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La Logique de Port-Royal
ou l'Art de penser
L'ouvrage intitulé l'Art de penser, plus connu sous le nom de Logique de Port-Royal, a été composé par Antoine Arnauld et Pierre Nicole (1662). Reprenant la logique d'Aristote d'un point de vue cartésien, ces deux logiciens se sont efforcés de la rendre intelligible et simple. La clarté de la pensée et du style a valu à cet ouvrage une célébrité justifiée. 
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Logique de Port-Royal.
La logique ou l'art de penser.

Les auteurs de l'Art de penser, Arnauld et Nicole, faisaient partie de cette société d'hommes éminents réunis à Port-Royal pour se livrer en paix à l'étude et aux exercices de piété. Les solitaires de Port Royal étaient fermement attachés à la doctrine de Jansénius (Jansénisme); nous n'avons pas à raconter ici quelles discussions ils durent soutenir, quelles persécutions endurer, jusqu'au jour où la victoire de leurs implacables adversaires, les Jésuites, amena la destruction de Port-Royal des Champs et la dispersion des solitaires. Dans cette lutte, Pascal et Arnauld se signalèrent au premier rang : on connaît l'énergie indomptable, l'obstination ardente et violente avec laquelle Arnauld, malgré la maladie et la vieillesse, et jusque dans l'exil, ne cessa de défendre ses croyances. Nicole, d'une nature plus pacifique, fut amené presque malgré lui à prendre une grande part à ces combats théologiques.

Ce qu'il est essentiel de remarquer ici, c'est que les deux auteurs de la Logique étaient ouvertement partisans de la philosophie nouvelle, celle de Descartes. Arnauld
avait applaudi à la publication des Méditations : il y fit des objections auxquelles Descartes répondit; mais il approuvait bien plus qu'il ne critiquait; ses critiques mêmes étaient d'un ami et d'un disciple plutôt que d'un adversaire. Il allait jusqu'à dire que Descartes avait été envoyé par la Providence pour combattre l'athéisme et l'irréligion. Nicole, tout en faisant plus de réserves, était d'accord avec son illustre ami. Née sous l'influence des idées de Descartes, la Logique de Port-Royal contribua à son tour à les répandre et à assurer leur triomphe définitif.

La naissance de cet ouvrage, disent les auteurs, est due entièrement au hasard, et plutôt à une espèce de divertissement qu'à un dessein sérieux. On s'engagea un jour, dans une conversation avec un jeune seigneur, le duc de Chevreuse, à lui apprendre en quatre jours tout ce qu'il y a d'utile dans la Logique. Il fallut pour cela rédiger un petit abrégé. Cet essai ayant pleinement réussi, plusieurs personnes tirèrent des copies manuscrites de cet abrégé, qui n'était pas destiné d'abord à être imprimé. Comme ces copies étaient pleines de fautes, on fut obligé de faire imprimer l'ouvrage, après y avoir fait toutefois des corrections qui l'augmentèrent de près d'un tiers.

La première édition date de 1662. Plusieurs autres suivirent rapidement : la cinquième, publiée en 1683, contient diverses additions faites par les auteurs, et donne le texte définitif. 

Analyse du texte.
La Logique de Port-Royal  comprend quatre parties, dont la première traite des idées, la seconde du jugement, la troisième du raisonnement, la quatrième de la méthode

Dans la première partie, Arnauld et Nicole combattent le sensualisme : l'idée n'est pas l'image; l'âme peut d'elle-même former certaines idées (pensée, être, Dieu). 

Les objets des idées sont ou des modes ou des substances. Arnauld et Nicole n'acceptent pas Ie réalisme : les idées universelles sont formées par des abstractions. Les idées sont claires ou obscures : l'obscurité est due aux préjugés de notre enfance; le remède est dans les définitions.

Dans la seconde partie, les logiciens de Port-Royal, négligeant les théories de la scolastique, s'attachent à des considérations d'ordre grammatical qui leur paraissent offrir un plus grand avantage pratique.

La troisième partie reprend la théorie aristotélicienne du syllogisme, mais en critiquant ceux qui s'attachent plus à l'écorce des règles qu'au bon sens qui en est l'âme Port-Royal s'efforce de ramener les règles compliquées du syllogisme à un principe unique.

La méthode, tel est l'objet de la quatrième partie, exclusivement attribuée à Arnauld. Celui-ci reprend les idées de Descartes, affirme que ce qui nous est connu par l'esprit est plus assuré que ce qui nous est connu par les sens, et distingue l'analyse, méthode de découverte, de la synthèse, méthode d'exposition. 

Discours préliminaires

La Logique de Port-Royal est précédée de deux discours composés par Nicole : le premier est destiné à montrer le dessein de cette nouvelle logique; le second, répondre aux principales objections qu'on a faites contre cette logique.

Premier discours  où l'on fait voir le dessein de cette nouvelle logique.
Nicole montre d'abord que rien n'est plus important que le bon sens et que rien n'est plus rare; puis il cherche les causes de ce dérèglement d'esprit; enfin il fait voir comment le présent ouvrage peut servir à y remédier.

I. — Rien n'est plus estimable dans la science comme dans la vie pratique que le bon sens et la justesse d'esprit. Nous devrions nous appliquer avant tout à acquérir cette qualité, et c'est à quoi devrait tendre la plus grande partie de nos études.

« On se sert de la raison comme d'un instrument pour acquérir la science, et on devrait au contraire se servir de la science comme d'un instrument pour perfectionner sa raison. »
Poussant jusqu'à l'exagération cette idée, Nicole va jusqu'à interdire les sciences spéculatives, qu'il juge entièrement inutiles.
« Les hommes ne sont pas nés pour employer leur temps à mesurer des lignes, à examiner les rapports des angles, à considérer les divers mouvements de la matière : leur esprit est trop grand, leur vie trop courte, leur temps trop précieux, pour s'occuper à de si petits objets. »
Cependant, rien n'est plus rare que l'exactitude du jugement.
« On ne rencontre presque partout que des esprits faux. » 
Il n'y a pas d'absurdité si insupportable ni ne trouve des approbateurs : les folies de l'astrologie judiciaire sont traitées sérieusement par des personnes graves.
« Il y a une constellation dans le ciel qui s'appelle Balance, et qui ressemble à une balance comme à un moulin à vent; la balance est le signe de la justice : donc ceux qui naîtront sous cette constellation seront justes et équitables. »
Il. — Quelles sont les causes de ce dérèglement d'esprit si fréquent? — D'abord, l'inégalité des intelligences : 
« Il y a une infinité d'esprits grossiers et stupides que l'on ne peut réformer en leur donnant l'intelligence de la vérité. » 
Puis la précipitation d'esprit, le défaut d'attention, le peu d'amour que les hommes ont pour la vérité. Enfin, la vanité et la présomption qui nous font parler au hasard plutôt que d'avouer notre ignorance.

La même vanité est aussi l'origine d'un défaut tout contraire, le scepticisme. Pour montrer qu'on ne se laisse pas aller à la crédulité populaire, on met sa gloire à soutenir qu'il n'y a rien de certain. De là sont venues les doctrines de la Nouvelle Académie, le Pyrrhonisme, « cette secte de menteurs », dont Montaigne faisait partie, et contre laquelle Nicole s'élève avec une grande énergie.

III. — Quels moyens avons-nous de remédier à ce dérèglement d'esprit ? — A vrai dire, il suffit d'apporter une attention exacte à nos jugements et à nos pensées. Comme il ne faut pas d'autre marque pour distinguer la lumière des ténèbres que la lumière même qui se fait sentir, «ainsi il n'en faut point d'autre pour reconnaître la verité que la clarté miême qui l'environne et qui soumet l'esprit et le persuade malgré lui. »

Cependant, comme un long et difficile examen est souvent nécessaire, il est utile d'avoir des règles pour se conduire, et on peut remarquer quelle méthode les hommes ont suivie quand ils ont bien raisonné, quelle a été la cause de leurs erreurs, et former des règles sur ces réflexions.

Voilà ce que les philosophes ont entrepris; et, en faisant la logique, ils se sont flattés de dissiper les ténèbres de notre esprit; il s'en faut de beaucoup qu'ils aient tenu leur promesse. — Nicole, comme les cartésiens, marque ici un certain dédain pour la philosophie du Moyen âge, et il est curieux de voir le peu de cas que l'auteur d'une Logique fait de la logique.

ll ne faut pas rejeter cependant ce qu'il y a de bon dans la logique : tant de grands esprits ne s'y sont pas appliqués sans trouver des vérités solides. — On s'est proposé, dans le présent ouvrage, de tirer de ces règles tout ce qui peut servir à former le jugement. On y a joint des réflexions nouvelles tirées surtout d'un écrit de Pascal intitulé-: De l'Esprit geométrique.

De l'ancienne logique, on a gardé dans cet ouvrage les règles des figures, les divisions des termes et des idées, quelques réflexions sur les propositions. On a conservé, ajoute Nicole, quelques difficultés épineuses et peu utiles, moins pour elles-mêmes que pour exercer l'esprit à entendre les vérités difficiles. D'ailleurs, ceux que ces difficultés rebuteront pourront s'en dispenser : on a eu soin de les avertir à la tête inique des chapitres.

On n'a pas cru devoir s'arrêter « aux railleries assez froides » que font certaines personnes sur les termes artificiels employés pour retenir plus facilement les diverses
manières de raisonner, comme baroco et baralipton

« Il n'y a rien de ridicule dans ces termes pouvu qu'on n'en  fasse pas un trop grand mystère. » 
Enfin, conclut l'auteur du discours, on a négligé un grand nombre de questions qui ont paru inutiles. Dans le choix qu'on a fait, on a eu surtout égard aux matières utiles pour former le jugement : c'est ainsi qu'on n'a pas craint, dans ce livre de logique, d'emprunter des exemples à la métaphysique, à la géométrie et à la morale.

Second discours contenant la réponse aux principales objections faites contre cette logique.
Trois objections principales ont été adressées à l'Art de penser :

I. — Quelques personnes ont été choquées du titre l'Art de penser, et auraient voulu qu'on le remplace par l'Art de bien raisonner. — Mais il est impossible de faire droit à cette critique, car la logique doit donner les règles pour toutes les opérations de l'esprit, aussi bien pour les idées simples que pour les jugements et les raisonnements. — Et il n'était pas nécessaire de dire « l'art de bien penser », le mot art désignant de lui-même une méthode de bien faire quelque chose.

II. — Une objection plus grave a été tirée du grand nombre d'exemples que les auteurs ont empruntés à des sciences étrangères à la logique : 

« A quoi bon toute cette bigarrure de rhétorique, de morale, de physique, de métaphysique et de géométrie? » 
Si toutes ces sciences nous étaient connues, irions-nous apprendre la logique? et si nous apprenons la logique, n'est-ce pas parce que nous les ignorons?

Nicole répond d'abord que ces exemples ont eu le mérite de rendre cette logique moins sèche que les anciennes, de la faire lire avec moins de chagrin qu'on ne fait les autres. Or, un livre ne saurait avoir de plus grave défaut que de n'être pas lu. Voilà pourquoi on a cru devoir rendre cette Logique « plus divertissante » que ne sont les logiques ordinaires.

En outre, les anciennes logiques étaient tellement abstraites et éloignées de l'usage, qu'elles étaient inutiles à ceux mêmes qui les avaient étudiées. 

« L'expérience fait voir que sur mille jeunes gens qui apprennent la logique, il n'y en a pas dix qui en sachent quelque chose six mois après qu'ils ont achevé leur cours. »
— Aussi a-t-on voulu relier la logique aux autres sciences, 
« afin que l'on apprit à juger de ces sciences par la logique, et que l'on retînt la logique par le moyen de ces sciences. »
Enfin, on a choisi dans les différentes sciences ce qu'elles ont d'essentiel : dans la rhétorique, les règles pour éviter le mauvais style et le mauvais raisonnement; dans la morale, ce qui est relatif aux fausses idées des biens et des maux; dans la métaphysique, la théorie de l'origine des idées et la distinction de l'âme et du corps. — On a ainsi comme un abrégé de ces différentes science; et, bien que les lecteurs « ne puissent pas trouver dans ce livre tout ce qu'ils doivent en apprendre, ils y trouveront
presque tout ce qu'ils doivent en retenir. »

III. — Il reste « une plainte plus odieuse que quelques personnes font de ce qu'on a tiré d'Aristote des exemples de définitions défectueuses et de mauvais raisonnements : ce qui leur paraît naître d'un désir secret de rabaisser ce philosophe. »

Mais quand on veut mettre les esprits en garde contre certains défauts, répond Nicole, il n'y a rien de mieux que d'emprunter des exemples aux auteurs les plus considérables; outre que le système de ce philosophe est si célèbre qu'on est obligé d'en connaître jusqu'aux défauts, n'aurons-nous pas la plus grande défiance de nous-mêmes en voyant les fautes où un si grand esprit a pu tomber? — C'est encore une manière d'honorer Aristote, bien loin de le rabaisser, que de signaler ses erreurs. D'ailleurs, on n'a jamais voulu contester qu'il y ait dans ses oeuvres beaucoup de choses excellentes, et qu'il soit un très grand esprit.

Dira-t-on qu'il n'est permis à personne de témoigner qu'on n'est pas du sentiment d'Aristote? Ce serait une délicatesse peu raisonnable. — On doit de la déférence aux philosophes pour deux raisons : ou parce qu'ils ont trouvé la vérité, ou parce que l'opinion les approuve généralement. — La première raison cesse d'exister si on trouve quelque erreur dans les écrits d'un philosophe comme Aristote; la seconde n'existe plus depuis longtemps, car la doctrine péripatéticienne a été souvent discutée et a eu des fortunes diverses. 

« On écrit tous les jours librement en France, en Flandre, en Angleterre,  en Allemagne et en Hollande pour et contre la philosophie d'Aristote. »

La logique ou l'art de penser

La logique est définie comme « l'art de bien conduire sa raison dans la connaissance des choses, tant pour s'instruire soi-même que pour en instruire les autres. » Cet art consiste dans les réflexions que les hommes ont faites sur les quatre principales opérations de leur esprit : concevoir, juger, raisonner, ordonner.

On appelle concevoir, la simple vue que nous avons des choses, l'idée que notre esprit se forme d'un objet sans rien affirmer : par exemple quand nous nous représentons un Soleil, une Terre, un cercle.

On appelle juger, l'action de notre esprit par laquelle, joignant ensemble diverses idées, il affirme ou nie l'une de l'autre; par exemple, si je dis : la Terre est ronde.

On appelle raisonner, l'action de notre esprit par laquelle il forme un jugement de plusieurs autres, comme par exemple lorsque, ayant jugé que la véritable vertu doit être rapportée à Dieu, et que la vertu des païens ne lui était pas rapportée, il conclut que la vertu des païens n'était pas une véritable vertu.

On appelle ici ordonner, l'action de l'esprit par laquelle. ayant sur un même sujet diverses idées, divers jugements et divers raisonnements, il les dispose de la manière la plus propre pour faire connaître ce sujet. — C'est ce qu'on appelle la méthode.

Cette dernière opération a été ajoutée par les auteurs de Port-Royal aux trois premières, les seules que l'on connût dans l'ancienne logique.

A propos de cette division, il faut remarquer qu'elle n'est pas psychologiquement exacte. L'esprit ne commence pas par avoir des idées avant de juger; il affirme, au contraire, avant d'abstraire ses idées de ses jugements. — Mais, au point de vue  logique, il est sans inconvénient de suivre l'ordre adopté par les auteurs.

La logique est divisée en quatre parties qui correspondent aux quatre opérations de l'esprit.

Première partie : des idées.
On examine les idées à différents points de vue : 1° Suivant leur nature, 2° suivant leur origine; 3° suivant leurs objets; 4° suivant leur simplicité ou composition; 5° suivant leur universalité ou particularité; 6° suivant leur clarté ou leur obscurité.

I. — Si on envisage les idées suivant leur nature, il est essentiel de distinguer les idées et les images. Autre chose est concevoir un triangle, c'est-à-dire en connaître les propriétés générales; autre chose se représenter actuellement l'image d'une figure terminée par trois côtés. — Je puis concevoir une figure de mille angles, car j'en démontre les propriétés : mais je ne saurais l'imaginer. — Enfin il y a des choses que nous concevons sans pouvoir en aucune façon les imaginer. Je conçois clairement ma pensée. Sous quelle forme pourrai-je l'imaginer ? Je conçois le oui et le non; mais je n'en ai aucune image.

Cette distinction fait voir la fausseté de deux opinions erronées avancées par les philosophes de ce temps. — La première a été soutenue par Hobbes et Gassendi : d'après ces auteurs, nous n'aurions pas réellement l'idée de Dieu, et en prononçant le nom de Dieu, nous ne concevrions pas autre chose que les lettres qui le composent. — Mais, s'il en était ainsi, répond Arnauld, comment pourrions-nous dire de Dieu qu'il est un, éternel, tout puissant, puisque aucune de ces qualités n'est enfermée dans le son Dieu? La seconde de ces opinions, défendue par Hobbes, consiste à prétendre que le raisonnement porte, non sur des idées, mais sur des noms, et n'est qu'un assemblage de noms qui ne correspondent pas a des objets réels. — Mais, répond Arnauld, la convention entre les hommes, que suppose le langage, n'a été possible que si les hommes avaient les mêmes idées : vous ne ferez pas entendre à un aveugle ce que signifie le mot rouge car il n'a pas l'idée du rouge. — De plus, les diverses nations désignent par des mots différents les mêmes vérités, celles de la géométrie par exemple : ce serait impossible si elles n'avaient pas les mêmes idées, et si les mots, comme le veut Hobbes, étaient arbitraires.

II. — A propos de l'origine des idées, la question est de savoir si, comme le soutient Gassendi après bien d'autres on doit admettre cette maxime : Nihil est in intellectu quod non prius fuerit in sensu, ou encore : Omnis idea ortum ducit a sensibus. — On dirait par exemple que, toutes nos idées venant des sens, l'idée de Dieu se réduit à celle d'un vieillard vénérable. — Pour réfuter cette doctrine, Arnauld s'inspire de Descartes (Le Discours de la méthode). Rien n'est plus certain que cette proposition : Je pense, donc je suis. Or les idées d'être et de pensée n'ont pu venir des sens. Elles ne sont ni lumineuses, ni colorées, pour être entrées par la vue; ni d'un son grave ou aigu pour être entrées par l'ouïe : mais « notre âme a la faculté de les former de soi-même. » — Ainsi encore, si l'idée de Dieu n'était que celle d'un vieillard vénérable, nous ne pourrions dire de Dieu qu'il n'est pas corporel. ni visible, et qu'il n'a pas de parties.

III. — Considérées suivant leurs objets, les idées représentent ou des choses, ou des manières de choses attributs, ou des choses modifiées modes.

Une chose ou substance est ce qu'on conçoit comme subsistant par soi-même; par exemple : un corps.

Une manière de chose ou attribut est ce qui étant conçu dans la chose et comme ne pouvant subsister sans elle la détermine à être d'une certaine façon. Exemple: la rondeur d'un corps.

On appelle une chose modifiée lorsqu'on la considère comme déterminée par une certaine manière ou mode. Par exemple, si on dit : Ce corps est rond.

Aristote a essayé aussi de déterminer les objets des idées; de là sa liste des dix catégories : la substance, la quantité, la qualité, la relation, l'action, la passion, le lieu, le temps, la situation, la possession. — Arnauld traite dédaigneusement cette théorie qui,  non seulement ne sert guère à « former le jugement, mais souvent y nuit beaucoup. »

IV. — Il y a des idées composées qui représentent simultanément plusieurs choses : mais on peut aussi considérer par la pensée soit une partie d'un tout, soit un mode, sans faire attention à la substance; soit un mode, sans faire attention aux autres modes. C'est ce qu'on appelle connaître par abstraction ou précision d'esprit : voilà les idées simples.

V. — Une idée peut représenter une seule chose, comme Socrate, Rome : on l'appelle alors; individuelle ou singulière; ou plusieurs choses, comme homme, ville : on l'appelle alors universelle. — Dans les idées universelles il faut distinguer la compréhension, c'est-à-dire les attributs qu'elles renferment en soi et qu'on ne peut leur ôter sans les détruire par exemple, l'idée de triangle enferme extension, figure, trois lignes, trois angles; puis l'extension ou l'étendue c'est-à-dire les sujets auxquels l'idée convient.

On distingue dans l'école cinq sortes d'idées universelles : le genre, l'espèce, la différence, le propre et l'accident.

Le genre est une idée tellement universelle qu'elle s'étend à d'autres idées qui sont encore universelles; par exemple, la substance, qui comprend les corps et les esprits.

L'espèce est une idée générale comprise dans une autre plus générale : le corps, l'esprit, sont les espèces de la substance.

La différence est l'attribut essentiel qui distingue une espèce d'une autre : par exemple, la raison distingue l'esprit du corps.

Le propre est un attribut qui appartient à la chose, mais qui, au lieu d'être essentiel, est une dépendance de l'attribut essentiel : immortel, par exemple, est le propre de l'homme, parce que c'est une conséquence de la raison.

L'accident enfin est un mode qui peut être séparé par l'esprit sans que l'idée de la chose soit détruite : c'est un accident pour un corps d'être rond.

VI. — Une idée est claire lorsqu'elle nous frappe vivement; distincte lorsqu'elle nous représente pleinement son objet. — On connaît mieux ces idées par des exemples que par tout autre moyen. Les principales idées claires et distinctes sont d'abord celles que chacun a de soi-même (penser, raisonner, douter, vouloir); puis celles qui se rapportent à l'étendue (figure, mouvement, repos); enfin les idées d'être, de durée, de nombre.

Les idées obscures ou confuses sont celles des couleurs, des sons, des odeurs, etc. Ces idées sont confuses en ce qu'elles nous représentent leurs objets comme étant dans notre corps, ou dans les choses extérieures quoique ils ne soient que dans notre esprit.

Dans un chapitre de morale très intéressant, l'auteur nous montre comment dans la vie privée nous composons de vains fantômes en alliant ensemble des idées confuses. Par exemple, avant l'idée confuse du bonheur, l'homme l'unit à grand nombre d'autres, celles de la richesse, des dignités, qui ne lui conviennent pas.

Une des, principales causes de la confusion des idées c'est langage, le même mot désignant souvent des choses fort différentes. Ainsi le mot âme désigne tantôt le principe de la pensée chez l'homme, tantôt le principe de vie chez les animaux.

Pour remédier à ce défaut, rien de plus utile que de définir les mots. La définition de mot diffère de la définition de chose en ce que cette dernière doit être conforme à son objet, tandis qu'on peut définir les mots arbitrairement. On peut, par exemple, à condition d'avertir, appliquer le mot parallélogramme à désigner un triangle; mais c'est un abus qu'on doit éviter, et tout en définissant soigneusement les mots, il faut les prendre autant que possible, dans leur sens ordinaire.

Deuxième partie : de la proposition.
La deuxième partie traite du jugement ou plutôt de la proposition qui est l'expression du jugement. - On envisage les propositions : 1° suivant leurs éléments; 2° suivant leur quantité et leur qualité; 3° suivant leur opposition; 4° suivant leur simplicité ou complexité; 5° suivant qu'elles servent à diviser ou à définir. —  Un de ces chapitres accessoires qu'on peut négliger, ainsi que les auteurs nous en avertissent, est consacré à la conversion des propositions.

I. —  La proposition est formée par des mots dont les principaux sont : le nom, le pronom et le verbe.

Les noms substantifs désignent les choses comme Terre, Soleil; les noms adjectifs désignent les modes comme juste, rond. —  Les pronoms représentent les noms, mais d'une manière confuse. — Quant au verbe, plusieurs définitions de Port-Royal s'arrêtent à celle-ci, qui résume toutes les autres en marquant avec précision le rôle essentiel du verbe, qui est d'exprimer l'affirmation : Vox significans affirmationem alicujus attributi, cum designatione persona, numeri, et temporis.

II. — Dans toute proposition, il faut distinguer le sujet de qui on affirme ou de qui l'on nie, et l'attribut ou prédicat, que l'on affirme ou que l'on nie.

Une fois formées par le rapprochement du sujet et de l'attribut, les propositions peuvent être considérées au point de vue de la qualité et au point de vue de la quantité.

Au point de vue de la qualité, elles sont affirmatives si le sujet est lié à l'attribut; négatives s'il en est séparé.

Au point de vue de la quantité, elles sont universelles si le sujet est pris dans toute son extension : Tout impie est fou; particulières, si le sujet est pris dans une partie de son extension : Quelque pauvre n'est pas malheureux; singulières si le sujet est singulier : Louis XIII a pris La Rochelle. — La proposition singulière se rapproche plus de l'universelle que de la particulière : en logique, elle est traitée comme l'universelle.

On désigne ces quatre sortes de propositions par les lettres A, E, I, O, et, pour aider à les retenir, on a fait les deux vers suivants :

Asserit A, negat E, verum generaliter ambo; 
Asserit I, negat O, sed particulariter ambo.
III. — Les propositions sont dites opposées lorsque du même sujet et du même attribut, on forme différentes combinaisons.

Si elles sont opposées à la fois en quantité et en qualité, on les appelle contradictoires. — De deux contradictoires, l'une est nécessairement vraie et l'autre fausse : Tout homme est animal. Quelque homme n'est pas animal.

Si elles diffèrent en quantité seulement et conviennent en qualité, on les appelle subalternes : tout homme est animal; quelque homme est animal. — Si l'universelle est vraie, la particulière l'est aussi : mais la particulière peut être vraie et l'universelle fausse.

Si elles diffèrent seulement en qualité, on les appelle contraires quand elles sont universelles : tout homme est animal; nul homme n'est animal; subcontraires, quand elles sont particulières : quelque homme est animal; quelque homme n'est pas animal. — Les contraires ne peuvent jamais être vraies ensemble, mais peuvent être fausses toutes deux : les subcontraires ne peuvent être fausses toutes deux, mais, peuvent être vraies ensemble.

IV. — Quand une proposition n'a qu'un sujet et qu'un attribut, on l'appelle simple : celles qui ont plus d'un sujet ou plus d'un attribut sont nommées composées. Quand la composition, au lieu d'être expressément marquée, est cachée, la proposition est dite exponible. — La composition peut tomber soit sur le sujet, soit sur l'attribut, soit sur le verbe : dans ce dernier cas, la proposition s'appelle modale.

Les auteurs de Port Royal énumèrent longuement les propositions composées : ils distinguent les propositions copulatives, disjonctives, conditionnelles, causales, relatives, discrétives, etc.

V. — Il convient d'examiner à part deux sortes de propositions qui sont d'un grand usage dans les sciences : la division et la définition.

La division est le partage d'un tout en ce qu'il contient. — Il y a deux sortes de tout : la partition est la division d'un tout totum composé de parties réellement distinctes, comme quand on divise une maison en ses appartements. — La division proprement dite est le partage d'un tout omni dont les parties sont logiquement comprises dans son extension, comme si on divise le genre animal en hommes et en bêtes.

Les règles de la division sont : 1° qu'elle soit entière, c'est-à-dire que les membres de la division comprennent toute l'étendue du terme qu'on divise; par exemple on divisera
les nombres en pairs et impairs; 2° que les termes soient opposés, comme pair et impair, raisonnable et privé de raison; 3° que l'un des membres ne soit pas enfermé dans l'autre : on ne pourrait diviser les nombres en pairs, impairs et carrés; car tout nombre carré est pair ou impair.

Quant à la définition, elle peut se faire de plusieurs manières : par les parties intégrantes, si on dit que l'homme est un être composé d'une âme et d'un corps; par la description, etc. — La plus exacte est celle qui se fait par le genre prochain et la différence propre.

Voici les règles de la définition : 1° Elle doit être universelle, c'est-à-dire convenir à tout le défini; 2° elle doit être propre, c'est-à-dire convenir au seul défini; 3° elle doit être claire, c'est-à-dire nous donner une idée plus claire et plus distincte de la chose qu'on définit. — Aristote a manqué à cette dernière règle en définissant le mouvement comme l'acte de ce qui est en puissance en tant qu'il est en puissance, et l'âme comme l'acte premier du corps naturel organisé en tant qu'il a la vie en puissance.

Du chapitre annexe qui est relatif à la conversion des propositions, il importe de retenir seulement ce qu'on entend par convertir une proposition : c'est changer le sujet en attribut et l'attribut en sujet, sans que la proposition cesse d'être vraie, si elle l'était auparavant. — La règle à observer, c'est de ne jamais donner à un terme plus d'extension qu'il n'en avait dans la première proposition.

Troisième partie : du raisonnement.
La théorie du raisonnement est la partie de la logique qu'on estime d'ordinaire la plus importante : les auteurs ne sont pas de cet avis. La plupart des erreurs des hommes, suivant eux, sont de faux jugements et viennent de ce qu'ils raisonnent sur de faux principes : rarement elles résultent d'un mauvais raisonnement. — Il faut voir pourtant en quoi consiste le raisonnement; on étudiera : 1° le syllogisme simple et les règles auxquelles il doit se conformer; 2° les syIlogismes composés; 3° les lieux communs; 4° les sophismes.

I. — La nécessité du raisonnement est fondée sur les bornes étroites de notre esprit qui parfois ne peut découvrir un rapport entre une idée et une autre que par l'intermédiaire d'une troisième. — De là, dans tout syllogisme, trois termes : le majeur, ou le grand terme, c'est-à-dire celui qui a le plus d'extension; le mineur, ou petit terme, qui en a le moins, et le moyen. — De là aussi trois propositions : la majeure où le moyen est comparé avec l'attribut de la conclusion; la mineure où le moyen est comparé avec le sujet de la conclusion ; et la conclusion où le majeur est uni avec le mineur.

Il y a des syllogismes simples où le moyen est joint séparément avec chacun des termes de la conclusion; et des syllogismes conjonctifs, où il est joint à tous les deux. — occupons-nous, d'abord des syIlogismes simples.

Les règles des syllogismes simples sont au nombre de six :

1° Le moyen ne peut être pris deux fois particulièrement, mais il doit être pris au moins une fois universellement.

2° Les termes de la conclusion ne peuvent être pris plus universellement dans la conclusion que dans les prémisses.

3° On ne peut rien conclure de deux propositions négatives. 

4° On ne peut prouver une proposition négative par deux propositions affirmatives,

5° La conclusion suit toujours la plus faible partie, c'est-à-dire que, s'il y a une des propositions qui soit négative, la conclusion sera négative, et s'il y en a une particulière, elle sera particulière.

6° De deux propositions particulières, il ne s'ensuit rien.

Il reste à savoir combien il y a de sortes de syllogismes.

On appelle mode la disposition des trois propositions selon leur quatre différences A, E, I, O; d'après la doctrine des combinaisons, les quatre termes étant pris trois à trois peuvent être arrangés de soixante-quatre manières.

La figure dépend de la disposition des trois termes. Le moyen peut être sujet en la majeure et attribut en la mineure; attribut en la majeure et en la mineure; sujet en la majeure et en la mineure; attribut en la majeure et sujet : il y y donc quatre figures.

En appliquant aux divers syllogismes les règles indiquées, on trouve qu'il n'y en a que dix-neuf qui soient concluants. Pour les retenir on se sert de quatre vers latins où l'on doit considérer seulement les voyelles :

Barbara, celarent, darii, ferio; baralipton
Celantes dabitis fespamo frisesomorum;
Cesare, campestres, festino, baroco; darapti
Felapton, disamis datisi bocardo, ferison.
II. — Les syllogismes conjonctifs sont ceux où la majeure est tellement composée qu'elle enferme toute la conclusion. — Sans entrer ici dans l'examen des différents syllogismes composés, qu'on appelle conditionnels, disjonctifs, copulatifs, il faut indiquer plusieurs formes importantes que peuvent prendre les syllogismes :

1° L'enthymème est un syllogisme parfait dans l'esprit. mais imparfait dans l'expression, parce qu'on supprime  une des propositions comme trop claire ou trop connue. Exemple : Mortel, ne garde pas une haine immortelle.

L'épichérême est un syllogisme dans lequel chaque prémisse est accompagnée de sa preuve. Le Pro Milone de Cicéron est un épichérème dont la majeure est qu'il est permis de tuer celui qui nous dresse des embûches. Les  preuves de cette majeure se tirent prétendument d'une supposée loi naturelle, du droit des gens, des exemples. — La mineure est que Clodius a dressé des embûches à Milon, et les preuves sont l'équipage de Clodius, sa suite, etc. La conclusion est qu'il a donc été permis à Milon de le tuer.

3° Le dilemme est un raisonnement où, après avoir divisé un tout en ses parties, on conclut affirmativement ou négativement du tout ce qu'on a conclu de chaque partie.

III. — Les logiciens appellent lieux, loci argumentorum, certains chefs généraux auxquels on peut rapporter toutes les preuves dont on se sert dans les diverses matières que l'on traite. Les Anciens ont fait grand mystère cette méthode : suivant les auteurs de Port-Royal elle est stérile. Quand Virgile met dans la bouche de Nisus ces paroles éloquentes :

Ne, me! adsum qui feci! in me convertite ferrum
O Rutuli!...
on petit assurer qu'il ne s'est pas proposé de faire un argument par la cause efficiente. — Il est donc inutile d'insister sur ce point.

IV. —  On appelle sophismes ou paralogismes les mauvais raisonnements. Les auteurs examinent les sophismes qu'on commet dans la science, puis ceux qu'on commet dans la vie civile.

Les sophismes qu'on commet dans la science. - Ils sont au nombre de neuf  :

Prouver autre chose que ce qui est en question (ignoratio elenchi). - Ainsi dans une discussion on attribue parfois à son adversaire ce qui est éloigné de son sentiment pour le combattre avec avantage : on substitue une question à une autre.

Supposer vrai ce qui est en question (petitio principii). - Aristote tombe dans ce défaut en raisonnant ainsi : la nature des choses pesantes est de tendre au centre du monde; - or l'expérience fait voir que les choses pesantes tendent au centre de la Terre; - donc le centre de la Terre est le même que le centre du monde. - Aristote ne peut savoir que les choses pesantes tendent au centre du monde que si l'on admet déjà implicitement que le centre du monde est le centre de la Terre.

Prendre pour cause ce qui n'est pas cause (non causa pro causa). — Ex. : Attribuer à l'horreur du vide mille effets qui sont dus à la pesanteur. Tel est encore le sophisme : Post hoc, ergo propter hoc. Cela est arrivé à la suite de telle chose : il faut donc que cette chose en soit la cause. — Ainsi on attribue à l'étoile appelée Canicule (Sirius, dans la constellation du Grand Chien), en raison d'une simple coïncidence, la chaleur extraordinaire de certains jours.

Le dénombrement imparfait. — On ne considère pas assez toutes les manières dont une chose peut arriver : et on conclut témérairement qu'elle n'est pas.

Juger d'une chose par ce qui ne lui convient que par accident (fallacia accidentis). — C'est le sophisme des épicuriens quand ils prétendent que la divinité a la forme humaine, parce que dans le monde entier il n'y a que les hommes qui aient l'usage de la raison.

Passer du sens divisé au sens composé, ou du sens composé au sens divisé (fallacia compositionis vel divisionis). — On commettrait ce sophisme en prenant au pied de la lettre les paroles de l'Evangile : les aveugles voient; les boiteux marchent. Il faut diviser, et entendre : ceux qui étaient aveugles voient.

Passer de ce qui est vrai à quelques égards à ce qui est vrai simplement (a dicto secundum quid ad dictum simpliciter). Exemple : Les épicuriens disaient que les dieux doivent avoir la forme humaine parce qu'il n'en est pas de plus belle. C'est un sophisme, car la forme humaine n'est belle qu'au regard du corps, et non d'une manière absolue.

Abuser de l'ambiguïté des termes. — Ex. : dire l'homme pense : or, l'homme est composé d'une âme et d'un corps : donc, le corps et l'âme pensent.

Tirer une conclusion générale d'une induction défectueuse. — Ex. : ayant éprouvé sur beaucoup de mers que l'eau est salée, et sur beaucoup de rivières qu'elle est douce, conclure généralement que l'eau de mer est salée et celle des rivières douce.

Des sophismes du coeur. — Ce chapitre, écrit par Nicole, est le plus célèbre et peut-être le plus remarquable de la Logique de Port-Royal. Rien d'en peut remplacer la lecture : on doit se borner ici à en indiquer la structure générale et à y choisir quelques exemples.

Les erreurs que l'on commet dans la vie civile et dans les discours ordinaires viennent de deux causes : l'une intérieure, qui est la passion ou le dérèglement de la volonté; l'autre extérieure, qui est dans les objets, et nous trompe par une fausse apparence.

A. — Ce qui attache un homme à une opinion plutôt qu'à une autre, c'est moins la pénétration de la vérité et la force des raisons qu'un lien d'amour-propre, d'intérêt ou de passion.

Par exemple, certaines choses douteuses ou fausses sont tenues pour certaines par ceux qui sont d'une nation, d'une profession, ou d'un institut. 

« Je suis d'un tel pays, donc je dois croire qu'un tel saint y a prêché l'évangile ».
Nous ne pouvons reconnaître une qualité à ceux que nous n'aimons pas, ni un défaut à ceux que nous aimons. 
« Je l'aime, donc c'est le plus habile homme du monde. Je  le hais, donc c'est un homme de néant. » 
L'amour-propre nous empêche encore de reconnaître nos erreurs et d'accueillir les vérités nouvellement démontrées. — Si le sang avait une révolution circulaire. ayant jusqu'ici ignoré tout cela, je ne serais pas un habile homme. or je suis un habile homme-: donc, cela n'est pas.

Rien de plus commun encore que de voir des hommes amoureux de ce qu'ils ont inventé, pensé ou dit, et jaloux, envieux, malins à l'égard des autres. 

« Feu M. Pascal allait jusqu'à prétendre qu'un honnête homme devait éviter de se nommer et même de se servir des mots je ou moi; et il avait accoutumé de dire sur ce sujet que la  piété chrétienne anéantit le moi humain, et que la civilité humaine le cache ou le supprime.» 
— A ce propos, Nicole s'emporte en invectives contre Montaigne, au quel il reproche les excès de son amour-propre et sa vanité qui éclatent à chaque page de son livre.

Citons encore un passage sur les louanges qu'on prodigue souvent à tout le monde :

« Il n'y a point dans la gazette de prédicateur qui ne soit des plus éloquents et qui ne ravisse ses auditeurs par la profondeur de sa science; tous ceux qui meurent sont illustres en piété; les plus petits auteurs pourraient faire des livres des éloges qu'ils reçoivent de leurs amis... »
B. — Erreurs qui naissent des objets eux-mêmes. — Bien qu'il soit possible de distinguer la vérité et l'erreur, on doit reconnaître qu'il y a dans les choses un mélange de vérité et d'erreur qui est la source la plus ordinaire des faux jugements.

Ainsi les bonnes qualités des personnes qu'on estime nous font approuver leurs défauts, et les défauts de celles qu'on n'estime pas nous font condamner ce qu'elles ont de bon. Ainsi encore on loue un prédicateur, bien moins sur ce qu'il dit que sur ses périodes, si elles sont justes et habilement cadencées; on juge des hommes sur leur habit, sur leur maintien, sur la facilité de leur parole, etc.

Quoi de plus fréquent encore que les fausses inductions? Il y a des maladies cachées aux plus habiles médecins : les esprits excessifs en concluent que la médecine est un métier de charlatans.

Mais il n'y a pas de faux raisonnements plus fréquents que ceux où l'on tombe en jugeant des choses par une autorité insuffisante, ou en décidant du fond par la manière-:

« Un homme a cent mille livres de rentes : donc il a raison. Il est de grande naissance : donc on doit croire ce qu'il dit comme véritable. C'est un homme qui n'a point de biens : donc il a tort... La sottise de l'esprit humain est telle qu'une belle maison, un habit magnifique, une grande barbe font qu'il s'en croie plus habile; et si l'on n'y prend garde, il s'estime davantage à cheval ou en carrosse qu'à pied. »
Quatrième partie : de la méthode.
La méthode peut être définie l'art de bien disposer une suite de plusieurs pensée, ou pour découvrir la vérité quand nous l'ignorons, ou pour la prouver aux autres quand nous la connaissons déjà. — On montrera 1° que l'esprit humain est capable de découvrir la vérité; et qu'il la découvre; 2° par l'analyse; 3° par la synthèse; 4° par la foi divine ou humaine.

I. — La science est-elle possible? 
Les nouveaux académiciens et les pyrrhoniens ont contesté la possibilité de la science. « Mais ce sont des jeux de personnes oisives et ingénieuses ». Quel homme peut entrer en doute s'il ne dort pas ou s'il est fou, ou croire que l'existence des choses extérieures est incertaine?

En réalité, on trouve dans l'esprit une infinité de connaissances claires dont il est impossible de douter. Les sens aussi nous font connaître la vérité, quoique, ainsi que l'a montré Descartes; 

« la certitude que nous avons qu'ils ne nous trompent pas vienne d'une réflexion de l'esprit par laquelle nous discernons quand nous devons croire et quand nous ne devons pas croire les sens. »
Il faut distinguer trois sortes de choses. Les unes sont connues clairement. D'autres ne le sont pas encore, mais peuvent l'être : elles sont l'objet de l'étude des philosophes. Enfin d'autres sont au-dessus de notre intelligence, c'est folie de perdre son temps à les vouloir comprendre.Telles sont les questions relatives à la puissance de Dieu et à son éternité. — Il faut remarquer pourtant qu'il y a des choses certaines qui sont incompréhensibles. Ainsi, selon les auteurs de Port-Royal, la géométrie démontre que la matière est divisible à l'infini, quoique nous ne puissions comprendre une telle proposition.

Il y a deux sortes de méthodes : l'une pour découvrir la vérité, s'appelle analyse ou méthode d'invention; l'autre pour la faire entendre aux autres, s'appelle synthèse ou méthode de doctrine.

II. — De l'analyse. 
On procède par analyse quand on cherche les causes par les effets ou les effets par les causes, ou le tout par les parties, ou les parties par le tout.

Voici un exemple d'analyse : on se propose de savoir si l'âme humaine est immortelle. Pour cela, on considère la nature de l'âme et on remarque que le propre de l'âme est
de penser; on voit ensuite qu'on peut nier de la pensée, sans la détruire, tout ce qui appartient au corps, et par conséquent, la divisibilité; et comme la destruction n'est que le changement ou la dissolution des parties, l'âme, qui n'a pas de parties, ne peut être détruite.

La méthode d'analyse diffère de la méthode de synthèse comme le chemin qu'on fait en montant d'une vallée en une montagne diffère de celui qu'on fait en descendant de la montagne dans la vallée. On montrera par analyse qu'une personne descend de saint Louis en faisant voir qu'elle a tel père, qui était fils d'un autre, et ainsi jusqu'à saint Louis; on montrera synthétiquement la même proposition en commençant par Saint-Louis et en parcourant la suite de ses descendants jusqu'à la personne dont il s'agit.

Les auteurs, à propos de l'analyse, rappellent les règles de méthode générale données par Descartes.

III. — De la synthèse. 
La synthèse est cette méthode qui consiste à commencer par les choses les plus générales et les plus simples pour passer aux moins générales et plus composées. On se sert dans cette méthode d'axiomes, de définitions el de démonstrations.

A propos des axiomes les auteurs réfutent la théorie sensualiste qui les explique par l'expérience

Si nous disons que « le tout est plus grand que sa partie, ce n'est point des observations que nous avons faites depuis notre enfance que la certitude de cet axiome dépend, puisque au contraire il n'y a rien de plus capable de nous entretenir dans l'erreur que de nous arrêter à ces préjugés de notre enfance; mais elle dépend uniquement de ce que les idées claires et distinctes que nous avons d'un tout et d'une partie renferment clairement.-»
Il faut donner maintenant les règles des axiomes, des définitions et des démonstrations-: Arnauld les emprunte à Pascal; elles sont au nombre de huit.

Pour les définitions :

1° Ne laisser aucun des termes obscurs ou un peu équivoques  sans le définir.

2° N'employer dans les définitions que des termes parfaitement connus ou déjà expliqués.

Pour les axiomes :
3° Ne demander en axiomes que des choses parfaitement évidentes.

4° Recevoir pour évident ce qui n'a besoin que d'un peu d'attention pour être reconnu véritable.

Pour les démonstrations :
5° Prouver toutes les propositions un peu obscures en n'employant à leur preuve que les définitions qui auront été accordées, ou les propositions qui auront été démontrées.

6° N'abuser jamais de l'équivoque des termes en manquant de substituer mentalement les définitions qui les restreignent ou qui les expliquent.

Pour la méthode :
7° Traiter les choses autant qu'il se peut dans leur ordre naturel, en commençant par les plus simples, en expliquant tout ce qui appartient à la nature du genre avant que de passer aux espèces particulières.

8° Diviser autant qu'il se peut chaque genre en toutes ses espèces, chaque tout en toutes ses parties, et chaque difficulté en tous ses cas.

IV. La foi.
Outre la science, il est, pour les auteurs de Port Royal (qui montrent par là que eux non plus n'échappent pas aux pièges de la pétition de principe), une autre voie par laquelle nous croyons certaines choses, bien que, par nous-mêmes, nous n'en sachions rien : c'est la foi, qui peut être divine ou humaine.

La foi divine est infaillible et doit avoir plus de force sur notre esprit que notre propre raison, et cela par la raison même qui nous fait voir que Dieu est plus incapable de nous tromper que notre raison d'être trompée.

Quant à la foi humaine, c'est-à-dire le témoignage des hommes, il faut éviter également de croire trop légèrement et d'être incrédule sans raison.

Pour juger de la vérité d'un événement, il ne faut pas le considérer nûment et en lui-même, mais prendre garde aux circonstances intérieures et extérieures qui l'accompagnent. Les premières sont celles qui tiennent au fait lui-même : elles le rendent possible ou vraisemblable. Les autres dépendent des personnes qui le rapportent : elles le rendent certain ou douteux. On peut appliquer ces règles à la créance aux miracles.

On peut aussi les appliquer aux faits à venir : 

« Car, comme l'on doit croire probable qu'un fait est arrivé, lorsque les circonstances certaines que l'on connaît sont ordinairement jointes avec ce fait, on doit croire aussi probable qu'il arrivera, lorsque les circonstances présentes sont telles qu'elles sont ordinairement suivies d'un tel effet. »
(NLI / V. B.)
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Dictionnaire Le monde des textes
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