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Cabanis

Pierre Jean Georges Cabanis est un médecin et philosophe né à Cosnac près Brive (Corrèze) le 5 juin 1757, mort à Meulan (Yvelines) le 5 mai 1808. Son grand-père était jurisconsulte et exerça longtemps les fonctions de juge dans un baillage de la province. Son père était avocat, et s'occupait d'agriculture et d'économie rurale. A dix ans Cabanis, fut envoyé au collège de Brive où il passa quatre années : il y manifesta des talents précoces et surtout un goût prononcé pour la poésie, mais il s'aliéna l'esprit de ses maîtres par "une certaine roideur de caractère", comme il l'avoue, et ils le rendirent à sa famille. Son père, arrivant difficilement lui-même à vaincre cet esprit d'indépendance et de révolte, prit le parti de l'abandonner entièrement à lui-même, le mena à Paris et l'y laissa se tirer d'affaire comme il pourrait. Aussitôt le jeune homme reprit ses études avec ardeur, allant avec une égale ferveur des lettres aux sciences et des sciences aux lettres. 

Deux ans de ce régime l'avaient déjà transformé quand son père le rappela; le jeune homme, au lieu de revenir à la maison paternelle, obtint d'accompagner à Varsovie, en qualité de secrétaire, un grand seigneur polonais : il trouvait à ce voyage deux avantages, satisfaire ses goûts de voyage et d'aventure et surtout achever son éducation en visitant des pays nouveaux et en apprenant la langue allemande. De 1773 à 1775, il voyagea donc en Allemagne et en Pologne; à son retour, il avait dix-huit ans et il fallait songer à choisir un emploi, chose aisée, grâce à la protection de Turgot, l'ami de son père; mais Turgot quitta le ministère avant d'avoir pu réaliser ses promesses et cet incident décida peut-être de l'avenir littéraire et scientifique de Cabanis. Ayant obtenu de rester encore quelques années à Paris, il tenta de se faire connaître en traduisant des fragments de l'Iliade qu'il présenta à l'Académie française, mais qui n'obtinrent pas le prix espéré. Ses poésies ne lui valurent jamais que des applaudissements de salon et la faveur d'une entrevue avec Voltaire qui voulut bien entendre des morceaux de son Iliade et l'encourager.

Poète, traducteur, lauréat en perspective, ce n'était pas une position; Cabanis le sentait et s'en affligeait; il se découragea, tomba dans une profonde mélancolie qui altéra sa santé : ce fut son salut, car il consulta le médecin Dubreuil qui devina, en fin psychologue, que la cause du mal étant surtout dans une imagination vagabonde, il fallait la fixer en prescrivant au jeune homme des études positives et de longue haleine. Il lui conseilla la médecine et devint son maître. Cabanis, cette fois, avait trouvé sa voie; il voua à Dubreuil une profonde reconnaissance, dont on trouve l'expression dans le Serment d'un médecin, élégante imitation en vers du Serment d'Hippocrate, lu en 1783, le jour de sa réception. Mentionnons encore un recueil de nouvelles et de poésies traduites de l'allemand pour distraire Mlle Helvétius, à laquelle il est dédié, des sombres préoccupations laissées dans son âme par les scènes de la Révolution, et nous en aurons fini avec les travaux purement littéraires de Cabanis.

Ses travaux de pure médecine pratique ne sont pas nombreux; peut-être n'en peut-on citer qu'un seul, ses Observations sur les affections catarrhales, publiées l'année qui précéda sa mort, monographie qui eut quelque autorité pour les praticiens du commencement du XIXe siècle, mais qui ne fut que rarement consultée par la suite. Les ouvrages essentiels de Cabanis doivent donc être rangés en trois catégories : les uns roulent sur l'histoire de la médecine; d'autres sur l'organisation de l'enseignement médical et des hôpitaux; d'autres enfin, et ce sont les plus importants, sur la philosophie de la médecine et particulièrement sur les rapports du physique et du moral, de la physiologie avec la psychologie. Il faut faire une place à part pour le Journal de la maladie et de la mort d'Honoré-Gabriel-Victor-Riquetti de Mirabeau, relation émue et détaillée des rapports de Cabanis avec Mirabeau, publiée en avril 1791, quelques jours après la mort du grand orateur. L'amitié du médecin et du tribun avait eu pour occasion première un rapprochement fortuit : le 15 juillet  1789, lendemain de la prise de la Bastille, Cabanis, qui s'était rendu à Versailles pour s'informer des projets du roi et de l'Assemblée nationale, faisait avec animation le récit de cet événement, quand Mirabeau, s'approchant, demanda son nom à Volney et à Garat et échangea avec lui quelques paroles. Cabanis subit l'ascendant du grand tribun et lui voua une amitié passionnée; lorsque Mirabeau ressentit vers le printemps de 1790 les premières atteintes du mal qui devait l'enlever l'année suivante, il ne voulut pas d'autre médecin que Cabanis, qui consentit à assumer une lourde tâche rendue plus pénible encore par l'indocilité du malade et l'impressionnabilité de l'opinion publique. Après le funeste dénouement, Cabanis crut devoir justifier le traitement prescrit, se détendre lui-même et défendre la mémoire de son ami déjà violemment attaquée. Ce récit à la fois simple et dramatique, est certainement, par les documents qu'il renferme et par l'éloquence tour à tour émue et indignée du raconteur, un de ses meilleurs ouvrages. 

Un autre travail eut aussi pour occasion les relations de Cabanis avec Mirabeau : ce sont les Quatre discours sur l'Éducation publique retrouvés dans ses papiers à la mort de ce dernier. Le premier a pour objet l'organisation du corps enseignant, le deuxième, les fêtes publiques civiles et militaires, le troisième, l'établissement d'un Lycée national, et le quatrième, l'éducation de l'héritier présomptif de la couronne. L'idée fondamentale de ce travail est que l'éducation doit être libre, et tout l'effort de l'auteur consiste à concilier cet enseignement libre, abandonné à l'initiative privée, avec les exigences et le maintien des nouvelles institutions. Il ne faut pas oublier que cette liberté est réclamée contre le monopole des congrégations enseignantes : quelques grandes vues et parfois une vraie éloquence rachètent ce que cet écrit peut avoir de chimérique et témoigner d'inexpérience et d'exagération en matière d'enseignement. Disons aussi que Cabanis joua un rôle très important et très utile dans la réorganisation des Écoles de médecine.

Cabanis fut nommé en 1795, lors de l'organisation des Écoles centrales, professeur d'hygiène aux Écoles de Paris; l'année suivante, il passa à la chaire de clinique interne, dite de perfectionnement, instituée à l'hospice de l'École, et il fit de ce cours une sorte d'enseignement philosophique de méthodologie médicale; en 1799, il échangea cette chaire contre celle de Médecine légale et d'histoire de la médecine. Cet enseignement était fait pour son talent et il y eût apporté, sinon une profonde érudition, du moins un juste sentiment des révolutions et de l'évolution de la médecine, et un don naturel de lumineuse exposition; la faiblesse de sa santé fut cause que ce nouveau titre ne fut jamais que nominal, mais on refusa sa démission et Cabanis consacra ses appointements à l'École et à l'enseignement, 1000 F à la bibliothèque, 1000 pour l'encouragement des travaux anatomiques et 1000 pour la réception gratuite d'un élève.

A son enseignement se rattachent les travaux suivants : Du degré de certitude en médecine, publié en 1797, et Coup d'oeil sur les révolutions et la réforme de la médecine, publié en 1804. Comme l'a très bien dit Peisse, poser le problème du degré de certitude de la médecine, c'était "remuer toute la philosophie et toute l'histoire de la science et de l'art", c'était entreprendre la critique de la médecine, comme Kant venait de faire la critique de la philosophie et préluder au traité célèbre de CIaude Bernard, l'introduction à l'étude de la médecine. Cabanis réfute à merveille le scepticisme médical et les nombreuses objections (ignorance des causes et de la nature des maladies, difficulté d'avoir des notions exactes des maladies et de l'effet des remèdes, ignorance de la nature des remèdes et de leur mode d'action; erreurs fréquentes dans le traitement et maladies incurables; vanité des théories et contradiction des systèmes), élevées de tout temps contre la certitude des doctrines et l'infaillibilité des remèdes; mais il ne dépasse guère ces limites et fait une oeuvre apologétique plutôt qu'un véritable traité scientifique. L'ouvrage sur les révolutions et la réforme de la médecine reprend en leur donnant un plus haut degré de précision et de profondeur, les idées essentielles de cet opuscule.

L'érudition de Cabanis n'était pas assez étendue pour traiter à fond ce second sujet : il ne connaît bien et d'après les sources que la médecine grecque et principalement Hippocrate. Il n'a pas d'autre prétention que de donner une simple introduction à un si vaste sujet. La partie historique manque de profondeur et d'érudition (médecine des poètes et des prêtres, spéculations médicales des premiers philosophes; Hippocrate; médecine des Romains et des Arabes; renaissance et temps modernes). Il faut remarquer toutefois que Cabanis connaissait à fond Hippocrate auquel, outre les pages de cet ouvrage, il a consacré deux discours publiés dans ses oeuvres posthumes. La partie théorique est supérieure à la partie historique, parce que, chez Cabanis, le philosophe est de beaucoup supérieur à l'érudit : on remarquera les discussions sur la certitude en médecine; sur l'usage et l'abus des sciences accessoires physique, chimie, géométrie, mécanique); sur l'emploi des hypothèses dans la science de guérir; enfin et surtout l'exposition de la méthode de Condillac appliquée à la médecine; c'est ainsi que Cabanis préconise constamment l'analyse et la voit partout, puisqu'il distingue l'analyse de description, l'analyse de décomposition et de recomposition, l'analyse historique, l'analyse de déduction. De fines observations sur l'influence des âges font songer au traité des Rapports auquel Cabanis renvoie le lecteur dans une note.

Il est très difficile de donner brièvement une idée de cet ouvrage : on n'analyse pas ces analyses fines, déliées et quelquefois subtiles. En 1795, l'Institut venait d'être créé par la Convention, et Cabanis y prenait place dans la classe des sciences morales et politiques, section de l'analyse des sensation et des idées. Ses six premiers mémoires furent lus cette année même et l'année suivante devant l'institut, et imprimés (1798-1799) dans le Recueil des travaux de la classe. Ses six derniers ne parurent qu'en 1802 avec la première édition de l'ouvrage. II donna cette édition lorsque le 18 Brumaire, auquel il avait malheureusement aidé de ses voeux et de son influence, donna visiblement le fruit qu'il contenait en germe, la tyrannie, et que le politique et le sénateur repentant se réfugia dans la science et dans la philosophie. En 1803 le gouvernement modifia l'Institut, suspect d'indépendance, et Cabanis passa dans la classe de la langue et de la littérature française qui représentait l'ancienne Académie française et où il remplaça l'abbé Maury, nommé en 1785, mais non maintenu dans la réorganisation. C'est là qu'il prononça l'éloge de Vicq d'Azyr

Voici l'ensemble du livre des Rapports : premier  mémoire, considérations générales sur l'étude de l'homme et sur les rapports de son organisation physique avec ses facultés; 2e et 3e :  histoire physiologique des sensations; 4e, 5e, 6e, et 7e de l'influence des âges, des sexes, des tempéraments et des maladies sur les idées et les affections morales; 8e et 9e, de l'influence du régime et des climats sur les habitudes morales; 10e, considérations touchant la vie animale, les premières déterminations de la sensibilité, l'instinct, la sympathie, le sommeil et le délire; 11e et 12e, de l'influence du moral sur le physique et des tempéraments acquis.

Personne avant Cabanis n'avait embrassé complètement ce vaste sujet, bien que médecins et philosophes l'eussent souvent traité par parties : c'est le premier mérite de Cabanis et dans ce sens il est presque, dira-t-on au XIXe siècle, le créateur d'une science nouvelle. Sa principale originalité philosophique est, selon nous, dans la description minutieuse qu'il fait des impressions internes, viscérales et de leur influence psychologique et sa théorie de l'innéité des penchants, découvrit ainsi tout un monde nouveau que les psychologues ignoraient et qui devait les occuper beaucoup dans la suite sous le nom de phénomènes inconscients. Cabanis va jusqu'à essayer de faire la psychologie du foetus, jusqu'à distinguer au-dessous du moi total des moi partiels doués comme lui de vie et de sensation. Et il diffère profondément de Leibniz, l'inventeur des petites perceptions, en ce qu'il n'a recours explicitement à aucun système et vise à rester constamment sur le terrain de l'expérience : il fait de la psychologie sans métaphysique définie, et l'on pourrait dire de la psychologie sans âme. Ce n'est pas une raison pour voir dans sa pensée comme on l'a fait si souvent un matérialisme : dans le livre des Rapports, il parle en pur physiologiste qui n'a pas à se préoccuper de l'essence de l'âme et qui doit admettre que tout se passe comme si le cerveau sécrétait réellement la pensée après avoir digéré les impressions. Remarquons pourtant qu'un médecin vitaliste, disciple de Barthez, allant souvent jusqu'à Stahl lui-même, ne peut être que difficilement matérialiste. Son matérialisme pourrait bien être comme le doute de Descartes : méthodique, provisoire, hyperbolique.

Nous ne trouvons pour notre part aucune contradiction entre la théorie du livre des Rapports et celles de la Lettre à Fauriel sur les causes premières, le testament philosophique de Cabanis (ouvrage posthume publié pour la première fois en 1824 par F. Bérard) : tout au plus y a-t-il évolution. Remarquons d'abord la teinte de scepticisme ou plutôt de probabilisme répandue sur toute cette lettre  : ce sont des rêves dont il s'enchante, non des résultats scientifiques qu'il enseigne. Il n'espère atteindre que des probabilités, mais les probabilités lui semblent être en faveur d'une âme spirituelle et d'un Dieu intelligent et providentiel : quand on presse ces formules un peu flottantes et indécises, on s'aperçoit que Cabanis aboutit décidément à une sorte d'animisme universel ou de panthéisme à la manière des stoïciens, et que cette doctrine  est précisément (sauf quelques phrases agressives, finalement atténuées ou expliquées) celle du livre des Rapports. Ceux qui ont vu dans la lettre à Fauriel une palinodie n'ont compris ni cette lettre, ni les autres ouvrage de Cabanis, esprit foncièrement honnête et sincère, mais qui eut bien le droit, comme tout humain qui pense, de pénétrer de plus en plus profondément dans sa propre pensée pour se l'expliquer à lui-même et la faire comprendre aux autres. Il n'y a pas à faire l'histoire de ses variations et l'on pourrait même affirmer que nul philosophe n'a moins varié et n'est resté, pendant une longue carrière, plus identique à lui-même.

Cabanis mourut un an environ après avoir écrit cette lettre (qu'il ne destinait pas sans doute à être publiée), d'une attaque d'apoplexie, précédée de plusieurs avertissements qui lui annonçaient sa fin prochaine, mais lui laissaient toute sa sérénité et une entière liberté d'esprit qu'il employait à analyser les progrès du mal « avec la curiosité d'un savant et le stoïcisme d'un sage » dit Moreau de la Sarthe. Ajoutons que Cabanis avait épousé Charlotte de Grouchy, soeur du maréchal de ce nom, et de la veuve de Condorcet, que nul ne compta plus d'amis, de plus dévoués et de plus illustres (parmi lesquels il faut placer Mme Helvétius et la célèbre société d'Auteuil tout entière), et que huit jours après sa mort, son corps fut transféré au Panthéon où son éloge fut prononcé par Garat entouré des députations de l'Institut, du Sénat et de l'École de médecine. (Alexis Bertrand).

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