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| Maurice
Godelier
est un anthropologue né le 28 février 1934 à Cambrai
(Nord). Figure majeure de l'anthropologie
française de la seconde moitié du XXe
siècle et du début du XXIe siècle, reconnue
pour sa rigueur ethnographique, sa puissance conceptuelle. Il est reconnu
pour avoir synthétisé l'anthropologie structurale de Claude
Lévi-Strauss avec une approche marxiste rigoureuse, le tout appuyé
par des travaux de terrain approfondis, notamment chez les Baruya de Nouvelle-Guinée Godelier grandit au sein d'une famille modeste. Son père est ouvrier et sa mère tient un petit commerce. Il grandit dans un environnement où la religion catholique occupe une place importante, mais il s'en éloigne assez tôt pour se tourner vers la philosophie et les sciences sociales. Après des études secondaires brillantes malgré des conditions matérielles difficiles, il entre à l'École normale supérieure de Saint-Cloud, où il prépare l'agrégation de philosophie. Il obtient ce concours en 1959 et enseigne quelques années dans le secondaire, mais sa curiosité intellectuelle le pousse déjà vers l'anthropologie, la linguistique et l'économie. Sa rencontre décisive
a lieu en 1963 lorsqu'il part en Papouasie-Nouvelle-Guinée Dès ses premiers travaux, notamment avec Rationalité et irrationalité en économie paru en 1966, Godelier amorce une critique de l'application universelle des modèles économiques occidentaux aux sociétés non occidentales. Il y développe l'idée que les comportements économiques sont toujours enchâssés dans des rapports sociaux spécifiques et ne peuvent être analysés hors de leur contexte culturel. Cette réflexion s'approfondit dans Horizons, trajets marxistes en anthropologie publié en 1973, où il propose une anthropologie matérialiste qui ne réduit pas les structures sociales à de simples superstructures idéologiques. Il y analyse comment les modes de production et les rapports de parenté s'articulent concrètement pour reproduire l'existence sociale, posant les bases d'une théorie des sociétés précapitalistes. Godelier refuse le déterminisme économique simpliste et cherche à comprendre comment la parenté, la religion et la politique fonctionnent, dans les sociétés sans classes, comme des rapports de production à part entière. Il développe le concept de rapport social polyfonctionnel : chez les Baruya, la parenté ne règle pas seulement la filiation ou l'alliance, mais organise aussi l'accès à la terre, la division du travail, l'autorité politique et la circulation des biens. Cette approche le conduit à critiquer à la fois le fonctionnalisme classique et certaines lectures dogmatiques du matérialisme historique. Il entre au CNRS en 1963, puis devient directeur d'études à l'École des hautes études en sciences sociales en 1975, où il fonde le Centre de recherche et de documentation sur l'Océanie. C'est avec La Production des grands hommes, sous-titré Pouvoir et domination masculine chez les Baruya de Nouvelle-Guinée et publié en 1982, que sa démarche ethnographique atteint une pleine maturité théorique. Issu de longues années d'immersion sur le terrain, cet ouvrage démontre comment, dans cette société tribale, le pouvoir et la domination masculine ne sont pas des données naturelles, mais le résultat d'un processus de production social continu. Godelier analyse notamment les mécanismes par lesquels les hommes se construisent comme êtres supérieurs aux femmes dans cette société : initiations masculines, monopolisation des armes, du sel et des savoirs sacrés, contrôle des échanges cérémoniels. Il montre que cette domination masculine n'est pas un fait naturel mais un système institutionnel et idéologique qui doit être reproduit en permanence par des discours légitimateurs et des rituels. Ces rituels, en excluant les femmes, créent une solidarité politique et religieuse entre les hommes qui transcende les simples liens de parenté et fonde l'identité collective de la tribu. La production des grands hommes repose ainsi sur l'appropriation de la force de travail et de la capacité reproductive des femmes, ainsi que sur le monopole des savoirs et des objets sacrés lors des initiations masculines. L'ouvrage a un retentissement considérable, bien au-delà de l'anthropologie, dans les études féministes et la réflexion sur les rapports sociaux de sexe. Godelier ne cesse ensuite d'élargir son champ théorique. Il consacre une part importante de ses travaux à la parenté, à la religion et à la constitution des sociétés. Il développe l'idée que le "symbolique" n'est pas une sphère séparée du réel mais une dimension constitutive de tous les rapports sociaux : les idées, les croyances et les représentations ne reflètent pas passivement la vie matérielle, elles la produisent autant qu'elles en résultent. Cette position l'amène à dialoguer avec Claude Lévi-Strauss, dont il reconnaît l'influence structurale tout en critiquant l'idée d'une autonomie complète des structures mentales. En 1996, il fait paraître L'Énigme du don, une relecture critique de l'Essai sur le don de Marcel Mauss. Il y compare les formes de don et d'échange chez les Baruya, dans le potlatch de la côte nord-ouest américaine, dans le kula mélanésien et dans les sociétés occidentales contemporaines. Il dépasse la simple opposition entre échange marchand et échange de dons. Il soutient que le don est un mécanisme fondamental de production des hiérarchies sociales et du pouvoir. Selon lui, toute société opère une distinction entre ce qui doit être donné, ce qui doit être vendu et, surtout, ce qui doit être gardé (terres sacrées, objets rituels, noms, secrets initiatiques). Il propose de distinguer entre choses aliénables et choses inaliénables, et montre que le lien social ne repose pas seulement sur la circulation des biens mais aussi sur la rétention de certains d'entre eux. Le don crée ainsi une dette inextinguible qui lie les individus et les groupes dans un rapport de dépendance mutuelle, faisant du don non pas un simple acte de générosité, mais l'armature spécifique de la reproduction sociale. Dans Métamorphoses de la parenté, publié en 2004, Godelier s'attaque à l'un des piliers de l'anthropologie : la théorie de la parenté de Lévi-Strauss. Tout en rendant hommage à son ancien maître, il en critique les limites, notamment l'idée que l'échange des femmes serait un universel et que l'alliance primerait systématiquement sur la filiation. Il démontre que les systèmes de parenté sont extrêmement variés et que la prohibition de l'inceste, loin d'être uniquement biologique ou universelle dans ses modalités, est avant tout une construction symbolique. Il insiste sur le fait que, dans de nombreuses sociétés, la conception de l'enfant nécessite toujours un troisième terme, qu'il soit divin, cosmique ou social, au-delà des géniteurs, ce qui intègre la religion au coeur même de la reproduction sociale. Sa réflexion sur la mort des sociétés et la transmission de la culture l'occupe dans les dernières décennies de sa vie. Il s'intéresse aux transformations rapides des Baruya sous l'effet de la christianisation, de l'économie monétaire et de la scolarisation, et il interroge ce qui demeure d'une société lorsque ses institutions centrales, comme les initiations masculines, disparaissent ou se transforment. Il publie en 2007 son ouvrage de synthèse, Au fondement des sociétés humaines. Ce que nous apprend l'anthropologie, où il réfute l'idée, longtemps tenue pour acquise, selon laquelle la famille et la parenté constitueraient le fondement de toute société. En s'appuyant sur des comparaisons allant de la Mélanésie à la Chine antique, en passant par la formation de l'Arabie saoudite, il établit que ce sont d'abord les rapports politico-religieux qui forgent l'unité d'un groupe humain. Ces rapports légitiment la souveraineté sur un territoire et ses ressources, englobant et structurant ensuite les relations économiques et de parenté. Il y défend également une anthropologie rigoureuse, ancrée dans l'expérience de terrain, contre les dérives du post-modernisme qui, selon lui, risquent de dissoudre la discipline dans une simple critique textuelle déconnectée des réalités sociales observables. Plus récemment, dans des ouvrages comme Quand l'Occident s'empare du monde (2022) ou La Mort et ses au-delà (2024), Godelier poursuit sa réflexion sur les chocs culturels, la mondialisation et la capacité des sociétés à se moderniser sans nécessairement s'occidentaliser. Il y analyse comment les croyances traditionnelles et les structures sociales locales résistent, se transforment ou s'articulent avec des forces globales, qu'il s'agisse de la christianisation en Nouvelle-Guinée ou des dynamiques contemporaines en Asie. L'ensemble de son oeuvre constitue ainsi une tentative permanente de comprendre comment les humains fabriquent des sociétés durables, en articulant le matériel et l'idéel, l'économique et le sacré, dans une diversité de formes historiques qui échappent à tout déterminisme simpliste. Tout au long de sa carrière, Godelier occupe des positions institutionnelles importantes. Il dirige la revue L'Homme, anime des séminaires qui attirent des chercheurs du monde entier et participe à la fondation de plusieurs réseaux internationaux de recherche en anthropologie. Il est élu à l'Académie des sciences d'outre-mer, reçoit la médaille d'or du CNRS en 2001, puis le prix international Alexander von Humboldt en 2010. Il enseigne dans de nombreuses universités étrangères, notamment aux États-Unis, au Brésil, au Japon et en Australie. |
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