.
-

Les langues
Les créoles et les pidgins
 
Les langues créoles et les pidgins représentent des phénomènes linguistiques qui naissent du contact intense entre des communautés ne partageant pas de langue commune. Ils sont généralement associés aux contextes historiques de colonisation, de commerce et de migrations forcées. Les différences clés résident  dans le statut et la complexité. Le pidgin est un outil de communication secondaire, simplifié et non natif. Le créole est une langue native, complexe et complète, issue de la nativisation d'un pidgin. 
• Un pidgin est une langue de contact simplifiée, qui se développe de manière pragmatique entre des groupes adultes pour des besoins de communication limités, comme le commerce ou le travail. Il n'est la langue maternelle d'aucun de ses locuteurs. Sa grammaire est réduite, son vocabulaire restreint (puisé principalement dans la langue du groupe dominant, appelée lexificateur), et sa prononciation peut être variable. Un pidgin est instable et peut disparaître dès que la nécessité de communication cesse. Historiquement, de nombreux pidgins sont apparus autour des comptoirs commerciaux, comme le pidgin anglais chinois ou les pidgins des plantations.

• Un créole, en revanche, est une langue à part entière, née lorsqu'un pidgin se stabilise et se complexifie pour devenir la langue maternelle et principale d'une nouvelle génération. Ce processus, appelé créolisation, implique une expansion considérable du vocabulaire, le développement d'une grammaire riche et pleinement fonctionnelle, et une capacité à exprimer tous les aspects de la vie et de la pensée. Les créoles sont souvent classés selon leur langue lexificatrice principale (superstrat) : créoles à base lexicale française (comme le haïtien, le martiniquais), anglaise (le jamaïcain, le krio), portugaise (le cap-verdien), ou néerlandaise (le papiamento). Ils possèdent leur propre systématicité et ne sont pas des versions "corrompues" ou simplifiées de leurs langues sources.

Mais ces deux catégories forment en réalité un continuum :  un pidgin peut se complexifier et se transmettre aux enfants, donnant naissance à une langue créole, tandis qu'un créole peut, dans certains contextes, se décréoliser au contact prolongé de sa langue lexificatrice. Certains pidgins élargis (comme le pidgin nigérian ou le tok pisin de Nouvelle-Guinée) sont aujourd'hui utilisés comme langues maternelles par certains groupes urbains. De même, certains créoles, comme le créole réunionnais ou guyanais, ont fini par former un continuum avec la langue européenne d'origine, allant du créole basilectal (éloigné de la langue source) au français acrolectal (proche du standard), selon le contexte social et la compétence des locuteurs. 

Les pidgins.
La caractéristique principale des pidgins est leur pragmatisme. Ils répondent à un besoin immédiat de communication sans prétendre à l'exhaustivité ou au prestige culturel. Un pidgin apparaît lorsqu'un groupe de personnes ne partage pas de langue commune et doit communiquer pour des besoins pratiques, essentiellement économiques. C'est un outil linguistique limité, créé pour faciliter des interactions fonctionnelles. Sa structure est minimaliste : peu de conjugaisons, absence ou réduction des flexions, vocabulaire restreint et constructions grammaticaleset phonologie simplifiées. Un pidgin peut rester très rudimentaire ou se développer progressivement si son usage s'étend. Il est, par essence lié au contexte qui lui a donné naissance. La plupart des pidgins disparaissent lorsque la situation de contact prend fin, certains se stabilisent comme lingua franca durables (on parle de pidgins étendus ou stabilisés), et , parmi eux, quelques-uns peuvent évoluer vers des créoles à part entière lorsque des enfants les apprennent comme première langue. La même langue peut encore être un pidgin dans les campagnes et posséder déjà une variété créolisée dans les villes.

Le pidgin anglais nigérian.
L'un des pidgins les plus parlés au monde est le pidgin anglais nigérian (nigerian pidgin), utilisé comme lingua franca au Nigeria, pays comptant des centaines de langues locales. Il sert de moyen de communication interethnique quotidien, dans les marchés, les rues et de plus en plus dans les médias populaires et la musique. Il a développé ses propres règles et un vocabulaire riche, empruntant aussi à des langues locales comme le yoruba ou l'igbo. Bien que souvent considéré comme un "mauvais anglais" par certains, il fonctionne comme un système linguistique cohérent et efficace pour des millions de personnes.

Le tok pisin.
Dans la région du Pacifique, le tok pisin de Papouasie-Nouvelle-Guinée est un cas emblématique. Né comme pidgin à base anglaise dans les plantations du Queensland au XIXe siècle, il s'est tellement étendu et complexifié qu'il est désormais considéré comme un créole par de nombreux linguistes, étant la langue première de beaucoup de citadins. Mais dans les zones rurales, il conserve souvent son rôle de lingua franca seconde. Le tok pisin emprunte environ 80 % de son vocabulaire à l'anglais, mais sa syntaxe et sa sémantique obéissent à des logiques locales mélanésiennes. Ses proches parents, le bislama ou bichelamar (Vanuatu) et le pijin (Îles Salomon), suivent une trajectoire similaire, oscillant entre statut de pidgin étendu et de créole à part entière.

Le pidgin anglais chinois.
En Asie, le pidgin anglais chinois (ou China Coast pidgin) a joué un rôle historique essentiel dans le commerce entre l'Empire britannique et la Chine aux XVIIIe et XIXe siècles. Bien que son usage ait considérablement décliné, il a laissé des traces dans des expressions et des mots intégrés à l'anglais standard comme long time no see. Aujourd'hui, des formes simplifiées d'anglais servent toujours de pidgin dans certains contextes commerciaux en Asie de l'Est.

Le sango.
En Afrique centrale, bien qu'il soit la langue nationale et première langue de nombreux Centrafricains (et donc un créole), le sango fonctionne également comme un pidgin pour une grande partie de la population qui l'utilise comme seconde langue pour la communication interethnique. Sa base lexicale est principalement ngbandi (une langue nigéro-congolaise, du groupe Adamaoua-Oubangui), ce qui en fait un exemple important de pidgin non-européen.

Les pidjins basés sur le français.
Historiquement, des pidgins à base française ont également existé, comme le tay boi parlé au Vietnam durant la période coloniale, ou les divers pidgins français des Antilles qui ont précédé la créolisation. De même, le français tirailleur était une forme de parler simplifié, mêlant français et éléments de langues africaines, utilisé dans l'armée coloniale française pour les commandements et la communication basique. En core que dans ce cas, il s'agissait plus d'un jargon militaire instable (ou de ce qu'on a appellé parfois un sabir) que d'un pidgin pleinement développé.

Autres pidgins.
Il faut également mentionner les pidgins à base d'autres langues, comme le pidgin hawaïen, qui mélangeait hawaiien, anglais, chinois, portugais et d'autres langues des travailleurs immigrés dans les plantations, et qui a largement disparu au profit du créole hawaïen (HCE) et de l'anglais. Le pidgin russe dit russo-norsk était utilisé entre marchands russes et norvégiens dans l'Arctique.
-

Le sabir méditerranéen et les  « sabirs »

Le sabir méditerranéen (également appelé lingua franca au sens strict) était un pidgin à base lexicale romane (principalement occitane, catalane, italienne, espagnole et portugaise) avec des apports arabes, turcs et grecs. Utilisé entre le XIe et le XIXe siècle, il servait de moyen de communication dans les ports et sur les rives de la Méditerranée entre marchands, marins, corsaires et esclaves de langues maternelles différentes. Il n'avait pas de locuteurs natifs et sa structure était extrêmement simplifiée. Comme les autres pidgin, le sabir était fonctionnel et seulment destiné à des échanges limités. On en trouve des traces dans des pièces de théâtre comme Le Bourgeois gentilhomme de Molière, où le Turc s'exprime dans une version stylisée de cette langue. Il a progressivement disparu avec la colonisation française de l'Algérie et la diffusion du français comme nouvelle langue dominante dans la région.

Lorsqu'on utilise le terme sabir dans son sens plus large, souvent péjoratif, pour désigner des pidgins instables ou des parlers hybrides, les linguistes préfèrent généralement employer le terme de jargon de contact,  ou encore simplement de pidgin. Dans le contexte de la traite arabo-musulmane et des échanges commerciaux en Afrique de l'Est, des formes de pidgins arabes ont pu ainsi être qualifiées de sabirs. Ces parlers simplifiés, utilisant une base arabe, facilitaient les échanges le long des routes caravanières et des côtes de l'océan Indien. Ils ont parfois servi de souche à des créoles arabes plus stables, comme le nubi. Le français tirailleur (ou français des tirailleurs sénégalais), évoqué précédemment a aussi été qualifiée de sabir. De même, le petit nègre, qui était une construction artificielle et raciste, promue par des manuels coloniaux, visait à simuler un français infantilisé et incorrect censé être parlé par les colonisés. Il ne s'agissait pas d'un véritable pidgin naturel, mais d'un outil de domination reflétant les préjugés de l'époque, et il était bien différent des créoles français qui, eux, sont des langues systématiques et complexes.

Les créoles.
Un créole émerge lorsqu'un pidgin devient la langue maternelle d'une communauté. Ce changement transforme profondément la langue : elle se stabilise, s'enrichit. Le processus de créolisation implique un épaississement spectaculaire du système linguistique : apparition de marqueurs grammaticaux nouveaux (temps, aspect, modaux), complexification du lexique par dérivation, emprunts, néologismes, et surtout, émergence d'une grammaire interne cohérente, spontanée, non calquée mot à mot sur la langue superstrat. Cette grammaire suit fréquemment des universaux linguistiques, comme la tendance à marquer l'aspect plutôt que le temps, ou à placer le verbe en position médiane (SVO). Ainsi, le créole haïtien, bien qu'issu d'un pidgin à base lexicale française, possède une structure syntaxique et morphologique profondément différente du français standard, avec une phonologie simplifiée, une absence de conjugaison, et des stratégies de focalisation typiques des langues ouest-africaines. Contrairement au pidgin, le créole est une langue complète, capable d'exprimer n'importe quelle nuance de pensée, utilisée dans tous les registres (familial, poétique, administratif), avec ses propres normes, ses variations régionales, sa littérature et sa codification écrite. Il devient le vecteur d'une identité collective, et peut même accéder au statut de langue officielle (comme à Haïti, à Maurice ou aux Seychelles).

Les créoles à base lexicale française.
Les créoles à base lexicale française sont parmi les plus connus. Ils se sont épanouis principalement dans l'océan Indien et les Antilles. Dans la Caraïbe, le créole haïtien est le plus important numériquement, étant langue co-officielle d'Haïti et parlé par toute la population. Il présente des variantes régionales et une grammaire propre, avec des influences africaines importantes. La Martinique, la Guadeloupe  et la Dominique ainsi que Sainte-Lucie possèdent également leur créole (créole antillais), même chose pour la  Guyanetous présentant des traits communs mais des spécificités locales. Dans l'océan Indien, le créole réunionnais, le créole mauricien, le créole seychellois (ou seselwa) et le créole rodriguais forment un groupe distinct, marqué par des influences malgaches et asiatiques. Le créole louisianais, parlé en Louisiane aux États-Unis, est aujourd'hui en grand danger de disparition.

Les créoles à base lexicale anglaise.
Les créoles à base lexicale anglaise sont très divers. Dans la Caraïbe, on trouve notamment le créole jamaïcain, d'une grande vitalité culturelle grâce à la musique reggae et au mouvement rastafari (Jamaïque). Il existe aussi des créoles anglais au Guyana, au Belize, aux Bahamas et dans plusieurs îles des Antilles. En Afrique de l'Ouest, le krio de Sierra Leone, né parmi les populations affranchies revenues sur le continent, est une langue nationale majeure. Le créole du Nigeria (forme stabilisée du pidgin english) et le camfranglais au Cameroun en sont des variantes étendues. Dans l'océan Pacifique, le tok pisin de Papouasie-Nouvelle-Guinée est un pidgin devenu langue créole et ensuite langue officielle et parlé par des millions de personnes.

Les créoles à base lexicale portugaise.
Les créoles à base lexicale portugaise comptent parmi les plus anciens, liés aux premières explorations. Le groupe majeur est celui des créoles du Cap-Vert et de Guinée-Bissau, dont le kriolu cap-verdien présente plusieurs variétés insulaires. En Asie, le kristang (ou créole malaccan) est parlé par une petite communauté à Malacca, en Malaisie, et le créole de Goa a quasiment disparu. Le papiamento, parlé à Aruba, Bonaire et Curaçao dans les Caraïbes, est un cas particulier : bien qu'ayant une base lexicale majoritairement ibérique (portugaise et espagnole), il a subi de fortes influences néerlandaises et africaines, et son histoire de formation reste débattue.

Les créoles à base lexicale néerlandaise.
Les créoles à base lexicale néerlandaise sont peu nombreux. Le plus important est l'afrikaans, parlé en Afrique du Sud et en Namibie, qui, bien que souvent classé comme une langue germanique issue du néerlandais, présente pour certains linguistes des traits de créole par son processus de formation simplificatrice au contact d'autres langues. Le negerhollands, autrefois parlé dans les Îles Vierges, est aujourd'hui éteint.

Autres créoles.
Il existe également des créoles dont la base n'est pas européenne. Les créoles arabes, comme le juba arabe du Soudan du Sud ou le nubi, sont nés du contact des soldats et marchands arabes avec les populations locales. De même, on trouve des créoles à base de langues africaines, comme le sango, langue nationale de la République centrafricaine, issue du ngbandi mais profondément transformée.

.


[Histoire culturelle][Grammaire][Littératures]
[Aide][Recherche sur Internet]

© Serge Jodra, 2025. - Reproduction interdite.