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La typologie des sociétés humaines
selon la forme d'économie qui les structure
La typologie des sociétés humaines fondée sur la forme d'économie qui les structure est un pilier des sciences sociales (anthropologie, sociologie, économie politique). Plusieurs grilles de lecture coexistent. Chacune met l'accent sur un aspect différent de l'organisation économique : le mode de subsistance, les rapports de propriété ou les mécanismes d'échange. La grille de Lenski décrit le support technologique et écologique de l'économie, et distingue, par exemple, les sociétés de chasseurs-cueilleurs, les socités agraires, les sociétés industriels et post-indutrielles, etc. La grille marxiste analyse les rapports de pouvoir, d'exploitation et de propriété et installe sa typologie fonction des modes de production (féodal, capitaliste, communiste, etc.). La grille de Polanyi éclaire, quant à elle, organise les sociétés selon les mécanismes institutionnels principaux de circulation des richesses. (réciprocité, redistribution, échange marchand). Ces trois typologies se complètent pour offrir une vision holistique. En croisant ces approches, on comprend qu'une société agraire (Lenski) peut fonctionner sur un mode de production féodal (Marx) avec une forte intégration par redistribution (Polanyi).

D'autres approches existent aussi, comme, par exemple, celles de Walt Rostow ou d'Alvin Toffler. 

• Walt Rostow aborde la typologie des sociétés en distinguant cinq stades linéaires (société traditionnelle, société qui présenten des conditions préalables au décollage, socité qui est en phase de décollage (take-off), société en marche vers la maturité et société entrée dans l'ère de la consommation de masse. 

• Alvin Toffler dans une perspective plus vulgarisatrice mais souvent citée inscrit les sociétés dans trois vagues : la vague agricole → la vague industrielle → la vague informationnelle (The Third Wave, 1980).

La typologie Gerhard Lenski (évolutionniste et écologique)

Issue des travaux de Lewis Morgan puis reprise et affinée par l'anthropologie économique, la typologie de Gerhard Lenski, devenue classique en anthropologie et en sociologie, classe les sociétés selon leur niveau de sophistication technologique et leur mode de subsistance principal. L'évolution technologique modifie la relation de la société avec son environnement et sa structure sociale. Cela conduit à distinguer principalement les sociétés de chasse-cueillette (économie de prédation, absence d'accumulation durable, forte réciprocité, égalitarisme relatif); les sociétés pastorales(domestication animale, mobilité, importance du troupeau comme capital et marqueur de statut) les sociétés agricoles (horticoles puis agraires) (sédentarisation, production d'un surplus, apparition de la propriété foncière et des inégalités), les sociétés industrielles (production mécanisée, salariat généralisé, division technique du travail), les sociétés post-industrielles (primauté des services et de l'information sur la production matérielle).

Sociétés de chasseurs-cueilleurs.
Les sociétés de chasseurs-cueilleurs (ou socitétés de chasseurs-pêches-cueilleurs) représentent le mode de subsistance le plus ancien et le plus durable de l'histoire humaine. Il a prédominé pendant la quasi-totalité de l'existence de notre espèce avant l'avènement de l'agriculture et de l'élevage. Les groupes de chasseurs-cueilleurs tirent l'essentiel de leur alimentation de la cueillette de plantes sauvages, de la chasse et de la pêche, et vivent en symbiose étroite avec leur environnement naturel. Leur organisation sociale repose traditionnellement sur un profond égalitarisme,qui  se distingue par l'absence de classes sociales, de hiérarchies rigides ou d'inégalités matérielles marquées. Ces sociétés se structurent généralement en bandes flexibles de petite taille, regroupant habituellement quelques dizaines d'individus liés par des liens de parenté, ce qui favorise la mobilité et l'adaptabilité aux conditions changeantes de leur milieu.

Au sein de ces communautés, le pouvoir est rarement coercitif et les décisions sont ordinairement prises par consensus. Le leadership est informel; il repose sur l'expérience, les compétences ou le charisme d'un individu plutôt que sur un statut héréditaire ou institutionnalisé. Cette dynamique sociale est maintenue par des mécanismes culturels qui découragent l'accumulation de richesses ou l'exercice d'une autorité dominante, ce qui conduit certains anthropologues à qualifier ces systèmes d'égalitarisme féroce. L'économie de ces sociétés est principalement fondée sur le retour immédiat, où les ressources acquises sont consommées ou partagées rapidement, sans stockage à grande échelle. Le partage et la réciprocité constituent ainsi les piliers de la vie sociale et économique, et agissent comme une stratégie de survie collective qui répartit les risques liés à l'incertitude des ressources et renforce la cohésion du groupe.

La relation de ces sociétés avec leur environnement est caractérisée par une connaissance écologique approfondie, transmise de génération en génération. La mobilité, qu'elle soit nomade ou semi-nomade, est une caractéristique centrale qui permet de suivre les cycles saisonniers des ressources, comme les migrations du gibier ou la maturation des végétaux. Cette circulation constante sur de vastes territoires empêche la surexploitation des écosystèmes locaux et maintient un équilibre durable avec la nature. Sur le plan de la division du travail, si des tendances liées à l'âge et au genre existent, elles demeurent beaucoup plus flexibles que dans les sociétés agricoles. Les recherches anthropologiques contemporaines ont d'ailleurs remis en question le stéréotype rigide de "l'homme chasseur et la femme cueilleuse", ont démontré que les femmes ont toujours joué un rôle actif dans la chasse et que la cueillette assurait souvent l'apport calorique principal, conférant aux femmes une importance économique et sociale capitale.

Sur le plan culturel et religieux, les sociétés de chasseurs-cueilleurs développent fréquemment des cosmologies animistes. Elles perçoivent le monde naturel comme habité par des esprits ou doté d'une forme d'agentivité propre. Le chamanisme y occupe souvent une place prépondérante, des spécialistes servent d'intermédiaires entre la communauté humaine et le monde des esprits pour assurer la guérison, la réussite de la chasse ou l'harmonie avec les forces naturelles. La transmission des savoirs, des normes sociales et des mythes fondateurs s'effectue essentiellement par la tradition orale, les rituels et les récits, qui constituent la mémoire vive de ces populations.

Bien que leur nombre ait considérablement diminué face à l'expansion des sociétés agricoles et industrielles, des communautés de chasseurs-cueilleurs subsistent encore aujourd'hui dans divers écosystèmes, des déserts d'Afrique australe aux forêts d'Amazonie, en passant par les régions arctiques. Des groupes comme les Hadza de Tanzanie ou les San d'Afrique australe continuent de perpétuer, avec des adaptations contemporaines, ce mode de vie ancestral. L'anthropologue Marshall Sahlins a d'ailleurs célèbrement décrit ces sociétés comme la "première société d'abondance", non pas en raison d'une accumulation matérielle, mais parce que leurs besoins étaient limités et facilement satisfaisables, ce qui leur laissait un temps de loisir conséquent.

Il est toutefois essentiel de se prémunir ici contre le mythe romantique du "bon sauvage", qui idéalise ces modes de vie en occultant les réalités des conflits intergroupes, des périodes de disette ou des contraintes environnementales sévères. Aujourd'hui, les défis majeurs auxquels ces sociétés font face sont principalement externes : l'accaparement des terres, la déforestation, l'exploitation des ressources minières et le changement climatique menacent directement leurs territoires ancestraux et leur survie culturelle. 

Sociétés horticoles.
Les sociétés horticoles pratiquant l'agriculture itinérante constituent un type d'organisation socio-économique intermédiaire entre les sociétés de chasseurs-cueilleurs et les sociétés agricoles intensives. Elles reposent sur une culture de subsistance à petite échelle, utilisant des outils simples comme la houe ou le bâton à fouir, sans recours à la charrue ni à la traction animale. Cette forme d'agriculture,  appelée essartage, culture sur brûlis ou abattis-brûlis, consiste à défricher une parcelle de forêt ou de savane, à brûler la végétation coupée pour enrichir le sol en cendres fertilisantes, puis à cultiver cette parcelle pendant quelques années avant de l'abandonner pour la laisser en jachère et se déplacer vers une nouvelle zone.

Le cycle typique dure de deux à cinq ans de culture active, suivi d'une jachère qui peut s'étendre sur dix à vingt-cinq ans, le temps que la fertilité du sol se régénère naturellement. Ce système exige de vastes étendues de terres disponibles par rapport à la population, ce qui explique pourquoi ces sociétés maintiennent généralement une faible densité démographique et des habitats semi-permanents ou mobiles, les villages étant parfois déplacés lorsque les terres environnantes s'épuisent.

Ces sociétés sont fréquemment structurées autour de lignages ou de clans, avec des droits d'usage de la terre plutôt qu'une propriété individuelle stricte; la terre appartient généralement au groupe de parenté ou à la communauté dans son ensemble, et son accès est régulé par des règles coutumières. La division du travail y est généralement définie selon le genre : dans de nombreuses sociétés horticoles, notamment en Afrique subsaharienne, en Mélanésie et en Amazonie, les femmes assument une part importante voire majoritaire du travail agricole, tandis que les hommes se consacrent au défrichement initial, à la chasse, à la guerre ou aux échanges cérémoniels. Cette répartition contraste avec les sociétés agraires intensives où le travail masculin domine souvent la production céréalière.

L'organisation politique de ces sociétés est généralement égalitaire ou faiblement hiérarchisée, sans État centralisé. On y observe fréquemment le modèle du big man, un leader qui acquiert de l'influence non par hérédité mais par sa capacité à redistribuer des richesses, organiser des fêtes ou des échanges, et mobiliser des alliances, comme cela a été décrit en Nouvelle-Guinée et en Mélanésie. Certaines sociétés horticoles plus complexes, notamment en Afrique de l'Ouest ou dans certaines régions d'Amérique précolombienne, ont pu développer des chefferies ou des structures politiques plus hiérarchisées, en particulier lorsque l'intensification agricole a permis de dégager des surplus alimentaires.

Les cultures principales varient selon les régions : manioc, igname et taro en Afrique et en Océanie, maïs, manioc et patate douce en Amazonie, riz de montagne en Asie du Sud-Est. L'horticulture est habituellement complétée par la chasse, la pêche et la cueillette, ce qui assure une diversité alimentaire et réduit la dépendance à une seule ressource. Ce mode de production reste relativement peu productif à l'hectare comparé à l'agriculture intensive, mais il demande peu d'investissement en travail et en capital, et il est bien adapté aux sols tropicaux fragiles, habituellement pauvres en nutriments une fois la couverture forestière retirée.

Parmi les exemples ethnographiques classiques, on mentionnera les Tsembaga Maring et les Trobriandais en Mélanésie et Nouvelle-Guinée, les Yanomami en Amazonie, les Iban de Bornéo, ainsi que de nombreux groupes d'Afrique centrale et de l'Est comme les Tiv ou les Kpelle. Ces études ont beaucoup nourri l'anthropologie écologique, notamment les travaux de Roy Rappaport sur l'équilibre entre rituel, production alimentaire et gestion environnementale, ou ceux d'Ester Boserup sur l'intensification agricole en réponse à la pression démographique.

Aujourd'hui, l'agriculture itinérante traditionnelle (encore présente dans de nombreuses sociétés amazoniennes, montagnardes d'Asie du Sud-Est, et dans certaines sociétés d'Afrique centrale) est de plus en plus contestée pour son impact environnemental lorsqu'elle est pratiquée à grande échelle ou avec des cycles de jachère raccourcis sous la pression démographique et foncière, entraînant déforestation et appauvrissement des sols. Cependant, dans son cadre traditionnel à faible densité de population et à cycles de jachère longs, elle est généralement considérée par les anthropologues et écologues comme un système relativement durable, adapté sur le long terme aux écosystèmes tropicaux, contrairement à des formes plus intensives et permanentes de mise en valeur des terres.

Sociétés pastorales.
Les sociétés pastorales ou d'élevage nomade sont des communautés humaines dont le mode de vie et l'économie reposent principalement sur l'élevage de troupeaux, habituellement dans des environnements où l'agriculture sédentaire est difficile, voire impossible. Ces sociétés se caractérisent par une mobilité plus ou moins importante, qui leur permet de suivre les ressources en pâturages et en eau, essentielles à la survie de leurs animaux. On les trouve principalement dans des régions arides, semi-arides ou montagneuses, comme en Afrique (Sahel, Corne de l'Afrique), en Asie centrale (Mongolie, Kazakhstan), au Moyen-Orient (Bédouins), ou encore dans certaines zones d'Amérique du Sud et d'Australie, voire aussi au Nord de l'Europe avec les Samis (éleveurs de rennes).

Le nomadisme pastoral peut prendre plusieurs formes. Le nomadisme pur implique des déplacements constants, sans lieu de résidence fixe, tandis que le semi-nomadisme combine des phases de mobilité avec des périodes de sédentarisation, souvent pour des activités agricoles complémentaires ou pour des raisons sociales. Certaines sociétés pratiquent aussi le transhumance, qui consiste en des déplacements saisonniers entre des zones de pâturage d'été et d'hiver, tout en conservant un lieu de résidence principal.

Les troupeaux élevés varient selon les régions et les cultures : chameaux, bovins, ovins, caprins, chevaux ou yacks sont les animaux les plus courants. Chaque espèce est adaptée à des conditions environnementales spécifiques et répond à des besoins économiques et sociaux différents. Par exemple, les chameaux sont particulièrement adaptés aux zones désertiques grâce à leur résistance à la sécheresse, tandis que les yacks sont typiques des régions himalayennes où ils supportent les grands froids et les altitudes élevées.

L'organisation sociale de ces sociétés est fréquemment structurée autour de la famille, du clan ou de la tribu, avec des hiérarchies et des rôles bien définis. La propriété des troupeaux est un élément central de la richesse et du statut social. Les décisions concernant les déplacements, la gestion des ressources ou les alliances matrimoniales sont généralement prises collectivement, en tenant compte des connaissances traditionnelles et de l'expérience des aînés. Les femmes jouent un rôle clé dans la gestion quotidienne des troupeaux, la transformation des produits animaux (lait, viande, laine) et la transmission des savoirs.

L'économie pastorale repose sur la valorisation des produits animaux : viande, lait, laine, cuir, mais aussi sur le commerce ou l'échange de ces produits contre d'autres biens ou services. Dans certaines sociétés, les animaux servent également de monnaie d'échange ou de dot lors des mariages. La mobilité permet aussi de diversifier les sources de revenus, par exemple en vendant des produits artisanaux ou en offrant des services de transport.

Ces sociétés entretiennent des relations complexes avec leur environnement. Leur mode de vie est généralement perçu comme durable, car il s'appuie sur une gestion équilibrée des ressources naturelles et une connaissance fine des écosystèmes. Cependant, elles sont aujourd'hui confrontées à de nombreux défis : pression foncière, changement climatique, sédentarisation forcée, conflits avec des populations agricoles ou des États cherchant à contrôler leurs territoires. La perte des terres de pâturage, la raréfaction de l'eau et la réduction de la mobilité menacent leur survie.

Les sociétés pastorales ont aussi développé des cultures riches, caractérisées par des traditions orales, des fêtes, des rituels et des systèmes de croyances liés à la nature et aux animaux. Leur art, leur musique et leurs récits reflètent souvent leur relation étroite avec leur environnement et leur mode de vie nomade. Malgré leur apparente marginalité dans le monde moderne, elles jouent un rôle économique et écologique majeur, notamment dans la préservation de la biodiversité et la gestion des terres arides.

Leur résilience et leur capacité à s'adapter aux changements environnementaux et sociaux en font des acteurs clés dans les débats sur la gestion durable des ressources naturelles et la lutte contre la désertification. Leur savoir-faire traditionnel est de plus en plus reconnu comme une source précieuse d'enseignements pour les défis environnementaux contemporains.

Sociétés agraires.
Les sociétés agraires ou paysannes (comme l'Égypte pharaonique, l'Europe féodale, la Chine impériale ou le Mexique précolombien) se définissent fondamentalement par leur dépendance à l'agriculture et à l'élevage comme modes principaux de subsistance et d'organisation économique. Nées de la révolution néolithique, il y a environ dix à douze mille ans, ces sociétés ont opéré une rupture profonde avec le mode de vie des chasseurs-cueilleurs e n introduisant la domestication des plantes et des animaux. Cette transition a entraîné une sédentarisation progressive des populations, ce qui a permis l'établissement de villages permanents, puis de villes, et favorisé une croissance démographique sans précédent grâce à une production alimentaire plus prévisible et abondante. La terre devient alors la ressource centrale, le capital principal et le fondement de toute la structure sociale et économique.

Sur le plan économique, ces sociétés se caractérisent par la production d'un surplus alimentaire, c'est-à-dire une production dépassant les besoins immédiats de la communauté. Ce surplus est rendu possible par des innovations techniques telles que l'araire, la charrue, l'irrigation ou l'assolement, et il constitue la base de toutes les évolutions sociales ultérieures. Il permet en effet de nourrir des individus qui ne participent pas directement à la production alimentaire, favorisant ainsi une division du travail plus poussée : artisans, marchands, guerriers, prêtres et administrateurs peuvent émerger. Selon les contextes historiques et géographiques, l'économie paysanne oscille entre une logique de subsistance, qui vise à assurer la survie et l'autonomie du groupe familial, et une logique de marché ou de tribut, où une partie de la production est échangée, vendue ou prélevée par une élite dirigeante.

L'organisation sociale des sociétés agraires est intrinsèquement liée à la propriété et au contrôle de la terre, ce qui engendre inévitablement des formes de stratification sociale et d'inégalités structurelles. Contrairement à l'égalitarisme relatif des sociétés de chasseurs-cueilleurs, les sociétés paysannes développent des hiérarchies marquées entre ceux qui possèdent la terre (aristocratie, noblesse, grands propriétaires) et ceux qui la travaillent (paysans libres, métayers, serfs ou esclaves). Ces rapports de production, qu'ils soient féodaux, esclavagistes ou capitalistes, définissent les droits et les devoirs de chacun. La famille élargie ou le lignage y joue souvent un rôle prépondérant, servant d'unité de production, de transmission du patrimoine et de protection sociale. Les rôles de genre tendent également à se rigidifier avec la sédentarisation et l'accumulation de biens, les hommes étant souvent associés à la propriété foncière et aux travaux des champs les plus lourds, tandis que les femmes sont fréquemment cantonnées à la sphère domestique et aux tâches de transformation des produits, bien que leur participation aux travaux agricoles reste historiquement massive et essentielle à la survie du foyer.

Politiquement, l'accumulation de surplus et la nécessité de gérer des populations plus denses et sédentaires ont conduit à l'émergence d'institutions étatiques plus complexes. L'État, sous ses formes variées (chefferies, empires, royaumes, républiques), se charge de maintenir l'ordre, de protéger les frontières, de codifier les droits de propriété et de prélever des impôts, des dîmes ou des corvées sur la production paysanne. La paysannerie constitue ainsi, dans la plupart des civilisations préindustrielles, la base économique et démographique de l'État, supportant le poids fiscal et militaire de l'édifice social, tout en disposant d'une autonomie relative dans la gestion quotidienne de ses exploitations et de ses affaires communautaires.
Sur le plan culturel et symbolique, le temps dans les sociétés agraires est perçu de manière cyclique, rythmé par les saisons, les semis, les récoltes et les cycles biologiques du bétail. Cette relation intime avec la nature se traduit par des systèmes de croyances, des rituels et des calendriers festifs profondément ancrés dans l'agriculture, comme les fêtes des moissons, les rites de fertilité ou le culte des ancêtres liés à la terre. Le savoir-faire agricole, la sélection des semences et les techniques d'élevage sont transmis oralement ou par la pratique, constituant un patrimoine immatériel riche et finement adapté aux spécificités des écosystèmes locaux.

À l'époque contemporaine, les sociétés paysannes traditionnelles ont subi des transformations radicales sous l'effet de l'industrialisation, de l'urbanisation et de la mondialisation. La mécanisation de l'agriculture, la révolution verte et l'essor de l'agribusiness ont profondément modifié les rapports de production, et entraîné un exode rural massif, ainsi qu'une diminution drastique de la part de la population active qui travaille dans l'agriculture, en particulier dans les pays développés. Néanmoins, des centaines de millions de paysans continuent de vivre et de travailler la terre, particulièrement dans les pays du Sud. Face à la standardisation des pratiques, à l'accaparement des terres et à la précarisation, des mouvements sociaux paysans transnationaux se sont structurés pour défendre la souveraineté alimentaire, l'agroécologie et la reconnaissance des savoirs traditionnels, ce qui réaffirme le rôle central de l'agriculture paysanne non seulement comme mode de production, mais aussi comme gardienne de la biodiversité et de la cohésion des territoires ruraux.

Les sociétés artisanales et commerçantes.
Les sociétés artisanales et commerçantes sont des sociétés où une part significative de la population ne produit pas directement sa propre subsistance alimentaire mais se spécialise dans la fabrication d'objets manufacturés ou dans l'échange de biens, en s'appuyant sur un surplus agricole produit par d'autres. Cette spécialisation suppose un certain degré de complexité sociale et économique, une division du travail plus poussée que dans les sociétés horticoles ou pastorales simples, et généralement l'existence de centres urbains ou semi-urbains qui servent de lieux de production et d'échange.

L'artisanat y occupe une place structurante : potiers, tisserands, forgerons, orfèvres, tanneurs, charpentiers ou bâtisseurs exercent des métiers transmis souvent au sein de lignées familiales ou de corporations, avec un apprentissage long et une transmission des savoir-faire de génération en génération. Dans de nombreuses sociétés historiques, ces métiers étaient organisés en guildes ou corporations qui réglementaient la qualité de la production, fixaient les prix, contrôlaient l'accès à la profession et défendaient les intérêts collectifs de leurs membres, comme on l'observe dans l'Europe médiévale, en Afrique de l'Ouest précoloniale ou en Asie du Sud.

Le commerce, quant à lui, peut prendre des formes variées : marchés locaux périodiques où s'échangent des produits agricoles et artisanaux, réseaux d'échange à longue distance reliant des régions productrices de matières premières à des centres de transformation, ou routes commerciales structurées comme la Route de la soie, les routes transsahariennes ou les réseaux d'échange de l'océan Indien. Ces sociétés développent couramment des instruments spécifiques pour faciliter l'échange : monnaies métalliques, coquillages (comme les cauris en Afrique et en Asie), systèmes de troc régulés, ou encore instruments de crédit et de comptabilité.

L'émergence d'une classe marchande distincte constitue un trait caractéristique de ces sociétés : les commerçants professionnels accumulent souvent une richesse mobilière importante, indépendante de la possession de la terre, ce qui peut créer des tensions avec les élites aristocratiques ou foncières traditionnelles. Dans certains contextes, comme les cités-États commerçantes de la Méditerranée antique et médiévale (Phénicie, Carthage, puis Venise et Gênes), les villes de la Hanse, les ports de l'océan Indien (Zanzibar, Malacca), ou les royaumes marchands sahéliens (Empire du Ghana, Tombouctou), cette classe marchande a pu accéder à un pouvoir politique significatif, voire dominer les institutions urbaines.

Sur le plan social, ces sociétés tendent vers une stratification plus marquée que les sociétés horticoles égalitaires, avec des hiérarchies fondées sur la richesse, le statut professionnel et l'appartenance à des corporations ou des castes spécialisées, comme dans le système des castes artisanales en Inde. Les villes y jouent un rôle central comme lieux de concentration de la production spécialisée, de marchés permanents et d'institutions qui régulent les échanges (tribunaux commerciaux, chambres de corporations, autorités de marché chargées de contrôler poids et mesures). Les marchés ouest-africains, les réseaux commerciaux du Pacifique (le cercle d'échange du kula étudié par Malinowski, bien qu'elles relevent davantage d'une économie horticole-commerçante), ou les guildes artisanales eurasiatiques, illustrent la diversité des formes que peuvent prendre l'artisanat et le commerce selon les contextes culturels.

Ces sociétés artisanales et commerçantes peuvent être une étape ou une composante de sociétés agraires plus larges, et coexister avec une majorité paysanne productrice de denrées alimentaires, plutôt qu'un type autonome isolé; elles se caractérisent avant tout par le degré de spécialisation économique et d'intégration aux réseaux d'échange, qui les distingue des sociétés de subsistance directe.

Sociétés industrielles.
Les sociétés industrielles se définissent par une organisation sociale, économique et technologique centrée sur la production mécanisée et à grande échelle de biens, ainsi que sur l'exploitation intensive des ressources naturelles et humaines. Elles ont émergé en Europe à partir du XVIIIesiècle avec la révolution industrielle, avant de s'étendre progressivement à l'ensemble du globe (États-Unis au XXᵉ siècle, Japon à partir de l'ère Meiji, Europe continentale), ce qui transformé radicalement les modes de vie, les structures sociales et les paysages. Leur caractéristique principale réside dans la domination de l'industrie comme secteur économique dominant, remplaçant progressivement l'agriculture et l'artisanat comme bases de la richesse et de l'emploi.

Au coeur de ces sociétés se trouve le développement de machines, d'usines et de technologies permettant une production de masse, standardisée et optimisée. L'invention de la machine à vapeur, puis du moteur à explosion,  la maîtrise de l'électricité, et plus récemment de l'automatisation et de la robotique, a permis une augmentation exponentielle de la productivité. Les usines, généralement concentrées dans des zones urbaines, deviennent les lieux centraux de la production et attirent une main-d'oeuvre nombreuse, souvent issue de l'exode rural. Cette concentration industrielle a favorisé l'urbanisation massive, avec l'émergence de grandes villes industrielles où se mêlent ouvriers, ingénieurs, managers et propriétaires d'usines.

L'organisation du travail dans les sociétés industrielles est caractérisée par la division des tâches, la spécialisation et la hiérarchisation. Le taylorisme et le fordisme ont illustré cette logique en décomposant le travail en gestes simples et répétitifs, permettant une production en série et une réduction des coûts. Le salariat devient la norme, avec des contrats de travail, des horaires fixes et une séparation nette entre le temps de travail et le temps de loisir. Les syndicats et les mouvements ouvriers émergent en réaction aux conditions de travail difficiles, ce qui a mené à des luttes pour l'amélioration des droits des travailleurs, comme la limitation de la durée du travail, la sécurité sociale ou les congés payés.

Sur le plan économique, les sociétés industrielles sont caractérisées par le capitalisme, où les moyens de production sont détenus par des propriétaires privés ou des actionnaires, et où la recherche du profit guide les décisions. Les banques, les bourses et les marchés financiers jouent un rôle clé dans le financement de l'industrie et la circulation des capitaux. L'innovation technologique est un moteur constant, avec une compétition permanente pour développer de nouveaux produits, améliorer les processus de production ou conquérir de nouveaux marchés. La publicité et le marketing deviennent des outils essentiels pour stimuler la consommation de masse, ce qui crée une culture de consommation où l'achat de biens manufacturés devient un marqueur social et identitaire.

Les sociétés industrielles ont aussi profondément transformé les structures familiales et sociales. La famille nucléaire (parents et enfants) tend à remplacer les grandes familles élargies, en raison de la mobilité géographique et des contraintes du travail industriel. Les rôles de genre évoluent, avec une participation croissante des femmes au marché du travail, même si les inégalités persistent. L'éducation se généralise et se standardise, avec la création d'écoles publiques pour former une main-d'oeuvre qualifiée et des citoyens adaptés aux besoins de l'industrie. Les loisirs se structurent également, avec l'émergence du sport, du cinéma, de la radio puis de la télévision, qui deviennent des industries à part entière.

L'impact environnemental des sociétés industrielles est immense. L'exploitation intensive des ressources naturelles (charbon, pétrole, minerais, bois) a conduit à une dégradation importante des écosystèmes, à la pollution de l'air, des sols et des eaux, ainsi qu'à l'émission massive de gaz à effet de serre, qui cause le changement climatique. La production de déchets, notamment plastiques et électroniques, pose également des défis majeurs en termes de gestion et de recyclage. Face à ces enjeux, des mouvements écologistes et des régulations environnementales ont émergé, pour tenter de limiter les impacts négatifs de l'industrie sur la planète.

Sur le plan politique, les sociétés industrielles ont vu l'émergence de nouveaux systèmes de gouvernance. Les États-nations se renforcent, avec des bureaucraties complexes pour gérer les infrastructures, l'éducation, la santé et la protection sociale. Les idéologies politiques modernes, comme le libéralisme, le socialisme ou le communisme, naissent en réponse aux défis posés par l'industrialisation, notamment en matière de répartition des richesses et de justice sociale. Les guerres mondiales et les conflits du XXe siècle sont aussi liés, en partie, à la compétition pour le contrôle des ressources et des marchés industriels.

Les sociétés industrielles ont, par ailleurs, engendré une culture propre, caractérisée par la valorisation du progrès technique, de la rationalité et de l'efficacité. Les arts, la littérature et la philosophie reflètent fréquemment une fascination pour la machine, la vitesse et la modernité, mais aussi une critique des excès de l'industrialisation, comme l'aliénation du travail, la perte des traditions ou la destruction de l'environnement. 

Aujourd'hui, avec la mondialisation et la révolution numérique, les sociétés industrielles évoluent vers des sociétés post-industrielles, où les services, l'information et la connaissance prennent une place croissante, sans pour autant faire disparaître les défis et les inégalités hérités de l'ère industrielle. 

Sociétés post-industrielles et numériques.
Les sociétés post-industrielles, également qualifiées de sociétés de l'information ou de la connaissance, correspondent à un stade de développement sociétal théorisé notamment par Daniel Bell dans les années 1970 (The Coming of Post-Industrial Society, 1973) et Alain Touraine, qui parle plutôt de sociétés programmées,  où le secteur des services et la production de savoirs supplantent (en partie) l'industrie manufacturière comme moteurs principaux de l'économie. Ses sociétés reposent sur une économie de l'immatériel (brevets, données, logiciels, création), la mondialisation des chaînes de valeur et la olarisation sociale entre travailleurs qualifiés et précaires. La valeur ajoutée se déplace de la transformation de la matière vers le traitement, l'analyse et la circulation des flux immatériels, ce qui redéfinit les fondements de la richesse, du travail et du pouvoir à l'échelle mondiale.

La forme actuelle des sociétés post-industrielles prend souvent le nom de sociétés numériques ou de plateforme. Elles reposent sur l'économie de plateforme, le capitalisme de surveillance, la monétisation des données, et les  algorithmes, et accordent une centralité aux géants du numérique, comme les GAFAM ( = Google, Apple, Facebook, Amazon, Microsoft) ou les BATX ( = Baidu, Alibaba, Tencent, Xiaomi). 

Sur le plan économique, cette mutation se traduit par une tertiarisation avancée, voire une quaternarisation de l'activité, qui englobe la recherche et le développement, les technologies de l'information et de la communication (TIC), la finance, le conseil et les industries créatives. L'économie devient de plus en plus dématérialisée en apparence, bien qu'elle repose sur une infrastructure matérielle colossale. La donnée (data) s'impose comme la nouvelle matière première, parfois qualifiée de pétrole du XXIe siècle, alimentant des modèles d'affaires fondés sur la personnalisation, la prédiction et la monétisation des comportements humains. L'automatisation, la robotique et l'intelligence artificielle transforment radicalement les chaînes de valeur. Elles délocalisent la production industrielle vers des régions à moindre coût tout en concentrant la conception, les brevets et la propriété intellectuelle dans les pôles technologiques mondiaux.

La structure du marché du travail et la composition sociale en sont profondément bouleversées. L'archétype du travailleur manuel cède la place au travailleur du savoir, dont la productivité dépend de ses compétences cognitives, de sa capacité d'adaptation et de sa formation continue. Cependant, cette société ne supprime pas les inégalités; elle les recompose. On observe une polarisation croissante de l'emploi entre, d'une part, une élite hautement qualifiée et bien rémunérée, et d'autre part, une multitude de travailleurs précaires qui occupent des emplois de service peu qualifiés, peu syndicalisés et souvent managés par des algorithmes, comme dans l'économie des petits boulots (gig economy). Le diplôme et l'accès à l'éducation deviennent les principaux vecteurs de mobilité sociale, mais aussi de reproduction des élites, créant une nouvelle forme de méritocratie sélective qui peut exclure ceux qui ne parviennent pas à suivre le rythme des requalifications constantes.

Au niveau culturel et quotidien, l'omniprésence des réseaux numériques, concept central de la société en réseaux décrite par Manuel Castells, modifie en profondeur les interactions humaines. L'hyperconnectivité, portée par les smartphones et l'Internet des objets, efface les frontières traditionnelles entre sphère professionnelle et sphère privée, entre temps de travail et temps de loisir. Les algorithmes de recommandation façonnent les goûts, les opinions et les consommations, en créant des bulles informationnelles et une accélération générale des rythmes de vie. L'identité individuelle devient plus fluide, multiple et construite à travers des plateformes numériques, tandis que les formes traditionnelles de sociabilité, comme les associations, les syndicats ou les communautés locales, sont de plus en plus concurrencées ou remplacées par des affiliations en ligne déterritorialisées et éphémères.

Les sociétés de l'information posent des défis inédits à la gouvernance démocratique. L'émergence du capitalisme de surveillance, tel que théorisé par Shoshana Zuboff, décrit un système où l'expérience humaine est capturée, analysée et vendue à des fins de modification comportementale, principalement par des multinationales de la technologie. L'État, quant à lui, développe des outils de gouvernance algorithmique et de surveillance de masse, ce qui suscite des tensions majeures autour de la protection des données personnelles, de la vie privée et des libertés fondamentales. De plus, la viralité des fausses informations et la manipulation des opinions via les réseaux sociaux fragilisent le débat public et la confiance dans les institutions, exigeant de nouvelles formes de régulation numérique et de souveraineté technologique à l'échelle internationale.

L'économie numérique est loin d'être totalement immatérielle et écologique. La société de l'information possède une empreinte environnementale massive et croissante. Les centres de données, les réseaux de télécommunication et le renouvellement constant des appareils électroniques consomment des quantités phénoménales d'énergie et d'eau, tout en dépendant de l'extraction minière de terres rares dans des conditions souvent désastreuses sur le plan humain et écologique. La fracture numérique, qu'elle soit d'accès, d'usage ou de compréhension des enjeux technologiques, constitue un nouveau vecteur d'exclusion sociale, tant au sein des pays développés qu'entre le Nord et le Sud, creusant les écarts de développement et limitant l'accès aux droits fondamentaux de plus en plus numérisés.

En somme, les sociétés post-industrielles représentent un paradigme aux composantes multiples où le progrès technique s'accompagne de transformations anthropologiques majeures. Si elles offrent des potentialités immenses en matière de communication, d'innovation médicale et d'accès au savoir, elles génèrent simultanément des vulnérabilités systémiques, des inégalités cognitives et des risques environnementaux. L'enjeu contemporain majeur pour ces sociétés réside donc dans leur capacité à inventer des cadres éthiques, juridiques et écologiques robustes, afin de mettre la technologie et la connaissance au service d'un développement véritablement durable et équitable, plutôt que de les laisser asservies aux seules logiques de profit, de surveillance et de contrôle.

La typologie marxiste (modes de production)

La typologie marxiste des sociétés humaines repose sur la notion de mode de production, autrement dit sur la manière dont une société organise la production de ses conditions matérielles d'existence. Un mode de production articule deux éléments : les forces productives, c'est-à-dire l'ensemble des moyens de production (outils, machines, terre, techniques) et de la force de travail humaine, et les rapports de production, c'est-à-dire les relations sociales qui déterminent qui possède les moyens de production, qui travaille, comment le produit est réparti et comment le surtravail est extorqué. Pour Marx et Engels, ces rapports de production constituent la base économique de la société, sur laquelle s'élève une superstructure juridique, politique et idéologique. L'histoire des sociétés humaines est ainsi conçue comme une succession de modes de production, chacun portant en lui des contradictions internes qui finissent par provoquer son dépassement.

La typologie marxiste distingue les sociétés basées sur les modes des production suivants : le mode communisme primitif, les mode de production asiatique, esclavagiste, féodal, capitaliste et socialiste/communiste. Même si un présupposé évolutionniste semble ici encore présent, cette typologie n'est pas une simple succession linéaire que toutes les sociétés traverseraient mécaniquement. Marx insiste sur la diversité des voies historiques, sur les combinaisons entre modes de production et sur les formes de transition. Le concept de formation sociale désigne précisément une société concrète où plusieurs modes de production peuvent coexister et s'articuler, l'un d'entre eux étant dominant. Ainsi, le mode de production féodal a longtemps coexisté avec des formes esclavagistes résiduelles, puis avec des formes capitalistes naissantes; le capitalisme lui-même conserve des formes non capitalistes ou les recrée en son sein. 

L'intérêt de la typologie marxiste n'est donc pas de classer les sociétés dans des cases rigides, mais bien de mettre en évidence les rapports sociaux de production, la manière dont le surtravail est extorqué, et les contradictions qui poussent chaque mode de production vers sa transformation. Elle fournit une grille d'analyse historique et critique, attentive aux conflits de classes, à la domination et aux conditions matérielles de la vie sociale, qui reste aujourd'hui une référence majeure en histoire, en sociologie et en anthropologie économique.

Communisme primitif.
Le premier mode de production identifié par Marx et Engels est le communisme primitif. Il correspond aux sociétés sans classes, antérieures à l'apparition de la propriété privée des moyens de production. La terre, les outils et les produits appartiennent à la communauté. Le travail est collectif, la division du travail n'est fondée que sur le sexe et l'âge, et le surproduit est inexistant ou très faible. Il n'y a donc pas d'exploitation systématique d'une classe par une autre, ni d'État. Les rapports de production sont des rapports de coopération et de parenté. Ce mode de production correspond aux sociétés de chasse-cueillette, aux premières sociétés horticoles, et parfois à certaines communautés villageoises anciennes. Il s'agit d'une forme sociale où les forces productives sont trop peu développées pour permettre l'accumulation privée durable. 

Sa contradiction principale est sa très faible productivité, qui le rend fragile face à la croissance démographique et aux changements techniques.
Le mode de production asiatique.
Le mode de production asiatique, parfois appelé mode de production tributaire ou hydraulique est évoqué par Marx surtout à propos de l'Inde, de la Chine et des grands empires orientaux. Dans ces sociétés, la communauté villageoise possède collectivement la terre et l'exploite, mais une autorité centrale (État, empereur, despote) prélève un tribut sous forme de produits ou de travail. L'État peut jouer un rôle économique direct, notamment en organisant de grands travaux d'irrigation. Les producteurs ne sont pas des esclaves ni des serfs attachés individuellement à un maître; ils restent membres de communautés villageoises, mais ils sont dominés collectivement par un appareil d'État. La propriété privée de la terre y est peu développée, et les classes sociales se définissent d'abord par le rapport à l'appareil d'État : paysannerie tributaire d'un côté, bureaucratie, noblesse et clergé de l'autre. Ce mode de production se caractérise par une grande stabilité, car les communautés villageoises se reproduisent à l'identique et l'État ne transforme pas les forces productives. 
Sa contradiction réside dans la rigidité de sa structure, qui freine l'innovation et le développement du capital.
Le mode de production esclavagiste.
Le mode de production esclavagiste apparaît dans l'Antiquité méditerranéenne, notamment en Grèce et à Rome. La production repose sur le travail d'esclaves, considérés comme des instruments animés, propriété absolue du maître. La propriété privée des moyens de production et des producteurs eux-mêmes est pleinement développée. Le surtravail est extorqué de manière directe et brutale : l'esclave produit plus que ce qui est nécessaire à son entretien, et l'intégralité de ce surproduit revient au maître. La société est divisée en deux classes principales : les maîtres propriétaires et les esclaves, auxquels s'ajoutent des producteurs libres, artisans et paysans. L'esclavagisme suppose des forces productives encore peu mécanisées, car il repose sur une main-d'oeuvre nombreuse et peu coûteuse. Il est ordinairement lié à la guerre, à la piraterie et au commerce, qui fournissent les esclaves. 
Sa contradiction principale est double : la reproduction de la force de travail esclave dépend de conquêtes extérieures, et le travail servile est peu productif, car l'esclave n'a aucun intérêt à améliorer la production. La crise de l'esclavagisme débouche sur le colonat puis sur le servage.
Le mode de production féodal.
Le mode de production féodal caractérise l'Europe médiévale, mais on en trouve des formes approchantes au Japon ou en Éthiopie. La production repose sur la terre, détenue par la classe des seigneurs, tandis que les paysans, serfs ou tenanciers, exploitent des tenures contre des redevances, des corvées et diverses obligations. Le producteur direct possède ou contrôle ses instruments de travail et une partie de sa subsistance, ce qui le distingue de l'esclave. Le surtravail est extorqué sous forme de rente féodale : rente en travail (corvées sur la réserve seigneuriale), rente en nature (part de la récolte) ou rente en argent. La société est profondément hiérarchisée; elle est fondée sur des liens de dépendance personnelle et de fidélité, et dominée idéologiquement par l'Église. La production est essentiellement rurale, locale, orientée vers la subsistance, mais les villes et le commerce renaissent progressivement à partir du XIe siècle. 
La contradiction principale du féodalisme est que le développement de la productivité agricole et du commerce urbain rend la rente féodale de plus en plus rigide et parasitaire, tandis que naissent en son sein les éléments du capitalisme : capital marchand, salariat, manufacture, propriété privée absolue de la terre. La transition hors du féodalisme passe par les enclosures, l'expropriation des paysans et l'accumulation primitive du capital.
Le mode de production capitaliste.
Le mode de production capitaliste repose sur la séparation des producteurs directs d'avec les moyens de production, concentrés entre les mains de la classe capitaliste. Le travailleur, juridiquement libre mais privé de terre et d'outils, est contraint de vendre sa force de travail contre un salaire. Le capitaliste avance le capital, achète la force de travail et les moyens de production, et s'approprie la totalité du produit, qui est vendu comme marchandise. Le surtravail prend la forme de la plus-value, différence entre la valeur créée par le travail et le salaire versé. Cette extorsion est masquée par la forme du salaire et du contrat, qui donnent l'apparence d'un échange équitable. Le capitalisme est le premier mode de production où la production est systématiquement orientée vers l'échange et la valorisation du capital, et non vers l'usage direct. Il se caractérise par une dynamique permanente de révolution des forces productives, par la généralisation du marché, par l'urbanisation, par la mondialisation des échanges et par une polarisation croissante entre bourgeoisie et prolétariat. 
Sa contradiction fondamentale est la contradiction entre le caractère de plus en plus social de la production et l'appropriation privée des moyens de production et des profits. Cette contradiction se manifeste par des crises périodiques de surproduction, par la concentration du capital, par la paupérisation relative du travail et par la constitution d'un prolétariat mondial capable, selon Marx, de renverser le système.
Le mode de production socialiste/communiste.
Le sixième et dernier mode de production est le mode de production communiste, dont le socialisme est la phase inférieure. Dans ce mode de production, la propriété privée des moyens de production est abolie au profit de la propriété collective ou sociale. La production est organisée rationnellement en fonction des besoins, et non en fonction du profit. L'exploitation de l'homme par l'homme disparaît, puisque personne ne peut plus s'approprier le surtravail d'autrui. L'État, en tant qu'instrument de domination d'une classe sur une autre, est appelé à dépérir, une fois disparue la division de la société en classes. Dans la phase socialiste, la répartition se fait encore selon le travail fourni, et l'État prolétarien organise la transition; dans la phase communiste supérieure, l'abondance des forces productives permet une répartition selon les besoins. Marx reste volontairement peu précis sur ce mode de production, qu'il conçoit non comme un idéal moral, mais comme le résultat nécessaire des contradictions du capitalisme et du développement des forces productives.

La typologie de Karl Polanyi (formes d'intégration économique)

Karl Polanyi, dans son ouvrage majeur La Grande Transformation (1944) et ses travaux anthropologiques ultérieurs (notamment Les Systèmes économiques dans l'histoire et dans la théorie), propose une typologie des sociétés humaines fondée non pas sur ce que l'on produit (chasse, agriculture, industrie), mais sur la manière dont les biens et les services circulent et sont alloués. Il appelle ces modalités des formes d'intégration économique. Pour lui, dans la plupart des sociétés, l'économie n'est pas un domaine autonome régi par ses propres lois : elle est encastrée dans les relations sociales, politiques et religieuses. Elle ne devient un système séparé, dominant la société, qu'avec le capitalisme industriel. Il distingue ainsi trois grands principes d'échange dominant : la réciprocité (échanges de don/contre-don entre groupes symétriques, dans lessociétés segmentaires); la redistribution (centralisation puis redistribution par une autorité, dans les chefferies et les États archaïques); l'échange marchand (coordination par les prix et le marché autorégulateur, dans les économies capitalistes modernes). 

La typologie de Polanyi a profondément influencé l'anthropologie économique (Maurice Godelier, Marshall Sahlins) et la sociologie économique (Mark Granovetter, qui reprend la notion d'encastrement).  Elle montre que le marché n'est qu'une forme historique particulière d'organisation des échanges, et non un universel naturel. Elle permet d'analyser les sociétés mixtes, où plusieurs formes coexistent (par exemple, aujourd'hui : marché capitaliste + redistribution étatique + réciprocité dans les familles ou l'économie collaborative).  Elle éclaire la critique du libéralisme économique : en prétendant faire du marché le seul principe organisateur, on détruit les protections sociales (ce que Polanyi appelle le double mouvement).

La réciprocité.
Dans les sociétés dont le principe dominant est la réciprocité, les biens circulent de manière horizontale et symétrique, entre des groupes ou des individus liés par la parenté, l'alliance ou l'amitié. On donne, on reçoit, on rend, non pas pour réaliser un gain immédiat, mais pour créer, maintenir ou renforcer un lien social. Le retour n'est ni instantané ni strictement équivalent; il est différé et attendu selon des normes sociales. L'institution qui soutient ce principe est la symétrie, c'est-à-dire des structures sociales dualistes ou segmentaires. Les sociétés premières offrent les exemples les plus purs : la kula des îles Trobriand, le potlatch de la côte nord-ouest de l'Amérique, ou les échanges cérémoniels entre clans. L'accumulation personnelle y est mal vue; le prestige vient de la capacité à donner et à redistribuer. La logique dominante est que l'économie est au service de la cohésion du groupe, et non l'inverse. 

La redistribution.
Lorsque le principe dominant est la redistribution, les biens circulent de manière verticale : ils sont collectés par un centre (chef, temple, État, seigneur) puis répartis selon des règles coutumières, religieuses ou politiques. Ce mouvement du bas vers le haut puis du haut vers le bas suppose une autorité centrale reconnue. L'institution clé est la centralité. Le centre prélève sous forme d'impôt, de tribut, de corvée ou d'offrande, et il redistribue sous forme de rations, de terres, de protections, de secours en cas de disette ou de dépenses somptuaires. Le stockage des grains dans les greniers royaux égyptiens, le système des mit'a inca (travail obligatoire pour l'Empire, redistribué en protection et en biens), la dîme et l'aumône dans l'Europe féodale répondaient largement à ce principe. Par delà sa dimension économique, la redistribution sert à légitimer le pouvoir politique ou religieux, et ce pouvoir garantit en retour la survie et l'ordre social ou cosmique. Dans les États-providence modernes, on retrouve une forme atténuée de cette logique, par l'impôt et les transferts sociaux. 

L'échange marchand.
Les sociétés dans lesquelle domine l'échange marchand sont fondée sur le marché autorégulateur. Les biens et services circulent par des transactions monétarisées, impersonnelles, entre des acteurs qui cherchent leur intérêt individuel. Les prix sont déterminés par l'offre et la demande, et non par des obligations sociales ou des décisions politiques. L'institution centrale est le marché, appuyé sur la propriété privée des moyens de production, la monnaie et le contrat. Polanyi insiste sur un point capital : des marchés locaux et un commerce au long cours ont existé dans presque toutes les sociétés, mais toujours de manière marginale ou contrôlée. Ce n'est qu'au XIXe siècle, en Occident, que le marché devient le principe dominant et englobant, au point de se désencastrer de la société. La terre, le travail et la monnaie sont alors traités comme des marchandises fictives, soumises au jeu de l'offre et de la demande, ce qui menace les fondements mêmes de la vie sociale et naturelle. Sociétés types : Capitalisme industriel et post-industriel, économies de marché contemporaines.  

L'administration domestique et l'échange administré.
À ces trois formes principales s'ajoutent, selon Polanyi, deux principes secondaires. 

• L'administration domestique, ou autarcie de la maisonnée : on produit pour sa propre consommation au sein d'une unité fermée, comme la famille étendue, l'oikos grec ou le domaine seigneurial. Les biens n'y circulent presque pas vers l'extérieur. Ce principe a été extrêmement répandu historiquement, mais rarement seul; il coexiste avec la réciprocité ou la redistribution. Sociétés types : ménage paysan médiéval, grand domaine romain (villa), maisonnée aristocratique.

• L'échange administré, ou commerce non marchand : des biens circulent entre entités politiques ou groupes, mais à des prix fixés par traité, par monopole ou par décision d'État, et non par le libre jeu du marché. On en trouve des exemples dans le commerce de longue distance des empires antiques, dans les porcs francs, dans les compagnies à charte ou dans le commerce d'État des économies planifiées (commerce d'État soviétique).

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