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Les Pensées, de Pascal

Les Pensées de Pascal sont les fragments ou plutôt les matériaux d'un grand ouvrage que le pieux solitaire de Port-Royal méditait en l'honneur et pour la défense de la religion. II se proposait de confondre les ennemis communs des Jansénistes et des Jésuites, les esprits forts, les sceptiques et les impies. L'ouvrage eût été didactique; mais, pour ne perdre aucun moyen d'agir sur ses lecteurs, pour prévenir la monotonie inhérente aux écrits de cette sorte, Pascal eût sans doute mis en usage tous les artifices du style : en effet, on trouve çà et là, parmi les Pensées, des traits d'histoire ancienne et moderne, des dialogues d'un tour singulièrement vif et original, une prosopopée dont l'accent inspiré rappelle celle de Lucrèce où la nature gourmande l'homme qui s'effraye et s'indigne de mourir (art. XII, p. 175); en un mot, toute une riche rhétorique. Quant à l'ordonnance du livre, Pascal l'avait fait connaître lui-même dans un Entretien dont nous possédons l'abrégé; le plan renfermait deux parties : 
1° peindre l'homme en présence du monde extérieur, en lui-même, et dans la société, et, par le tableau des contradictions de sa nature, lui inspirer le désir de connaître enfin qui il est, d'où il vient, et où il va;

2° montrer que ni les philosophies ni les religions anciennes ne lui donnent le mot de l'énigme, mais que la religion chrétienne prouvée par les destinées extraordinaires du peuple juif, par les saintes Écritures, les miracles et les prophéties, par la doctrine et la vie de J.-C., par les apôtres, les martyrs et les saints, peut seule dissiper l'incertitude de son esprit et calmer les angoisses de son âme.

Nous connaissons par l'Entretien avec M. de Sacy sur Épictète et Montaigne, la doctrine de Blaise Pascal. Là, après avoir exposé ce qu'il considère comme le côté solide ou le côté faible de l'une et l'autre école, il conclut, en vrai janséniste, que la source de leurs erreurs est 
"de n'avoir pas su que l'état de l'homme à présent diffère de celui de sa création; de sorte que l'une, remarquant quelques traces de sa première grandeur et ignorant sa corruption, a traité la nature comme saine et sans besoin de réparateur, au lieu que l'autre, éprouvant la misère présente et ignorant la première dignité, traite la nature comme nécessairement infirme et irréparable [...]. La doctrine de l'Évangile accorde seule ces contrariétés : car, tandis que les sages du monde placent les contraires dans un même sujet, la foi apprend à les mettre en des sujets différents, ce qu'il y a d'infirme appartenant à la nature, ce qu'il y a de puissant appartenant à la grâce."
Quoique toutes les pensées de Pascal aient rapport à la religion, le plan qu'il s'était tracé n'était pas tellement étroit qu'il n'ait su y jeter des aperçus, souvent d'une originalité au d'une hardiesse extraordinaire, sur tous les sujets qui intéressent les hommes. Précurseur de Bossuet en histoire, dans trois lignes il résumait d'avance le Discours sur l'histoire universelle (art. XIX, p. 250). Précurseur de Fénelon en critique, il a donné l'exemple de juger avec une liberté respectueuse les Anciens (Fragment. d'un traité du vide), et il n'a pas craint de relever les fausses beautés de Cicéron (art. VII, p.115). A demi précurseur de Racine en ce qui touche les effets de l'amour (car Racine a peint l'amour surtout chez les femmes), il a écrit sur ce sujet des observations dont la grâce égale la finesse ou parfois la profondeur (Discours sur les passions de l'amour). Précurseur du XVIIIe siècle en politique, tandis que ses contemporains ont généralement pour règle de s'accommoder à ce qui est établi, il semble prévoir déjà les principes nouveaux que les publicistes de l'âge suivant feront prévaloir (art. VI, p. 95). Dans les incrédules de son temps, sa pénétrante sagacité avait deviné la philosophie sceptique de la génération prochaine, et senti la nécessité de tourner d'avance contre elle tous ses coups (art. XXIV, p 354). (AH).
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Les Pensées de Pascal.
Les Pensées de Pascal (édition de 1761).

La publication des Pensées

Port-Royal profita de la paix de l'Église (1668) pour imprimer les Pensées annoncées et comme promises au public depuis 1663. Il y eut une édition d'essai en 1669; la première édition parut en 1670 (Desprez), et fut aussitôt suivie d'une seconde. La préparation avait été laborieuse. Le duc de Roannez, Arnauld, Nicole, Dubois, M. de la Chaise, Brienne travaillèrent à mettre Pascal en état de se présenter au public. Mme Périer repoussait tous « les petits embellissements et éclaircissements » qu'on demandait; elle voulait le texte sinon complet, du moins pur. Elle avait peur qu'on ne dérobât à son frère l'honneur de son ouvrage; c'était un sentiment que Pascal avait connu. Elle était représentée à Paris par son fils Etienne, « le plus opiniâtre Auvergnat qui fût jamais ». Tandis que MM. de Port-Royal ne voulaient pas de la vie de Pascal de Mme Périer, Mme Périer repoussait la préface de M. de la Chaise, et faisait écrire par son fils une autre préface que MM. de Port-Royal acceptèrent. Malgré les efforts de la famille, les Pensées de Pascal avaient subi, quand elles parurent, toutes sortes d'altérations; des scrupules d'orthodoxie et des scrupules de goût avaient souvent atténué la pensée audacieuse ou l'expression originale de Pascal; on avait lié, soudé, éclairci, rectifié. Mais à cette date, il était impossible de faire mieux. Victor Cousin, en 1842, dans un rapport fameux, fit connaître le vrai texte de Pascal, d'après le manuscrit de la Bibliothèque nationale. En 1844, Faugère, dans son édition, donna pour la première fois le texte authentique da manuscrit, que tous les éditeurs qui ont suivi, de Havet à Michaud, ont essayé d'améliorer par une lecture plus exacte et plus complète.

Les Pensées sont les fragments d'une Apologie de la religion chrétienne dont Pascal conçut l'idée, en 1656, après le prétendu miracle de la sainte Epine. Il fit des réflexions sur les miracles, et de là prit l'idée d'une démonstration complète de la vérité de la religion chrétienne (catholique, janséniste). Il y travailla surtout en 1657-1658, mais aussi en 1659-1660. Parmi ces fragments se glissèrent diverses notes et morceaux, soit de même date, mais de destination différente, soit de date antérieure, et sur des sujets divers. Il se pourrait qu'il y eut dans les Pensées quelques réflexions remontant jusqu'à 1653, et ainsi antérieures à la conversion définitive de Pascal.

Devant cet amas confus d'essais qui sont à tous les degrés d'exécution, notes informes, esquisses rapides, pensées arrêtées, développements poussés, les éditeurs ont, été très embarrassés. Les uns, Port-Royal (Desproz, 1670), Bossut (1777), Havet (1851, 2 volumes, 1866, etc.), Brunschvicg (1897), se sont contentés de grouper les pensées selon leur contenu sous certains titres généraux. D'autres ont essayé de leur donner l'ordre de Pascal : Framtin (1835 et 1853), Faugère (1844, 2 volumes), Astié (1857), V. Rocher (1873), Molinier (1877, 2, volumes), Jeannin (1883,), Guthlin (1896). Michaud (Fribourg, 1896) a présenté le désordre même du manuscrit, tel que le hasard du rapprochement des papiers l'a constitué. L'oeuvre de Michaud est utile pour suppléer jusqu'à un certain point au manuscrit. Les éditions qui groupent les pensées sous des titres généraux sont les plus commodes. Celles qui prétendent donner le plan de Pascal sont condamnées à contenir beaucoup d'arbitraire. 

Ce n'est pas que le dessein de Pascal soit inconnu. Mme Périer nous en dit quelque chose (Faugère, Lettres de Mme Périer, pp. 19 et 46-52); surtout Filleau de la Chaise (dans l'édition des Pensées, Paris, 1673) et Etienne Périer (édition de 1670), dans leurs préfaces, nous ont conservé l'exposé que Pascal fit un jour à Port-Royal, vers 1658, dans un discours de plus de deux heures, du plan, de la méthode et des principales idées de son apologie; Etienne Périer suit et abrège M. de la Chaise, dont la relation a la plus haute valeur. Pascal lui-même a donné diverses indications sur l'ordre qu'il concevait (éd. Havet, III, 49; VI, 33; X, 5, 9, 10,11; XI, 12; XXII, 1 et 2; XXIII, 10ter ; XXIV, 26 ; XXV, 108-111, 199, etc.). Or, lorsqu'il s'agit de classer les fragments, on ne parvient jamais ni à accorder Pascal avec de la Chaise et Étienne Périer, ni à accorder Pascal avec lui-même; il n'est pas sûr que Pascal n'ait pas modifié le plan de son livre après le discours qu'il fit à Port-Royal; les Pensées inconciliables accusent des états successifs du plan. Il n'est pas sûr qu'il n'ait noté que des réflexions se plaçant à un point précis du plan, qui était sans doute en formation et en progrès continuel comme l'ouvrage. Enfin il y a des parties du plan qu'on entrevoit et auxquelles ou n'a parfois rien à rapporter. D'où l'impossibilité de refaire une oeuvre, qui, d'ailleurs, ne fut jamais faite.

Quand il ne s'agit plus de faire une édition et d'y loger tous les fragments, mais de comprendre seulement ce que Pascal voulait faire, la nature de la méthode et la direction générale de la démonstration, la difficulté est moindre, et l'on arrive à des résultats à peu près certains. On pourra hésiter sur les divisions, mais non pas sur l'enchaînement et sur la marche de la preuve. On ne saura pas où placer et comment attacher des morceaux importants; le fameux fragment du pari (Havet, X, 1) n'a peut-être jamais été destiné à l'apologie et n'est vraisemblablement qu'une esquisse d'un discours ayant en vue la conversion de certaines personnes. Mais les grandes lignes de la démonstration se dégagent bien, et coincident sensiblement dans les préfaces de M. de la Chaise et d'Etienne Périer, et dans les fragments même de Pascal.
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Condition humaine

« Qu'on s'imagine un nombre d'hommes dans les chaînes, et tous condamnés à la mort, dont les uns étant chaque jour égorgés à la vue des autres, ceux qui restent voient leur propre condition dans celle de leurs semblables, et, se regardant les uns les autres avec douleur et sans espérance, attendent leur tour : c'est l'image de la condition des hommes.

Quand je considère la petite durée de ma vie, absorbée dans l'éternité précédant et suivant; le petit espace que je remplis, et même que je vois, abîmé dans l'infinie immensité des espaces que j'ignore et qui m'ignorent; je m'effraie, et m'étonne de voit ici plutôt que là; car il n'y a point de raison pourquoi ici plutôt que là, pourquoi à présent plutôt que lors. Qui m'y a mis? par l'ordre et la conduite de qui ce lieu et ce temps a-t-il été destiné à moi? - Memoria hospitis unius dici praetereuntis.

Combien de royaumes nous ignorent!

Le silence éternel de ces espaces infinis m'effraie. »
 

(Pascal, extrait des Pensées).
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Analyse des Pensées de Pascal

Pascal partait de l'état actuel de l'homme; il en montrait l'étrangeté et le mystère, la bassesse et la grandeur, les contradictions étonnantes, qui font de sa nature une véritable énigme. Pour, en avoir la solution (car il est impossible de se tenir en repos dans l'ignorance), Pascal adresse l'homme aux philosophes, aux dogmatistes et aux pyrrhoniens (Epictète et Montaigne) qui s'entre-détruisent par leur contradiction. Toutes les philosophies ne sont que faiblesse, fantaisie et fausseté. Mais les religions? L'homme, par sa raison, sait ce que doit être Dieu, s'il existe, la vraie religion, s'il y en a une; il ne trouve que variété, erreur, extravagance. Mais voici le peuple juif, dont l'histoire singulière attire l'attention; le livre unique qui contient sa religion avec son histoire explique l'énigme de la nature humaine, par la chute, et la résout, par la rédemption. De plus, la Bible parle bien de Dieu, et elle offre les marques que la raison exige de la vraie religion, qui sont, par exemple, d'obliger à aimer Dieu, de promettre à l'homme le bonheur qui est la fin de sa nature. Ainsi par l'hypothèse de la chute, par l'idée de Dieu et du culte qui lui est dû, la religion chrétienne, héritière de la juive, satisfait la raison. Par la doctrine de la Rédemption, l'offre de la grâce et du salut, elle attire le coeur. Tout cela ne prouve pas que la religion soit vraie, c.-à-d. ait été effectivement révélée; mais cela fait désirer qu'elle ait des preuves; cela dispose à la croire, si elle en a. La preuve se fera par les miracles de Moïse, qui n'a pu mentir et dont les livres n'ont pu être supposés; par les figures et les, prophéties de l'ancienne loi, qui n'ont de sens que par Jésus-Christ, tant de fois annoncé; par la vie, la doctrine, les miracles de Jésus-Christ; par les apôtres, qui n'ont pu être ni trompés ni trompeurs; par toutes sortes de remarques sur les Evangiles, les martyrs, les saints, et les voies de l'établissement de la religion. De tout cela résulte que toute explication des faits de l'histoire du christianisme autre que la vérité de la révélation est absurde et doit être rejetée.

Voilà comment Pascal comptait « faire voir que la religion chrétienne avait autant de marques de certitude que les choses qui sont reçues dans le monde pour les plus indubitables » (Mme Périer). Tous ces raisonnements très pratiques étaient tournés contre la légèreté des mondains, la curiosité des savants, le naturalisme des moralistes, la logique pure et la métaphysique des cartésiens, mais ils tendaient surtout à convaincre et convertir les incrédules renforcés et les dévots relâchés.

Il n'y a pas à douter de l'intention de Pascal. Il a voulu prouver la religion chrétienne. Il affirme qu'elle a des preuves (XII, 5; XIII, 12), que les autres religions n'ont pas les preuves (XIV, 3). 

Mais ne dit-il pas que la religion n'est pas certaine, que les preuves ne sont pas convaincantes (XXIV, 8, 18, 88)? 

Pascal ne veut pas que la religion se prouve absolument : car il est de l'essence même de la religion qu'il y ait en elle du mystère, de l'inexplicable, de l'incompréhensible. Si elle était toute rationnelle, si tout s'y démontrait avec évidence, il n'y aurait pas besoin de la révélation; ce serait la religion naturelle. Mais telle qu'elle est, la religion est aussi certaine que les choses que nous tenons pour les plus certaines; elle a des preuves, c.-à-d., au milieu de ses obscurités, des marques infaillibles, incontestables, de sa divinité (XII, 5).

Ce n'est pas une certitude géométrique.

Mais il ne faut pas demander une certitude que la nature de l'objet exclut. La géométrie fait connaître l'essence et n'atteint pas l'existence. Elle pose des possibles non contradictoires; elle dit ce que les choses sont idéalement, ce qu'elles sont nécessairement, si elles sont. Elle ne dit pas qu'elles soient dans l'ordre des réalités sensibles. Or, pour la religion, ce qui importe, ce n'est pas de savoir si elle est idéalement d'une nécessité logique, mais si elle est authentiquement d'une réalité historique. La preuve de l'existence ne relève pas de la méthode géométrique, mais des méthodes expérimentales. Pascal va donc entreprendre sa démonstration, en choisissant ses preuves avec soin, selon la nature de la chose, et aussi selon la nature de l'esprit, plus ou moins accessible à certaines qu'à d'autres. II va donc rejeter : 

1 ° les preuves physiques, faibles lieux communs (X, 6, 7; XXII, 2; XXII, 6); pour lui l'univers est muet (XI, 8; XXV, 17bis);

2° les preuves métaphysiques (Descartes, Préface des Méditations; 3e Méditation), trop difficiles, et surtout inutiles, car elles mènent à Dieu, non à Jésus Rédempteur; elles mènent au « déisme, presque aussi éloigné de la religion que l'athéisme » (X, 5; XI, 10bis; XXII, 6). Et c'est la religion, pas autre chose, que Pascal veut, démontrer (XXII, 3 et 7); il atteindra Jésus sans passer par le Dieu des philosophes.

Mais, selon Descartes (Méditations), il n'y a que la religion naturelle qui soit susceptible de preuve; si l'on prétend prouver Dieu par l'Ecriture, et l'Ecriture par la Révélation, il y a cercle. C'est ce cercle que Pascal va s'efforcer d'éviter, en fondant la croyance sur l'autorité de l'Ecriture sans fonder cette autorité sur la croyance.
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Les extrêmes

« Notre intelligence tient dans l'ordre des choses intelligibles le même rang que notre corps dans l'étendue de la nature.

Bornés en tous genres, cet état qui tient le milieu des deux extrêmes se trouve en toutes nos puissances.

Nos sens n'aperçoivent rien d'extrême. Trop de bruit nous assourdit; trop de lumière éblouit; trop de distance et trop de proximité empêche la vue; trop de longueur et trop de brièveté du discours l'obscurcit; trop de vérité nous étonne : j'en sais qui ne peuvent comprendre que qui de zéro ôte 4 reste zéro. Les premiers principes ont trop d'évidence pour nous. Trop de plaisirs incommode. Trop de consonnances déplaisent dans la musique; et trop de bienfaits irritent : nous voulons avoir de quoi surpayer la dette : Beneficia eo usque laeta sunt dum videntur exsolvi posse; ubi multum antevenere, pro gratia odium redditur.

Nous ne sentons ni l'extrême chaud, ni l'extrême froid. Les qualités excessives nous sont ennemies, et non pas sensibles; nous ne les sentons plus, nous les souffrons. Trop de jeunesse et trop de vieillesse empêchent l'esprit; trop et trop peu d'instruction [...]. Enfin les choses extrêmes sont pour nous comme si elles n'étaient point, et nous ne sommes point à leur égard : elles nous échappent, ou nous à elles.

Voici notre état véritable. C'est ce qui nous rend incapables de savoir certainement et d'ignorer absolument. Nous voguons sur un milieu vaste, toujours incertains et flottants, poussés d'un bout vers l'autre. Quelque terme où nous pensions nous attacher et nous affermir, il branle et nous quitte; et si nous le suivons, il échappe à nos prises, nous glisse et fuit d'une fuite éternelle. Rien ne s'arrête pour nous. C'est l'état qui nous est naturel, et toutefois le plus contraire à notre inclination : nous brûlons de désir de trouver une assiette ferme et une dernière base constante, pour y édifier une tour qui s'élève à l'infini; mais tout notre fondement craque, et la terre s'ouvre jusqu'aux abîmes.

Cela étant bien compris, je crois qu'on se tiendra en repos, chacun dans l'état où la nature l'a placé. Ce milieu qui nous est échu en partage étant toujours distant des extrêmes, qu'importe que l'homme ait un peu plus d'intelligence des choses? S'il en a, il les prend un peu de plus haut. N'est-il pas toujours infiniment éloigné du bout, et la durée de notre vie n'est-elle pas également infiniment éloignée de l'éternité, pour durer dix ans davantage? »
 

(Pascal, extrait des Pensées).

Toujours fidèle à sa règle, il va s'efforcer d'agréer en même temps que de convaincre. Il sait combien le désir de croire aide à croire, et il va d'abord travailler à faire naître ce désir. Or ce désir naîtra, s'il montre que la religion seule a bien connu l'humain, cela intéresse l'esprit; que la religion seule a bien conçu Dieu, cela prévient la raison; que la religion seule offre à l'humain le bonheur, cela prend le coeur. Voilà pourquoi Pascal, avant d'en venir aux preuves, s'est si longtemps attardé à considérer la nature humaine et la nature de la religion; cette préparation rendra le lecteur docile aux preuves. Mais ce serait une grave erreur, et on ne sait si Etienne Périer et M. de la Chaise ne l'ont pas un peu commise, de ne voir dans tout cela qu'une préparation : cela est déjà une partie de la preuve. Avant de rechercher si la religion a été révélée, il faut montrer qu'elle a pu l'être, c.-à-d. que sa conception n'implique pas contradiction, et qu'elle est au contraire conforme à la raison (XXIV, 26). Or la religion idéale, par définition, est faite pour l'humain; elle est une communication de Dieu à l'humain, pour réparer une infirmité de sa nature et lui offrir le bonheur, que dans la sphère de la raison et des sens il ne peut atteindre. Si donc le christianisme s'applique exactement à la nature humaine telle qu'une analyse exacte la fait connaître, en sorte qu'il soit la seule hypothèse capable d'expliquer les faits psychologiques, moraux, sociaux; si le christianisme répond à l'exigence de la raison qui, lorsqu'elle sent le besoin d'un Dieu, le fait bon, puissant, juste, parfait, digne d'amour; si le christianisme satisfait à l'appétit du cour, qu'aucun bien passager et fini ne saurait assouvir; si donc le christianisme, et lui seul, établit de l'humain à Dieu, de Dieu à l'humain, les rapports que notre raison et notre sensibilité réclament, c'est bien la preuve que le christianisme est vrai; qu'il est construit sur le plan de la vraie religion. Reste à prouver qu'il est autre chose qu'une vérité spéculative, une idée de notre esprit; reste à prouver sa réalité objective.

Pourquoi donc ne pas commencer par là? Parce que les preuves sont les prophéties et les miracles; or toutes les religions ont des prophéties et des miracles; et les fausses religions peuvent avoir de vrais miracles, oeuvres du démon. Comment discerner? « Les miracles discernent la doctrine, et la doctrine discerne les miracles » (XXIII, 1; cf. 1ter, 2, 9, 11, 13, 31). C.-à-d. qu'entre les miracles authentiques, ceux-là seuls sont de Dieu qui viennent à l'appui d'une bonne doctrine, approuvée de la raison; et entre les doctrines rationnellement vraies, celle-là seule a une réalité objective qui a pour elle les miracles. Voilà pourquoi Pascal a construit une preuve, si on peut dire, à deux branches, qui aboutissent l'une à une certitude rationnelle, et l'autre à une certitude historique.

C'est pourtant cette dernière partie qui est proprement et essentiellement la preuve de la religion. Pascal a vu qu'il est impossible et dangereux de prouver directement les dogmes, les mystères : Trinité, Incarnation, Eucharistie, chute, péché originel. C'est compromettre la foi que de prétendre rendre raison de ces choses (XXIV, 8). il faut laisser aux mystères leur incompréhensibilité, et mettre l'esprit dans l'invincible persuasion qu'il faut les croire. Si Jésus-Christ est Dieu, rien n'est difficile à croire de ce qui viendra de lui (XXV, 53). Le problème est donc Jésus-Christ est-il Dieu? Mais Jésus-Christ a vécu, a parlé, a établi une Eglise; ce sont donc des livres à critiquer, des témoins à entendre, des faits à contrôler. Le problème de la vérité de la religion est un problème philologique et historique. Jésus-Christ a-t-il été prédit? C'est l'authenticité, la date des livres de la Bible. Jésus-Christ a-t-il fait des miracles? Les apôtres qui se prétendent envoyés par lui en ont-il fait? C'est la critique des Evangiles, des Actes des Apôtres et autres écrits fondamentaux du christianisme. Il n'importe pas que Pascal n'ait pas achevé son entreprise; qu'il l'ait conduite avec témérité, sans être le moins du monde historien ni philologue; que le problème enfin fût hors de la portée de la science du temps. 

Toute cette partie des Pensées, étincelante de beautés d'imagination, est, au point de vue scientifique, singulièrement faible et démodée. C'est pourtant la partie la plus originale de la conception de Pascal. Avec une admirable netteté de vue, il a posé la question comme elle devait être posée, comme l'exégèse de notre siècle devait la poser. Ce que les D. F. Strauss et les Renan ont essayé de remplir, c'est le cadre tracé par Pascal : prendre la religion comme un fait, la traiter comme telle à l'aide de la critique des témoignages et des documents, rechercher si le contrôle minutieux des faits laisse nulle part apparaître le surnaturel, c'est justement la méthode que Pascal, avant 1660, avait prescrite comme la seule capable de mener à un résultat certain. A cette date, poser le problème religieux comme un problème essentiellement historique et philologique, c'était un coup de génie. C'était peut-être aussi  une imprudence chez un catholique.

Voilà, en ses grandes lignes, le plan de la démonstratien de Pascal : on n'a rien dit du pari qui ne une paraît pas y entrer, et n'est qu'une application du calcul des probabilités à la question de la croyance. Dépouillée de sa forme technique, cette démonstration se réduit à quelque chose d'assez grossier : si on admet que nous ne pouvons rien savoir de Dieu, nous avons intérêt à y croire, c.-à-d. à faire comme si nous y croyions. Nous n'avons rien à y perdre, tout au contraire à gagner. Il est indifférent que la religion soit vraie ou fausse; nous sommes pratiquement intéressés à y croire. Pascal, dans son Apologie, a conçu quelque chose de plus relevé que dans cet étrange morceau, destiné sans doute à faire effet sur quelque géomètre libertin.

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Le Pari de Pascal
La croyance en Dieu, objet d'un pari 
fondé sur le calcul des probabilités

« S'il y a un Dieu, il est infiniment incompréhensible, puisque, n'ayant ni parties ni bornes, il n'a nul rapport à nous : nous sommes donc incapables de connaître ni ce qu'il est, ni s'il est. Cela étant, qui osera entreprendre de résoudre cette question? Ce n'est pas nous, qui n'avons aucun rapport à lui.

Ne blâmez donc pas de fausseté ceux qui ont pris un choix; car vous n'en savez rien. - Non; mais je les blâmerai d'avoir fait, non ce choix, mais un choix; car encore que celui qui prend croix et l'autre soient en pareille faute, ils sont tous deux en faute : le juste est de ne point parier.

- Oui, mais il faut parier : cela n'est pas volontaire, vous êtes embarqué. Lequel prendrez vous donc? Voyons, puisqu'il faut choisir, voyons ce qui vous intéresse le moins. Vous avez deux choses à perdre, le vrai et le bien, et deux choses à engager, votre raison et votre volonté, votre connaissance et votre béatitude; et votre nature a deux choses à fuir, l'erreur et la misère. Votre raison n'est pas plus blessée, puisqu'il faut nécessairement choisir, en choisissant l'un que l'autre. Voilà un point vidé; mais votre béatitude? Pesons le gain et la perte, en prenant croix, que Dieu est. Estimons ces deux cas : si vous gagnez, vous gagnez tout; si vous perdez, vous ne perdez rien. Gagez donc qu'il est, sans hésiter. - Cela est admirable : oui, il faut gager; mais je gage peut-être trop. - Voyons. Puisqu'il y a pareil hasard de gain et de perte, si vous n'aviez qu'à gagner deux vies pour une, sous pourriez encore gager. Mais s'il y en avait trois à gagner, il faudrait jouer (puisque vous êtes dans la nécessité de jouer), et vous seriez imprudent, lorsque vous êtes forcé à jouer, de ne pas hasarder votre vie pour en gagner trois à un jeu où il y a pareil hasard de perte et de gain. Mais il y a une éternité de vie et de bonheur. Et cela étant, quand il y aurait une infinité de hasards dont un seul serait pour vous, vous auriez encore raison de gager un pour avoir deux, et vous agiriez de mauvais sens, étant obligé à jouer, de refuser de jouer une vie contre trois à un jeu où d'une infinité de hasards il y en a un pour vous, s'il y avait une infinité de vies infiniment heureuses à gagner. Mais il y a ici une infinité de vies infiniment heureuses à gagner, un hasard de gain contre un nombre fini de hasards de perte, et ce que vous jouez est fini. Cela est tout parti : partout où est l'infini, et où il n'y a pas infinité de hasards de perte contre celui de gain, il n'y a point à balancer, il faut tout donner. Et ainsi, quand on est forcé à jouer, il faut renoncer à la raison pour garder la vie plutôt que de la hasarder pour le gain infini, aussi prêt à arriver que la perte du néant.

Car il ne sert de rien de dire qu'il est incertain si on gagnera, et qu'il est certain qu'on hasarde; et que l'infinie distance qui est entre la certitude de ce qu'on s'expose, et l'incertitude de ce qu'on gagnera, égale le bien fini qu'on expose certainement, à l'infini qui est incertain. Cela n'est pas ainsi : tout joueur hasarde avec certitude pour gagner avec incertitude, et néanmoins il hasarde certainement le fini, pour gagner incertainement le fini, sans pécher contre la raison. Il n'y a pas infinité de distance entre cette certitude de ce qu'on s'expose et l'incertitude du gain; cela est faux. Il y a, à la vérité, infinité entre la certitude de gagner et la certitude de perdre. Mais l'incertitude de gagner est proportionnée à la certitude de ce qu'on hasarde, selon la proportion des hasards de gain et de perte; et de là vient que, s'il y a autant de hasards d'un côté que de l'autre, le parti est à jouer égal contre égal : et alors la certitude de ce qu'on s'expose est égale à l'incertitude du gain : tant s'en faut qu'elle en soit infiniment distante. Et ainsi notre proposition est dans une force infinie, quand il y a le fini à hasarder à un jeu où il y a pareils hasards de gain que de perte, et l'infini à gagner. Cela est démonstratif; et si les hommes sont capables de quelques vérités, celle-là l'est. »
 

(Pascal, extrait des Pensées).

Les Pensées sont l'oeuvre d'un génie puissant et original plutôt que d'un esprit savant. L'érudition y est assez maigre et superficielle. Les citations ne sont sans doute pas toujours de première main. Il y a pourtant quelques livres que Pascal a bien lus, et qui ont exercé sur lui une réelle influence; pour la forme, Guez de Balzac, Montaigne, Epictète; pour le fond, Montaigne encore et Epictète (avec son traducteur Du Vair), et Descartes. Pour Epictète et Montaigne, l'Entretien avec M. de Sacy, et les Pensées (art III, 1, 15; V, 1, VI, 14, 60; VIII, 1, 4, 6, 8, 9, 13, 14; XII, 11; XXIV, 1; XXV, 34, 34bis) montrent l'usage qu'il en voulait faire. Il y a, de plus, un très grand nombre de fragments qui reprennent ou corrigent ou systématisent des réflexions de Montaigne, qui même en répètent les expressions frappantes; plusieurs de ces passages viennent de l'Art de conférer (Essais, III, 13) : un très grand nombre, plus de trente, de l'Apologie de Raymond de Sébonde (Essais, II, 12). Les traces d'Epictète sont aussi assez nombreuses ( Pensées, VI, 4 et VII, 4, 5; Entr., II, 11. - Pensées, IV; Entr., III, 20. - P., VII, 9 ; E., II, 5 ; P., XXIV, 60bis; E., II, 5. - P., VI, 60; E., III, 20. - P., VI, 10; V, 6, 13; E., IV, 6; I, 29; et Manuel (tr. Du Vair), 58. - P., VIII, 1 ; E., II, 20).

Epictète et Montaigne représentent pour Pascal les deux philosophies pratiques, capables d'être autre chose qu'une spéculation de savants, et de fournir une conception de la vie, une direction de la volonté. Ils sont aussi des philosophes qui ont parlé populairement, pour être entendus de tous (Pensées, VII, 17bis). Quant à Descartes, qu'il avait beaucoup admiré, Pascal ne gardera de lui que quelques idées métaphysiques (Pensées, I, 1 fin, 2, 11; VIII, 1, et Méditations, 1, 2, 3), notamment la théorie de l'animal machine, d'où viendront les pensées sur l'automate (X, 8 et suiv.). Il retiendra la méthode cartésienne, mais sans lui donner une valeur universelle; il la restreindra soigneusement aux choses de pur raisonnement, et, sans compter l'autorité, qui est la méthode de connaissance proprement religieuse, il dressera en face de l'analyse cartésienne les méthodes des sciences du fait (observation, expérimentation; critique et contrôle des témoignages). Et Descartes, enfin, sera pour lui l'ennemi, comme représentant le rationalisme scientifique, la science aspirant à fournira une philosophie et à remplacer la religion. De Guez de Balzac, Pascal retiendra plusieurs passages du Socrate chrétien, de l'Aristippe, de la Relation à Ménandre, et sans doute il y remarquera la valeur de certains procédés d'art, antithèse, constructions symétriques, répétitions voulues de mots. Outre ces écrivains et philosophes, un homme que Pascal a connu a exercé sur lui titre influence sérieuse, c'est le chevalier de Méré (Collet, Un fait inédit de la vie de Pascal, 1848. Ch. Révillout, Antoine Gombaud, chevalier de Méré..., 1887). Deux ou trois idées sont communes à Méré et à Pascal la certitude du sentiment (Esprit de finesse); qu'il y a une science de plaire, un art, des règles; l'idée de l'honnête homme et du style naturel. En toute chose, Pascal a été plus loin que Méré, mais il se peut que le chevalier ait éveillé son attention sur ces matières et lui en ait communiqué la première idée.
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Sur les preuves de l'existence de Dieu

« J'admire avec quelle hardiesse ces personnes entreprennent de parler de Dieu, en adressant leurs discours aux impies. Leur premier chapitre est de prouver la divinité par les ouvrages de la nature. Je ne m'étonnerais pas de leur entreprise s'ils adressaient leurs discours aux fidèles, car il est certain que ceux qui ont la fut vive dans le coeur voient incontinent que tout ce qui est n'est autre chose que l'ouvrage du Dieu qu'ils adorent. Mais pour ceux en qui cette lumière est éteinte, et dans lesquels on a dessein de la faire revivre, ces personnes destituées de foi et de grâce qui recherchent de toute leur lumière, leur dire qu'ils n'ont qu'à voir la moindre des choses qui les environnent, et qu'ils verront Dieu à découvert, et leur donner, pour toute preuve de ce grand et important sujet, le cours de la lune ou des planètes, et prétendre avoir achevé sa preuve avec un tel discours, c'est leur donner sujet de croire que les preuves de notre religion sont bien faibles, et je vois par la raison et par expérience que rien n'est plus propre à leur en faire naître le mépris.

Athéisme, marque de force d'esprit, mais jusqu'à un certain degré seulement...

Les preuves de Dieu métaphysiques sont si éloignées du raisonnement des hommes, et si impliquées, qu'elles frappent peu; et quand cela servirait à quelques-uns, ce ne serait que pendant l'instant qu'ils voient cette démonstration, mais une heure après ils craignent de s'être trompés.

Et c'est pourquoi je n'entreprendrai pas ici de prouver par des raisons naturelles, ou l'existence de Dieu, ou la Trinité, ou l'immortalité de l'âme, ni aucune des choses de cette nature; nonseulement parce que je ne me sentirais pas assez fort pour trouver dans la nature de quoi convaincre des athées endurcis, mais encore parce que cette connaissance, sans Jésus-Christ, est inutile et stérile. Quand un homme serait persuadé que les proportions des nombres sont des vérités immatérielles, éternelles, et dépendantes d'une première vérité en qui elles subsistent, et qu'on appelle Dieu, je ne le trouverais pas beaucoup plus avancé pour son salut.

C'est une chose admirable que jamais auteur canonique ne s'est servi de la nature pour prouver Dieu. Tous tendent à le faire croire : David, Salomon, etc., jamais n'ont dit : Il n'y a point de vide, donc il y a un Dieu. Il fallait qu'ils fussent plus habiles que les plus habiles gens qui sont venus depuis, qui s'en sont tous servis. Cela est très considérable. »
 

(Pascal, extrait des Pensées).

On ne peut ici qu'indiquer les nombreux problèmes qui se posent à l'occasion des Pensées, et dont l'indication seule aide à mesurer la portée du livre :

La logique de Pascal. Distinction des méthodes, par la nature de l'objet à étudier; trois ordres de connaissances, révélées, rationnelles, sensibles (foi, idées, faits), donc trois méthodes, autorité, analyse ou raisonnement, observation ou constatation. Dans l'ordre des faits, parfois certitude sans démonstration, sans analyse, par sentiment, c.-à-d. par intuition directe, par une prise immédiate de la conscience. Toutes ces méthodes sont employées alternativement par Pascal, tour à tour quittées et reprises, pour faire sa preuve totale. De plus, il faut remarquer un procédé logique, qui est comme la marque originale du raisonnement de Pascal. Par la même raison qu'il ne se réduit pas à une méthode unique, il ne se satisfait guère d'un principe unique, dont il n'y ait qu'à développer les conséquences par une démarche rectiligne. Il se porte au contraire le plus souvent aux deux pôles de la pensée, il va d'un extrême à l'autre, et regarde ainsi les choses de deux points de vue opposés; il obtient ainsi deux vérités contraires, dont il ne travaille point à exclure l'une, ni à prendre la moyenne : Pascal n'est pas l'homme du juste milieu. Mais il s'efforce de trouver le point d'où les deux vérités apparaissent également évidentes, et l'idée supérieure qui, les laissant contraires, fait qu'elles ne sont pas contradictoires. Exemples : les molinistes disent ceci sur la grâce; les calvinistes disent cela : deux hérésies. Les jansénistes disent à la fois ceci et cela : voilà la vérité catholique ( Pensées, XXIV, 12; Provinciales, XVIII; Opuscules, 17). Epictète pense ceci; Montaigne pense cela ; erreurs. Le chrétien, instruit par Jésus-Christ, pense à la fois ceci et cela : voilà la vérité totale. La religion est obscure et claire folie et sagesse; l'homme est méprisable et grand, etc. Ce procédé binaire, qui, à certains égards, fait penser an procédé ternaire d'Hegel, est le moyen pour Pascal de ramasser tout le réel et tout le vrai dans sa conception des choses.

Le scepticisme de Pascal. Droz a bien montré que Pascal était tout le contraire d'un sceptique. Il a conçu les bornes de l'esprit, les limites de la science, la relativité de la connaissance (Havet, art. 1). Il n'a pas douté de la raison en définissant son usage. Mais surtout on l'a cru sceptique, faute de remarquer le procédé logique dont on vient de parler. Il affirme le pyrrhonisme, mais il affirme le dogmatisme, et ces deux vérités partielles se réunissent en Jésus-Christ, qui est la vérité totale.

 3° Le pessimisme de Pascal. Ce pessimisme est relatif et partiel comme son scepticisme, et pour la même raison. Tout ce qu'on peut dire pour mépriser l'homme et la vie est vrai; tout ce qu'on peut dire pour les relever est vrai. Et c'est l'optimisme, enfin, qui triomphe, par la rédemption et la vie éternelle. Qui croit en un Dieu bon ne peut être pessimiste sur la vie terrestre que pour fonder un espoir optimiste de la vie d'outre-tombe.

 4° Le catholicisme de Pascal. Le début de l'article 13 a gêné les protestants, Vinet, Chavannes. Pascal est-il, comme ils le croient, un protestant en formation, que la mort a pris au milieu de son évolution, et qui n'a pas eu le temps de s'affranchir? Pascal est catholique, et absolument catholique. Croire à Jésus-Christ et à l'Eglise et, sur leur foi, accepter les mystères incompréhensibles dès que la preuve historique de la divinité de la religion est fournie, donc faire de la soumission à l'autorité une pièce nécessaire de la croyance, c'est une partie essentielle de la pensée de Pascal, et qu'on ne voit pas comment il aurait pu quitter. Mais la forme de son catholicisme est assurément le jansénisme; l'inspiration de son Apologie est assurément toute janséniste. La foi qu'il démontre, c'est celle qui impose la morale des Provinciales, qui demande et prend toute la vie. Les dogmes qui sont comme les pivots de sa démonstration sont les dogmes jansénistes, chute, grâce. Du reste, il est difficile de dire dans quelle mesure l'expression de sa pensée dans son livre aurait été colorée de jansénisme, et s'il aurait su la produire sans renouveler ou envenimer le conflit de sa secte et de l'Eglise. Il est très arbitraire d'exclure de l'Apologie les pensées trop jansénistes et tout échauffées de polémique; il est délicat d'affirmer qu'elles y appartiennent.

Tout ce que Pascal a touché prend un caractère de précision et de profondeur qui étonne. Son double point de vue de la grandeur et de la bassesse fait de lui le plus pénétrant des moralistes. Par sa force d'analyse et son art de pousser les idées, il fait apparaître dans les faits les plus communs des significations surprenantes, il indique des problèmes insoupçonnés, il a des pressentiments par où il devance de deux siècles la philosophie et la science (Nature et coutume, hérédité; distinction du moi et de ses qualités; impénétrabilité du moi). Ses conceptions politiques et sociales ont une hardiesse d'accent, une audace de sincérité, qui ont effarouché Messieurs de Port-Royal la loi est respectable, parce que loi, non pas parce que juste; la royauté héréditaire, la hiérarchie sociale sont absurdité, injustice; mais la paix, l'ordre sont à ce prix. Il concède tout aux rois, aux grands, et rien n'est plus méprisant que le principe de son respect. Voyez sa distinction des trois ordres de grandeur : grandeur de la chair, les puissants du monde; grandeur de l'esprit, les savants; grandeur de la charité, Jésus-Christ (Pensées, XVII, 1; Discours sur la condition des grands). Même sur l'esthétique, il n'a que deux mots (VII, 24-23) et dans leur concision obscure ils sont féconds. Pascal saisit l'identité des valeurs esthétiques dans leurs apparences hétérogènes, et, devançant en quelque sorte Taine, il fait comprendre que la toilette des femmes, l'architecture des palais, le style et la poésie peuvent être les expressions équivalentes d'un goût unique.

On a souvent parlé de la poésie de Pascal, on l'a cherchée souvent où elle n'était pas, dans des angoisses personnelles qu'il n'éprouvait pas certainement au moment où il écrivait. Mais il a ce profond sentiment des problèmes métaphysiques, qui est la source du grand lyrisme (1, 1; IX, 1; XXV, 16-17bis). Il a l'ardeur passionnée de la foi, qui fait la poésie des mystiques (Mystère de Jesus). Il a l'imagination créatrice de formes belles et grandes, réalisation sensible des idées (IV, 7 ; IX, 4 ; XXIV, 58). Quoi qu'on en ait dit parfois, la poésie éclate souvent au milieu du tissu serré des démonstrations. (G. Lanson).



En bibliothèque - Les Pensées de Pascal, ont été publiées dans leur texte authentique, précédées d'une étude littéraire et accent d'une étude suivie, par M. E. Navet, Paris, 1851, in -8°.
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