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Emile Littré

Maximilien Paul Emile Littré est un philosophe né à Paris le 1er février 1801, mort à Paris le 2 juin 1881. Médecin, érudit, philologue, homme politique, écrivain, penseur. Sa vie n'offrant guère d'autres événements que ses travaux, sa biographie tient en quelques lignes. Après de très fortes études au lycée Louis-le-Grand, une luxation de l'épaule l'ayant empêché de se présenter à l'Ecole polytechnique, il fut d'abord secrétaire du comte Daru, puis il se destina à la médecine et fut interne des hôpitaux; mais la mort de son père, vieux soldat de la République, devenu chef de bureau au ministère des finances, l'empêcha de pousser jusqu'au doctorat : il donna des leçons de langues vivantes et de mathématiques. Dès ce temps, il étudiait avec passion les langues anciennes, y compris le sanscrit avec Burnouf, et, dit-on, plusieurs langues orientales. Attaché dès le principe à la démocratie, il prend une part active à la révolution de 1830, collabore au National et se lie avec Armand Carrel, dont il éditera les oeuvres en 1857. Dès 1839, il est membre de l'Académie des inscriptions et belles-lettres. Vers le même temps, il connaît Auguste Comte, dont il épouse la doctrine (Positivisme), mais en gardant son indépendance, car il refuse de le suivre dans les rêves politiques et religieux où il se perd à partir de 1845, et, tout en ouvrant pour lui une souscription publique, il se montre un disciple si peu docile qu'il est comme renié par le maître (1852). Quelque temps membre du Conseil municipal de Paris en 1848, il rentre dans la vie privée et reste tout à ses études jusqu'en 1871. Il écrit dans le Journal des Débats à partir de 1854, est élu en 1858 associé libre de l'Académie de médecine.

La fondation de la Revue de philosophie positive est de 1867 (elle lui survivra jusqu'en 1883). Réfugié à Bordeaux pendant le siège de Paris, que ses amis (non sans peine) l'avaient empêché d'affronter, il est, en janvier 1871, nommé par Gambetta professeur d'histoire et de géographie à l'Ecole polytechnique, que rouvrait à Bordeaux le gouvernement de la Défense nationale, mais il n'y fit qu'une seule leçon. Le dép. de la Seine, par près de 88 000 voix, l'envoie siézer à l'Assemblée nationale (8 février 1871); la ville de Saint-Denis le nomme conseiller général (15 octobre), et la conseil général de la Seine le choisit pour vice-président. Le 30 décembre de la même année, l'Académie française, qui l'avait écarté huit ans auparavant sur la dénonciation violente de Dupanloup, lui donne le fauteuil de Villemain, malgré la protestation, vaine cette fois, de l'évêque d'Orléans qui donne avec éclat sa démission. La séance de réception eut lieu le 5 juin 1873, et l'on y vit Littré malmené par de Champagny. En décembre 1875, l'Assemblée nationale le nomme sénateur inamovible. Au Sénat, il fait partie de la gauche républicaine, et prend part, comme tel, à la résistance au Seize-Mai. 

Son horreur de la réaction cléricale l'avait décidé à se faire recevoir franc-maçon (1875), ce qui fut un événement, grâce surtout au discours qu'il prononça à cette occasion. Quand il mourut, six ans plus tard, il semble bien difficile d'admettre, quoi qu'on en ait dit, que ses convictions, alors si arrêtées, se fussent radicalement modifiées, d'autant qu'il en avait renouvelé et nullement affaibli l'expression dans ses derniers écrits (1880), où il déclare que « Ia philosophie positive l'accompagne fidèlement en ses dernières épreuves ». Ce qui paraît très probable, c'est que, plein de reconnaissance pour sa femme et sa fille, dont la dévouement l'avait toujours entouré, et plein d'égard pour leurs croyances, il ne voulut prendre aucune disposition qui fut de nature à les attrister.

Énumérés dans l'ordre chronologique rigoureux, les travaux de Littré se trouveraient tout entremêlés, ayant été souvent menés de front. Il y aura plus de clarté à les grouper selon leur objet, en nous bornant d'ailleurs aux principaux, car le détail irait à l'infini.

En médecine, tout en renonçant de bonne heure à exercer (sauf pour les pauvres), Littré a collaboré au Journal hebdomadaire de médecine, fondé par Audral en 1828, puis à l'Expérience, autre recueil fondé en 1837 avec son ami Dezeimeris. Il publia en 1832 le Choléra oriental (in-8). Sa traduction des Oeuvres d'Hippocrate, commencée en 1839, ne fut achevée qu'en 1861 (10 vol. in-8). Avec le physiologiste Robin, il refondit et réédita le Dictionnaire de médecine de Nysten. C'est là que se trouve la célèbre définition de l'humain : « Animal mammifère de l'ordre des primates, famille des bimanes », etc., qui excita si fort la colère de Dupanloup. Enfin, il donna Médecine et Médecins (1872, in-8).

Ses traductions de la Vie de Jésus de Strauss (1839-40), du Manuel de physiologie de Müller (1846), et de l'Histoire naturelle de Pline, dans la collection des classiques latins de Nisard (1848, ,2 vol. in-8), sont à part. Elles témoignent de la variété de ses études et de ses goûts, le dernier de ces ouvrages montrant sa compétence de naturaliste à la fois et de latiniste, et, les autres sa connaissance de l'allemand, son goût pour tout genre d'érudition, sa vaillance tranquille à affirmer ses convictions personnelles dans le grand conflit des opinions. Il est permis de croire que c'est de cela surtout que ses adversaires lui tinrent rigueur, A un pur naturaliste on eût pardonné la définition du primate bimane; mais, en Littré, il y avait sous le savant un homme d'action. La science pure était chez lui on ne peut plus éloignée du dilettantisme et de l'indifférence pratique : témoin la très grande place qu'eut la politique dans sa vie.

Application de la philosophie positive au gouvernement des sociétés et en particulier à la crise actuelle (1849, in-8), Conservation, Révolution et Positivisme (1852, in-12), sont des écrits qui auraient suffi à la désigner aux suffrages de Paris en 1874, s'il n'était plutôt à croire que sa popularité fut l'oeuvre de ses adversaires eux-mêmes, des polémiques qu'il n'avait ni recherchées ni redoutées et qui l'avaient assailli sans le troubler un instant dans ses études. A l'Assemblée nationale, son manque d'aptitude pour la parole limita beaucoup son action. Il soutint cependant la politique de Thiers, et, après le 24 mai, celle de Gambetta, avec une autorité morale qui ne fut pas un facteur négligeable dans l'établissement définitif de la République. Ce qu'il ne disait pas à la tribune, il l'écrivait dans sa Revue de philosophie positive, où certains de ses articles apparurent comme de magistrales consultations politiques et de grandes leçons de sagesse. Dans le même temps, Renouvier faisait oeuvre analogue dans sa Critique philosophique. On eût pu souhaiter que les conseils des deux philosophes fussent encore plus écoutés, mais certainement l'un et l'autre influèrent sur les événements. 

Littré surtout, par Gambetta et Paul Bert, qui se proclamaient ses disciples et se flattaient de fonder la politique positive, contribua à assurer le triomphe de la démocratie, puis à en orienter la marche. Il la voulait aussi modérée que ferme, dénonçant comme le plus and péril depuis : nos désastres la réaction aveugle vers les formes de gouvernement qui les avaient amenés, professant une égale aversion du césarisme et du royalisme clérical, mais montrant que le seul moyen de les éliminer définitivement l'un et l'autre était de fonder une république plus sage qu'eux, guérie de l'esprit révolutionnaire, respectueuse et soucieuse de tous les intérêts légitimes que pouvaient représenter les anciens partis comme des droits qu'ils avaient foulés aux pieds. Telle est l'inspiration de tous ses écrits politiques, parmi lesquels il faut citer : le Génie militaire de Bonaparte (1872); Restauration de la légitimité et de ses alliés (1873, in-8); Fragments de philosophie positive et de sociologie contemporaine (1876, in-8); De l'Etablissement de la troisième République (1880).

La philosophie qui est à la base de cette politique est un positivisme ou peu distinct de celui d'Auguste Comte, mieux informé peut-être de l'histoire des grandes civilisations, moins nourri de mathématiques et plus nourri de biologie. De là, semble-t-il, cette prédominance de l'idée d'évolution, cette foi dans les effets du développement graduel et des lentes transformations. Comte prit l'initiative de la rupture; mais le disciple s'était nettement séparé du maître du jour où il l'avait vu donner dans le mysticisme. On peut juger diversement cette dernière forme du comtisme, puisque Ravaisson, par exemple, y voit un progrès et un heureux repentir, et nous représente Auguste Comte "du haut de sa seconde philosophie jugeant la première".

Littré n'hésita pas à voir là une pure défaillance. Il appuya de son autorité la protestation de Mme Comte faisant défense aux exécuteurs testamentaires de publier les derniers écrits de son mari comme ne pouvant que nuire à sa mémoire. Peu ou point marquée dans son premier exposé de la Philosophie positive (1845, in-8), cette dissidence paraît discrètement d'abord, puis s'accentue dans les écrits suivants : Sur la Mort d'Auguste Comte (1857, in-8); Paroles de philosophie positive (1859, in-8); Auguste Comte et la philosophie positive (1863, in-8); Ecole de la philosophie posilive (1876, in-8).

Les plus importants de ses articles de revue, ceux dans lesquels, non content de commenter le credo positiviste, il le développe pour son compte et fait avancer la doctrine, ont été recueillis par lui dans un volume qui plus que tout autre le qualifie comme philosophe : la Science au point de vue philosophique (1873, in-8). On y trouve notamment sa morale, fort élevée, en dépit du bruit fait autour de son article de janvier 1870, sur les Origines organiques de la morale. La notion de justice est ramenée le celle d'égalité, et déclarée de même ordre et de même valeur que les notions géométriques.

Mais c'est comme philologue que Littré a fait l'oeuvre la plus puissante sans comparaison et la plus durable. Peu de savants, dans quelque genre et quelque langue que ce soit, ont laissé un monument aussi vaste et aussi solide que son Dictionnaire de la langue française, sans parler de son Histoire de la langue française (1862, 2 vol. in-8). Il y avait préludé en traduisant en langue d'oïl du XIIIe siècle le premier chant de l'lliade, dans une étude sur la Poésie homérique et l'Ancienne Poésie française (Rev. des Deux Mondes, 1er juillet 1847). D'ailleurs, sa longue collaboration à l'Histoire littéraire de la France dès 1844, et au Journal des Savants, ses Études sur les Barbares et le Moyen âge (1867, in-8), tous ses écrits le montrent extraordinairement curieux et informé de nos origines et de notre histoire. Il n'est pas jusqu'à son discours de réception à l'Académie qui ne soit un éloge de notre vieille langue.

Mais son oeuvre, c'est le Dictionnaire, entrepris dès 1844 à l'instigation de son ami Hachette, et dont la publication s'acheva en 1873 (4 vol. gr. in-4), avec supplément (1877-82). Ce dictionnaire, dit-il dans sa remarquable préface, « embrasse et combine l'usage présent de la langue et son usage passé, afin de donner à l'usage présent toute la plénitude et la sûreté qu'il comporte ». Là est en effet la valeur singulière de cet ouvrage, qui semble, en cela surtout, n'avoir rien à craindre des progrès de la critique. Il donne l'histoire de la langue : en même temps que son état. Point de théories sujettes à vieillir : des exemples et des faits sans nombre, dont toutes les théories pourront se servir et devront s'accommoder. On pourra retoucher des étymologies (il est le premier à proposer comme douteuses celles qui le sont) ; on pourra scruter plus les origines, multiplier les découvertes ; mais il reste unique pour la genèse et la classification des sens divers et successifs d'un même mot.

Comment a-t-il pu mener à bien un tel labeur avec tant d'autres? Il travaillait surtout la nuit, ne sortant ni ne recevant jamais le soir, se mettant à la besogne peu après son frugal dîner, qui avait lieu à six heures, et y restant au moins. jusqu'à trois heures da matin, après quoi quelques mouvements doux lui procuraient un sommeil tranquille et régulier. Dans ses Etudes et glanures (1880), on peut lire des pages charmantes sur l'emploi de ses journées à sa petite campagne de Mesnil-le-Roi. Ses plus grandes distractions étaient de courts séjours au bord de la mer, à Saint-Quay.

En somme, Littré est une très grande et très noble figure; excellent écrivain par la simplicité parfaite, la plénitude de la pensée, l'absence absolue de recherche; philosophe sans invention, mais profond néanmoins, autant que le comportaient sa doctrine et la variété de ses travaux; philosophe citoyen, d'autre part, mettant sa pensée au service de son pays, toujours préoccupé de faire servir la science à améliorer la vie; homme de bien, enfin, jusqu'à avoir mérité d'être appelé "un saint laïque". Il n'accepta jamais ni fonction salariée ni décoration. (H. Marion).



En bibliothèque - Sainte-Beuve, Notice sur M. Littré, sa vie et ses travaux, 1863; Nouveaux Lundis, t. V.- E. Caro,Littré et le positivisme; Paris, 1883, in-12. - Pasteur, Discours de réception à. l'Acad. franc., où il succédait à Littré.- Renan, Discours en réponse à celui de Pasteur, même séance, 1882. - Dr Cabanès, la Carrière médicale de Littré, dans la Chronique médicale, 1er janv. 1895. Barthélémy Saint-Hilaire, Souvenirs personnels sur Littré, même revue, même numéro.

En librairie - Emile Littré, La science du point de vue philosophique, Fayard, 1997. - Comment j'ai fait mon dictionnaire, Picquier, 1995.

Petite archéologie des dictionnaires (Richelet, Furetère, Littré), La Bibliothèque, 1997. 

Jean Hamburger, Monsieur Littré, Flammarion, 1992.

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