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Histoire de la philosophie
Histoire de la philosophie
Le Cartésianisme
[La philosophie]
Les doctrines de Descartes n'ont pas toujours eu la même fortune au XVIIe, au XVIIIe et au XIXe siècle, et les vicissitudes qu'elles éprouvèrent composent, surtout en France, une bonne partie de l'histoire de la pensée moderne. Descartes, retiré en Hollande depuis 1619, publia en 1637 le Discours de la Méthode, avec trois petits traités scientifiques, la Dioptrique, les Météores et la Géométrie, qui sont des essais de cette méthode; en 1641 et en 1644, deux ouvrages latins, Meditationes de prima Philosophia, et Principia Philosophiae, traduits en français le premier par le duc de Luynes, l'autre par l'abbé Picot, la même année 1647 ; enfin parut en 1649 le traité des Passions de l'âme

A Paris, tous les habiles gens et les curieux, comme on disait alors, attendaient de Descartes une philosophie nouvelle, qu'il leur avait fait espérer en quittant la France, et cette attente était soigneusement entretenue par son correspondant et ami, le P. Mersenne. Depuis des années, ceux que les doctrines d'Aristote ne satisfaisaient plus, n'avaient le choix qu'entre le pyrrhonisme ou le scepticisme, à la façon de Montaigne, Charron, La Mothe Le Vayer, et le dogmatisme de certains novateurs, comme Bruno, Vanini et Campanella, à moins qu'ils ne prissent la résolution de s'occuper de science pure, sans philosopher. Mais ces philosophes dogmatiques, après avoir annoncé d'abord une science universelle, n'offraient en réalité que des systèmes plus ou moins renouvelés des Grecs, avec quelques propositions hardies qui les rendaient suspects à la théologie régnante; et les autres faisaient un grand étalage d'érudition, pour avouer finalement qu'ils ne savaient rien. Descartes commença, comme ceux-ci finissaient, par le doute, mais pour en sortir au plus vite, et arriver à des vérités qu'il donnait comme certaines et inébranlables; et son système, ainsi précédé d'une critique qui n'épargnait rien dans les sciences, paraissait exempt du principal défaut des autres et véritablement construit tout à neuf. Il sut ainsi réunir et concilier, ce qui était une grande cause de succès, les deux tendances de son temps, tendance sceptique et tendance dogmatique.

En outre, la physique de Descartes, qui n'était qu'une extension des mathématiques, participait, on le crut avec lui, à l'évidence et à la certitude de celles-ci. Tout ce qui est matériel se trouvait ramené à l'étendue seulement, et cette substance unique, au moyen de mouvements dont il prétendait établir les règles, formait de petits corps de diverses figures, qui constituaient l'essence de tous les autres et rendaient compte de leurs propriétés. On crut avoir enfin une vue claire et distincte des choses, après les explications confuses et obscures, léguées par la scolastique, et que les péripatéticiens s'obstinaient à défendre. On accepta même les paradoxes que Descartes fut amené à soutenir, et l'automatisme des bêtes, qui expliquait les mystères de la vie par de simples ressorts comme dans une machine, sans connaissance ni sentiment, séduisit plus d'un par son étrangeté même. 

« Ce qui a fort plu dans le commencement, quand cette philosophie a commencé de paraître, écrivait plus tard Huygens se rappelant les souvenirs de sa jeunesse, c'est qu'on entendait ce que disait M. Descartes, au lieu que les autres philosophes nous donnaient des paroles qui ne faisaient rien comprendre, comme ces qualités occultes, formes substantielles, espèces intentionnelles, etc. A cet impertinent fatras, il a osé substituer des causes qu'on peut comprendre de tout ce qu'il y a dans la nature.»
Enfin, sa métaphysique semblait faite pour rassurer les consciences qu'alarmaient les fantaisies de panthéistes ou d'athées, on ne distinguait pas alors, des précédents novateurs. Je pense, donc je suis, disait Descartes, et je suis avant tout un être pensant; la pensée constitue à elle seule toute la substance de l'âme, comme l'étendue celle des corps. L'âme est donc spirituelle, et, partant, immortelle. De plus, elle a l'idée d'un être parfait, et de qui la tiendrait-elle, sinon de cet être lui-même, qui par conséquent existe. L'existence de Dieu, l'immortalité de l'âme, se trouvaient donc établies, on le croyait du moins, démonstrativement ; aussi, la nouvelle doctrine fut-elle bien accueillie d'abord, et de la congrégation de l'Oratoire, dont le fondateur, le cardinal de Bérulle, avait encouragé les projets du philosophe, et des jansénistes, dont le chef Arnauld lui fit bien quelques objections, mais pour se déclarer ensuite content de ses réponses. Pourtant les jésuites, fidèles en général aux anciens dogmes d'Aristote, et surtout ennemis des jansénistes, affectaient de plus en plus de suspecter la philosophie nouvelle, non pas tant pour sa métaphysique que pour sa physique.

Le moindre tort de celle-ci était de ruiner les qualités occultes et autres entités de ce genre; en outre, si toute distinction réelle disparaît entre la substance corporelle et ses qualités, si de plus cette substance consiste dans l'étendue seulement, comment, dans l'eucharistie, les espèces ou apparences du pain et du vin peuvent-elles encore recouvrir une tout autre substance, celle de Dieu lui-même? On s'émut à Rome sur l'instigation de l'Université de Louvain et du nonce de Bruxelles (le Cartésianisme s'était d'abord répandu dans plusieurs universités de Belgique, après la Hollande, où Réneri, Regius, de Raey, Heidanus, etc., l'avaient d'abord propagé), et, en novembre 1663, la congrégation de l'Index condamna les ouvrages de Descartes, donec corrigantur. A Paris, les attaques suivirent bientôt. En 1667, un ordre de la cour interdit de prononcer publiquement l'éloge du philosophe, lorsque ses restes furent ramenés de Suède en France. En 1671, le parlement fut sollicité de se prononcer en faveur d'Aristote, comme il avait fait en 1624, et cette fois contre Descartes. Boileau prit les devants, et son Arrêt burlesque ôta toute envie au président de Lamoignon d'en rendre un autre, et épargna un nouveau ridicule à la compagnie. Mais le Conseil du roi passa outre, et, en 1678, le 2 août, défense fut faite aux Pères de l'Oratoire d'enseigner le Cartésianisme dans leurs collèges; ceux-ci se soumirent en sept. 1678 seulement. Enfin, en 1680, un jésuite, le P. Valois, sous le pseudonyme de Louis Delaville, dénonça à l'assemblée du clergé de France, comme d'accord avec Calvin, "M. Descartes et ses plus fameux sectateurs".

Quelques philosophes partageaient un peu en cela le préjugé des théologiens. La publication des Lettres de Descartes (1657-1667) avait refroidi le zèle des jansénistes à son égard, d'Arnauld et de Nicole en particulier et sans doute aussi de Pascal, qui lui reprochait d'avoir voulu se passer de Dieu dans sa physique : « Il n'a pu cependant s'empêcher, ajoutait-il, de lui accorder une chiquenaude, pour mettre le monde en mouvement; après cela, il n'a plus que faire de lui.» Bientôt Leibniz trouvera de même qu'il laisse presque tout à faire à la matière seule dans la formation du monde; comme elle prend l'une après l'autre toutes les formes possibles, elle doit venir nécessairement à celle qui s'est enfin réalisée. Puis, une attaque en règle fut dirigée contre ce nouveau dogmatisme par l'abbé Simon Foucher, au nom des académiciens qu'il prétendait faire revivre, par l'évêque d'Avranches Huet (Censura philosophiae cartesianae, 1689, et Nouveaux Mémoires pour servir à l'histoire du cartésianisme, 1692), sans parler de l'ouvrage d'un jésuite, Voyage au monde de M. Descartes, par le P. Daniel, 1691. En même temps, le Journal des Savants publiait d'année en année des lettres de Leibniz, où la méthode et la doctrine de Descartes étaient critiquées et en partie réfutées. Mais, tous ces adversaires eux-mêmes en convenaient, on était néanmoins « fort obligé à ce grand homme de ce qu'il avait mis les esprits en meilleur train qu'ils n'étaient pour philosopher ».

Les principaux philosophes du siècle avaient tous reçu de lui, en effet, leur première impulsion, bien que vers des doctrines diverses ; ainsi Hobbes, ainsi plus tard Spinoza, sans parler de Clauberg et de Geulincx, et surtout Malebranche, qui eut comme une révélation de la philosophie à la lecture d'un ouvrage posthume, l'Homme de M. Descartes, en 1664; ainsi Leibniz, que l'explication mécanique de l'univers charma d'abord uniquement; ainsi Locke lui-même. La seconde moitié du XVIIe siècle assura de plus en plus le triomphe de Descartes, et, il faut aussi le dire, sa domination. En 1662, paraissait l'Art de penser, ou la Logique de Port-Royal, oeuvre commune d'Arnauld et de Nicole, et dont une bonne partie est empruntée à Descartes; en 1666, le Discernement de l'âme et du corps de Géraud de Cordemoy ; en 1671, le Traité de physique de Rohault, gendre de Clerselier qui avait publié les Lettres de Descartes et était comme l'âme du parti cartésien ; en 1675, les Entretiens sur la philosophie, du même Rohault; et à partir de 1674 jusqu'en 1688 et bien au delà, la longue série des ouvrages de Malebranche; en 1690, le Cours entier de philosophie, selon les principes de Descartes, par Régis.

Rohault et Régis surtout contribuèrent par leurs conférences, fort suivies du beau monde, à mettre le Cartésianisme à la mode, en ce temps-là, comme le témoignent les Lettres de Mme de Sévigné et de sa fille, Mme de Grignan, certaines fables de La Fontaine, le dernier chapitre des Caractères de La Bruyère, mais surtout les Entretiens sur la pluralité des mondes de Fontenelle , en 1686. Cette date marque même l'apogée du règne de Descartes, ce qui explique en partie la réaction aussitôt tentée contre lui par Huet ; Pellisson, en 1691, admirait une si grande entreprise : 

« Car, disait-il, d'attaquer les païens, les juifs, les infidèles, c'est bien moins au temps où nous sommes que de s'en prendre aux cartésiens. On n'a point d'esprit, et on est du vieux temps, si on n'est pas de leur nombre. »
Cependant, ce qu'on goûtait le plus dans la philosophie de Descartes, c'était sa physique, de préférence à sa métaphysique. Celle-ci paraissait insuffisante. Ce fut l'avis de Spinoza, qui s'imagina sans doute la compléter, tandis que, par sa théorie de l'étendue et de la pensée comme simples attributs d'une substance unique, il la dénaturait complètement. Ce fut aussi l'avis de Malebranche, qui opéra la fusion des doctrines cartésiennes avec celles de saint Augustin, que les jansénistes avaient sans cesse à la bouche, et il fut un peu suivi en cela par Bossuet (Connaissance de Dieu et de soi-même), et par Fénelon (Traite de l'existence de Dieu). Ce fut enfin l'avis de Leibniz, qui ne considéra le cartésianisme que comme l'antichambre de la vérité, Aristote et Platon ayant pénétré jusqu'à elle plus avant que Descartes. Mais ni Leibniz, ni Malebranche, ni Spinoza ne touchent au fond même de sa physique, et ils acceptent le principe que tout dans le monde des corps doit s'expliquer par l'étendue, la figure et le mouvement. Tout au plus Leibniz propose-t-il quelques corrections de détails comme l'évaluation de la force (vive) par mv² au lieu de mv, et de même après lui Malebranche.

Bien plus, on réunit, sous le nom commun de philosophie corpusculaire, les doctrines plus ou moins semblables qu'avaient soutenues Gassendi, un de ses adversaires, Bacon et Galilée, ses deux rivaux de gloire, et c'est à Descartes seul qu'on en rapporta tout l'honneur. Mais cette physique menaçait de nuire à son tour aux progrès des sciences, comme avait fait si longtemps celle d'Aristote. Les savants, donnant libre carrière à leur imagination, se représentaient, comme s'ils les avaient vues et touchées, les particules ultimes, dont se composaient, croyaient-ils, les différents corps; et de la forme, de la situation, de la vitesse de ces particules, ils déduisaient, par de vains raisonnements qui n'avaient de mathématique que l'apparence, toutes les qualités sensibles, toutes les propriétés chimiques et médicales mêmes. C'était abuser de la géométrie, et dans des matières qui réservaient encore bien des découvertes à l'observation et à l'expérience pure, avant qu'on pût y employer avec succès la démonstration. Aussi Leibniz conseillait-il fort sagement aux Cartésiens, en 1692, « de ne se pas attacher à un babil inutile des petits corps, dont la texture est encore, en effet, le plus souvent une qualité occulte à nous, de s'attacher aux expériences et aux démonstrations, au lieu de ces raisonnements généraux, qui ne servent qu'à couvrir la fainéantise et à parler des choses qu'on ne sait pas. »

Or, tandis que les Cartésiens se complaisaient ainsi dans leurs explications chimériques des phénomènes, une révolution se préparait dans la science, et dont leur maître allait être la victime. Vers le temps même où il triomphait le plus en France, paraissaient en Angleterre deux ouvrages qui devaient plus tard servir d'armes victorieuses contre lui : les Principes mathématiques de la philosophie naturelle, de Newton, en 1687, et les Essais sur l'entendement humain, de Locke, en 1690. Les théories de Newton mirent du temps à se faire accepter en France, où elles rencontrèrent d'abord l'hostilité violente des Cartésiens. Ceux-ci pensaient que tout est plein dans la nature, et on venait leur reparler du vide; ils n'admettaient que des mouvements communiqués de proche en proche à travers un milieu matériel, et on ressuscitait l'action à distance, l'attraction, une de ces qualités occultes, disaient-ils, que Descartes avait eu tant de peine à détruire. En 1727, Fontenelle ayant à prononcer l'éloge de Newton devant l'Académie des sciences, crut faire beaucoup de maintenir la balance à peu près égale entre ces deux grands génies. Mais bientôt Newton l'emporta.

Ce fut à partir de 1730, dit Voltaire, que la philosophie cartésienne cessa d'être en honneur, et lui-même contribua puissamment à la discréditer, d'abord par ses Lettres sur les Anglais, écrites en 1728 et publiées en 1734, puis par ses Éléments de la philosophie de Newton, qui parurent en 1738 et 1741. Ce dernier ouvrage fut pour la physique de Newton ce que les Entretiens de Fontenelle avaient été pour celle de Descartes : il la mit à la portée des gens du monde, qui l'accueillirent avec faveur. Dans les Lettres, trois noms étaient exaltés outre mesure aux dépens de Descartes : Locke et Newton d'abord, préférables celui-ci pour sa science, celui-là pour sa philosophie ; l'explication de toutes nos idées par l'expérience semblait destinée à remplacer la métaphysique cartésienne, que l'on faisait consister surtout dans la théorie des idées innées ; en outre, Voltaire savait gré au philosophe anglais d'avoir dit que la matière, si Dieu le voulait, pourrait devenir capable de penser

« Les deux définitions de Descartes, dira plus tard Rousseau, qui paraissaient incontestables, furent détruites en moins d'une génération. Newton fit voir que l'essence de la matière ne consiste point dans l'étendue; Locke fit voir que l'essence de l'âme ne consiste point dans la pensée.» 
Mais Locke et Newton étaient présentés par Voltaire comme les deux continuateurs de Bacon, et c'était à Bacon, par conséquent, et non plus à Descartes, qu'il fallait rapporter tout l'honneur de la réforme philosophique dans les temps modernes. Aussi d'Alembert, dans la préface de l'Encyclopédie, en 1751, fit-il un éloge dithyrambique de Bacon, «le plus grand, le plus universel et le plus éloquent de tous les philosophes».

Descartes était pour quelque temps éclipsé. Sa métaphysique, avec la couleur si religieuse qu'elle avait prise entre les mains de Malebranche, indisposait contre lui un siècle aussi peu soucieux que possible de chercher un accord entre la foi et la raison. Sa physique, livrée tout entière en proie aux mathématiciens, à la façon de l'astronomie, que ceux-ci avaient si heureusement transformée au XVIIe siècle, paraissait une métaphysique aux partisans de l'expérience seule dans les sciences naturelles. Celles-ci réclamaient une méthode nouvelle, toute différente de la déduction mathématique, et nombre de savants, depuis Linné et Buffon jusqu'aux deux Jussieu, allaient en fournir l'exemple. Point de systèmes, ni d'hypothèses, répétaient d'autre part les philosophes, après Newton, qui d'ailleurs ne se les était pas toujours interdits à lui-même. Ce fut le mot d'ordre du XVIIIe siècle dans le domaine scientifique, et, comme Bacon l'avait prononcé le premier, par manière de protestation sans doute contre les rêveries des novateurs de la Renaissance, on se réclama uniquement de Bacon. Diderot lui emprunta même, en 1754, le titre d'un de ses ouvrages, Pensées sur l'interprétation de la Nature, où on lit, entre autres choses : 

« Une des vérités qu'un bon physicien ne perdra point de vue, c'est que la région des mathématiciens est, un monde intellectuel, où ce que l'on prend pour des vérités rigoureuses perd absolument cet avantage, quand on l'apporte sur notre terre. On en a conclu que c'était à la philosophie expérimentale à rectifier les calculs de la géométrie. Mais à quoi bon corriger le calcul géométrique par l'expérience. N'est-il pas plus court de s'en tenir au résultat de celle-ci? [...] Nous touchons au moment d'une grande révolution dans les sciences [...) Avant qu'il soit cent ans, on ne comptera pas trois grands géomètres en Europe.»
Cependant, l'esprit de Descartes animait encore plus d'un philosophe. Sans parler de Fontenelle et de Dortous de Mairan, du cardinal de Polignac et de l'abbé de Molières et du P. André, qui prolongeaient jusqu'au milieu du XVIIIe siècle la défense du cartésianisme attaqué, on peut dire que Lamettrie, dans son Homme Machine, en 1748, ne fait que reprendre la théorie si paradoxale de Descartes sur l'automatisme des bêtes, et l'étend indûment jusqu'à la pensée elle-même ; on peut dire aussi que Condillac, bien que son système et surtout son principe soient empruntés presque entièrement à Locke, imite néanmoins Descartes, dans sa tentative de construire tout l'esprit humain avec la sensation seule, comme ce philosophe avait construit le monde physique avec la matière et le mouvement. Enfin, d'Alembert lui-même, songeant à cet affranchissement des intelligences dont ses contemporains savaient si bien profiter, reconnaît qu'on en est redevable à Descartes. D'autre part, l'enseignement des écoles, en particulier celui de la Sorbonne, qui était demeuré péripatéticien au XVIIe siècle, tandis que tout le monde se faisait cartésien au dehors, était devenu cartésien au XVIIIe lorsque le public avait depuis longtemps abandonné Descartes. Et le parlement, de concert avec la Sorbonne, prenait sous sa protection ces mêmes idées innées, contre lesquelles l'un et l'autre voulaient sévir autrefois au nom d'Aristote. On le vit bien, en 1754, lors de la thèse de l'abbé de Prades. Mais de tels secours ne pouvaient que compromettre davantage le Cartésianisme, et ce discrédit où il était tombé fut même constaté officiellement par l'Académie française, en 1765, lorsqu'elle mit au concours l'Eloge de Descartes, pour lequel fut couronné Thomas. Mais qu'était-ce qu'un mémoire académique, pour répondre à l'Encyclopédie, tout entière dévouée à Bacon?

En même temps, la philosophie de Condillac et la science nouvelle, fondée par Lavoisier, qui illustrèrent en France la seconde moitié du siècle, semblaient l'une et l'autre donner doublement raison à la méthode du philosophe anglais. Seuls, quelques esprits éclairés rendaient encore justice à Descartes, comme Turgot, comme Condorcet, qui le mettait même au-dessus des nouveaux dieux : sans doute, disait-il, en 1794, « dans les sciences physiques sa marche est moins sûre que celle de Galilée, et sa philosophie est moins sage que celle de Bacon. Mais l'audace même de ses erreurs servit aux progrès de l'espèce humaine : il agita les esprits que la sagesse de ses rivaux n'avait pu réveiller ». Et l'année précédente, le 2 et le 4 octobre 1793, la Convention nationale avait décrété que son corps et sa statue seraient transférés au Panthéon , décrets qui d'ailleurs n'eurent pas de suite, et ne purent même être votés de nouveau en 1798 aux Cinq-Cents.

Le XIXe siècle préparait à Descartes une éclatante revanche, et Bacon, par un brusque retour de fortune, devait payer cher son triomphe factice du siècle précédent. On avait fait de lui le promoteur de la science moderne, et d'une science athée : les éloges excessifs qu'on lui prodiguait à ce double titre devaient impatienter et irriter un jour et les savants et les croyants. Joseph de Maistre vengea d'abord sur lui la religion qu'on avait outragée en son nom (1836); et plus tard, le chimiste Liebig, après bien d'autres, contesta, en 1863, non plus seulement la valeur de ses connaissances, ce qui était trop aisé, mais, qui pis est, celle de sa méthode même. La réaction était peut-être injuste à son tour. Descartes en profita : à mesure que son rival baissait dans l'estime du public, lui-même remontait d'autant. 

Le Cartésianisme fut donc remis en honneur, pour des raisons d'ordre philosophique ou plutôt religieux, et d'ordre scientifique. Victor Cousin, avant de fonder l'école éclectique, s'était donné pour mission de combattre Condillac et Locke, dont le sensualisme, comme il disait., menait droit au matérialisme et à l'athéisme. Descartes qui avait établi «démonstrativement», selon le mot d'Arnauld, la spiritualité de l'âme et l'existence de Dieu, devenait un auxiliaire précieux dans cette croisade d'un nouveau genre. De plus, revenir à sa métaphysique, complétée par celle de Platon, n'était-ce pas revenir aux traditions du grand siècle? N'était-ce pas mettre la philosophie à couvert de toute attaque de la part de la religion, à qui même on faisait ainsi des avances, bien qu'elle s'en soucia peu? Enfin, le je pense, donc je suis paraissait le point de départ assuré de toute étude psychologique distincte de la physiologie, et Victor Cousin avait l'ambition d'inaugurer une psychologie, qui servit de base à tout le reste, logique, morale et métaphysique. Descartes bénéficia de toutes ces tentatives, et y gagna du moins une première édition de ses OEuvres complètes (1824-6) que le chef de l'école éclectique entreprit lui-même, et, grâce à l'impulsion que celui-ci sut donner aussi aux études historiques, une histoire de la philosophie cartésienne, par Francisque Bouillier (1re éd., 1854 ; 3e éd., 1868).

Mais, plus que toutes ces raisons, ce qui devait être favorable à Descartes , ce fut le progrès même des sciences, qui feront encore, comme au XVIIe siècle, que la physique cartésienne sera plus estimée que sa métaphysique. Au XVIIIe, les savants affectaient de redouter les hypothèses et les systèmes : on n'en a plus peur au XIXe siècle. Ils prétendaient se renfermer dans les bornes étroites de l'expérience et s'interdire rigoureusement toute échappée au delà : mais on reconnaît désormais que l'expérience elle-même reçoit de la théorie sa vraie signification. Les mathématiques étaient suspectées, et paraissaient d'un usage dangereux dans les sciences de la nature : et voilà que Laplace leur procure un nouveau triomphe en astronomie, avec son Système du Monde, en 1796; que Fresnel les introduit, comme dans un pays définitivement conquis, en physique, pour expliquer la lumière, en 1848 ; puis, en 1842, Joule et Mayer pour expliquer la chaleur elle-même. 

Et les théories qui reparaissent ainsi victorieuses, sont à peu près celles dont Descartes avait autrefois tracé comme une puissante ébauche : ses tourbillons se retrouvent, méconnaissables il est vrai, tant les mathématiques les ont perfectionnés, dans les hypothèses astronomiques de Laplace; sa matière subtile est l'éther de Fresnel avec les ondulations qui rendent compte des phénomènes lumineux; ses particules dont la figure, la situation et le mouvement devaient fournir la raison de toutes les propriétésdes corps, forment à la fin du XIXe siècle, le fond de la théorie atomique en chimie ; enfin, il n'est pas jusqu'à son automatisme des bêtes qu'on ne puisse reconnaître dans la doctrine des mouvements réflexes, qui font de l'animal comme une machine à ressorts très compliqués, mue avec une sûreté et une précision étonnantes sous les excitations venues du dehors. Ainsi, l'esprit du cartésianisme, c.-à-d., suivant une heureuse définition de Mairan au XVIIIe siècle, «le mécanisme comme cause de tous les phénomènes de la nature», règne à cette époque partout dans la science.

Savants et philosophes, et des philosophes de toute doctrine, n'ont pas manqué d'y applaudir. Les spiritualistes ne furent pas les derniers à le faire. Mais, en dehors d'eux, Auguste Comte, bien qu'il procède en partie de Bacon, était trop bon mathématicien et aussi trop ami des vues d'ensemble et des théories systématiques, pour ne pas goûter les aperçus grandioses de Descartes et ses tendances ; les criticistes, d'autre part, sont amenés à rendre hommage à cette conception de la science de la nature ramenée tout entière aux mathématiques, c.-à-d. à des lois que l'esprit humain a tirées d'abord de lui-même; les évolutionnistes enfin se plaisent à lire dans Descartes des phrases comme celle-ci, « la nature de toutes choses est bien plus aisée à concevoir lorsqu'on les voit naître peu à peu, que lorsqu'on ne les considère que toutes faites-», et tant d'autres pages qui justifient à l'avance leurs tentatives les plus audacieuses. Aussi, des voix autorisées ont proclamé hautement cette influence désormais dominante du philosophe français sur les savants dans presque tous les genres. Ce furent, entre autres, Bordas-Demoulin dès 1843, Joseph Bertrand en 1869, le physiologiste Thomas Henry Huxley en 1877, Liard en 1882, et plus tard, le 15 mars 1884, exprimant la pensée de tous, Faye proposait d'ériger dans la cour de la nouvelle Sorbonne une statue à René Descartes, le réformateur de la philosophie, l'inspirateur de la science moderne. (Ch. Adam).



En bibliothèque. - Bordas-Demoulin, le Cartésianisme ou la véritable rénovation des sciences, 1843 et 1874. - Francisque Bouillier, Histoire de la philosophie cartésienne, 1854 et 1868. - J. Millet, Histoire de Descartes avant 1637 et depuis 1637, 1867 et 1870. - T.-V. Charpentier,Essai sur la méthode de Descartes, 1869.- L. Liard, Descartes, 1882. - Ernest Naville, la Physique moderne, 1883. - Monchamp, Histoire du Cartésianisme en Belgique, 1886. - Huxley, Lay Sermons, trad. franç., 1877.
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