Le passé de la pensée

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Histoire de la philosophie
La philosophie anglaise
La philosophie anglaise médiévale

Au Moyen âge, l'Angleterre a fourni à la scolastique plusieurs personnages célèbres : Alcuin, Scott Erigène, Walter Burleigh, Duns Scot, Roger Bacon, Guillaume d'Occam, Jean de Salisbury, etc. Mais ils se caractérisent plus par les époques diverses ou les corporations religieuses auxquelles ils appartiennent que par leur nationalité. La question des ordres, au Moyen âge, a plus d'importance que celle des nationalités. Les doctrines sont d'ailleurs peu originales. Alcuin est un moine érudit, curieux de l'Antiquité classique, qui travaille de concert avec Charlemagne à la régénération des lettres et des écoles. Scott Érigène est un disciple plus enthousiaste qu'intelligent des Alexandrins. Jean de Salisbury est un élève d'Abélard un esprit orné par les études classiques, qui manque également de profondeur et d'originalité. Duns Scot, moine franciscain, est un adversaire de St Thomas, et le chef d'une école qui se distingua surtout par son esprit de subtilité. Roger Bacon , également de l'ordre de St-François, est, au contraire, un esprit de premier ordre, qui devina les sciences physiques deux siècles avant leur naissance, observateur de la nature dans un siècle de subtiles controverses, érudit véritable non moins que vrai savant, qui joignait à l'étude de la nature celle des langues. On lui attribue plusieurs inventions, entre autres la découverte de la poudre à canon. Mais son génie fut arrêté dans ses recherches par les tracasseries et l'esprit jaloux de son ordre. Occam est célèbre dans la querelle du réalisme et du nominalisme : il défend ce dernier, c'est-à-dire le système qui, au Moyen âge, représente la forme de pensée la plus innovante, comme aussi le sensualisme et l'empirisme et  l'esprit d'indépendance et de lutte contre l'autorité ecclésiastique. Il s'appuie sur le pouvoir temporel contre le pouvoir spirituel : Defendas me gladio, ego te defendam calamo, écrivait-il à Louis de Bavière.

La philosophie anglaise des  temps modernes

La Renaissance, qui s'accomplit surtout en Italie et en France, ne nous offre, de l'autre coté de la Manche, aucun nom célèbre. Il faut arriver au XVIIe siècle et à la philosophie moderne pour trouver en Angleterre des penseurs illustres et dignes de ce nom. En tête et comme chef de la philosophie anglaise se place le chancelier Francis Bacon, l'auteur de l'Instauratio magna ( =  la Grande restauration), et du Novum Organum qui en fait partie. C'est l'annonce d'une révolution et d'une méthode nouvelle, l'opposé de la méthode d'Aristote qui avait régné au Moyen âge. Cette méthode substitue l'observation, l'expérience au raisonnement et à l'autorité, l'induction au syllogisme et à la dialectique usités jusque-là dans les écoles. Bacon est donc un réformateur. On lui attribue une part presque égale à celle de Descartes dans la révolution intellectuelle qui a changé la face des sciences et de la philosophie au XVIIe siècle. II a, dit-on, fondé la méthode des sciences physiques et naturelles, comme Descartes a fondé celle des sciences métaphysiques et morales. Nous ne pouvons discuter ici cette opinion qui a été souvent reproduite à la légère; mais nous tâcherons de fixer avec impartialité la place et le rôle de Bacon dans la philosophie moderne. 

Malgré les attaques dirigées contre sa gloire par J. De Maistre, Bacon est une haute et vaste intelligence; esprit à la fois théorique et pratique, homme d'État, jurisconsulte, moraliste et philosophe, il avait cette hauteur de vues et ce coup d'oeil si spécial qui, sans posséder les détails des choses, embrasse et domine l'ensemble, juge le passé, comprend le présent et devine l'avenir. Ses jugements sur l'Antiquité, le Moyen âge, l'état des sciences à son époque et leurs progrès futurs, sont ceux d'un homme en avance sur son temps. Bien qu'il n'ait pas contribué à l'avancement des sciences par des découvertes positives, et que sa méthode même n'ait été bien connue et vulgarisée qu'au siècle suivant, il n'en est pas moins ce qu'il a dit de lui-même, celui qui indique la route, et qui marque à la science la carrière où elle doit entrer et marcher à pas de géant. Si déjà des expériences et des découvertes importantes avaient été faites, si Copernic, Galilée, Kepler avaient paru, si Campanella avait parlé d'une direction nouvelle à imprimer aux esprits, il restait à formuler cette méthode, à rallier d'une voix puissante les intelligences égarées dans d'autres routes, à les convier à cette grande oeuvre, à empêcher que l'esprit moderne encore jeune ne s'éprit des hypothèses brillantes qui pullulaient de toutes parts ou ne se confiât trop à la puissance du raisonnement qui avait perdu la science des Anciens. Il fallait montrer que le succès de l'entreprise dépendait de l'observation des phénomènes du monde physique, que de là devaient sortir les merveilles des arts et de l'industrie, qu'à cette seule condition l'humain pouvait établir sa domination sur la nature

Cette tâche Bacon l'a accomplie avec une supériorité telle, qu'il efface ses prédécesseurs ou ses contemporains. Sous ce rapport, il a tout vu et tout prévu avec une fermeté de coup d'oeil et une foi dans la fécondité de la méthode nouvelle qui laissent bien loin dans l'ombre les faibles et timides essais du même genre. Il a été la grande voix, la voix éloquente qui a annoncé au monde moderne les conquêtes de la science et de l'industrie dans leur indissoluble alliance. La philosophie particulière de Bacon, distincte de sa méthode, mais qui y tient de près, est conforme à son caractère, qui est l'empirisme. Sa méthode, qui est l'observation des sens, engendre le sensualisme, en attendant que Locke vienne la constituer sur sa base métaphysique. Dans ses écrits consacrés à la morale ou à la philosophie pratique, au droit civil, etc., Bacon a émis des pensées remarquables, des maximes pleines de sens et de sagesse; mais il manque à ses conseils et à ses préceptes d'être vivifiés et soutenus par des principes de haute théorie, et d'être coordonnés en système. Il faut avouer que ses prescriptions sont dépourvues d'élévation, et manquent de la véritable grandeur qui caractérise toute morale désintéressée, fondée sur les idées de devoir, non de l'utile et du bonheur. C'est la sagesse pratique, mais bornée, qui distingue le génie et le caractère de la nation britannique.

Ainsi, en philosophie, Bacon n'a pas de système, mais des tendances conformes à l'esprit exclusif de sa méthode. Ces tendances se développent chez ses contemporains et ses successeurs. A l'école de Bacon se rattachent Hobbes, plus tard Locke, puis les penseurs qui, dans diverses directions de la science ou de la philosophie, appartiennent à l'école sensualiste.

Hobbes est un esprit beaucoup moins élevé, mais plus positif que Bacon; sa doctrine philosophique a un caractère plus net et plus décidé. Cette doctrine, c'est le matérialisme avec toutes ses conséquences appliquées sans restriction à la morale et à la politique. La métaphysique de Hobbes, c'est l'atomisme de Démocrite et de Lucrèce; l'homme, c'est le corps, et la science de l'homme est la science du corps; l'âme est le résultat de l'organisation. La connaissance se réduit à la sensation; celle-ci est produite par les images sensibles, et représentée par des mots. Toute la science de l'esprit humain se réduit ainsi à la science des mots, ou à une sorte de calcul; c'est le nominalisme. En morale, le principe de nos actions est l'intérêt personnel ou l'égoïsme. Hobbes a surtout appliqué sa théorie au droit et à la politique : c'est là la partie originale de ses écrits et qui l'a rendu célèbre. Ses deux Ouvrages principaux, le De Cive et le Léviathan, traitent de la constitution du corps social. Rien de plus simple et de plus clair que cette théorie : Hobbes admet un état antérieur à la société, et qu'il appelle l'état de nature, état où l'homme, essentiellement égoïste, est l'ennemi naturel de l'homme, homo homini lupus. Cet état de guerre de tous contre tous ne peut durer. La paix et l'ordre s'établissent par la création du pouvoir social ou du gouvernement : c'est la force qui fonde ce pouvoir. Il ne faut chercher aucun autre principe à sa légitimité que le fait lui-même; nulle idée de droit ou d'équité. La force et le droit  sont synonymes; la force fonde et renverse le pouvoir; tout gouvernement fort est par la même légitime. Tel est le fondement de la politique de Hobbes le fait ou la force faisant équation avec le droit. Hobbes poursuit son principe dans toutes ses conséquences, sans reculer devant aucune. C'est le mérite de son sytème en général, oeuvre de logique, parfaitement liée, qui met à nu ses vices par ses absurdités révoltantes, et condamne le sensualisme qui lui a donné naissance.

Des protestations s'élevèrent contre cette doctrine : les contradicteurs et les adversaires ne manquèrent pas même en Angleterre; Richard Cumberland, Wollaston, H. More, Cudworth, Th. Burnet, plus tard Clarke et Price, le réfutèrent, et lui substituèrent d'autres maximes empruntées à la philosophie spiritualiste. Mais ce sont plutôt des théologiens, des jurisconsultes ou des érudits que des penseurs originaux. - Cumberland est un ministre anglican, versé à la fois dans la théologie et dans les lettres anciennes. Aux principes et aux conséquences du système de Hobbes il oppose ceux du droit naturel et les antiques maximes de la jurisprudence romaine puisées aux sources du stoïcisme ou de la philosophie platonicienne. - Wollaston est un pasteur presbytérien et un théologien philosophe. Dans son Esquisse d'une religion naturelle, il essaye de rétablir la morale sur la base immuable de la raison et du devoir contre Épicure et Hobbes. Toute l'originalité de sa doctrine consiste à vouloir ramener l'idée du bien à celle du vrai, ce qui ne peut être admis qu'en partie et avec réserve, sans quoi, en effaçant la distinction, on compromet l'obligation morale. 

Un esprit plus profond et plus élevé, véritable métaphysicien, dont les conceptions frappent d'abord par une certaine originalité, est H. More; mais on reconnaît bientôt en lui un disciple de la philosophie antique, un platonicien formé par la controverse religieuse et le contact du néoplatonisme du la Renaissance. Dans son Système intellectuel de l'univers, il développe des idées qui ont de l'analogie avec celles de Cudworth, autre penseur formé à la même école. Mais H. More est si peu un vrai mystique, qu'il a écrit un livre (Conjectura cabbalistica ) où il décrit les causes, les formes et les remèdes de l'enthousiasme  comme une véritable maladie de l'esprit, les visions, l'extase et même l'amour divin comme des effets d'une imagination en délire.

Quant à Cudworth, c'est aussi un des esprits les plus éminents du XVIIe siècle; mais il est encore plutôt un érudit formé par l'étude et à la  comparaison des doctrines de l'Antiquité que par la réflexion et la méditation personnelle. Dans son ouvrage intititulé : Système intellectuel, il prétend concilier les deux points de vue sans cesse opposés de la philosophie, l'empirisme et l'idéalisme, la matière et l'esprit, le monde de l'esprit et celui du corps. II établit la communication au moyen d'une nature intermédiaire, qu'il appelle nature plustique, force instinctive et vivante, mais inférieure à l'âme, et qui sert de lien entre l'âme et le corps. C'est un essai qui devance le système des monades de Leibniz.

A la même époque appartient un représentant assez distingué du scepticisme, et comme un antécédent de Hume; c'est Glanvill. Beaucoup plus réservé, moins ahsolu dans sa doctrine, il ne veut que rabaisser la raison, non la détruire, la rendre défiante et modeste. Il démontre sa faiblesse par rapport aux objets principaux qu'elle veut connaître; il soumet a une critique ingénieuse et intelligente les principaux systèmes dont il relève les contradictions. Théologien, il emprunte à la révélation un argument tiré du péché originel, qui a dû, selon lui, obscurcir et affaiblir la raison. Philosophe, et c'est ici que se dévoile l'origine véritable de ce scepticisme, il attaque, avant Hume, l'idée de cause comme base de nos connaissances, soutenant que nous ne connaissons en réalité aucune cause d'une manière immédiate, ni l'enchaînement des causes et des effets dans la nature; ce qui rend toutes nos connaissances incertaines. Mais, n'osant aller jusqu'au bout, il s'arrête eu recule, il tombe même dans la plus extrême crédulité comme beaucoup de sceptiques. C'est un bel esprit, un sceptique érudit, religieux, surtout inconséquent; en lui se révèle l'affinité du scepticisme avec le sensualisme, qui lui fournit ses arguments sérieux. Ailleurs il ne fait que répéter ce qu'avaient dit ses maîtres, Montaigne et Charron.

Après Bacon et Hobbes, il faut aller jusqu'à Locke pour retrouver la filiation des grands systèmes. Locke est le vrai métaphysicien de l'école anglaise. Disciple de Descartes, en ce sens qu'il a reçu l'influence générale de sa philosophie; fidèle :à sa méthode, en ce qui concerne le point de départ, la pensée, il entreprend de nouveau l'analyse de l'esprit humain, dont il veut marquer l'étendue et les limites, et soumettre à l'examen les conceptions premières. Mais il se place à un autre point de vue que celui de Descartes, et se pose en adversaire sur le même terrain. Descartes, faisant de la pensée l'essence ni même de l'âme, avait négligé la sensation; pour lui, les idées innées ou de la raison sont la vraie source de nos connaissances; et il fonde la science et tout son système sur ces idées innées ou a priori. Locke s'empare du côté sensible, l'éclaircit, le développe, en tire exclusivement toutes nos connaissances, et en fait la base d'un nouveau système. Ce système est l'empirisme des sens ou le sensualisme. Il admet deux sources de connaissance, la sensation et la réflexion; mais la réflexion, travaillant sur la sensation, ne crée rien par elle-même; elle tire de la sensation ce que celle-ci renferme, sans y rien ajouter. De là le sensualisme qui, plus tard, entre les mains de Condillac, sera simplifié et ramené à un principe unique, la sensation : Locke est le véritable fondateur de ce système, et le chef de l'école sensualiste au XVIIe et au XVIIIe siècle. A lui se rattachent, soit en Angleterre, soit en France et dans les autres États de l'Europe, tous les esprits qui appartiennent à cette école. Cette philosophie, qui succède au cartésianisme, devient un moment presque universelle. Elle s'associe aux progrès des sciences physiques, et rallie autour d'elle surtout les savants qui proclament le nom de Bacon et propagent sa méthode. Elle domine au XVIIIe siècle, malgré les protestations nombreuses qui s'élèvent contre elle, même en Angleterre. Parmi les contradicteurs, il faut compter Newton et son disciple Clarke, lord Shaftesbury et d'autres, qui préparent la réaction écossaise. Malgré ces dissidences, la philosophie de Locke conserve le sceptre de la pensée philosophique, et maintient sa suprématie.

Avant de la suivre dans son développement, il faut caractériser cette réaction et en comprendre bien l'esprit. Quel rôle est celui de Newton dans la philosophie anglaise? D'abord lui-même représente l'esprit d'observation et d'expérience, aidé des mathématiques, comme opposé à la méthode a priori et à la métaphysique de Descartes, et c'est par là qu'il renverse sa physique. Quant à la philosophie de Newton proprement dite, elle est très peu systématique. Elle se compose de quelques règles simples et générales, Regulae philosophandi, analogues à celles de Descartes, mais où l'expérience joue le premier rôle. Au bout de ses expériences et de ses calculs, Newton trouve Dieu, comme cause du mouvement et de la régularité des mouvements astronomiques. Sa démonstration est appuyée sur le principe des causes finales; il omet ou écarte les preuves a priori, tirées de l'idée  de l'infini et de l'être parfait, si chères à Descartes et aux métaphysiciens de  son école. Dans ses spéculations sur la nature divine, il fait de l'espace et du temps deux attributs de être infini, et appelle espace une espèce de sensorium de Dieu. En un mot, les principes de la philosophie de Newton sont marqués d'une haute sagesse, mais plutôt puisés dans les règles du bon sens et de l'expérience qu'à la source d'une métaphysique profonde. Il se défie de la métaphysique et veut à tout prix en préserver la physique, bien qu'il l'y introduise lui-même avec la notion de l'infini et le calcul infinitésimal. C'est de lui que date cette philosophie de la nature qui emprunte au spectacle de l'univers et aux causes finales les preuves de l'existence de Dieu et de sa providence, et rejette comme suspect tout ce qui est raisonnement a priori dans la religion naturelle.

Le disciple de Newton, Clarke, plus théologien et plus érudit que savant et philosophe, démontre Dieu et ses attributs d'une façon négative, en faisant voir l'absurdité d'un progrès indéfini de causes et d'effets et déduisant les attributs de l'être nécessaire de cette conception. Comme moraliste, dans ses discours sur les devoirs immuables de la religion naturelle, où il combat le système de l'intérêt et la politique de Hobbes, il s'inspire de la morale antique puisée dans Cicéron, Platon et les stoïciens, en y ajoutant le point de vue mathématique qui assimile les lois morales aux lois géométriques, conformément à l'esprit de cette grande école de géomètres philosophes à laquelle se rattache Leibniz.

A côté de cette protestation spiritualiste, il est facile de suivre le développement de l'école anglaise. Au sensualisme de Locke succède l'idéalisme de Berkeley, qui en vient en droite ligne. Qu'est-ce en effet que cet idéalisme? Une doctrine qui rétablisse dans ses droits la raison et ses idées a priori? Non; c'est un système qui nie l'autorité des perceptions de nos sens et la certitude du monde extérieur. Or ce scepticisme est très conséquent au système de Locke. La sensation admise comme principe de nos connaissances, la réflexion n'en petit tirer les objets extérieurs étendus et solides. Locke suppose en outre, entre ces objets et nous, des images sensibles. Or, comment savoir si la copie est fidèle? Ainsi, du système de Locke, la logique tire comme conséquence le scepticisme relativement à l'existence des corps. C'est là l'idéalisme de Berkeley, qui n'a rien de commun avec le véritable idéalisme, celui de Malebranche, issu de Descartes. Mais la logique ne s'en tient pas là; ce serait rester à moitié chemin. Lancé dans cette voie, le raisonnement ne s'arrête plus : il va jusqu'au bout, et le développement de l'école anglaise s'achève avec Hume et son scepticisme. Plus hardi que Berkeley, il trouve l'oeuvre de sa dialectique incomplète. Partant des données du sensualisme de Locke, il en tire comme conséquence rigoureuse le doute universel. La sensation avec la réflexion étant posée comme origine de toutes nos idées, il conclut qu'aucune de nos connaissances n'est certaine, et il enlève du même coup le monde intérieur avec le monde extérieur, ne laissant subsister que la sensation elle-même avec son caractère variable. II s'attaque au principe de la connaissance, et en particulier au principe de causalité, qui joue le principal rôle dans la science, la religion et la philosophie. II montre que l'idée de, cause, telle que les sens la donnent, n'est autre que celle de la succession des phénomènes, et que l'habitude de voir les phénomènes se succéder sert de base au principe de causalité : ainsi la cause efficiente nous échappe, et le lien qui unit l'effet à la cause n'est rien par lui-même; la sensation, interrogée par la réflexion sur le rapport de causalité, ne donne pas autre chose qu'une simple connexion entre les faits extérieurs ou intérieurs. D'où il suit que tout se réduit à des phénomènes et à des impressions qui se succèdent hors de nous ou en nous, sans fixité, ni base ni substance, mobile tableau dont le fond nous est dérobé et la surface pleine de contradictions. Le scepticisme sort tout entier de cette théorie, que Hume applique ensuite à tous les grands problèmes de la religion et de la philosophie.

Tels sont les hommes qui représentent la philosophie anglaise aux XVIIe et XVIIIe siècles. Autour d'eux se groupent des esprits inférieurs, les uns comme sectateurs et comme disciples, les autres comme adversaires ou contradicteurs. Ainsi, à l'école de Locke se rattachent une foule de savants, de physiciens, de médecins, d'hommes de lettres et même de théologiens équivoques, qui professent plus ou moins ouvertement les doctrines du matérialisme et du sensualisme, et en déduisent les conséquences. Parmi les sectateurs, on trouve Hartley, Priestley, Darwin, Collins, Mandeville. Il faut mentionner aussi le comte Bolingbroke, grand seigneur lettré, pour qui, auprès de Locke, tous les autres philosophes anciens et modernes ne sont rien. Le système de la sensation lui semble seul raisonnable; il identifie la science de l'âme avec celle du corps. Il admet cependant l'existence de Dieu; mais il prétend la démontrer uniquement par l'expérience et l'analogie. Cet ami de Voltaire professe le déisme, déclare fausses toutes les religions révélées, et n'admet le témoignage humain que pour les faits de l'ordre naturel et historique. 

Les principaux adversaires sont Shaftesbury, Richard Price, qui forment comme le lien entre la philosophie anglaise et l'école écossaise, et le théologien Norris. Le premier est plutôt un esprit orné et cultivé qu'un philosophe. Dans ses écrits, où domine la forme littéraire et où il fait du ridicule comme la pierre de touche de l'erreur et de la vérité, il en appelle au sens commun, admet un sens réfléchi ou sens moral, et, eu religion, combat l'athéisme, en réclamant les droits de la liberté religieuse. Price est un esprit autrement vigoureux et pénétrant. Formé à l'analyse par l'étude des mathématiques et à la discussion par la controverse religieuse, il défend d'abord avec vigueur la cause du spiritualisme contre le matérialisme de Priestley; puis, transportant le débat sur le terrain de la morale, il attaque à la fois fois la théorie de la sensation de Locke et celle du sens moral de Shaftesbury et de Hutcheson; il fait voir l'inconsistance et la fausseté de ces doctrines. Par l'analyse il montre dans la connaissance humaine la présence d'un élément à priori qui vient de la raison, et il réfute ainsi l'empirisme. De même, dans la conscience morale, l'idée du bien général et universel seule peut fournir une base au devoir et à l'obligation morale. Price est, dans l'école anglaise, au XVIIIe siècle, le vrai représentait du rationalisme contre l'empirisme et le sensulisme; il remplit à l'égard de Locke le rôle de Cudworth à l'égard de Hobbes au XVIIe.

Au XIXe siècle, l'Angleterre n'a produit qu'un philosophe remarquable, Jérémie Bentham. Ce n'est pas un métaphysicien, mais un moraliste et un publiciste. Il a fait école, surtout parmi les jurisconsultes, et exercé une grande influence. Dans ce cercle, Bentham est un représentant de la philosophie anglaise, dont il continue l'esprit et la tradition dans toute sa pureté. Son système est celui de l'intérêt en morale et de l'utilité en législation et en politique. On ne pouvait, depuis Hobbes, formuler plus nettement le principe. Mais Bentham prétend en tirer d'autres conséquences; il est libéral et grand partisan de la tolérance et des réformes sociales qu'appelle l'esprit moderne. Un grand nombre de ses vues et des réformes qu'il indique ont une incontestable valeur, et ont passé dans la législation anglaise. Mais son système moral et politique n'en est pas moins faux, car il n'est autre que le sensualisme. C'est l'intérêt substitué à l'équité ou à la justice, bases de systèmes différents que Bentham qualifie dédaigneusement d'ascétiques. Le calcul de l'intérêt, voilà la vraie morale, la règle unique des actions humaines; en fait et en droit, aucune action n'est désintéressée. Cet intérêt se calcule comme tout intérêt; le grand point est de bien calculer. La morale, à ce titre, est une science. Bentham établit une sorte d'arithmétique du bonheur, pour laquelle il crée même des mots, comme le maximum du bonheur, la maximisation des jouissances. Dans la science sociale, son principe unique est l'utile; il a fondé ce qu'on a appelé l'utilitarisme. Sur ce principe repose tout son système de législation civile et pénale et toute sa politique. Bentham est le chef de toute une école, l'école utilitaire, opposée à celle du droit naturel fondé sur l'équité ou la justice. Ses écrits ont eu beaucoup de retentissement et exercé une grande influence; il a eu sa part dans les réformes du siècle. Sa doctrine, expression parfaite de l'idée qui est l'âme de toute cette philosophie, c'est le sensualisme en morale et en politique avec toutes ses conséquences.

Nous avons parcouru le développement de la philosophie anglaise, et marqué la place des philosophes qui lui appartiennent. Si quelques noms ont été omis, comme ceux de Cherbury, de Samuel Parke dans la 1° époque, de Wray, de Durham, de W. Wesler, de James Mill dans la 2° et la 3°, c'est qu'ils ont peu d'importance. Mais nous ne pouvons passer tout à fait sous silence des hommes qui, sans être précisément philosophes, ont composé des ouvrages célèbres ont se retrouvent des vues générales soit sur l'organisation de la société, soit sur les principes de la littérature et de la théorie des arts. Tels sont les écrits d'Harrington, de Thomas More, de Robert Owen, de T. Payne, le livre de Burke sur le beau et le sublime. L'Oceana d'Harrington, l'Utopie de Th. More, sont des réminiscences de la  République de Platon dans des esprits anglais; elles ont servi de type ou d'antécédent aux théories socialistes écloses de nos jours. L'école de Robert Owen est encore vivante; elle ressemble beaucoup aux utopies modernes du fouriérisme et du saint-simonisme. Quant à Edmond Burke, l'orateur anglais ennemi de la Révolution française, ses recherches sur le beau et le sublime, malgré des observations de détail très justes et pleines de sagacité, n'en sont pas moins un livre composé au point de vue de la philosophie sensualiste, parfaitement conforme à l'esprit général de la philosophie anglaise. Il a été effacé ou dépassé par les théories autrement profondes de Kant et de l'école allemande, et par les remarques judicieuses de l'école écossaise. (B-D.).


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