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L'Anthropocène
L'Anthropocène est l'une des idées les plus stimulantes et les plus inquiétantes de notre époque : l'hypothèse que l'humanité est devenue une force géologique à part entière, capable de modifier durablement les systèmes fondamentaux de la planète.

Le terme lui-même est né d'une impulsion. En l'an 2000, lors d'une conférence à Cuernavaca au Mexique, le chimiste néerlandais Paul Crutzen (Prix Nobel pour ses travaux sur le trou dans la couche d'ozone) interrompt une réunion scientifique et déclare qu'on ne peut plus parler d'Holocène, l'époque géologique actuelle. 

"Nous ne sommes plus dans l'Holocène, s'écrie-t-il, nous sommes dans l'Anthropocène!"
Le mot, forgé à la hâte, désigne littéralement "l'ère de l'humain" (du grec anthropos = l'homme, et kainos = nouveau ou récent). L'idée que l'activité humaine est devenue la principale force façonnant la planète était dans l'air depuis longtemps (le géologue soviétique Alexeï Pavlov l'avait effleurée dès 1922, et le philosophe Pierre Teilhard de Chardin avait développé une intuition voisine avec sa "noosphère") mais c'est Crutzen qui lui donne son nom définitif et la propulse au centre du débat scientifique mondial.

L'Anthropocène repose sur la prémisse suivante : depuis la Révolution industrielle, et plus encore depuis le milieu du XXe siècle (ce que les scientifiques appellent la "Grande Accélération"), les humains ont modifié les systèmes terrestres à une vitesse et une ampleur sans précédent dans l'histoire de la vie sur Terre. Ce n'est pas une métaphore. Les géologues cherchent des marqueurs stratigraphiques (des traces physiques déposées dans les couches de roches et de sédiments) qui permettraient de fixer une date officielle de départ. Parmi les candidats les plus sérieux figurent les particules radioactives laissées par les essais nucléaires atmosphériques à partir de 1945, les microplastiques omniprésents dans les sédiments marins, les résidus de combustion des centrales à charbon, ou encore la disparition massive d'espèces et leur remplacement par une biomasse domestiquée (poulets, vaches, porcs représentent aujourd'hui plus de 90 % de la biomasse des oiseaux et des mammifères terrestres). En 2023, le groupe de travail international chargé de la question a voté en faveur d'une date de début autour de 1950, avec le Crawford Lake au Canada comme site de référence, en raison de la nette signature radioactive dans ses sédiments, mais la ratification formelle par la Commission internationale de stratigraphie a depuis été rejetée, laissant le statut officiel de l'Anthropocène en suspens, davantage concept opérationnel que terme géologique entériné.

Les transformations que ce concept cherche à saisir sont néanmoins réelles et documentées avec une précision croissante. La concentration de CO2 dans l'atmosphère a dépassé 420 parties par million, un niveau inédit depuis au moins trois millions d'années. L'acidification des océans progresse à une vitesse que les organismes marins à coquille calcaire peinent à suivre. Le cycle de l'azote a été perturbé par l'agriculture intensive au point que la quantité d'azote réactive introduite dans la biosphère par les humains dépasse désormais ce que produit l'ensemble des processus naturels. La sixième extinction de masse est en cours, selon les estimations, les espèces disparaissent à un rythme de cent à mille fois supérieur au taux naturel de fond. Les glaciers reculent sur tous les continents. La composition chimique de l'atmosphère, de l'hydrosphère et de la pédosphère porte partout la signature de l'activité industrielle.

Ce qui rend l'Anthropocène particulièrement difficile à appréhender, c'est qu'il s'agit à la fois d'un concept scientifique, d'une notion philosophique et d'un enjeu politique. Scientifiquement, la question est de savoir si les changements induits par l'humanité sont suffisamment profonds et durables pour justifier une nouvelle désignation stratigraphique (si, dans cent millions d'années, un géologue hypothétique pourrait identifier une couche distincte marquant notre passage). Philosophiquement, l'Anthropocène remet en question la séparation traditionnelle entre la nature et la culture, entre le "naturel" et l'"artificiel". La planète que nous habitons n'est plus une nature indépendante de l'humain : elle est co-produite, façonnée par des siècles d'agriculture, d'industrie, d'urbanisation, de déforestation. Le philosophe Bruno Latour y voyait la fin d'une certaine modernité, celle qui croyait pouvoir domestiquer la nature sans en être affectée en retour.

Politiquement, le concept est porteur d'implications profondes et contestées. Il soulève la question de la responsabilité différenciée : tous les humains ne contribuent pas également à l'Anthropocène. Les populations des pays industrialisés ont émis la grande majorité des gaz à effet de serre historiques, tandis que les populations les plus pauvres, souvent dans les régions tropicales et côtières, subissent le plus durement les conséquences. Certains chercheurs, comme Jason Moore ou Andreas Malm, proposent de remplacer le terme d'Anthropocène par celui de Capitalocène, arguant que ce n'est pas l'humanité en général mais un mode de production spécifique (le capitalisme fossile) qui est responsable de la crise planétaire. D'autres encore parlent de Plantationocène pour souligner comment les logiques coloniales d'exploitation des terres et des corps ont préparé le terrain. Ces débats déterminent qui porte la responsabilité et qui doit changer de comportement.

L'Anthropocène a également profondément reconfiguré les sciences elles-mêmes. Il a imposé une pensée systémique, obligeant les disciplines à dialoguer (géologie, climatologie, écologie, économie, anthropologie, philosophie)  là où elles fonctionnaient souvent en silos. Il a popularisé le concept de "limites planétaires", développé par Johan Rockström et son équipe, qui identifie neuf processus biophysiques dont la perturbation risque de déstabiliser les conditions de vie sur Terre. En 2023, six de ces neuf limites étaient déjà franchies, dont le changement climatique, l'érosion de la biodiversité, les perturbations des cycles biogéochimiques de l'azote et du phosphore, le changement d'usage des terres, et la nouveauté des entités (polluants chimiques, plastiques, OGM).

Ce qui frappe, en définitive, dans l'Anthropocène, c'est l'échelle temporelle qu'il convoque. Les émissions de CO2 produites aujourd'hui resteront dans l'atmosphère pendant des siècles à des millénaires. Les déchets nucléaires resteront dangereux pendant des dizaines de milliers d'années. Les espèces disparues ne reviendront pas à l'échelle de temps humaine. L'Anthropocène nous oblige à penser dans un temps long que nos institutions politiques, nos marchés financiers et même nos intuitions morales peinent à embrasser. C'est peut-être là son apport le plus vertigineux : non pas seulement décrire ce que nous avons fait, mais nous forcer à regarder en face ce que nous laissons.

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