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Essai sur l'origine des connaissances humaines
de Condillac
L'Essai sur l'origine des connaissances humaines, imprimé à Amsterdam, en 1746 (2 volumes) est le premier ouvrage de Condillac, et celui qui fonda sa renommée. Il est divisé en deux parties. La première est consacrée à l'étude « des matériaux de nos connaissances et particulièrement des opérations de l'âme »;  la seconde, à l'examen « du langage et de la méthode ». La théorie de Condillac a perdu depuis bien longtemps de son autorité; mais, si l'on se reporte à l'époque où parut l'Essai sur l'origine des connaissances humaines, on comprend parfaitement l'émotion causée parmi les philosophes et les savants par cet exposé lumineux, écrit dans un style simple et de bon aloi, d'un système qui était au fond des aspirations du XVIIIe siècle. 

La scolastique avait été ruinée par Bacon, Hobbes, Descartes, Spinoza et Leibniz. Aucun de ceux qui l'avaient tuée n'avait pu la remplacer entièrement, parce que tous partaient d'un point de vue personnel, et s'inquiétaient moins de diriger l'opinion que de la dominer. Seul, Locke avait mesuré son temps et essayé de donner une formule aux idées confuses qui commençaient à se faire jour dans toutes les intelligences. Malgré la traduction de P. Coste (1719), Locke était peu connu en France. Il contenait d'ailleurs trop de métaphysique, son ouvrage était timide et ne pouvait répondre aux besoins d'un pays comme la France, où les oeuvres trop sérieuses ont peu de succès et où l'on va vite au fond des systèmes. Locke n'avait fait que tracer un programme. Condillac résolut de réaliser ce programme et de le faire adopter, entreprise que ses qualités de penseur et d'écrivain étaient de nature à lui rendre moins difficile. 
 

 Importance de l'étude des origines
de nos connaissances

«  Locke a passé trop légèrement sur l'origine de nos connaissances, et c'est la partie qu'il a le moins approfondie [...]. 

L'âme n'ayant pas, dès le premier instant, l'exercice de toutes ses opérations, il était essentiel, pour développer mieux l'origine de nos connaissances, de montrer comment elle acquiert cet exercice et quel en est le progrès. Il ne paraît pas que Locke y ait pensé, ni que personne lui en ait fait le reproche ou ait essayé de suppléer à cette partie de son ouvrage : peut-être même que le dessein d'expliquer la génération des opérations de l'âme, en les faisant naître d'une simple perception, est si nouveau, que le lecteur a de la peine à comprendre de quelle manière je l'exécuterai [...]

Nous ne devons aspirer qu'à découvrir une première expérience que personne ne puisse révoquer eu doute, et qui suffise pour expliquer toutes les autres [...].

On voit que mon dessein est de rappeler à un seul principe tout ce qui concerne l'entendement humain, et que ce principe ne sera ni une proposition vague, ni une maxime abstraite, ni une supposition gratuite, mais une expérience constante, dont les conséquences seront confirmées par de nouvelles expériences.

Je ne me bornerai pas à donner des définitions des facultés de l'entendement, je vais essayer de les envisager sous un point de vue plus lumineux qu'on n'a encore fait. Il s'agit d'en développer les progrès et de voir comment elles s'engendrent toutes d'une première qui n'est qu'une simple perception. »
 

(Condillac, extrait de l'Essai sur l'origine des connaissances humaines).

L'Essai sur l'origine des connaissances humaines, premier ouvrage de Condillac, ainsi qu'on l'a dit plus haut, fit de lui un chef d'école.

« La science, dit-il dans sa préface, qui contribue le plus à rendre l'esprit lumineux, précis et étendu, et qui, par conséquent, doit le préparer à l'étude de toutes les autres, est la métaphysique. Elle est aujourd'hui si négligée en France, que ceci paraîtra sans doute un paradoxe à bien des lecteurs. »
Mais il a découvert un moyen de rendre à la métaphysique son importance historique et la place qu'elle mérite.
« Il me parut, dit-il, qu'on pouvait raisonner en métaphysique et en morale avec autant d'exactitude qu'en géométrie, se faire aussi bien que les géomètres des idées justes, déterminer comme eux le sens des expressions d'une manière précise et invariable; enfin se prescrire, peut-être mieux qu'ils n'ont fait, un ordre assez simple et assez facile pour arriver à l'évidence. » 
Pour cela, il est d'abord nécessaire d'éviter une trop grande ambition; il n'est pas utile de vouloir tout connaître. Il vaut mieux proportionner ses désirs aux instruments qu'on possède pour les satisfaire. Il y a donc deux sortes de métaphysique, une qui fait de la nature une conception imaginaire, où on se promène d'enchantement en enchantement, pour retomber bientôt dans une obscurité profonde. C'est la vieille métaphysique, celle de l'ambition. Il y en a une autre qui cherche seulement à voir les choses comme elles sont. Elle est simple comme la vérité. Locke est le seul philosophe, au dire de Condillac, qui ait envisagé la métaphysique à ce point de vue.

« Descartes n'a connu ni l'origine ni la génération de nos idées ». Voilà pourquoi sa méthode ne mène qu'à des résultats insuffisants. Malebranche vaut mieux que Descartes, en ce sens qu'il a creusé plus avant dans les causes de nos erreurs; mais «-il se perd dans un monde intelligible, où il s'imagine avoir trouvé la source de nos idées-». 

Leibniz et ses disciples ont d'autres défauts aussi choquants. Condillac finit par se demander s'il serait inutile de lire les philosophes. Il pense que non, ne fût-ce que pour voir comment ils se sont trompés; mais, sa vie durant, il agira comme si la lecture des philosophes était inutile, car il n'y eut jamais un penseur aussi éminent que Condillac qui ait ignoré à ce point l'histoire de la philosophie, ce qui est une des principales raisons de son originalité. 

A l'exemple de Locke, il pense qu'il importe d'en revenir purement et simplement à l'étude de l'esprit humain. Ce n'est pas que l'expérience suffise à le connaître  :

« Nous ne devons aspirer qu'à découvrir une première expérience, que personne ne puisse révoquer en doute et qui suffise pour expliquer toutes les autres. Elle doit montrer sensiblement quelle est la source de nos connaissances, quels en sont les matériaux, par quel principe ils sont mis en oeuvre, quels instruments on y emploie, et quelle est la manière dont il faut s'en servir. »
Le principe cherché et trouvé par Condillac est la sensation. Pour le découvrir : 
« D'un côté, dit-il, je suis remonté à la perception, parce que c'est la première opération qu'on peut remarquer dans l'âme, et j'ai fait voir comment et dans quel ordre elle produit toutes celles dont nous pouvons acquérir l'exercice. »
Afin d'en étudier les modes, il déclare avoir consacré la deuxième moitié de l'ouvrage à la question du langage, et surtout du langage d'action
« On verra comment il conçoit l'origine de tous les arts qui sont propres à exprimer nos pensées, l'art des gestes, la danse, la parole, la déclamation, l'art de la noter, celui des pantomimes, la musique, la poésie, l'éloquence, l'écriture et les différents caractères des langues. »
Le premier volume de l'Essai sur l'origine des connaissances humaines se compose de six sections. L'auteur traite successivement de la distinction de l'âme et du corps, des sensations, des opérations de l'âme, des idées simples et complexes, des signes et de l'abstraction. Tous les matériaux de nos connaissances se résument en nos pensées. 
« Rien dans l'univers n'est visible pour nous : nous n'apercevons que les phénomènes produits par le concours de nos sensations. Soit que nous nous élevions, pour parler métaphoriquement, jusque dans les cieux, soit que nous descendions dans les abîmes, nous ne sortons point de nous-mêmes, et ce n'est jamais que notre propre pensée que nous apercevons. »
Nous ne savons d'ailleurs pas en quoi nos pensées consistent. Nous n'avons pas de faculté pour en juger. Nous les sentons, mais nous ne les connaissons pas. Quant aux sensations ou actes particuliers de notre pouvoir de sentir, on ne les acquiert que par les sens. Les philosophes ne prétendent pas qu'elles soient innées; seulement ils contestent qu'elles soient des idées. Ils supposent que la sensation vient après l'idée et la modifie; c'est une erreur bizarre. L'idée ne diffère pas de la sensation; en d'autres termes, un livre ne diffère pas de son contenu.
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Génération des opérations de l'âme : perception, 
conscience, attention, réminiscence, réflexion

«  D'abord il n'y a dans l'âme qu'une simple perception, qui n'est que l'impression qu'elle reçoit à la présence des objets : de là naissent dans leur ordre les trois autres opérations. Cette impression, considérée comme avertissant l'âme de sa présence, est ce que j'appelle conscience. Si la connaissance qu'on en prend est telle qu'elle paraisse la seule perception dont on ait conscience, c'est attention. Enfin, quand elle se fait connaître comme ayant déjà affecté l'âme, c'est réminiscence.

Aussitôt que la mémoire est formée, et que l'exercice de l'imagination est à notre pouvoir, les signes que celle-là rappelle et les idées que celle-ci réveille commencent à retirer l'âme de la dépendance où elle était de tous les objets qui agissaient sur elle. Maîtresse de se rappeler les choses qu'elle a vues, elle y peut porter son attention et la détourner de celles qu'elle voit. Elle peut ensuite la rendre à celles-ci ou seulement à quelques-unes, et la donner alternativement aux unes et aux autres. A la vue d'un tableau, par exemple, nous nous rappelons les connaissances que nous avons de la nature et des règles qui apprennent à l'imiter, et nous portons notre attention successivement de ce tableau à ces connaissances, et de ces connaissances à ce tableau, ou tour à tour à ses différentes parties. Mais il est évident que nous ne disposons ainsi de notre attention que par le secours que nous prête l'activité de l'imagination, produite par une grande mémoire. Sans cela nous ne la réglerions pas par nous-mêmes, mais elle obéirait uniquement à l'action des objets.

Cette manière d'appliquer de nous-mêmes notre attention tour a tour à divers objets, ou aux différentes parties d'un seul, c'est ce qu'on appelle réfléchir. Ainsi on voit sensiblement comment la réflexion naît de l'imagination et de la mémoire. »
 

(Condillac, extrait de l'Essai sur l'origine des connaissances humaines).

Le principe de la sensation posé comme source unique de nos pensées, Condillac examine ses modes généraux : ce sont la perception, la conscience, l'attention et la réminiscence. La perception est l'impression occasionnée dans l'âme par l'action des sens; elle constitue la première opération de l'esprit.

« L'idée en est telle, qu'on ne peut l'acquérir par aucun discours. » 
Mais il y a dans l'âme, remarque l'auteur, des perceptions qui n'y sont pas à son insu. 
« Or, ce sentiment qui lui en donne la connaissance, et qui l'avertit du moins d'une partie de ce qui se passe en elle, je l'appellerai conscience.  »
Condillac n'est pas sûr que la sensation et la conscience ne soient pas identiques, comme le pense Locke. Avoir plus de conscience d'une sensation que d'une autre, c'est être attentif. Alors l'attention serait un fait passif, et la volonté n'aurait rien à y voir, ce qui est contraire à l'expérience de chaque jour; mais poursuivons. L'intensité de la perception détermine le souvenir ou réminiscence. L'âme oublie les sensations légères, et conserve présentes à elle-même celles qui ont fait sur elle une grande impression. Mais qu'est-ce que l'imagination? Une opération de l'esprit qui découle de la perception par le double canal de la conscience et de la réminiscence. Ici Condillac fait preuve d'une logique et d'une délicatesse d'aperçus qu'on rencontre souvent chez lui, mais qui n'en sont pas moins remarquables. 
« Le premier effet, dit-il, de l'attention, l'expérience l'apprend, c'est de faire subsister dans l'esprit, en l'absence des objets, les perceptions qu'ils ont occasionnées. Elles s'y conservent même ordinairement dans le même ordre qu'elles avaient quand les objets étaient présents. Par là, il se forme entre elles une liaison (des relations de voisinage) d'où plusieurs opérations tirent, ainsi que la réminiscence, leur origine. La première est l'imagination : elle a lieu quand une perception, par la seule force de la liaison que l'attention a mise entre elle et un objet, se retrace à la vue de cet objet. Quelquefois, par exemple, c'est assez d'entendre le nom d'une chose pour se la représentes comme si on l'avait sous les yeux. Cependant il ne dépend pas de mous de réveiller toujours les perceptions que nous avons éprouvées. Il y a des occasions où tous nos efforts se bornent à en rappeler le nom, quelques-unes des circonstances qui les ont accompagnées, et une idée abstraite de perception, idée que nous pouvons former à chaque instant, parce que nous ne pensons jamais sans avoir conscience de quelque perception qu'il ne tient qu'à nous de généraliser. »
Cette théorie nie implicitement l'initiative dans les facultés. L'imagination, qui est la faculté la plus puissante et la plus spontanée, n'apparaît ici que comme un fait mécanique dans l'économie duquel l'intervention de la volonté est nulle. Ce genre d'imagination n'est même pas distinct de la mémoire, et Condillac l'avoue : 
« Qu'on songe, par exemple, à une fleur dont l'odeur est peu familière; on s'en rappellera le nom; on s'en représentera le parfum sous l'idée générale d'une perception qui affecte l'odorat; mais on n'en réveillera pas la perception même. Or, j'appelle mémoire l'opération qui produit cet effet. »
Condillac rattache également la contemplation à l'imagination et à la mémoire :
« Elle consiste, dit-il, à conserver sans interruption la perception, le nom ou les circonstances d'un objet qui vient de disparaître. Par son moyen, nous pouvons continuer à penser à une chose au moment qu'elle cesse d'être présente.  »
Soit. Mais comment cela se fait-il? Quels sont les liens qui unissent la contemplation à la sensation?
« On peut, à son choix, dit Condillac, la rapporter à l'imagination ou à la mémoire : à l'imagination, si elle conserve la perception même; à la mémoire, si elle n'en conserve que le nom et les circonstances. »
Ceci nous permet de concevoir ce que Condillac entend par l'imagination, que jusqu'ici il n'avait pas définie d'une façon claire. C'est donc une perception qui survit à la présence de l'objet qui la donne. Mais qu'est-ce qu'une perception sans cause? car une perception qui a lieu en l'absence de l'objet qui la détermine est un effet sans cause. Au chapitre IX (t. I, p. 113 de l'édition originale), l'auteur abandonne sa théorie précédente de l'imagination :
« Je ne trouve, dit-il, aucun inconvénient à me rapprocher de l'usage, et je suis même obligé de faire : c'est pourquoi je prends dans ce chapitre l'imagination pour une opération qui, en réveillant les idées, en fait, à notre gré, des combinaisons toujours nouvelles. Ainsi le mot d'imagination aura désormais chez moi deux sens différents : mais cela n'occasionnera aucune équivoque; parce que, par les circonstances où je l'emploierai, je déterminerai à chaque fois le sens que j'aurai particulièrement en vue. »
L'aveu est assez naïf. Quand il s'agit de tout faire dériver de la sensation, Condillac donne à l'imagination un sens particulier; quand il s'agit d'en venir à la pratique et d'analyser l'opération d'esprit qu'on appelle ainsi, il en revient au sens de tout le monde. Mais il faudrait savoir quel est le vrai sens du mot.

Dans le second volume de l'Essai sur l'origine des connaissances humaines, Condillac s'applique à préciser quelle est l'influence du langage et de la méthode sur la nature des idées. A propos de l'origine du langage, il constate, afin d'être en règle avec sa soutane, il constate qu'Adam et Eve le reçurent tout fait; mais, se plaçant ensuite à un point de vue plus indépendant, il suppose que, « longtemps après le déluge, deux enfants de l'un et de l'autre sexe aient été égarés dans des déserts, avant qu'ils connussent l'usage d'aucun signe. »

Dans le but de justifier l'hypothèse, il cite l'habile Warburton, qui s'exprime ainsi dans son Essai sur les hiéroglyphes :

« A juger seulement par la nature des choses, et indépendamment de la révélation, qui est un guide plus sûr, on serait porté à admettre l'opinion de Diodore de Sicile et de Vitruve, que les premiers hommes ont vécu pendant un temps plus ou moins long dans les cavernes et les forêts, à la manière des bêtes, n'articulant que des sons confus et indéterminés; jusqu'à ce que, s'étant associés pour se secourir mutuellement, ils soient arrivés, par degrés à en former de distincts, par le moyen de signes ou de marques arbitraires convenues entre eux, afin que celui qui parlait pût exprimer les idées qu'il avait besoin de communiquer aux autres. C'est ce qui a donné lieu aux différentes langues; car tout le monde convient le langage n'est point inné. Cette origine du langage est si naturelle, qu'un Père de l'Eglise (Grégoire de Nysse) et Richard Simon, prêtre de l'Oratoire, ont travaillé l'un et l'autre à l'établir. »
Condillac est tout à fait de cet avis, et sa théorie du langage est peut-être la partie importante la plus robuste de ses travaux philosophiques. Elle a pourtant ses points faibles, et nous pourrions citer, parmi plusieurs, le chapitre qui traite de l'origine de le poésie (t. II, p. 102 de l'édition précitée). Au début des sociétés, suivant lui, « le style, afin de copier les images sensibles du langage d'action, adopta toutes sortes de figures et de métaphores et fut une vraie peinture. »

Mais on n'avait recours à la métaphore que par impuissance de désigner un objet par une expression intelligible pour tout le monde.

« Ce langage était si proportionné à la grossièreté des esprits, que les sons articulés n'y pouvaient suppléer. » 
Ainsi le style poétique est né de la nécessité de se faire comprendre par des êtres grossiers. Il considère la naissance de la prose comme un progrès sur la poésie. Il dresse à ce propos un tableau fantastique de la naissance des arts et des sciences, et quand, ce que d'autres appellent leur déclin, que lui appelle leur progrès, se manifeste, il trouve étrange que les bons esprits se réclament de la tradition pour condamner la corruption du goût, car le respect de la tradition est un préjugé funeste. 
« On serait tenté de croire que le préjugé qui fait respecter l'Antiquité a commencé à la seconde génération des hommes. Plus nous sommes ignorants, plus nous avons besoin de guides et plus nous sommes portés à croire que ceux qui sont venus avant nous ont bien fait tout ce qu'ils ont fait, et qu'il ne nous reste qu'à les imiter. Plusieurs siècles d'expérience auraient bien dû nous délivrer de cette prévention. »
Ce qui précède doit suffire à indiquer ce que Condillac entend par la méthode. Elle consiste à partir de la sensation comme origine de tout savoir, et à procéder par elle à l'exclusion de l'expérience historique.

Notre principale infirmité et la cause de toutes nos erreurs, c'est de nous fier trop à nos habitudes. Chacun a le tort de vivre avec les idées et les maximes qu'il trouve accréditées autour de lui.

« Quelque défectueuses qu'elles soient, nous les prenons pour des notions évidentes par elles-mêmes; nous leur donnons les noms de raison, de lumière naturelle ou née avec nous, de principes gravés ou imprimés dans l'âme. »
Condillac pense que le mobile secret de notre faiblesse à l'encontre des des idées reçues, «  c'est la manière dont nous nous formons au langage ». « On, s'est imaginé qu'il y a des idées innées, parce qu'en effet il y en a qui sont les mêmes chez tous les hommes. »-
 
La formation du langage et l'origine de nos erreurs

«  Quand nous commençons à réfléchir, nous ne voyons pas comment les idées et les maximes que nous trouvons en nous auraient pu s'y introduire; nous ne nous rappelons pas d'en avoir été privés. Nous en jouissons donc avec sécurité. Quelque défectueuses qu'elles soient, nous les prenons pour des notions évidentes par elles-mêmes : nous leur donnons les noms de raison, de lumière naturelle ou née avec nous, de principes gravés, imprimés dans l'âme. Nous nous en rapportons d'autant plus volontiers à ces idées, que nous croyons que, si elles nous trompaient, Dieu serait la cause de notre erreur, parce que nous les regardons comme l'unique moyen qu'il nous ait donné pour arriver à la vérité. C'est ainsi que des notions avec lesquelles nous ne sommes que familiarisés nous paraissent des principes de la dernière évidence.

Ce qui accoutume notre esprit à cette inexactitude, c'est la manière dont nous nous formons au langage. Nous n'atteignons l'âge de raison que longtemps après avoir contracté l'usage de la parole. Si l'on excepte les mots destinés à faire connaître nos besoins, c'est ordinairement le hasard qui nous a donné occasion d'entendre certains sons plutôt que d'autres, et qui a décidé des idées que nous leur avons attachées. Pour peu qu'en réfléchissant sur les enfants que nous voyons, nous nous rappelions l'état par où nous avons passé, nous reconnaîtrons qu'il n'y a rien de moins exact que l'emploi que nous faisons ordinairement des mots. Cela n'est pas étonnant. Nous entendions des expressions dont la signification, quoique bien déterminée par l'usage, était si composée que nous n'avions ni assez d'expérience ni assez de pénétration pour la saisir : nous en entendions d'autres qui ne présentaient jamais deux fois la même idée, ou qui même étaient tout-à-fait vides de sens. Pour juger de l'impossibilité où nous étions de nous en servir avec discernement, il ne faut que remarquer l'embarras où nous sommes encore souvent de le faire.

Cependant l'usage de joindre les signes avec les choses nous est devenu si naturel, quand nous n'étions pas encore en état d'en peser la valeur, que nous nous sommes accoutumés à rapporter les noms à la réalité même des objets, et que nous avons cru qu'ils en expliquaient parfaitement l'essence. On s'est imaginé qu'il y a des idées innées, parce qu'en effet il y en a qui sont les mêmes chez tous les hommes : nous n'aurions pas manqué de juger que notre langage est inné, si nous n'avions su que les autres peuples en parlent de tout différents. Il semble que, dans nos recherches, tous nos efforts ne tendent qu'à trouver de nouvelles expressions. A peine en avons-nous imaginé, que nous croyons avoir acquis de nouvelles connaissances. L'amour-propre nous persuade aisément que nous connaissons les choses, lorsque nous avons longtemps cherché à les connaître, et que nous en avons beaucoup parlé.

En rappelant nos erreurs à l'origine que je viens d'indiquer, on les renferme dans une cause unique, et qui est telle que nous ne saurions nous cacher qu'elle n'ait eu jusqu'ici beaucoup de part dans nos jugements. Peut-être même pourrait-on obliger les philosophes les plus prévenus de convenir qu'elle a jeté les premiers fondements de leurs systèmes : il ne faudrait que les interroger avec adresse. En effet, si nos passions occasionnent des erreurs, c'est qu'elles abusent d'un principe vague, d'une expression métaphorique et d'un terme équivoque, pour en faire des applications d'où nous puissions déduire les opinions qui nous flattent. Si nous nous trompons, les principes vagues, les métaphores et les équivoques sont donc des causes antérieures à nos passions. Il suffira, par conséquent, de renoncer à ce vain langage, pour dissiper tout l'artifice de l'erreur.

Si l'origine de l'erreur est dans le défaut d'idées ou dans des idées mal déterminées, celle de la vérité doit être dans des idées bien déterminées. Les mathématiques en sont la preuve. Sur quelque sujet que nous ayons des idées exactes, elles seront toujours suffisantes pour nous faire discerner la vérité : si, au contraire, nous n'en avons pas, nous aurons beau prendre toutes les précautions imaginables, nous confondrons toujours tout. En un mot, en métaphysique on marcherait d'un pas assuré avec des idées bien déterminées, et sans ces idées on s'égarerait même en arithmétique.

Mais comment les arithméticiens ont-ils des idées si exactes? C'est que, connaissant de quelle manière elles s'engendrent, ils sont toujours en état de les composer ou de les décomposer pour les comparer selon tous leurs rapports. Ce n'est qu'en réfléchissant sur la génération des nombres, qu'on a trouvé les règles des combinaisons. Ceux qui n'ont pas réfléchi sur cette génération peuvent calculer avec autant de justesse que les autres, parce que les règles sont sûres, mais, ne connaissant pas les raisons sur lesquelles elles sont fondées, ils n'ont point d'idées de ce qu'ils font, et sont incapables de découvrir de nouvelles règles.

Or, dans toutes les sciences comme en arithmétique, la vérité ne se découvre que par des compositions et des décompositions. Si l'on n'y raisonne pas avec la même justesse, c'est qu'on n'a pas encore trouvé de règles sûres pour composer ou décomposer toujours exactement
les idées, ce qui provient de ce qu'on n'a pas même su les déterminer. Mais peut-être que les réflexions que nous avons faites sur l'origine de nos connaissances nous fourniront les moyens d'y suppléer. »
 

(Condillac, extrait de l'Essai sur l'origine des connaissances humaines).
En définitive, la méthode expérimentale de Condillac est la négation continue de l'expérience universelle, et il conclut en disant que le meilleur moyen d'éviter l'erreur, c'est de ne rien admettre qui dépende du témoignage d'autrui. Cela équivaut à dire que la vraie méthode consiste, pour chaque individu, à refaire le monde et à ne tenir compte que de ses lumières personnelles. 
« L'analyse est la méthode qu'on doit suivre dans la recherche de la vérité. »
La perfection du langage est la clef du progrès dans les sciences :
« L'origine et les progrès de nos connaissances dépendent entièrement de la manière dont nous nous servons des signes. »
Les sens sont la source de nos connaissances; les sensations en sont les matériaux; les signes, les instruments nécessaires.

Présentés ainsi sous une forme un peu crue, les résultats du système de Condillac peuvent sembler hasardeuses; mais la réflexion impartiale y découvre un grand fonds  d'idées fécondes. En effet, chacun ne peut juger en définitive que d'après ses propres idées, et, quand il admet les idées d'autrui, c'est toujours par des motifs qu'il puise en lui-même. Accepter les idées de Copernic ou de Newton, après les avoir étudiées, c'est vraiment refaire le monde, en un certain sens, d'après des lumières qui deviennent personnelles par cela même qu'on se laisse guider par elles; apprendre les méthématiques, c'est les inventer de nouveau, puisque c'est passer, l'une après l'autre, par toutes les étapes où ont dû s'arrêter les inventeurs.

Si donc Condillac repousse la tradition, c'est-à-dire l'expérience des temps passés, il ne la repousse qu'au point de vue d'une foi aveugle; elle peut et elle doit même servir de base à nos recherches, de guide à nos études, mais à condition que nous en chercherons toujours la confirmation dans notre expérience personnelle. Qu'y a-t-il là d'étrange, après tout? et les rationalistes les plus opposés au sensualisme de Condillac ne sont-ils pas forcés d'admettre que chaque homme puise dans sa raison personnelle, et non dans celle d'autrui, les motifs qui lui font accepter les maximes auxquelles ils attribuent l'évidence la plus absolue? Condillac explique l'origine de la raison sans la chercher dans un acte surnaturel et dans la volonté créatrice d'un esprit tout-puissant : voilà toute la différence entre lui et ses adversaires. (PL).

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