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Histoire

Dans la perspective la plus large, l'histoire peut être définie comme la représentation actuelle, sous forme de narration ou d'exposé systématique, des événements de tout genre accomplis dans le passé. Ainsi entendue, elle embrasse, non seulement le passé des sociétés humaines, mais encore celui de tous les êtres dont l'ensemble compose pour nous l'univers perceptible. La très grande variété des phénomènes observés par l'humain lui apparaît, en effet, sous deux aspects différents, suivant qu'il les considère dans leur état présent ou dans leurs changements successifs : dans le premier cas, ils lui donnent une conception de la nature; dans le second, celle de l'histoire. Quel que soit le genre d'êtres ou l'ordre de faits dont il s'occupe, s'il se borne à décrire les conditions ou les formes sous lesquelles ces êtres et ces faits se présentent actuellement à lui, s'il analyse les éléments organiques et inorganiques dont ils se composent, s'il définit leurs propriétés ou leurs fonctions, s'il les classe suivant leurs caractères spécifiques ou leurs relations réciproques en groupes plus ou moins étendus, le résultat qu'il obtient par ces descriptions et ces théories est la connaissance de la nature. Mais s'il remonte dans le passé pour y retrouver les origines de l'état présent, s'il arrive, soit à connaître les phases diverses qu'un être a traversées avant de revêtir sa forme ou de remplir sa fonction actuelle, soit à démêler les liens par lesquels les phénomènes qu'il observe se rattachent, malgré d'apparentes-différences, à ceux que d'autres ont observés antérieurement; en un mot, si dans l'incessant mouvement des choses, il voit moins ce qui est que ce qui devient, le résultat de ces recherches, isolément décrites ou systématiquement liées, est ce qu'on appelle la connaissance historique. 
« Le monde moral, dit Droysen, est un entrecroisement sans fin d'affaires, de situations, d'intérêts, de conflits, de passions. On peut le considérer et le traiter scientifiquement à des points de vue variés [...]. Ce qui s'y passe journellement n'est ni fait ni voulu, comme de l'histoire, par aucun être raisonnable : c'est une certaine manière de considérer l'événement après coup, qui, des affaires, fait de l'histoire. » 
De même, dans le monde organique, les espèces animales et végétales, transformées d'âge en âge, ont leur histoire aussi bien que sociétés  humaines; et dans le monde inorganique, la géologie et l'astronomie, la physique peuvent raconter les modifications qu'une montagne, un continent, une planète, un système planétaire, une galaxie, et même l'univers entier - et partant la matière et l'espace - ont subies à travers les temps. L'histoire n'est donc en somme (comme d'ailleurs l'indique le sens étymologique du mot grec 'istoria, expérience) qu'une des formes de la connaissance expérimentale de l'univers : elle représente à nos yeux son évolution passée, comme les sciences de la nature nous montrent son état présent, ou plus exactement ce que le présent révèle du caractère immuable de certains rapports, qu'il est convenu d'appeler des "lois de la nature".Les mêmes phénomènes peuvent être tour à tour étudiés comme faits naturels, c.-à-d. en eux-mêmes ou dans leurs rapports avec d'autres phénomènes concomitants, ou comme faits historiques, c.-à-d. dans leur enchaînement avec les phénomènes qui ont précédé et ceux qui ont suivi. A ces deux genres d'études correspondent, dans toutes les sciences qui visent l'étude des faits d'expérience ou concrets ou  (par oppositions aux sciences des concepts et des faits abstraits, comme les mathématiques ou la philosophie), deux parties qui s'opposent et se complètent mutuellement; la partie descriptive ou théorique, qui contient le tableau du présent; la partie historique, qui reproduit l'image du passé.

Mais d'ordinaire, quand on parle d'histoire, on ne prend pas ce mot dans une aussi large acception. On entend seulement par là : 

« le tableau de ce que nous savons du développement de l'humanité. » (Renan).
C'est que, parmi les sciences du concret, celles qui ont l'humain pour objet sont celles où la conception historique tient le plus de place et a le plus d'importance. En effet, le monde inorganique et les êtres organisés autres que l'humain paraissent exclusivement soumis au déterminisme des lois mécaniques et physiques. Ce déterminisme n'exclut assurément pas tout changement; si les lois sont immuables, les conditions dans lesquelles elles s'exercent peuvent varier sous l'action lente et continue des causes naturelles et produire, à plusieurs siècles de distance, des phénomènes, des individus, des espèces différentes. Mais ces changements sont si lents, si peu visibles pendant la courte durée de la vie humaine, si peu accessibles en somme à l'expérience quotidienne du monde que notre esprit en est beaucoup moins frappé que du retour périodique et régulier des mêmes phénomènes physiques et des mêmes formes organiques. C'est pourquoi la géologie, la botanique, la zoologie, l'astronomie et, en général, toutes les sciences physiques éveillent avant tout l'idée, sans doute illusoire, de la nature immuable sous des lois fixes. L'idée de l'évolution historique, qui est une conquête des sciences, et résulte de leur travail opiniâtre, n'y a été introduite que dans les Temps modernes, et encore dans un premier temps sous forme d'hypothèses qui ont dû se heurter à de fortes résistances philosophiques ou religieuses, avant de les vaincre. Il convient de se souvenir ici que l'idée de l'expansion de l'univers, par exemple, n'a été véritable admise par la communauté scientifique que dans les années 1960. 

Il en est tout autrement des sciences anthropologiques. Sans doute, il y a dans la constitution physique et morale de l'humain, depuis qu'il est dit sapiens, des caractères fixes et permanents que déterminent l'anatomie, la physiologie et la psychologie; on peut aussi admettre que les sociétés humaines sont soumises à un certain nombre de conditions ethnologiques ou économiques qui ne changent pas ou quasiment pas sur de très longs segments temporels. Mais, à côté de cet élément fixe, il y a dans l'humanité un autre élément dont les incessantes manifestations font varier de façon considérable le développement des individus et  des groupes qui la composent: c'est l'activité intellectuelle et morale de chaque humain, et qui le rend maître d'une partie de ses actes. Ainsi, dans la vie de chaque personne, la série des faits qui se succèdent, loin d'être uniformément réglée par des lois fatales, peut être modifiée de multiples façons, soit par sa décision propre, soit par l'influence des personnes et des choses au milieu desquelles elle agit et qui réagissent à leur tour sur elle; dans l'évolution de chaque groupe social à travers les siècles, l'impulsion des volontés qui le dirigent et celle des causes extérieures dont il subit l'action, amènent d'innombrables diversités. Ce qui frappe donc le plus vivement l'observateur qui étudie les humains et les sociétés humaines, ce sont leurs transformations passées et celles qui sont en train de s'accomplir sous ses yeux; il n'a pas ici, comme en présence du reste de l'univers, l'impression, sinon d'un état stable du moins celle de ce que serait une évolution très lente et imperceptible à l'échelle d'une vie, mais au contraire celle d'un perpétuel devenir - d'une devenir, qui justement est à même de transformer à chaque instant les conditions mêmes de la vie d'un individu.

Cette façon de considérer les choses humaines ne procède pas d'une vaine curiosité, mais d'une conception scientifique très large et très féconde. Ce que nous appelons le présent n'est que la résultante temporaire, le résumé actuel de toute la série des faits que l'activité humaine, se développant au sein du monde matériel, a produits pendant les siècles antérieurs : pour le bien comprendre, la connaissance du passé est donc indipensable. Il faut même aller plus loin : la méthode historique est d'un usage constant, non seulement pour se rendre compte des origines multiples et des causes lointaines des phénomènes psychologiques ou sociaux au milieu desquels nous vivons, mais aussi pour en faire la description actuelle. Dans les sciences économiques, comme en psychologie, l'observation directe et personnelle de tous les faits que l'on a intérêt à connaître est difficile et souvent impossible, à cause de leur caractère passager et complexe. 

« Presque tous les faits dits contemporains sont des faits passés pour celui qui les étudie; il ne peut en observer que les traces, les connaître que par voie historique, en remontant plus ou moins le cours du temps. » (Charles Seignobos).
Presque tout ce que nous savons de positif sur l'humain et les sociétés, nous le devons à l'étude du passé, au sens où l'entendait Seignobos (1854-1942). En ce qui les concerne, il est donc vrai de dire que la conception historique l'emporte sur la conception naturelle; et c'est pourquoi lorsqu'on parle d'histoire, sans spécifier autrement, c'est au développement total ou partiel de l'humanité dans la suite des temps que l'on se réfère.

Le domaine de l'histoire.
L'histoire des humains n'a pas toujours été celle de tous les humains. Pour ne continuer de considérer ici que la forme de science historique  qui s'est constituée en Occident, on peut remarquer déjà qu'elle a été longtemps limitée dans l'espace à une petite portion de l'humanité, et n'a pu progresser qu'au rythme des connaissances géographiques. Les écrivains de l'Antiquité gréco-romaine ne connaissaient guère que les peuples de l'Europe, de l'Asie et de l'Afrique qui avoisinaient le bassin de la Méditerranée. Les mondes d'Homère et d'Hésiode étaient extraordinairement étriqués; il sera à peine mieux connu au temps de Ptolémée, et le Nord de l'Europe comme l'Asie orientale resteront  nimbées de mystère pour les Romains et les Médiévaux. Quant à l''Amérique, à une grande partie de l'Afrique, et aux autres parties du monde, elles ne sont entrées que bien tard sur la scène historique, ou plus exactement sur la scène tracée par les historiens. Ceux-ci ont aussi pris tôt conscience que beaucoup de sociétés ont disparu, sans que l'on ait conservé d'elles autre chose que leur nom; et parmi celles qui vivaient encore sur le globe terrestre, il en était un grand nombre, hors de l'Europe, auxquelles l'histoire n'avait pas encore fait de place, faute de données précises. Il leur a fallu aussi venir à bout de ce mythe, dont l'origine et le maintient n'ont sans doute pas été sans arrières-pensée, qui voulait que les peuples sans écriture soient des peuples sans histoire. Aujourd'hui, l'histoire est devenue globale (ou peut prétendre l'être), il n' y a plus  virtuellement sur la Terre de société humaine dont le passé ne soit succeptible d'une étude. Il est même devenu possible d'étendre son domaine au-delà de notre planète : il y a aussi, depuis 1969, une histoire des humains sur la Lune...

Longtemps limitée dans l'espace, l'histoire a aussi trouvé, dans le temps, son domaine barré par un horizon bien marqué et qui semblait infranchissable : celui du temps de l'invention de l'écriture. Au-delà - auparavant - il n'y avait pas d'histoire, car pas de textes pour témoigner, mais seulement une préhistoire que l'achéologie préhistorique ne semblait pouvoir aborder autrement que comme la collection disparate et muette des premières traces matérielles de l'humain (armes, ustensiles, ossements sculptés, etc.). Là encore la situation a changé, et faire l'histoire des humains de la préhistoire (tout comme celle des peuples contemporains sans écriture), ne semble plus aussi illusoire; un morceau de charbon de bois, quelques galets taillés, une tradition orale, peuvent posséder, aux yeux du spécialiste une valeur documentaire au même titre qu'un parchemin enluminé. S'il n'y a donc plus de limite franche dans le passé, il subsiste un glacis aux frontières incertaines. Des frontières qui ne ne sont plus seulement celles de la possibilité concrète d'une connaissance historique, mais aussi celles de la définition abstraite de l'histoire humaine elle-même - celles que marque l'émergence de l'homo sapiens.

En élargissant ainsi son domaine spatio-temporel, en suivant ainsi ce qui a été la progressive prise de conscience par l'humanité d'elle-même, l'histoire a également modifié la perception qu'elle avait d'elle-même. Il est apparu de plus en plus clairement, pour commencer, que quiconque veut faire oeuvre d'historien doit recueillir tous les vestiges du passé sans exception, toutes les traces de l'activité humaine qui lui permettent de reconstruire, avec plus ou moins de sûreté, l'image de cette activité sous les formes successives et diverses qu'elle a revêtues, suivant les temps, les lieux, les sociétés. Et qu'ensuite, il doit, dans ce travail de reconstitution, procéder avec le même souci de l'exactitude, la même passion du vrai, la même rigueur d'observation et de raisonnement, que le savant dans l'étude de la nature; soumettre tous les vestiges du passé à une

 « investigation méthodique, où l'on avance graduellement du particulier au général, des détails à l'ensemble, ou l'on éclaircisse successivement tous les points obscurs, afin d'avoir des tableaux complets et de pouvoir établir sur des groupes de faits bien constatés des idées générales susceptibles de preuve et de vérification. » (G. Monod).
Les caractères de l'histoire.
Durablement conçue comme un genre littéraire (à la fois oeuvre d'art et exercice rhétorique Histoire), l'histoire n'a pu se définir comme discipline scientifique que relativement récemment. Même si des velléités en ce sens se sont faites jour dès le XVIIe siècle - c'est-à-dire au moment de la grande réforme des sciences de la nature -, c'est seulement au cours du XIXe siècle que se sont constituées, puis explicitement érigées en conditions nécessaires (notamment par la voix de Seignobos), les méthodes qui permettait à la science historique de se revendiquer comme telle. Elle précisait également son objet en en élargissant considérablement le champ, et se traçait un programme que l'on résumera dans les trois propositions suivantes :
1° Le développement successif des sociétés humaines à travers les siècles, qui est l'objet propre de l'histoire, doit être étudié, non seulement dans la personne des gens célèbres (princes, ministres, chefs d'armée, législateurs, savants, artistes, inventeurs, héros de tous genres), dont le nom s'est conservé jusqu'à nous, mais aussi dans la foule immense des inconnus dont la trace anonyme est encore empreinte sur les débris du passé. 
De fait, on a longtemps rapporté d'une manière exclusive à l'action de grandes figures le mérite et l'intérêt des oeuvres auxquelles leur nom est resté attaché; on les considérait comme les inspirateurs de tout ce que les humains de leur temps avaient fait ou pensé; la multitude n'était que l'instrument aveugle des héros qui l'entraînaient ou des ambitieux qui l'exploitaient : eux seuls résumaient et représentaient l'humanité dans l'histoire. Sans tomber dans l'exagération inverse et leur dénier, comme on l'a fait quelquefois, toute influence personnelle, il faut reconnaître que leur originalité ou leur puissance personnelle est en grande partie le résultat de toute une série d'efforts antérieurs, d'influences ambiantes; que leur initiative serait le plus souvent stérile, si elle ne trouvait un terrain propice dans le contexte social elle se signale. En un mot, le développement historique des sociétés n'est pas l'oeuvre exclusive d'une élite, mais la résultante d'un travail universel. Il importe donc dans l'histoire de ne pas séparer les personnages célèbres du milieu humain, du cadre social où s'est manifestée leur action; de mettre en scène, à côté d'eux, la foule obscure, représentée par ses types les mieux caractérisés. Pour faire revivre ainsi le groupe social tout entier, l'historien doit donc se servir, non seulement des témoignages officiels ou intimes qui se rapportent aux actes des personnages marquants, mais aussi de tous les documents privés (mémoires, lettres, papiers de famille, actes juridiques, objets d'art ou d'industrie) qui lui permettent de se représenter la condition des diverses classes sociales (nobles, bourgeois, paysans, hommes de loi, gens d'Église, ouvriers, commerçants, etc.) et de restituer à chacune d'elles sa part d'action dans le développement total. Il acquiert ainsi la preuve tangible que les milliers d'individus groupés sous ces différents types ne présentent ni moins d'intérêt ni moins d'importance que les grandes figures du passé, et qu'ils ne doivent pas tenir une moindre place dans la synthèse historique.
2° Le développement de chaque société doit être étudié, non seulement dans les événements exceptionnels qui tranchent par leur caractère imprévu et accidentel sur le cours ordinaire des choses, mais aussi dans les faits réguliers qui se reproduisent d'une manière périodique ou constante. 
Longtemps l'histoire n'a été que le récit des guerres, des conquêtes, des démembrements territoriaux, des traités de paix ou d'alliance, des changements de règne, des révolutions, des luttes de partis, des intrigues de cour, des aventures personnelles des rois et des nobles. Ces événements extraordinaires sont ceux que les contemporains remarquent le plus et qui laissent le plus de traces dans les documents historiques; ce sont aussi ceux dont l'intérêt dramatique sollicite le plus vivement la curiosité des générations suivantes. Mais ils ne font connaître, en somme, que les côtés extérieurs et superficiels de l'histoire, les crises qui de temps à autre ont troublé la vie des gens. Aussi l'historien ne peut-il s'en contenter; il doit porter ailleurs son attention et rechercher, dans les documents de tout genre, comment ces sociétés se sont formées, comment étaient organisés chez elles les pouvoirs politiques, la justice, les finances, l'armée, quelle était, au point de vue du droit et de l'économie sociale, la condition des personnes et des biens, à quel degré de développement étaient parvenus le commerce, l'agriculture et les arts industriels, quelles étaient enfin leurs croyances religieuses, leurs moeurs, leurs connaissances scientifiques, leurs conceptions artistiques et littéraires, en somme ce que l'on appelerait aujourd'hui leur sytème de représentations et de valeurs. Le plus souvent, les faits de cet ordre, à cause de leur caractère habituel et durable, ont été moins remarqués et ont laissé peu de traces dans les documents contemporains; ils changent lentement et il faut les comparer à de longs intervalles pour se rendre compte de leurs transformations graduelles. Mais ce sont les plus importants pour l'historien : car ce sont eux qui lui font connaître les habitudes physiques et intellectuelles de la société qu'il étudie; c'est en les analysant qu'il peut comprendre le développement de la société considérée et reconstituer les traits essentiels de sa vie passée. Aussi l'histoire politique et militaire, à laquelle se réduisait autrefois l'étude du passé, a-t-elle fini par passer au second plan, rattachée et subordonnée à l'histoire des institutions, des idées, des moeurs, des mouvements économiques et sociaux, etc. L'idéal de l'historien est de faire revivre les civilisations disparues en un tableau d'ensemble, où les détails particuliers et les faits exceptionnels, ramenés à de plus justes proportions, occupent la moindre place. 
3°Comme le développement historique des sociétés procède, non par une succession de mouvements soudains et spontanés, mais par une évolution graduelle où tout se tient et s'enchaîne, l'historien doit s'attacher à mettre en lumière ces enchaînements. 
Lorsque les historiens n'attachaient d'importance qu'aux événements exceptionnels et aux actions des personnages célèbres, l'histoire semblait n'être qu'un assemblage étrange de faits accidentels, qui naissaient à l'improviste, soit du hasard des circonstances, soit de la libre volonté de quelques individualité, soit des desseins mystérieux de la Providence, et dont les brusques impulsions modifiaient seules le cours ordinaire de la vie des peuples. Depuis que le cadre élargi de l'histoire embrasse, dans chaque groupe social, toutes les manifestations de l'activité humaine, ces faits saillants, replacés dans le milieu où ils se sont produits, n'apparaissent plus avec le même caractère. On a reconnu que, loin d'être des accidents imprévus ou de subites créations, ils se rattachent par des liens plus ou moins visibles à tout un ensemble de faits antérieurs, qui les préparent et les expliquent; on a reconnu que leur action sur le développement ultérieur de la société, loin d'être exclusive, se combine avec beaucoup d'autres influences, dont l'historien doit tenir compte. Par exemple, les révolutions qui bouleversent le régime politique ou l'état social d'un peuple ne sont point, même quand elles éclairent soudainement, des événements fortuits et logiquement explicables, sur lesquels l'historien puisse se flatter d'avoir tout dit quand il a retracé en un tableau dramatique les intrigues de quelques factieux, l'entraînement de la foule, la résistance ou l'affolement du pouvoir menacé : elles sont toujours préparées par des causes générales et profondes, qu'il faut démêler dans l'état de choses antérieur et rechercher parfois dans un passé lointain. En outre, si violentes et si radicales qu'on les suppose, ces révolutions n'opèrent jamais une rupture complète entre l'ancien régime et le nouveau : l'histoire du monde romain après les invasions barbares, celle de la France après la révolution de 1789, attestent qu'en pareil cas la société nouvellement organisée retient inconsciemment la plupart des traditions, des idées, des habitudes du passé, et n'accepte en fait, parmi les innovations brusquement apportées à son régime politique ou social, que celles qui sont compatibles avec son état d'esprit, ses moeurs et ses intérêts. De même, dans une société dont le développement s'opère avec régularité, sans secousses violentes, les institutions politiques et les lois civiles ne sont jamais créées de toutes pièces par l'acte spontané d'un homme d'Etat ou d'un corps délibérant. Cela est vrai, non seulement quand elles se forment petit à petit, comme dans l'ancienne France, par le rapprochement et le mélange graduel d'éléments disparates, mais aussi quand elles apparaissent toutes formées à une date précise, comme dans les codes et les constitutions de la plupart des Etats modernes. Même alors elles ne sont que la résultante de toute la civilisation antérieure, l'expression tardive, en formules légales, de besoins, d'idées et d'aspirations qui s'étaient d'abord manifestées, pendant une période de temps plus ou moins longue, en démonstrations théoriques, en réclamations passionnées, quelquefois en tentatives infructueuses. Ainsi les recherches historiques tendent de plus en plus à montrer que, en dépit des apparences, il y a un enchaînement continu dans les choses humaines, que tout se fait graduellement et se défait de même, que le mécanisme merveilleux et compliqué des sociétés policées est sorti par une série d'innombrables transitions de l'état sauvage où vécurent longtemps les premiers humains, et que des liens plus ou moins visibles unissent à travers les âges les idées, les institutions, les croyances les plus différentes.
Cette conception a singulièrement élargi l'étendue et l'importance de l'histoire.  Elle a d'abord eu pour conséquence de faire prédominer la recherche historique dans toutes les études qui ont pour objet l'humain ou les phénomènes de l'esprit. Sciences anthropologiques et sociologiques, droit, politique, langues, littératures, philosophies, religions même, tout a subi cette rénovation; partout, à la connaissance systématique des faits présents ou à la contemplation esthétique des oeuvres intellectuelles on a joint et souvent préféré l'étude des origines lointaines et des transformations successives. En ce sens, on a en raison de dire que le XIXe siècle était « le siècle de l'histoire ». D'autre part, on a cessé d'exclure à partir de cette époque du domaine historique tous ces peuples relégués jadis hors de l'histoire, seulement parce que l'existence n'avait été marquée, autant qu'on pouvait le savoir, par aucun événement saillant. Car, admettait-on désormais,  il n'est pas une société, si pauvre qu'aient été en apparence son développement et son rôle extérieur, où les moeurs, les croyances, les institutions de la vie publique et de la vie privée n'offrent dans le cours des siècles quelques modifications dignes d'intérêt et qui ne fournisse par conséquent quelques matériaux utiles pour l'histoire comparée des civilisations.  Dans l'étude du passé ainsi comprise, il n'y avait donc plus de groupe social, pas de manifestation individuelle ou collective de l'activité humaine qui n'ait sa place et son rôle.

Il a fallu qu'émerge une nouvelle génération d'historiens, pour que ce vaste programme quitte le domaine des bonnes intentions pour se confronter à la pratique. On fait généralement remonter ce tournant à la fin des années 1920, et au début des années 1930, c'est-à-dire au moment où des historiens tels que Marc Bloch (1886-1944) et Lucien Febvre (1878-1956) ont mis sur les rails ce que l'on a baptisé d'une terme imprudemment démodable la « nouvelle histoire ». Celle-ci a fait sien le vaste champ ouvert à l'histoire par la génération précédente. Mais a également expérimenté concrètement les limites de leur méthode. Avec ces refondateurs et leurs successeurs (Braudel, Labrousse, etc.), les historiens, ont dû encore apprendre à se débarraser de quelques illusions comme celle qui voulait que l'histoire doivent identifier de phases dans le progrès de l'humanité, des états de la société à la succession nécessaire, ou encore celle qui voulait que l'étude et la représentation des faits passés pour acquérir un statut  d'oeuvre scientifique, pouvait se contenter de s'inspirer, autant que ces faits le comportent, des règles et des méthodes qui ont fait leurs preuves dans les sciences expérimentales. Ainsi, pour dire les choses vite, les historiens de la fin du XIXe siècle croyaient-ils qu'il suffisait pour faire de l'histoire d'étudier simplement un document à la manière dont le physicien faisait de la physique en faisant rouler une bille sur un plan incliné. Cette approche, qu'ils appelaient l'analyse critique du document, ne pouvait certes suffire à faire de l'histoire, pas plus que ne suffisait l'exigence d'un Thucydide, qui jadis demandait à l'histoire qu'elle soit basée sur des faits dûment vérifiés. Ces conditions sont certes nécessaires mais elles ne suffisent pas. et ce sera la grande tâche des historiens du XXe siècle que d'en avoir ajouté de nouvelles, dont on pourrait dire pour les résumé qu'elles ont constitué une forme de relativisation de l'histoire, ou pour mieux dire peut-être de une mise en contexte de la connaissance historique, autant que des faits et documents qui la fonde. On ne peut plus négliger en particulier la subjectivité de l'historien à tout les stades de son travail (et pas seulement, comme on le concédait volontiers auparavant, lors de l'exposition narrative, plus ou moins littéraire, supposée constituer le couronnement de toute recherche). Cela explique que l'histoire ne puisse ne puisse plus être considérée comme un grand édifice que chaque génération pourrait se contenter de faire grandir en y ajoutant sa nouvelle pierre. Pour y intégrer sa contribution, chaque génération doit entièrement démolir le démolir, et entièrement le recontruire.

Les sciences historiques auxiliaires.
La science historique est une, quand on l'oppose aux autres sciences du concret avec lesquelles elle présente plus ou moins d'affinités; mais quand on la considère en elle-même, en observant les degrés par lesquels elle s'élève peu à peu à son but final, on reconnaît qu'elle est plutôt formée par le groupement de plusieurs sciences, qui méritent également le nom de sciences historiques, puisqu'elles tendent toutes à faire revivre l'image du passé, mais qui ont chacune sa fonction propre dans l'oeuvre commune. Dans  ce groupe, les unes, plus modestes, n'ont pour objet que de fournir à l'historien les moyens de rechercher, de comprendre, de critiquer et de classer les documents de toute sorte qui seront le point de départ de ses reconstitutions : ce sont les sciences historiques auxiliaires (qu'on nomme d'ordinaire, mais moins exactement sciences auxiliaires de l'histoire); les autres, plus ambitieuses, se proposent de mettre en oeuvre les matériaux ainsi préparés : ce sont l'histoire proprement dite, qui cherche à représenter, dans la variété de leur apparence concrète et de leur complexité intime, les faits de toute sorte dont se compose l'évolution des sociétés, et la philosophie de l'histoire, qui tend à condenser les mêmes faits en formules abstraites d'une application générale. Pour s'en tenir ici aux seules sciences historiques auxiliaires, on citera les suivantes : 

1° L'archéologie, qui est la science générale des monuments figurés et des objets usuels laissés en tous pays par les générations passées, et qui comprend plusieurs subdivisions, parmi lesquelles :
a. Archéologie artistique (architecture, peinture, sculpture);
b. Archéologie industrielle (armes, costumes, ustensiles);
c. Archéologie aérienne, sous-marine, etc.
d. Numismatique (monnaies, médailles);
e. Sigillographie (sceaux et cachets);
f. Iconographie (portraits);
g. Héraldique (armoiries et blason).
2° L'épigraphie, qui est l'ensemble des connaissances nécessaires pour déchiffrer et critiquer les inscriptions anciennes gravées sur des matières dures, comme l'airain, le marbre et la pierre, etc.

3° La paléographie, qui enseigne à lire les chartes, diplômes et autres documents anciens, écrits sur le parchemin, le papyrus ou le papier.

4° et 5° La diplomatique et la critique des sources historiques, qui apprennent à critiquer les documents manuscrits ou imprimés, au point de vue de l'authenticité, de la date, de la provenance et des renseignements qu'ils peuvent contenir sur le passé; la première de ces deux sciences s'appliquant spécialement aux diplômes, chartes, contrats et autres documents qui n'ont pas été rédigés en vue d'écrire l'histoire, la seconde, aux récits historiques laissés par les écrivains anciens (annales, mémoires, chroniques, histoires proprement dites).

6° La chronologie, qui fixe la place des faits dans le temps, soit en dressant des tables de dates et de synchronismes, soit en donnant le moyen d'interpréter les dates établies d'après des systèmes chronologiques différents de celui qu'utilise l'historien.

7° La généalogie, qui trace les méthodes employées pour rechercher les parentés et les filiations des personnages célèbres ou non.

Une liste qui n'est pas limitative. On pourrait encore mentionner la cryptographie, l'onomastique, la papyrologie, la palynologie, etc. Parmi ces sciences historiques auxiliaires, on a également compris, pendant longtemps, la géographie, qui donne à l'historien, par la connaissance de la topographie et des anciennes divisions politiques, le moyen de localiser les faits dans l'espace, comme la chronologie lui donne celui de les localiser dans le temps. Malgré ces incontestables services, cette science (serait-elle toujours enseignée dans les collèges et lycées par les mêmes professeurs!) ne peut être considérée comme une science spécialement historique, ni par conséquent être assimilée aux précédentes. Elle a pour objet principal la connaissance actuelle du globe terrestre considéré comme séjour de l'espèce humaine, et utilise dans ses descriptions les faits et les généralisations des autres sciences; elle peut à son tour, par la synthèse locale de ces données scientifiques, venir en aide, non seulement à l'historien, mais au sociologue, au linguiste, à l'anthropologue, au médecin, au naturaliste, etc. Il faut donc se borner à mettre la géographie au rang des sciences, telles que la philologie et la psychologie, qui n'appartiennent pas au groupe des sciences historiques, puisqu'elles n'ont pas pour objet exclusif l'étude du passé, mais qu'on peut considérer comme étant, pour l'historien, des sciences auxiliaires, parce qu'elles lui sont d'un plus ou moins grand secours dans ses recherches et ses inductions.

Histoire universelle, histoire particulière.
Si maintenant, au lieu de considérer les formes de la recherche et de la connaissance historiques, on porte son attention sur ce qui fait l'objet et la matière de cette connaissance, on voit que ce peut être, ou bien la représentation totale de ce que l'on sait sur le passé des sociétés humaines, ou bien seulement une représentation partielle, restreinte dans des limites qui varient à l'infini.

Dans le premier cas, l'histoire est dite universelle, et retrace en un tableau d'ensemble, tantôt les faits principaux qui caractérisent le développement intérieur et les relations réciproques de tous les peuples connus, aussi loin qu'on peut remonter dans le passé, tantôt le développement général de la civilisation humaine, tel qu'on peut l'induire d'après ces faits.

Dans le second cas, l'histoire est dite particulière, soit au point de vue des formes de l'activité sociale, soit au point de vue des groupes sociaux, où l'on observe les manifestations de cette activité, soit au point de vue des périodes de temps, pendant lesquelles on les observe. 

1° Particularisée suivant les formes de l'activité sociale, l'histoire se 
subdivise en : histoire des faits politiques, sociaux ou économiques; histoire des institutions politiques, religieuses, judiciaires, financières ou militaires; histoire des arts industriels, du commerce et de l'agriculture; histoire des beaux-arts et de la littérature; histoire des sciences, des philosophies et des religions; histoire des moeurs (vie privée, costumes, jeux, etc.), histoire de l'histoire...

2° Particularisée suivant les groupes sociaux, l'histoire se subdivise en : histoire d'États considérés isolément; histoire de groupes d'États considérés dans leurs relations réciproques (par exemple : histoire de l'Europe); histoire de sociétés religieuses; histoire de groupements particuliers formés dans l'État (provinces, villes, régions, lieux célèbres, classes, familles, sociétés locales, écoles, fondations religieuses, scientifiques et charitables, etc.); enfin biographie individuelle.

3° Particularisée suivant les périodes de temps, l'histoire a par ailleurs été subdivisée en considéréant plusieurs grandes époques de la civilisation européenne, en : histoire ancienne, depuis les temps les plus reculés (ce qui, on l'a déjà souligné, ne veut pas dire grand chose) ou même depuis la fin du Néolithique (ce qui est à peine plus précis!) jusqu'à la chute de l'Empire romain d'Occident (476 ap. J.-C.); histoire du Moyen âge, depuis 476 jusqu'à la prise de Constantinople par les Turcs (1453), ou quelquefois jusqu'à la découverte de l'Amérique (1492); histoire moderne, depuis la seconde moitié du XVe siècle jusqu'à la Révolution française; histoire contemporaine, depuis 1789 jusqu'à nos jours. On peut aussi faire remonter l'histoire moderne jusqu'à la fin du XIXe siècle, et ne faire commencer alors l'histoire contemporaine qu'au début XXe siècle (et même, éventuellement, au lendement de la Première Guerre mondiale).

-Il est bien entendu que la qualification de particulières, donnée aux diverses sortes d'histoire dont il vient d'être question, est toute relative et ne s'entend que par opposition à l'histoire universelle. En particulier la manière que l'on a dite de diviser le temps, appelée également périodisation, relève certes d'une démarche qui n'est pas nouvelle, puisqu'on pourrait en trouver un ancêtre chez Hésiode (l'âge d'or, d'argent de bronze, de fer...), mais n'en reste pas moins évidement problématique. Commode lorsqu'il s'agit de fixer les idées, comme dans le cadre d'un ouvrage de vulgarisation, du moins quand on se contente de l'appliquer à l'aire culturelle occidentale, une telle périodisation posée a priori reste parfaitement artificielle. Voudra-t-on la justifier de façon théorique, comme le faisait, par exemple, Comte avec sa loi des trois états (l'humanité a traversé trois états, théologique, métaphysique et enfin positif), elle n'a pas de pertinence scientifique. Que penser, par exemple, de ce flottement attesté chez tant d'auteurs dans les limites que l'on donne au Moyen Age? Et les mêmes difficultés (peut-être encore plus criantes) apparaissent à propos de la périodisation par siècles. Quelles sont, par exemple, les limites (en France) du XVIIIIe siècle? Commence-t-il en 1701 ou à la mort de Louis XIV (1715)? Finit-il en 1800, ou dès 1789, avec la Révolution? Ne faut-il pas plutôt attendre l'Empire (1804) pour s'en débarrasser complètement? Et, au fait, quand finit-elle vraiment cette Révolution française? le 10 thermidor (1797) comme l'affirmait Michelet, ou en 1815, quand le rocher de Saint-Hélène accueille un nouvel habitant? Question peu innocente en vérité, comme le soulignait Fernand Braudel en son temps, pour qui la délimitation des faits est indissociable de la signification qu'on leur prête.

Et même si l'on veut bien parler de la possibilité d'une histoire universelle ou globale, celle-ci ne sera jamais être une histoire totale. En pratique, elle ne peut échapper à la définition du territoire sur lequel elle étend son emprise. De là la necessité d'instaure une périodisation a posteriori. L'historien qui fait l'histoire de la Révolution française, des Croisades, de la Réforme, de la France au XVIe siècle), du règne de Charles VII, de la guerre de Trente Ans, de la Fronde, de la Saint-Barthélemy, de la seconde Guerre mondiale, de l'Union soviétique, etc. devra commencer et finir son histoire quelque part. Et ce sera de sa lecture, de cette lecture qui résultera de ses postulats de départ, inévitables, de sa méthode, et des conclusions de son analyse que naîtra inévitablement la périodisation - sa périodisation -, condamné , semble-t-il donc encore et toujours, à ne jamais sortir de ce lieu commu qui veut que les faits sont muets; et que quoi qu'on veuille leur faire dire, c'est toujours l'historien qui parle. (Ch. et V. Mortet).


En librairie - J.-C. Barreau, G. Bigot, Toute l'histoire du monde, de la préhistoire à nos jours, Fayard, 2005.
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