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| Histoire de l'Amérique > L'Amérique précolombienne > L'Amérique du Nord |
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Les Indiens de la Côte Nord-Ouest |
| Les
populations
autochtones de l'aire culturelle de la Côte Nord-Ouest occupaient,
avant l'arrivée des Européens, une longue bande littorale qui s'étendait
du sud de l'Alaska jusqu'au nord-ouest de la Californie,
en passant par la Colombie-Britannique
et l'État actuel de Washington. Cette
région comprend des fjords, des archipels, des forêts tempérées humides,
des estuaires et de nombreuses rivières poissonneuses. L'abondance exceptionnelle
des ressources naturelles permet le développement de sociétés sédentaires
particulièrement prospères, dont l'organisation sociale et les expressions
artistiques figurent parmi les plus élaborées du continent nord-américain.
Cette aire culturelle rassemble de nombreux peuples distincts, parmi lesquels les Tlingit du sud-est de l'Alaska, les Haïda des îles de la Reine-Charlotte et de la côte voisine, les Tsimshian du nord de la Colombie-Britannique, les Kwakwaka'wakw de l'île de Vancouver et du littoral central, les Nuu-chah-nulth de la côte occidentale de l'île de Vancouver, les Salish de la Côte répartis entre plusieurs groupes linguistiques, ainsi que les Makah de la péninsule Olympique et les Yurok du nord de la Californie. Malgré leurs différences linguistiques et politiques, ces populations partagent un ensemble de caractéristiques économiques, sociales et religieuses qui définissent l'unité culturelle de la région. La diversité linguistique est importante. Les langues parlées appartiennent à plusieurs familles distinctes, notamment les familles na-dené, tsimshiane, wakashane, salishane et algique. Certaines populations voisines ne partagent aucune origine linguistique commune, mais entretiennent des relations commerciales et matrimoniales anciennes qui favorisent la diffusion de nombreux traits culturels. L'environnement maritime constitue le fondement de la subsistance. Le saumon représente la ressource essentielle dans une grande partie de la région. Les migrations saisonnières de plusieurs espèces de saumons fournissent des quantités considérables de nourriture, qui sont fumées ou séchées afin d'être conservées pendant l'hiver. Les populations exploitent également le flétan, le hareng, les coquillages, les algues, les mammifères marins et les ressources forestières. Dans certaines régions, la chasse à la baleine revêt une importance économique et symbolique majeure. Grâce à cette abondance alimentaire, les communautés demeurent sédentaires et vivent dans des villages permanents composés de vastes maisons collectives en bois de cèdre. Ces bâtiments, parfois longs de plusieurs dizaines de mètres, abritent plusieurs familles apparentées. Le cèdre rouge occidental occupe une place centrale dans la vie quotidienne. Son bois sert à la construction des habitations, des embarcations et des objets rituels, tandis que son écorce permet la fabrication de vêtements, de cordages et de paniers. Les sociétés de la Côte Nord-Ouest se distinguent par une forte stratification sociale. La population se répartit généralement entre nobles, gens du commun et esclaves. Les lignages aristocratiques contrôlent les territoires de pêche, les droits héréditaires sur certains récits mythologiques, les emblèmes familiaux et les privilèges cérémoniels. Le prestige repose sur l'ancienneté des lignées, la richesse accumulée et la capacité à redistribuer les biens lors de cérémonies publiques. Le potlatch constitue l'une des institutions les plus caractéristiques de la région. Cette cérémonie rassemble plusieurs communautés à l'occasion d'événements importants tels qu'un mariage, une succession ou la commémoration d'un défunt. Les organisateurs distribuent des quantités importantes de biens, organisent des festins et réaffirment publiquement leurs droits et leur statut social. Le prestige ne se mesure pas à l'accumulation des richesses, mais à la capacité de les partager et de démontrer sa générosité. Malgré les tentatives d'interdiction imposées par les autorités coloniales aux XIXe et XXe siècles, cette tradition se maintient clandestinement avant de connaître un renouveau contemporain. Les échanges commerciaux couvrent une vaste zone géographique. Des réseaux maritimes et terrestres permettent la circulation du cuivre, de l'obsidienne, des peaux, des coquillages, des huiles de poisson et de nombreux objets de prestige. Les grandes pirogues monoxyles taillées dans des troncs de cèdre facilitent les déplacements sur de longues distances et favorisent les contacts entre les différentes communautés côtières. L'art occupe une place essentielle dans la vie sociale et religieuse. Les artistes réalisent des masques, des coffres sculptés, des vêtements décorés et des objets cérémoniels d'une grande complexité. Les célèbres mâts totémiques représentent des emblèmes héraldiques liés aux lignages et rappellent des événements historiques ou mythologiques. Contrairement à certaines idées répandues, ces monuments ne sont pas des objets de culte, mais des supports de mémoire et des signes de prestige. Les croyances religieuses reposent sur des récits fondateurs mettant en scène des êtres surnaturels, des animaux transformateurs et des ancêtres mythiques. Le corbeau, particulièrement important chez plusieurs peuples du nord, apparaît souvent comme un créateur ou un héros civilisateur. Les cérémonies comportent des chants, des danses masquées et des mises en scène destinées à rendre visibles les liens entre le monde humain et les puissances spirituelles. Certaines sociétés développent des confréries rituelles spécialisées dont les membres possèdent des connaissances religieuses particulières. Les initiations, les visions et les relations personnelles avec des esprits protecteurs jouent un rôle important dans la vie spirituelle. Les chamans interviennent pour soigner les maladies, rétablir l'équilibre entre les individus et les forces invisibles ou interpréter certains phénomènes considérés comme surnaturels. Les premiers contacts avec les Européens se multiplient à partir du XVIIIe siècle avec les expéditions russes, espagnoles, britanniques et françaises, puis avec l'essor du commerce des fourrures. Les populations autochtones participent activement à ces échanges, mais les maladies introduites provoquent des épidémies dévastatrices qui entraînent une forte diminution démographique. Au XIXe siècle, la colonisation, l'évangélisation et les politiques d'assimilation bouleversent profondément les structures traditionnelles. Malgré ces transformations, les peuples de la Côte Nord-Ouest préservent une partie essentielle de leur patrimoine culturel. Les langues autochtones, les cérémonies du potlatch, les arts du bois, les chants et les traditions orales continuent d'être transmis et connaissent, depuis plusieurs décennies, un important mouvement de revitalisation. Les communautés contemporaines demeurent fortement attachées à leurs territoires ancestraux, à leurs droits collectifs et à la préservation de leur héritage historique. Les peuples autochtones de la Côte Nord-OuestL'aire culturelle de la Côte Nord-Ouest présente une diversité linguistique remarquable. Voici les populations historiques classées par famille linguistique, d'après la délimitation classique du Handbook of North American Indians, volume 7 (Northwest Coast).
Histoire et civilisationLa côte nord-ouest de l'Amérique du Nord constitue l'un des environnements les plus généreux que des populations humaines aient jamais occupé. Cette étroite bande de territoire qui s'étire sur quelque trois mille kilomètres, des forêts pluviales de l'actuel nord de la Californie jusqu'aux fjords de l'Alaska méridional, concentre des ressources naturelles d'une abondance presque insolente : des rivières qui se colorent en rouge à chaque saison de frai tant les saumons y remontent en masse, des forêts de cèdres et d'épinettes dont les troncs colossaux fournissent le matériau de base de toute une civilisation, des eaux côtières grouillant de morues, de harengs, de flétan, de mammifères marins et de mollusques. Cette générosité du milieu naturel permet à des peuples qui ne pratiquent ni l'agriculture ni l'élevage de développer des sociétés d'une complexité sociale, d'une stratification hiérarchique et d'une production artistique qui rivalisent, par leur sophistication, avec des civilisations agraires bien plus célèbres.Les peuples de la Côte Nord-Ouest forment une mosaïque de nations distinctes, chacune dotée de sa propre langue, de ses propres traditions et de son propre territoire. Du nord au sud, on rencontre successivement les Tlingit, les Haïda, les Tsimshian, les Haïsla, les Heiltsuk, les Nuxalk, les Kwakwaka'wakw, les Nuu-chah-nulth, les Coast Salish et plusieurs autres groupes plus petits. Ces peuples parlent des langues appartenant à des familles distinctes, souvent sans aucune parenté entre elles, ce qui témoigne de la longévité et de la diversité des occupations humaines dans la région. La lingua franca commerciale qui se développe entre ces peuples, le chinook wawa, mélange de mots tlingit, nootka, français et anglais, illustre l'intensité des échanges qui relient ces communautés en apparence séparées par les barrières linguistiques. Les Tlingit occupent la partie la plus septentrionale de l'aire culturelle, couvrant la majeure partie de l'archipel Alexander et la côte de l'actuel Alaska du Panhandle jusqu'à la frontière de la Colombie-Britannique. Leur territoire comprend des paysages d'une beauté sauvage extraordinaire : des fjords profonds encadrés de montagnes glaciaires, des forêts pluviales tempérées d'une densité impénétrable, des îles innombrables dont les rivages abritent des concentrations de vie marine inégalées. Les Tlingit sont organisés en moitiés exogames (le Corbeau et l'Aigle) elles-mêmes subdivisées en clans dont chacun possède un territoire, des noms, des cérémonies, des objets sacrés et des récits mythologiques qui lui sont propres. Cette organisation duale régit tous les aspects de la vie sociale : on doit obligatoirement se marier dans la moitié opposée à la sienne, et ce sont les membres de la moitié adverse qui assurent les rites funéraires de la moitié opposée. La filiation est matrilinéaire, ce qui signifie que l'héritage, le titre et l'appartenance clanique se transmettent par la mère, et que l'oncle maternel joue un rôle d'autorité plus important que le père biologique dans l'éducation des enfants. La richesse des Tlingit repose sur une exploitation méthodique et saisonnière de toutes les ressources de leur environnement. Au printemps, les harpes d'eulakane (de petits poissons graisseux si précieux que les routes qui permettaient de les commercialiser vers l'intérieur des terres s'appelaient les pistes de graisse) remontent les rivières en quantités prodigieuses. Les Tlingit en extraient une huile riche en calories qui sert à la fois d'aliment, de condiment et de monnaie d'échange dans les réseaux commerciaux qui s'étendent jusqu'aux peuples de l'intérieur, comme les Athabascans du Yukon. En été, le saumon constitue la ressource centrale : cinq espèces remontent les cours d'eau à des époques différentes, permettant une exploitation échelonnée sur plusieurs mois. Les Tlingit maîtrisent des techniques de pêche variées (weirs, harpons, filets, hameçons) et des méthodes de conservation qui leur permettent de stocker des provisions suffisantes pour traverser les longs hivers du nord. Les Haïda, dont le territoire principal est l'archipel des îles Haïda Gwaii (anciennement îles de la Reine-Charlotte) et la partie nord des îles du Prince-de-Galles, jouissent d'une réputation particulière parmi les peuples de la côte en raison de leur maîtrise exceptionnelle de la sculpture et de leur habileté comme guerriers et navigateurs. Leurs pirogues de guerre, creusées dans des troncs de cèdres géants pouvant atteindre vingt mètres de longueur et capable de transporter plusieurs dizaines de guerriers, sillonnent les eaux côtières sur des centaines de kilomètres, conduisant des expéditions commerciales mais aussi des raids destinés à capturer des esclaves. L'esclavage est en effet une institution centrale dans les sociétés de la Côte Nord-Ouest : les esclaves, issus de peuples vaincus ou capturés lors de raids, représentent une forme de richesse liquide dont les nobles font parfois démonstration en les libérant ou même en les tuant lors des grandes cérémonies de potlatch, geste de prodigalité ostentatoire destiné à affirmer le statut et la puissance de leur maître. L'art haïda atteint des sommets d'élaboration stylistique qui font de ces créateurs parmi les plus admirés de l'art mondial précolombien. Leur style graphique, fondé sur des formes ovales, des formes en U et des lignes courbes d'une précision géométrique absolue, décompose les animaux totémiques en éléments formels qui peuvent être réassemblés selon des règles complexes pour couvrir n'importe quelle surface : la façade d'une maison, le flanc d'une pirogue, la surface d'un plat de fête, le corps d'un humain dans un tatouage cérémoniel. Chaque animal, chaque élément de la nature possède une représentation codifiée que les artistes respectent tout en trouvant à l'intérieur de ces contraintes un espace d'invention et de virtuosité personnelle. L'argillite, une ardoise noire et douce que l'on trouve uniquement sur les îles Haïda Gwaii, devient au début du dix-neuvième siècle le médium d'une production sculpturale spécifiquement destinée aux échanges avec les commerçants européens, illustrant la capacité des artistes haïda à adapter leur tradition aux nouvelles réalités économiques sans en trahir l'esprit. Les Tsimshian, établis sur la côte de l'actuelle Colombie-Britannique septentrionale autour de l'estuaire de la Skeena et de la rivière Nass, constituent un groupe linguistique d'une grande importance dans les dynamiques commerciales et politiques de la région. Leur position géographique leur permet de contrôler une partie des échanges entre la côte et l'intérieur, notamment le commerce de l'huile d'eulakane qui remonte la rivière Nass en quantités considérables chaque printemps. Les Tsimshian développent une organisation sociale complexe fondée sur des phratries (quatre groupes claniques exogames) et une hiérarchie sociale rigoureuse qui distingue les nobles, les gens du commun et les esclaves. Leurs potlatchs, qui peuvent durer plusieurs jours et rassembler des centaines d'invités venus de nations différentes, constituent à la fois des cérémonies de légitimation des titres nobiliaires, des redistribution de richesses et des occasions d'affirmer les alliances politiques entre familles et clans. Les groupes que l'on rassemble sous le nom de Kwakwaka'wakw, terme qui signifie simplement "ceux qui parlent kwakwala", occupent le nord de l'île de Vancouver et la côte continentale adjacente. Ce peuple est célèbre dans la littérature anthropologique grâce aux travaux que Franz Boas leur consacre à partir des années 1880, travaux réalisés en grande partie avec l'aide du remarquable George Hunt, fils d'un père écossais et d'une mère tlingit, élevé parmi les Kwakwaka'wakw et devenu le collaborateur indispensable de Boas pour la collecte et l'interprétation des données culturelles. Les Kwakwaka'wakw développent certaines des expressions les plus spectaculaires de l'art et de la cérémonie de la Côte Nord-Ouest. Leurs masques cérémoniels, qui peuvent s'ouvrir mécaniquement pour révéler un second visage à l'intérieur, leurs costumes élaborés et leurs mises en scène dramatiques lors des cérémonies d'hiver (le tseka) constituent un théâtre rituel d'une puissance visuelle et émotionnelle extraordinaire. La cérémonie la plus célèbre des Kwakwaka'wakw est sans doute celle du hamat'sa, la danse du cannibale. L'initié, censé avoir été capturé et partiellement dévoré par l'esprit cannibale Baxwbakwalanuksiwe' au terme d'une période de retraite dans la forêt, revient parmi les siens dans un état de transe et de sauvagerie simulée, mordant parfois les spectateurs et agissant comme un être à moitié humain et à moitié esprit. La cérémonie d'apprivoisement qui suit, au cours de laquelle les anciens le ramènent progressivement dans le monde humain par le chant, la danse et les offrandes, constitue une puissante métaphore de la socialisation et de la maîtrise des forces obscures qui résident en chaque individu. Ces cérémonies se déroulent dans les grandes maisons communautaires, des constructions en planches de cèdre pouvant accueillir plusieurs centaines de personnes, dont l'intérieur est décoré de peintures monumentales représentant les êtres surnaturels associés aux clans propriétaires. Les Nuu-chah-nulth, que les premiers navigateurs européens appellent Nootka du nom d'un lieu mal compris lors des premiers contacts, occupent la côte occidentale de l'île de Vancouver, cette côte ouverte sur le Pacifique qui est la plus exposée aux tempêtes et aux houles océaniques. Leur adaptation à cet environnement rude les distingue de leurs voisins : ils sont les seuls peuples de la côte nord-ouest à pratiquer la chasse à la baleine de manière systématique et rituallement organisée. Le chef baleinier (le tyee) prépare pendant des mois la saison de chasse par des ablutions rituelles, des jeûnes, des prières et des cérémonies destinées à attirer l'esprit de la baleine et à la persuader de se laisser capturer. La chasse elle-même est une entreprise périlleuse : les équipages s'avancent en pirogues à haute mer pour approcher les cétacés à quelques mètres, le harponneur de proue devant planter son harpon avec assez de force pour transpercer la peau épaisse et le lard de l'animal. La baleine capturée représente une ressource alimentaire considérable (une seule prise peut nourrir un village pendant des semaines ) et sa mise à mort est l'occasion de cérémonies qui affirment le prestige et la puissance spirituelle du chef baleinier. Les Coast Salish forment le groupe le plus méridional et le plus nombreux de l'aire culturelle, occupant le détroit de Georgia, le réseau complexe d'îles et de canaux qui sépare l'île de Vancouver du continent, les rives du Puget Sound et les deltas des rivières Fraser et Columbia. Contrairement aux peuples plus septentrionaux, les Coast Salish développent une organisation sociale moins rigidement hiérarchisée, avec des distinctions de statut moins formalisées, même si la richesse et le prestige jouent un rôle social important. Leur production artistique, bien que distincte du style nord-côtier, atteint elle aussi des sommets de raffinement, notamment dans le tissage de couvertures de laine (fabriquées à partir de laine de chien spécialement élevé à cette fin et de poil de chèvre de montagne) dont la qualité et la valeur sont reconnues dans tout le réseau d'échanges de la côte. La maison est au coeur de l'organisation sociale et symbolique de tous ces peuples. Les grandes maisons communautaires de la Côte Nord-Ouest, que les anthropologues appellent parfois longhouses, sont des constructions remarquables dont la réalisation exige des ressources considérables et un travail collectif important. Construites en planches de cèdre rouge refendues au coin et non sciées, ces maisons peuvent atteindre trente mètres de longueur et quinze de largeur. Elles abritent plusieurs familles nucléaires reliées par des liens de parenté et placées sous l'autorité d'un chef de maison. La place occupée par chaque famille à l'intérieur de la maison reflète son rang dans la hiérarchie sociale : les familles nobles occupent le fond de la maison, les gens du commun les espaces intermédiaires, et les esclaves les zones proches de l'entrée. Les poteaux sculptés qui ornent l'entrée, les façades peintes et les poteaux intérieurs constituents des affirmations publiques et permanentes des droits, des titres et de l'histoire mythologique de la famille propriétaire. Le mât totémique (terme impropre que les anthropologues ont popularisé et qui est parfois rejeté par les peuples eux-mêmes au profit d'expressions plus précises dans leurs propres langues) constitue l'expression la plus immédiatement reconnaissable de l'art de la Côte Nord-Ouest. Ces colonnes sculptées, qui peuvent dépasser vingt mètres de hauteur, ne sont pas des objets de culte au sens religieux du terme mais des monuments commémoratifs et généalogiques, des affirmations sculptées de l'identité clanique, des droits sur des territoires et des récits mythologiques fondateurs. Les figures empilées les unes sur les autres représentent des êtres surnaturels (le Corbeau, l'Orque, l'Ours, le Castor, le Tonnerre) qui jouent un rôle dans l'histoire ancestrale du clan qui élève le mât. L'érection d'un mât est toujours l'occasion d'un potlatch, car c'est le seul contexte cérémoniel qui permet de valider publiquement les droits et les titres que le mât affirme. Sans les témoins qu'un potlatch rassemble et sans les cadeaux qui achètent leur mémoire, les affirmations sculptées dans le bois restent juridiquement vides. Le potlatch est en effet l'institution centrale qui articule l'ensemble de la vie sociale, politique et économique des peuples de la Côte Nord-Ouest. Le mot vient du chinook wawa et signifie approximativement « donner ». Le potlatch est une cérémonie lors de laquelle un chef ou un noble invite des membres d'autres groupes et leur distribue des richesses (couvertures de laine, huile d'eulakane, peaux de fourrure, canots, cuivres cérémoniels, et, après le contact européen, couvertures de la Compagnie de la Baie d'Hudson) afin de faire reconnaître publiquement un titre, une succession, un droit territorial ou un événement important comme un mariage ou un décès. La logique économique du potlatch est l'inverse de la logique capitaliste d'accumulation : c'est en donnant, et non en accumulant, qu'on affirme sa puissance et son statut. Celui qui donne le plus, qui étale le plus ostensiblement sa générosité, qui distribue ou même détruit les richesses avec le plus de magnificence, est celui dont le prestige est le plus grand. Les invités qui reçoivent les cadeaux contractent en retour une dette symbolique qu'ils devront honorer lors de leur propre potlatch futur, avec intérêts. Ce système redistribue les richesses de manière relativement efficace tout en stimulant la production et en créant des liens de réciprocité et d'obligation entre des groupes qui pourraient autrement entrer en conflit. Les cuivres cérémoniels méritent une attention particulière. Ces plaques de cuivre en forme de bouclier, généralement ornées de motifs gravés représentant des figures claniques, constituent la forme de richesse la plus condensée et la plus symboliquement chargée de la Côte Nord-Ouest. Chaque cuivre possède un nom, une histoire et une valeur qui augmente à chaque fois qu'il change de mains lors d'un potlatch. Les cuivres les plus anciens et les plus souvent échangés peuvent valoir l'équivalent de milliers de couvertures. Briser un cuivre lors d'un potlatch et jeter ses fragments à la mer ou les offrir à ses rivaux constitue l'acte de prodigalité le plus extrême qu'un noble puisse accomplir, et la gloire qui en résulte est proportionnelle à la valeur détruite. La cosmologie et la religion de ces peuples partagent un certain nombre de thèmes communs malgré leurs différences. Le monde est peuplé d'esprits qui habitent les animaux, les arbres, les rivières, les pierres et les forces naturelles. Les animaux possèdent une nature double : dans leur monde, sous la mer ou dans la forêt, ils vivent comme des personnes, portant des vêtements et habitant des maisons, et ce n'est que lorsqu'ils viennent dans le monde humain qu'ils revêtent leur forme animale. Quand un pêcheur capture un saumon, il ne tue pas simplement un poisson : il accueille un visiteur qui accepte de lui offrir son corps, à condition d'être traité avec le respect et les protocoles appropriés. Si les os sont rejetés à la mer dans le bon ordre et avec les prières correctes, le saumon peut se reformer et revenir l'année suivante. Cette vision du monde impose aux humains des obligations de réciprocité envers les non-humains qui structurent profondément les pratiques économiques et les comportements quotidiens. Le Corbeau est la figure mythologique la plus universellement présente sur toute la côte, bien que ses aventures varient considérablement d'un peuple à l'autre. Être ambigu, à la fois créateur et trickster, héros culturel et fripon égoïste, le Corbeau est celui qui vole la lumière à ceux qui la gardaient cachée et la libère dans le monde, qui amène l'eau douce aux humains assoiffés, qui transforme le monde par ses ruses et ses appétits insatiables. Il est rarement une figure moralement exemplaire : ses motivations sont souvent la faim et le désir, et ses créations sont souvent les sous-produits accidentels de ses tentatives de satisfaire ses besoins immédiats. Mais c'est précisément cette ambiguïté qui en fait une figure mythologique si riche, capable de métaboliser les contradictions de l'existence humaine sans les résoudre faussement. Le contact avec les Européens s'amorce dès la fin du dix-huitième siècle, avec les voyages de Vitus Bering en 1741, de James Cook en 1778 et de Jean-François de La Pérouse en 1786. La fourrure de loutre de mer, dont les pelages soyeux atteignent des prix extravagants sur les marchés chinois, déclenche une ruée commerciale qui transforme rapidement les équilibres économiques et politiques de la côte. Les chefs qui contrôlent les accès aux zones de chasse et aux ports naturels s'enrichissent considérablement grâce aux échanges avec les navires marchands, accumulant des quantités de biens manufacturés (couvertures, outils métalliques, armes à feu) qui alimentent une inflation des potlatchs et une intensification des rivalités entre nobles. La période qui s'étend de 1780 à 1840 est paradoxalement celle d'un foisonnement culturel remarquable : les nouvelles richesses permettent l'érection de mâts totémiques en nombre sans précédent, la commande d'œuvres d'art monumentales et l'organisation de potlatchs d'une magnificence inégalée. Mais le commerce apporte aussi les maladies. La variole frappe la côte en épidémies successives, dont la plus dévastatrice, en 1862, est délibérément propagée par les autorités coloniales de Victoria qui expulsent les Autochtones campant aux abords de la ville sans leur permettre de se faire vacciner. Ces individus malades retournent dans leurs communautés et répandent le virus le long de toute la côte, causant une mortalité qui peut atteindre quatre-vingt-dix pour cent dans certaines communautés. Des villages entiers disparaissent, et les survivants se regroupent dans des communautés réduites qui tentent de maintenir leurs institutions et leurs traditions avec des effectifs désormais insuffisants pour assurer la reproduction normale des cycles cérémoniels. La politique coloniale canadienne et états-unienne ajoute à la catastrophe démographique une persécution culturelle systématique. En 1885, le gouvernement canadien interdit le potlatch, considérant que cette institution est contraire aux valeurs chrétiennes de travail et d'épargne, et qu'elle empêche l'assimilation des Autochtones dans la société civile coloniale. Cette interdiction, qui reste officiellement en vigueur jusqu'en 1951, ne parvient pas à éradiquer la pratique mais la contraint à la clandestinité et prive les communautés de son rôle de validation publique des titres et des droits. En 1921, lors du potlatch de Dan Cranmer chez les Kwakwaka'wakw à l'île Alert, les autorités canadiennes procèdèrent à des arrestations massives et confisquèrent des centaines d'objets cérémoniels qui sont dispersés depuis dans des musées canadiens et américains. Cette confiscation constitue un traumatisme culturel profond dont les conséquences se font sentir pendant des décennies, et la restitution partielle de ces objets dans les années 1970 et 1980 constitue un moment symbolique important dans le processus de renaissance culturelle. Les pensionnats indiens, où des générations d'enfants autochtones sont arrachés à leurs familles et punis pour avoir parlé leurs langues maternelles, causent des traumatismes intergénérationnels dont les effets sont encore visibles aujourd'hui dans les communautés de la côte. Des langues parlées par des milliers de personnes au début du vingtième siècle se retrouvent en danger critique d'extinction cinquante ans plus tard. Mais là aussi, les cultures résistent et s'adaptent. Des maîtres de cérémonie maintiennent secrètement les connaissances rituelles, des artistes perpétuent les traditions stylistiques en les adaptant à de nouveaux contextes, des familles gardent vivantes les généalogies et les récits mythologiques qui constituent l'ossature de leur identité. La deuxième moitié du XXe siècle voit s'affirmer une renaissance culturelle remarquable. La génération d'artistes qui émerge dans les années 1960 et 1970, notamment le sculpteur haïda Bill Reid, dont l'oeuvre monumentale La Pochanteuse noire est exposée dans les musées du monde entier, et le graveur tlingit Robert Davidson, entreprend de réapprendre et de renouveler les traditions artistiques à partir de l'étude des collections muséales et des enseignements des derniers maîtres traditionnels. Ce mouvement de renaissance artistique s'accompagne d'un renouveau linguistique, de la résurgence des cérémonies de potlatch, désormais légales, et de mobilisations politiques qui aboutissent à des reconnaissances de droits territoriaux et à des accords de traités qui restituent aux nations de la côte une partie de leur souveraineté. Les Haïda obtiennent en 1988 la création du parc national Gwaii Haanas, co-géré par le conseil des nations haïda et le gouvernement canadien, protégeant à la fois les écosystèmes remarquables de l'archipel et les villages abandonnés où les mâts totémiques en voie de décomposition retournent lentement à la forêt, conformément à la conception haïda selon laquelle les mâts, comme les humains, doivent être laissés à accomplir leur cycle naturel de vie et de mort. Aujourd'hui, les nations de la Côte Nord-Ouest constituent des communautés vivantes et dynamiques qui naviguent entre la préservation et l'innovation, entre les exigences de leurs traditions et les réalités du monde contemporain. Leurs artistes exposent dans les galeries internationales, leurs juristes plaident devant les cours suprêmes pour la reconnaissance de leurs droits territoriaux, leurs linguistes travaillent à créer des programmes d'immersion pour sauver des langues menacées, leurs chefs organisent des potlatchs qui rassemblent des centaines de participants et affirment la continuité des institutions ancestrales. |
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