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Caractères

(de Théophraste, La Bruyère, Puisieux)

On donne le nom de Caractères à certaines compositions dont les auteurs appartiennent au genre des écrivains moralistes. Les qualités morales qui distinguent un humain d'un autre forment son caractère : décrire son caractère, c'est faire son portrait moral. Les philosophes grecs ont fait souvent des classifications et des descriptions de caractères, soit qu'ils aient rassemblé, sous le nom d'un vice ou d'une vertu, tous les traits moraux qui l'accompagnent chez la plupart des hommes, soit qu'ils aient étudié les qualités morales qui caractérisent telle ou telle condition de la société. Platon, dans sa République, et Aristote, dans sa Rhétorique, ont laissé d'admirables modèles de ces analyses. Avec moins d'élévation philosophique, mais d'une manière plus vivante, les auteurs satiriques et comiques de tous les temps ont fait des peintures de caractères. Nous citerons pour exemples la satire sur les femmes de Boileau, et, dans le Misanthrope de Molière, la fameuse scène des portraits. Il y a un genre de comédie qu'on appelle congédie de caractères. Les orateurs de la chaire ont souvent fait des portraits moraux. Mais les caractères ne sont devenus un genre littéraire que grâce à deux écrivains, Théophraste, philosophe grec qui florissait au commencement du IVe siècle av. J.-C., et La Bruyère, qui publia son ouvrage en 1688, sous le titre de  : Les Caractères ou les Moeurs de ce siècle

Le premier, élevé à l'école d'Aristote, c.-à-d. du plus grand observateur et d'esprit le plus philosophique de l'Antiquité, après avoir vécu de longues années à Athènes, la ville de la Grèce la plus riche en originaux de tous genres, parvenu enfin au terme d'une vieillesse très avancée, écrivit un livre de Portraits moraux. Il y condense ses observations sur les hommes, et les rédigea en philosophe. II considère un vice ou un travers de la nature humaine ou des gens de son temps : il le nomme, le définit et le décrit, en énumérant trait par trait les manières de parler et agir des hommes affectés de ce travers ou de ce vice. Les observations sont justes, délicates, les traits souvent comiques; on voit plusieurs de ses personnages, et, après l'avoir lu, on les connaît. 

L'ouvrage de Théophraste n'a acquis tout son prix pour les lecteurs français que dans la spirituelle traduction qu'en a donnée La Bruyère. Cet écrivain a publié son propre livre sous ce titre : Les Caractères de Théophraste, traduits du grec, avec les Caractères ou les moeurs de ce siècle; il ne se nommait même pas. Malgré cette réserve, il a transformé le genre par la vie qu'il a répandue dans ses portraits. II s'y montre plus moraliste que philosophe, prenant les idées par le détail, et non par l'ensemble.  La Bruyère est à la fois un peintre de l'humanité, et un satirique. II a trop vu les hommes de près, il a trop souffert de leurs vices et de leurs travers, il a été trop victime de la société où il a vécu, il est enfin trop homme de coeur, pour n'être pas tenté de vouer certains personnages à la dérision ou au mépris public : d'autre part, il a l'esprit trop élevé pour n'être qu'un pamphlétaire. II compose donc certains caractères, où il met tout ce qu'il a pu observer sur le vif en tel ou tel; il complète en vrai artiste le personnage, à qui, dans la nature, il manque toujours quelque chose pour être un type achevé; il lui donne un nom de fantaisie, et il expose ainsi son portrait. 

La Bruyère a été beaucoup imité. Rares sont les ouvrages nés dans le sillage de son oeuvre méritent qu'on les mentionne. On fera seulement ici une exception pour les Caractères de Madeleine de Puiseux, qui, mieux que d'autres, a su s'émanciper de son modèle.

Les Caractères de Théophraste

Les Caractères (Ethikoi charaktères) de Théophraste se composent de trente chapitres, les seuls qui nous restent de l'oeuvre, beaucoup plus considérable de Théophraste. L'auteur décrit trente catégories de vices caractéristiques, ou plutôt trente formes ou modes que le vice revêt chez l'humain dans ses manifestations. Toutefois, chaque portrait se réduit à une simple esquisse, et l'ensemble constitue une galerie morale de caractères méchants, ou simplement ridicules. Ce livre de Théophraste offre des traits d'une vérité ingénieuse, soit dans les maximes, soit dans les portraits; mais, pour en apprécier pleinement le mérite, par rapport à La Bruyère, qui l'a imité, il faut se reporter à l'époque à laquelle vivait l'auteur.
"II est nécessaire, dit Schoell, de se rappeler que Théophraste peignait les moeurs de citoyens d'une république, et qu'ainsi on ne doit pas chercher dans ses portraits les différences sensibles que produisent parmi nous les distinctions des rangs. "
Théophraste décrit les moeurs de son époque. Se guidant d'après les Éthiques  d'Aristote, son maître, il cherche à corriger les humains les uns par les autres, en leur présentant un miroir fidèle de leurs vices et de leurs défauts. Les excellentes définitions qu'on lit au commencement de chaque chapitre sont établies sur les idées et sur les principes d'Aristote, et le fond des caractères qui y sont décrits est puisé à la même source. Il se les rend propres par l'application ingénieuse qu'il en fait aux Grecs, et surtout aux Athéniens. S'il n'a pas pénétré dans l'intérieur de l'humain, comme La Bruyère, qui peignait l'individu en peignant l'humain, il a esquissé à grands traits l'humain de tous les temps; car l'humanité sera toujours vaine, dissimulée, flatteuse, intéressée, effrontée, importune, défiante, médisante, querelleuse et superstitieuse. Ces qualifications correspondent aux titres de quelques-uns de ses meilleurs portraits.
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De l'Impertinent, ou du diseur de rien

« La sotte envie de discourir vient d'une habitude qu'on a contractée de parler beaucoup et sans réflexion. Un homme qui veut parler, se trouvant assis proche d'une personne qu'il n'a jamais vue et qu'il ne connaît point, entre d'abord en matière, l'entretient de sa femme et lui fait son éloge, lui conte son songe, lui fait un long détail d'un repas où il s'est trouvé, sans oublier le moindre mets ni un seul service. Il s'échauffe ensuite dans la conversation, déclame contre le temps présent, et soutient que les hommes qui vivent présentement ne valent point leurs pères. De là il se jette sur ce qui se débite au marché, sur la cherté du blé, sur le grand nombre d'étrangers qui sont dans la ville : il dit qu'au printemps, où commencent les Bacchanales, la mer devient navigable; qu'un peu de pluie serait utile aux biens de la terre, et ferait espérer une bonne récolte; qu'il cultivera son champ l'année prochaine, et qu'il le mettra en valeur; que le siècle est dur, et qu'on a bien de la peine à vivre. Il apprend à cet inconnu que c'est Damippe qui a fait brûler la plus belle torche devant l'autel de Cérès à la fête des Mystères; il lui demande combien de colonnes soutiennent le théâtre de la musique, quel est le quantième du mois : il lui dit qu'il a eu la veille une indigestion : et si cet homme à qui il parle a la patience de l'écouter, il ne partira pas d'auprès de lui; il lui annoncera comme une chose nouvelle que les Mystères se célè- -brent dans le mois d'août, les Apaturies au mois d'octobre; et à la campagne, dans le mois de décembre, les Bacchanales. Il n'y a, avec de si grands causeurs, qu'un parti à prendre, qui est de fuir, si l'on veut du moins éviter la fièvre : car quel moyen de pouvoir tenir contre des gens qui ne savent pas discerner ni votre loisir ni le temps de vos affaires? »
 

(Théophraste, Caractères, trad. La Bruyère).

Dans ces quelques chapitres qu'ont épargnés les vers et le temps, Théophraste nous paraît moins délicat, moins orné, moins vif surtout que La Bruyère; ses portraits sont nus et parfois un peu languissants; mais il nous plait cependant, en dépit de ces longueurs et de cette simplicité. Sans doute, on pourrait désirer plus de variété, plus de hardiesse et d'énergie dans le style de Théophraste; mais il ne faut pas oublier que ce livre, qui d'ailleurs ne nous est parvenu que mutilé, est l'oeuvre d'un homme de quatre-vingt-dix-neuf ans, encore remarquable, à cet âge avancé, par la singulière vivacité de son esprit, par la fermeté et la solidité de son jugement. Les Anciens, qui avaient le bonheur de le posséder en entier, l'avaient appelé un livre d'or; Cicéron en faisait ses délices, vantait son goût et son élégance attiques, sa naïveté, le recommandait comme la source du bon comique, et les Grecs avaient changé Tyrtame, le vrai nom de son auteur, en celui de Théophraste, qui signifie langage divin. Théophraste avait I'intention de traiter de tous les vices et de toutes les vertus; la mort ne lui en laissa pas le temps. On le regrette, surtout en admirant la concise exactitude de la plupart de ses définitions. La superstition, c'est une crainte mal réglée de la divinité; la peur, un mouvement de l'âme qui s'ébranle en vue d'un péril vrai ou imaginaire; le fâcheux un homme qui, sans faire un grand tort, embarrasse beaucoup, etc.

"Théophraste, tel qu'il nous est parvenu, dit Destailleur dans son excellente édition de La Bruyère, incomplet, altéré, n'offre qu'un interêt de curiosité; c'est une médaille à consulter; on le parcourt, on relit La Bruyère, et son plus grand honneur, c'est d'avoir servi de modèle et d'introducteur à La Bruyère." 
Ce jugement nous paraît empreint de trop de sevérité.

Plusieurs critiques modernes ont soutenu que ce livre ne doit pas être attribué, tel qu'il est, à Théophraste; leur opinion est qu'on a sous les yeux, non l'ouvrage original, mais un abrégé d'un plus grand travail du même philosophe, ou bien un recueil de descriptions satiriques compilées, soit sur les écrits de Théophraste, soit sur d'autres traités de morale. Aucune de ces hypothèses n'est incompatible avec le rapport, le témoignage de Diogène Laërce, de Suidas et d'autres auteurs, qui mentionnent tes Ethikoi charaktères parmi les oeuvres de Théophraste, les Caractères que nous possédons actuellement ayant pu être recueillis et répandus sous le nom du philosophe d'Erèse, bien antérieurement au siècle de ces auteurs. D'autres critiques, au contraire, ont revendiqué pour ce philosophe la paternité réelle du livre; leur respect filial en attribue tous les défauts et toutes les inexactitudes aux copistes. Cette dernière opinion fut confirmée par la découverte à Munich d'un codex, dont une partie a été reproduite en 1832 par Fr. Thiersch dans les Acta philologorum Monascensium (vol. III, fasc. 3). Ce manuscrit contient les titres de trente chapitres, mais seulement le texte de vingt et un. Les cinq premiers chapitres et l'introduction, édités par Thiersch, sont de beaucoup plus courts que le texte vulgarisé; le style en est parfaitement pur, et il n'y a pas de raison de douter que ce texte ne soit bien celui de Théophraste. Le texte vulgaire n'en est qu'une paraphrase, dont l'auteur est probablement Maximus Planudes, connu pour avoir écrit un commentaire sur le livre de Théophraste.

L'édition princeps des Caractères a été donnée par Wilibald Pyrckheimer (Nuremberg, 1527). Cette édition qui comprend en tout quinze chapitres, fut réimprimée avec une traduction latine par A. Politianus (Bâle, 1531, et 1541). Les chapitres XVI à XXIII furent introduits par Camotius, qui publia les écrits de Théophraste dans le sixième volume de son édition d'Aristote (Venise, 1551-1552). Ces vingt-trois chapitres s'augmentèrent de cinq nouveaux, d'après un manuscrit de Heidelberg, dans l'excellente édition de Casaubon, de 1599, réimprimée en 1612 et 1617. Les deux derniers chapitres furent ajoutés dans l'édition qui parut à Parme (1786). Mais la plus parfaite et la plus complète de toutes les éditions est celle qui fut donnée par J.-P. Siebenkus (Nuremberg, 1798). On connaît universellement la traduction française des Caractères de Théophraste, faite par La Bruyère (Paris, 1696), et si fréquemment réimprimée. Cette traduction a paru dans l'édition des classiques français de Lefèvre, avec des additions et des notes nouvelles par J.-G. Schweighaeuser. Citons également la traduction latine de la collection des classiques grecs de Didot. 

Les Caractères de La Bruyère

Les Caractères, de La Bruyère correspondent à une suite de portraits tracés avec une finesse, une concision, une énergie de style, une originalité, une hardiesse d'images, une variété incomparables. Parmi ces types, dont chacun est un chef-d'oeuvre, nous citerons surtout : la Curiosité ou les Manies, Ménippe ou les Plumes du paon, Gnaton ou l'Egoïste, Cliton ou l'Homme né pour la digestion, le Courtisan, Giton et Phédon ou le Riche et le Pauvre.
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Sur l'Intention du livre des Caractères

« Ceux qui se persuadent qu'un auteur écrit seulement pour les amuser par la satire, et point du tout pour les instruire par une saine morale, au lieu de prendre pour eux et de faire servir à la correction de leurs moeurs les divers traits qui sont semés dans un ouvrage, s'appliquent à découvrir, s'ils le peuvent, quels de leurs amis ou de leurs ennemis ces traits peuvent regarder, négligent dans un livre tout ce qui n'est que remarques solides ou sérieuses réflexions, quoiqu'en si grand nombre qu'elles le composent presque tout entier, pour ne s'arrêter qu'aux peintures et aux caractères; et après les avoir expliqués à leur manière et en avoir cru trouver les originaux, donnent au public de longues listes, ou, comme ils les appellent, des clefs; fausses clefs et qui leur sont aussi inutiles qu'elles sont injurieuses aux personnes dont les noms s'y voient déchiffrés, et à l'écrivain qui en est la cause, quoique innocente.

J'avais pris la précaution de protester dans une préface contre toutes ces interprétations que quelque connaissance que j'ai des hommes m'avait fait prévoir, jusqu'à hésiter quelque temps si je devais rendre mon livre public, et à balancer entre le désir d'être utile à ma patrie par mes écrits et la crainte de fournir à quelques-uns de quoi exercer leur malignité. Mais puisque j'ai eu la faiblesse de publier ces Caractères, quelle digue élèverai-je contre ce déluge d'explications qui inonde la ville et qui bientôt va gagner la cour? Dirai-je sérieusement, et protesterai-je avec d'horribles serments, que je ne suis ni auteur ni complice de ces clefs qui courent; que je n'en ai donné aucune; que mes plus familiers amis savent que je les leur ai toutes refusées; que les personnes les plus accréditées de la cour ont désespéré d'avoir mon secret! N'est-ce pas la même chose que si je me tourmentais beaucoup à soutenir que je ne suis pas un malhonnête homme, un homme sans pudeur, sans moeurs, sans conscience, tel enfin que les gazetiers dont je viens de parler ont voulu me représenter dans leur libelle diffamatoire?

Mais, d'ailleurs, comment aurais-je donné ces sortes de clefs, si je n'ai pu moi-même les forger telles qu'elles sont et que je les ai vues? Étant presque toutes différentes entre elles, quel moyen de les faire servir à une même entrée, je veux dire à l'intelligence de mes remarques? Nommant des personnes de la cour et de la ville à qui je n'ai jamais parlé, que je ne connais point, peuvent-elles partir de moi et être distribuées de ma main? Aurais-je donné celles qui se fabriquent à Romorantin, à Mortagne et à Belesme, dont les différentes applications sont à la baillive, à la femme de l'assesseur, au président de l'élection, au prévôt de la maréchaussée et au prévôt de la collégiale? Les noms y sont fort bien marqués; mais ils ne m'aident pas davantage à connaître les personnes. Qu'on me permette ici une vanité sur mon ouvrage : je suis presque disposé à croire qu'il faut que mes peintures expriment bien l'homme en général, puisqu'elles ressemblent à tant de particuliers, et que chacun y croit voir ceux de sa ville ou de sa province. J'ai peint, à la vérité, d'après nature, mais je n'ai pas toujours songé à peindre celui-ci ou celle-là dans mon livre des Moeurs. Je ne me suis point loué au public pour faire des portraits qui ne fussent que vrais et ressemblants, de peur que quelquefois ils ne fussent pas croyables et ne parussent feints et imaginés : me rendant plus difficile, je suis allé plus loin; j'ai pris un trait d'un côté et un trait d'un autre; et, de ces divers traits qui pouvaient convenir à une même personne j'en ai fait des peintures vraisemblables, cherchant moins à réjouir les lecteurs par le caractère, ou, comme le disent les mécontents, par la satire de quelqu'un, qu'à leur proposer des défauts à éviter et des modèles à suivre.

Il me semble donc que je dois être moins blâmé que plaint de ceux qui, par hasard, verraient leurs noms écrits dans ces insolentes listes, que je désavoue et que je condamne autant qu'elles le méritent. J'ose même attendre d'eux cette justice que, sans s'arrêter à un auteur moral qui n'a eu nulle intention de les offenser par son ouvrage, ils passeront jusqu'aux interprètes, dont la noirceur est inexcusable. Je dis en effet ce que je dis, et nullement ce qu'on assure que j'ai voulu dire; et je réponds encore moins de ce qu'on me fait dire, et que je ne dis point. Je nomme nettement les personnes que je veux nommer, toujours dans la vue de louer leur vertu ou leur mérite, j'écris leurs noms en lettres capitales, afin qu'on les voie de loin et que le lecteur ne coure pas risque de les manquer. Si j'avais voulu mettre des noms véritables aux peintures moins obligeantes, je me serais épargné le travail d'emprunter des noms de l'ancienne histoire, d'employer des lettres initiales, qui n'ont qu'une signification vaine et incertaine, de trouver enfin mille tours et mille faux-fuyants pour dépayser ceux qui me lisent, et les dégoûter des applications. Voilà la conduite que j'ai tenue dans la composition des Caractères. »
 

(La Bruyère, Caractères).

Bien que La Bruyère n'ait pas été apprécié de son temps comme il méritait de l'être, - on connaît l'épigramme qui salua son entrée à l'Académie, - un talent si vrai, si original, ne pouvait rester méconnu de Boileau, dont le sens, le goût littéraire a eu si peu de défaillances. Or, voici comment il jugeait La Bruyère :

Tout esprit orgueilleux qui n'aime
Par ses leçons se voit guéri,
Et dans son livre si chéri
Apprend à se hair lui-même.
Bussy-Rabutin, encore plus homme du monde que littérateur, rend également justice à la fidélité des portraits tracés par La Bruyère, et, les jugeant d'après sa longue expérience, il les déclare d'une rigoureuse exactitude.

Saint-Simon, qui se connaissait en portraits, félicitait La Bruyère d'avoir peint les hommes de son temps d'une manière inimitable, et d'avoir surpassé son modèle.

Voltaire, dans son Siècle de Louis XIV, exprime une opinion qui, d'abord, ne dément pas son tact si sûr en fait de choses littéraires, mais où il semble épouser ensuite les rancunes du Mercure galant, dont nous dirons un mot plus loin:

"On peut compter, parmi les productions d'un genre unique, les Caractères de La Bruyère. Un style rapide, concis, nerveux, des expressions pittoresques, un usage tout nouveau de la langue, mais qui n'en blesse pas les règles, frappèrent le public, et les allusions qu'on y trouvait en foule achevèrent le succès. "
Et un peu plus loin, on lit :
" Il est plus aisé de faire de courtes peintures des choses qui nous frappent, que d'écrire ait long ouvrage d'imagination, qui plaise et qui instruise à la fois."
Mais on sait combien la sensibilité dominait chez Voltaire, à quel point il avait l'humeur irritable, et il ne faut pas chercher d'autre cause aux contradictions qu'offrent parfois ses jugements sur le même homme ou le même ouvrage. A ses appréciations, trop souvent partiales, opposons celle d'un moraliste, d'un penseur, Vauvenargues
" Il n'y a presque point de tour dans l'éloquence qu'au ne trouve dans La Bruyère; et si on y désire quelque chose, ce ne sont pas certainement les expressions, qui soit d'une force infinie et toujours les plus propres et les plus précises qu'on puisse employer. Peu de gens l'ont compté parmi les orateurs, parce qu'il n'y a pas une suite sensible dans ses Caractères. Nous faisons trop peu d'attention à la perfection de ses fragments, qui contiennent souvent plus de matière que de longs discours, plus de proportion et plus d'art. On remarque dans tout son ouvrage un esprit juste, élevé, nerveux, pathétique, également capable de réflexion et de sentiment, et doué avec avantage de cette invention qui distingue la main des maîtres, et qui caractérise le génie. Personne n'a peint les détails avec plus de feu, plus de force, plus d'imagination dans l'expression, qu'on n'en voit dans ses Caractères. Il est vrai qu'on n'y trouve pas, aussi souvent que dans les écrits de Bossuet et de Pascal, de ces traits qui caractérisent une passion, qui la peignent d'un seul mot. Ses portraits les plus élevés ne sont jamais aussi grands que ceux de Fénelon et de Bossuet."
Ainsi Vauvenargues (les Orateurs), tout en déniant à La Bruyère l'élévation ou la profondeur de quelques esprits du premier ordre, lui reconnaît cependant une véritable originalité et un génie créateur. Suard, de son côté, a écrit une étude approfondie sur les Caractères de La Bruyère, et le juge avec beaucoup de finesse :
"Sans doute La Bruyère, en peignant les moeurs de son temps, a pris ses modèles dans le monde où il vivait; mais il peignit les hommes, non en peintre de portrait, qui copie servilement les objets et les formes qu'il a sous, les yeux, mais en peintre d'histoire, qui choisit et rassemble différents modèles; qui n'en imite que les traits le caractère et d'effet, et qui sait y ajouter ceux que lui fournit son imagination, pour en former cet ensemble de vérité idéale et de vérité de nature qui constitue la perfection des beaux-arts."
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Le Courtisan

« N'espérez plus de candeur, de franchise, d'équité, de bons offices, de bienveillance, de générosité, de fermeté dans un homme qui s'est depuis quelque temps livré à la cour, et qui secrètement veut sa fortune. Le reconnaissez-vous à son visage, à ses entretiens? Il ne nomme plus chaque chose par son nom; il n'y a plus pour lui de fripons, de fourbes, de sots et d'impertinents; celui dont il lui échapperait de dire ce qu'il en pense est celui-là même qui, venant à le savoir, l'empêcherait de cheminer. Pensant mal de tout le monde, il n'en dit de personne; ne voulant du bien qu'à lui seul, il veut persuader qu'il en veut à tous, afin que tous lui en fassent, ou que nul du moins lui soit contraire. Non content de n'être pas sincère, il ne souffre pas que personne le soit; la vérité blesse son oreille; il est froid et indifférent sur les observations que l'on fait sur la cour et sur le courtisan; et parce qu'il les a entendues, il s'en croit complice et responsable. Tyran de la société et martyr de son ambition, il a une triste circonspection dans sa conduite et dans ses discours, une raillerie innocente, mais froide et contrainte, un ris forcé, des caresses contrefaites, une conversation interrompue, et des distractions fréquentes. Il a une profusion, le dirai-je? des torrents de louanges pour ce qu'a fait ou ce qu'a dit un homme placé et qui est en faveur, et pour tout autre une sécheresse de pulmonique; il a des formules de compliments différents pour l'entrée et pour la sortie à l'égard de ceux qu'il visite ou dont il est visité; et il n'y a personne de ceux qui se payent de mines et de façons de parler qui ne sorte d'avec lui fort satisfait. Il vise également à se faire des patrons et des créatures; il est médiateur, confident, entremetteur : il veut gouverner. Il a une ferveur de novice pour toutes les petites pratiques de cour; il sait où il faut se placer pour être vu; il sait vous embrasser, prendre part à votre joie, vous faire coup sur coup des questions empressées sur votre santé, sur vos affaires; et pendant que vous lui répondez, il perd le fil de sa curiosité, vous interrompt, entame un autre sujet; ou s'il survient quelqu'un à qui il doive un discours tout différent, il sait, en achevant de vous congratuler, lui faire un compliment de condoléance; il pleure d'un veil, et il rit de l'autre. Se formant quelquefois sur les ministres ou sur le favori, il parle en public de choses frivoles, du vent, de la gelée; il se tait au contraire et fait le mystérieux sur tout ce qu'il sait de plus important, et plus volontiers encore sur ce qu'il ne sait point. »
 

(La Bruyère, Caractères).

On a souvent compare La Bruyère à Molière, malgré la différence des genres; Suard préfère le mettre en parallèle avec Montaigne étudiant l'humain en lui-même, et avec La Rochefoucauld rapportant toutes ses actions à un seul principe; l'un et l'autre ayant peint l'humain de tous les temps et de tous les lieux, l'humain en général, tandis que La Bruyère a observé et peint l'humain envisagé dans les diverses professions où il révèle plus naturellement tel ou tel défaut : ainsi le courtisan, le magistrat, le financier, le nouvelliste, le bourgeois du XVIIe siècle, sans parler des personnages abstraits en qui il idéalise un ridicule; en un mot, il a représenté le choc des passions sociales, les habitudes d'état et de profession, aussi bien à la cour qu'à la ville. Suard ajoute :

" En lisant avec attention les Caractères de La Bruyère, il me semble qu'on est moins frappé des pensées que du style; les tournures et les expressions paraissent avoir quelque chose de plus brillant, de plus fin, de plus inattendu, que le fond des choses mêmes, et c'est moins l'homme de génie que le grand écrivain qu'on admire [...]. Quelque universelle que soit la réputation dont jouit La Bruyère, il paraîtra peut-être hardi de le placer, comme écrivain, au premier rang; mais ce n'est qui après avoir relu, étudié, médité ses Caractères, que j'ai été frappé de l'art prodigieux et des beautés sans nombre qui semblent mettre cet ouvrage au rang de ce qu'il y a de plus parfait dans notre langue [...].  Il serait difficile de définir avec précision le caractère distinctif de son esprit : il semble réunir tous les genres d'esprit. Tour à tour noble et familier, éloquent et railleur, fin et profond, amer et gai, il change avec une extrême mobilité de ton, de personnage, et même de sentiment, en parlant cependant des mêmes objets."
L'abbé d'Olivet a écrit, lui aussi, sur les Caractères, une notice qui ne manque pas d'aperçus critiques; mais La Harpe est plus net et plus explicite : 
"La Bruyère est meilleur moraliste, et surtout bien plus grand écrivain, que La Rochefoucauld : il y a peu de livres en aucune langue où l'on trouve une aussi grande quantité de pensées justes, solides, et un choix d'expressions aussi heureux et aussi varié. La satire est chez lui bien mieux entendue que dans La Rochefoucauld; presque toujours elle est particularisée, et remplit le titre du livre : ce sont des caractères; mais ils sont peints supérieurement. Les portraits sont faits de manière que vous les voyez agir, parler, se mouvoir, tant son style a de vivacité et de mouvement. Dans l'espace de peu de lignes, il met ses personnages en scène de vingt manières différentes; en une page, il épuise tous les ridicules d'un sot, ou tous les vices d'un méchant, ou toute l'histoire d'une passion, ou tous les traits d'une ressemblance morale... "
Nous venons de nous rendre compte de l'opinion du XVIIe siècle sur les Caractères, ainsi que de celle du XVIIIe. Celle-ci n'a pas toujours été favorable, et les auteurs que nous avons cités, Vauvenargues, Suard et La Harpe, tout en rendant justice à La Bruyère, ne l'ont pas fait sans restriction. Il était réservé aux critiques du XIXe siècle de remettre à son véritable rang et d'éclairer d'une nouvelle lumière l'un des chefs-d'oeuvre de l'esprit humain. C'est Chateaubriand qui a ouvert la voie moderne.
"La Bruyère, dit-il, est un des plus beaux écrivains du siècle de Louis XIV, Aucun homme n'a su donner plus de variété à son style, plus de formes diverses à sa langue, plus de mouvement à sa pensée. Il descend de la haute éloquence à la familiarité, et passe de la plaisanterie au raisonnement sans lamais blesser le goût ni le lecteur. L'ironie est son arme favorite : aussi philosophe que Théophraste, son coup d'oeil embrasse un plus grand nombre d'objets, et ses remarques sont plus originales et plus profondes. Théophraste conjecture, La Rochefoucauld devine, et La Bruyère montre ce qui se passe au fond des contre. " (Génie du Christianisne).
On peut rapprocher de ce passage le chapitre de Mme de Staël (De la littérature) qui traite des romans grecs, et l'Essai sur les romans grecs, de Villemain, où les causes de la supériorité des observateurs et analystes modernes sur les anciens moralistes sont déduites en termes excellents et sans réplique. Cette supériorité, les modernes la doivent au rôle nouveau des femmes dans la société et même dans les oeuvres d'imagination et de sentiment. Or, on sait quel rôle important ont joué les femmes au XVIIe siècle.
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Le Fat

« L'or éclate, dites-vous, sur les habits de Philémon : il éclate de même chez les marchands. Il est habillé des plus belles étoffes : le sont-elles moins toutes déployées dans les boutiques et à la pièce? Mais la broderie et les ornements y ajoutent encore la magnificence : je loue donc le travail de l'ouvrier. Si on lui demande quelle heure il est, il tire une montre qui est un chef-d'oeuvre; la garde de son épée est un onyx, il a au doigt un gros diamant qu'il fait briller aux yeux et qui est parfait; il ne lui manque aucune de ces curieuses bagatelles que l'on porte sur soi autant pour la vanité que pour l'usage; et il ne se plaint non plus toute sorte de parure qu'un jeune homme qui a épousé une riche vieille. Vous m'inspirerez enfin de la curiosité; il faut voir du moins des choses si précieuses : envoyez-moi cet habit et ces bijoux de Philémon; je vous quitte de la personne.

Tu te trompes, Philémon, si, avec ce carrosse brillant, ce grand nombre de coquins qui te suivent, et ces six bêtes qui te traînent, tu penses que l'on t'en estime davantage. L'on écarte tout cet attirail qui t'est étranger, pour pénétrer jusqu'à toi, qui n'es qu'un fat. »
 

(La Bruyère, Caractères).

Parmi ceux qui ont le plus justement apprécié La Bruyère, nous devons citer encore Sainte-Beuve

"Le livre de La Bruyère, dit-il, est du petit nombre de ceux qui ne cesseront jamais d'être à l'ordre du jour. C'est un livre fait d'après nature, un des mieux pensés qui existent et des plus fortement écrits. Comme il y a un beau sens enveloppé sous des tours fins, une seconde lecture en fait mieux sentir toute la délicatesse. Il n'est point propre d'ailleurs à être lu de suite, étant pour cela trop plein et trop dense de matière, c'est-à-dire d'esprit-mais, à quelque page qu'on l'ouvre on est sûr d'y trouver le fond et la forme, la réflexion et l'agrément, quelque remarque juste relevée d'imprévu, de ce que Bussy-Rabutin appelait le tour et que nous appelons l'art."
Dans un autre endroit, le même auteur s'exprime ainsi : 
"On a remarqué combien la beauté humaine de son coeur se déclare énergiquement à travers la science inexorable de son esprit : " Il faut des saisies de terre, des enlèvements de meubles, des prisons et des supplices, je l'avoue; mais, justice, lois et besoins à part, ne m'est une  chose toujours nouvelle de contempler avec quelle férocité les hommes traitent les autres hommes."
Que de réformes poursuivies depuis lors, et non encore accomplies, contient cette phrase douloureusement ironique! On y sent palpiter, sous un accent plus contenu, le coeur d'un Fénelon
"La Bruyère, continue le même critique, s'étonne, comme d'une chose toujours nouvelle, de ce que Mme de Sévigné trouvait tout simple ou seulement un peu drôle : le XVIIIe siècle, qui s'étonnera de tant de choses, s'avance. Je ne fais que rappeler la page sublime sur les paysans : Certains animaux farouches, etc. (chap. De l'homme). On s'est accordé à reconnaître La Bruyère dans le portrait du philosophe qui, assis dans son cabinet et toujours accessible, malgré ses études profondes, vous dit d'entrer, et que vous lui apportez quelque chose de plus précieux que l'or et l'argent si c'est une occasion de vous obliger. "
Telle est la véritable philosophie de La Bruyère; mais ce qu'il faut considérer dans les Caractères, c'est encore plus l'art et l'esprit que la pensée et la morale. Ce livre est par excellence un livre littéraire et d'un goût exquis. 
"Sans système philosophique arrêté, dit Demogeot, sans prétention à la profondeur, La Bruyère est un auteur charmant qu'on ne se lasse pas de relire. Quel riche tableau que son livre des Caractères! Que de finesse dans le dessin! que de couleurs brillantes et délicatement nuancées comme tout ce monde comique qu'il a créé s'agite dans un pêle-mêle amusant! Point de transitions, point de plan régulier. Les personnages sont une foule affairée qui court, qui se remue, toute chamarrée de pré.tentions, d'originalités, de ridicules : vous croiriez être dans la grande
galerie de Versailles, et voir défiler devant vous ducs, marquis, financiers bourgeois-gentilshommes, pédants, prélats de cour. Tantôt vous entendez un piquant dialogue qui a tout le sel d'une petite comédie, avec un mot plein de sens pour le dénouement; tantôt, entre deux travers habilement saisis, l'auteur glisse une réflexion morale dont la vérité fait le principal mérite; ici, c'est une maxime concise à la manière de La Rochefoucauld, mais sans ses préjugés misanthropiques; là, une image familière ennoblie à force d'esprit et de nouveauté; plus loin, une construction maligne qui arme d'un trait inattendu la fin de la phrase la plus inoffensive..."
Les divers jugements que nous venons de reproduire, et qui trouveront leur contrepartie dans un curieux article du Mercure galant que nous citerons tout à l'heure, nous paraissent devoir suppléer, par leur ensemble, à un examen minutieux du livre de La Bruyère, chapitre par chapitre.
 
L'Homme universel

« Arrias a tout lu, a tout vu, il veut le persuader ainsi; c'est un homme universel, et il se donne pour tel; il aime mieux mentir que de se nuire ou de paraître ignorer quelque chose : on parle, à la table d'un grand, d'une cour du Nord, il prend la parole, et l'ôte à ceux qui allaient dire ce qu'ils en savent, il s'oriente dans cette région lointaine comme s'il en était originaire; il discourt des moeurs de cette cour, des gens du pays, de ses lois et de ses coutumes; il récite des historiettes qui y sont arrivées, il les trouve plaisantes, et il en rit le premier jusqu'à éclater. Quelqu'un se hasarde de le contredire et lui prouve nettement qu'il dit des choses qui ne sont pas vraies- : Arrias ne se trouble point, prend feu au contraire contre l'interrupteur. « Je n'avance, lui dit-il, je ne raconte rien que je ne sache d'original, je l'ai appris de Sethon, ambassadeur de France dans cette cour, revenu à Paris depuis quelques jours, que je connais. » familièrement, que j'ai fort interrogé, et qui ne m'a caché aucune circonstance. » Il reprenait le fil de sa narration avec plus de confiance qu'il ne l'avait commencée, lorsque l'un des conviés lui dit : « C'est Sethon à qui vous parlez, lui-même, et qui arrive de son ambassade. »
 

(La Bruyère, Caractères).

La petite édition de 1688 formait un mince volume de 360 pages, sur lesquelles les Caractères de Théophraste et le discours préliminaire en occupaient 149;  mais tout La Bruyère était déjà là. La traduction du moraliste grec fut pour lui moins un prétexte qu'une occasion déterminante, qui lui permit de glisser à la suite, et sous le couvert de l'auteur ancien, quelques réflexions sur les modernes. Il était, du reste, convaincu que tout est dit et que l'on vient trop tard, après plus de sept mille ans qu'il y a des hommes et qu'ils pensent. Lire et relire les Anciens, les traduire, les imiter quelquefois telle était son ambition, comme ce fut l'étude de Courier :

" On ne saurait, en écrivant, rencontrer le parfait, et, s'il se peut, surpasser les Anciens, que par leur imitation. "
De Théophraste, il emprunta la manière; il prit à son temps ses matériaux.

Trois éditions parurent dans le cours de la première année, et six autres furent publiées avant la mort de La Bruyère (1696). 

"A partir de la troisième édition, dit encore Sainte-Beuve, érudit aussi consommé qu'habile critique, La Bruyère ajouta successivement et beaucoup à chacun de ses seize chapitres. Des pensées qu'il avait peut-être gardées en portefeuille dans sa première circonspection, des ridicules que son livre même fit lever devant lui, des originaux qui d'eux-mêmes se livrèrent, enrichirent et accomplirent de mille façons le chef-d'oeuvre. La première édition renferme surtout incomparablement mains de portraits que les suivantes. L'excitation et irritation de la publicité les firent naître sous la plume de l'auteur, qui avait principalement songé d'abord à des réflexions et remarques morales, s'appuyant mime à ce sujet du titre de Proverbes donné au livre de Salomon. Les Caractères ont singulièrement gagné aux additions; mais on voit mieux quel fut le dessein naturel, l'origine simple du livre, et, si j'ose dire, son accident heureux, dans cette première et plus courte forme."
Une foule d'imitateurs vinrent à La Bruyère; ce furent d'abord les abbés de Villiers et de Bellegarde, puis Brillon et Alléaume. Les éditeurs hollandais demandaient des caractères à la façon des libraires du siècle suivant, qui eussent volontiers pris les auteurs au collet en leur criant : "Des Lettres persanes ou la vie!"

On lit, dans les Mémoires de Trévoux, à propos des Sentiments critiques sur les Caractères de M. de La Bruyère :

" Depuis que les Caractères de M. de La Bruyère ont été donnés au public, outre les traductions en diverses langues et les éditions qu'on en a faites en douze ans, il a paru plus de trente volumes à peu près dans ce style : Théophraste moderne ou Nouveaux Caractères des moeurs; Suite des Caractères de Théophraste et des Moeurs de ce siècle; les Différents Caractères des femmes du siècle; Caractères tirés de l'Ecriture sainte et appliqués aux moeurs du siècle; Caractères naturels des hommes en forme de dialogue; Portraits sérieux et critiques; Caractères des vertus et des vices. Enfin, tout le pays des lettres a été inondé de Caractères... "
Mais si les hommages furent nombreux, les attaques, les outrages même ne firent pas défaut au succès des Caractères. La Bruyère avait osé mettre le Mercure galant immédiatement au-dessous de rien. Le mot était piquant; le Mercure n'y répondit que par une grossière diatribe datée de juin 1693, et que l'on attribue à Boursault ou à Fontenelle, ou même à ce pauvre Boyer, dont les pièces étaient peu fréquentées, suivant le malin dire de Furetière, mais, quel qu'en soit l'auteur, il a bien fait de garder l'anonymat. Qu'on en juge : 
"M. de La Bruyère a fait une traduction des Caractères de Théophraste, et il a joint un recueil de portraits satiriques, dont la plupart sont faux et les autres tellement outrés, etc.. Ceux qui s'attachent à ce genre d'écrire devraient être persuadés que la satire fait souffrir la piété du roi, et faire réflexion que l'on n'a jamais oui ce monarque rien dire de désobligeant à personne. [Le Mercure se fait dénonciateur ]. La satire n'était pas du goût de Mme la Dauphine, et j'avais commencé une réponse aux Caractères du vivant de cette princesse, qu'elle avait fort approuvée et qu'elle devait prendre sous sa protection, parce qu'elle repoussait la médisance. L'ouvrage de M. de La Bruyère ne peut être appelé livre que parce qu'il a une couverture et qu'il est relié comme les autres livres. Ce n'est qu'un amas de pièces détachées [...]. Rien n'est plus aisé que de faire trois ou quatre pages d'un portrait qui ne demande point d'ordre [...]. Il n'y a pas lieu de croire qu'un pareil recueil, qui choque les bonnes moeurs, ait fait obtenir à M. de La Bruyère la place qu'il a dans l'Académie. Il a peint les autres dans son amas d'invectives, et dans le discours qu'il a prononcé il s'est peint lui-même [...]. Fier de sept éditions que ses portraits satiriques ont fait faire de son merveilleux ouvrage, il exagère son mérite... "
Et le Mercure conclut en disant que tout le monde a jugé du discours, qu'il était immédiatement au-dessous de rien... Pauvre réplique, telum imbelle sine ictu
 
Irène

« Irène se transporte à grands frais en Épidaure, voit Esculape dans son temple, et le consulte sur tous ses maux. D'abord elle se plaint qu'elle est lasse et recrue de fatigue, et le dieu prononce que cela lui arrive par la longueur du chemin qu'elle vient de faire : elle dit qu'elle est le soir sans appétit, l'oracle lui ordonne de dîner peu; elle ajoute qu'elle est sujette à des insomnies, et il lui prescrit de n'être au lit que pendant la nuit elle lui demande pourquoi elle devient pesante, et quel remède? l'oracle lui répond qu'elle doit se lever avant midi, et quelquefois se servir de ses jambes pour marcher : elle lui déclare que le vin lui est nuisible : l'oracle lui dit de boire de l'eau; qu'elle a des indigestions; et il ajoute qu'elle fasse diète. « Ma vue s'affaiblit, dit Irène. - Prenez des lunettes, dit Esculape. - Je m'affaiblis moi-même, continue-t-elle, et je ne suis ni si forte ni si saine que j'ai été. - C'est, dit le dieu, que vous vieillissez. - Mais quel moyen de guérir de cette langueur ? - Le plus court, Irène, c'est de mourir, comme ont fait votre mère et votre aïeule. - Fils d'Apollon, s'écrie Irène, quel conseil me donnez-vous? Est-ce là toute cette science que les hommes publient et qui vous fait révérer de toute la terre? Que m'apprenez-vous de rare et de mystérieux? Et ne savais-je pas tous ces remèdes que vous m'enseignez? - Que n'en usiez-vous donc, répond le dieu, sans venir me chercher de si loin, et abréger vos jours par un si long voyage! »
 

(La Bruyère, Caractères).

Walckenaer a donné, en 1845, une excellente édition des Caractères, où il rappelle les grands changements que le livre subit d'édition en édition, du vivant même de l'auteur : 

" Il ne se contenta pas de faire à chacune de ses éditions des additions considérables, il fit aussi subir à l'ancien texte des changements, des transpositions; de sorte que chaque édition est en quelque sorte un nouvel ouvrage, non seulement parce qu'il est plus considérable que celui qui l'a précédé, mais aussi parce qu'il est tout autre. Il est donc nécessaire de passer en revue chacune des éditions données par La Bruyère, afin d'avoir une idée bien nette de quelle manière le livre a été composé, comment il s'est accru successivement, comment il a été défiguré par les éditeurs subséquents. "
Le travail de Walekenaer a été amélioré par Destailleur en 1855. Citons encore une excellente étude de Fabre, et terminons par cette appréciation de Challemel-Lacou, extraite du journal le Temps, appréciation remarquable à plus d'un point de vue : 
"Le style de La Bruyère n'aurait pas cette précision, cette crudité, cette hardiesse de touche qui le distingue entre tous ceux de son temps, sil ne se moulait sur des réalités. Il n'y a pas d'écrivain qui ait une plume plus osée; les seuls dont le style est, comme le sien, plein de muscles et de sang, Mme de Sévigné et Saint-Simon, sont, comme lui, de ceux qui ne puisent pas dans les livres ou dans leurs souvenirs classiques, mais qui peignent sur nature. Concret, matériel, pittoresque et violent, le style de La Bruyère le ferait ranger aujourd'hui parmi les réalistes. Les modes, les usages ont changé, la Cour et la Ville n'existent plus, il n'y a plus de Grands ni d'Esprits forts, la société et le souverain ne sont plus ce qu'ils étaient : La Bruyère n'en est pas moins resté vivant et moderne. Il l'est par la saillie de l'expression, il l'est par le visible effort qu'il fait pour être amusant. Il veut amuser par la matière, comme disait l'abbé d'Olivet, il veut aussi amuser par la forme. Comme s'il avait affaire à une époque rassasiée, dégoûtée, affairée et distraite, à qui le ragoût du scandale et le montant du tour est nécessaire, c'est-à-dire à une époque telle que la nôtre, au lieu de s'adresser à une société oisive, délicate, jeune encore et qui se laisse captiver à peu de frais, il s'impose toutes les tortures de l'écrivain moderne, il se travaille et se disloque comme un clown. Observez son allure étrange, comptez les cadres qu'il imagine, les petites comédies qu'il compose : il a épuisé toutes les fictions, usé tous les moules, dialogues récits, apostrophes, allégories; il n'a rien laissé à inventer, et la merveille est qu'avec une recherche si continue, un effort si intense, il soit resté grand écrivain. Il a la subtilité voulue, le tourmenté d'un autre temps que le sien; aussi, en face de cette singularité, son siècle, accoutumé aux formes directes et franches, s'étonne et ne sait que penser : son admission à l'Académie fait scandale, comme le ferait celle de tel chroniqueur d'aujourd'hui [...]. Il ne s'érige pas en réformateur, il n'est ni révolutionnaire ni utopiste; il accepte le monde tel qu'il le trouve mais la séparation du mérite personnel et des biens de fortune, cette inique et ordinaire séparation, est le fait à la lumière duquel il observe tout. Sa vie est modeste et réglée; mais, par le sentiment qu'il a de la dignité de la pensée, il se place d'autorité au niveau des plus élevés : condamné à une existence subalterne, froissé bien des fois dans sa fierté par les fils des dieux, pauvre et méconnu, il regimbe au fond de son coeur; enchaîné par la position, il s'affranchit par l'esprit, il se donne le plaisir de rétablir l'ordre vrai dans les choses, et s'amuse, tout en se promenant à travers la cour, à déshabiller chacun, à écarter tout cet attirail qui lui est étranger et à pénétrer jusqu'à l'homme, qui, la plupart du temps, n'est qu'un sot."

Les Caractères, de Madeleine de Puiseux

Les Caractères, de Madeleine de Puisieux (1720-1798), ouvrage qui parut à Londres en 1747, cinquante. neuf ans après celui de La Bruyère. C'était sans doute une grande témérité d'oser aborder un sujet qui avait été traité avec une si haute supériorité par La Bruyère. Ce n'était cependant pas un hors-d'oeuvre; car lorsqu'il s'agit des ridicules humains, la matière est inépuisable. Tout en imitant son modèle, Mme de Puisieux diffère de lui en plusieurs points. La littérature, a-t-on dit, est l'expression de la société, et elles réagissent mutuellement l'une sur l'autre; la comparaison des deux ouvrages illustre bien cette assertion. La Bruyère, vivant à l'époque magistrale de Louis XIV, sous lequel la littérature semble tirée au cordeau comme les plans de Versailles, reste très sérieux au fond, malgré la forme piquante et légère qu'il affecte. Madeleine de Puisieux, au milieu de la société sceptique et mondaine du XVIIIe siècle, est, sous une forme sérieuse, souvent fort légère. La Bruyère a tracé des portraits pleins de finesse, il a dessiné des caractères; Mme de Puisieux laisse l'humain pour le fait; elle veut faire connaître ses personnages moins par leur nature que par leurs actes; au lieu d'esquisser des caractères, elle raconte des anecdotes, et souvent des anecdotes assez lestes. Le titre de Caractères doit donc s'entendre chez elle de tout autre façon que chez La Bruyère. Ce pamphlétaire de génie, tout en prenant un original pour modèle, peignait, comme Molière, l'humain de tous les siècles; Mme de Puisieux ne nous fait connaître que M. A.; elle trace un portrait ressemblant là où La Bruyère dessinait un type.
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Les attentions et  les services

« Je ne sais pourquoi je suis plus sensible aux attentions qu'aux services. Serait-ce que les services exigent de la reconnaissance, et que les attentions pouvant être récompensées sur le champ par la façon dont on les reçoit, il est plus facile de s'acquiter des unes que des autres? Je trouve d'ailleurs une certaine délicatesse dans les attentions, qui n'est point dans les services, et qui est fort de mon goût. Ce que je tiendrais à titre de grâce, me deviendrait à charge. Je crois que le vrai moyen de me rendre ingrate, serait de me mettre dans le cas de ne pouvoir m'acquitter. Il entre peut-être dans ce que je dis-là, plus de fierté que de gratitude. Je n'approfondirai point cette réflexion; il faut parler légèrement sur les défauts dont on ne veut point se corriger. »
 

(M. de Puisieux, Caractères).

Si de là on passe aux réflexions, il existe une plus grande analogie entre les deux auteurs; mais où La Bruyère représente le stoïcien austère, Madeleine de Puisieux laisse percer l'aimable épicurienne. Ainsi elle dira, ce que La Bruyère n'aurait jamais pensé : 

" La perte du temps est irréparable; je ne parle pas de celui qu'on a passé dans les plaisirs; c'est le mieux employé : il s'oublie, et on ne le regrette jamais."
Un peu plus loin, elle ajoute :
"Je ne suis pas d'avis qu'il n'y ait qu'un temps pour les passions; on en a à tout âge."
La Bruyère ne l'aurait dit que pour s'en plaindre. Ailleurs encore, Mme de Puisieux vient au secours des coeurs faibles : 
" Vouloir éloigner de son esprit ce qui l'affecte vivement, c'est défendre à son ombre de paraître au soleil. L'amour est comme les liqueurs fortes pour ceux qui les aiment; ils ont beau dire qu'elles les tuent, ils y reviennent. La galanterie est une faiblesse qui n'est point en notre pouvoir."
Une telle philosophie ne peut manquer de faire des adeptes parmi les gens sensibles. Heureusement pour l'auteur, à côté de ces maximes commodes, s'en trouvent d'autres beaucoup plus sévères. Ainsi, qu'on ne puisse arrêter l'élan de son coeur, c'est chose convenue; mais au moins qu'on le dirige convenablement 
" Il est aussi essentiel à un jeune homme de voir de bonne compagnie en femmes, qu'à une femme d'éviter la mauvaise compagnie en hommes. "
Quant aux relations des femmes entre elles, un seul mot les caractérise :
" Les femmes ne sont bonnes que pour une chose, et ce n'est pas pour vivre en société. "
Voilà certes une remarque qui sent son libre penseur; aussi Mme de Puisieux l'est-elle beaucoup, plus que croyants, et ne se gêne-t-elle nullement pour exprimer son peu de sympathie à l'égard des dévots. 
" S'il arrivait qu'un jeune homme fût stupide, il y aurait encore de la ressource; les stupides sont ordinairement fort dévots, et on sait alors quel métier leur est réservé. "
Ailleurs, elle écrit malicieusement :
" Je ne dirai rien de la société des dévotes; elle ne me pardonneraient pas, et je crains la calomnie. "
Son idéal se résume dans le portrait suivant :
" Penser, parler, faire comme on pense, comme on parle, comme en fait, c'est être un homme comme un autre. Il ne faut cependant pas être singulier, car les originaux ne plaisent qu'à peu de monde; mais penser juste, parler noblement, agir équitablement, c'est avoir un mérite peu commun, sans être un original ".
Idée excellente, tout à fait dans le genre de La Bruyère, qui l'aurait cependant un peu moins entortillée.
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De la modération dans les vertus

« Heureux qui a les vertus dans un degré modéré. Je me suis apperçue que ceux qui en portaient quelques-unes à l'excès étaient insupportables à eux-mêmes et aux autres. Ce que j'ai encore remarqué, c'est que les vertus ne sont point enviées; serait-ce qu'on en ferait peu de cas? Et sont-elles donc comptées pour rien dans ceux qui les possèdent? On envie la beauté, les talents, l'esprit, les connaissances; mais point du tout les vertus. Un homme dira : Je voudrais bien avoir autant d'esprit qu'un tel; mais il ne dit jamais, je voudrais être aussi généreux. Une femme dira, je voudrais bien avoir les yeux et les dents de madame ***, mais point sa modestie. Je vois ce que c'est; on n'envie que ce qu'on n'a pas, et tous les hommes ont de la générosité, et toutes les femmes de la modestie. Il n'y a que beaucoup d'esprit qui manque quelquefois aux uns, et de belles dents et de beaux yeux aux autres. »
 

(M. de Puisieux, Caractères).

Les Caractères de Madeleine de Puisieux, au point de vue philosophique, ne contiennent guère que des lieux communs finement exprimés, et nous adhérons seulement en partie au jugement de Palissot, qui, en reprochant malignement à l'auteur d'avoir oublié le portrait de la femme bel esprit, l'appréciait ainsi :

" Mme de Puisieux a beaucoup d'esprit, un style correct et des plus faciles, mais elle manque d'imagination et de chaleur; aussi son ouvrage n'est-il qu'un livre médiocre. " 
Pas si mediocre, puisqu'on essaya de lui contester la paternité de la première partie, qui parut d'abord seule. Madeleine de Puisieux la revendiqua, se flattant qu'on devait reconnaître ses droits grâce à un peu de légèreté, à quelques sentiments d'honneur et à un tour qui lui appartient. Elle avait raison, car ce sont bien là les qualités dominantes de son livre, plus fin que profond. (PL).
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