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Le travail
dans l'histoire des civilisations
L'histoire de l'humanité se confond, dans sa matérialité la plus brute, avec l'histoire de son travail. Loin de se réduire à une simple variable économique, la force de travail humaine constitue le prisme fondamental par lequel les sociétés se structurent, se hiérarchisent et projettent leurs valeurs. Du silex taillé aux algorithmes prédictifs, le rapport des humains à l'effort, au temps et à la transformation du monde dicte l'architecture des civilisations. L'histoire du travail peut alors être vue comme celle d'une longue aliénation, mais aussi d'une lutte perpétuelle pour la dignité. D'outil de survie, le travail est devenu instrument de domination, puis marchandise, et enfin marqueur identitaire. Alors que l'Anthropocène impose aujourd'hui une limite écologique à l'extractivisme et que la machine menace de nous remplacer, le présent nous force à repenser l'impensable : et si l'avenir de la civilisation résidait dans la libération de l'humanité vis-à-vis de la contrainte du travail? La question n'est plus seulement de savoir comment produire, mais comment vivre, une fois que l'effort humain aura cessé d'être le centre de gravité de l'économie mondiale.

Préhistoire et Antiquité

Du Paléolithique aux empires de l'Antiquité tardive, le travail humain passe d'une activité intégrée à la vie communautaire et faiblement institutionnalisée à un ensemble de formes juridiquement codifiées et socialement hiérarchisées : travail libre ou dépendant, corvée publique, esclavage marchandise, servitude pour dette, travail pénal. Le rôle de la force de travail se déplace corrélativement de la subsistance du groupe vers la production d'un surproduit destiné à financer l'État, les temples, les élites et les grands travaux, sans que disparaissent pour autant les formes domestiques et communautaires d'organisation du labeur. La généralisation de l'esclavage et de la corvée dans les sociétés étatiques anciennes marque la capture, par des appareils de pouvoir capables de compter, d'enrégimenter et de punir, d'une capacité de travail humaine dont les sociétés préhistoriques disposaient déjà, mais qu'elles mobilisaient selon d'autres logiques, d'autres temporalités et d'autres finalités.

Paléolithique et Néolithique.
Dans les sociétés de chasseurs-cueilleurs du Paléolithique, la force de travail humaine se déploie avant tout comme une activité de subsistance immédiate, structurée par une division sexuelle et générationnelle souple qui répartit la chasse, la cueillette et la fabrication d'outils sans constituer encore un métier au sens strict. Le travail s'insère dans un cycle d'activités rituelles, domestiques et communautaires où la production vise la satisfaction des besoins du groupe plutôt que l'accumulation individuelle, et où les fruits du labeur ne sont pas la propriété privée du producteur. La contrainte physique existe, notamment dans le façonnement du silex ou le transport des carcasses, mais elle ne prend pas la forme d'une extraction institutionnalisée de surtravail; l'esclavage est pratiquement inconnu dans les sociétés de chasseurs-cueilleurs, parce que la structure économique ne permet ni ne requiert la captation permanente d'une force de travail étrangère.

La révolution néolithique, à partir d'environ 12 000 ans avant notre ère, transforme radicalement ce rapport au travail en substituant à la prédation une économie de production agricole et pastorale sédentaire. Le travail humain devient alors un instrument de transformation durable du milieu : défrichement, labour, irrigation, sélection des semences et élevage exigent une planification temporelle, une coopération élargie et une transmission intergénérationnelle des savoir-faire. La division du travail se complexifie sans encore se hiérarchiser fortement : les premières communautés agricoles demeurent relativement égalitaires, mais l'accumulation de surplus et la sédentarisation créent les conditions matérielles d'une différenciation sociale croissante. C'est dans ce contexte que le travail commence à être mobilisé au-delà de la maisonnée, pour des entreprises collectives telles que les enceintes, les systèmes d'irrigation ou les sanctuaires, annonçant la corvée et les formes ultérieures de travail obligatoire au service d'une autorité centrale.

Anciennes civilisations.
Mésopotamie et Egypte.
Avec l'apparition des premiers États et des villes de l'âge du Bronze, au IVe millénaire avant notre ère en Mésopotamie et en Égypte, la force de travail humaine devient un objet explicite de gestion politique et économique. Les temples et les palais mésopotamiens organisent des ateliers où travaillent côte à côte des tisserands libres et des jeunes filles esclaves placées sous l'autorité d'un inspecteur, tandis que les domaines royaux et les chantiers monumentaux absorbent une main-d'oeuvre servile nombreuse issue des guerres et des déportations. En Égypte, l'historiographie récente nuance l'image d'une société massivement esclavagiste : la forme dominante de mobilisation du travail est la corvée, prestation obligatoire imposée à l'ensemble de la population pour l'entretien des canaux, la construction des pyramides et des temples, ou encore le transport des blocs de pierre pendant les mois de crue où les travaux agricoles sont suspendus. Le mot égyptien ancien pour travail est d'ailleurs synonyme d'impôt, ce qui souligne l'imbrication profonde entre prélèvement fiscal et mobilisation de la force de travail. Des formes de servitude existent néanmoins, notamment pour dettes, et des personnes peuvent être léguées comme biens meubles, mais l'esclavage-marchandise de type grec ne s'y généralisera qu'à l'époque ptolémaïque.

Monde gréco-romain.
Dans les cités grecques de l'époque classique, en particulier à Athènes, le travail servile devient un pilier de l'économie et de la vie civique. Les mines du Laurion emploient des milliers d'esclaves dans des conditions d'une brutalité extrême, et l'artisanat urbain repose largement sur une main-d'oeuvre servile ou métèque au sein de petits ateliers de cinq à six personnes. Les travaux agricoles, le service domestique et une partie des activités de transport et de commerce mobilisent également des esclaves, de sorte que la liberté du citoyen et sa participation à la vie politique présupposent l'exploitation d'une force de travail non libre. 

Rome amplifie ce modèle à une échelle inédite : les latifundia italiennes sont travaillées par des esclaves, les mines et les ateliers impériaux recourent massivement à la main-d'oeuvre servile, et l'administration elle-même emploie des esclaves et des affranchis dans des fonctions domestiques, comptables et parfois intellectuelles. La corvée n'en disparaît pas pour autant : sous l'Empire, les obligations de travail personnel au service de l'État ou des cités persistent, et le système féodal de la corvée se développe plus tard à partir de cette tradition romaine.

Chine et Inde.
Au-delà du monde méditerranéen, la Chine des Qin et des Han (IIIe siècle avant notre ère - IIIe siècle de notre ère) institutionnalise un régime de travail pénal et de conscription obligatoire qui mobilise des centaines de milliers de paysans et de condamnés pour la construction de la Grande Muraille, des routes, des canaux et du mausolée impérial. La corvée y est distincte de l'esclavage stricto sensu : elle pèse sur des sujets libres ou des fonctionnaires pour une durée déterminée, tandis que les esclaves, souvent captifs de guerre ou criminels dégradés, relèvent d'un statut héréditaire de servitude domestique ou agricole. 

Dans l'Inde ancienne, la division du travail se trouve profondément articulée à l'ordre des castes : les śūdra sont voués par naissance au service des trois ordres supérieurs, et des formes de servitude héréditaire lient les travailleurs agricoles et domestiques des basses castes à leurs maîtres, tandis que l'esclavage pour dette et la vente d'enfants en servitude demeurent des pratiques attestées dans les textes normatifs et les inscriptions. Partout, la force de travail humaine n'est donc pas seulement une ressource économique : elle est un rapport social total, où se nouent la dépendance personnelle, l'obligation fiscale, le statut juridique et la reproduction de l'ordre politique.
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Un outil de domination nommé travail

Dès l'émergence des sociétés agraires sédentarisées et des premiers appareils étatiques, l'organisation du travail a cessé d'être une simple répartition des tâches pour devenir l'instrument privilégié par lequel une minorité a structuré son hégémonie sur la majorité. L'analyse de ces systèmes révèle que la contrainte au travail a été le fondement de la stratification sociale, de l'accumulation des richesses et de la légitimation depuis élites dirigeantes. Ces systèmes ont ainsi légué aux sociétés postérieures des schèmes de pensée profonds, qui ont inscrit dans la longue durée l'idée que la valeur sociale de l'individu et sa place dans la cité sont intimement, et historiquement, dictées par sa force de travail et sa capacité à la voir exploitée.

L'esclavage antique incarne la forme la plus absolue de cette instrumentalisation. Il opère une réduction de l'être humain au rang d'outil vivant. Dans la pensée aristotélicienne, l'esclave est défini comme un organon, un instrument d'action qui précède même les outils inanimés. Cette appropriation du corps et de la force vitale d'autrui, ordinairement issue de la capture guerrière, de la naissance ou de la dette, fonde une domination totale qui s'étend à la descendance et à l'identité même du dominé. En plus du produit du travail, le maître s'approprie le temps biologique et la capacité d'agir du sujet, ce qui crée une ligne de fracture anthropologique entre ceux qui sont condamnés à la nécessité matérielle et ceux qui, libérés de cette charge, peuvent s'adonner à la politique, à la guerre ou à la philosophie. Le travail forcé devient alors le marqueur négatif qui définit, par contraste, la citoyenneté et la liberté.

Dans les sociétés où l'esclavage de masse n'était pas la norme exclusive, d'autres modalités de contrainte ont servi à verrouiller les hiérarchies sociales. Le servage et la corvée illustrent comment la domination s'est exercée par l'ancrage territorial et la captation du temps. Lier le paysan à la glèbe ou exiger de lui des journées de travail gratuit pour l'entretien des domaines seigneuriaux ou la construction d'infrastructures étatiques (comme les corvées royales en Mésopotamie, en Égypte pharaonique ou dans l'Empire inca) revenait à monopoliser la force de travail au profit de la reproduction de l'ordre établi. Cette extraction de la plus-value sous forme de temps ou de redevances transformait le labeur en un tribut perpétuel. Elle maintenait les populations productrices dans un état de dépendance structurelle et empêchait toute accumulation de capital qui aurait pu menacer l'élite dominante. Le contrôle du travail était indissociable du contrôle de l'espace et des cycles saisonniers.

La domination par le travail s'est également nourrie de l'arsenal juridique et de la mécanisation de l'endettement. La servitude pour dette, présente dans de nombreuses civilisations antiques, démontre comment la vulnérabilité économique était institutionnalisée pour fournir une main-d'oeuvre asservie. Le droit ancien, loin d'être un vecteur d'équité, a couramment servi à codifier et à légitimer ces rapports de force. En transformant la contrainte économique en obligation légale, les classes dirigeantes ont pérennisé leur emprise, et fait du travail forcé une sanction et une garantie de l'ordre social. Ce mécanisme effaçait la frontière entre la faute morale, la pauvreté et la privation de liberté, ce qui transformait la survie même des plus démunis en un levier d'asservissement au profit des créanciers et des possédants.

Ces formes de domination matérielle ont été doublées d'une domination symbolique et idéologique. Le travail manuel et agricole a été progressivement dévalorisé, associé à la soumission, à la souillure ou à la condition servile, tandis que l'oisiveté (otium) ou les activités intellectuelles et guerrières étaient érigées en marqueurs de noblesse et de vertu civique. Les cosmogonies et les religions antiques ont sacralisé cet ordre inégalitaire, en présentant la hiérarchie sociale et la répartition asymétrique du labeur comme le reflet de la volonté divine ou de l'harmonie cosmique. Le travail n'avait pas à être vu comme une contrainte subie, mais comme une condition existentielle inférieure, intériorisée par les dominés eux-mêmes comme une fatalité naturelle ou une punition divine.

Moyen Âge et Temps modernes

A partir du  Moyen Âge, on assiste à une diversification et une recomposition constante des formes de captation de la force de travail humaine. Le servage occidental s'érode tandis que le second servage oriental se renforce. Par la suite, l'esclavage atlantique se déploie à une échelle inédite. Parallèlement, l'Inde moghole combine salariat urbain et dépendance de caste; la Chine impériale articule corvée étatique et servage privé, et l'Empire ottoman installe une distribution de la contrainte entre fiscalité, esclavage et service militaire. Ce qui change, sur la période, c'est l'échelle et la finalité de la mobilisation : à la rente seigneuriale et à la subsistance communautaire se substituent progressivement la production pour les marchés mondiaux, l'extraction minière coloniale et l'accumulation de surtravail au service des États et des élites marchandes. La force de travail humaine reste ainsi un rapport social total, où s'articulent l'organisation technique de la production, le statut juridique des personnes, la fiscalité, la propriété et les hiérarchies de genre et de caste, et dont les formes concrètes varient selon les régions du monde et les positions occupées dans les circuits de l'économie mondiale.

L'Europe médiévale.
En Europe occidentale, le servage médiéval organise d'abord le travail paysan autour de la contrainte personnelle et de la rente seigneuriale : le serf est juridiquement lié à la terre, et il doit à son seigneur des corvées sur la réserve domaniale, des redevances en nature ou en argent, ainsi que des taxes sur le mariage, l'héritage ou la justice. Cette contrainte n'est pas seulement économique : elle fixe le travailleur dans une dépendance statutaire qui rend sa force de travail captable de manière régulière, et elle permet au seigneur d'extraire un surtravail sans recourir au salariat. À partir du XIVe siècle, la peste noire et l'effondrement démographique modifient ce rapport de force : la raréfaction de la main-d'oeuvre accroît la mobilité paysanne, et un serf qui parvient à s'établir un an et un jour dans une ville ou un village libre échappe durablement aux charges personnelles. Les redevances pesant sur la terre persistent plus longtemps, mais elles ne peuvent plus être relevées, et les seigneurs cherchent à convertir les tenures féodales en baux capitalistes, ce qui suppose des capitaux et accélère la dissolution du servage dans les régions les plus avancées de l'Ouest, notamment en Angleterre et dans les Pays-Bas. Le servage ne disparaît donc pas par décret : il s'érode sous l'effet combiné de la mobilité paysanne, de la monétarisation des rapports sociaux et de la réorientation des seigneuries vers des rentes négociées plutôt que coutumières.

À l'est de l'Elbe, en revanche, la même conjoncture de hausse des prix céréaliers et de demande urbaine produit une évolution inverse, que les historiens désignent comme le "second servage". La noblesse d'Europe orientale, disposant de domaines étendus mais de peu de capital pour salarier une main-d'oeuvre libre, utilise son poids politique pour fixer les paysans à la terre et les contraindre à travailler la réserve seigneuriale, tandis que la production est destinée non plus à la consommation locale mais aux marchés d'exportation, notamment vers l'Ouest. Ce système se met en place en Pologne dès 1520 et il est juridiquement consolidé en Russie par le Code de 1649, qui attache légalement les paysans à la terre et impose de lourdes prestations de travail. Le second servage n'est donc pas une survivance archaïque : il constitue une réponse moderne à l'intégration des campagnes orientales dans un marché céréalier européen en expansion, et il montre que la contrainte sur la force de travail peut se renforcer au moment même où elle s'atténue ailleurs, en fonction de la position occupée dans les circuits commerciaux et des rapports de pouvoir locaux.

L'espace atlantique à l'époque coloniale.
À l'échelle atlantique, la formation des économies de plantation à partir du XVIe siècle donne naissance à une autre configuration majeure de mobilisation de la force de travail : l'esclavage marchandise de masse. Les plantations de canne à sucre, de tabac, de coton et de café des Amériques exigent une main-d'oeuvre abondante, disponible en permanence et soumise à une discipline extrême, que les travailleurs européens libres refusent d'assumer dans les conditions tropicales. Après la décimation des populations amérindiennes par les maladies et les violences de la conquête, les colons se tournent massivement vers la traite des Africains : du XVIe au XIXe siècle, environ douze millions d'Africains sont déportés comme esclaves vers les Amériques, et au XVIIIe siècle 40 % d'entre eux travaillent dans les seules plantations sucrières. Ce système constitue un pilier de l'économie-monde atlantique, et il coexiste avec le salariat naissant en Europe. Les engagés européens, travailleurs sous contrat souvent contraints par la misère ou la ruse, précèdent et accompagnent l'esclavage africain dans les Antilles anglaises, avant d'être progressivement remplacés par la traite à mesure que celle-ci s'intensifie. La force de travail humaine devient ainsi, dans les Amériques, une marchandise juridiquement codifiée et héréditairement transmissible, dont la reproduction est assurée par un flux constant de captifs africains, et dont la finalité est la production de denrées destinées aux marchés européens.

Dans les empires coloniaux ibériques, une autre forme de contrainte s'institutionnalise avec le travail forcé des populations autochtones, notamment dans les mines andines de Potosí à partir de 1545, où la mita organise la rotation obligatoire des travailleurs indigènes au service de l'extraction argentifère. Ce dispositif ne se confond pas avec l'esclavage marchandise : il repose sur des obligations communautaires imposées aux villages indigènes, médiées par les autorités coloniales et les caciques locaux, et il articule la fiscalité, le peuplement et l'exploitation minière dans un système de coercition administrative. Le travail forcé colonial ne disparaît pas avec les abolitions ultérieures : il se recompose et se diversifie, et il demeure un instrument central d'extraction de surtravail dans les empires européens.

L'Asie.
En Asie, les formes de mobilisation de la force de travail humaines présentent des configurations spécifiques, irréductibles au modèle du servage européen ou de l'esclavage atlantique. Dans la Chine des Ming et des Qing, l'État impérial organise le travail par la corvée, qui oblige les paysans à des prestations gratuites pour les grands travaux, le transport et l'entretien des infrastructures, et qui pèse lourdement sur les populations rurales. Cette corvée étatique coexiste avec des formes de servage privé : des paysans surendettés ou accablés par les obligations officielles se placent sous la protection de grands propriétaires et deviennent leurs serfs, travaillant leurs terres en échange de nourriture, de vêtements et d'une protection, ce qui montre que la contrainte publique et la dépendance privée peuvent se renforcer mutuellement. Le travail pénal, enfin, constitue une composante durable du système impérial, et la frontière entre travail libre, servitude et châtiment reste poreuse.

Dans l'Inde moghole, le monde du travail est structuré par le système des castes et par l'organisation villageoise, qui dépriment les salaires ruraux et maintiennent les travailleurs des basses castes dans une dépendance sociale durable. L'esclavage y est largement restreint au service domestique, et il ne constitue pas la forme dominante de mobilisation du travail agricole ou artisanal. Dans les villes, en revanche, le travail salarié en argent est courant dès le XVIe siècle, tant pour les artisans qualifiés que pour les manoeuvres, et les ateliers impériaux ou aristocratiques, les karkhanas, emploient des travailleurs rémunérés à la journée ou à la pièce. Les artisans tisserands, forgerons ou charpentiers travaillent souvent à domicile et vendent leurs produits sur les marchés, mais leur autonomie est limitée par les avances des marchands, qui les lient par des contrats de fourniture à prix fixe ou en les obligeant à travailler exclusivement pour eux. La force de travail en Inde moghole combine donc travail salarié, dépendance de caste, travail domestique contraint et subordination marchande, dans un marché du travail imparfait mais largement monétarisé.

Dans le Japon de l'époque d'Edo, les guildes de marchands et d'artisans, les za et les kumi, monopolisent la production et la fourniture de nombreux biens, et elles régulent l'accès aux métiers et la formation des apprentis. Le travail salarié se diffuse dans les villes : vers 1700, un cinquième à un tiers de la population urbaine est composé de serviteurs salariés, d'employés de boutique et de manœuvres, et les seigneurs eux-mêmes recrutent désormais des serviteurs contre salaire à Edo plutôt que de mobiliser les paysans de leurs provinces. Cette monétarisation partielle du travail ne supprime ni les hiérarchies statutaires ni les formes de service domestique à long terme, mais elle montre que le salariat peut se développer dans des sociétés non européennes sans que disparaissent les cadres coutumiers et statutaires qui encadrent l'activité laborieuse.

Dans l'Empire ottoman, le système du timar organise l'affectation des terres et des paysans, les reaya, à des titulaires d'office militaire, qui perçoivent des redevances et imposent des corvées aux villageois. Ce système ne se confond pas avec le servage de type européen : les reaya ne sont pas des serfs au sens strict, et ils conservent des droits et des protections que les serfs n'ont pas, même s'ils sont soumis à des obligations fiscales et à des prestations de travail. L'esclavage ottoman, alimenté par la traite orientale et par les captures de guerre, est surtout domestique et militaire, et il fournit des serviteurs, des soldats et des artisans à l'armée, à la marine, aux domaines et aux harems, sans constituer une main-d'oeuvre agricole de masse comparable à celle des Amériques. L'Empire ottoman illustre ainsi une configuration impériale où la contrainte sur le travail se distribue entre fiscalité, corvée, esclavage domestique et service militaire, sans s'organiser autour d'une opposition unique entre liberté et servitude.

La révolution industrielle.
La révolution industrielle impose une recomposition profonde et globalement articulée des formes de mobilisation de la force de travail humaine. Le point de départ de cette transformation se situe dans les campagnes anglaises, où le mouvement des enclosures (terres communes encloses) et l'extinction progressive des droits coutumiers sur la terre exproprient une masse de petits propriétaires et de paysans, qui, dépourvus de tout, sont pratiquement forcés de vendre leur travail dans les nouvelles fabriques sous peine de mourir de faim. Cette main-d'oeuvre déracinée ne constitue pas encore un prolétariat docile : les premières générations d'ouvriers d'usine sont composées de paysans, d'artisans ruinés, de compagnons libérés des corporations par les lois anti-combinations de 1799, et de travailleurs du domestic system dont l'activité devient obsolète. La fabrique doit donc inventer des dispositifs de discipline, d'enclosure spatiale et de contrôle temporel pour convertir cette population rurale et indisciplinée en force de travail régulière et productive, et l'atelier concentrationnaire devient le premier laboratoire d'une gouvernementalité industrielle fondée sur la surveillance, la partition des corps et la standardisation des gestes.

Le travail des enfants constitue l'une des formes les plus massives et les plus révélatrices de cette mobilisation précoce de la force de travail. Dans les filatures anglaises de coton, en 1835, 63 % de la main-d'oeuvre est composée d'enfants âgés de 8 à 12 ans et de femmes, ce qui montre que l'industrialisation naissante ne repose pas sur un travailleur masculin adulte librement contractant, mais sur les segments les plus vulnérables et les moins coûteux de la population. Cette utilisation intensive du travail des femmes et des enfants ne relève pas d'une simple continuité avec les économies domestiques préindustrielles : la fabrique détruit les anciens modes d'organisation du travail domestique et convertit de nombreux travaux féminins en activités masculines mécanisées, tout en maintenant les femmes et les enfants dans des positions subordonnées au sein de la hiérarchie productive. La législation sociale se construit lentement en réaction à ces abus : la France interdit l'embauche d'enfants de moins de douze ans dans les manufactures et limite la journée de travail à douze heures par une loi de 1841, tandis que la Grande-Bretagne interdit le travail des enfants dans les mines en 1842 et établit la loi des dix heures pour les femmes dans l'industrie textile en 1847. Ces mesures ne suppriment pas le travail des mineurs, mais elles en fixent progressivement les bornes, et la réduction de la durée du travail pour les femmes et les enfants devient un vecteur par lequel le droit du travail commence à encadrer l'exploitation de la force de travail dans son ensemble.

La contrainte qui pèse sur les travailleurs industriels européens mobilise aussi des dispositifs juridiques et administratifs hérités de l'Ancien Régime, comme les lois sur les pauvres et le régime du domicile, qui encadrent la mobilité de la main-d'oeuvre et pèsent sur les salaires. L'assouplissement de la loi de 1662 sur l'obligation de domicile en 1795 libère juridiquement la main-d'oeuvre pour l'industrie et accompagne l'exode rural, mais cette libération juridique s'accompagne d'une dépendance sociale totale à l'égard du salaire, qui devient le seul moyen de subsistance pour des masses de travailleurs dépossédés de tout accès autonome à la terre et aux ressources. Le salariat juridiquement libre est la forme spécifique de la contrainte dans une économie où la séparation des producteurs d'avec les moyens de production est achevée, et où la menace de la faim et du déclassement remplace la sujétion personnelle comme mécanisme de discipline sociale.

À l'échelle mondiale, la révolution industrielle européenne ne se comprend pas sans son articulation avec les formes de travail non libre qui se déploient dans les empires coloniaux et les Amériques. Le travail était l'axe central de la Grande divergence qui se creuse à partir de 1800, et l'expansion du travail salarié en Europe est contrebalancée par l'expansion de l'esclavage et des impositions sur les populations indigènes dans les colonies. Les plantations de canne à sucre, de tabac, de coton et de café des Antilles et des Amériques reposent sur une main-d'oeuvre africaine déportée et soumise à un régime de violence extrême, et les historiens débattent âprement de la contribution de cette accumulation esclavagiste au financement de la révolution industrielle britannique : certains soutiennent que les profits du commerce triangulaire et de l'économie de plantation ont fourni le capital nécessaire à l'industrialisation, tandis que d'autres estiment que ces profits, rapportés à la taille de l'économie britannique, ont joué un rôle plus modeste. Quel que soit le verdict quantitatif, il est établi que l'esclavage atlantique ne constitue pas un archaïsme résiduel, mais une institution centrale de l'économie-monde du XVIIIe et du début du XIXe siècle, dont les produits alimentent précisément les circuits industriels européens, notamment le coton qui nourrit les filatures anglaises.

L'abolition de la traite et de l'esclavage dans l'empire britannique, en 1833, ne met pas fin à la contrainte qui pèse sur les travailleurs coloniaux : elle est relayée par des formes de travail forcé et d'engagisme qui visent à pourvoir en main-d'oeuvre les plantations et les infrastructures coloniales après l'émancipation. Le recours au travail forcé sur les plantations connaît même un regain dans les régions qui souffrent d'un défaut de main-d'oeuvre depuis l'abolition de l'esclavage, ce qui montre que l'expansion du capitalisme industriel à l'échelle mondiale s'accompagne d'une diversification et non d'une réduction des formes de coercition. 

À la fin du XIXe siècle, l'organisation scientifique du travail théorisée par Frederick Winslow Taylor prolonge et radicalise la logique de disciplinarisation industrielle en la déplaçant de la surveillance externe vers la décomposition interne du geste productif. Taylor propose de remplacer les méthodes empiriques et improvisées par des techniques standardisées fondées sur l'étude minutieuse des temps et des mouvements, de décomposer les tâches en gestes simples et répétitifs, et d'instaurer une division stricte entre conception et exécution afin d'extraire le maximum de rendement de chaque unité de temps de travail. Le taylorisme s'appuie sur la mécanisation et sur le machinisme qui ont transformé la production industrielle au cours du XIXe siècle, et il s'applique d'abord aux industries de transformation des métaux avant de se diffuser à l'ensemble du secteur manufacturier. Il ne se généralise toutefois véritablement qu'à partir de la Première Guerre mondiale, dans un contexte de mobilisation industrielle qui exige une productivité accrue et une main-d'oeuvre massivement réorganisée.
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Le salariat, ou quand une activité humaine
devient une marchandise

Le salariat, qui fait de la force de travail une marchandise échangée librement contre un salaire sur un marché, est une invention relativement récente, et ne devient dominant en Occident qu'au XIXᵉ siècle. De fait, l'idée que l'activité humaine puisse être une marchandise ne va pas de soi. Elle suppose une opération intellectuelle et historique singulière, qui consiste à abstraire le travail de la personne qui l'exécute pour le rendre échangeable sur un marché. Le salariat est précisément le dispositif institutionnel qui a rendu possible cette abstraction, en transformant non pas le travail lui-même, mais la "force de travail" (la capacité à travailler) en objet de contrat. Cette marchandisation n'est cependant jamais pleinement achevée : elle demeure, selon les théoriciens qui l'ont analysée, une "fiction" nécessaire mais potentiellement destructrice.

L'analyse de Marx constitue le point de départ de toute réflexion sur cette transformation. Pour lui, la condition première du salariat réside dans la séparation entre les travailleurs et les moyens de production. Le travailleur "libre" au sens capitaliste du terme est celui qui, précisément, est dépourvu des instruments, des matières premières et des ressources nécessaires pour exercer son activité de manière autonome. Cette liberté est en réalité une dépendance : ne disposant que de sa capacité de travail, il est contraint de la vendre à ceux qui possèdent les moyens de production pour subsister. C'est à partir de cette rupture historique que "le travail devient une marchandise disponible sur le marché", un objet indépendant dont les mouvements sont libres parce qu'il n'est rattaché à rien.

Cette marchandisation de la force de travail fonde ce que Marx nomme le "double assujettissement" caractéristique de la relation salariale. Le travailleur est d'abord assujetti à la contingence du marché : le prix de sa force de travail (le salaire) fluctue en fonction de l'offre et de la demande, de l'accumulation du capital et des rapports de force sociaux. Il est ensuite assujetti au commandement du capitaliste une fois le contrat signé : en vendant sa force de travail, il en cède le droit d'usage à l'acheteur et accepte de se soumettre à son autorité, perdant la maîtrise du procès de travail et du produit de ce procès. Marx souligne toutefois une difficulté centrale : la force de travail "n'est pas une marchandise comme les autres : elle n'a que la forme de la marchandise et non le contenu", car elle n'est pas produite pour la vente mais est inséparable de la vie du travailleur. C'est précisément cette tension qui sera au coeur de la critique de Karl Polanyi.

Polanyi radicalise la critique en forgeant le concept de "marchandise fictive". Pour lui, la société de marché est une impossibilité anthropologique : elle suppose de traiter comme de simples marchandises trois éléments qui ne sont pas des objets produits pour la vente. Le travail, la terre et la monnaie. Le travail, écrit-il, "n'est que l'autre nom de l'activité économique qui accompagne la vie elle-même", et cette activité "ne peut pas être entièrement détachée du reste de la vie, être entreposée ou mobilisée" sans porter atteinte à la substance humaine qui la porte. Polanyi ne nie pas que les travailleurs soient traités comme des marchandises sur le marché du travail; il affirme qu'ils ne peuvent pas réellement le devenir sans se briser. La marchandisation du travail est donc une fiction : elle est performative et destructrice, car elle arrache l'activité humaine à la vie sociale pour la soumettre à la seule logique du marché.

L'histoire du salariat peut dès lors se lire comme l'histoire des efforts déployés pour rendre cette fiction opérante, tout en en contenant les effets destructeurs. Polanyi montre que l'avènement du capitalisme industriel a exigé un "désencastrement" de l'économie hors des relations sociales : pour fournir à l'industrie un flux continu de travail, il a fallu construire un pseudo-marché délié du reste de la société, où la force de travail, la terre et la monnaie seraient traités comme des marchandises. Cette construction n'a rien de naturel; elle est le produit d'une histoire violente. Polanyi rappelle que les structures sociales ont dû être brisées pour "extraire" l'élément travail des existences dans lesquelles il était encastré, et que ce que le colonisateur a pratiqué dans les régions lointaines a ensuite été infligé aux populations européennes elles-mêmes. Le salariat n'est donc pas la forme "naturelle" du travail : il est une institution historiquement construite, qui a progressivement émergé avant de trouver sa consécration juridique avec le contrat de travail à la fin du XIXe et au début du XXe siècle.

Le contrat de travail, en tant qu'institution, a précisément pour fonction de donner une forme légale à la vente d'une marchandise particulière : la force de travail. Il consacre la subordination du salarié à l'employeur, qui acquiert le droit légal d'embaucher et de licencier, de dicter la durée de l'emploi, la tâche, les rythmes, les horaires et le lieu de la prestation. Le salariat a ainsi un double visage : il est à la fois un rapport social qui traite la force de travail comme une marchandise et la soumet à la volonté d'un employeur, et une institution qui, par le droit du travail, a pu protéger le travailleur contre l'arbitraire et le fonctionnement sans entraves du marché. L'abolition du salariat a longtemps figuré parmi les objectifs du mouvement ouvrier, précisément parce qu'il était perçu comme un mode d'exploitation des travailleurs traités comme la "partie variable d'un capital".

La critique contemporaine prolonge ces analyses en interrogeant les métamorphoses actuelles de la marchandisation. La figure du salarié tend à se diluer dans celle de l'"entrepreneur de soi-même", sommé de gérer sa propre "employabilité" comme un capital. Le contrat de travail est parfois remplacé par des contrats commerciaux, où des prestataires supposément indépendants vendent des services mis en concurrence. Cette évolution ne met pas fin à la logique marchande; elle l'étend au contraire à des dimensions de la personne qui étaient auparavant préservées. Le recrutement ne se fonde plus seulement sur des compétences objectives, mais sur des "dispositions personnelles, caractéristiques" laissées à l'appréciation de l'employeur. La domination ne se limite plus à l'acte de travail : elle vise à contrôler la totalité des savoirs possédés par l'individu et les conditions de leur production. La frontière entre la personne et sa force de travail, que le salariat avait déjà franchie en théorie, tend à être abolie en pratique.

Le salariat peut finalement être vu comme le nom d'un processus historique par lequel l'activité humaine a été progressivement détachée de la personne qui l'exerce pour être échangée sur un marché. Marx en a révélé le mécanisme : la séparation d'avec les moyens de production, qui contraint à vendre sa capacité de travail comme une marchandise. Polanyi en a révélé la nature paradoxale : cette marchandise est une fiction, car le travail est indissociable de la vie, et vouloir le traiter comme un objet produit pour la vente ne peut que détruire la substance sociale qui le rend possible. Le salariat est donc le lieu d'une tension permanente entre la fiction marchande et les protections sociales et juridiques qui tentent d'en limiter la portée destructrice. Comprendre cette tension, c'est comprendre pourquoi la question du travail est toujours, au-delà de l'économie, une question politique et anthropologique.

Le 1900 à nos jours 

Le travail comme champ de bataille idéologique et de compromis social.
Le XXe siècle s'ouvre sur une radicalisation de l'organisation industrielle du travail qui prolonge et approfondit les mutations entamées au siècle précédent. Le taylorisme impose une double division du travail : entre conception et exécution, puis entre les tâches elles-mêmes, désormais parcellisées et standardisées. Le fordisme radicalise ce principe en y ajoutant la chaîne de montage continue, qui fixe le rythme de travail non plus par l'ouvrier mais par le système technique, et en standardisant les produits pour élargir les marchés. Cette organisation scientifique du travail (OST) accroît la productivité, mais elle déqualifie le travailleur, le dépossède de la maîtrise de son geste et le soumet à une surveillance hiérarchique étroite, tandis que le salaire au rendement vise à neutraliser les comportements de flânerie et à extraire le maximum de chaque unité de temps. Le fordisme, en diffusant la production de masse et en ouvrant la voie à une consommation de masse dans les économies avancées, façonne durablement les sociétés industrielles jusqu'aux années 1950 et au-delà.

Les deux guerres mondiales constituent des moments de mobilisation extrême de la force de travail humaine, où la frontière entre travail libre, travail obligatoire et travail forcé se brouille brutalement. La Première Guerre mondiale fait massivement entrer les femmes dans des secteurs industriels dont elles étaient jusque-là exclues, notamment la métallurgie et les usines d'armement : aux usines Renault de Billancourt, la proportion de femmes dans le personnel salarié passe de 3,8 % en janvier 1914 à 31,6 % en mai 1918. Cette mobilisation féminine, présentée comme temporaire et encadrée par des représentations de "travail féminin" fondé sur la minutie et la patience, révèle en réalité la plasticité de la force de travail et sa capacité à être reconfigurée selon les impératifs de la production de guerre. La Seconde Guerre mondiale amplifie ce phénomène et y ajoute une dimension proprement concentrationnaire avec le travail forcé sous domination nazie et le Service du travail obligatoire (STO), qui déportent des millions de travailleurs européens dans l'appareil productif du Reich.

Au début du XXe siècle, le travail forcé colonial se recompose et s'intensifie dans de nombreuses régions. Dans l'empire colonial portugais, le travail forcé est institutionnalisé comme mécanisme de paiement de l'impôt personnel : tout Africain incapable de s'acquitter de cette charge, qui représente plus du tiers du salaire annuel, doit se racheter en travaillant à la construction de routes, dans les plantations ou dans les mines des sociétés concessionnaires. Dans l'Afrique équatoriale française, les concessions recourent à des prestations obligatoires et à des formes de contrainte indirecte, parfois légale, pour fixer et mobiliser la main-d'oeuvre au service des entreprises concessionnaires et des infrastructures coloniales. Le travail forcé colonial reste un dispositif central d'extraction de surtravail, articulé à la fiscalité, au droit du travail d'exception et à la racialisation des statuts, qui pèse sur les populations colonisées bien après les abolitions formelles de l'esclavage.

L'industrialisation soviétique des années 1930 illustre une autre modalité de mobilisation autoritaire de la force de travail, fondée non sur la race ou le statut colonial mais sur la planification et la répression politique. Le Goulag, réseau de camps et de colonies pénitentiaires, est chargé de grands travaux publics, de projets scientifiques et d'ingénierie, ainsi que de tâches plus ordinaires comme l'entretien des routes. Le besoin de main-d'oeuvre du régime stalinien, dans le cadre de l'industrialisation et de la collectivisation décidées à partir de 1929, conduit à une utilisation massive de prisonniers condamnés aux travaux les plus pénibles. Ce système coexiste avec une promotion du travail  "libre" exalté par le stakhanovisme, qui célèbre des records de productivité et fait de l'ouvrier d'élite un héros du régime, tout en justifiant une pression accrue sur l'ensemble des travailleurs pour élever les normes de rendement. La contrainte pénale et l'émulation productiviste constituent ainsi deux faces d'un même dispositif de captation et de disciplinarisation de la force de travail au service de l'accumulation industrielle.

En Chine, après 1949, l'organisation du travail est profondément refondue par la collectivisation et la planification socialiste. La réforme agraire est rapidement suivie de la formation planifiée d'un système agricole collectif, qui culmine avec l'établissement des communes populaires en 1958. Celles-ci rassemblent des dizaines de milliers d'unités et intègrent la production agricole, l'industrie rurale et les fonctions administratives et sociales. Le travail est désormais assigné par l'appartenance à la commune, encadré par des normes collectives et mobilisé pour des objectifs fixés par l'État. Ce modèle, qui entendait abolir l'exploitation capitaliste et transformer radicalement les rapports de production, s'accompagne de formes de contrainte administrative, de pénurie et de crises aux conséquences humaines considérables, et il ne se démantèlera qu'à partir de la fin des années 1970.

Le Japon de l'après-Seconde Guerre mondiale offre une configuration productive différente, mais tout aussi structurante pour la force de travail. L'emploi à vie et le système de salaire et de promotion à l'ancienneté sont délibérément implantés dans les grandes entreprises japonaises entre 1955 et 1966, et ils deviennent le socle du modèle toyotiste, associé aux cercles de qualité et à la production en juste-à-temps. Ce système ne concerne toutefois qu'une fraction des travailleurs (environ 25 à 30 % de la population active des grandes entreprises) et il exclut largement les femmes, tandis que les travailleurs périphériques, intérimaires et sous-traitants restent soumis à des conditions bien moins protectrices. Le toyotisme recompose la segmentation du marché du travail autour d'un noyau stable et fortement intégré à l'entreprise, entouré d'une main-d'oeuvre flexible et moins protégée.

En Amérique latine, la crise de 1929 et l'interruption des échanges internationaux favorisent le passage d'un modèle primario-exportateur à une industrialisation par substitution des importations (ISI), qui se déploie d'abord dans les biens de consommation avant de s'étendre à des productions plus complexes. Ce processus transforme la structure de l'emploi : il fait émerger un prolétariat industriel urbain, attire vers les villes des travailleurs artisanaux qui deviennent opérateurs salariés, et concentre le progrès technique dans les métropoles, tandis que l'arrière-pays rural demeure largement marginalisé par rapport aux marchés manufacturiers. L'ISI recompose  les formes précaires et informelles de travail dans les interstices d'une industrialisation protégée et dépendante, et elle laisse en place une hétérogénéité structurelle du marché du travail qui pèsera durablement sur les sociétés latino-américaines.

La décolonisation, loin de clore l'histoire de la contrainte, en déplace les termes. Les mouvements d'indépendance mettent fin aux grands empires coloniaux en Asie et en Afrique, et ils s'accompagnent couramment d'une mobilisation des travailleurs et de la formation de syndicats qui lient revendications salariales et luttes nationales. Cependant, les nouveaux États héritent de structures productives fortement dépendantes, de marchés du travail segmentés et de régimes de travail coercitifs qui ne disparaissent que progressivement.
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Le travail des enfants au XXe siècle

Ce que l'on appelle travail des enfants recouvre des réalités hétérogènes : l'apprentissage artisanal, l'aide domestique, le travail agricole familial, le travail salarié industriel, la servitude pour dette, l'exploitation sexuelle, l'enrôlement militaire. Toute la discussion du XXe siècle consiste à décider ce qui, dans ce continuum, relève d'un problème à éradiquer, et selon quels critères (âge, nature de la tâche, dangerosité, déscolarisation, rémunération, cadre familial ou non). On peut cependant noter que le travail des enfants n'est pas un phénomène résiduel en voie de disparition. C'est un objet disputé, dont la construction comme problème social est inséparable de l'invention d'un modèle d'enfance protégée, de l'essor de l'État social, de la montée du droit international et des rapports Nord-Sud.

Dans les pays industrialisés, le siècle est celui d'un recul progressif, mais non linéaire. Au début du XXe siècle, les enfants de 12 à 18 ans représentent encore environ 14 % de la main-d'oeuvre française, et le travail des mineurs de moins de 16 ans n'est que progressivement interdit avant de faire l'objet d'exceptions sectorielles. De façon générale, les législations sur l'âge minimal d'admission à l'emploi se durcissent, et surtout elles se conjuguent avec l'obligation scolaire, que les historiens (notamment Hugh Cunningham, Viviana Zelizer) ont analysée comme un changement de statut de l'enfant : de force de production économique, il devient un être "économiquement inutile mais émotionnellement inestimable", écrit Zelizer, à propos de la situation aux États-Unis. 

Le National Child Labor Committee, fondé en 1904, mène outre-Atlantique une campagne dont les photographies de Lewis Hine sont devenues emblématiques, mais l'interdiction fédérale se heurte à la Cour suprême (Hammer v. Dagenhart, 1918) et n'aboutit qu'avec le Fair Labor Standards Act de 1938. Les explications du déclin font débat : les économistes insistent sur la hausse des revenus des adultes et le progrès technique qui réduisent la demande de main-d'oeuvre enfantine non qualifiée, tandis que d'autres (Peter Kirby, Jane Humphries) soulignent le rôle des mobilisations syndicales, des réformateurs et de l'État, ainsi que celui des mutations culturelles de la représentation de l'enfance. La thèse d'un simple effet de la prospérité est nuancée par le fait que des législations protectrices ont parfois précédé la baisse effective, et que celle-ci a coïncidé avec l'extension de la scolarisation.

La dimension internationale de la question naît avec l'Organisation internationale du travail (OIT, fondée en 1919 et devenue agence de l'ONU en 1946).  Elle inscrit l'abolition du travail forcé et la réglementation du travail des enfants parmi ses objectifs fondateurs dès 1919. Elle  adoptera aussi une convention fixant à quatorze ans l'âge minimum dans l'industrie, puis d'autres textes sectoriels dans l'entre-deux-guerres. Mais ses conventions ne sont que lentement ratifiées et appliquées, et les puissances coloniales continuent longtemps de recourir à des formes de contrainte légale ou para-légale pour mobiliser la main-d'oeuvre. Le monde du travail de l'après-décolonisation reste ainsi profondément fragmenté, avec d'un côté des travailleurs protégés des pays industrialisés et de l'autre des travailleurs coloniaux et "de couleur" qui demeurent soumis à des formes de coercition et à l'absence de protection sociale. Le travail des enfants ne recule réellement qu'avec la scolarisation obligatoire, l'élévation des niveaux de vie et la généralisation du droit du travail dans les économies industrielles avancées, tandis qu'il demeurera massif dans de nombreuses régions du monde jusqu'à la fin du siècle.

La Société des Nations (SDN) et les mouvements de protection de l'enfance (Save the Children, fondé par Eglantyne Jebb en 1919, la Déclaration de Genève de 1924) contribuent à faire de l'enfant un sujet de droit international. Le mouvement se prolonge après 1945 avec la Déclaration universelle des droits de l'homme, puis la Convention n° 138 de l'OIT (1973) sur l'âge minimum, et surtout la Convention relative aux droits de l'enfant de 1989, qui reconnaît le droit de l'enfant à être protégé contre l'exploitation économique. La Convention n° 182 de 1999 marque un tournant stratégique : elle vise l'éradication prioritaire des "pires formes" de travail des enfants (esclavage, prostitution, enrôlement dans les conflits armés, activités illicites, travaux dangereux), délaissant l'objectif d'abolition universelle jugé irréaliste.

Dans les empires coloniaux, puis dans les pays du Sud après les indépendances, la question se pose différemment. Les puissances coloniales ont généralement imposé des législations a minima, voire toléré le travail enfantin dans les plantations, les mines et les travaux forcés, tout en tenant un discours civilisateur sur la protection de l'enfance "indigène". Après 1945, le développement est la grille de lecture dominante : le travail des enfants est perçu comme un symptôme de pauvreté et de sous-développement appelé à disparaître avec la croissance. Les chiffres, toujours fragiles faute de statistiques fiables et en raison de définitions divergentes, indiquent néanmoins que, vers 1950, une proportion importante des enfants de dix à quatorze ans travaillait dans les pays pauvres, et que l'OIT estimait encore à plus de 200 millions le nombre d'enfants au travail au tournant des années 2000, dont une très large majorité dans l'agriculture, secteur largement informel et familial. L'Asie du Sud, l'Afrique subsaharienne et l'Amérique latine concentrent l'essentiel du phénomène.

Les années 1980 et 1990 voient émerger un débat de fond entre une approche abolitionniste, portée par les grandes organisations internationales et nombre d'ONG, et une approche dite de l'"enfant travailleur", soutenue par certains chercheurs et par des mouvements d'enfants travailleurs en Amérique latine, en Afrique et en Asie (le Mouvement africain des enfants et jeunes travailleurs, ou les NATs ( = Niños, Niñas y Adolescentes Trabajadores = enfants, filles et adolescents travailleurs) péruviens). Ces derniers revendiquent le droit de travailler dans la dignité et d'être entendus, et dénoncent un regard occidental qui projette son modèle d'enfance, centré sur l'école et le jeu, sur des sociétés où le travail est un mode de socialisation et une contribution à l'économie familiale.

Les critiques de l'abolitionnisme soulignent aussi ses effets pervers : le boycott des produits fabriqués par des enfants, comme dans le cas de l'industrie textile du Bangladesh après le Child Labor Deterrence Act américain proposé en 1992, aurait en pratique poussé des enfants vers des activités plus dangereuses ou informelles. L'économie du développement, à la suite de travaux comme ceux de Kaushik Basu et Pham Hoang Van (The Economics of Child Labor, 1998), analyse alors le travail des enfants comme le produit d'un équilibre multiple lié à la pauvreté des ménages, aux marchés du crédit imparfaits et à la qualité de l'offre scolaire, ce qui conduit à privilégier des politiques d'incitation (transferts conditionnels de type Bolsa Escola au Brésil) plutôt que la seule interdiction.

Il faut enfin rappeler que le siècle a connu des formes massives de mobilisation des enfants par les États, qui échappent à la grille classique du travail : les régimes totalitaires ont enrégimenté la jeunesse (Jeunesses hitlériennes, Komsomol, Pionniers), l'Allemagne nazie et l'URSS ont exploité des enfants dans le travail forcé, et les guerres, de 1914-1918 aux conflits africains de la fin du siècle, ont renouvelé la question des enfants soldats, que le Protocole facultatif de 2000 vient encadrer.

Le dernier tiers du XXe siècle est marqué par une inflexion majeure : la mondialisation néolibérale, la déréglementation, les délocalisations et l'ajustement structurel transforment radicalement l'organisation du travail à l'échelle mondiale. Les entreprises transnationales, dont le nombre atteint au moins 35 000 en 1990 avec 150 000 filiales étrangères, déplacent une partie de leurs activités vers des pays où les contrôles sont moins stricts et où la main-d'oeuvre est moins coûteuse, ce qui fragilise les emplois industriels et la base syndicale dans les pays d'origine. Dans les pays en développement, la flexibilisation et la raréfaction de l'emploi permanent à temps plein s'accompagnent d'une expansion du secteur informel : en Afrique subsaharienne, celui-ci représente environ 60 % de la population active urbaine en 1985, et en Asie sa part varie entre 40 et 66 % selon les pays dans les années 1980. L'informalisation n'est pas un résidu du passé : elle devient une composante structurelle de l'économie mondialisée, et elle touche de manière disproportionnée les femmes, les migrants et les travailleurs non qualifiés. La fin du XXe siècle reconfigure donc les hiérarchies de la force de travail, entre un noyau de travailleurs qualifiés et stables dans les économies avancées et une périphérie de travailleurs précaires, informels ou mobiles, dont la vulnérabilité reste le principal mode d'intégration à l'économie mondiale.

La crise du paradigme salarial et le capitalisme cognitif.
Le travail demeure, au début du XXIe siècle, l'institution sociale la plus structurante des sociétés humaines, alors même que ses formes, ses significations et ses garanties n'ont jamais été aussi contestées. Les ordres de grandeur suffisent à en mesurer l'ampleur. L'Organisation internationale du travail (OIT) dénombre environ 3,5 milliards de personnes occupées dans le monde, pour un taux de chômage officiel autour de 5 %, historiquement bas. Ce chiffre rassurant masque pourtant une réalité plus contrastée : près de 58 % des travailleurs, soit environ deux milliards de personnes, exercent dans l'économie informelle, sans contrat, sans protection sociale ni représentation collective. Cette proportion dépasse 85 % en Afrique subsaharienne et reste majoritaire en Asie du Sud et en Amérique latine. Le salariat protégé, modèle normatif hérité des Trente Glorieuses européennes et de la sociologie du travail du XXe siècle, apparaît ainsi rétrospectivement comme une exception géographique et historique plutôt que comme l'horizon universel de la condition laborieuse. Dans les pays du Nord eux-mêmes, il s'érode sous l'effet de la multiplication des contrats atypiques, du travail indépendant économiquement dépendant et de la fragmentation des chaînes de production.

Cette hétérogénéité s'inscrit dans une transformation sectorielle de long terme. La tertiarisation a déplacé la majorité des emplois vers les services, qui représentent plus de 70 % de l'emploi dans les économies avancées, tandis que l'industrie, longtemps matrice de l'identité ouvrière et des syndicats de masse, a reculé en part relative sous l'effet de la mondialisation, de la délocalisation et de l'automatisation. Les pays émergents ont connu des trajectoires variées : l'Asie orientale a vécu une industrialisation spectaculaire, tandis que d'autres régions ont connu une "désindustrialisation prématurée", passant de l'agriculture aux services peu productifs sans traverser une phase manufacturière consolidée. La mondialisation a par ailleurs recomposé la division internationale du travail en dissociant la conception, la production et la logistique, ce qui a affaibli le pouvoir de négociation des salariés des pays riches et exposé ceux des pays pauvres à une concurrence par les coûts. L'effondrement du Rana Plaza en 2013, au Bangladesh, reste le symbole de cette externalisation des risques, et les débats sur le devoir de vigilance des multinationales, avec la directive européenne de 2024 en la matière, en prolongent les enjeux.

Sur le plan distributif, la tendance dominante depuis les années 1980 est celle d'un déclin de la part des salaires dans la valeur ajoutée, documenté par l'OCDE, le FMI et la littérature d'économistes (Piketty, Autor ou Karabarbounis et Neiman). Elle s'explique par la combinaison de plusieurs facteurs : affaiblissement de la syndicalisation, concentration des marchés et montée de rentes de position, progrès technique biaisé en faveur du capital et des qualifications supérieures, mobilité accrue du capital face à des travailleurs moins mobiles. La polarisation des emplois, c'est-à-dire la croissance simultanée des emplois très qualifiés et des emplois de service peu qualifiés au détriment des emplois intermédiaires routiniers, a accentué les inégalités et nourri un sentiment de déclassement dont la science politique tente de mesurer les effets électoraux. Le phénomène des travailleurs pauvres, ces personnes en emploi dont le revenu ne suffit pas à sortir de la précarité, remet en cause l'idée que le travail constituerait par lui-même une protection contre la pauvreté. Guy Standing y a vu l'émergence d'un "précariat", classe en formation caractérisée par l'insécurité chronique, l'absence d'identité professionnelle stable et la perte de droits associés au statut.

Les technologies numériques ont ajouté une couche supplémentaire de transformation. Le travail de plateforme, qu'il s'agisse de livraison, de transport, de microtâches ou d'annotation de données pour l'entraînement des modèles d'intelligence artificielle, a généralisé une forme d'organisation où l'algorithme assigne, évalue et sanctionne, tandis que le statut d'indépendant permet à la plateforme d'externaliser les coûts et les risques. Les contentieux sur la requalification en salariat se sont multipliés, avec des solutions divergentes selon les juridictions, de l'arrêt Uber du Royaume-Uni en 2021 à la Proposition 22 californienne. L'Union européenne a adopté en 2024 une directive instaurant une présomption de salariat et encadrant la gestion algorithmique, dont la transposition est attendue d'ici la fin de l'année 2026, ce qui en fait l'un des chantiers réglementaires les plus suivis du moment. Plus largement, la numérisation a renforcé les capacités de surveillance et de mesure de la performance, relançant les analyses de Michel Foucault sur la discipline et celles de Dejours sur la souffrance au travail, que les enquêtes sur le burn-out, l'intensification du travail et les risques psychosociaux viennent régulièrement corroborer.

L'intelligence artificielle générative, dont la diffusion s'est accélérée depuis 2022, constitue le point d'incertitude majeur. Les estimations de l'exposition des emplois, du FMI, de l'OIT ou de Goldman Sachs, convergent sur le constat qu'une part substantielle des tâches, de l'ordre d'un quart à près de la moitié des emplois des économies avancées selon les définitions, est susceptible d'être transformée, et cette fois les métiers cognitifs qualifiés sont davantage concernés que les emplois manuels. Les économistes demeurent toutefois prudents : exposition ne signifie ni substitution ni destruction nette, et l'histoire des révolutions technologiques enseigne que les effets de complémentarité, de création de tâches nouvelles et de déplacement sectoriel pèsent autant que les effets d'éviction, avec des décalages temporels et des coûts sociaux très inégalement répartis. Les données disponibles restent partielles, et la littérature empirique sur l'effet agrégé de ces outils sur l'emploi, les salaires et la productivité n'est pas stabilisée. Le débat se joue aussi sur le terrain de la qualité du travail : assistance à la tâche, déqualification, intensification, ou encore délégation à des systèmes dont la supervision humaine devient elle-même un travail invisible.

L'expérience de la pandémie de covid-19 a pour sa part ouvert une brèche durable dans l'organisation spatiale et temporelle du travail. Le télétravail, jusque-là marginal, s'est installé sous des formes hybrides dans les professions qualifiées, avec des différences marquées d'un pays à l'autre et des rapports de force fluctuants entre employeurs désireux de rappeler les équipes au bureau et salariés qui y voient un acquis. Cette bifurcation révèle une nouvelle ligne de clivage entre les travailleurs dont la tâche est délocalisable dans l'espace domestique et ceux, soignants, ouvriers, caissiers, livreurs, dont la présence physique est indispensable, les "travailleurs essentiels" dont la pandémie avait révélé l'utilité sociale sans que leur rémunération ou leur reconnaissance en soit durablement améliorée. Parallèlement, les expérimentations de réduction du temps de travail, semaine de quatre jours en tête, se sont multipliées, avec des résultats généralement favorables sur le bien-être et neutres sur la productivité, bien que leur généralisation et leur représentativité fassent débat.

Le rapport subjectif au travail s'est lui aussi transformé, ou du moins est devenu un objet de discussion publique. Les enquêtes internationales, comme celles de Gallup, établissent depuis des années qu'une minorité seulement de salariés se déclare engagée dans son travail, de l'ordre d'un cinquième au niveau mondial, et les expressions de "grande démission" ou de quiet quitting ont popularisé l'idée d'un désinvestissement, au moins relatif, notamment chez les jeunes générations. En France, l'enquête européenne sur les valeurs et les travaux de Dominique Méda, entre autres, montrent un paradoxe : le travail reste jugé très important dans la vie, mais l'exigence de sens, d'autonomie et de reconnaissance s'est accrue en même temps que la tolérance à l'égard de conditions jugées dégradantes a diminué. David Graeber a fourni à ce malaise une formule frappante avec la notion de bullshit jobs, dont la portée empirique est discutée mais qui rejoint les analyses plus anciennes sur l'aliénation et sur la perte de l'oeuvre propre. Hannah Arendt distinguait déjà le travail, l'oeuvre et l'action, et s'inquiétait d'une société de travailleurs privée de travail; la question qu'elle posait, celle de ce qui subsiste d'une société organisée autour d'une activité dont elle ne sait plus quel sens lui donner, n'a rien perdu de son actualité.

Les inégalités de genre et la division du travail de soin demeurent un angle mort persistant des statistiques classiques. Le taux d'activité des femmes plafonne à environ 48 % au niveau mondial contre plus de 70 % pour les hommes, les écarts de rémunération persistent et les femmes assurent la majeure partie du travail domestique et de soin non rémunéré, que les économistes féministes, de Silvia Federici à Nancy Fraser, intègrent à l'analyse de la reproduction sociale. Le vieillissement démographique des pays développés, de la Chine et bientôt de nombreux pays émergents accroît la demande de travail de soin tout en tendant les marchés du travail, ce qui alimente à la fois les politiques d'immigration choisie et les controverses sur l'âge de départ à la retraite, dont la réforme française de 2023 a offert un exemple de conflictualité intense. Les migrations de travail, enfin, constituent un pilier discret mais décisif de nombreux secteurs, du bâtiment au soin à domicile, souvent sous des régimes juridiques précaires, comme l'illustre le système de la kafala dans le Golfe.

La transition écologique introduit une dernière dimension. Elle promet des créations d'emplois dans les énergies renouvelables, la rénovation ou l'économie circulaire, mais elle implique aussi la reconversion de secteurs entiers et de territoires dépendants des énergies fossiles ou de l'industrie lourde, d'où le thème de la "transition juste" promu par l'OIT et les syndicats. Elle pose en outre une question plus radicale, celle de la compatibilité entre une organisation sociale centrée sur la croissance de la production et les limites planétaires, qui alimente les réflexions sur la décroissance, sur le travail utile et sur la redéfinition de ce qui compte comme richesse.

Les institutions chargées de réguler le travail traversent elles-mêmes une période d'incertitude. La syndicalisation a reculé dans la plupart des pays de l'OCDE, même si certains épisodes, grèves dans l'industrie automobile américaine et dans le secteur du spectacle en 2023, mobilisations sur les retraites en France, rappellent que la conflictualité collective n'a pas disparu. Les négociations se déplacent vers de nouveaux objets, comme le droit à la déconnexion, la gouvernance des algorithmes ou la formation tout au long de la vie, tandis que la capacité des États à imposer des normes à des chaînes de valeur transnationales reste limitée. On observe ainsi une tension durable entre un mouvement de déréglementation et de flexibilisation, justifié par la compétitivité et l'adaptation aux chocs, et un mouvement inverse de réencadrement, qui cherche à étendre la protection à des catégories jusque-là exclues.

Le travail contemporain se laisse ainsi décrire comme un espace de contradictions : omniprésent dans la définition des statuts sociaux et des identités, mais de plus en plus incertain dans ses formes; source de revenu, de droits et de reconnaissance, mais insuffisant à protéger de la pauvreté; objet d'une aspiration croissante au sens, alors que l'intensification et la mesure algorithmique de la performance en réduisent les marges d'autonomie; promis à de profondes mutations technologiques dont l'ampleur et la distribution sociale demeurent ouvertes. Il en résulte que la question n'est plus seulement celle du volume d'emplois, mais celle de leur qualité, de leur répartition, de leur gouvernance et de la place que les sociétés entendent leur accorder par rapport aux autres activités, le soin, la participation civique ou le loisir, dont dépend la possibilité d'une vie bonne. Keynes, qui prédisait en 1930 une semaine de quinze heures pour ses petits-enfants, avait vu juste sur la capacité productive et erré sur la manière dont les sociétés la distribueraient, ce qui rappelle que l'avenir du travail est moins une affaire de technique que de choix collectifs.
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Le travail informel dans le monde contemporain

Le travail informel occupe aujourd'hui une place paradoxale : il est à la fois massivement présent et largement invisible dans les représentations dominantes de l'emploi. Les estimations de l'Organisation internationale du travail indiquent qu'en 2025, 57,9 % de la population mondiale occupée exerçait un emploi informel, soit environ deux milliards de travailleurs, et que 80 % des entreprises opèrent dans l'économie informelle. Cette proportion est restée quasiment stable depuis 2015, passant de 57,4 % à 57,9 %, tandis que le nombre absolu de travailleurs informels continue d'augmenter. La géographie de l'informalité est fortement contrastée : elle atteint 88,6 % de l'emploi dans les pays les moins avancés, 87,6 % en Afrique subsaharienne et 83,9 % en Asie centrale et méridionale, alors qu'elle demeure minoritaire, mais non absente, dans les économies à hauts revenus. Le développement ne fait pas disparaître l'informalité : elle se maintient, se transforme et se recompose au coeur des dynamiques les plus contemporaines de la mondialisation, notamment dans les chaînes de valeur globales et l'économie des plateformes numériques.

Les formes du travail informel sont d'une hétérogénéité telle qu'elles interdisent d'en faire une catégorie univoque. Une première configuration renvoie au travail indépendant de subsistance, souvent exercé dans l'espace public ou domestique : vendeurs de rue, récupérateurs de déchets, travailleurs à domicile, artisans, chauffeurs indépendants. Ces activités se caractérisent par l'absence de protection sociale, de contrat de travail stable et de reconnaissance juridique, mais elles constituent des stratégies de survie et parfois de structuration économique locale. Une deuxième forme, particulièrement révélatrice, est le travail domestique : en 2025, environ 80 millions de personnes travaillaient dans les services domestiques, dont 66,5 millions, soit 83,1 %, en emploi informel; les femmes représentaient 77,2 % de cette main-d'oeuvre et percevaient, dans l'emploi informel, un salaire mensuel moyen équivalant à 48,7 % de celui des autres salariés. Une troisième forme est le travail subordonné mais juridiquement déguisé, qui se déploie au sein de chaînes de valeur mondiales : sous-traitance, externalisation, travail à la tâche, faux statut d'indépendant. Les filières agricoles et de confection concentrent ainsi certaines des empreintes informelles les plus importantes du commerce international. Enfin, l'économie des plateformes numériques constitue une forme émergente et hautement significative : entre 154 et 435 millions de personnes participent mondialement à un travail de plateforme ou gig, ordinairement comme travailleurs indépendants sans lien d'emploi continu, soumis à une gestion algorithmique et exclus des protections attachées au salariat. Le travail de plateforme ne remplace pas l'informalité préexistante; il s'y greffe et l'hybride, notamment là où la création d'emplois formels est faible. Cette diversité de formes montre que l'informalité est un ensemble de rapports sociaux et juridiques qui traversent l'ensemble de l'économie.

Ce que révèle le travail informel, c'est d'abord la nature structurelle de son articulation au capitalisme contemporain. La perspective d'économie politique critique, notamment néo-marxiste, insiste sur le fait que l'informalité est une composante constitutive de l'accumulation capitaliste : le capital l'utilise pour externaliser les risques et les coûts, échapper aux contraintes réglementaires et accéder à une main-d'oeuvre bon marché et jetable, à travers la sous-traitance, l'externalisation et des régimes de travail dérégulés. Autrement dit, l'informalité permet de maintenir la flexibilité productive et la compétition globale tout en privant les travailleurs des garanties associées à l'emploi standard. Cette lecture est prolongée par l'analyse des politiques néolibérales : la dérégulation, la privatisation et la flexibilisation du marché du travail ont moins éliminé l'informalité qu'elles ne l'ont produite et légitimée, l'État se retirant de ses responsabilités régulatrices et protectrices. Le travail informel révèle ainsi un mode de gouvernement de la main-d'oeuvre fondé sur la dispersion des responsabilités et la disciplinarisation par l'insécurité, plutôt que sur l'intégration sociale par le droit du travail.

L'OCDE souligne que l'informalité est le reflet des contrats sociaux en place : là où les cadres juridiques, les institutions et les procédures ne parviennent pas à garantir l'équité, la sécurité et la justice sociale, les niveaux d'informalité demeurent élevés et se traduisent par de moindres perspectives d'accès aux soins, à l'éducation et à la protection sociale. L'informalité massive ne signifie donc pas seulement une absence de déclaration administrative; elle signale une exclusion durable de la représentation collective, du dialogue social et de la protection sociale, et elle affaiblit en retour la base fiscale, la productivité et la confiance dans les institutions. À cet égard, le travail informel est un analyseur des rapports de pouvoir : il montre que la frontière entre le formel et l'informel n'est pas une frontière naturelle entre deux mondes séparés, mais un continuum produit par des choix politiques, des rapports de force et des stratégies d'acteurs. Les plateformes numériques rendent cette hybridation particulièrement visible : elles peuvent offrir une flexibilité et une entrée peu coûteuse sur le marché du travail, mais elles reproduisent et souvent amplifient l'informalité en traitant les travailleurs comme des indépendants, en contournant les protections salariales et en substituant un contrôle algorithmique à la responsabilité de l'employeur. Certains auteurs vont jusqu'à parler d'une ubérisation qui érige l'informalité en norme et en horizon des relations de travail, y compris au sein de l'emploi formel.

Le travail informel révèle par ailleurs des inégalités sociales profondes, notamment de genre et de statut migratoire, et il met en cause la fiction d'un modèle d'emploi standard universel. Les femmes sont surreprésentées dans les formes les plus précaires de l'informalité, en particulier le travail domestique et certaines activités de plateforme, et elles subissent des pénalités salariales cumulatives. L'informalité est ainsi un révélateur des rapports sociaux de sexe, de classe et de citoyenneté qui organisent l'accès aux droits. Plus fondamentalement, la persistance de l'informalité indique que les catégories conventionnelles de l'emploi, du chômage et du salariat ne suffisent plus à décrire le travail réel. Elle invite à dépasser l'opposition binaire entre formel et informel pour analyser des formes hybrides, où des travailleurs juridiquement indépendants sont économiquement dépendants, où des entreprises formelles recourent à des travailleurs informels, et où des plateformes privées exercent des fonctions de coordination et de contrôle sans assumer les obligations de l'employeur. Le travail informel est devenu le symptôme d'une question politique plus vaste, celle de savoir quel contrat social et quelles institutions de protection peuvent réellement inclure les travailleurs tels qu'ils travaillent aujourd'hui.

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