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dans l'histoire des civilisations |
L'histoire de l'humanité
se confond, dans sa matérialité la plus brute, avec l'histoire de
son travail. Loin de se réduire à une simple variable économique,
la force de travail humaine constitue le prisme fondamental par lequel
les sociétés se structurent, se hiérarchisent et projettent leurs valeurs.
Du silex taillé aux algorithmes prédictifs,
le rapport des humains à l'effort, au temps et à la transformation du
monde dicte l'architecture des civilisations. L'histoire du travail
peut alors être vue comme celle d'une longue aliénation, mais aussi d'une
lutte perpétuelle pour la dignité. D'outil
de survie, le travail est devenu instrument de domination, puis marchandise,
et enfin marqueur identitaire. Alors que l'Anthropocène
impose aujourd'hui une limite écologique à l'extractivisme et que la
machine menace de nous remplacer, le présent nous force à repenser l'impensable
: et si l'avenir de la civilisation résidait dans la libération
de l'humanité vis-à-vis de la contrainte du travail? La question n'est
plus seulement de savoir comment produire, mais comment vivre, une fois
que l'effort humain aura cessé d'être le centre de gravité de l'économie
mondiale.
Préhistoire et AntiquitéDu Paléolithique aux empires de l'Antiquité tardive, le travail humain passe d'une activité intégrée à la vie communautaire et faiblement institutionnalisée à un ensemble de formes juridiquement codifiées et socialement hiérarchisées : travail libre ou dépendant, corvée publique, esclavage marchandise, servitude pour dette, travail pénal. Le rôle de la force de travail se déplace corrélativement de la subsistance du groupe vers la production d'un surproduit destiné à financer l'État, les temples, les élites et les grands travaux, sans que disparaissent pour autant les formes domestiques et communautaires d'organisation du labeur. La généralisation de l'esclavage et de la corvée dans les sociétés étatiques anciennes marque la capture, par des appareils de pouvoir capables de compter, d'enrégimenter et de punir, d'une capacité de travail humaine dont les sociétés préhistoriques disposaient déjà, mais qu'elles mobilisaient selon d'autres logiques, d'autres temporalités et d'autres finalités.Paléolithique
et Néolithique.
La révolution néolithique, à partir d'environ 12 000 ans avant notre ère, transforme radicalement ce rapport au travail en substituant à la prédation une économie de production agricole et pastorale sédentaire. Le travail humain devient alors un instrument de transformation durable du milieu : défrichement, labour, irrigation, sélection des semences et élevage exigent une planification temporelle, une coopération élargie et une transmission intergénérationnelle des savoir-faire. La division du travail se complexifie sans encore se hiérarchiser fortement : les premières communautés agricoles demeurent relativement égalitaires, mais l'accumulation de surplus et la sédentarisation créent les conditions matérielles d'une différenciation sociale croissante. C'est dans ce contexte que le travail commence à être mobilisé au-delà de la maisonnée, pour des entreprises collectives telles que les enceintes, les systèmes d'irrigation ou les sanctuaires, annonçant la corvée et les formes ultérieures de travail obligatoire au service d'une autorité centrale. Anciennes civilisations.
Monde
gréco-romain.
Rome amplifie ce modèle à une échelle inédite : les latifundia italiennes sont travaillées par des esclaves, les mines et les ateliers impériaux recourent massivement à la main-d'oeuvre servile, et l'administration elle-même emploie des esclaves et des affranchis dans des fonctions domestiques, comptables et parfois intellectuelles. La corvée n'en disparaît pas pour autant : sous l'Empire, les obligations de travail personnel au service de l'État ou des cités persistent, et le système féodal de la corvée se développe plus tard à partir de cette tradition romaine. Chine
et Inde.
Dans l'Inde
ancienne, la division du travail se trouve profondément articulée à
l'ordre des castes : les śūdra sont voués par naissance au service
des trois ordres supérieurs, et des formes de servitude héréditaire
lient les travailleurs agricoles et domestiques des basses castes à leurs
maîtres, tandis que l'esclavage pour dette et la vente d'enfants en servitude
demeurent des pratiques attestées dans les textes normatifs et les inscriptions.
Partout, la force de travail humaine n'est donc pas seulement une ressource
économique : elle est un rapport social total, où se nouent la dépendance
personnelle, l'obligation fiscale, le statut juridique et la reproduction
de l'ordre politique.
Moyen Âge et Temps modernesA partir du Moyen Âge, on assiste à une diversification et une recomposition constante des formes de captation de la force de travail humaine. Le servage occidental s'érode tandis que le second servage oriental se renforce. Par la suite, l'esclavage atlantique se déploie à une échelle inédite. Parallèlement, l'Inde moghole combine salariat urbain et dépendance de caste; la Chine impériale articule corvée étatique et servage privé, et l'Empire ottoman installe une distribution de la contrainte entre fiscalité, esclavage et service militaire. Ce qui change, sur la période, c'est l'échelle et la finalité de la mobilisation : à la rente seigneuriale et à la subsistance communautaire se substituent progressivement la production pour les marchés mondiaux, l'extraction minière coloniale et l'accumulation de surtravail au service des États et des élites marchandes. La force de travail humaine reste ainsi un rapport social total, où s'articulent l'organisation technique de la production, le statut juridique des personnes, la fiscalité, la propriété et les hiérarchies de genre et de caste, et dont les formes concrètes varient selon les régions du monde et les positions occupées dans les circuits de l'économie mondiale.L'Europe médiévale.
À l'est de l'Elbe, en revanche, la même conjoncture de hausse des prix céréaliers et de demande urbaine produit une évolution inverse, que les historiens désignent comme le "second servage". La noblesse d'Europe orientale, disposant de domaines étendus mais de peu de capital pour salarier une main-d'oeuvre libre, utilise son poids politique pour fixer les paysans à la terre et les contraindre à travailler la réserve seigneuriale, tandis que la production est destinée non plus à la consommation locale mais aux marchés d'exportation, notamment vers l'Ouest. Ce système se met en place en Pologne dès 1520 et il est juridiquement consolidé en Russie par le Code de 1649, qui attache légalement les paysans à la terre et impose de lourdes prestations de travail. Le second servage n'est donc pas une survivance archaïque : il constitue une réponse moderne à l'intégration des campagnes orientales dans un marché céréalier européen en expansion, et il montre que la contrainte sur la force de travail peut se renforcer au moment même où elle s'atténue ailleurs, en fonction de la position occupée dans les circuits commerciaux et des rapports de pouvoir locaux. L'espace atlantique
à l'époque coloniale.
Dans les empires coloniaux ibériques, une autre forme de contrainte s'institutionnalise avec le travail forcé des populations autochtones, notamment dans les mines andines de Potosí à partir de 1545, où la mita organise la rotation obligatoire des travailleurs indigènes au service de l'extraction argentifère. Ce dispositif ne se confond pas avec l'esclavage marchandise : il repose sur des obligations communautaires imposées aux villages indigènes, médiées par les autorités coloniales et les caciques locaux, et il articule la fiscalité, le peuplement et l'exploitation minière dans un système de coercition administrative. Le travail forcé colonial ne disparaît pas avec les abolitions ultérieures : il se recompose et se diversifie, et il demeure un instrument central d'extraction de surtravail dans les empires européens. L'Asie.
Dans l'Inde moghole, le monde du travail est structuré par le système des castes et par l'organisation villageoise, qui dépriment les salaires ruraux et maintiennent les travailleurs des basses castes dans une dépendance sociale durable. L'esclavage y est largement restreint au service domestique, et il ne constitue pas la forme dominante de mobilisation du travail agricole ou artisanal. Dans les villes, en revanche, le travail salarié en argent est courant dès le XVIe siècle, tant pour les artisans qualifiés que pour les manoeuvres, et les ateliers impériaux ou aristocratiques, les karkhanas, emploient des travailleurs rémunérés à la journée ou à la pièce. Les artisans tisserands, forgerons ou charpentiers travaillent souvent à domicile et vendent leurs produits sur les marchés, mais leur autonomie est limitée par les avances des marchands, qui les lient par des contrats de fourniture à prix fixe ou en les obligeant à travailler exclusivement pour eux. La force de travail en Inde moghole combine donc travail salarié, dépendance de caste, travail domestique contraint et subordination marchande, dans un marché du travail imparfait mais largement monétarisé. Dans le Japon de l'époque d'Edo, les guildes de marchands et d'artisans, les za et les kumi, monopolisent la production et la fourniture de nombreux biens, et elles régulent l'accès aux métiers et la formation des apprentis. Le travail salarié se diffuse dans les villes : vers 1700, un cinquième à un tiers de la population urbaine est composé de serviteurs salariés, d'employés de boutique et de manœuvres, et les seigneurs eux-mêmes recrutent désormais des serviteurs contre salaire à Edo plutôt que de mobiliser les paysans de leurs provinces. Cette monétarisation partielle du travail ne supprime ni les hiérarchies statutaires ni les formes de service domestique à long terme, mais elle montre que le salariat peut se développer dans des sociétés non européennes sans que disparaissent les cadres coutumiers et statutaires qui encadrent l'activité laborieuse. Dans l'Empire ottoman, le système du timar organise l'affectation des terres et des paysans, les reaya, à des titulaires d'office militaire, qui perçoivent des redevances et imposent des corvées aux villageois. Ce système ne se confond pas avec le servage de type européen : les reaya ne sont pas des serfs au sens strict, et ils conservent des droits et des protections que les serfs n'ont pas, même s'ils sont soumis à des obligations fiscales et à des prestations de travail. L'esclavage ottoman, alimenté par la traite orientale et par les captures de guerre, est surtout domestique et militaire, et il fournit des serviteurs, des soldats et des artisans à l'armée, à la marine, aux domaines et aux harems, sans constituer une main-d'oeuvre agricole de masse comparable à celle des Amériques. L'Empire ottoman illustre ainsi une configuration impériale où la contrainte sur le travail se distribue entre fiscalité, corvée, esclavage domestique et service militaire, sans s'organiser autour d'une opposition unique entre liberté et servitude. La révolution
industrielle.
Le travail des enfants constitue l'une des formes les plus massives et les plus révélatrices de cette mobilisation précoce de la force de travail. Dans les filatures anglaises de coton, en 1835, 63 % de la main-d'oeuvre est composée d'enfants âgés de 8 à 12 ans et de femmes, ce qui montre que l'industrialisation naissante ne repose pas sur un travailleur masculin adulte librement contractant, mais sur les segments les plus vulnérables et les moins coûteux de la population. Cette utilisation intensive du travail des femmes et des enfants ne relève pas d'une simple continuité avec les économies domestiques préindustrielles : la fabrique détruit les anciens modes d'organisation du travail domestique et convertit de nombreux travaux féminins en activités masculines mécanisées, tout en maintenant les femmes et les enfants dans des positions subordonnées au sein de la hiérarchie productive. La législation sociale se construit lentement en réaction à ces abus : la France interdit l'embauche d'enfants de moins de douze ans dans les manufactures et limite la journée de travail à douze heures par une loi de 1841, tandis que la Grande-Bretagne interdit le travail des enfants dans les mines en 1842 et établit la loi des dix heures pour les femmes dans l'industrie textile en 1847. Ces mesures ne suppriment pas le travail des mineurs, mais elles en fixent progressivement les bornes, et la réduction de la durée du travail pour les femmes et les enfants devient un vecteur par lequel le droit du travail commence à encadrer l'exploitation de la force de travail dans son ensemble. La contrainte qui pèse sur les travailleurs industriels européens mobilise aussi des dispositifs juridiques et administratifs hérités de l'Ancien Régime, comme les lois sur les pauvres et le régime du domicile, qui encadrent la mobilité de la main-d'oeuvre et pèsent sur les salaires. L'assouplissement de la loi de 1662 sur l'obligation de domicile en 1795 libère juridiquement la main-d'oeuvre pour l'industrie et accompagne l'exode rural, mais cette libération juridique s'accompagne d'une dépendance sociale totale à l'égard du salaire, qui devient le seul moyen de subsistance pour des masses de travailleurs dépossédés de tout accès autonome à la terre et aux ressources. Le salariat juridiquement libre est la forme spécifique de la contrainte dans une économie où la séparation des producteurs d'avec les moyens de production est achevée, et où la menace de la faim et du déclassement remplace la sujétion personnelle comme mécanisme de discipline sociale. À l'échelle mondiale, la révolution industrielle européenne ne se comprend pas sans son articulation avec les formes de travail non libre qui se déploient dans les empires coloniaux et les Amériques. Le travail était l'axe central de la Grande divergence qui se creuse à partir de 1800, et l'expansion du travail salarié en Europe est contrebalancée par l'expansion de l'esclavage et des impositions sur les populations indigènes dans les colonies. Les plantations de canne à sucre, de tabac, de coton et de café des Antilles et des Amériques reposent sur une main-d'oeuvre africaine déportée et soumise à un régime de violence extrême, et les historiens débattent âprement de la contribution de cette accumulation esclavagiste au financement de la révolution industrielle britannique : certains soutiennent que les profits du commerce triangulaire et de l'économie de plantation ont fourni le capital nécessaire à l'industrialisation, tandis que d'autres estiment que ces profits, rapportés à la taille de l'économie britannique, ont joué un rôle plus modeste. Quel que soit le verdict quantitatif, il est établi que l'esclavage atlantique ne constitue pas un archaïsme résiduel, mais une institution centrale de l'économie-monde du XVIIIe et du début du XIXe siècle, dont les produits alimentent précisément les circuits industriels européens, notamment le coton qui nourrit les filatures anglaises. L'abolition de la traite et de l'esclavage dans l'empire britannique, en 1833, ne met pas fin à la contrainte qui pèse sur les travailleurs coloniaux : elle est relayée par des formes de travail forcé et d'engagisme qui visent à pourvoir en main-d'oeuvre les plantations et les infrastructures coloniales après l'émancipation. Le recours au travail forcé sur les plantations connaît même un regain dans les régions qui souffrent d'un défaut de main-d'oeuvre depuis l'abolition de l'esclavage, ce qui montre que l'expansion du capitalisme industriel à l'échelle mondiale s'accompagne d'une diversification et non d'une réduction des formes de coercition. À la fin du XIXe
siècle, l'organisation scientifique du travail théorisée par Frederick
Winslow Taylor prolonge et radicalise la logique de disciplinarisation
industrielle en la déplaçant de la surveillance externe vers la décomposition
interne du geste productif. Taylor propose de remplacer les méthodes empiriques
et improvisées par des techniques standardisées fondées sur l'étude
minutieuse des temps et des mouvements, de décomposer les tâches en gestes
simples et répétitifs, et d'instaurer une division stricte entre conception
et exécution afin d'extraire le maximum de rendement de chaque unité
de temps de travail. Le taylorisme s'appuie
sur la mécanisation et sur le machinisme qui ont transformé la production
industrielle au cours du XIXe siècle,
et il s'applique d'abord aux industries de transformation des métaux avant
de se diffuser à l'ensemble du secteur manufacturier. Il ne se généralise
toutefois véritablement qu'à partir de la Première
Guerre mondiale, dans un contexte de mobilisation industrielle qui
exige une productivité accrue et une main-d'oeuvre massivement réorganisée.
Le 1900 à nos joursLe travail comme champ de bataille idéologique et de compromis social.Le XXe siècle s'ouvre sur une radicalisation de l'organisation industrielle du travail qui prolonge et approfondit les mutations entamées au siècle précédent. Le taylorisme impose une double division du travail : entre conception et exécution, puis entre les tâches elles-mêmes, désormais parcellisées et standardisées. Le fordisme radicalise ce principe en y ajoutant la chaîne de montage continue, qui fixe le rythme de travail non plus par l'ouvrier mais par le système technique, et en standardisant les produits pour élargir les marchés. Cette organisation scientifique du travail (OST) accroît la productivité, mais elle déqualifie le travailleur, le dépossède de la maîtrise de son geste et le soumet à une surveillance hiérarchique étroite, tandis que le salaire au rendement vise à neutraliser les comportements de flânerie et à extraire le maximum de chaque unité de temps. Le fordisme, en diffusant la production de masse et en ouvrant la voie à une consommation de masse dans les économies avancées, façonne durablement les sociétés industrielles jusqu'aux années 1950 et au-delà. Les deux guerres mondiales constituent des moments de mobilisation extrême de la force de travail humaine, où la frontière entre travail libre, travail obligatoire et travail forcé se brouille brutalement. La Première Guerre mondiale fait massivement entrer les femmes dans des secteurs industriels dont elles étaient jusque-là exclues, notamment la métallurgie et les usines d'armement : aux usines Renault de Billancourt, la proportion de femmes dans le personnel salarié passe de 3,8 % en janvier 1914 à 31,6 % en mai 1918. Cette mobilisation féminine, présentée comme temporaire et encadrée par des représentations de "travail féminin" fondé sur la minutie et la patience, révèle en réalité la plasticité de la force de travail et sa capacité à être reconfigurée selon les impératifs de la production de guerre. La Seconde Guerre mondiale amplifie ce phénomène et y ajoute une dimension proprement concentrationnaire avec le travail forcé sous domination nazie et le Service du travail obligatoire (STO), qui déportent des millions de travailleurs européens dans l'appareil productif du Reich. Au début du XXe siècle, le travail forcé colonial se recompose et s'intensifie dans de nombreuses régions. Dans l'empire colonial portugais, le travail forcé est institutionnalisé comme mécanisme de paiement de l'impôt personnel : tout Africain incapable de s'acquitter de cette charge, qui représente plus du tiers du salaire annuel, doit se racheter en travaillant à la construction de routes, dans les plantations ou dans les mines des sociétés concessionnaires. Dans l'Afrique équatoriale française, les concessions recourent à des prestations obligatoires et à des formes de contrainte indirecte, parfois légale, pour fixer et mobiliser la main-d'oeuvre au service des entreprises concessionnaires et des infrastructures coloniales. Le travail forcé colonial reste un dispositif central d'extraction de surtravail, articulé à la fiscalité, au droit du travail d'exception et à la racialisation des statuts, qui pèse sur les populations colonisées bien après les abolitions formelles de l'esclavage. L'industrialisation soviétique des années 1930 illustre une autre modalité de mobilisation autoritaire de la force de travail, fondée non sur la race ou le statut colonial mais sur la planification et la répression politique. Le Goulag, réseau de camps et de colonies pénitentiaires, est chargé de grands travaux publics, de projets scientifiques et d'ingénierie, ainsi que de tâches plus ordinaires comme l'entretien des routes. Le besoin de main-d'oeuvre du régime stalinien, dans le cadre de l'industrialisation et de la collectivisation décidées à partir de 1929, conduit à une utilisation massive de prisonniers condamnés aux travaux les plus pénibles. Ce système coexiste avec une promotion du travail "libre" exalté par le stakhanovisme, qui célèbre des records de productivité et fait de l'ouvrier d'élite un héros du régime, tout en justifiant une pression accrue sur l'ensemble des travailleurs pour élever les normes de rendement. La contrainte pénale et l'émulation productiviste constituent ainsi deux faces d'un même dispositif de captation et de disciplinarisation de la force de travail au service de l'accumulation industrielle. En Chine, après 1949, l'organisation du travail est profondément refondue par la collectivisation et la planification socialiste. La réforme agraire est rapidement suivie de la formation planifiée d'un système agricole collectif, qui culmine avec l'établissement des communes populaires en 1958. Celles-ci rassemblent des dizaines de milliers d'unités et intègrent la production agricole, l'industrie rurale et les fonctions administratives et sociales. Le travail est désormais assigné par l'appartenance à la commune, encadré par des normes collectives et mobilisé pour des objectifs fixés par l'État. Ce modèle, qui entendait abolir l'exploitation capitaliste et transformer radicalement les rapports de production, s'accompagne de formes de contrainte administrative, de pénurie et de crises aux conséquences humaines considérables, et il ne se démantèlera qu'à partir de la fin des années 1970. Le Japon de l'après-Seconde Guerre mondiale offre une configuration productive différente, mais tout aussi structurante pour la force de travail. L'emploi à vie et le système de salaire et de promotion à l'ancienneté sont délibérément implantés dans les grandes entreprises japonaises entre 1955 et 1966, et ils deviennent le socle du modèle toyotiste, associé aux cercles de qualité et à la production en juste-à-temps. Ce système ne concerne toutefois qu'une fraction des travailleurs (environ 25 à 30 % de la population active des grandes entreprises) et il exclut largement les femmes, tandis que les travailleurs périphériques, intérimaires et sous-traitants restent soumis à des conditions bien moins protectrices. Le toyotisme recompose la segmentation du marché du travail autour d'un noyau stable et fortement intégré à l'entreprise, entouré d'une main-d'oeuvre flexible et moins protégée. En Amérique latine, la crise de 1929 et l'interruption des échanges internationaux favorisent le passage d'un modèle primario-exportateur à une industrialisation par substitution des importations (ISI), qui se déploie d'abord dans les biens de consommation avant de s'étendre à des productions plus complexes. Ce processus transforme la structure de l'emploi : il fait émerger un prolétariat industriel urbain, attire vers les villes des travailleurs artisanaux qui deviennent opérateurs salariés, et concentre le progrès technique dans les métropoles, tandis que l'arrière-pays rural demeure largement marginalisé par rapport aux marchés manufacturiers. L'ISI recompose les formes précaires et informelles de travail dans les interstices d'une industrialisation protégée et dépendante, et elle laisse en place une hétérogénéité structurelle du marché du travail qui pèsera durablement sur les sociétés latino-américaines. La décolonisation,
loin de clore l'histoire de la contrainte, en déplace les termes. Les
mouvements d'indépendance mettent fin aux grands empires coloniaux en
Asie et en Afrique, et ils s'accompagnent couramment d'une mobilisation
des travailleurs et de la formation de syndicats qui lient revendications
salariales et luttes nationales. Cependant, les nouveaux États héritent
de structures productives fortement dépendantes, de marchés du travail
segmentés et de régimes de travail coercitifs qui ne disparaissent que
progressivement.
Le dernier tiers du XXe siècle est marqué par une inflexion majeure : la mondialisation néolibérale, la déréglementation, les délocalisations et l'ajustement structurel transforment radicalement l'organisation du travail à l'échelle mondiale. Les entreprises transnationales, dont le nombre atteint au moins 35 000 en 1990 avec 150 000 filiales étrangères, déplacent une partie de leurs activités vers des pays où les contrôles sont moins stricts et où la main-d'oeuvre est moins coûteuse, ce qui fragilise les emplois industriels et la base syndicale dans les pays d'origine. Dans les pays en développement, la flexibilisation et la raréfaction de l'emploi permanent à temps plein s'accompagnent d'une expansion du secteur informel : en Afrique subsaharienne, celui-ci représente environ 60 % de la population active urbaine en 1985, et en Asie sa part varie entre 40 et 66 % selon les pays dans les années 1980. L'informalisation n'est pas un résidu du passé : elle devient une composante structurelle de l'économie mondialisée, et elle touche de manière disproportionnée les femmes, les migrants et les travailleurs non qualifiés. La fin du XXe siècle reconfigure donc les hiérarchies de la force de travail, entre un noyau de travailleurs qualifiés et stables dans les économies avancées et une périphérie de travailleurs précaires, informels ou mobiles, dont la vulnérabilité reste le principal mode d'intégration à l'économie mondiale. La crise du paradigme
salarial et le capitalisme cognitif.
Cette hétérogénéité s'inscrit dans une transformation sectorielle de long terme. La tertiarisation a déplacé la majorité des emplois vers les services, qui représentent plus de 70 % de l'emploi dans les économies avancées, tandis que l'industrie, longtemps matrice de l'identité ouvrière et des syndicats de masse, a reculé en part relative sous l'effet de la mondialisation, de la délocalisation et de l'automatisation. Les pays émergents ont connu des trajectoires variées : l'Asie orientale a vécu une industrialisation spectaculaire, tandis que d'autres régions ont connu une "désindustrialisation prématurée", passant de l'agriculture aux services peu productifs sans traverser une phase manufacturière consolidée. La mondialisation a par ailleurs recomposé la division internationale du travail en dissociant la conception, la production et la logistique, ce qui a affaibli le pouvoir de négociation des salariés des pays riches et exposé ceux des pays pauvres à une concurrence par les coûts. L'effondrement du Rana Plaza en 2013, au Bangladesh, reste le symbole de cette externalisation des risques, et les débats sur le devoir de vigilance des multinationales, avec la directive européenne de 2024 en la matière, en prolongent les enjeux. Sur le plan distributif, la tendance dominante depuis les années 1980 est celle d'un déclin de la part des salaires dans la valeur ajoutée, documenté par l'OCDE, le FMI et la littérature d'économistes (Piketty, Autor ou Karabarbounis et Neiman). Elle s'explique par la combinaison de plusieurs facteurs : affaiblissement de la syndicalisation, concentration des marchés et montée de rentes de position, progrès technique biaisé en faveur du capital et des qualifications supérieures, mobilité accrue du capital face à des travailleurs moins mobiles. La polarisation des emplois, c'est-à-dire la croissance simultanée des emplois très qualifiés et des emplois de service peu qualifiés au détriment des emplois intermédiaires routiniers, a accentué les inégalités et nourri un sentiment de déclassement dont la science politique tente de mesurer les effets électoraux. Le phénomène des travailleurs pauvres, ces personnes en emploi dont le revenu ne suffit pas à sortir de la précarité, remet en cause l'idée que le travail constituerait par lui-même une protection contre la pauvreté. Guy Standing y a vu l'émergence d'un "précariat", classe en formation caractérisée par l'insécurité chronique, l'absence d'identité professionnelle stable et la perte de droits associés au statut. Les technologies numériques ont ajouté une couche supplémentaire de transformation. Le travail de plateforme, qu'il s'agisse de livraison, de transport, de microtâches ou d'annotation de données pour l'entraînement des modèles d'intelligence artificielle, a généralisé une forme d'organisation où l'algorithme assigne, évalue et sanctionne, tandis que le statut d'indépendant permet à la plateforme d'externaliser les coûts et les risques. Les contentieux sur la requalification en salariat se sont multipliés, avec des solutions divergentes selon les juridictions, de l'arrêt Uber du Royaume-Uni en 2021 à la Proposition 22 californienne. L'Union européenne a adopté en 2024 une directive instaurant une présomption de salariat et encadrant la gestion algorithmique, dont la transposition est attendue d'ici la fin de l'année 2026, ce qui en fait l'un des chantiers réglementaires les plus suivis du moment. Plus largement, la numérisation a renforcé les capacités de surveillance et de mesure de la performance, relançant les analyses de Michel Foucault sur la discipline et celles de Dejours sur la souffrance au travail, que les enquêtes sur le burn-out, l'intensification du travail et les risques psychosociaux viennent régulièrement corroborer. L'intelligence artificielle générative, dont la diffusion s'est accélérée depuis 2022, constitue le point d'incertitude majeur. Les estimations de l'exposition des emplois, du FMI, de l'OIT ou de Goldman Sachs, convergent sur le constat qu'une part substantielle des tâches, de l'ordre d'un quart à près de la moitié des emplois des économies avancées selon les définitions, est susceptible d'être transformée, et cette fois les métiers cognitifs qualifiés sont davantage concernés que les emplois manuels. Les économistes demeurent toutefois prudents : exposition ne signifie ni substitution ni destruction nette, et l'histoire des révolutions technologiques enseigne que les effets de complémentarité, de création de tâches nouvelles et de déplacement sectoriel pèsent autant que les effets d'éviction, avec des décalages temporels et des coûts sociaux très inégalement répartis. Les données disponibles restent partielles, et la littérature empirique sur l'effet agrégé de ces outils sur l'emploi, les salaires et la productivité n'est pas stabilisée. Le débat se joue aussi sur le terrain de la qualité du travail : assistance à la tâche, déqualification, intensification, ou encore délégation à des systèmes dont la supervision humaine devient elle-même un travail invisible. L'expérience de la pandémie de covid-19 a pour sa part ouvert une brèche durable dans l'organisation spatiale et temporelle du travail. Le télétravail, jusque-là marginal, s'est installé sous des formes hybrides dans les professions qualifiées, avec des différences marquées d'un pays à l'autre et des rapports de force fluctuants entre employeurs désireux de rappeler les équipes au bureau et salariés qui y voient un acquis. Cette bifurcation révèle une nouvelle ligne de clivage entre les travailleurs dont la tâche est délocalisable dans l'espace domestique et ceux, soignants, ouvriers, caissiers, livreurs, dont la présence physique est indispensable, les "travailleurs essentiels" dont la pandémie avait révélé l'utilité sociale sans que leur rémunération ou leur reconnaissance en soit durablement améliorée. Parallèlement, les expérimentations de réduction du temps de travail, semaine de quatre jours en tête, se sont multipliées, avec des résultats généralement favorables sur le bien-être et neutres sur la productivité, bien que leur généralisation et leur représentativité fassent débat. Le rapport subjectif au travail s'est lui aussi transformé, ou du moins est devenu un objet de discussion publique. Les enquêtes internationales, comme celles de Gallup, établissent depuis des années qu'une minorité seulement de salariés se déclare engagée dans son travail, de l'ordre d'un cinquième au niveau mondial, et les expressions de "grande démission" ou de quiet quitting ont popularisé l'idée d'un désinvestissement, au moins relatif, notamment chez les jeunes générations. En France, l'enquête européenne sur les valeurs et les travaux de Dominique Méda, entre autres, montrent un paradoxe : le travail reste jugé très important dans la vie, mais l'exigence de sens, d'autonomie et de reconnaissance s'est accrue en même temps que la tolérance à l'égard de conditions jugées dégradantes a diminué. David Graeber a fourni à ce malaise une formule frappante avec la notion de bullshit jobs, dont la portée empirique est discutée mais qui rejoint les analyses plus anciennes sur l'aliénation et sur la perte de l'oeuvre propre. Hannah Arendt distinguait déjà le travail, l'oeuvre et l'action, et s'inquiétait d'une société de travailleurs privée de travail; la question qu'elle posait, celle de ce qui subsiste d'une société organisée autour d'une activité dont elle ne sait plus quel sens lui donner, n'a rien perdu de son actualité. Les inégalités de genre et la division du travail de soin demeurent un angle mort persistant des statistiques classiques. Le taux d'activité des femmes plafonne à environ 48 % au niveau mondial contre plus de 70 % pour les hommes, les écarts de rémunération persistent et les femmes assurent la majeure partie du travail domestique et de soin non rémunéré, que les économistes féministes, de Silvia Federici à Nancy Fraser, intègrent à l'analyse de la reproduction sociale. Le vieillissement démographique des pays développés, de la Chine et bientôt de nombreux pays émergents accroît la demande de travail de soin tout en tendant les marchés du travail, ce qui alimente à la fois les politiques d'immigration choisie et les controverses sur l'âge de départ à la retraite, dont la réforme française de 2023 a offert un exemple de conflictualité intense. Les migrations de travail, enfin, constituent un pilier discret mais décisif de nombreux secteurs, du bâtiment au soin à domicile, souvent sous des régimes juridiques précaires, comme l'illustre le système de la kafala dans le Golfe. La transition écologique introduit une dernière dimension. Elle promet des créations d'emplois dans les énergies renouvelables, la rénovation ou l'économie circulaire, mais elle implique aussi la reconversion de secteurs entiers et de territoires dépendants des énergies fossiles ou de l'industrie lourde, d'où le thème de la "transition juste" promu par l'OIT et les syndicats. Elle pose en outre une question plus radicale, celle de la compatibilité entre une organisation sociale centrée sur la croissance de la production et les limites planétaires, qui alimente les réflexions sur la décroissance, sur le travail utile et sur la redéfinition de ce qui compte comme richesse. Les institutions chargées de réguler le travail traversent elles-mêmes une période d'incertitude. La syndicalisation a reculé dans la plupart des pays de l'OCDE, même si certains épisodes, grèves dans l'industrie automobile américaine et dans le secteur du spectacle en 2023, mobilisations sur les retraites en France, rappellent que la conflictualité collective n'a pas disparu. Les négociations se déplacent vers de nouveaux objets, comme le droit à la déconnexion, la gouvernance des algorithmes ou la formation tout au long de la vie, tandis que la capacité des États à imposer des normes à des chaînes de valeur transnationales reste limitée. On observe ainsi une tension durable entre un mouvement de déréglementation et de flexibilisation, justifié par la compétitivité et l'adaptation aux chocs, et un mouvement inverse de réencadrement, qui cherche à étendre la protection à des catégories jusque-là exclues. Le travail contemporain se laisse ainsi
décrire comme un espace de contradictions : omniprésent dans la définition
des statuts sociaux et des identités, mais de plus en plus incertain dans
ses formes; source de revenu, de droits et de reconnaissance, mais insuffisant
à protéger de la pauvreté; objet d'une aspiration croissante au sens,
alors que l'intensification et la mesure algorithmique de la performance
en réduisent les marges d'autonomie; promis à de profondes mutations
technologiques dont l'ampleur et la distribution sociale demeurent ouvertes.
Il en résulte que la question n'est plus seulement celle du volume d'emplois,
mais celle de leur qualité, de leur répartition, de leur gouvernance
et de la place que les sociétés entendent leur accorder par rapport aux
autres activités, le soin, la participation civique ou le loisir, dont
dépend la possibilité d'une vie bonne. Keynes,
qui prédisait en 1930 une semaine de quinze heures pour ses petits-enfants,
avait vu juste sur la capacité productive et erré sur la manière dont
les sociétés la distribueraient, ce qui rappelle que l'avenir du travail
est moins une affaire de technique que de choix collectifs.
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