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La Bruyère
(Jean de), moraliste né à Paris
le 16 août 1645, mort à Versailles
le 10 mai 1696. On a longtemps cru qu'il était né dans un
village voisin de Dourdan, jusqu'à ce que Jal eût retrouvé
son acte de baptême, qui établit qu'il a été
baptisé le 17 août 1645 à l'église Saint-Christophe,
dans la Cité. Il était le fils aîné de Louis
de La Bruyère, contrôleur général des rentes
de l'Hôtel de Ville ,
bourgeois de Paris, et d'Elisabeth Ilamonyn. Son trisaïeul paternel,
Jean de La Bruyère, apothicaire dans la rue
Saint-Denis, et son bisaïeul, Mathias de La Bruyère, lieutenant
civil de la prévôté et vicomté de Paris, avaient
joué, au XVIe siècle, un
rôle actif dans la Ligue. Il fut vraisemblablement élevé
à l'Oratoire de Paris, et, à vingt ans, obtint le grade de
licencié ès deux droits à l'université d'Orléans .
Il revint vivre à Paris avec sa famille, dont la situation de fortune
était assez aisée, et fut inscrit au barreau, mais plaida
peu ou pas. En 1673, il acheta une charge de trésorier général
de France au bureau des finances de la généralité
de Caen ,
charge qui valait une vingtaine de mille livres, rapportait environ 2 350
livres par an, et conférait en outre l'anoblissement; il fit le
voyage de Normandie
pour son installation, puis, les formalités remplies, il retourna
à Paris et ne parut plus à Caen .
Il vendit sa charge en 1686. A partir du 15 août 1684, il fut l'un
des précepteurs du jeune duc de Bourbon,
petit-fils du grand Condé. Cet emploi fut confié à
La Bruyère, d'après l'abbé d'Olivet, sur la recommandation
de Bossuet,
«
qui fournissait ordinairement aux princes, a dit Fontenelle,
les gens de mérite dans les lettres dont ils avaient besoin ».
On ignore d'ailleurs comment Jean La Bruyère
connaissait Bossuet. Le jeune duc de Bourbon était âgé
de seize ans, et il venait d'achever sa seconde année de philosophie
au collège de Clermont (Louis-le-Grand), qui était dirigé
par les jésuites .
C'est avec deux jésuites encore, les pères Alleaume et du
Rosel, et avec le mathématicien Sauveur,
que La Bruyère partagea le soin d'achever l'éducation du
jeune duc, auquel il était chargé d'enseigner, pour sa part,
l'histoire, la géographie et les institutions
de la France. Condé suivait de près les études de
son petit-fils, et La Bruyère, comme les autres maîtres, devait
lui faire connaître le programme de ses leçons et les progrès
de son élève, qui, à vrai dire, était un assez
mauvais élève. Le 24 juillet 1685, le duc de Bourbon épousa
Mme de Nantes, fille de Louis XIV et de Mme
de Montespan, qui était âgée de onze ans et dix
mois; La Bruyère fut invité à partager ses leçons
entre les deux jeunes époux. Le 11 décembre 1686, Condé
mourut à Fontainebleau ,
et l'éducation du duc de Bourbon fut considérée comme
terminée. La Bruyère resta néanmoins dans la maison
de Condé en qualité de gentilhomme de Monsieur le duc, ou
«
d'homme de lettres », suivant l'abbé d'Olivet, avec
mille écus de pension. Ces fonctions assez vagues laissaient à
La Bruyère le loisir de travailler selon ses goûts, et elles
lui permettaient d'observer à son aise ces grands et ces courtisans
dont il devait faire de si mordants portraits. Mais il eut certainement
à souffrir du caractère insupportable des « Altesses
à
qui il était », et que Saint-Simonnous
a dépeintes sous de si noires couleurs. « Fils dénaturé,
cruel père, mari terrible, maître détestable... »,
tel était, d'après l'auteur des Mémoires, Henri-Jules
de Bourbon, fils du grand Condé; et quant à son petit-fils,
l'élève de La Bruyère,
«
sa férocité, dit encore Saint-Simon, était extrême
et se montrait en tout. C'était une meule toujours en l'air, qui
faisait fuir devant elle, et dont ses amis n'étaient jamais en sûreté,
tantôt par des insultes extrêmes, tantôt par des plaisanteries
cruelles en face, et des chansons qu'il savait faire sur-le-champ. qui
emportaient la pièce et qui ne s'effaçaient jamais [...]
Il se sentait le fléau de son plus intime domestique. »
La Bruyère, qui avait spontanément
l'humeur sociable et le désir de plaire, souffrit de la contrainte
que lui imposait l'obligation de défendre sa dignité. Il
évita les persécutions auxquelles était en butte le
pauvre Santeul, mais on sent l'amertume de l'amour-propre blessé
dans les plus âpres passages de son chapitre des Grands.
La première édition des Caractères
parut en mars 1688, sous ce titre : les Caractères de Théophraste,
traduits du grec, avec les caractères ou les moeurs de ce siècle,
A Paris, chez Étienne Michallet, premier imprimeur du Roy, rue Saint-Jacques ,
à l'image Saint Paul. M. DC. LXXXVIII.
Avec privilège de Sa Majesté, in-12. Le nom da l'auteur ne
figura sur aucune édition publiée de son vivant. Bien que
cette première édition contint surtout des maximes, et presque
pas de portraits, le succès fut tout de suite très vif, et
deux autres éditions parurent dans la même année 1688,
sans que La Bruyère eût le temps de les augmenter notablement.
En revanche, la 4e édition (1689)
reçut plus de 350 caractères inédits; la cinquième
(1690), plus de 150; la sixième (1691) et la septième (1692),
près de 80 chacune; la huitième (1693), plus de 40, auxquels
il faut ajouter le discours à l'Académie.
Seule, la 9e édition (1696) qui
parut quelques jours après la mort de La Bruyère, mais revue
et corrigée par lui, ne contenait rien d'inédit. La vente
de son ouvrage n'enrichit point La Bruyère, qui d'avance en avait
destiné le produit à doter la fille de son libraire Michallet;
cette dot fut de 100 000 F. environ, suivant certaines estimations, et
de 2 à 300 000 F, suivant d'autres.
Jean de La Bruyère se présenta
à l'Académie en 1691, et ce fut Pavillon qui fut élu.
Il se représenta deux ans plus tard, et cette fois fut élu,
le 14, mai 1693, en remplacement de l'abbé de La Chambre. Il avait
été chaudement recommandé par le contrôleur
général Pontchartrain. Son discours de réception,
qu'il prononça le 15 juin de la même année, souleva
des orages. Il fut violemment attaqué dans le Mercure Galant,
qu'il avait placé jadis « immédiatement audessous de
rien », et dont les principaux rédacteurs, Thomas Corneille
et Fontenelle, ne lui pardonnèrent
pas d'avoir fait l'éloge ,
dans ce discours, des chefs du parti des Anciens, Bossuet,
Boileau,
La
Fontaine, et surtout d'avoir exalté
Racine
aux dépens de Corneille. La Bruyère
répliqua à l'article du Mercure dans la préface
de son discours, et il se vengea de Fontenelle en publiant dans la 8e
éd. de son livre le caractère de Cydias, dont tout
le monde reconnut l'original.
Les dernières années de la
vie de La Bruyère furent consacrées à la préparation
d'un nouvel ouvrage, dont il avait pris l'idée dans ses fréquents
entretiens avec Bossuet c'est à savoir
les
Dialogues sur le Quiétisme, qu'il
laissa inachevés. Ils ont été publiés après
sa mort, en 1699, par l'abbé du Pin, docteur en Sorbonne ,
qui compléta les sept dialogues trouvés dans les papiers
de La Bruyère, par deux dialogues de sa façon. Il est probable
qu'il ne se gêna pas non plus pour remanier les sept premiers; mais,
avec cette réserve, l'authenticité des Dialogues,
qui n'était pas admise par Walckenaër,
paraît certaine à un des éditeurs de La Bruyère,
au XIXe siècle, G. Servois. Ajoutons
que l'on a vingt lettres de La Bruyère, dont dix-sept sont adressées
au prince de Condé, et nous aurons achevé l'énumération
de ses oeuvres complètes.
Il mourut à Versailles, dans la
nuit du 10 au 11 mai 1696, d'une attaque d'apoplexie, Le récit de
sa fin nous a été transmis par une lettre d'Antoine Bossuet,
frère de l'évêque de Meaux :
«
J'avais soupé avec lui le mardi 8, écrit-il; il était
très gai et ne s'était jamais mieux porté. Le mercredi
et le jeudi même, jusqu'à neuf heures du soir, se passèrent
en visites et en promenades, sans aucun pressentiment; il soupa avec appétit,
et tout d'un coup il perdit la parole et sa bouche se tourna. M. Félix,
M. Fagon, toute la médecine de la cour vint
à son secours. Il montrait sa tête comme le siège de
son mal. II eut quelque connaissance. Saignée, émétique,
lavement de tabac, rien n'y fit [...]. Il m'avait lu [deux jours auparavant]
des Dialogues qu'il avait faits sur le quiétisme, non pas
à l'imitation des Lettres Provinciales
(car il était toujours original), mais des dialogues de sa façon
[...] C'est une perte pour nous tous; nous le regrettons sensiblement.
»
Bossuet lui-même
écrivait de son côté le 28 mai :
«
Toute la cour l'a regretté, et monsieur le Prince plus que tous
les autres. »
Enfin, voici dans quels termes Saint-Simon
a enregistré sa mort :
«
Le public perdit bientôt après (1696) un homme illustre par
son esprit, par son style et par la connaissance des hommes : je veux dire
La Bruyère, qui mourut d'apoplexie à Versailles, après
avoir surpassé Théophraste
en travaillant d'après lui, et avoir peint les hommes de notre temps,
dans ses nouveaux Caractères, d'une manière inimitable. C'était
d'ailleurs un fort honnête homme, de très bonne compagnie,
simple, sans rien de pédant, et fort désintéressé.
Je l'avais assez connu pour le regretter, et les ouvrages que son âge
et sa santé pouvaient faire espérer de lui. »
La Bruyère mourait célibataire
et pauvre. Sa mort, « si prompte, si surprenante », suivant
les expressions de son successeur à l'Académie,
l'abbé Fleury, fit naître le soupçon qu'il aurait été
empoisonné, sans doute par la vengeance d'un des originaux des Caractères ;
ces bruits n'avaient aucun fondement sérieux. Il fut inhumé
à Versailles le 12 mai, dans la vieille église Saint-Julien,
qui a été démolie en 1797.
La Bruyère est un moraliste, et
le XVIIe siècle est L'âge
des moralistes; ce sont là des termes consacrés par l'usage,
mais qui ont besoin d'être précisés. On appelle aujourd'hui
moraliste l'écrivain qui prêche la morale,
et on le distingue du psychologue qui décrit les sentiments sans
les juger. Si l'on accepte ces définitions, qui ont été
fixées par Paul Bourget (Nouveaux Essais
de psychologie contemporaine, 1885), La Bruyère est à
la fois moraliste et psychologue, et plus encore psychologue que moraliste,
et l'on doit dire du XVIIe siècle
qu'il est avant tout l'âge de la psychologie.
Mais on entendait alors par moraliste tout auteur qui écrivait «
sur les moeurs », quel que fût l'esprit de son livre. Et l'on
avait un tel goût pour les analyses morales
et pour les portraits, qu'ils n'étaient point réservés
aux ouvrages spéciaux, tels que le Recueil de Mademoiselle,
mais abondaient dans les romans et, c'est La Bruyère lui-même
qui le dit, jusque dans les sermons ( Discours
sur Théophraste).
Toutefois, deux grands écrivains,
par l'objet et par la forme de leurs oeuvres, étaient les prédécesseurs
directs de La Bruyère en cet art du moraliste : c'étaient
Pascal
et La Rochefoucauld,
qu'il a parfaitement définis, précisant ensuite par contraste
l'originalité de son propre ouvrage :
«
L'un (de ces deux ouvrages), dit-il dans son Discours sur Théophraste,
par l'engagement de son auteur, fait servir la métaphysique
à la religion ;
fait connaître l'âme, ses passions, ses
vices; traite les grands et sérieux motifs pour conduire à
la vertu, et veut rendre l'homme chrétien .
L'autre, qui est la production d'un esprit instruit par le commerce du
monde, et dont la délicatesse était égale à
la pénétration, observant que l'amour-propre est dans l'homme
la cause de tous ses faibles, l 'attaque sans relâche quelque part
où il le trouve; et cette unique pensée,
comme multipliée en mille autres, a toujours, par le choix des mots
et par la variété de l'expression, la grâce de la nouveauté.
L'on ne suit aucune de ces routes dans l'ouvrage qui est joint à
la traduction des Caractères
(de Théophraste). Il est tout différent
des deux autres que je viens de toucher : moins sublime que le premier
et moins délicat que le second, il ne tend qu'à rendre l'homme
raisonnable, mais par des voies simples et communes, et eu l'examinant
indifféremment, sans beaucoup de méthode,
et selon que les divers chapitres y conduisent par les âges, les
sexes et les conditions, et par les voies, les faibles et le ridicule qui
y sont attachés. »
Il ne faut donc pas chercher dans La Bruyère
un système, ni même des vues bien
neuves sur la nature et la destinée de l'humain. Mais nous trouvons
dans son livre un tableau de la société de son temps, que
les contemporains reconnurent exact ( Saint-Simon,
cité plus haut); les traits épars d'un caractère fort
intéressant, qui éclaire comme d'un jour intérieur
la valeur de ses jugements, et qui est le sien
propre; et enfin, un art original dont la nouveauté le rapproche
davantage de ses successeurs du XVIIIe
et même du XIXe siècle que
de ses devanciers et de ses contemporains.
«
La Bruyère, a dit Prévost-Paradol,
n'entre pas dans un sujet pour le parcourir d'un pas ferme et réglé
jusqu'au bout; il y pénètre par cent voies différentes,
ne s'y engage un moment que pour en sortir, puis y revient sous une forme
nouvelle, change à chaque instant de tour, de figure, de langage,
ne s'appesantit sur rien et finit par avoir tout dit. »
On reconnaît généralement
que le tableau qu'il nous présente de la société de
son temps est à peu près complet mais on en cherche le plan,
et lui-même a reconnu qu'il n'était pas rigoureux (
plus haut). Toutefois, il semble se raviser plus tard et, dans la Préface
des Caractères ,
il parle, sans l'expliquer clairement, « des raisons qui entrent
dans l'ordre des chapitres et dans une certaine suite insensible des réflexions
qui le composent ». Plus tard encore, dans la Préface du Discours
à I'Académie, il déclare
«
que de seize chapitres qui le composent [son livre], il y en a quinze qui,
s'attachant à découvrir le faux et le ridicule qui se rencontrent
dans les objets des passions et des attachements humains, ne tendent qu'à
ruiner tous les obstacles qui affaiblissent d'abord et qui éteignent
ensuite dans tous les hommes la connaissance
de Dieu ;
qu'ainsi ils ne sont que des préparations au seizième et
dernier chapitre, où l'athéisme
est attaqué et peut-être confondu... »
Mais cette explication trouvée après
coup est suspecte; répondant aux Théobaldes, il a
sans doute voulu se concilier des sympathies.
Le chapitre des Esprits forts est assurément l'expression
sincère de ses sentiments chrétiens, mais il est aussi, comme
l'éloge de Louis XIV dans le chapitre
du Souverain et comme la traduction de Théophraste,
un paravent à l'ombre duquel il a pu faire passer la satire des
puissants. Néanmoins, on peut reconnaître un certain ordre
dans les Caractères ;
le premier chapitre (Des Ouvrages de l'Esprit), est une sorte d'introduction;
les neuf chapitres suivants (Du Mérite personnel, des Femmes,
du Coeur, de la Société et de la Conversation, des Biens
de fortune, de la Ville, de la Cour, des Grands, du Souverain ou de la
République) sont le tableau de la société du XVIIe
siècle, considérée dans ses traits généraux,
puis dans ses diverses castes; les chapitres XI et XII (de l'Homme et
des Jugements) appartiennent à la morale
de tous les temps; les travers et les abus de son siècle sont de
nouveau attaqués dans les chapitres XIII et XIV (de la Mode,
et de Quelques usages); enfin la conclusion chrétienne est
donnée par les chapitres XV (de la Chaire) et XVI (des
Esprits forts).
Tel est le cadre où La Bruyère
a enfermé ses observations et ses
réflexions,
dont les plus intéressantes sont celles qui s'appliquent à
ses contemporains, et notamment à la friponnerie des financiers,
à la sottise vaniteuse et à l'égoïsme
des bourgeois, à la bassesse des courtisans et à l'insolente
dureté des grands. Tous ses portraits sont pris sur le vif, et la
question se pose de savoir si chacun de ces portraits est fait à
l'exacte ressemblance d'un modèle déterminé, ou s'il
les a composés de traits recueillis de divers originaux. La Bruyère
a protesté à mainte reprise contre les « Clefs-»
qui prétendaient donner les noms des personnages qu'il avait dépeints;
mais il ne pouvait pas ne pas protester. Quelques-unes de ces « Clefs
» nous sont parvenues, et il n'est pas douteux qu'elles sont dans
le vrai, lorsqu'elles nous montrent, par exemple, Fontenelle
dans Cydias, et dans Aemile, le grand Condé. Parfois
aussi leurs indications sont manifestement absurdes. La Bruyère
a certainement usé quelquefois du procédé dont il
prétendait ne s'être jamais départi et qui consiste
à rassembler en une peinture vraisemblable des traits qui, dans
la réalité, n'appartenaient pas tous au même modèle.
C'est ainsi, par exemple, qu'il a composé de diverses anecdotes
le caractère de Ménalque, le Distrait.
Cette société du XVIIe
siècle,
avec quel esprit La Bruyère l'a-t-il observée, et que faut-il
penser de ses jugements? On a curieusement voulu faire de La Bruyère
une sorte de réformateur, de démocrate, un « précurseur
de la Révolution française ». Les passages abondent
dans son livre où l'on voit qu'il partage, au contraire, et qu'il
accepte toutes les idées essentielles de
son temps, en politique comme en religion. Il critique les abus, mais il
respecte les institutions. Il reconnaît même que certains maux
sont inévitables. Il avait trop l'amour de son art pour être
un révolté, et, comme l'a remarqué Nisard, il ne pouvait
haïr ce qu'il peignait si bien. Ceci posé, il reste que le
ton des Caractères
est presque constamment celui de la plus mordante satire. Il y avait en
La Bruyère un mélange singulier d'orgueil et de timidité,
d'ambition secrète et de mépris pour les ambitieux, de dédain
des honneurs et de conscience qu'il en était digne; il ressentit
profondément, malgré son affectation d'indifférence
stoïcienne,
l'inégalité de son mérite et de sa fortune. Et son
grand grief contre la société du XVIIe
siècle est précisément de ne pas faire sa place au
mérite personnel. « Domestique » de ces Condé,
dont nous avons indiqué d'après
Saint-Simon
le caractère détestable, il eut plus qu'un autre à
se plaindre de la morgue des grands et de leur injustice à l'égard
de personnes « qui les égalent par le coeur et par l'esprit
et qui les passent quelquefois ». Doué d'une sensibilité
profonde et délicate, qui nous est attestée par certaines
de ses réflexions sur l'amour et sur l'amitié, il n'est pas
étonnant si La Bruyère, dont les aspirations naturelles étaient
constamment froissées, finit par concevoir quelque amertume contre
l'injustice du sort et l'épancha dans son livre.
Son humeur aigrie fut admirablement servie
par un style incisif, âpre, nerveux, hardi jusqu'à la brutalité.
Sa phrase, courte, brusque, saccadée, est déjà celle
du XVIIIe siècle; le réalisme
de l'expression, la crudité de certains traits, la tendance à
peindre l'extérieur, les gestes des personnages, sont presque du
XIXe. Et il nous ressemble encore par un
trait qui le distingue de ses contemporains; il est le premier écrivain
pour qui le style ait eu une valeur propre, indépendante du sujet.
Il est le premier en date des stylistes. Et je ne sais s'il est le moins
philosophe des moralistes français, mais il en est assurément
le plus littérateur. (Paul Souday).
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En
bibliothèque - On a de La Bruyère
les Caractères de Théophraste,
Paris, 1687, in-12. Il y a eu des augmentations considérables dans
les édit. suiv., parmi lesquelles nous citerons celles de Paris,
1697, in-12, 1740, 2 vol. in-12, avec les notes de Coste,
1750, 2 vol. petit in-12, et 1765, in-4. Belin de Ballu, qui a donné
une édition des Caractères, Paris, Bastien, 1790,
2 vol. in-8, a fait aussi imprimer la traduct. de Théophraste par
La Bruyère, à laquelle il a ajouté la traduct. des
chap. 29 et 30 de l'auteur grec, imprimés pour la première
fois en 1780 à Rome. Mme de Genlis a publié
une édit., des Caractères avec de nouvelles notes
critiques, 1812, in-12. Parmi les autres édit. de La Bruyère
on distingue celles de P. Didot, 1813 et 1818, 2 vol. in-8. Celle-ci fait
partie de la belle collect. des classiq. franç. publ. par M. Lefèvre.
Les Dialogues posthumes sur le quiétisme, continués
par L. Ellies Dupin, furent donnés en 1699, in-12. Cette dispute
théologique était assez étrangère à
La Bruyère pour qu'il pût se dispenser d'y prendre part; mais,
ainsi que l'a remarqué M. le card. de Beausset, "une juste admiration
réunie à la reconnaissance ne permettait pas à La
Bruyère d'hésiter entre Bossuet et Fénélon." |
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