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Histoire de la philosophie
Histoire de la philosophie
La philosophie scolastique
[La philosophie]
La scolastique est la théologie ou la philosophie qui s'enseigne, parfois s'invente ou se développe, parfois aussi meurt dans les écoles : il y a une scolastique platonicienne, péripatéticienne, surtout néoplatonicienne, une scolastique protestante et catholique (Christianisme), Une scolastique hégélienne (Hegel), cousinienne  (Cousin) ou schopenhauérienne (Schopenhauer), etc. Mais c'est au sens le plus usité, la philosophie médiévale, qu'on trouve chez les Byzantins, les Arabes et les Juifs, chez les chrétiens d'Occident. 

Les Byzantins sont les continuateurs directs de l'hellénisme : en dehors des néo-platoniciens restés fidèles à la religion antique, ils nous offrent les noms de Synésius, au IVe siècle; de Némésius d'Emèse, d'Enée de Gaza, de Zacharie le Scolastique, au Ve; du pseudo-Denys et de Jean Philoponus, au VIIe, suivis de Jean Damascène vers 700; de Photius au IXe siècle; de Michel Psellos au XIe, d'Eustrate, de Johannes Italos, de Michel d'Ephèse, de Nicéphore Blemmidès, de Georgius Pachymère et de Théodore Métochita, etc.

La scolastique arabe va du IXe, siècle au XIIIe. Elle a pour représentants, en Orient, Al-Kindi (mort en 870), les Frères de la Pureté (Islam), Alfarabi (mort en 950), Avicenne (980 - 1065), Algazel, né en 1059, qui en fut le destructeur; en Occident, Avempace (mort en 1138); Abubacer (mort en 1185), Averroès (mort en 1198), après lequel il n'y a plus que des mystiques et des motecallemin, raisonnant sur les matières religieuses, mais condamnant, les uns et les autres, la philosophie. 

Chez les Juifs, Philoneut des successeurs, les auteurs des écrits cabalistiques (Cabale), les karaïtes, Saadia (m. 942), surtout Avicebron ou Ibn-Gabirol (m. 1069), l'auteur du célèbre Fons vitae et Maïmonide (m. 1204), à qui l'on doit le Guide des Egarés; puis Joseph ibn Falaquera (m. 1280), Levi ben Gerson (m. 1344), bien d'autres qui firent triompher la philosophie, même l'averroïsme, dans les écoles juives, où on le retrouve au début des temps modernes (Judaïsme). 

Mais c'est dans l'Occident chrétien, France et îles Britanniques, Belgique et Pays-Bas, Allemagne, Suisse, Italie et Espagne, que l'on peut étudier le développement le plus complet et le plus continu de la scolastique médiévale. Elle y comprend deux grandes périodes, dont l'une se termine et dont l'autre commence au XIIIe siècle.

Dans la première, on construit partiellement, on prépare l'oeuvre qui, constituée au XIIIe siècle, formera, à proprement parler, la scolastique médiévale. Des origines à Charlemagne, sous qui a lieu une première renaissance, et à Alcuin, avec qui commence la scolastique en France et en Allemagne, on conserve, avec un soin inégal, les manuscrits des Grecs et des Latins, chrétiens ou non chrétiens, on constitue et on développe les dogmes fondamentaux, on combat les philosophes ou l'on emploie leurs arguments et leurs méthodes : après les apologistes, Tertullien, Minucius Félix, saint Cyprien, Arnobe et Lactance, Firmicus Maternus, viennent les Pères, saint Hilaire qui argumente par syllogismes partant de prémisses religieuses, saint Ambroise qui lie la loi romaine et l'Évangile, Cicéron et saint Paul, saint Jérôme qui traduit tous les livres saints et s'attache surtout aux prophètes, saint Augustin qui constitue une véritable Somme de métaphysique chrétienne, dont il n'est pas toujours facile de concilier les parties diverses. Puis la décadence s'accentue, avec la conquête barbare, et l'on n'a plus guère à citer que Mamertus Claudianus, Martianus Capella, dont les Noces de Mercure et de la Philologie deviendront un manuel pour les écoles, Boèce (m. 525), dont les traductions, les commentaires et la Consolation auront plus d'influence encore, Cassiodore (m. 575?) qui sera, lui aussi, classique, Isidore de Séville (m. 636), Bède le Vénérable (m. 735) qui péniblement conservent, pour leurs successeurs, quelques lueurs des connaissances sacrées ou profanes, dont les écoles d'Irlande, comme celles de l'empire byzantin, ont gardé la possession beaucoup moins complète.

Avec Charlemagne et Alcuin disparaît en Occident l'ignorance presque générale au VIIe et au VIIIe siècle. Les écoles, antérieures aux universités qui couvriront l'Europe à partir du XIIIe siècle, transmettent et augmentent le savoir conservé, retrouvé ou acquis des Byzantins et des Arabes, Les principales sont celles du Palais avec Alcuin et Jean Scot, de Tours où enseignera Bérenger deux siècles après Alcuin, de Fulda, d'Auxerre, de Reims, illustrée par Gerbert, de Chartres, où professent Fulbert, Yves, Thierry et Bernard, Gilbert de Poitiers; du Bec, avec Lanfranc et saint Anselme, de Laen, de Lille, de Tournai, de Compiègne, l'école de Paris où les chaires de Saint-Germain, de Notre-Dame, de Sainte-Geneviève, puis de Saint Victor, occupées par des maîtres célèbres rassemblent, surtout au XIIesiècle, des écoliers venus de toute l'Europe; l'école de Bologne où étudient Lanfranc et Pierre Lombard, celle de Salerne, les écoles chrétiennes d'Espagne où Gerbert va s'instruire au sortir d'Aurillac, et où l'on traduira, au temps de l'archevêque Raymond de Tolède vers 1150, les oeuvres capitales de la philosophie d'Aristote.

Dans ces écoles, on enseigne les sept arts libéraux, le trivium, grammaire, rhétorique, dialectique, le quadrivium, arithmétique, géométrie, astronomie, musique; on lit et on commente les livres saints ; on étudie les ouvrages des commentateurs ; on professe le droit canon et parfois le droit romain; la médecine, d'après Hippocrate et Galien, et plus tard, d'après les Arabes; enfin, l'on fait des recherches sur l'alchimie. De ces disciplines diverses, les penseurs tendent à dégager une synthèse qui explique le monde actuel dans ses rapports avec le monde spirituel et ceux qui le gouvernent ou l'habitent. En dehors des livres saints, des apologistes, des Pères par lesquels ils sont initiés à certaines doctrines antiques, ils ont des auteurs grecs ou latins qu'ils consultent dans le texte original ou dans des traductions. Mais Aristote n'est pas leur seul maître. D'abord ils n'ont, avant le XIIIe siècle, ni la Physique, ni la Métaphysique, ni le Traité de l'âme; ils n'ont même pas, avant l'époque de Jean de Salisbury, lesAnalytiques qui, dans l'Organum, leur feraient connaître la conception aristotélicienne de la science. Abélard, après Gerbert, n'a que les Catégories et l'Interprétation, l'Isagoge de Porphyre, les commentaires de Boèce sur les traductions de l'lsagoge faites par lui-même et par Victorinus, sur les Catégories et l'Interprétation, sur les Topiques de Cicéron, les traités du même Boèce sur le syllogisme catégorique et hypothétique, la division, la définition des différences topiques.

Mais, par contre, ils ont d'autres maîtres, les poètes, peut-être Lucrèce; Ovide et Virgile; Stace, Térence, Juvénal, Perse, Lucain et Horace; ils ont Aulu-Gelle, certaines parties des oeuvres de Cicéron, de Sénèque, qui leur fournissent des doctrines épicuriennes, stoïciennes, éclectiques. Surtout ils ont le Timée, traduit et commenté par Chalcidius, saint Augustin et Martianus Capella, le De Dogmate Platonis d'Apulée, les Saturnales et le Commentaire sur le Songe de Scipion de Macrobe, Cassiodore et la Consolation de Boèce, le pseudo-Denys l'Aréopagite, que traduit Jean Scot Erigène, et ils leur demandent la solution néo-platonicienne des questions métaphysiques qui confinent à la théologie. Pas plus que les scolastiques de la première période ne sont de purs aristotéliciens, ils ne sont limités à la question dess universaux. De 1093 à 1160 environ, les écoles la soulèvent, la discutent avec passion et lui donnent des solutions multiples et diverses; mais alors même, plus encore dans les époques qui précèdent et qui suivent, les maîtres en agitent beaucoup d'autres dans lesquelles la philosophie intervient; elle les pose, les complique, les examine, on aide à les résoudre. Telles sont celles que rappellent les hérésies des adoptianistes et des iconoclastes, les discussions sur la double prédestination, sur le pouvoir temporel, sur la Trinité et l'Incarnation, sur la présence réelle, sur le troisième Évangile ou l'Évangile éternel, sur les moyens les meilleurs et les plus prompts de nous unir à Dieu, les recherches sur l'existence et l'essence de Dieu, sur la constitution et l'objet de l'enseignement scolastique, sur le droit canon qui est à peu près constitué par le Décret de Gratien, sur la morale qu'il faut adapter aux conditions d'existence des sociétés, sur la logique ancienne et nouvelle, les tentatives pour former une cosmogonie, une psychologie, etc.

Les maîtres les plus éminents sont Alcuin, le père de la scolastique en France et en Allemagne; Jean Scot, érudit prodigieux, latiniste remarquable, successeur marquant des néo-platoniciens, inspirateur direct ou indirect de Bérenger de Tours, des amauriciens (Amaury de Chartres), des partisans de l'Évangile éternel, des interprètes rationalistes des dogmes comme des mystiques, précurseur de Descartes et de Spinoza, de Schelling et de Hegel, de saint Martin et de Jean Reynaud. Heinc et Remi d'Auxerre rappellent souvent Alcuin et Scot Erigène. Gerbert doit être rapproché, pour l'ampleur synthétique, sinon pour la direction de ses recherches, de Jean Scot. Il joint la poésie et la rhétorique, l'arithmétique et la géométrie à la dialectique; il unit la philosophie ainsi entendue à la théologie; il tente d'allier le pouvoir spirituel et le pouvoir temporel, de donner à la chrétienté une direction nouvelle. A Gerbert se rattachent Fulbert et Bérenger de Tours. Saint Anselme construit un système théologico-métaphysique fondé sur la preuve dite plus tard ontologique, dont Descartes, Spinoza et Leibniz, Kant, Hegel et leurs successeurs discuteront la valeur, mais non l'originalité. Roscelin, Guillaume de Champeaux, Abélard, Gilbert de La Porrée, Robert Pulleyn, Gauthier de Mortagne, bien d'autres encore abordent et résolvent la question des universaux de manière à en faire sortir parfois la solution des problèmes philosophiques ou théologiques. 

Hardi, téméraire, voire hérétique, se rattachant à Jean Scot Erigène, à Arnauld de Brescia et à Joachim de Flore, Abélard est surtout original pour avoir voulu donner une somme de philosophie et une somme de théologie, où sur chaque question se trouverait indiqué ce qu'en disent la Bible et les Pères, les philosophes et les poètes; pour avoir été, avant Alexandre de Halès, le véritable fondateur de la méthode scolastique qui demande à l'autorité les prémisses de ses syllogismes. Adhélard de Bath va achever en Orient son éducation philosophique; Bernard et Thierry de Chartres, Guillaume de Conches développent une cosmologie, puisée dans le Timée et dans les commentateurs néo-platoniciens, tandis que saint Bernard, surtout Hugues et Richard de Saint-Victor enseignent un mysticismequi rappelle les Alexandrins et entrera, pour une bonne part, dans la construction scolastique du XIIIe siècle, Pierre Lombard donne les Sentences dont les innombrables commentateurs, depuis le XIIIe, jusqu'au XVIIe siècle, présenteront dans un cadre qui apparaît identique, des doctrines absolument diverses sur les questions essentielles de la théologie et de la philosophie chrétiennes. Jean de Salisbury se rapproche, par sa latinité élégante et son érudition, de Jean Scot, de Gerbert et des humanistes de la Renaissance, il nous renseigne sur les docteurs, sur les maîtres et leurs disciples, et unit un christianisme austère au scepticisme ou plutôt à l'acatalepsie métaphysique. Enfin Alain de Lille, qui meurt en 1202 ou 1203, après Averroès, avant Maïmonide, connaît déjà le Livre des Causes et annonce ainsi l'accès prochain aux doctrines grecques, arabes et juives. 

La seconde période va du XIIIe au XVIIe siècle. C'est au XIIIe siècle et dans la première moitié du XIVe que la scolastique atteint son plus haut développement comme le Moyen âge son complet épanouissement. Alors vivent saint Louis, Frédéric Il, Philippe le Bel et Alphonse X, Innocent III, Grégoire IX et Boniface VIII, saint François d'Assise et saint Dominique, alors se construisent les cathédrales et se fondent les Universités. Les matériaux sont considérablement accrus : les scolastiques de la première époque ont enrichi les bibliothèques de leurs travaux et d'ouvrages inconnus au temps d'Alcuin. De nouvelles oeuvres arrivent au XIIIe siècle. La source la plus riche, sinon la plus pure, est l'Espagne où les traducteurs de Raymond auxquels il faut joindre les Juifs provençaux et languedociens, donnent en latin la Physique, la Métaphysique, le Traité de l'âme, les oeuvres d'Aristote inconnues jusque-là en Occident, mais aussi des oeuvres qui lui sont attribuées et sont toutes néo-platoniciennes, des traductions du Fons Vitae d'Avicebron, d'Avicenne, d'Algazel, d'Averroès et de Maïmonide où sont résolues, en un sens néo-platonicien et généralement peu orthodoxe, les questions capitales pour les théologiens chrétiens et musulmans sur le monde, l'âme et Dieu. Avec ces ouvrages philosophiques, il y a des oeuvres scientifiques, où la métaphysique et la théologie se mêlent aux données positives et aux hypothèses de l'alchimie, de la médecine, de l'astronomie, de l'arithmétique et de l'algèbre. De Byzance, conquise par les Chrétiens en 1204, viennent en Italie et en France de nombreux manuscrits. 

Des traducteurs, dont l'un des plus célèbres est Guillaume de Moerbeke, mettent en latin Aristote, des néo-platoniciens, des alchimistes, même le Phédon de Platon et les Hypotyposes pyrrhoniennes de Sextus Empiricus. La langue s'enrichit comme la connaissance. Suivant la voie ouverte par Cicéron, Lucrèce et les Pères comme saint Jérôme, les traducteurs forgent des mots latins pour rendre tous les termes grecs, métaphysiques, scientifiques ou simplement abstraits. Une nouvelle langue, d'où sortira surtout le français moderne, se forme, également redevable au latin classique et au grec, qui sera capable d'exprimer toutes les idées. On multiplie les livres par la copie, on les fait connaître dans les chaires où rivalisent séculiers et réguliers, qui veulent dépouiller Aristote et les Grecs, les Arabes et les Juifs. Les légistes font revivre le droit romain et ramenant au jour des idées stoïciennes, philosophiques et laïques, opposent le monde antique au monde chrétien. D'autres laïques, dont Dante est le plus illustre, font entrer dans les langues vulgaires les doctrines réservées auparavant aux clercs et les exposent sous une forme hardie et parfois peu orthodoxe. Tous ensemble préparent la Renaissance et les temps modernes. 

Nombreuses et importantes sont les questions soulevées. Les orthodoxes, et tous ou presque tous, dogmatiques et mystiques, veulent l'être, tachent d'ajouter à ce qui est proprement chrétien tout ou presque tout ce qui leur est transmis. L'entreprise est difficile, car Aristote, pris en lui-même ou dans ses commentateurs, peut être considéré comme l'adversaire de la création, de la providence, de l'immortalité, partant du paradis et de l'enfer, comme l'allié des panthéistes et des matérialistes. Les Juifs et les Arabes qui ont essayé, sans grand succès, selon leurs coreligionnaires orthodoxes, de concilier la foi et la raison, ont introduit dans leurs systèmes des idées théologiques qui, provenant de religions rivales, ne sauraient être acceptées par des catholiques. Il faut donc enlever tout ce qui n'est pas strictement chrétien, transformer tout ce qui est en opposition avec le dogme, de manière à en faire une acquisition acceptable pour l'orthodoxie. C'est ce que tentent les plus grands des scolastiques. Alexandre de Halès parfait la méthode et introduit, dans sa Somme de théologie, comme Guillaume d'Auvergne dans ses oeuvres, les idées nouvelles. Albert le Grand et saint Thomas se complètent, unissent la foi et la raison, la philosophie et la théologie. Par eux, elles s'approprient des savants et des philosophes chrétiens, arabes, grecs et juifs, tout ce qui peut de gré ou même de force, entrer dans le christianisme.

La synthèse est si complète que l'étude de Plotin, de Platon et des philosophes grecs ne forcera pas les orthodoxes à la modifier. De même la philosophie et la théologie mystiques acquièrent, avec saint Bonaventure, un très haut degré de développement. Roger Bacon utilise les langues et les sciences pour comprendre les livres sacrés et profanes, connaître la nature et la faire servir à nos besoins. A ce dernier but tendent aussi les alchimistes dont les recherches présagent l'apparition de la chimie scientifique. Vincent de Beauvais, dans le Speculum majus, résume l'ensemble des connaissances humaines d'après tous les documents alors connus. Henri de Gand, Guillaume de Saint-Amour, Siger de Brabant. Pierre d'Auvergne, illustrent la maison de Sorbonne. Raymond Lulle, par son Grand Art, veut résoudre toutes les questions et convertir les Infidèles. Duns Scot, Durand de Saint-Pourçain, Guillaume d'Occam, Jean Buridan, sont aussi célèbres, sinon toujours aussi orthodoxes Albert et saint Thomas. Les mystiques Eckhart, Jean Tauler, Suso, continuent Jean Scot, préparent la Réforme et la philosophie allemande. Les questions les plus hardies sont soulevées : amauriciens, albigeois, averroïstes, partisans de l'Evangile éternel paraissent vouloir modifier radicalement ou ruiner le christianisme et même les religions dont on attribue l'invention à ceux que l'on appelle les trois imposteurs (Moïse, Jésus, Mahomet). Ou distingue la foi et la raison, on admet comme croyant ce qu'on déclare absurde comme philosophe, on force ainsi les orthodoxes à recourir aux armes rationnelles et philosophiques. Partant des doctrines aristotéliciennes sur la matière, la forme, l'intellect, on cherche ce que valent pour le monde suprasensible les catégories et les distinctions d'Aristote; on affirme on on laisse entendre que Dieu, c'est la matière ou la forme universelle; que partout, même chez les anges, il y a matière et forme; que, l'intellect est un et qu'il n'y a ni personnalité humaine, ni immortalité, ni paradis, ni enfer; que le principe d'individuation, c'est la matière, ce qui rend difficile l'existence des purs-esprits.

On aboutit ainsi parfois à des solutions mystiques et panthéistiques, idéalistes et matérialistes, déterministes et athéistes, identiques par les tendances et les directions, sinon par la forme, à celles qu'ont produites les temps modernes. D'un autre côté, comme les Chrétiens, les Musulmans et les Juifs ne peuvent s'attaquer ou se défendre, dans leurs rapports devenus plus intimes, que par des arguments rationnels, comme la théologie s'est considérablement accrue par l'emploi de la raison et des autorités philosophiques à tel point, que, même pour les mystères, on soutient que la raison, à elle seule, les a pu deviner et qu'elle ne leur est pas contraire, il n'y a plus guère de question qui appartienne en propre à la théologie et qui ne soit traitée philosophiquement ou par des philosophes. Puis les nouveaux ordres religieux, franciscains et dominicains, luttent pour obtenir le droit d'enseigner et de prêcher, avec l'Université de Paris. Les papes, soutenus par les ordres mendiants, dont l'un dirigea bientôt l'Inquisition, sont vainqueurs de Frédéric, mais vaincus par Philippe le Bel. Celui-ci a des légistes qui, opposant le droit romain au droit canonique, sécularisent la justice et l'administration. La Politique d'Aristote, les commentaires qui la suivent, donnent naissance à de nouvelles théories, à de nouvelles argumentations sur l'origine du pouvoir civil, sur les gouvernements et leurs formes diverses, sur la république et la monarchie, sur les gouvernements populaire, théocratique ou aristocratique, sur le tyrannicide ou le droit pour un peuple de déposer un souverain qui l'opprime, sur le droit de propriété, mis en question par les discussions que soulèvent les ordres mendiants et leurs adversaires.

Dès la première et surtout dans la seconde moitié du XIVe siècle, la guerre de Cent ans, les luttes entre les papes et les souverains temporels, le grand schisme, peutêtre l'épuisement qui suit tout effort considérable, amènent la décadence, malgré quelques hommes dont il faut rappeler les noms, Jean Tauler et Ruysbroek, Gérard Groot et Nicolas d'Oresme, Pierre d'Ailly et Raymond de Sébonde, Gabriel Biel, Gerson et Denys le Chartreux. La Renaissance scientifique, littéraire et artistique s'accompagne d'une renaissance des systèmes antiques qu'on oppose à la scolastique. Valla, Agricola, Vivès, Nizolius, Ramus combattent leurs contemporains en croyant parfois combattre les scolastiques du XIIIe siècle ou même Aristote. Pléthon, Marsile Ficin, Pic de la Mirandole, Thomas More restaurent le platonisme ou plutôt le néoplatonisme. Il y a des péripatéticiens alexandristes et matérialistes, comme Pomponace; il en est d'averroïstes, comme Achillinus, Niphus, Zimara; d'autres étudient Aristote et se rapprochent tantôt des uns et tantôt des autres. Juste-Lipse s'attache au stoïcisme, Montaigne, Charron, Sanchez, au scepticisme ou à l'acatalepsie, Gassendiet d'autres relèvent l'épicurisme; Télésio; Campanella,Paracelse, Cardan, Patrizzi, Giordano Bruno développent des doctrines naturalistes; Reuchlin, Cornélius Agrippa, une philosophie cabalistique; mais tous combattent Aristote et la scolastique qui se oeuvre de son autorité. Il y a des commentateurs de saint Thomas, dont le principal est Cajétan, des néo-thomistes qui, à Salamanque et dans d'autres universités, substituent la Somme de théologie de saint Thomas aux Sentences de Pierre Lombard; il y en a parmi les Jésuites, notamment Suarez, parmi les dominicains, les carmes, les Cisterciens et les Bénédictins

Les albertistes s'opposent aux thomistes, les scotistes sont surtout franciscains, des capucins et des conventuels suivent saint Bonaventure, les occamistes s'appellent modernes et combattent les thomistes qui suivent l'ancienne voie (via antiqua). Luther reproche à la scolastique d'avoir, par ses sophismes, profané le domaine théologique; Zwingleutilise le stoïcisme et le néo-platonisme. Si Mélanchthon se sert d'Aristote, Taurellus vent substituer une philosophie rationnelle et conforme à l'Evangile à la scolastique péripatéticienne, les Sociniens ne conservent du christianisme que ce qui est en accord avec la raison. Jacob Boehme, mystique et protestant, annonce la philosophie de l'Allemagne au XIXe siècle. Le thomisme a repris vie après la Réforme, mais la scolastique a perdu toute originalité. Avec Francis Bacon, surtout avec Descartes et Galilée, l'édifice est ruiné par la base, et les progrès des sciences exactes et positives ne peuvent qu'achever de le détruire. Il reste, au XVIIe et au XVIIIe siècle, des scolastiques sans action ni influence qui parfois même s'inspirent du cartésianisme. Au XIXe siècle, les catholiques, surtout depuis l'encyclique Aeterni Patris (1879) ont relevé le thomisme et tenté d'y faire entrer les résultats positifs obtenus par les savants des derniers siècles.

Pour caractériser exactement la scolastique, on ne peut dire ni qu'elle eut Aristote pour maître, ni qu'elle fut surtout occupée du problème des universaux, ni qu'elle fait appel à l'autorité, ni qu'elle est une doctrine en accord avec la théologie et les dogmes chrétiens, à l'exclusion des systèmes diversement orientés, qui constitueraient l'antiscolastique. En fait, le Moyen âge est une époque théologique. La scolastique chrétienne, arabe, juive, est, chez les hérétiques comme chez les orthodoxes, une conception systématique du monde et de la vie où entrent, en proportions diverses, la religion, la théologie, la philosophie grecque et latine, surtout le néo-platonisme, des données scientifiques qui viennent dé l'antiquité ou qui sont le résultat de recherches contemporaines. La méthode est essentiellement syllogistique. Les prémisses viennent des livres sacrés ou des livres profanes, des poètes, des philosophes, des jurisconsultes, etc., du bon sens ou de la raison, mais, par l'usage de l'allégorie, les textes prennent une signification parfois complètement opposée au sens littéral et historique. Les questions sont divisées, les arguments positifs sont placés d'un côté, les arguments négatifs de l'autre; tous sont accompagnées des raisons propres à justifier leurs prémisses, à résoudre les difficultés, ceux qui sont contraires à la conclusion sont examinés et réfutés.

Quelle est la valeur dogmatique et historique de la scolastique? Personne n'admet aujourd'hui la plupart des affirmations positives sur lesquelles reposent ses systèmes. Les catholiques, la réduisant au thomisme, enrichi des acquisitions positives des sciences, soutiennent qu'elle a pour eux une valeur identique à celle qu'elle eut pour les orthodoxes du XIIIe siècle. Les rationalistes devraient, pour se prononcer, examiner les grands systèmes, sans en accepter aucun dans son ensemble, voir ce qui peut être conservé des éléments qui les constituent, puis faire le même travail, en ce qui concerne la méthode, parfois très judicieusement appliquée, parfois sophistique et vaine.. Ainsi seulement, ils arriveraient à une généralisation vraiment féconde et justifiée et non plus à des jugements partiels et d'une exactitude contestable. Les partisans d'une philosophie scientifique n'ont pas à se poser la question, puisqu'ils ne peuvent partir que de la valeur des données positives pour examiner la valeur des systèmes. Quant à l'historien des doctrines et des idées, la scolastique chrétienne, arabe et juive lui offre des types et une humanité différente, par bien des côtés, des sociétés que régissent les conceptions philosophiques et scientifiques; elle est une des créations les plus originales d'une période théologique, à peu près unique dans la vie de l'humanité. (François Picavet).



En bibliothèque - Thomasius, De doctoribus scolasticis, Leipzig, 1676, in-4°; Salabertus, Philosophia Nominalium vindicata, Paris, 1651, in-8° ; Ch. Meiners, De Nominalium ac Realium initiis, dans le t. XII des Commentaires de la Société de Goettingue; Saint-René Taillandier, Jean Scot Erigène et la philosophie scolastique, 1843; Cousin, Fragments philosophiques, t. III; Patru, De la philosophie du moyen âge, in-8°; X. Rousselot, Etudes sur la philosophie du moyen âge, Paris, 1840-42, 3 vol. in-8°; De Caraman, Histoire des révolutions de la philosophie en France, 1847, 3 vol. in-8°; B. Hauréau, De la philosophie scolastique, 1850, 2 vol. in-8°.
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