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Le pidgin nigérian
 
Le pidgin nigérian (ou nigerian pidgin, pidgin, naija), contrairement à ce que son nom suggère, est moins un pidgin qu'un créole, c'est-à dire une langue à part entière, robuste et stable. Sa standardisation reste informelle, variant d'une région à l'autre (le warri pidgin est réputé), mais son noyau grammatical est largement partagée et compris à travers le pays,du moins dans les aires urbaines. Né sur la côte atlantique du Nigéria à partir des contacts commerciaux entre les marchands britanniques et les populations locales à partir du XVe siècle, il est aujourd'hui utilisé par des dizaines de millions de locuteurs. Sa base lexicale est principalement anglaise, ce qui le distingue des pidgins/créoles à base portugaise comme, par exemple, le Crioulo de Guinée-Bissau. Cependant, son développement a été profondément influencé par les langues indigènes nigérianes, notamment le yoruba, l'igbo et l'edo, qui lui ont fourni une grande partie de ses structures grammaticales, sa phonologie et une partie de son vocabulaire. Son histoire est liée à la traite esclavagiste, au commerce de l'huile de palme, puis à la colonisation britannique, qui a consolidé l'anglais comme source lexicale dominante.

Longtemps stigmatisé comme un "mauvais anglais" ou la langue des personnes peu éduquées, le pidgin nigérian a connu une réhabilitation spectaculaire. Aujourd'hui, c'est une lingua franca nationale extrêmement puissante, transcendant les divisions ethniques, sociales et éducatives dans un pays comptant plus de 500 langues. Il est la langue première de beaucoup dans les zones urbaines du sud, notamment à Lagos, Port Harcourt ou Benin City. Sa vitalité culturelle est immense : il domine les conversations de rue, les marchés, les sermons religieux (pidgin for soul winning), les comédies de Nollywood, les paroles de musique (afrobeat, hip-hop), les émissions de radio et de télévision, et les réseaux sociaux. Des traductions de la Bible en pidgin (Di Gud Nyus Bot Jesus Christ) et des oeuvres littéraires lui confèrent une légitimité accrue.

Le lexique de pidgin nigérian est un mélange dynamique. L'anglais en fournit l'essentiel, mais souvent avec des sens élargis ou modifiés. Par exemple, hear (hia) peut signifier comprendre. Les langues nigérianes apportent des mots essentiels du quotidien comme wahala (problème, ennui, de l'haoussa/arabe), chop (manger, de l'anglais pidginisé, mais très répandu), sabi (savoir, du portugais/espagnol saber, passé dans de nombreux pidgins). De nombreuses expressions sont des créations uniques : How you dey? (Comment vas-tu ?), I dey kampe (Je vais très bien), Na so? (Vraiment? C'est ainsi?). Le pidgin nigérian intègre par ailleurs abondamment des emprunts lexicaux des langues locales, parfois avec des modifications phonologiques ou sémantiques. Par exemple, belle-full (du yoruba bélé, cri, appel) signifie faire du bruit, et soja (du haoussa soja, soldat) est utilisé couramment. 

Le système phonologique du pidgin nigérian est caractérisé par une réduction des sons complexes de l'anglais. Les consonnes finales complexes sont souvent simplifiées : par exemple, hand devient han, test devient tes. Les sons /θ/ et /ð/ (comme dans  think ou this) sont remplacés respectivement par /t/ et /d/, donnant tink  et dis. Les distinctions entre sons voisés et non voisés en finale sont souvent neutralisées, et les voyelles tendent à être plus ouvertes.

Sur le plan morphologique, le pidgin nigérian utilise très peu de flexions. Les verbes ne changent pas de forme en fonction de la personne, du nombre ou du temps. Le temps verbal n'est pas marqué sur le verbe lui-même, mais par des particules ou des marqueurs temporels placés avant le verbe.

Le présent progressif est souvent marqué par dey (ou de dans certaines variétés) placé avant le verbe :  I dey go market signifie  Je suis en train d'aller au marché. Le passé est indiqué soit par le contexte, soit par le mot don (de done), qui marque l'achèvement : I don eat veut dire j'ai mangé. Le futur est souvent exprimé avec go : I go chop tomorrow (je mangerai demain). Un autre futur plus immédiat ou intentionnel peut être exprimé avec fit (pouvoir) ou wan (vouloir) :  I wan chop,  je veux manger.

Les noms ne portent pas de marque de pluriel obligatoire. Le pluriel est ordinairement indiqué par le contexte ou par des mots quantificateurs comme plenty, some, all, ou par le pronom dem placé après le nom : di book dem,  les livres. Le démonstratif dis (ce/cette) et dat (cela/là) servent aussi à marquer le nombre ou la proximité.

Les pronoms personnels suivent un système régulier : I (je), you (tu/vous), im/he/she (il/elle), we (nous), una (vous, pluriel ou formel), dem (ils/elles). Le pronom una est une particularité du pidgin nigérian, emprunté probablement au yoruba ou au haoussa, et sert à distinguer le you pluriel du you singulier.

L'ordre des mots est SOV (sujet-objet-verbe) dans certaines constructions, mais l'ordre dominant reste SVO (sujet-verbe-objet), comme en anglais. Cependant, les compléments de lieu ou de temps peuvent précéder le verbe dans certains cas, surtout à l'oral. Les questions se forment soit par intonation montante sans changement d'ordre des mots ( You dey go?,  tu vas y aller ), soit avec des mots interrogatifs placés en début de phrase (Wetin you do?, qu'est-ce que tu as fait?).

La négation se construit avec no ou neva. No est utilisé pour la négation générale ou présente : I no know,  je ne sais pas. Neva (de never) sert à exprimer une négation dans le passé ou une absence d'expérience : I neva see am, je ne l'ai jamais vu . No go est utilisé pour le futur négatif : I no go come, je ne viendrai pas.

Les adjectifs suivent généralement le nom, contrairement à l'anglais : di pikin small, l'enfant petit. Certains adjectifs peuvent être intensifiés par réduplication :  big big, très grand. Les comparatifs et superlatifs ne suivent pas les règles anglaises : more better  est courant, même si cela viole les normes de l'anglais standard.

Les prépositions sont couramment simplifiées ou remplacées. For est utilisée dans de nombreux contextes où l'anglais utiliserait to, in, at  ou for  :  I dey wait for you  (j'attends que tu arrives / je t'attends),  I go for Lagos  (je vais à Lagos).  With peut être omis ou remplacé par plus dans certaines variétés.

Les possessifs sont habituellement exprimés par juxtaposition ou avec fordi book for me, mon livre , bien que my book soit aussi utilisé. Il n'y a pas de distinction stricte entre adjectifs possessifs et pronoms possessifs comme en anglais.

La syntaxe du pidgin nigérian permet une grande flexibilité, surtout dans la langue orale. Les phrases peuvent être elliptiques, omettant le sujet ou le verbe si le contexte les rend évidents. L'intonation joue un rôle crucial dans la compréhension, notamment pour distinguer affirmations, questions et exclamations.

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