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Le cinéma
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Le cinéma est une forme d'art, de technique et de langage qui repose sur la captation, la composition et la projection d'images en mouvement, généralement accompagnées de son, afin de raconter des histoires, exprimer des idées, évoquer des émotions ou documenter la réalité. Ce qui distingue le cinéma des autres arts visuels, comme la peinture ou la photographie, c'est cette dimension temporelle : il se déploie dans le temps, impose un rythme, construit une narration progressive, souvent avec un début, un milieu et une fin, bien qu'il puisse aussi renoncer à toute linéarité pour explorer des formes plus abstraites ou expérimentales. 

Sur le plan technique, le cinéma repose sur une chaîne complexe d'opérations : la préproduction (écriture du scénario, repérages, casting, conception artistique), le tournage (mise en scène, direction d'acteurs, cadrage, éclairage, prise de son), puis la postproduction (montage, étalonnage, mixage sonore, effets visuels). Chaque étape implique des savoir-faire spécialisés et une collaboration étroite entre des dizaines, voire des centaines de personnes. Le rôle du réalisateur, généralement considéré comme l'auteur principal, consiste à unifier ces différentes contributions autour d'une vision cohérente, bien que le cinéma soit fondamentalement un art collectif, contrairement à la littérature ou à la peinture, qui peuvent être solitaires. 

Sur le plan esthétique, le cinéma dispose d'un langage propre, constitué de codes visuels et sonores largement partagés : le plan, le champ/contrechamp, le travelling, le gros plan, la profondeur de champ, le ralenti, le fondu, la musique de film, le montage parallèle ou discontinu, etc. Ces outils permettent de guider le regard, de manipuler la perception du temps, de suggérer des états psychologiques ou de souligner des enjeux dramatiques. Ce langage n'est pas figé : il évolue avec les technologies (passage du muet au parlant, du noir et blanc à la couleur, de la pellicule au numérique, de la 2D à la 3D), mais aussi avec les courants artistiques (le néoréalisme italien, la Nouvelle Vague française, le cinéma d'auteur, le cinéma expérimental) et les contextes sociaux ou politiques. Le cinéma reflète, interroge, parfois conteste les valeurs de son époque. 

Il existe plusieurs manières de concevoir le cinéma : 

• Comme industrie, il obéit à des logiques économiques, avec des marchés mondiaux, des studios puissants, des stratégies de distribution et de marketing; 

• Comme divertissement, il répond à des attentes populaires, habituellement centrées sur l'action, l'émotion facile ou l'évasion; 

• Comme art, il cherche à susciter la réflexion, à bousculer les perceptions, à sonder la condition humaine dans toute sa complexité. 

Ces dimensions ne s'excluent pas : certains films fonctionnent à plusieurs niveaux à la fois. De plus, le cinéma dialogue constamment avec les autres arts  : il emprunte à la littérature (adaptations), au théâtre (jeu d'acteur, dramaturgie), à la peinture (composition, lumière), à la musique (bande originale), à la danse (chorégraphie des mouvements), ou à la photographie (cadrage, esthétique de l'image). 

Avec l'avènement du numérique et des plateformes de streaming, les modes de production, de diffusion et de réception du cinéma ont été profondément transformés. Le spectateur n'est plus nécessairement dans une salle obscure, en communion avec d'autres, mais peut regarder un film seul, sur un écran de téléphone, en pause, en avance rapide,  ce qui modifie la relation même à l'oeuvre. Pourtant, l'expérience cinématographique conserve une puissance singulière : celle de la projection collective dans le noir, où le spectateur se laisse happer par la lumière projetée, suspendu entre rêve et réalité, pendant quelques heures. C'est cette capacité à créer des mondes cohérents, à faire ressentir l'irréel comme vrai, qui rend le cinéma à la fois fragile et irresistible. Il est un miroir du monde en même temps qu'une fenêtre ouverte sur l'imaginaire. 

Histoire du cinéma.
L'histoire du cinéma commence bien avant l'invention de la caméra ou du projecteur, ancrée dans des siècles d'expérimentations visant à comprendre et reproduire le mouvement. Dès l'Antiquité, des dispositifs comme la lanterne magique (une boîte obscure équipée d'une lentille et d'une source lumineuse, projetant des images peintes sur verre) étaient utilisés pour des spectacles d'ombres ou d'illusions. Au XIXe siècle, des jouets optiques tels que le thaumatrope, le phénakistiscope, ou le zoetrope exploitaient la persistance rétinienne pour créer l'illusion du mouvement à partir d'images fixes disposées en cercle ou en bande. Ces expériences préfigurent les principes fondamentaux du cinéma, même si elles restent muettes, mécaniques, et destinées à un public restreint. 

Le cinéma muet.
C'est en 1895 que naît officiellement le cinéma, lorsque les frères Auguste et Louis Lumière organisent, le 28 décembre à Paris, la première projection publique payante de films projetés sur grand écran, dans le Salon indien du Grand Café. Leur invention, le cinématographe, est à la fois caméra, tireuse et projecteur  (une machine légère, manuelle, utilisant une pellicule perforée de 35 mm, format qui deviendra standard). Parmi les dix courtes scènes projetées ce soir-là figure La Sortie de l'usine Lumière à Lyon, L'Arroseur arrosé (considéré comme le premier film comique) et L'Arrivée d'un train en gare de La Ciotat, dont la légende veut qu'il ait fait fuir les spectateurs, terrifiés par l'illusion d'un train fonçant vers eux. Ces films, tournés en une seule prise, sans montage, sans décor, cherchent moins à raconter des histoires qu'à saisir la vie quotidienne, à documenter le réel. On parle alors de « vues Lumière », et ce cinéma primitif est d'abord perçu comme une curiosité scientifique ou une attraction foraine. 

Très vite, d'autres pionniers s'emparent du médium. En France, Georges Méliès, immusionniste de profession, comprend que la caméra peut servir non seulement à enregistrer, mais à transformer la réalité. Après avoir acquis un projecteur concurrent, l'animatographe Robert-Houdin, il fonde en 1896 son propre studio à Montreuil. Il y développe des techniques révolutionnaires (arrêt de caméra, surimpression, fondus, décor peint) pour créer des mondes fantastiques. Le Voyage dans la Lune (1902), inspiré de Jules Verne et H.G. Wells, devient son chef-d'oeuvre emblématique : un récit cohérent, divisé en tableaux, avec costumes, trucages et une narration symbolique. Méliès est le premier non seulement à penser le cinéma comme un théâtre filmé, un art du spectacle et de l'illusion,  mais aussi le premier à en faire une forme de fiction organisée. 

Pendant ce temps, aux États-Unis, Thomas Edison, qui avait déposé dès 1891 le brevet du kinétoscope (une machine individuelle permettant de visionner des boucles filmées à travers un oeilleton), voit son monopole menacé par les projections publiques. Il développe alors le vitascop, un projecteur concurrent, et installe la première salle permanente de cinéma en 1896 à New York, le Vitascope Theater. Dès les premières années du XX siècle, l'industrie commence à se structurer. Edison fonde en 1908 la Motion Picture Patents Company (MPPC), un trust visant à contrôler les brevets et évincer les indépendants. Face à cette mainmise, plusieurs producteurs fuient New York pour s'installer dans une région ensoleillée, bon marché et éloignée des contrôles juridiques d'Edison : Hollywood, à Los Angeles (Californie). Ainsi naît le berceau de l'industrie cinématographique américaine. 

Les années 1910 voient l'émergence d'une grammaire narrative. D.W. Griffith, réalisateur prolifique, innove à grande échelle dans Naissance d'une nation (1915), un film controversé pour son racisme mais décisif sur le plan formel : il y déploie le montage alterné (ou parallèle), les gros plans expressifs, les plans rapprochés pour accentuer l'émotion, les travellings, les éclairages dramatiques, et construit une narration complexe sur plusieurs lignes dramatiques. Le film dure plus de trois heures (une durée inédite) et utilise des centaines d'acteurs. Griffith pousse encore plus loin ces innovations dans Intolérance (1916), qui entrelace quatre récits historiques sur des millénaires, reliés par un motif symbolique (la femme balançant un berceau). Le cinéma devient un langage à part entière, capable de raconter avec précision, tension et profondeur psychologique. 

Pendant ce temps, en Europe, des mouvements esthétiques se développent en réaction à la domination narrative hollywoodienne. En Allemagne, après la Première Guerre mondiale, le Cabinet du docteur Caligari (1920), de Robert Wiene, incarne l'expressionnisme : décors angulaires, ombres exagérées, distorsion de l'espace, thèmes de la folie et du pouvoir tyrannique. Ce style, né d'un isolement économique et culturel, influe profondément sur l'éclairage et la mise en scène du film noir américain des années 1940. En URSS, Sergueï Eisenstein théorise le montage intellectuel dans Le Cuirassé Potemkine (1925) : il montre que le sens ne réside pas dans l'image seule, mais dans la collision entre deux plans, comme dans la célèbre scène de l'escalier d'Odessa, où le rythme du montage crée une tension insoutenable, indépendamment de toute action réelle. Le cinéma soviétique devient un outil de propagande révolutionnaire, mais aussi un laboratoire formel d'une rare audace. 

Le cinéma muet atteint son apogée artistique à la fin des années 1920, avec des oeuvres comme La Grève (1925) d'Eisenstein, Metropolis (1927) de Fritz Lang, Napoléon (1927) d'Abel Gance (film épique utilisant l'écran divisé, la caméra subjective, et des projections triptyques) ou les comédies burlesques de Charlie Chaplin (Les Temps modernes, 1936, plus tardif, mais en partie muet), Buster Keaton (Le Mécano de la General, 1926) et Harold Lloyd. Ces films, souvent accompagnés en salle par un pianiste, un orchestre ou un bonimenteur, prouvent que l'absence de parole n'entrave ni la complexité narrative ni la profondeur émotionnelle,  au contraire, elle stimule la créativité visuelle. 

La transition vers le parlant commence brutalement en 1927 avec Le Chanteur de jazz d'Alan Crosland, produit par la Warner Bros. Bien que ce ne soit pas le premier film sonore (des systèmes comme le vitaphone (disque synchronisé) ou le movietone (bande son optique directement sur la pellicule) existaient déjà), c'est le premier à intégrer des dialogues parlés de façon naturelle, notamment dans la scène où Al Jolson improvise : « You ain't heard nothing yet! ». Le succès est immédiat et massif. En quelques années, le muet disparaît presque entièrement. Des milliers de techniciens, acteurs et musiciens deviennent obsolètes. Les comédiens doivent désormais avoir une voix adaptée, les caméras sont enfermées dans des cabines insonorisées, limitant leur mobilité. Mais le son ouvre aussi de nouvelles possibilités : la musique enregistrée, les effets sonores, les dialogues subtils, les jeux de silence. 

De 1930 à 1980.
Les années 1930 marquent l'âge d'or des studios hollywoodiens (MGM, Paramount, Warner Bros., 20th Century Fox, RKO) qui fonctionnent selon le système dit des studios majors : production verticale intégrée (écriture, tournage, distribution, exploitation), contrats exclusifs avec les stars, genre codifié (comédie musicale, western, film policier, mélodrame), et cadence industrielle (un film par semaine dans certains cas). Des réalisateurs comme John Ford, Howard Hawks, Ernst Lubitsch ou Alfred Hitchcock, arrivé d'Angleterre en 1939, s'imposent comme des stylistes capables de s'épanouir dans les contraintes du système. Simultanément, en Europe, le cinéma souffre de la montée des totalitarismes : en Allemagne nazie, le cinéma est placé sous le contrôle de Goebbels, chargé de produire des fictions propagandistes (Le Juif Süss, 1940) ou des documentaires esthétisés comme Le Triomphe de la volonté (1935) de Leni Riefenstahl; en URSS, Staline impose le réalisme socialiste, condamnant toute expérimentation formelle au profit d'un art didactique et optimiste. 

La Seconde Guerre mondiale bouleverse les industries nationales. Hollywood soutient l'effort de guerre via des films de propagande, des documentaires militaires (Orson Welles, Frank Capra), tandis que le Japon produit des films nationalistes sous la direction de la Toho. Après 1945, l'Europe est en ruine, mais c'est dans cette désolation que naissent des révolutions esthétiques. En Italie, Roberto Rossellini tourne Rome, ville ouverte (1945), suivi par Paisà (1946) et Allemagne année zéro (1948) : films tournés en décors naturels, avec des acteurs non professionnels, caméras portables, éclairage naturel, scénarios centrés sur la misère, la résistance, la culpabilité. C'est le néoréalisme, une réponse éthique et esthétique à la fausseté des productions fascistes. Ce courant influence profondément toute une génération,  notamment François Truffaut et Jean-Luc Godard, qui y puiseront l'idée que le cinéma doit parler du monde tel qu'il est, avec ses contradictions. 

En France, justement, les années 1950 voient émerger la Nouvelle Vague : un groupe de jeunes critiques des Cahiers du cinéma (Truffaut, Godard, Éric Rohmer, Jacques Rivette, Claude Chabrol) passe à la réalisation. Godard tourne À bout de souffle en 1960 avec un budget minuscule, une caméra à l'épaule, des dialogues improvisés, des sauts dans le champ, des ellipses radicales, et une liberté narrative inouïe. Le cinéma devient une affaire d'auteurs, non plus seulement d'artisans. Parallèlement, d'autres régions du monde s'affirment : en Inde, Satyajit Ray réalise sa trilogie d'Apu (1955â€--1959), inspirée du néoréalisme mais ancrée dans la culture bengalie; au Japon, Akira Kurosawa gagne une reconnaissance internationale avec Rashômon (1950), suivi de Les Sept Samouraïs (1954), influençant profondément le western hollywoodien et la narration polyphonique; en Suède, Ingmar Bergman sonde la psyché humaine dans Le Septième Sceau (1957) ou Persona (1966), tandis qu'en URSS, Andreï Tarkovski forge une poétique du temps lent avec Andreï Roublev (1966) ou Solaris (1972). 

Les années 1960-1970 sont marquées par une crise du système hollywoodien classique : baisse de la fréquentation, concurrence de la télévision, fin du monopole des studios. Un nouveau cinéma américain émerge, plus personnel, plus violent, plus ambigu moralement : Easy Rider (1969) de Dennis Hopper, Taxi Driver (1976) de Martin Scorsese, Le Parrain (1972) de Francis Ford Coppola, Chinatown (1974) de Roman Polanski. Ces films, souvent qualifiés de New Hollywood, mêlent ambition artistique et succès commercial, tout en intégrant les questionnements de leur époque (guerre du Vietnam, crise identitaire, désillusion politique). 

À partir des années 1980, le cinéma entre dans une ère de profondes transformations, à la fois technologiques, économiques et esthétiques, caractérisées par la consolidation du blockbuster, la montée en puissance des effets spéciaux numériques, la mondialisation des industries et la redéfinition progressive des frontières entre cinéma, télévision et nouveaux médias. Ce tournant s'inscrit dans un contexte de crise pour les studios hollywoodiens, qui peinent à renouveler leur audience après les expérimentations audacieuses du New Hollywood des années 1970. Steven Spielberg et George Lucas deviennent les architectes d'un nouveau modèle : avec E.T. l'Extraterrestre (1982) et la trilogie originale de Star Wars (1977-1983), ils établissent la formule du blockbuster moderne : récit clair, héroïsme accessible, spectacle sensoriel, marketing massif, et surtout, exploitation transmédiale : jouets, bandes originales, jeux vidéo, produits dérivés. Le succès phénoménal de ces films conduit les studios à recentrer leur production sur des oeuvres à grand budget, hautement commercialisables, et à délaisser les films à risque, plus personnels.

Dans ce paysage dominé par l'industrie du divertissement, quelques voix singulières parviennent néanmoins à s'imposer. Martin Scorsese poursuit son exploration de la violence urbaine et de la psyché masculine avec Raging Bull (1980), film noir et blanc tourné contre l'avis des studios, et plus tard Les Affranchis (1990), dont le montage rapide, la voix off intérieure et l'usage pop de la musique redéfinissent le film de gangsters. David Lynch, avec Eraserhead (1977) puis Blue Velvet (1986) et la série Twin Peaks (1990), introduit une esthétique du trouble, du rêve lucide et de l'horreur domestique, influençant durablement la culture audiovisuelle. Spike Lee émerge à la fin des années 1980 avec Do the Right Thing (1989), un film vibrant, chorégraphié comme une partition musicale, qui confronte frontalement la question du racisme aux États-Unis, prouvant que le cinéma pouvait être à la fois populaire, politique et formellement inventif. 

Sur le plan technologique, les années 1980 voient les premiers pas décisifs vers le numérique. Tron (1982), bien que largement tourné en image réelle, intègre des séquences en infographie vectorielle. Une première dans un long-métrage hollywoodien. Mais c'est surtout Le Faucon de feu (1985), avec la célèbre vitrine éclatée par un personnage invisible, qui marque l'entrée des effets spéciaux numériques dans le champ du réalisme. Industrial Light & Magic (ILM), fondée par Lucas (qui sort Toy Story, premier long-métrage entièrement en images de synthèse, en 1995, et transforme radicalement les possibilités narratives et visuelles), et Digital Productions ouvrent la voie à une nouvelle génération d'artistes numériques. En 1991, Terminator 2 : Le Jugement dernier de James Cameron fait sensation avec le personnage du T-1000, liquide et métamorphe, entièrement généré par ordinateur (une prouesse qui annonce que le numérique ne sera plus un simple complément, mais un outil de narration à part entière). Deux ans plus tard, Jurassic Park (1993) confirme cette révolution : les dinosaures, créés par ILM à partir de modélisation 3D, sont d'une crédibilité inédite, mêlant animation classique, maquettes physiques et images de synthèse. Le spectateur ne perçoit plus la frontière entre le réel et le simulé. Le cinéma entre dans l'âge de la postproduction totale. 

Pendant que Hollywood se transforme en usine à effets spéciaux, ailleurs dans le monde, des cinémas nationaux affirment leurs spécificités, souvent dans des contextes politiquement tendus ou économiquement fragiles. En Chine, après la Révolution culturelle, la Cinquième génération de réalisateurs (Zhang Yimou, Chen Kaige, Tian Zhuangzhuang) impose une esthétique puissante, symbolique, ancrée dans l'histoire nationale. Sorgho rouge (1987) de Zhang Yimou, avec ses couleurs saturées et son lyrisme épique, remporte l'Ours d'or à Berlin, ouvrant les portes des festivals occidentaux au cinéma chinois. Adieu ma concubine (1993) de Chen Kaige devient le premier film non-anglophone à recevoir le prix du jury à Cannes, et obtient deux Oscars, dont celui du meilleur film étranger. Le cinéma taïwanais se fait connaître avec Hou Hsiao-hsien ou Edward Yang; le cinéma africain impose sa présence notamment sénégalais avec Ousmane Sembène, considéré comme le père du cinéma africain. En Iran, après la Révolution islamique de 1979, un cinéma singulier émerge sous la censure : Abbas Kiarostami, avec Où est la maison de mon ami? (1987), Et la vie continue (1992) ou Au travers des oliviers (1994), développe une poétique du réel, du doute et de la frontière entre fiction et documentaire, utilisant des enfants, des paysages ruraux, et des dialogues minimalistes pour interroger l'existence, la mémoire, la vérité. Son influence s'étend bien au-delà des frontières iraniennes, et inspire des réalisateurs comme Nuri Bilge Ceylan en Turquie ou Hirokazu Kore-eda au Japon. 

Depuis 1990.
Dans les années 1990, le cinéma indépendant américain connaît un renouveau grâce à Sundance, le festival fondé par Robert Redford, et à Miramax, une société de distribution dirigée par les frères Weinstein, qui promeut des films à micro-budget mais à fort potentiel critique : Sexe, mensonges et vidéo (1989) de Steven Soderbergh, Reservoir Dogs (1992) puis Pulp Fiction (1994) de Quentin Tarantino. Ce dernier devient une figure centrale : son usage des références pop, des dialogues digressifs, de la chronologie fragmentée et de la violence stylisée redéfinit la grammaire du film de genre. Parallèlement, les frères Coen, Jim Jarmusch, ou Todd Haynes poursuivent une veine plus littéraire ou expérimentale, souvent soutenus par l'essor des chaînes câblées comme HBO ou des distributeurs alternatifs comme Sony Pictures Classics. 

En Europe, des courants se dessinent sans constituer de manifestes unifiés. En France, les années 1990 sont marquées par une diversité stylistique : les comédies populaires à grand succès (Les Visiteurs, 1993), les fictions intimistes de réalisatrices comme Claire Denis (Beau Travail, 1999) ou Agnès Varda (Les Glaneurs et la Glaneuse, 2000), ou encore le retour du réalisme social dans les banlieues, initié par Mathieu Kassovitz avec La Haine (1995), film tourné en noir et blanc, rythmé comme un thriller, et devenu un symbole des tensions racistes et sociales dans la France post-coloniale. En Espagne, Pedro Almodóvar, après les audaces provocatrices des années 1980 (Femmes au bord de la crise de nerfs, 1988), affirme une maturité dramatique avec Tout sur ma mère (1999) et Parle avec elle (2002), mélangeant mélodrame, théâtre, identité de genre et compassion universelle. En Russie, après la chute de l'URSS, le cinéma traverse une période de désarroi, mais Andreï Zviaguintsev s'impose dans les années 2000 avec Le Retour (2003), film austère, biblique, sur l'absence paternelle et le pouvoir mystérieux. Un retour à la tradition tarkovskienne, mais ancré dans la Russie contemporaine. 

Les années 2000 sont aussi celles de l'expansion massive des industries cinématographiques émergentes. Bollywood, à Mumbai (Inde), consolide sa place comme plus grand producteur mondial en nombre de films, avec une formule mêlant chant, danse, mélodrame et action, mais se diversifie aussi avec des réalisateurs comme Anurag Kashyap ou Zoya Akhtar, qui abordent des sujets plus sombres ou urbains. Nollywood, au Nigeria, connaît une croissance exponentielle grâce à des productions ultra-low-cost vendues directement en DVD ou via le mobile, un modèle de distribution décentralisé qui contourne les circuits traditionnels. En Amérique latine, Alfonso Cuarón, Alejandro González Iñárritu et Guillermo del Toro (les « Trois Amis ») s'imposent d'abord localement (Amours chiennes, 2000), d'Alejandro Iñárritu, puis internationalement, avant de devenir des figures centrales d'Hollywood tout en maintenant des attaches avec le Mexique, comme en témoigne Roma (2018) d'Alfonso Cuarón, film en noir et blanc, tourné en 65 mm, distribué par Netflix, et salué comme un hommage à la mémoire personnelle et collective. 

La révolution numérique s'accélère avec l'arrivée de caméras HD légères, de logiciels de montage accessibles (Final Cut Pro, puis Adobe Premiere), et surtout de la projection numérique dans les salles, achevée aux États-Unis vers 2013. Le tournage sur pellicule devient marginal, réservé à quelques puristes comme Christopher Nolan ou Quentin Tarantino. Le numérique permet une démocratisation relative des moyens de production (les films comme Tangerine (2015), de Sean Baker, tourné entièrement sur iPhone, deviennent possibles),  mais aussi une inflation des images : le seuil des 500 000 films référencés sur IMDb est franchi, la saturation devient un défi majeur pour les oeuvres exigeantes. 

À partir de 2010, les plateformes de streaming modifient radicalement l'écosystème. Netflix, initialement loueur de DVD par correspondance, se lance dans la production originale avec la série House of Cards (2013), puis investit massivement dans le cinéma : Roma (2018), The Irishman (2019), Marriage Story (2019). Amazon, Apple TV+, Disney+, Hulu, MUBI entrent dans la course.  La frontière entre cinéma et télévision s'estompe : les séries, portées par les plateformes, rivalisent avec le grand écran en termes de budget et d'ambition artistique, et les films sont désormais conçus pour être vus à domicile, sur écran plat ou mobile, ce qui influe sur la composition des plans, la dynamique sonore, voire la structure narrative. Les festivals (Cannes, Venise, Berlin) doivent adapter leurs règles : pendant des années, Cannes refuse les films sans sortie en salle française, tandis que Venise ou Toronto accueillent volontiers les productions Netflix. En 2020, la pandémie de covid-19 précipite ce basculement : fermeture des salles, reports massifs, sortie directe en VOD. Le modèle de la fenêtre d'exploitation traditionnelle (salle → DVD → télé → streaming) vole en éclats. 

Esthétiquement, les années 2010-2020 voient la montée de nouvelles voix, souvent issues de minorités historiquement marginalisées. En Corée du Sud, après des décennies de censure et de développement lent, le cinéma explose sur la scène mondiale : Park Chan-wook (Old Boy, 2003), Bong Joon-ho (Memories of Murder, 2003; Snowpiercer, 2013), Lee Chang-dong (Burning, 2018) explorent la violence sociale, la mémoire dictatoriale, la modernité déshumanisante. En 2019, Parasite de Bong Joon-ho devient un phénomène planétaire : Palme d'or à Cannes, quatre Oscars dont celui du meilleur film, une première pour un film entièrement en langue étrangère. Il incarne la possibilité d'un cinéma à la fois local (ancre sociale précise, critique du capitalisme sud-coréen) et universel (structure narrative imparable, humour noir, tension dramatique). 

Ailleurs, des cinéastes redéfinissent les formes documentaires et fictionnelles : Apichatpong Weerasethakul (Thaïlande) mêle religion bouddhiste, mémoire rurale et science-fiction douce dans Oncle Boonmee, celui qui se souvient de ses vies antérieures (2010) ou Memoria (2021); Mati Diop (France/Sénégal) signe Atlantiques (2019), premier long-métrage d'une réalisatrice noire en compétition officielle à Cannes, mélangeant migration, fantomatique et féminisme; Céline Sciamma (Portrait de la jeune fille en feu, 2019) redécouvre le costume drama pour y inscrire une histoire d'amour lesbienne, filmée comme une archéologie du désir. Dans le monde anglophone, Barry Jenkins (Moonlight, 2016), Chloé Zhao (Nomadland, 2020), ou Jordan Peele (Get Out, 2017), renouvellent les genres classiques (coming-of-age, road movie, horreur) avec une conscience politique aiguë. 

Depuis le milieu des années 2020, de nouveaux défis se profilent. La grève historique des scénaristes et des acteurs à Hollywood en 2023 souligne les tensions autour des revenus liés au streaming, mais aussi l'angoisse face à l'usage de l'intelligence artificielle : génération automatique de scénarios, deepfakes d'acteurs décédés ou non consentants, remplacement de figurants par des avatars numériques. Des films comme Avatar : La Voie de l'eau (2022), de James Cameron, poussent la 3D, la capture de performance et la création de mondes virtuels à des niveaux inédits, tout en posant la question de la durabilité écologique de tels mastodontes (budget de 400 millions de dollars, tournage sous-marin complexe, impact carbone colossal). Parallèlement, des oeuvres comme Everything Everywhere All at Once (2022), de Daniel Scheinert et Dan Kwan, tourné pour 25 millions, prouvent qu'un cinéma populaire, philosophique, familial et politiquement engagé peut triompher sans appartenir à une franchise établie. 

En 2025, le cinéma est partout et nulle part : il est dans les salles IMAX, dans les festivals de villages reculés, disponible sur Youtube ou TikTok,sur les écrans de téléphone d'adolescents au Bangladesh, dans les projections clandestines en Iran ou en Russie, dans les installations muséales, dans les algorithmes de recommandation. Il est menacé par la concentration des droits de diffusion, la perte d'archives (la pellicule se dégrade, les fichiers numériques deviennent obsolètes), l'homogénéisation des goûts, les budgets parfois colossaux (comme pour les les franchises Marvel ou Avatar), la fragmentation des publics, la crise des salles, la montée des deepfakes ou de l'IA générative. Et pourtant, il persiste – une lumière dans le noir, qui continue, obstinément, à bouger. Parce que chaque année, des centaines de jeunes gens, partout dans le monde, allument une caméra, écrivent un premier scénario, montent un plan dans l'obscurité d'une chambre, dans l'espoir de dire quelque chose que personne n'a encore dit exactement comme cela. Le cinéma, depuis 1895, n'a jamais cessé d'être une affaire d'urgence intime, projetée dans le collectif, un espace de mémoire, de résistance, de questionnement, où chaque image projetée dans le noir est une tentative de comprendre, de ressentir, de dire le monde,  ou d'en imaginer un autre. 

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