.
-

Malebranche

Nicolas Malebranche est un philosophe et théologien né à Paris  le 6 août 1638, mort à Paris le 13 octobre 1715. Disciples de Descartes, il conserva les doctrines de son maître sur la méthode, sur l'insuffisance de l'autorité en philosophie et la nécessité de l'évidence, sur la nature de l'âme, sur l'automatisme des animaux; mais, au lieu d'admettre comme lui des idées innées, il disait que nous voyons tout en Dieu et que ce n'est que par notre union avec l'être qui sait tout que nous connaissons quoi que ce soit; il niait l'action de l'âme sur le corps et même toute action des substances corporelles les unes sur les autres, attribuant leur commerce à l'assistance divine et ne voyant dans les mouvements du corps ou de l'âme que des causes occasionnelles; il prétendait que notre volonté, de même que notre intelligence, ne peut rien par elle-même, que Dieu est le principe de nos déterminations et des actes de notre volonté, inclinant ainsi sans le vouloir vers le fatalisme. Du reste, il professait l'optimisme et expliquait le mal en disant que Dieu n'agit que comme cause universelle; enfin, il fondait la morale sur l'idée d'ordre.

Par l'élévation comme par la nature de ses doctrines, Malebranche a parfois été surnommé le Platon chrétien; mais les opinions paradoxales qu'il soutenait sur plusieurs points de théologie ou philosophie rencontrèrent une forte opposition. Il eut de vives disputes avec Arnauld sur la nature des idées et sur la grâce; avec Régis sur le mouvement; avec le P. Lamy sur l'amour de Dieu. Du moins on est d'accord sur le mérite de son style : il se distingue par la pureté, l'abondance, la richesse et l'éclat des figures, ce qui lui donne une beauté toute poétique : aussi Malebranche est-il placé en France parmi les plus grands écrivains de son temps. Il était en outre mathématicien et physicien et, à ce titre, il devint, en 1699, membre de l'Académie des sciences.

La vie de Malebranche

Malebranche était de bonne famille. Son père était trésorier des cinq grosses fermes. Dernier venu de dix enfants, il naquit avec une déviation de la colonne vertébrale et une complexion délicate qui l'exposa durant toute sa vie à de fréquentes et douloureuses indispositions. Jusqu'à l'âge de seize ans, son éducation fut toute domestique; il fit alors sa philosophie avec les maîtres péripatéticiens du collège de la Marche, puis sa théologie à la Sorbonne. Aucune de ces deux disciplines ne satisfit son esprit avide de vérités claires et solides. A l'Oratoire, où il entra à vingt et un ans, il ne prit pas plus de goût aux travaux de linguistique et d'érudition auxquels il se consacra cinq années. C'est en 1664, à vingt-six ans, que découvrant par hasard chez un libraire de la rue Saint-Jacques, à Paris, le Traité de l'homme de Descartes, il fut transporté d'admiration par ce livre. Dès lors, il se consacre tout entier à la philosophie, lit Descartes en entier et, pour le mieux saisir, étudie les mathématiques. Mais, ne pouvant partager le sentiment de Descartes au sujet de l'essence des choses et des vérités éternelles, il tente de le corriger par saint Augustin qu'il relit assidûment. Après dix années de lectures et de méditations, en 1674, il publie les trois premiers livres de la Recherche de la vérité, bientôt suivis des trois derniers et des Eclaircissements (1675). Dès lors, la doctrine philosophique de Malebranche était fixée et les ouvrages qui suivirent n'en furent que le développement  continu et harmonieux. On en trouvera la liste au bas de cette page. 
-
Portrait de Malebranche.
Nicolas Malebranche (1638-1715).

Ces ouvrages auraient été les seuls événements de cette vie si simple de retraite et d'étude s'ils n'avaient engagé Malebranche dans une série de querelles passionnées. Clercs et laïques, jansénistes ou jésuites l'attaquèrent avec une  extrême violence; c'étaient surtout Régis, Fr. Lamy, le P. Tournemine, Arnauld et le P. Boursier. Malebranche était essentiellement un pacifique, un « méditatif », comme il le répétait de lui-même. Mais, une fois engagé dans la polémique, il y apportait une opiniâtreté et une aigreur qui l'ont parfois empêché de bien comprendre ses adversaires. Il s'inquiéta assez peu de la condamnation de son Traité de la nature et de la grâce, prononcée en 1690 par la congrégation de l'Index

Comme Descartes, il était, au dire de Fontenelle, grand physicien et grand géomètre, et c'est à ce titre qu'il fut élu membre honoraire de l'Académie des sciences en 1699. Il s'intéressait aussi vivement aux sciences naturelles, mais il n'avait que du mépris pour l'histoire, la linguistique et la poésie. II n'en est pas moins l'un des plus brillants écrivains du XVIIe siècle. Son style philosophique, d'une extrême précision, est souvent pittoresque et s'élève jusqu'au lyrisme dans les Méditations chrétiennes

Pendant les cinquante années de sa vie religieuse, Malebranche fut le modèle des oratoriens et se fit aimer et admirer de ses frères par la douceur de son commerce, par sa piété et par le courage avec lequel il se résigna à ses longues souffrances. Il ne quittait guère la maison parisienne de la rue Saint-Honoré que pour se reposer à Juilly ou chez quelque ami à la campagne. Sa réputation s'étendait au loin et il reçut d'illustres visiteurs, entre autres Jacques Il et Berkeley.

La philosophie de Malebranche

Objet et méthode. 
On peut dire que la philosophie de Malebranche est un cartésianisme constamment modifié par une préoccupation religieuse et par l'influence de saint Augustin. Descartes veut mettre de l'ordre et de la clarté dans ses idées, non seulement parce que seules elles satisfont l'esprit, mais parce que seules aussi elles sont capables de diriger et d'améliorer la vie humaine. Malebranche voit aussi dans la philosophie, à côté de l'intérêt spéculatif, un intérêt pratique, mais exclusivement religieux : il veut resserrer l'union de l'esprit avec Dieu, union affaiblie par le péché, en montrant l'action incessante de Dieu sur l'âme, et confirmer ainsi par la raison ce que la foi lui révèle. Comme Descartes, il n'échapera pas à la pétition de principe sur laquelle repose pareille ambition.

Et comme Descartes aussi, Malebranche commence par ramener la pensée à elle-même en rejetant, par le doute méthodique, tout ce qui est étranger à la pensée pure, le témoignage des sens, les opinions confuses, les propositions imposées par l'autorité. Il se trouve alors en possession d'un petit nombre de vérités évidentes par elles-mêmes desquelles toutes les autres vérités découlent par déduction géométrique. Dans les Entretiens métaphysiques, la plus complète et la plus systématique exposition de ses idées, Malebranche a tenté une application rigoureuse de la méthode deductive. Mais cette méthode n'exclut pas une double forme d'expérience. D'une part, l'expérience de la conscience nous révèle notre pensée et en même temps notre existence; mais ce n'est là qu'une connaissance confuse; ce n'est pas en nous-mêmes que nous trouvons l'idée claire de notre âme. D'autre part, la foi chrétienne constitue une véritable expérience; elle nous fournit directement des vérités que la raison éclaire ensuite et justifie.

Psychologie et logique. 
La psychologie et la logique sont inséparables et antérieures à la métaphysique. Avant d'aborder la science des idées claires, il importe d'apprendre à éviter l'erreur et, à cet effet, d'étudier la nature et le jeu des facultés de l'âme. La Recherche de la vérité est un traité de psychologie suivi d'un chapitre de logique.

L'âme, étant inétendue, est une substance simple. Mais, de même que la matière a deux propriétés différentes, celle de recevoir des figures et celle d'être mue, de même l'âme est susceptible à la fois de recevoir des idées - c'est l'entendement - et de recevoir des inclinations - c'est la volonté. L'entendement ou « faculté de l'âme par laquelle elle reçoit toutes les modifications dont elle est capable » a lui-même trois modes : faculté d'apercevoir (sensations et perceptions), imagination et entendement pur ou faculté de concevoir les choses indépendamment de toute image
matérielle. Ces trois modes sont entièrement passifs sensations, images et idées ne sont que des modifications de l'âme. 

La volonté, au contraire, sous son double mode, inclination et passion, est active. A vrai dire, elle n'est pas indéterminée dans son essence : tous ses mouvements ou inclinations ont leur source en Dieu. La volonté n'est que « le mouvement naturel qui nous porte vers le bien indéterminé et en général »; mais l'esprit a « la force de détourner cette impression vers les objets qui nous plaisent et de faire ainsi que nos inclinations naturelles soient terminées à quelque objet particulier ». Cette force est la liberté. Nous ne sommes pas libres de ne pas rechercher le bien, mais nous sommes maîtres d'appliquer notre volonté à la poursuite de tel bien particulier, réel ou imaginaire. Il en résulte que, pour Malebranche comme pour Descartes, nous sommes responsables de nos jugements et de nos erreurs.

De cette théorie résulte la conception de la Recherche de la vérité tout entière. Malebranche y étudie successivement comment les trois modes de l'entendement et les deux modes de la volonté peuvent devenir pour la liberté des occasions d'erreur. Ses fines et profondes observations sur les erreurs des sens et de l'imagination, ses spirituelles critiques des disciples aveuglément attachés à l'autorité d'Aristote sont d'excellents modèles d'analyse psychologique. Bien plus, dépassant la théorie cartésienne des rapports de l'âme et du corps, il admet la concomitance absolue et l'action réciproque des modifications nerveuses et des états de l'âme, et cherche dans les traces imprimées sur le cerveau par les esprits animaux l'explication de l'association des idées, de la mémoire et de l'habitude, et d'un grand nombre d'erreurs, tant de l'entendement que de la volonté. Enfin dans le dernier chapitre, plus proprement logique, il conclut que l'erreur provient d'une trop grande précipitation dans le jugement, provoquée par l'entraînement de l'entendement ou de la volonté. La logique, véritable art de penser, a pour objet de poser les règles dont l'observation garantira l'esprit des jugements précipités. Ces règles, inspirées du Discours de la méthode (texte en ligne), sont au nombre de huit. Le principe général en est « qu'il faut toujours conserver l'évidence dans ses raisonnements pour découvrir la vérité sans crainte de se tromper-».

Théorie de la connaissance. Vision en Dieu.
Toutes les choses que l'humain aperçoit sont de deux sortes : elles sont dans l'âme ou hors de l'âme. De là la distinction d'un double objet de la connaissance, un moi et un non-moi. Du moi nous avons vu déjà que la conscience nous révèle l'existence et les différentes modifications, mais qu'elle ne nous donne pas une idée claire de l'essence de ce moi. C'est par raisonnement que Malebranche conclut avec Descartes à l'immatérialité et à la simplicité de l'âme. Quant au non-moi, nous y distinguons nettement trois sortes d'objets : les corps, bien et les autres êtres spirituels. Pour ce qui est des corps, il est évident que nous ne les voyons pas en eux-mêmes, autrement l'âme se confondrait avec eux. Ce que l'âme voit, « l'objet immédiat ou le plus proche de l'esprit quand il aperçoit quelque chose », c'est l'idée. L'idée est donc distincte de l'objet qui peut faire défaut lors même que l'idée existe (hallucinations, objets imaginaires); elle est distincte aussi de la sensation et du sentiment, états vifs, mais obscurs et confus, produits par l'action directe des corps sur les sens : l'idée est essentiellement claire. Enfin elle est distincte de ma pensée même et n'en est pas, comme chez Descartes, une simple modification, car je ne puis en pensée la supprimer ni en supprimer les propriétés; je ne puis par la pensée nier les propriétés de l'idée du cercle ou de tel objet fini et, même quand je cesse d'y penser avec attention, j'y pense en quelque façon; comment en effet pourrais-je souhaiter revoir et comment reconnaîtrais je une idée qui aurait été un pur néant tout le temps que j'aurais cessé d'y penser. Ainsi ce à quoi je pense est, mais n'est pas créé par ma pensée. L'idée est donc un être, immuable et éternel comme chez Platon.

Toutes les idées des choses matérielles se résument en une seule. Quelle est en effet l'essence commune des corps? C'est l'étendue. L'idée des corps en général, l'archétype des corps, est donc l'étendue intelligible, et celle-ci n'est ni une idée générale ni une abstraction, mais le fonds infini et réel de tous les êtres matériels qui n'en sont que les limitations particulières. Or ce qui est réel et infini ne peut ni être une créature, ni appartenir à la créature. L'étendue intelligible ne peut donc se trouver qu'en un être infini, réel et incréé, en Dieu. Nous voyons donc nécessairement toute chose en Dieu dont l'existence est ainsi démontrée par les conditions nécessaires de la connaissance même. La vision en Dieu est en même temps une vision de Dieu. L'existence de Dieu peut d'ailleurs se démontrer directement par l'existence même de la pensée.

En effet, « si je pense à Dieu, il faut qu'il soit. Tel être, quoique connu, peut n'exister pas. On peut voir son idée sans lui. Mais on ne peut voir l'idée de l'Etre sans l'Etre, car l'Etre n'a pas d'idée qui le représente. II n'a pas l'archétype qui contienne toute sa réalité intelligible. II est à lui-même son archétype et il renferme en lui l'archétype de tous les êtres. » 
Bien loin d'être une généralité abstraite, l'infini est le modèle réel à l'image duquel notre entendement construit les idées générales. Nous avons ainsi en Dieu la vision des idées des corps. Malebranche va même jusqu'à admettre que les propriétés sensibles des corps nous sont connues grace à l'action de Dieu sur nos sens. C'est Dieu qui touche l'âme par le sentiment des corps comme il l'éclaire par les idées. Mais ces corps existent-ils en réalité? Logiquement, Malebranche est conduit au pur idéalisme. Mais c'est une conséquence devant laquelle il recule sans se prononcer au reste avec précision. Il déclare qu'il n'y a pas de démonstration exacte de l'existence des corps et s'en remet au témoignage de la Bible pour croire à la réalité du monde matériel créé par Dieu. Quant aux êtres spirituels autres que Dieu, l'existence n'en saurait être établie par la dialectique. La foi nous révèle l'existence des anges, et l'analogie nous conduit à admettre l'existence d'êtres semblables à nous.

Théorie de la volonté. L'action divine, les Causes occasionnelles. 
De même que par l'entendement nous ne voyons rien qu'en Dieu, de même par la volonté nous n'aimons rien qu'en Dieu. Perfection infinie, Dieu s'aime invinciblement et ne peut créer que des êtres dont la fin est de l'aimer aussi uniquement et invinciblement. Il suit de là que, dans la créature, tout amour particulier n'est qu'une détermination actuelle de l'impulsion première qui porte l'humain vers le bien indéterminé sous sa double forme, vérité et bonté, c.-à-d. vers Dieu. On a vu déjà que si nous ne sommes pas maîtres de ne pas rechercher le bien en général, nous sommes libres à l'égard des biens particuliers; nous pouvons préférer l'erreur à la vérité et le péché à la vertu. En effet, les biens finis qui nous sont accessibles n'étant que des formes limitées du bien en général, n'entraînent pas la volonté avec la même force que le bien en général, et comme notre entendement croit trouver jusque dans l'erreur et dans le péché l'attrait de quelque bien, la volonté s'y porte; car elle est « une puissance aveugle qui ne peut se porter qu'aux choses que l'entendement lui représente ». Et si, créés par Dieu pour l'aimer et le rechercher avant toute chose, nous nous laissons aller à choisir de faux biens et de trompeuses vérités, c'est que le péché d'Adam a introduit le désordre dans notre nature en donnant aux sens une puissance illégitime sur l'entendement. Mais la grâce nous aide à nous racheter de cette corruption c'est un sentiment agréable, une « délectation prévenante » que Dieu nous envoie pour nous prévenir en faveur du vrai bien.

Ainsi définie, la liberté nous laisse dans la dépendance de Dieu, puisque c'est lui que nous recherchons au moment même où nous commettons l'erreur et le péché. N'est-ce pas dire que la liberté est une faculté illusoire et que l'activité humaine s'anéantit dans l'efficace divine? Malebranche va jusqu'au bout de cette conclusion et la généralise en déniant à toute créature le moindre pouvoir d'agir par elle-même. Il est évident tout d'abord que les corps n'ont par eux-mêmes aucune activité propre, car l'idée d'activité n'est pas contenue dans l'idée claire d'étendue, essence des corps. Un corps ne peut donc agir de lui-même ni sur un autre corps, ni sur un esprit. D'ailleurs, Dieu, dont le vouloir continu donne l'être aux corps, les veut continuellement aussi à l'état de repos ou de mouvement. Il n'y a donc pas de place, à côté de la volonté continue de Dieu, pour la spontanéité de la matière. Il en résulte que l'humain, pas plus que « tous les anges et les démons joints ensemble », ne sauraient « ébranler un fétu » dans l'univers physique; l'âme est impuissante à provoquer le moindre mouvement des esprits animaux. Toute causalité est donc refusée à la créature par cela même qu'elle est créature. La causalité vraie est en effet quelque chose de divin; elle suppose que l'agent aperçoit une liaison nécessaire entre la cause et l'effet. Or l'être parfait et infini est le seul « entre la volonté duquel et les effets, L'esprit aperçoive une liaison nécessaire ». Supposer en la créature la moindre efficace, c'est en quelque sorte la diviniser.

Cependant l'expérience nous laisse apercevoir entre certains phénomènes des relations constantes. C'est cette constance qui explique en nous la croyance à la causalité des êtres finis. Notre étroite relation avec la cause infinie nous donne une idée vague de puissance que nous appliquons toutes les fois que l'expérience nous apprend qu'un effet a été produit. Mais, en réalité, là où nous croyons apercevoir une relation de cause à effet dans la nature, il n'y a qu'une cause occasionnelle; c.-à-d. qu'un mode d'un corps, ou un mouvement des esprits animaux par exemple, est pour Dieu l'occasion de produire un mode nouveau dans un autre  corps ou dans l'esprit. Ce parallélisme des causes et des effets, analogue à l'harmonie préétablie de Leibniz, a été établi une fois pour toute par Dieu suivant des lois régulières. L'union de l'âme et du corps n'est qu'un cas particulier de ces lois générales de la causalité occasionnelle.

Dieu et le monde. 
Ici se pose pour Malebranche un problème d'une extrême gravité. Dénier aux corps et aux esprits toute activité réelle hors de l'action divine, n'est-ce pas supprimer toute différence substantielle entre eux et Dieu? La métaphysique de Malebranche n'aboutit-elle pas au pur panthéisme? Problème d'autant plus redoutable que le malebranchisme offre avec le spinozisme de frappantes analogies que les adversaires du premier ne s'étaient pas fait faute de relever. Malebranche, à vrai dire, proteste avec la dernière énergie contre toute assimilation de son système avec celui du « misérable Spinoza ». Cependant il n'oppose guère aux insinuations de ses adversaires qu'un pieux recours à la foi. L'étendue matérielle est contingente; elle a commencé d'être; la raison ne saurait donc prouver par déduction ni son existence ni sa non-existence; mais la foi nous apprend qu'un monde a été créé par Dieu distinct du créateur. Le sentiment religieux sauve ainsi la raison des excès de la logique.

Ainsi rassuré contre lui-même, Malebranche cherche à déterminer les attributs de ce Dieu créateur. Sans doute, il déclare avec plus de force que Descartes que l'essence de Dieu est incompréhensible à la créature; mais puisque celle-ci a été créée par Dieu sur le modèle de ses propres perfections, il est possible de déterminer les attributs divins en attribuant à Dieu toutes les perfections des créatures sans leurs limitations. Il établit ainsi que Dieu est doué de pensée et inétendu. Il distingue soigneusement l'immensité divine, compréhensible à dieu seul, de l'étendue intelligible dans laquelle nous voyons les corps. L'immensité exclut toute idée de corps et d'extension locale. Dieu n'est pas un corps infini; il n'est pas dans l'univers, mais l'univers est en lui. Parmi ses attributs moraux, la sagesse prime la bonté. Dieu est à lui-même sa loi et la suit invariablement pour juger les humains suivant leur degré de perfection. Ce n'est pas par bonté que Dieu a créé le monde; car il eût ainsi créé pour une fin autre que lui-même. Or, il n'agit « que selon ce qu'il est ». Comment peut-il donc vouloir que nous soyons, lui qui n'a nul besoin de nous? On sait que Descartes avait éludé ce problème et se refusait à spéculer sur les intentions divines. Malebranche reconnaît que la raison est impuissante à fournir une réponse satisfaisante; la gloire même de Dieu ne lui paraît pas un motif suffisant pour expliquer la création, car le monde est fini et sans valeur au regard de la perfection divine. Mais la venue de Jésus dans le monde devait conférer à l'univers créé un prix infini, et c'est pour préparer l'incarnation du Verbe que Dieu a créé le monde comme un temple dont Jésus devait être le souverain prêtre. 

Le monde a donc une raison d'être, une fin. Pour réaliser cette fin, Dieu procède par les voies les plus simples et les plus générales. Un petit nombre de lois lui suffit pour exécuter un nombre infini de faits particuliers. C'est rabaisser Dieu que de lui prêter une volonté particulière à propos du moindre mouvement d'un fétu. De là l'introduction du mal dans le monde : les lois générales dominent de si haut les faits particuliers que ceux-ci dans le détail s'organisent comme ils le peuvent, laissant place à des imperfections qui n'altèrent point la beauté du plan général. Ces lois générales sont celles du monde physique (lois du mouvement), celles du monde moral (lois de l'union de l'âme et du corps, et de l'union de l'esprit et de la raison) et celles du monde surnaturel (lois de la grâce). Cette partie de la philosophie de Malebranche est de beaucoup la plus indécise. Il s'est à plusieurs reprises contredit au sujet de la grâce ans ses polémiques avec Arnauld et Fénelon. On comprend qu'il était malaisé de ménager une place au libre arbitre et au mal dans un système dont la tendance fondamentale est de ramener à l'action toute-puissante de Bien les mouvements et les volontés des créatures les plus humbles. On l'a dit, cette philosophie est tout entière un commentaire de la célèbre parole de saint Paul : In ipso enim vivimus, movemur et umus.

Malebranche a eu un grand nombre de disciples depuis la fin du XVIIe siècle jusqu'à celle du XVIIIe. Mais après avoir joui d'une grande vogue dans les salons mondains, auprès des grands seigneurs et des dames, sa philosophie ne fut bientôt cultivée avec une piété sérieuse que dans la congrégation de l'Oratoire où elle trouva de zélés continuateurs dans les PP. Thomassin, Bernard Lamy, Claude Ameline, Quesnel, etc. (Th. Ruyssen).



Editions anciennes - Nous donnons la liste chronologique des ouvrages de Malebranche en indiquant les principales éditions anciennes. De la Recherche de la vérité, où l'on traite de la naturede l'esprit de l'homme et de l'usage qu'il en doit faire pour éviter l'erreur dans les sciences (sans nom d'auteur; Paris, 1674-1675, 3 vol. in-12; 6e éd. revue par Malebranche et déclarée par lui définitive, Paris, 1712, 4 vol. in-13.; Conversations chrétiennes dans lesquelles on justifie la vérité de la religion et de la morale de Jésus-Christ, par l'auteur de la « Recherche de la vérité » (Paris, 1676, in-12; 5e éd. revue par Malebranche avec les Méditations, Paris, 1702); Méditations pour se disposer à l'humilité et à la pénitence avec quelques considérations de piété pour tous les jours de la semaine (Paris, 1677, in-24; réédité ensuite avec les Conversations); Traité de la nature et de la grâce (Amsterdam, 1680, in-12; 8e éd. revue par l'auteur, Rotterdam, 1712; trad. en espagnol par Lopez, 1684); Méditations chrétiennes et métaphysiques (Cologne, 1683, in-12; 4e éd. revue par l'auteur, Paris, 1707); Traité de morale (Rotterdam, 1684, in-12; 3e éd. avec le Traité de l'amour de Dieu, Lyon, 1697, 2 vol. in-12); Entretiens sur la métaphysique et la religion (Rotterdam, 1688, in-12; 5e éd. revue par l'auteur, Paris, 1711, 2 vol. in-12); Lois générales de la communication des mouvements (Paris, 1692, in-12 ; 2e éd. très remaniée, Paris, 1699); Traité de l'amour de Dieu, en quel sens il doit être désintéressé (Lyon, 1697, avec le Traité de morale, ainsi que dans les éditions postérieures); Entretiens d'un philosophe chrétien avec un philosophe chinois (Paris, 1708, in-12); Réflexions sur la prémotion physique (Paris, 1715, in-12). Un grand nombre de lettres et d'opuscules de polémique dirigés contre Arnauld (réunis par Malebranche : Recueil de toutes les réponses du P. Malebranche à M. Arnauld, Paris, 1709, 4 vol. in-12), avec Régis, Louis de La Ville, etc.; un certain nombre de mémoires scientifiques, pour la plupart parus dans les Mémoires de l'Académie des sciences; Méditations métaphysiques et correspondance de Malebranche avec Dortous de Mairan, publiées pour la première fois par Feuillet de Conches (Paris, 1841, in-8). Des Oeuvres choisies de Malebranche ont été éditées par de Lourdoueix et de Genoude (Paris, 1837, 2 vol. in-4) et par Jules Simon (Paris, 1842, 2 vol. in-12, réédité en 4 vol.).
.


Dictionnaire biographique
A B C D E F G H I J K L M N O P Q R S T U V W X Y Z

[Pages pratiques][Aide][Recherche sur Internet]

© Serge Jodra, 2004 - 2013. - Reproduction interdite.