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dans l'histoire des sociétés humaines |
La pierre
est un matériau naturel d'origine minérale, formé par des processus
géologiques qui s'étendent sur des durées extrêmement longues. Sur
le plan chimique, elle est composée essentiellement de minéraux,
c'est-à-dire de substances cristallines de composition définie : silicates
dans le cas du granite, carbonate
de calcium pour le calcaire
et le marbre, silice
pour le grès et le quartzite.
Chaque type de pierre tire ses propriétés de sa composition et de la
manière dont elle s'est formée.
Physiquement, la pierre se caractérise par sa dureté, sa masse volumique élevée, sa faible porosité (variable selon les types), sa résistance à la compression très supérieure à sa résistance à la traction, et sa remarquable durabilité. Elle est incombustible, imputrescible et résiste aux attaques biologiques, ce qui explique son emploi millénaire en construction. Ses limites sont son poids, sa difficulté de mise en oeuvre, sa fragilité aux chocs et, pour certaines pierres comme le calcaire, une sensibilité aux acides et au gel. Pour les humains, la pierre a longtemps été le matériau de référence : outil taillé au Paléolithique, matériau de construction dès les premières agglumerations, support d'écriture (stèles, tablettes), matière de la sculpture et de la taille fine (marbre, jade). Symboliquement, elle incarne la permanence, la solidité et la mémoire (d'où des expressions comme "graver dans le marbre" ou l'usage des pierres tombales). Aujourd'hui, elle côtoie le béton, l'acier et le verre, mais reste prisée pour sa noblesse, son esthétique unique et son faible impact environnemental lorsqu'elle est extraite localement. La pierre à l'Âge
de pierre.
Le Paléolithique ancien est l'âge de ce qu'on appelle l'Oldowayen, du nom des gorges d'Olduvai en Tanzanie, où des galets aménagés et des éclats simples, produits il y a environ 2,6 à 1,7 million d'années, servent à découper des carcasses, casser des os pour en extraire la moelle, travailler le bois. L'Acheuléen, qui lui succède vers 1,7 million d'années, introduit le biface, un outil symétrique, façonné sur les deux faces par enlèvements successifs, dont la forme demeure remarquablement stable sur plus d'un million d'années et sur trois continents. Cette stabilité intrigue : elle suppose une transmission efficace des savoir-faire, peut-être par imitation prolongée, peut-être déjà par un enseignement oral. Le Paléolithique moyen, associé aux Néandertaliens, perfectionne ensuite la méthode Levallois, qui consiste à préparer méticuleusement un nucléus pour en détacher un éclat prédéterminé : la production est alors pensée en deux temps, préparation puis débitage, ce qui constitue une véritable chaîne opératoire. Le Paléolithique supérieur, à partir d'environ 45 000 ans, généralise le débitage laminaire, qui donne des lames étroites et régulières, support de burins, de grattoirs, de pointes et de microlithes, et permet une économie remarquable de matière : un même bloc de silex fournit désormais plusieurs mètres de tranchant utile. Cette dépendance à des roches de qualité fait naître les premiers réseaux d'échange à longue distance. Dès le Paléolithique supérieur, des silex de provenance connue circulent sur des centaines de kilomètres, comme les silex du Grand-Pressigny, en Touraine, dont les lames atteindront, au Néolithique, des longueurs de plus de trente centimètres et se retrouvent dans toute la France et jusqu'en Suisse. L'obsidienne, verre volcanique prisé pour son tranchant, est transportée depuis Mélos, la Cappadoce ou les îles Lipari dans l'ensemble de la Méditerranée et du Proche-Orient, et l'analyse géochimique de ses éléments traces permet aujourd'hui de reconstituer ces circulations. La pierre est donc, dès l'origine, un objet de commerce, et les gisements deviennent des lieux de pouvoir et de spécialisation. Avec la sédentarisation et l'agriculture, les outils de pierre polie remplacent progressivement l'outillage taillé pour les tâches lourdes : la hache polie, obtenue par abrasion longue sur un grès ou sur une dalle, permet d'abattre les arbres et de défricher à grande échelle, ce qui conditionne l'expansion même de l'agriculture en Europe tempérée. Autour de cet outil s'organise une véritable industrie. Les mines de silex de Spiennes, en Belgique, de Krzemionki, en Pologne, ou de Grimes Graves, en Angleterre, comptent des centaines de puits et de galeries creusés à l'aide de bois de cerf, où des populations entières extraient, pendant des siècles, des rognons de silex de qualité, préformés sur place puis exportés. Les haches en roches vertes des Alpes, jadéitites et éclogites du Mont Viso, parfois polies avec un soin tel qu'elles ne peuvent avoir servi qu'à signaler un prestige, voyagent jusqu'en Grande-Bretagne et en Écosse. Les meules et molettes en grès, en granite ou en basalte, qui servent à moudre les céréales, constituent l'autre grand outillage lourd du Néolithique : sans elles, point de farine, donc point de pain, et leur usage quotidien laisse sur les squelettes des femmes néolithiques des déformations caractéristiques des genoux et des vertèbres. Dès le Xe millénaire avant notre ère, sur le site de Göbekli Tepe, dans le sud-est de la Turquie, des chasseurs-cueilleurs dressent des piliers calcaires en T, hauts de plusieurs mètres, ornés de reliefs d'animaux, et les disposent en enceintes circulaires : ce chantier, qui précède l'agriculture, bouleverse l'idée selon laquelle les sociétés complexes seraient nées de la sédentarité agraire, et suggère au contraire que la mobilisation collective pour un projet monumental a pu contribuer à la fixer. En Europe atlantique, du Ve au IIIe millénaire, se multiplient les mégalithes : alignements de Carnac, tumulus de Newgrange ou de Gavrinis, dolmens et menhirs, cromlechs de Stonehenge, dont les sarsens de plusieurs dizaines de tonnes sont acheminés depuis une vingtaine de kilomètres et les pierres bleues de dolérite depuis le pays de Galles, à plus de deux cents kilomètres. Ces chantiers supposent la mobilisation de centaines de personnes, des techniques de traction sur rondins, de levage, de calage, et une organisation sociale capable de les coordonner. La pierre sert ici à matérialiser la durée, à inscrire dans le paysage la mémoire des morts et le calendrier des rites. Au fil du temps, le cuivre, puis le bronze, concurrencent l'outillage de pierre pour les armes et les parures, mais les métaux eux-mêmes sont extraits de roches : les minerais, malachite, cassitérite, galène, hématite, sont arrachés à la montagne dans des mines de plus en plus profondes, comme Mitterberg, en Autriche, ou Rio Tinto, en Espagne. L'industrie du métal suppose à la fois des mineurs, des broyeurs, des fondeurs et des fours, et fait de la pierre l'objet d'une transformation chimique par le feu, annonce de bien des évolutions ultérieures. Parallèlement, la maîtrise de l'outil métallique, ciseau, pic et scie, permet de tailler la pierre avec une précision nouvelle, ce qui rend possible l'architecture monumentale des grandes civilisations. Anciennes civilisations.
En Mésopotamie, dépourvue de pierre dans ses plaines alluviales, la roche est au contraire un matériau rare, importé des montagnes voisines et réservé aux statues, aux stèles, aux sceaux-cylindres et aux seuils de temples : le code de Hammurabi est gravé dans un bloc de basalte. En Amérique, les civilisations olmèque, maya, aztèque et inca portent chacune la pierre à des niveaux de maîtrise comparables sans recourir au fer : les têtes colossales olmèques, taillées dans le basalte à plusieurs dizaines de kilomètres des sites où on les dresse, les stèles et pyramides mayas, la précision des murs incas de Cuzco ou de Machu Picchu, dont les blocs polygonaux s'ajustent sans mortier au point qu'une lame ne s'y glisse pas, sont obtenus avec des percuteurs de pierre dure, de l'abrasion et un travail patient. En Asie, la cité d'Angkor, au Cambodge, érigée en grès du Phnom Kulen du IXe au XIIIe siècle, montre une même capacité de mobilisation à l'autre extrémité du monde. Les Grecs développent l'ordre architectural, dorique, ionique, corinthien, c'est-à-dire un système de proportions entièrement codifié pour la pierre, et exploitent des marbres exceptionnels : le marbre blanc du Pentélique, qui sert à bâtir le Parthénon, celui de Paros, de Naxos, de Thasos, pour la statuaire. Les chantiers sont gérés selon des devis détaillés, dont les inscriptions de l'Érechthéion conservent la trace, et la taille se perfectionne avec le fer trempé, le ciseau, la gradine, le foret à main et, dès l'époque hellénistique, le tour. Rome change l'échelle. Elle exploite des carrières dans tout le bassin méditerranéen, à Carrare, dont le marbre blanc est employé à grande échelle dès l'époque d'Auguste, au mont Claudianus et au mont Porphyrite, en Égypte, pour les granites et le porphyre impérial, à Chemtou, en Tunisie, pour le marbre jaune numide, et organise le transport maritime de blocs colossaux jusqu'à Rome. Les Romains inventent aussi le béton, mélange de chaux, de pouzzolane et de granulats, qui leur permet de bâtir des voûtes et des coupoles sans équivalent, comme le Panthéon, mais l'emploient couramment en association avec la pierre : parement de briques, de tuf, de travertin, revêtement de marbre. Les aqueducs, les ponts, les routes pavées de basalte, les amphithéâtres, les ports, constituent l'infrastructure de l'Empire et reposent sur une industrie de la pierre qui mobilise des légions de carriers, de tailleurs et de maçons. Le Colisée, entièrement en travertin, en tuf et en brique, en offre la synthèse monumentale. Moyen âge et
Temps modernes.
À côté de la construction, la pierre fournit au Moyen Âge et à l'époque moderne toute une série d'applications productives. La meule de moulin, en grès, en granite, ou en pierre de La Ferté-sous-Jouarre, silex meulier réputé, entraîne des moulins à eau et à vent qui sont les premières grandes machines de l'Occident; la pierre à aiguiser, la pierre ponce, l'ardoise d'Anjou ou des Ardennes pour les toitures, le gypse transformé en plâtre à Montmartre, d'où le nom de plâtre de Paris, la pierre à chaux brûlée dans des fours pour produire mortiers et enduits, la pierre à fusil, pour les armes à feu à silex, extraite à Saint-Aignan dans le Berry et à Brandon, en Angleterre, qui occupe des centaines d'artisans pendant deux siècles, en sont autant d'exemples. L'imprimerie lithographique, inventée par Aloys Senefelder en 1796, utilise une pierre calcaire fine de Bavière, sur laquelle une image grasse repousse l'encre et l'eau : la pierre devient support de reproduction d'images et préparera la culture visuelle de masse du XIXe siècle. La révolution industrielle change encore l'échelle. Elle crée d'abord un besoin massif de pierre : ballast des voies ferrées, pavés des villes, quais, ponts, viaducs, barrages, ainsi qu'en Angleterre, ces pierres de taille de Portland, de Bath ou de granite d'Aberdeen qui habillent les édifices victoriens. Les carrières se mécanisent grâce à la poudre noire, puis à la dynamite inventée par Alfred Nobel en 1867, au fil diamanté, aux perforatrices pneumatiques, aux scies à câble, aux concasseurs et aux cribles. Les granulats, sable, gravier, pierre concassée, deviennent le matériau solide le plus extrait au monde, avec plusieurs dizaines de milliards de tonnes par an, destinés pour l'essentiel aux bétons et aux routes. Le ciment Portland, dérivé de la cuisson de calcaire et d'argile, et le béton armé, dont les brevets se multiplient à partir des années 1850 et 1860 avec Lambot, Monier et Hennebique, feront de la pierre transformée la matière dominante de l'architecture du XXe siècle : le calcaire, en brûlant, donne la chaux vive puis le clinker, dont la production est aujourd'hui responsable d'environ sept à huit pour cent des émissions mondiales de dioxyde de carbone. Depuis 1900.
Dans le même temps, la pierre de taille et d'ornement prend une dimension commerciale mondiale. Le marbre de Carrare, le granite de Chine, d'Inde, du Brésil ou d'Afrique du Sud, le quartzite, l'ardoise d'Espagne, sont extraits, débités en tranches par des scies multilames, polis, calibrés et exportés par conteneurs vers les chantiers du monde entier. La production s'est déplacée : la Chine, l'Inde, la Turquie, le Brésil et l'Italie dominent désormais un marché où le centre de gravité s'est éloigné de l'Europe, avec les conséquences habituelles : concurrence des coûts, pression sur les conditions de travail, silicose des ouvriers carriers, dont on sait que la poussière de quartz provoque une maladie pulmonaire invalidante, et dégradation des paysages. Aujourd'hui, la pierre se trouve au croisement de deux évolutions contradictoires. Elle demeure la matière première la plus extraite et la plus indispensable du monde industriel, au point que le géologue Jan Zalasiewicz et d'autres proposent de définir l'Anthropocène par l'accumulation de roches artificielles, béton, brique, céramique, dans les strates terrestres. Mais l'impact environnemental de ses extractions, la nécessité de décarboner la production de ciment et de chaux, la raréfaction de certains granulats alluvionnaires, notamment le sable, dont l'exploitation marine et fluviale détruit des écosystèmes entiers, imposent de repenser les usages. La pierre massive, naguère abandonnée au profit du béton, connaît un regain d'intérêt : les constructions en pierre porteuse, à faible énergie grise, réutilisables, redeviennent un objet d'expérimentation architecturale, tandis que la réutilisation des pierres de réemploi, le recyclage des granulats de démolition et la valorisation des sous-produits miniers s'organisent peu à peu. |
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