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La sociologie
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Le mot sociologie a été créé par Auguste Comte pour désigner la science des sociétés,  différente des multiples « sciences sociales ordinairement liées aux philosophies de l'histoire, du droit, de la politique ». Quoique le mot fût formé d'un radical latin et d'une terminaison grecque et que pour cette raison les puristes aient longtemps refusé de le reconnaître, il a aujourd'hui conquis droit de cité dans toutes les langues européennes. 

Avant Auguste Comte des vues de philosophie sociale avaient été émises notamment par Platon, Aristote, Lucrèce, Hobbes, Machiavel, Spinoza, Locke, Rousseau, Montesquieu, Hegel et Condorcet. On rencontre parmi ces auteurs des théoriciens des sociétés humaines. Le cinquième livre du De rerum ratura de Lucrèce, par exemple, propose une théorie d'après laquelle la société serait une invention humaine. Hobbes fait de la société un produit de la raison par opposition à l'état de nature, qui est l'état de guerre : par un contrat social d'universel renoncement à tout droit est constitué en vue de la paix un monstre, le Léviathan, despote sans règle ni frein, organisateur du droit civil et de la religion.  Locke admet, de même que Hobbes, un état de nature antérieur à la vie en société. Pour Spinoza, la société est un produit de la raison qui doit faire que «-l'homme devienne un dieu pour l'homme  ». J.-J. Rousseau suppose un droit naturel auquel succède le droit civil par un contrat social librement consenti. L'école historique fonde la vie politique sur le fait et la tradition; Hegel voit dans la société l'effet d'un processus dialectique et naturel, qui a pour fin la création d'une personnalité morale, l'Etat. Plus tard, Renouvier et Fouillée modifieront la conception du contrat social, dans lequel ils verront le fondement idéal de la vie collective. On s'est également interrogé sur les facteurs d'évolution des sociétés humaines. Leurs progrès ont été parfois considérés comme ininterrompus (Pascal, Condorcet), parfois comme sujets à des retours périodiques ou ricorsi (Vico).

Mais l'innovation du fondateur du positivisme est qu'il eut le premier l'idée de concevoir les faits sociaux dans leur ensemble, comme matière d'une étude scientifique et positive, la plus compréhensive de toutes. Il voulut faire de la société humaine une étude statique, sorte d'anatomie et de physiologie sociales, et une étude dynamique, dominée par la loi des trois états ou du passage de l'état théologique l'état métaphysique et à l'état positif, pour la pensée comme pour les institutions humaines.

Avec Espinas, la sociologie s'est étendue à l'étude de ce qu'il est le premier à nommer les « sociétés animales »  (1878). Pour Spencer, qui l'a rattachée à son système évolutionniste, la société est un organisme vivant, ayant des fonctions analogues à celles des individus (1874). C'est aussi le point de vue de Worms, de Lilienfeld et de Novikov. Pour Émile Durkheim, les sociétés humaines prennent naissance au sein de l'état grégaire dans la « solidarité mécanique » qui, peu à peu, se transforme en «-solidarité organique», grâce aux progrès de la Division du travail social (1893). Elles ont une vie propre, qui est autre chose que la somme des existences individuelles. Cette existence s'affirme dès le début de l'évolution sociale par le dévouement spontané aux intérêts collectifs et par le culte du totem, qui est une partie de la société primitive divinisée. Mais, surtout, Durkheim a été le premier à aborder le problème des applications pratiques de la sociologie et à poser certaines Règles de la méthode sociologique (1896) concernant les statistiques, la constitution des contepts et l'étude des « réalités » sociales, indépendamment de toute considération psychologique; il a appliqué ces règles à l'étude des faits économiques, des faits religieux, du suicide, etc. Tarde, au contraire, a vu dans la Psychologie sociale (1895) une étude préparatoire indispensable et vraiment féconde. Pour ce même auteur, les sociétés humaines sont un produit de l'imitation et de l'invention. 

A la fin du XIXe siècle, La possibilité d'une science positive des faits sociaux n'est plus guère contestée : les auteurs du temps admettent généralement qu'il y a de tels faits et qu'ils sont autre chose que la somme des faits psychologiques individuels; on reconnaît un déterminisme historique et sociologique, alors même que l'on défend avec Tarde et Renouvier l'idée d'une liberté métaphysique a l'oeuvre dans la société humaine, notamment par l'intermédiaire d'êtres providentiels ou d'hommes de génie. Mais la sociologie prend divers aspects selon qu'avec Loria on admet le matérialisme historique hypothèse de la subordination de toute évolution sociale à l'évolution économique, - ou bien qu'avec Spencer et Schaeflle, on voit dans la société, soit un organisme, soit un « hyper-organisme », - ou bien qu'avec de nombreux sociologues allemands on considère les sociétés humaines comme dominées par la lutte des classes. Karl Marx opérera une synthèse entre ces deux courants en étudiant la lutte des classes dans les termes de la doctrine du matérialisme historique. D'autre part, les sociologues allemands se sont spécialisés : les uns étudient avec Ratzel les conditions géographiques, « telluriques », et climatiques de la vie sociale; les autres portent plus particulièrement leurs investigations, soit sur l'évolution des faits collectifs, soit sur les phénomènes politiques et juridiques, religieux, esthétiques ou éthiques. Quelques sociologues ont préconisé une sociologie mécanique réduisant à des rapports quantitatifses lois les plus générales de l'activité collective. Enfin, il y a une sociologie criminelle (Lombroso, E. Ferri, Rossi, Tarde (1901)).

C'est autour de 1900 que l'on a vu apparaître les travaux d'auteurs qui seront les véritables fondateurs de la sociologie telle qu'elle s'est développée depuis, avec des  méthodes et un système scientifique de concepts qui lui sont propres. On a déjà cité Durkheim (1858-1917), chef de file de l'école sociologique française; il convient aussi de nommer, Max Weber (1864-1920) en Allemagne,  E Cooley (1864-1929), aux Etats-Unis, et James Frazer (1854-941) en Angleterre. A peine plus jeunes que ces pionniers ou déjà de la génération suivante, on rencontre Marcel Mauss (1872-1950), auquel on a emprunté ici plusieurs textes, Lucien Lévy-Bruhl (1857-1939), Marcel Granet (1884-1940), spécialiste de la Chine, pour ne citer que les Français. Parmi ceux qui se sont plus particulièrement intéressés à l'anthropologie sociale, à l'ethnologie, on a : Franz Boas (1858-1942), Robert Lowie (1883-1957), Leo Frobenius (1873-1938), Bronislaw Malinowski (1884-1942), Margaret Mead (1901-1978), Ruth Benedict (1887-1948), Claude Lévi-Strauss (1908-2009), héritier de Mauss et théoritien de l'anthropologie structurale, etc. Après la Seconde guerre mondiale, on assistera au développement de nouvelles méthodes, telles que l'enquête sociologique (inaugurée un peu plus tôt aux Etats-Unis avec des chercheurs tels que W.I. Thomas, Florian Znaniecki, E.W. Burgess, W.F. Ogburn, Richmond Mayo-Smith, etc), qui s'emploient à finir de dégager la sociologie de la chrysalide purement philosophique dans laquelle elle s'est formée.

Nous allons essayer de déterminer successivement l'objet de la sociologie et la méthode qu'elle emploie. Puis nous indiquerons les principales divisions de la science qui se constitue sous ce nom. 


P. Fauconnet
M. Mauss
c. 1900
Objet de la sociologie

Parce que la sociologie est d'origine récente et qu'elle sort à peine de la période philosophique, il arrive encore qu'on en conteste la possibilité. Toutes les traditions métaphysiques qui font de l'homme un être à part, hors nature, et qui voient dans ses actes des faits absolument différents des faits naturels, résistent aux progrès de la pensée sociologique. Mais le sociologue n'a pas à justifier ses recherches par une argumentation philosophique. La science doit faire son oeuvre dès le moment qu'elle en entrevoit la possibilité, et des théories philosophiques, même traditionnelles, ne sauraient constituer des objections à la légitimité de ses démarches. Si d'ailleurs, comme il est vraisemblable, l'étude scientifique des sociétés rend nécessaire une conception différente de la nature humaine, c'est à la philosophie qu'il appartient de se mettre en harmonie avec la science, à mesure que celle-ci obtient des résultats. Mais la science n'a pas plus à prévoir qu'à éviter ces conséquences lointaines de ses découvertes.

Tout ce que postule la sociologie, c'est simplement que les faits que l'on appelle sociaux sont dans la nature; sont soumis au principe de l'ordre et du déterminisme: universels, par suite intelligibles. Or cette hypothèse n'est pas le fruit de la spéculation métaphysique; elle résulte d'une généralisation qui semble tout à fait légitime. Successivement cette hypothèse, principe de toute science, a été étendue à tous les règnes, même à ceux qui semblaient te plus échapper à ses prises : il est donc rationnel de supposer que le règne social - s'il est un règne qui mérite d'être appelé ainsi - ne fait pas exception. Ce n'est pas au sociologue à démontrer que les phénomènes sociaux sont soumis à la loi : c'est aux adversaires de la sociologie à fournir la preuve contraire. Car, a priori, on doit admettre que ce qui s'est trouvé être vrai des faits physiques, biologiques et psychiques est vrai aussi des faits sociaux. Seul un échec définitif pourrait ruiner cette présomption logique. Or, dès aujourd'hui, cet échec n'est plus à craindre; Il n'est plus possible de dire que la science est tout entière à faire.

Nous ne songeons pas à exagérer l'importance des résultats qu'elle a obtenus; mais enfin, en dépit de tous les scepticismes, elle existe et elle progresse : elle pose des problèmes définis et tout au moins elle entrevoit des solutions. Plus elle entre en contact avec les faits et plus elle voit se révéler des régularités insoupçonnées, des concordances beaucoup plus précises qu'on ne pouvait le supposer d'abord; plus, par conséquent, se fortifie le sentiment que l'on se trouve en présence d'un ordre naturel, dont l'existence ne peut plus être mise en doute que par des philosophes éloignés de la réalité dont ils parlent.

Mais si l'on doit admettre sans examen préalable que les faits appelés sociaux sont naturels, intelligibles et par suite objets de science, encore faut-il qu'il y ait des faits qui puissent être proprement appelés de ce nom. Pour qu'une science nouvelle se constitue, il suffit, mais il faut d'une part, qu'elle s'applique à un ordre de faits nettement distincts de ceux dont s'occupent les autres sciences; d'autre part, que ces faits soient susceptibles d'être immédiatement reliés les uns aux autres, expliqués les uns par les autres, sans qu'il soit nécessaire d'intercaler des faits d'une autre espèce. Car une science qui ne pourrait expliquer les faits constituant son objet qu'en recourant à une autre science se confondrait avec cette dernière. La sociologie satisfait-elle à cette double condition?

En premier lieu y a-t-il des faits qui soient spécifiquement sociaux? On le nie encore communément, et parmi ceux qui le nient figurent même des penseurs qui prétendent faire oeuvre sociologique. L'exemple de Tarde est caractéristique. Pour lui, les faits dits sociaux ne sont autre chose que des idées ou des sentiments individuels, qui se seraient propagés par imitation. Ils n'auraient donc aucun caractère spécifique; car un fait ne change pas de nature parce qu'il est plus ou moins répété. Nous n'avons pas pour l'instant à discuter cette théorie; mais nous devons constater que, si elle est fondée, la sociologie ne se distingue pas de la psychologie individuelle, c.-à-d. que toute matière manque pour une sociologie proprement dite. La même conclusion s'inspire, quelle que soit la théorie, du moment où l'on nie la spécificité des faits sociaux. On conçoit dès lors toute l'importance de la question que nous examinons. (Paul Fauconnet et Marcel Mauss). 



Cyril Lemieux, La sociologie sur le vif, Presses de l'Ecole des Mines, 2010.
2911256190
Emeutes de Villiers-le-Bel, affaire Kerviel, péripéties de l'Arche de Zoé, fiasco de la France à l'Euro de football, élection de Barack Obama, crise financière : des sujets qui se bousculent à la une des journaux télévisés, la sociologie a-t-elle quelque chose à dire? Sa vocation première n'a jamais été de s'exprimer dans l'urgence et l'immédiateté. Le temps, souvent très long, de l'enquête lui est nécessaire pour réussir à éclairer d'une intelligibilité nouvelle le monde social qui se bâtit sous nos yeux. Restent pourtant les attitudes et les tournures de pensée qu'elle nous enseigne. Restent ces connaissances, si nombreuses, qu'elle accumule patiemment depuis ses débuts. Autant de ressources pour nous aider, face à un quotidien incertain et opaque, non pas à produire dans l'instant un discours de vérité mais, plutôt, à nous distancier des analyses propres à "l'air du temps" et ainsi, peut-être, à mieux saisir des enjeux demeurés inaperçus et à éviter certaines erreurs de jugement. C'est un tel pari émancipateur que poursuit ce livre, où le lecteur retrouvera les chroniques que l'auteur donna, selon un rythme hebdomadaire, sur l'antenne de France-Culture entre août 2007 et juillet 2009. Un fait d'actualité brûlant y est à chaque fois place sous l'éclairage d'une théorie, d'un concept ou d'un raisonnement sociologiques. Manière de revisiter notre époque et, d'un même mouvement, d'éprouver les pouvoirs de distanciation qu'offre la pratique de la sociologie. (couv.).

Jean-Claude Passeron, Le raisonnement sociologique, Albin Michel, 2006. 
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Science ou non? Comme les autres ou pas? La sociologie ne peut répondre à cette question en son nom seul : l'observation historique qui fonde tout raisonnement sociologique, et par là les concepts typologiques utilisés par l'ensemble des sciences sociales, n'a jamais pu engendrer la "science expérimentale des faits sociaux" qu'avait espérée Durkheim. 

En tire-t-on les conclusions? L'art de l'esquive est pris ici pour objet : puisque les épistémologies naturalistes, naïves ou subtiles, persistent à présenter la comparaison historiques comme une "quasi-expérimentation", il faut se demander ce que dissimule cette appellation. 

Que veut dire "être vrai" ou "être faux" pour une proposition de science sociale, toujours tributaire de la forme historique de ses objets?. (couv).

Valentina Grassi, Introduction à la sociologie de l'imaginaire (une compréhension de la vie quotidienne), Erès, 2005.
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La mutation des sociétés est, maintenant, chose de plus en plus admise. Encore faut-il ajuster nos analyses à une telle constatation. Quand on regarde, sur la longue durée, les "grands changements sociaux", on se rend compte qu'ils interviennent en premier lieu, et par contamination, dans la vie quotidienne et dans ce qu'il est convenu d'appeler l'imaginaire d'une société. D'où la nécessité de recherches portant sur des phénomènes qui expriment au mieux la socialité de base : ce qui est vécu, ce qui est banal. Et qui, dans le même temps, rendent attentif à cet "irréel" qui, selon Max Weber, permet de comprendre le réel.

Cet ouvrage présente les repères théoriques de la sociologie de l'imaginaire. Se référant d'abord à la notion d'imaginaire telle qu'elle a été établie par Gilbert Durand, l'auteur trace le point de réncontre entre les études "classiques" sur l'imaginaire et les courants de la sociologie compréhensive et de la phénoménologie sociale. Ce parcours dévouche sur  la sociologie de l'imaginaire telle qu'elle a été développée par Michel Maffesoli, notamment dans l'analyse qu'il conduit de la vie quotidienne.

Sociologues, chercheurs et étudiants, mais aussi tous ceux qui s'interrogent sur l'évolution de notre société trouveront là des éléments d'analyse de l'imaginaire qui féconde la vie quotidienne des acteurs sociaux et qui produit des effets repérables dans la vie de tousles jours (religiosité, fanatismes divers, effervescences musicales, sportives, etc.). (couv.)

J. -P. Roux, Dictionnaire de sociologie, Hatier, 2004.

En bibliothèque - 1° Sur l'histoire de la sociologie : Espinas. Sociétés animales (préface),1867. - Lévy-Brühl, la Philosophie d'Auguste comte, 1900. - Fouillée, la Science sociale contemporaine, 1885. - Durkheim, les Sciences morales en Allemagne, dans Revue philosophique, année 1887; la Sociologie en France au XIXe siècle, dans Revue Bleue, mai 1900. - Bouglé,les Sciences sociales en Allemagne, 1896. - Groppali, la Sociologie en Amérique, dans Annales de l'inst. Internat. de sociologie, 1900.

2° Sur la sociologie en général : Comte, Cours de Philosophie positive (vol. IV-VI). - Spencer, Social Statics ; Descriptive Sociotogy, 1874 et suiv.; Principles of Sociology, 1876 et suiv., trad. franç., 1887; The Study of Sociology, 1873, trad. franc., 1880, etc. - Schäffle, Bau und Leben des sozialen Körpers,1875-81. - Espinas, op. cit. - De Greef, Introduction à la sociologie, 1986-89; Transformisme social, 1894. - Gumplowics, Grundriss der Sociologie, 1885. - Tönnies, Gemeinschaft und Gesetlschaft, 1887. - Tarde, les Lois de l'imitation, 1890-95; Logique sociale, 1895, etc. - Lester Ward, Dynamic Sociology, 1897; Outlines of Sociology, 1898. - Small, An introduction to the Study of Society, 1894. - Giddings, Principles of Sociology, 189-. - Parmi les principaux ouvrages de l'école organiciste sont : Novicow, la Lutte entre les sociétés humaines, 1893; Conscience et Volonté sociales, 1896, etc. - Worms, Organisme et Société; 1896 . - Massart et Vandervelde, Parasitisme organique et Parasitisme social ; Demoor, Massart et Vandervelde, Evolution régressive en biologie et en sociologie, 1897.

3° Sur la méthode de la Sociologie : Comte, op. cit. - Stuart Mill, Logique, I. VI. - Durkheim, Règles de la méthode sociologique, 1895. Sur quelques points, voir Bosco, La Statistica civile e penale, 1898. - Langlois et Seignobos, Introduction aux études historiques, 1898. - Tylor, On a Method of invesligation, the Development of Institutions, etc., dans Journalof the Anthropological Institute, XVIII, 1889.- Steinmetz, Studien zur ersten Enkwickelung der Strafe, 1893-95 (Introduction). - Classification des types sociaux, dans Année sociologique, 1900.

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