui comprenaient autrement l'activité, à Chateaubriand qui défendait avec éclat les idées religieuses, à de Bonald, à Frayssinous, à Royer-Collard. La réaction politique et religieuse fit de Cabanis, de Destutt de Tracy et même de Condillac des vaincus : le nom d'idéologue devint une injure. Maine de Biran, qui perdait son ton propre à force de se mettre au ton de ce qui l'environnait, qui ne pouvait supporter une marque de froideur, qui était bouleversé par la pensée d'être en butte à un sentiment haineux, ne pouvait rester fidèle à une doctrine aussi décriée, qui d'ailleurs ne répondait ni à toutes les questions que se posait sa pensée, ni à toutes les aspirations de son coeur. Il est encore oscillant en 1811, mais il
vient à Paris On peut regretter que Maine de Biran n'ait pas consacré sa vie à une oeuvre unique et bien déterminée, qu'il n'ait pas mis plus de fixité et d'unité dans ses doctrines philosophiques; mais on ne saurait contester qu'il ait eu une intelligence profonde et pénétrante, des inclinations nobles et élevées, une existence intéressante par ses misères mêmes, et d'autant plus utile à méditer. (F. Picavet).
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© Serge Jodra, 2004. - Reproduction interdite.