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La Loire

La Loire (Liger) est un grand fleuve de la France centrale, le plus long du pays et celui dont le bassin est le plus vaste. Il naît à 1375 m d'altitude sur les pentes du mont Gerbier-de-Jonc, dans le massif volcanique du Mézenc (monts du Vivarais), descend vers le Sud, puis tourne au Nord, traverse les basaltes du Velay, le petit bassin du Puy (aIt. 600 m), la plaine du Forez, la plaine de Roanne (alt. 275 m), séparées par des défilés; il s'incline ensuite vers le Nord-Ouest, au pied du Morvan, et après Orléans vers le Sud-Ouest, entre la Beauce et la Sologne, déroule ses sinuosités vers l'Ouest à partir de Blois, et se perd dans  l'océan Atlantique en face de Saint-Nazaire, entre les pointes de Chemoulin et de Saint-Gildas, après un cours de 980 km. 
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La Loire à Saint-Dyé.
La Loire, à Saint-Dyé.

Le fleuve traverse un grand nombre de villes importantes, notamment Roanne, Nevers, La Charité, Châtillon-sur-Loire, Gien, Orléans, Beaugency, Blois, Amboise, Tours, Saumur, Ancenis, Nantes, Paimboeuf, et se jette dans l'océan Atlantique à Saint-Nazaire. Les rives de la Loire sont agréables et bordées de riantes campagnes, surtout dans sa partie inférieure; mais les inégalités de son régime hydrographique sont redoutables pour les riverains. 

La Loire draine un bassin de 121.000 km². Elle a pour principaux affluents à droite le Lignon, le Furens, l'Arroux, la Nièvre, la Mayenne, l'Erdre; à gauche, l'Allier, le Loiret, le Cosson, le Beuvron, le Cher, l'Indre, la Vienne (grossie de la Creuse). le Thouet, la Sèvre nantaise.
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La Loire à Amboise.
La Loire, à Amboise.

La pente de la Loire.
En ses 980 kilomètres de cours, la Loire descend de 1408 mètres; mais sa pente est loin d'être uniforme; elle est très forte dans la partie supérieure du cours et s'atténue progressivement vers l'aval, sans devenir jamais très faible, sauf au delà de Nantes. Pendant ses 165 premiers kilomètres, jusqu'au Pertuiset, cette pente dépasse 2 pour 1000, pente des cours d'eau torrentiels. Pendant 124 autres kilomètres, du Pertuiset au confluent de la Teyssonne, en aval de Roanne, la pente est encore comprise entre 2 et 1 p. 1000, pente des rivières divagantes. Jusque vers Briare, à 540 kilomètres de la source, elle reste supérieure ou égale 0,50 m par kilomètre. Elle est d'environ 0,40 vers Blois, de 0,35 m vers Tours, de 0,25 m vers Saumur. Ce n'est qu'au delà du confluent de la Maine que la pente de la Loire s'abaisse au-dessous de 0,20 m. Pour apprécier la valeur exacte de cette pente, il suffira de rappeler que la pente de la Seine, entre Paris et son embouchure, ne dépasse pas 0,07 m par kilomètre.

Avec de pareilles pentes, les eaux coulent vite; cette vitesse devient excessive lorsque les eaux sont à un niveau élevé.  L'influence de ces pentes, jointe à celle du climat et à celle de la nature des terrains qui constituent le bassin, détermine un régime torrentiel, excessif, qui se traduit par des largeurs disproportionnées avec l'importance du débit moyen. 

En été, on a vu son débit s'abaisser à 11 m3 par seconde avant le confluent de l'Allier, à 24 m3 à Orléans, 127 m3 en aval du confluent de la Maine. Sa portée moyenne est de 136 m3 au Bec d'Allier, 985 à Chalonnes. En temps de crue, le fleuve roule plus de 6500 m3 par seconde dans l'Orléanais.

La Loire mesure déjà 35 mètres de largeur dans le bassin du Puy, 60 mètres à l'entrée de la plaine du Forez, 170 mètres vers Digoin. En aval du Bec d'Allier, la largeur varie suivant que le lit fluvial est unique ou divisé en chenaux par des îles et des bancs de salle; presque partout d'ailleurs, des digues artificielles le rétrécissent plus ou moins : à Orléans où il n'y a pas d'îles, la largeur est de 350 à 450 mètres. Dans l'estuaire, elle varie de 1 à 4 kilomètres. Il n'y a qu'à voir la largeur du lit de la Loire au temps des basses eaux et la rapidité de son courant pour avoir l'impression de ce qu'est ce fleuve irrégulier, désordonné, sauvage.

Le cours de la Loire

La Loire dans le Massif Central.
La source.
La Loire est formée par la réunion de plusieurs ruisseaux de la région du Gerbier de Jonc. Le plus long vient, sous le nom d'Eau Noire (Aygue Neyre), de la Croix de Montouse, au Nord, presque à mi-chemin du Gerbier et  du Mézenc. Celui qui impose son nom aux autres, est très modeste; il sort d'une pauvre fontaine, à 1408 mètres d'altitude, et ne forme qu'un mince filet d'eau, mais il ne tarit jamais.

Le site est des plus pittoresques. Sur un vaste plateau, terminé en abrupt vers l'est, plus doucement incliné vers l'Ouest, des cônes phonolithiques se dressent comme des taupinières en un désordre confus : des neiges épaisses le recouvrent en hiver et presque toujours des vents violents le balaient. Il n'est pas toutefois réellement sauvage. Des prairies, des bouquets d'arbres, des troupeaux,  des fermes éparses ou même de petits hameaux, composent un paysage pastoral, frais et vert pendant la moitié de l'année. L'on n'y a presque nulle part l'impression d'un pays désert : de fait, malgré ses 1100 ou 1200 mètres d'altitude moyenne, la commune de Sainte-Eulalie, qui englobe presque tout ce plateau, compte encore une moyenne de 30 habitants par kilomètre carré.

Gorges et bassins.
La Loire coule sur son plateau d'origine pendant 13 kilomètres environ jusqu'à Rieutord. Elle descend vers le Sud-Ouest. Son thalweg emprunte un de ces étroits sillons Sud-Ouest-Nord-Est qui forment l'un des traits caractéristiques de la structure de cette région, et qui, bien qu'avec moins de netteté, rappellent les coupures bien connues du Furens-Gier et de la Bourbince-Dheune. Sa pente est alors très rapide; elle dépasse en moyenne 21 mètres par kilomètre; mais la Loire ne cesse d'y couler à la surface du plateau que sa dure carapace de basaltes protège contre les excès du ravinement. C'est seulement quand, vers Rieutord, presque au point où elle tourne brusquement au Nord-Ouest, elle a atteint le niveau du soubassement granitique et gneissique recouvert en amont par les roches volcaniques que le cours de la Loire s'encaisse, et que son thalweg prend la forme d'une gorge resserrée entre deux hautes parois de roches. Dès lors commence une route singulièrement âpre, rocailleuse, compliquée, inclinée. Pendant 250 kilomètres, les gorges succèdent aux gorges. Jusque vers Roanne, la Loire n'a pu établir son cours qu'au prix de longs efforts dont témoignent des sinuosités multiples.

C'est que. dans sa descente à la poursuite du niveau de base, la Loire n'a pas trouvé devant elle une vallée bien ouverte, au profil régulièrement incliné vers l'aval. Sans doute le contre-coup des plissements alpins avait-il déterminé, entre les anticlinaux du Beaujolais-Vivarais et du Forez, la formation d'un grand synclinal nettement dessiné, avec une inclinaison générale vers le Nord. Mais bientôt des failles ou fractures partielles s'y produisirent, déterminant des effondrements et laissant en saillie des seuils de roches anciennes en forme de barrages transversaux. Le pli que suit la Loire dans le Massif Central est moins une vallée véritable qu'une dépression irrégulière avec parties alternativement déprimées ou saillantes que la Loire doit successivement traverser.

Et ainsi son cours n'est longtemps qu'une alternance de défilés et de bassins. Tour à tour se succèdent les défilés d'Issarlés et de Goudet, puis le bassin du Puy; les gorges de Peyredeyre et de la Voute. et le Bassin de l'Emblavès: les défilés de Chamalières et de Retournac, la petite plaine de Bas-en-Basset, les gorges d'Aurec et de Saint-Victor, la plaine du Forez, les gorges de Pinay et de Saint-Maurice, la plaine du Roannais. Dans les défilés, comme sous la morsure des éperons rocheux qui le pressent, le fleuve se contracte et se précipite; puis, arrivé dans une plaine, il s'attarde ou du moins se ralentit sur des grèves de cailloux; parfois même il s'y bifurque déjà autour de petites îles. L'aspect varie sans cesse.

Dans ces gorges profondes, en contre-bas de 300 mètres et plus, tout manque à la fois, l'espace, la lumière, l'air. Il en est peu en France de plus désolées. De Rieutord à Coubon, sur une longueur d'une cinquantaine de kilomètres, plusieurs routes traversent le fleuve, aucune ne le longe. Plus bas, de Vorey au Pertuiset, c'est à grand-peine, en serrant le fleuve que parfois elle surplombe et en passant sans cesse d'une rive à l'autre, que la voie ferrée du Puy à Saint-Étienne se fraie passage. En certains étroits, près de Pinay, la Loire n'a pas 20 mètres de largeur entre les roches qui l'endiguent. Des bourgs s'aperçoivent en haut sur les plateaux qui dominent le fleuve, et le long du fleuve lui-même on peut marcher des kilomètres sans rencontrer la moindre masure. Il ne faut pas être dupe des mots : Monistrol-sur-Loire est à 2 kilomètres en ligne droite de la Loire.
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Carte de la Loire.
Carte du cours de la Loire et de ses affluents.

Au contraire, les bassins forment autant de petits mondes singulièrement vivants. Enchâssés dans un cercle de monts, formés de marnes et de terrains meubles, baignés d'un climat qui paraît tiède quand on le compare à celui des hauteurs, ils concentrent depuis longtemps presque toute l'activité de la région. Les plus étendus ont donné naissance à des groupements autonomes d'une forte et persistante individualité. Au centre de ce bassin circulaire du Velay, si bien taillé dans le roc qu'on l'a justement comparé à une coupe, la petite église romane qui couronne le rocher Saint-Michel, et la puissante cathédrale qui, du flanc du rocher Corneille, surveille toute la ville du Puy, rappellent un passé qui ne fut pas sans gloire, et dont s'enorgueillissait à bon endroit cet Etienne Médicis qui, racontant au XVIe siècle l'histoire de sa ville, s'intitulait fièrement « bourgeois du Puy ». Plus bas, dans la plaine du Forez, si curieuse par sont mélange d'étangs à formes polygonales et d'anciennes buttes volcaniques, et dont le nom même atteste une haute antiquité, la vieille tour de Montrond et plus d'un antique château témoignent de cette suite d'âpres luttes que les comtes du Forez soutinrent victorieusement pendant des siècles contre les prétentions des puissants archevêques de Lyon. Ces guerres sont bien finies; mais la vitalité de ces contrées qu'on croirait perdues, se manifeste encore par une activité industrielle inattendue, par une rare ingéniosité à utiliser les ressources naturelles ou à en créer d'artificielles. Le fait est vrai surtout du Velay dont les habitants ont su déployer tant d'énergie industrieuse que, malgré l'étendue des hauts plateaux et la rudesse du climat, la densité de la population, en l'absence d'aucune grande ville, y dépasse assez notablement la moyenne de la France.

Les défilés de Pinay et de Saint-Maurice à travers les tufs du Culm (Carbonifère inférieur) marquent la fin du cours accidenté de la Loire. A partir de Roanne, le fleuve est complètement dégagé des montagnes. Les monts du Beaujolais et de la Madeleine s'aperçoivent sans doute des deux côtés, mais à distance; nulle part ils ne poussent jusqu'au fleuve leurs contreforts de roches dures. C'est à travers une nappe d'éboulis et d'alluvions diverses, dont elle a modelé en grande partie le relief, que la Loire continue sa route vers la mer. Et aussitôt sa physionomie change : allongé entre de grandes prairies bordées de saules et de peupliers, ou au pied de médiocres coteaux qui portent des vignes, le fleuve s'essaie au rôle nouveau pour lui, et qu'il ne remplira jamais bien, de fleuve de plaine, réfléchi et posé.

Jusqu'à Roanne, sa pente reste forte. Elle s'élève à 7,50 m par kilomètre de Rieutord à Brives, près du Puy; à 2,30 m, entre Brives et Andrézieux, à l'entrée de la plaine du Forez; moins torrentielle dès lors, elle atteint encore 1,10 m en moyenne entre Andrézieux et Roanne. En aval de Roanne, la pente diminue sensiblement; elle tombe à 90 cm jusqu'à Digoin, à 48 cm entre Digoin et le Bec d'Allier. 

Si la Loire conserve de ses mauvaises conditions d'origine un régime excessif, d'une extrême irrégularité, du moins la pente du lit ne s'ajoute-t-elle plus à cette cause pour gêner la navigation. Roanne, Digoin, Decize, Nevers, marquent de très vieilles étapes fluviales. Dès l'antiquité gallo-romaine, des bateaux remontèrent la Loire depuis l'embouchure jusqu'à Digoin ou Roanne; une grande voie de commerce unit la Méditerranée à l'Océan par le la Seine, la Loire, et le seuil bas qui contourne les monts du Charolais. Même en amont du Bec d'Allier, la Loire représente une des routes principales par lesquelles dès l'abord la vie a circulé en France.

La Loire moyenne, dans le Bassin parisien.
La Loire appartient au Massif Central pendant 450 kilomètres, près de la moitié de toute sa longueur. C'est au bec d'Allier, à 7 kilomètres en aval de levers, au moment même où elle se trouve constituée définitivement par l'adjonction de l'Allier, qu'elle quitte tout à fait sa région d'origine pour entrer dans le Bassin parisien. Sur une longueur de 400 kilomètres, jusqu'à l'embouchure de la Maine, elle en traverse la partie méridionale. C'est là le cours moyen de la Loire.

De la source au bec d'Allier, le cours supérieur de la Loire n'affecte, en somme, qu'une même direction générale Sud-Nord. Il n'en est plus de même dans le cours moyen. Plusieurs coudes, quelques-uns à angle droit, y rappellent une histoire géologique compliquée dont l'épisode le plus saillant fut la capture de la Loire par la mer miocène des faluns qui la dévia du nord vers l'ouest. Jusqu'à Cosne, la Loire coule directement vers le Nord, au fond d'une de ces grandes failles d'allure Sud-Nord qui, au milieu du Tertiaire (Cénozoïque), ont découpé le Nivernais et le Morvan : c'est là la direction primitive du fleuve; il semble couler vers la Seine, vers la Manche, qu'il grossit à une époque antérieure. Mais, à peine, a-t-il quitté Cosne qu'un changement commence à se manifester : insensiblement d'abord, puis bientôt d'une manière plus marquée, la Loire oblique vers le Nord-Ouest jusqu'à Orléans, où un coude brusque, presque à angle droit, dévie le fleuve au Sud-Ouest. C'est ainsi que, venue du Morvan, la Loire aboutit en Bretagne.

Dans toute cette traversée de la partie méridionale du Bassin Parisien, la Loire coule sur les terrains les plus divers. Successivement, elle coupe les terrains jurassiques et crétacés qui forment les auréoles excentriques du bassin. Elle baigne les calcaires de Beauce et contourne les sables argileux de la Sologne qui en représentent l'étage le plus élevé. Puis, elle traverse de nouveau, mais en sens inverse, les zones crétacées et jurassiques, au delà desquelles elle va buter, dans son cours inférieur, contre les roches anciennes du Massif Armoricain, pendant du Massif Central.

Mais si tous ces terrains diffèrent de composition, ils se ressemblent par l'absence de reliefs saillants. Le Morvan forme le dernier massif de hauteurs sérieuses que la Loire baigne. Dès le bec d'Allier, la vallée du fleuve est ample. Sur  la gauche, elle s'étend plate et indéfinie, tandis qu'à droite dominent de riants coteaux dont les replis abritent des villages et de petites villes. Ici, les prés sont rares, bien qu'on soit à la limite de cette riche région d'herbages qu'on nomme le Bazois. Des vignes, des champs enclos de haies, des arbres semés a profusion, couvrent toute la contrée; ils forment une campagne à la fois opulente et jolie, pays de châteaux, de grands et riches domaines. 

En aval de Pouilly, la rive gauche s'accidente un instant; sur le bord même du fossé de la Loire, un petit massif surgit, si fièrement dressé que, malgré une altitude maximum de peu supérieure à 400 mètres, il donne l'impression de montagnes véritables : c'est le massif du Sancerrois, manifestation extrême vers le Nord-Ouest des plissements orogéniques causés par les poussées alpines. Mais cette réapparition montagneuse ne dure qu'un instant. A quelques kilomètres en aval de Sancerre, les hauteurs s'effacent, disparaissent; le val de Loire s'évase entre des ondulations molles. Jusqu'à la mer, le fleuve ne baignera plus que d'humbles collines ou des plaines sans fin en un paysage qui serait banal si la mollesse des contours du lit, la profusion des bancs de sable et des îles, les guirlandes de peupliers de la rive, la blancheur des maisons perdues dans la verdure, l'éclat doucement lumineux d'une lumière argentée ne lui communiquaient un air de grâce riante et d'élégance discrètement aimable qui atteint en Touraine la plénitude de son expression.

Pente et largeur de la Loire moyenne.
Dans cette plate vallée, la Loire calme encore sa fougue déjà atténuée en aval de Roanne. Ce n'est pas quelle devienne jamais d'humeur aussi paisible que la Seine ou la Saône; il n'y a qu'à l'entendre bruire sous les ponts d'Orléans pour deviner que sa pente est encore relativement forte : jusqu'en Touraine, cette pente reste 5 à 7 fois supérieure à celle de la Seine à Paris. Mais moins pressée maintenant vers l'aval, la Loire devient moins rigide, divague, dessine dans sa vallée des replis sinueux, analogues à ceux que forme dans son lit son thalweg au temps des basses eaux. Puis, elle s'étale à l'aise; ses eaux se divisent autour de multiples bancs de sable et d'îles basses cerclées de saules nains; dès en amont de Sancerre, on ne compte pas moins d'un demi-kilomètre par endroits, de rive à rive dans le lit de la Loire. Et la Loire est maintenant endiguée : jadis, avant qu'on eût limité sa section d'écoulement, à chaque crue un peu forte elle dépassait ses rives et recouvrait sa vallée sur une largeur de plusieurs kilomètres, laissant derrière elle, quand elle se retirait, des boues et des marécages.

Une telle largeur oppose aux relations un sérieux obstacle. Les pays qui se font face. Des deux côtés de la Loire ont eu longtemps des destinées distinctes; pendant des siècles ils ont regardé, non l'un vers l'autre, mais vers des centres d'attraction différents.

« Le cours de la Loire, de Nevers à Cosne, dit Vidal de la Blache, marque une des limites les plus persistantes de notre histoire : limite ecclésiastique, puis de gouvernement militaire, de département aujourd'hui. » 
En aval de Cosne, la Loire continue longtemps à jouer ce rôle de frontière. Dans le Loiret, dans le Loir-et-Cher, même dans l'Indre-et-Loire et le Maine-et-Loire, elle sert presque invariablement de limite aux cantons riverains : telle commune située sur une rive de la Loire dépend non du canton dont le chef-lieu lui fait face sur la rive opposée, mais d'un autre canton situé sur la même rive qu'elle et dont le chef-lieu est distant de plusieurs kilomètres. Aujourd'hui la construction de ponts nombreux a rendu presque partout fréquents les rapports de rive à rive : il y a deux siècles, ces rapports étaient rares, presque nuls, sauf aux abords des grandes villes en possession d'un pont ancien, et c'est cette rareté des relations au temps jadis qu'atteste encore le tracé actuel de divisions territoriales qui datent de la fin du XVIIIe siècle. S'il était nécessaire, on trouverait une autre preuve du même fait dans certaines locutions populaires usuelles : de Gien à Orléans, il a longtemps été courant de dire aller en Gaule et aller en Berry pour signifier qu'on va de la rive gauche sur la rive droite de la Loire, ou inversement de la rive droite sur la rive gauche.

Le val d'Orléans.
Parmi les parties les plus curieuses du cours moyen de la Loire se trouve assurément celle qui est comprise dans l'Orléanais. Non seulement c'est là que s'opère le divorce entre la Loire primitive eI la Seine; mais encore la vallée actuelle de la Loire dans le Val d'Orléans présente des particularités intéressantes qu'il faut signaler.

Le coude que la Loire dessine entre Cosne et Blois, et dont Orléans occupe le sommet, marque le raccord entre les deux directions successives d'écoulement du fleuve. La capture de la Loire par la mer miocène du Blésois résulta de la formation, à proximité, d'un niveau de base bien plus bas; elle fut facilitée par des dislocations tectoniques antérieures. On sait que, sous leur apparence horizontale, les couches tertiaires du Bassin Parisien sont ondulées par des faisceaux tertiaires de plis synclinaux et d'ales anticlinaux, dirigés également de l'Ouest-Nord-Ouest vers l'Est-Sud-Est, et moulés, pour ainsi dire, sur des accidents analogues antérieurs remontant aux époques jurassiques et paléozoïques. De Cosne à Orléans, la Loire emprunte ainsi, entre les anticlinaux du Merlerault et de Fontaine-Raoul, le synclinal de Droué, qu'elle quitte à Orléans pour un pli perpendiculaire dirigé vers le sud-ouest.

L'existence de ce coude sur la Loire moyenne constitue un trait géographique d'une grande importance. Nulle part la Loire ne s'avance plus près de Paris qu'à son sommet-: c'était le point désigné pour l'établissement d'un contact entre la Loire et la Seine. Les deux grandes routes du sud-ouest et du centre vers Paris y convergeaient également. La nature avait préparé là l'un de ces emplacements privilégiés qui appellent la naissance et l'épanouissement d'une ville de commerce actif et de transit, d'un de ces grands emporiums intérieurs qui centralisent les affaires : c'est là ce que fut Orléans pendant plusieurs siècles, tant que la Loire se prêta à une circulation fluviale économique.

A un autre point de vue, cette partie du cours de la Loire mérite de nous arrêter. De la haute terrasse qui porte, sur la rive droite du fleuve, le gracieux château de Gien, on distingue nettement vers le sud la ligne sombre qui marque, par delà les terres basses du Val, le rebord septentrional de la Sologne berrichonne : sans être resserrée, en effet, la vallée de la Loire n'a ici que l'ampleur d'un large couloir : on ne mesure pas plus de 1500 ou 2000 mètres d'écartement entre les deux talus légèrement surélevés qui la limitent et l'encadrent. Vers Sully, à 18 kilomètres environ en aval de Gien, il n'en est plus de même : les deux berges riveraines se sont écartées; entre leurs fronts rectilignes qui la dominent d'une altitude moyenne de 15 mètres, s'ouvre, des deux côtés du fleuve, une véritable plaine allongée, large de 6 à 7 kilomètres sur une longueur de plus de 35, et formée de riches alluvions, anciennes et modernes, au milieu desquelles la Loire s'écoule en grands replis sinueux. Cette dépression est le Val d'Orléans; sa superficie totale dépasse 14 000 hectares; sa fécondité est renommée dans le pays d'alentour, et l'on y compte une densité moyenne de population deux fois plus forte que dans l'ensemble du département où le Val est situé.

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La Loire à Orléans.
La Loire, à Orléans.  © Photos : Serge Jodra, 2010- 2013.

On a longtemps attribué la formation du Val d'Orléans à un affaissement limité par des failles; cet affaissement aurait occasionné dans les couches calcaires sous-jacentes des fendillements et cassures multiples par où les eaux s'infiltreraient dans le sous-sol pour former des courants souterrains dont on connaît l'existence sous toute l'étendue du Val. Telle est, en particulier, l'explication qui était donnée par Sainjon, en 1880. Il semble difficile depuis longtemps de l'accepter. S'il avait eu affaissement accompagné de failles, il existerait une solution de continuité entre les couches correspondantes des rives et du Val. Or, nulle part, on ne constate cette rupture; des expériences ont établi, au contraire, que les nappes souterraines du Val sont en communication intime avec celles des plateaux des rives. Il paraît donc plus conforme aux faits de penser, avec Marboutin et Janet, que la dénivellation du Val est due à l'érosion fluviale qui a pu s'y exercer avec plus d'ampleur qu'en amont et qu'en aval. Des deux côtés du Val d'Orléans, la Loire creuse sa vallée dans des roches relativement dures, dans la craie vers Gien, dans les calcaires de Beauce au-dessous d'Orléans : de là, l'étroitesse relative de sa vallée sur ces deux points. L'élargissement anormal que présente le Val d'Orléans coïncide avec l'entrée du fleuve dans une région de terrains plus tendres, les marnes de l'Orléanais, qu'il a eu moins de peine à entamer et à déblayer.

Quoi qu'il en soit de cette question d'origine, il est un point certain : c'est que le sous-sol du Val est, sous la nappe des alluvions, formé de bancs de calcaires, et que ces calcaires, fissurés à l'infini, recèlent de vastes cavernes. Au mois de juillet 1841, pendant qu'on construisait la voie ferrée de Vierzon, il se produisit presque au sortir d'Orléans un éboulement subit : un déblai d'environ 1300 mètres cubes s'effondra et disparut. Des travaux d'exploration exécutés à cette occasion sur une longueur (de deux kilomètres amenèrent la découverte de nombreuses cavités dont deux n'avaient pas moins de six mètres de hauteur. On en a trouvé bien d'autres depuis lors. Le Val d'Orléans est pour ainsi dire miné dans toute son étendue.

De vastes nappes liquides occupent ces cavernes et y circulent. Elles sont alimentées par les eaux de la Loire qui s'infiltrent dans le sol par les fissures du calcaire. On observe les premières pertes, près du hameau de Bouteille, à 41 kilomètres en amont d'Orléans. Elles sont assez nombreuses entre Bouteille et Orléans pour réduire de 40 mètres cubes à 19 mètres cubes le débit de la Loire au temps des basses eaux. Des expériences plusieurs fois répétées ont d'ailleurs établi que la Loire ne tarde pas à récupérer les eaux que les infiltrations lui ont enlevées ainsi : à quelques kilomètres en aval d'Orléans, au-dessous du confluent du Loiret, le volume débité par le fleuve, un moment très amoindri, est redevenu égal à ce qu'il était à Bouteille.

Ces courants souterrains, par leurs érosions, déterminent à la surface du Val des excavations circulaires qui sont l'un des traits caractéristiques de cette région. Dans le pays. On nomme ces excavations des gouffres; presque tous affectent la forme d'entonnoirs ou de cônes renversés, à talus réguliers et assez raides lorsqu'ils viennent de se former; en général, ils sont très petits et leur diamètre varie de 1,50 m à 3 mètres; mais il en est qui mesurent jusqu'à 35 mètres de diamètre avec une profondeur atteignant 15 mètres. C'est presque toujours après une crue que les gouffres se produisent : les crues, en effet, déterminent une plus grande pression des nappes liquides souterraines qui imbibent les marnes du toit et les rongent peu à peu, en sorte que celui-ci finit par céder sous le poids des terres qu'il supporte. On a compté par centaines ces effondrements circulaires sur le territoire du Val. Il en existe d'autres dans le lit même de la Loire et dans celui du Loiret ; les deux sources fameuses du Bouillon et de l'Abîme, qui forment les premières eaux du Loiret, ne sont autre chose que des gouffres. Ces effondrements ouverts dans le lit de la Loire sont les uns absorbants, les autres émissifs; ils peuvent même être alternativement émissifs et absorbants. Dans la partie supérieure du Val jusque vers Orléans, ils engloutissent de l'eau de la Loire : au contraire, dans la partie inférieure, ils jouent plutôt le rôle de sources, et leur emplacement est marqué par des bouillonnements plus ou moins apparents à la surface du fleuve, ou par d'autres phénomènes curieux. C'est ainsi qu'en certains hivers très rigoureux, on a pu voir la Loire rester par endroits libre de glaces, alors que le reste du lit est complètement gelé : le fait s'explique par la résurgence d'une source de fond ramenant au fleuve un courant souterrain dont la température est supérieure au point de glace. C'est parce qu'il est formé surtout par les apports de sources nombreuses que le Loiret ne gèle presque jamais entièrement, même au cours des hivers les plus froids.

Fausses rivières et confluents.
Jusque vers l'embouchure, de nombreux vals succèdent à celui d'Orléans le long de la Loire. Leur largeur, leur étendue sont très variables. Il en est de très petits qui ne mesurent que quelques hectares; il en est de très vastes : celui de la Cisse, entre Blois et Tours, et celui de l'Authion, en Anjou, l'emportent en étendue sur celui d'Orléans. Aucun d'eux ne présente les particularités qu'on trouve dans ce dernier; aucun n'a de courants souterrains ni de gouffres. Ils donnent lieu toutefois à d'intéressantes observations.

Si l'on examine les profils en travers de ces vals, on voit que tous affectent la forme de trapèzes : les deux talus limitrophes du val constituent les côtés; la petite base est formée par le fond du val, qui est très plat, horizontal, presque au niveau du fleuve, le dépassant seulement de l'épaisseur des alluvions qu'en ses crues anciennes ou modernes, il a répandues sur lui. Dans tous ces vals, il existe deux rivières, une au pied de chacun des deux talus encaissants : d'un côté, tantôt à droite et tantôt à gauche, c'est le fleuve lui-même; de l'autre côté, à moitié dormant parfois, c'est un cours d'eau souvent assez maigre qu'alimentent surtout les suintements latéraux du talus dont il baigne le pied. Presque toujours, sur une rive ou sur l'autre, une fausse rivière accompagne ainsi la Loire, parallèlement et à une faible distance. Vers Orléans. c'est le Loiret qui doit surtout son abondance aux sources du Val d'Orléans, mais qui recueille aussi les eaux d'égout de la Sologne. 

Au delà de Blois, c'est la Cisse qui longe le fleuve, de Chouzy à Vouvray, sur une longueur de 37 kilomètres. En Touraine, de Montlouis à Port-Boulet, sur plus de 30 kilomètres, c'est le Cher qui après avoir conflué partiellement avec la Loire à Cinq-Mars-la-Pile, envoie le reste de ses eaux rejoindre l'Indre par un lit semi-marécageux parallèle au fleuve. Au delà de Port-Boulet, en Anjou, c'est l'Authion qui, sur près de 60 kilomètres jusqu'aux Ponts-de-Cé, limite au Nord le val d'Anjou, la Vallée, comme ou l'appelle. C'est enfin, plus bas encore, sur les confins de la Bretagne, le lent et indigent Louet, qui va confluer dans la Loire à Saint-Florent, après l'avoir longée de très près pendant les deux tiers environ de son cours. Quand il n'y a pas de rivières notables, ce sont des noues, des boires, qui coulent ainsi à côté de la Loire : on en citerait par dizaines. De Châteauneuf-sur-Loire, en amont d'Orléans, jusque vers Ancenis, sur plus de 300 kilomètres, la Loire est accompagnée presque sans interruption par une fausse rivière qui la longe plus ou moins longtemps et finit par la rejoindre en formant avec elle un angle très aigu.

Tous les affluents importants qui grossissent la Loire dans cette partie de son cours jouent successivement ce rôle de fausses rivières. C'est le cas du Cosson, de la Cisse, du Cher, de l'lndre, de l'Authion. D'abord perpendiculaires au fleuve, ou au moins fortement obliques, toutes ces rivières dévient dès leur entrée dans le val de Loire, et, d'une manière plus ou moins brusque, épousent une direction parallèle à celle du fleuve. Bien qu'à un degré moindre, la Vienne et le Thouet subissent aussi cette déviation. Faut-il s'en étonner? Cette sorte d'étirement vers l'aval ne dut-il pas résulter nécessairement du retrait progressif de la mer des faluns, entraînant comme conséquence l'éloignement et l'abaissement du niveau de base? Et faut-il imputer au seul hasard le fait que la première de ces fausses rivières se montre précisément au point où, cédant à l'attraction de la mer miocène du Blésois, la Loire se détourna du bord vers l'Ouest?

Vals riverains et digues.
Larges en moyenne de 2 à 5 kilomètres, les vals de la Loire représentent le lit primitif du fleuve : c'est lui qui les a creusés dans les plateaux légèrement. surélevés qui les encadrent aujourd'hui; il y coula jadis en divaguant dans toute leur largeur; il en a constitué le sol par ses alluvions. Aujourd'hui ces vals ne sont plus que le lit majeur de la Loire, et si le fleuve en reprend encore possession, ce n'est plus due de loin en loin, pour quelques jours au plus, en ses débordements exceptionnels. Le fleuve, en creusant son lit, a contribué à ce changement du lit primitif en lit majeur; l'industrie humaine a, de son côté, relayé puissamment ce phénomène en élevant des digues pour enfermer le fleuve en un chenal rétréci. C'est que, formés de nappes d'alluvions, légères et faciles à travailler, reposant sur un sous-sol toujours frais, riches en principes minéraux et partant aptes à la plupart des cultures, les vals, une fois suffisamment égouttés, offraient un beau domaine à exploiter. La tentation était forte de le mettre en valeur, et de s'en assurer la paisible jouissance contre les retours offensifs du fleuve.

Il y a longtemps que les vals de la Loire ont été conquis à la culture, et par suite il y a longtemps qu'ont dû être édifiées les premières levées ou digues protectrices, les premières turcies, comme on les appelle. Le besoin s'en fit sentir trop vivement dès la prise de possession de ces vals pour n'avoir pas sollicité immédiatement et de toutes parts des essais de constructions. Si aucun document ne mentionne leur existence avant l'époque de Charlemagne, c'est sans doute qu'alors seulement se fit jour la nécessité de coordonner dans l'intérêt général des initiatives jusque-là éparpillées. Même après cette date, le travail se poursuivit longtemps encore sans système déterminé, chacun songeant d'abord à se protéger, les travaux s'exécutant partiellement, avec lenteur, sauf lorsqu'une crue ruineuse venait à l'improviste stimuler les efforts. Il n'y a pas eu de règles bien précises adoptées définitivement avant les premières années du XVIIIe siècle. Aujourd'hui, dans le cours moyen de la Loire, les vals sont bordés presque partout d'une ou de deux lignes de digues hautes de 7 mètres sur l'étiage. On n'en compte pas moins de 483 kilomètres du Bec d'Allier à la mer, sans parler de 51 kilomètres le long de la Loire supérieure, et de 24 kilomètres le long de l'Allier. 

Aujourd'hui les vals de la Loire forment des régions privilégiées parmi celles qui les environnent. On a déjà parlé de la fertilité du Val d'Orléans. Les vals du Blésois n'ont, il est vrai, ni la même richesse ni la même importance; la tonalité en est triste; on y trouve trop exclusivement des prairies, et trop de peupliers en quinconces y bornent la vue; entre la digue qui masque le fleuve et le coteau encaissant, l'espace est trop réduit pour qu'une vie spéciale ait pu s'y développer; c'est à peine si de loin en loin quelque habitation se montre dans le val lui-même : les villages, la plupart des maisons isolées, se massent sur le bord du fleuve ou s'alignent des deux côtés de la route qui, au pied du coteau, marque à la fois la ligne des sources et le contact de la craie avec les alluvions fluviales dans cette partie de la France, c'est la région de la craie qui porte les vignobles et les riches cultures, qui sollicite et groupe les humains. Mais, en Touraine et en Anjou, les vals reprennent l'avantage. Le Véron, les Varennes, la Vallée l'emportent même sur le Val d'Orléans : avec leurs arbres fruitiers, leurs champs, leurs chènevières, ils comptent parmi les régions les plus prospères de France; la beauté des cultures et le nombre des hameaux font oublier ce qu'au point de vue pittoresque, le pays a parfois d'un peu monotone. Nulle place n'y est perdue; les humains y sont partout; d'innombrables maisons s'égrènent le long des chemins; d'autres maisons, de petits bourgs longent les levées, s'accrochent à leurs flancs, se dressent coquettement sur leurs dos, présentant à la nappe liquide leurs gaies façades de pierres blanches coiffées d'ardoises miroitantes. Sans une ville, la densité de la population de la Vallée dépasse 9 habitants par kilomètre carré.

La basse Loire.
Vers le confluent de la Maine, la Loire s'engage dans le Massif Armoricain. Son terme est proche, c'est le cours inférieur qui commence, la basse Loire. Le fleuve, maintenant apaisé, n'a plus que 15 à 18 centimètres de pente kilométrique; il s'écoule lentement, non sans majesté, entre des prairies immenses ou des escarpements de roches dures qui ne manquent pas de grandeur, et ses eaux s'éparpillent en bras et sous-bras autour d'îles de plus en plus nombreuses, de plus en plus étendues.

Semées au milieu du courant, presque toujours par groupes, ces îles luxuriantes donnent un grand charme à la basse Loire. On dirait des bouquets de verdure surgissant des flots. Les saules et les osiers du rivage, repliés en arceaux, forment des bordures de corbeilles; les maisons disparaissent sous les arbres; des rosiers de Bengale, des vignes et diverses autres plantes grimpantes en tapissent la façade. Le sol, travaillé sans relâche, et de préférence à la bêche, à la houe, produit en abondance des légumes et des fruits qui vont chaque matin alimenter les marchés de Nantes. Le fleuve est maintenant animé. Dans un repli de la rive, Chalonnes, Montjean, Ingrandes, Ancenis, Oudon, abritent presque toujours au moins quelques bateaux. C'est là qu'on retrouve les descendants de ces « gens de l'eau », comme ils s'intitulaient, qui jadis parcouraient le fleuve en tous sens pendant la période des hautes eaux, puis, la sécheresse venue, devenaient terriens et se délassaient de leurs voyages dans la cabane de la rive où la famille les attendait.

A Mauves, à mi-chemin entre Ancenis et Nantes, un mur de rochers superbement colorés se dresse à pic sur la rive droite du fleuve qu'il domine de 70 à 80 mètres; c'est comme une réapparition, d'ailleurs bien fugitive, des gorges du bassin supérieur. Puis la plaine s'étend monotone sur les deux rives, les berges deviennent vaseuses : l'estuaire commence.

Dans les très fortes marées, par vent favorable, le flot marin peut remonter jusqu'à Mauves. Toutefois ce n'est pas avant Nantes que commence vraiment le cours maritime, après que la Loire a doublé le promontoire abrupt qui termine sur le fleuve le Sillon de Bretagne. Les coteaux s'écartent alors sur les deux rives : gauche, s'étend le bas pays de Retz; à droite, c'est la Grande Brière, avec ses îles couvertes de champs et de maisons, ses prairies et ses tourbières, ses canaux, ses douves et ses étiers, ses écluses, ses blains sur lesquels se font tous les transports. 

La Loire entre dans l'ancien golfe tertiaire et quaternaire que ses alluvions ont comblé. Tout le rappelle : la pente, qui brusquement devient presque insensible; la largeur, qui augmente jusqu'à 3 et 4 kilomètres; le grand nombre des îles qui se succèdent d'abord en traînée effilée, puis bientôt s'élargissent, se massent plusieurs de front, dessinant comme un delta intérieur. Par transitions insensibles on s'avance vers la mer. Les marées se font de plus en plus sentir et contre-balancent davantage l'influence des crues du fleuve encore prépondérante à Nantes; la salure augmente; la faune des eaux douces fait place à la faune marine; les îles disparaissent remplacées à marée basse par d'immenses bancs de vase molle. C'est entre Saint-Nazaire et Fort-Mindin que la Loire entre définitivement dans l'océan Atlantique.

Formation du cours de la Loire et de son bassin

Formation de la Loire supérieure et de l'Allier
Les vallées occupées par la Loire et l'Allier dans le Massif Central, représentent, au moins dans leur direction générale, des traits géographiques d'une haute antiquité.

Premiers linéaments.
On voit se dessiner les premiers linéaments dès l'époque des plissements hercyniens. Au Dévonien, la mer, venant du Nord, s'avança en golfe jusque Roanne; au Carbonifère inférieur, cette mer s'étendit même plus au sud, jusque vers Saint-Étienne : de bonne heure se manifestait ainsi la tendance à l'affaissement de la région ligérienne du Beaujolais. Un synclinal analogue occupait, à la même époque, la haute vallée actuelle de l'Allier; les dépôts houillers de Langeac et de Lavaudieu attestent, en effet, qu'avant le Carbonifère il existait une dépression du sol dans l'étroite bande de gneiss, écrasée et déprimée, qu'enserrent les granits de la Margeride et ceux qui constituent le soubassement de la chaîne du Devès. Il semble donc que, dès ces époques reculées, la partie supérieure du bassin actuel de la Loire présentait une topographie peu différente, par certains côtés tout au moins, de la topographie actuelle. L'écoulement des eaux s'y faisait vers le Nord. Au contraire, les parties moyenne et inférieure de ce bassin, vers la région parisienne et la Bretagne, étaient sillonnées de plissements énergiques allant du Sud-Ouest au Nord-Est; un grand anticlinal se continuait par le centre du Bassin Parisien, depuis l'embouchure de la Loire jusqu'au Taunus.

Le Mésozoïque fut une époque de démantèlement pour l'Europe hercynienne, morcelée par les transgressions marines, arasée et peu à peu détruite. Les grandes érosions avaient commencé au houiller, favorisées par les précipitations abondantes d'un climat tropical. Leurs effets, sans doute contre-balancés d'abord par la persistance des plissements, finirent par faire du Massif Central une vaste pénéplaine. Un mouvement progressif d'affaissement se produisit d'ailleurs. Peut-être toute la France centrale se trouva-t-elle, un moment, ensevelie sous les eaux. Il est certain, en tout cas, que l'Océan l'entama alors profondément et le recouvrit sur de vastes étendues de dépôts qui ont donné à toute une partie du pays des caractères très particuliers. Quand cette période prit fin, au début de l'Oligocène, le Massif Central ne présentait plus que des reliefs très usés, des formes topographiques aux contours larges et arrondis; de la chaîne hercynienne, le socle seul subsistait; le massif qui l'avait porté s'étalait presque sans saillie, et, dans les cavités de sa surface, des lacs ou des lagunes plus ou moins saumâtres s'étendaient. Sans doute les synclinaux primitifs de la Loire et de l'Allier avaient-ils disparu; ils étaient, tout au moins, fortement modifiés, et l'on a pu supposer que, pendant le Sannoisien et le Stampien supérieur, l'écoulement de la région supérieure de l'Allier actuel Formation de la Loire supérieure et de l'Allier se fit, non plus vers le Nord, mais vers l'Est, vers le Rhône.

C'est à la fin du Miocène, par suite du contre-coup des plissements alpins, que le Massif Central prit définitivement les grandes lignes de son dessin actuel. Les plissements affectant le Sud-Est, déterminèrent une série de vagues successives, de plis à grands rayons : anticlinal alpin, synclinal de la Plaine suisse, anticlinal composé du Jura, synclinal bressan. Puis le phénomène, venant dès lors de l'Est, vint buter contre le sol anciennement consolidé du Beaujolais, le força à se bomber, à prendre la forme d'un large pli surbaissé, dirigé nettement Nord-Sud, tandis qu'au delà, sous l'effort de la poussée, se reformaient ou s'accentuaient le synclinal de la Loire, l'anticlinal des monts du Forez et de la Madeleine, le synclinal de l'Allier, l'anticlinal de la chaîne des Puys. C'est alors seulement que toute la partie occidentale du Massif Central resta immobile.

Les cours de l'Allier et de la Loire supérieure se sont fixés pendant ces changements.

Formation du cours de l'Allier.
Le cours supérieur de l'Allier reprit possession de la bande de gneiss comprise entre le Devès et la Margeride. Il y était établi dès le Miocène, à en juger par les sables à chailles jurassiques que l'Allier miocène a déposés sur plusieurs points de la Limagne, et notamment sur les côtes de Clermont. L'envahissement des coulées basaltiques du Velay, vers la fin du Pliocène, a pu déterminer quelques barrages locaux qui ont dévié le cours d'eau sur plusieurs points. On peut dire, que, dans l'ensemble, le tracé de l'Allier, en amont de Brioude, ne s'est pas modifié depuis lors.

En aval de Brioude, dans la Limagne, les déplacements du cours de l'Allier ont eu plus d'importance. Vue d'ensemble, la Limagne apparaît comme un vaste fossé limité par un bord escarpé à l'Ouest, se raccordant, à l'Est, par des pentes plus douces au massif granitique du Forez. On y a relevé les traces de bouleversements multiples, discordances entre les assises sédimentaires, failles et fractures diverses, affaissements survenus de part et d'autre de seuils restés en saillie qui morcellent aujourd'hui la Limagne en compartiments. Située à peu près dans la zone de rebroussement des plis hercyniens, la Limagne semble avoir été toujours, depuis le Carbonifère, une zone de moindre résistance offrant un champ favorable aux effondrements.

L'Allier a ressenti le contre-coup de ces dislocations. Depuis le relèvement du Massif Central et son émersion définitive au Miocène inférieur, c'est lentement, graduellement, qu'il a tracé son cours actuel. Celui-ci s'est creusé à mesure que le pays se relevait, et il s'est déplacé mainte fois à mesure que ce relèvement forçait son lit à s'abaisser et l'amenait en contact avec un substratum de terrains nouveaux. C'est ce qui s'est passé notamment aux environs d'Issoire, où le cours sinueux de l'Allier moderne à travers les granits du voussoir de Saint-Yvoine, diffère grandement du cours rectiligne que les lambeaux d'alluvions pliocènes indiquent pour une époque antérieure. Quelque nombreux qu'aient été ces changements partiels, ils ne peuvent empêcher de conclure que l'Allier actuel est le même que l'Allier qui se forma au Miocène.

Formation du cours de la Loire supérieure.
Il serait plus hasardeux d'en dire autant de la Loire qui semble avoir subi depuis lors des modifications importantes.

Si dans le Forez et le Roannais son cours ne s'est guère déplacé depuis le Miocène, il resta longtemps incertain dans le Velay. Le tracé actuel le laisse deviner. Ici, pas de direction unique et nettement rectiligne, 

comme sur l'Allier supérieur, mais des tours et des détours perpétuels, trahissant de longues et multiples hésitations. On retrouve aux environs du Puy les traces d'une Loire pliocène qui coulait bien à l'Ouest de la vallée actuelle. Sur l'emplacement qu'occupe aujourd'hui la ville du Puy passait alors une rivière, non pas issue des monts du Velay mais descendue du Mézenc, et coulant non de l'Ouest vers l'Est comme la Borne qui l'arrose de nos jours, mais en sens inverse, de l'Est vers l'Ouest.

Plus au Nord, en aval de Roanne, le changement a été peut-être plus grand encore. Les dépôts pliocènes pénètrent dans la vallée de la Bourbince jusqu'au voisinage de la région des mines, et remontent la vallée de l'Arconce jusqu'au delà de Charolles, dessinant nettement l'estuaire d'un fleuve venu de l'intérieur du pays. On peut penser qu'à un certain moment, la Loire, complètement indépendante de l'Allier, se déversa dans la Saône vers Chagny, en empruntant en sens inverse le cours de la Bourbince et la dépression suivie par le canal du Centre. A ne tenir compte que de l'ancienneté du tracé actuel, il semble, d'après cela, que l'Allier doive être considéré comme la branche mère de la Loire actuelle : la Loire supérieure n'en serait qu'un affluent venu tardivement la grossir

Capture de la Loire par l'océan Atlantique.
Quoi qu'il en soit de cette question, il n'est guère douteux que le fleuve qui a précédé la Loire s'est longtemps écoulé vers le Nord, vers la Seine, vers la Manche, avant d'aller finir à l'ouest dans l'océan Atlantique.

Ecoulement ancien de la Loire vers le Nord.
Au fond, l'hydrographie du Massif Central ne comporte que deux directions d'écoulement : l'une au Nord, de la Loire à la Creuse, vers le Bassin parisien; l'autre à l'Ouest, de la Creuse au Tarn, vers l'océan Atlantique et le golfe d'Aquitaine. C'est le résultat de l'appel qui a toujours eu lieu dans ces deux sens; la surrection du Massif Central n'a eu d'autre résultat que d'allonger les cours d'eau vers l'amont, tandis que l'émersion des bords les allongeait vers l'aval. Sans doute, la Vienne, qui trouverait si bien sa continuation dans la Charente, a-t-elle appartenu à l'origine au système Est-Ouest, avant d'avoir été capturée par la Loire. Au contraire, la Loire, l'Allier, le Cher et la Creuse se sont certainement écoulés vers la Manche, avant d'avoir été capturés par l'Océan.

Si l'on ne possédait des données géologiques suffisantes pour étayer ces affirmations, l'examen attentif de la carte suffirait à en suggérer l'idée. Il est impossible, en effet, de ne pas remarquer le changement de direction suivant un angle droit ou presque droit, qui, à un moment donné, affecte brusquement le fleuve principal et ses plus grands affluents de la rive gauche. La Loire, l'Allier, le Cher, la Creuse coulent d'abord directement vers le Nord, comme s'ils voulaient aller grossir la Seine. Puis tout à coup ils s'infléchissent vers le Nord-Ouest, la Loire et l'Allier vers Briare, le Cher à Saint-Amand, la Creuse à Aubusson, jusqu'à ce que finalement ils tournent tout à fait à l'Ouest, à Orléans, à Vierzon, à Argenton. Plus nette la Vienne, qui coule d'abord de l'Est vers l'Ouest, procède sans transition, et c'est d'un seul coup que, vers Confolens, elle abandonne la direction de l'Ouest pour celle du Nord. Sur la rive droite de la Loire, la Mayenne dessine dans son cours supérieur un angle droit analogue à celui de la Vienne. Nous touchons ici du doigt l'une des révolutions géologiques qui ont le plus contribué à donner à la France sa structure actuelle.

Pendant toute la première partie du Tertiaire, l'écoulement des eaux de la France centrale se fit vers le Nord. L'un des traits caractéristiques de l'histoire du sol français à cette époque, c'est l'existence persistante, à travers les vicissitudes qui tour à tour en abaissent ou en relèvent le niveau, d'une mer qui recouvre tout ou partie de la France septentrionale et détermine l'écoulement conséquent des eaux de la France centrale vers le Nord. Les argiles plastiques de Montereau, les sables granitiques du Breuillet et les poudingues de Nemours qui datent tous de l'Eocène inférieur; plus tard, la matière même des sables et grès de Fontainebleau, contemporains de l'Oligocène moyen, sont formés d'éléments provenant d'un massif cristallin considérable qui ne peut être que le Massif Central, et amenés dans le Bassin Parisien actuel par un grand cours d'eau, ancêtre de notre Loire ou de notre Allier. C'est un autre puissant transport de ce genre que dénote la traînée de sables granitiques du Miocène inférieur, dont Dollfus a déterminé en son temps la zone d'extension, et qu'on retrouve depuis Moulins et Montluçon jusqu'au Havre, superposés au calcaire de Beauce ou ravinant la craie, donnant partout naissance à des régions de bois, d'étangs et de landes, Solognes, Brandes ou Brennes, dont la vie chétive, souffreteuse, contraste tristement avec la fertilité des riches pays de cultures avoisinants. L'étude détaillée de ces sables, dits sables de Sologne, montre qu'ils se jetaient dans une mer formant golfe au centre de la Manche actuelle. Sans doute représentent-ils les alluvions d'un puissant cours d'eau, Loire-Seine, qui avait son origine dans le Massif Central et gagnait la mer par une vallée inférieure ouverte à peu près sur l'emplacement qu'occupe aujourd'hui la vallée de la Seine entre Paris et le Havre. De Cosne à Paris, on peut penser qu'il empruntait la large vallée du Loing, dont l'ampleur, hors de proportion avec l'importance actuelle de la rivière, semble dénoncer le travail d'un fleuve considérable.

Le déversement de la Loire dans l'Océan.
C'est vraisemblablement pendant le Miocène moyen que cet état de choses cessa et
que la Loire fut détournée vers l'océan Atlantique.

Alors, en effet, une importante évolution géologique se produisit. De grands mouvements orogéniques modifièrent sensiblement la physionomie extérieure du sol. Des plissements Nord-Ouest-Sud-Est ridèrent le Bassin parisien, tandis que les parties situées au Sud-Ouest de ce bassin subissaient un mouvement d'affaissement, et la mer, dite mer des faluns, envahit, dans l'Ouest de la France, des régions depuis longtemps émergées. Que cette mer, comme le veulent les uns, se soit ouverte sur la Manche, vers Dinan ou Dol, au Nord-Est du Massif Armoricain; ou bien que, suivant une autre opinion, elle se soit ouverte directement sur l'Atlantique, au sud-est de ce massif : la question est ici secondaire. Fait certain, la mer des faluns recouvrit une grande partie de la France occidentale. Les amas de sables mêlés de coquilles marines qui en constituent les dépôts affleurent encore aujourd'hui en plaques blanches, à Contres et à Pontlevoy sur les confins de la Sologne, vers Savigné et Noyant à la surface de la Gâtine tourangelle, et surtout vers Ste-Catherine-de-Fierbois et Manthelan, au centre de cet âpre plateau de Sainte-Maure, infertile et désert, pour lequel cette accumulation d'abondants débris calcaires constitue l'amendement naturel, le remède à côté du mal. L'Anjou, la Touraine, le Blésois furent recouverts par les eaux jusque vers Blois et Romorantin.

Toute l'hydrographie de la France centrale fut bouleversée par cette transgression marine. Les rivières dévièrent vers la dépression qui venait de se former à proximité. Le Cher, l'Indre, la Creuse, d'abord orientés au Nord, prirent leurs directions convergentes vers la Touraine. La Vienne, précédemment orientée vers l'ouest, subit la même attraction et dessina vers le Nord le coude brusque près du sommet duquel se trouve la ville de Confolens. Le Loir, la Sarthe et la Mayenne furent de même attirés en sens inverse, vers le Sud-Ouest et le Sud.

Le principal de ces faits fut la capture de la Loire. L'attraction d'un niveau de base plus voisin détourna le fleuve de la route qu'il suivait vers le nord et le dévia vers le Sud-Ouest. Le divorce entre la Seine et la Loire était désormais un fait accompli. Au Miocène supérieur, sous l'effet d'un lent exhaussement d'ensemble, la mer se retira, d'abord en Anjou, puis à peu près dans la situation qu'elle occupe aujourd'hui. C'est le retrait de cette mer des faluns qui a permis au cours inférieur de la Loire de se constituer à travers le pays nantais aplani par l'érosion marine.

Déplacements modernes du lit moyen de la Loire.
Depuis l'époque où la Loire a été captée par la mer miocène de la Touraine et du Blésois, les grandes directions du lit de ce fleuve n'ont pas varié. Néanmoins, sur beaucoup de points le tracé s'est partiellement modifié; des déplacements continuent à s'opérer sous nos yeux. Quelques-uns d'entre eux, les textes l'indiquent, ont été artificiels : ils ont été la conséquente de l'industrie humaine afin d'amener le fleuve en un point mieux situé pour le commerce et les échanges. D'autres, et c'est le plus grand nombre, sont naturels. Dans toute la traversée du Bassin parisien, la Loire baigne des terres friables qu'elle corrode sans peine dans ses crues et aux dépens desquelles elle peut changer son lit.

Déplacements dans l'Orléanais.
On trouve dans l'Orléanais mainte preuve de déplacements de ce genre. La comparaison des anciens plans d'Orléans avec la topographie actuelle fait ressortir, par exemple, une tendance marquée de la Loire à délaisser sa rive gauche pour étendre sa rive droite de plus en plus vers le Nord. Sur une carte topographique du Cours de la Loire dressée vers 1730, figure un ruisseau de Saint-Jean-de-Braye, coulant dans le prolongement de la Bionne, sous les murailles de l'ancienne abbaye de Saint-Loup et allant confluer dans la Loire à une petite distance en amont de l'église Saint-Aignan : ce ruisseau est, là, bien distinct de la Loire qui coule plus au Sud-Est et en est séparée par l'île Charlemagne, ainsi que par une bande de prairies large d'environ 200 à 250 mètres. La topographie des mêmes lieux apparaît aujourd'hui bien différente. Il n'existe plus actuellement, entre l'île Charlemagne et la rive Sud de la Loire, qu'un bras étroit et sans importance; la presque totalité des eaux du fleuve, sauf au temps des crues, passe au Nord de cette île, sur l'emplacement même où s'étendait, vers 1730, le cours inférieur de la Bionne; enfin, le confluent de ce petit cours d'eau se trouve reporté au-dessus du bourg de Saint-Jean-de-Braye, à 5 kilomètres environ en amont de l'église Saint-Aignan. En assez peu de temps, le lit principal de la Loire près d'Orléans s'est donc déplacé de plus de 200 mètres vers le Nord.

On constate des faits analogues accomplis ou en voie d'accomplissement à Meung, à Beaugency, en Touraine, sur presque tous les points du cours de la Loire moyenne. Ces déplacements du lit du fleuve ont été longtemps une source de procès entre propriétaires riverains de la Loire. Ils donnent encore lieu à des réclamations des propriétaires de la rive gauche, qui, peu satisfaits de voir leurs champs aller graduellement à l'eau, demandent la construction de perrés en maçonnerie protecteurs

Déplacements prétendus du cours de la Loire en Anjou.
A en croire une opinion longtemps accréditée, des déplacements d'une bien autre importance se seraient produits dans le cours de la Loire, aux environs de Saumur. pendant tout le Moyen âge. Le confluent de la Loire et de la Vienne qui, au temps de Grégoire de Tours, vers la fin du VIe siècle, aurait été à Candes, où il se trouve encore aujourd'hui, se serait ensuite déplacé vers l'aval jusqu'aux Ponts-de-Cé, à 50  kilomètres environ de Candes, la Loire coulant, par Bourgueil et Beaufort, dans le sillon actuellement occupé par l'Authion, au Nord du Val d'Anjou, la Vienne suivant par Candes, Saumur et Saint-Maur le lit actuel de la Loire. Au Xe siècle, le confluent des deux rivières, serait remonté jusqu'à Saint-Maur, à 20 kilomètres en amont des Ponts-de-Cé. Vers le milieu du XIIe siècle, à la suite d'une grande crue. le confluent se serait une fois encore déplacé vers l'amont pour s'établir près de l'abbaye de Saint-Florent de Saumur. Ce ne serait que depuis le XIVe ou le XVe siècle qu'il se serait définitivement fixé à Candes, et que le cours de la Loire aurait pris sur ce point sa physionomie actuelle.

C'est un érudit angevin, Gilles Ménage, qui a présenté cette opinion pour la première fois, vers la fin du XVIIe siècle. Elle fut admise par deux autres savants de la région, le Tourangeau La Sauvagère à la fin du XVIIIe siècle, et le Saumurois Bodin au commencement du XIXe. Walkenaer la soutint en 1816 devant l'Académie des inscriptions et belles-lettres. Puis, on la trouve affirmée à nouveau par l'abbé Chevalier en 1858 : Champion, Mantellier et Collin l'adoptent. En 1869, enfin, un membre de l'Institut historique de France, Parrot, s'en inspira pour sa carte de Nantes à Tours au Moyen âge. Il ne semble pas qu'elle puisse résister à la critique si pénétrante de Célestin Port. 

On l'appuyait sur plusieurs textes anciens, notamment sur un titre de 1040, relatif à la fondation d'un prieuré par Geoffroy Martel, comte d'Anjou, et d'après lequel la petite ville de Mazé, sur la rive droite de l'Authion, se serait élevée alors près de la Loire; sur un acte de 1090 par lequel le comte Foulque-Rechin restitue aux moines de Saint Maur une île située « non loin de ce monastère, entre la Loire et la Vienne »; sur un passage de la chronique de Saint-Florent où l'on voit Foulque Nerra, campé sur la rive droite de la Loire à Brain-sur-Allonnes, se décider tout à coup au siège de Saumur et arriver devant cette ville « après avoir passé la Loire et la Vienne »; enfin, sur deux vers du poème de Guillaume le Breton en l'honneur de Philippe Auguste, et d'après lesquels « c'est à Saumur que la Vienne, mêlée à la Loire plus puissante, perd . son nom et sa couleur ferrugineuse ».

Interprétés à la lettre, ces textes pourraient justifier la conclusion de Ménage et de ceux qui l'ont suivi. Mais convient-il de leur attribuer tant de précision? il ne le semble pas. En regard de ces textes, Port en cite d'autres du même temps, et desquels il ressort que la Loire coulait à pleins bords dans le même lit où l'on veut qu'à la même époque la Vienne seule passât. Bien que cela suffit pour permettre au moins un doute sur la valeur de la conclusion absolue qu'on prétend étayer sur quelques textes à l'exclusion des autres.

En fait, rien n'oblige à penser que le cours de la Loire en Anjou se soit modifié au Moyen âge de la manière qu'indique Ménage, et, si quelques expressions peuvent surprendre d'abord dans certains textes anciens, il est facile d'en trouver dans des considérations géographiques une explication plausible, sans recourir à l'hypothèse très compliquée et peu vraisemblable de déplacements multiples du cours qui se seraient opérés tantôt dans un sens et tantôt dans l'autre.

On sait que les eaux de la Seine et de la Marne restent distinctes dans toute la traversée de Paris en aval du confluent; elles ne se mêlent qu'après avoir été brassées par les remous et courants dans le grand coude de Billancourt à Saint-Cloud; jusque-là leur couleur au temps des crues diffère; on constate même une légère différence dans leurs températures respectives. On sait aussi que la Garonne et la Dordogne, bien que fondues en apparence dans l'estuaire de la Gironde, y restent distinctes, séparées qu'elles sont par un seuil de hauts-fonds qui prolonge le bec d'Ambès jusqu'à l'océan Atlantique et ne laisse se mêler que les eaux superficielles. Dans l'un et l'autre cas, on a l'exemple de deux rivières jumelles coulant côte à côte dans un lit unique sans se confondre. Le même dualisme se produit, pour la Loire et la Vienne, à l'entrée de l'Anjou. Bien au delà de leur confluent à Candes, les eaux de la Vienne et celles de la Loire restent distinctes.

Quand la Loire grossit à Saumur, les habitants discernent dès l'abord, à la couleur des eaux, si la crue vient du haut fleuve ou de la Vienne : la Loire moyenne amène des eaux d'un jaune clair; si c'est la Vienne qui « donne », les eaux sont plus foncées, couleur de rouille, ferrugineuses, suivant l'expression de Guillaume le Breton. Chacune de ces deux rivières conserve ainsi après le confluent assez de son individualité pour en imposer tour à tour les caractères au cours d'eau qu'elles contribuent à former, et l'on peut dire sans exagération que Saumur est baignée à la fois par la Loire et par la Vienne. Une autre circonstance autorise cette façon de s'exprimer. Une traînée d'îles, qui semble avoir été plus continue encore dans le passé, partage le lit de la Loire, de Candes jusqu'au delà de Saumur, en deux chenaux parallèles qui coulent des deux côtés de cette barrière sans se mêler qu'en d'assez rares points. La tentation n'est-elle pas naturelle de considérer le chenal de gauche comme étant plus spécialement le prolongement de la Vienne, celui de droite étant plutôt le prolongement de la Loire? Et ne s'explique-t-on pas facilement l'emploi des termes de Loire et de Vienne, dans les textes cités par Ménage, pour désigner les deux chenaux d'un fleuve unique, mais dont l'unité n'est pas encore définitivement constituée?

C'est ainsi, semble-t-il, qu'il faut entendre les textes et les faits. Aucun indice sérieux ne laisse supposer qu'au cours du Moyen âge, la Loire ait jamais cessé de couler dans son lit actuel, de Langeais à Candes, où Grégoire de Tours notait déjà son confluent, puis de Candes à Saumur et aux Ponts-de-Cé. L'Authion coulait à part, de l'autre côté de la Vallée, au pied des coteaux qui la limitent vers le nord : si jamais son lit servit à la Loire, ce fut à une époque géologique reculée. Pendant l'époque historique, aucun changement sérieux ne s'est produit dans la topographie de cette région.

Formation de l'embouchure de la Loire et phénomènes actuels de transformation.
La Loire pénètre dans le Massif Armoricain près des Ponts-de-Cé. Elle y coule sans interruption jusqu'à la mer, dans une grande faille qui coupe obliquement les bassins d'Ancenis, de Nantes et de Vendée, et dont l'existence est rendue manifeste sur plusieurs points par la discordance des terrains qui constituent les rives du fleuve.

L'embouchure de la Loire.
Au reste, toute cette partie méridionale du Massif Armoricain, très anciennement émergée, porte la trace d'innombrables révolutions. L'étude de la carte géologique y montre le sol, en état de constante instabilité, s'exhaussant et s'affaissant tour à tour, tandis que la mer s'éloigne ou, au contraire, se rapproche et vient recouvrir les dépressions intérieures. C'est ainsi qu'un affaissement du littoral marqua le début de l'Eocène moyen et fit pénétrer la mer jusqu'à Sauré, au Nord de Nantes. Il fut suivi, après une période de relèvement, par un affaissement nouveau, plus marqué que le précédent, au début du Miocène inférieur : il faudrait suivre la courbe du niveau actuel de 45 mètres pour tracer approximativement la configuration que présentèrent alors les côtes de la Loire-Atlantique. Puis, après un autre exhausseraient, un troisième affaissement, encore plus considérable, détermina, au Miocène moyen, l'envahissement d'une grande partie de cette région par la mer falunienne. Un dernier affaissement marqua de même la fin du Pliocène inférieur. A chacune de ces transgressions et de ces régressions marines changeait l'aspect de la côte, tour à tour peu différente sans doute de ce qu'elle est aujourd'hui ou découpée de fiords étroits et sinueux, qui parfois s'épanouissaient en golfes intérieurs semés d'archipels, tel qu'est celui du Morbihan C'est par cette suite d'oscillations alternantes que le cours a pris son modelé actuel et que la Loire a formé son embouchure.

Envasement de la Loire maritime.
Aujourd'hui c'est la terre qui très nettement empiète sur la mer dans cette région. La répartition géographique des divers terrains entre Nantes et la mer établit qu'à un moment de l'époque quaternaire, l'embouchure de la Loire se trouva vers Couëron et le Pellerin, à plus de 30 kilomètres en amont de l'embouchure actuelle : toute la plaine marécageuse qui s'étend maintenant à l'aval de Couëron, entre le fleuve et le Sillon de Bretagne, formait un golfe où émergeaient des îlots et des hauts-fonds. Cette vaste baie, correspondant avec un ancien contour de la mer tertiaire, a été graduellement comblée par les eaux vaseuses de la Loire. La pente du fleuve qui diminue brusquement à partir de Nantes, a favorisé l'alluvionnement. Les îlots et les hauts-fonds ont fourni aux sables et aux vases des points d'appui autour desquels ils se sont déposés, cristallisés. Puis, la végétation aidant, le sol s'est élevé.

Les preuves d'un envasement rapide et continu abondent dans toute la région de la Loire maritime. A Nantes, le lit de la Loire est formé de terrains vaseux compressibles reposant sur un fond solide de schiste micacé situé à plus de 25 mètres au-dessous des basses eaux du fleuve; tous les quartiers bas qui avoisinent le confluent de la Loire et de l'Erdre ont été conquis sur des alluvions vaseuses. 
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Nantes : confluent de la loire et de l'Erdre.
Le confluent de la Loire et de l'Erdre à Nantes (début du XXe siècle).

Au sud de l'estuaire du fleuve, les boues que, par le canal de l'Achenau, à chaque grande marée, la Loire amène dans ses eaux, ont déjà diminué le lac de Grandlieu de toute l'étendue des prairies tourbeuses qui l'entourent de toutes parts; le fond, qui ne dépasse pas 1,70 m à l'étiage, s'exhausse graduellement; des îles, des bancs émergés ou à peine recouverts, sont les signes avant-coureurs d'un comblement total qui ne semble plus très éloigné. Mais la plus grande région que l'envasement de la Loire ait reconquis sur la mer, c'est, au Nord du fleuve, la Grande-Brière, longtemps golfe, aujourd'hui marais traversé par des douves et des canaux, avec écluses, que les eaux pluviales transforment encore chaque hiver en lac. D'après les archéologues, la Grande-Brière aurait été un golfe jusqu'au temps de César et même jusqu'au Ve siècle de notre ère; la flore et la faune, qui, au Sud tout au moins, vers Montoir et Donges, sont celles des régions maritimes et des eaux saumâtres, confirment, cette assertion. L'envasement a donc marché rapidement; des traces bien visibles de gisements de l'époque gallo-romaine ont permis de fixer à l'accroissement alluvial un gain en hauteur de 0,37 m par siècle.

L'envasement se poursuit même dans le lit de la Loire. De siècle en siècle, de nouvelles îles s'y édifient, tandis que les anciennes îles s'étendent, l'action des humains aidant celle de la nature par les travaux d'endiguement et d'approfondissement qui ont été exécutés surtout depuis un siècle et demi. La comparaison des cartes anciennes avec les nôtres apporte sur ce point un témoignage formel. La région des îles vaseuses qui, vers le milieu du XVIIIe siècle, ne dépassait pas Cordemais ou le Migron, s'étend aujourd'hui jusqu'à Lavau et ne tardera guère à atteindre Paimboeuf. Comme conséquence, la largeur de la Loire, jadis excessive, se rétrécit et devient normale; la Loire perd de plus en plus son ancien caractère de fleuve marin pour prendre celui d'un estuaire fluvial véritable. Actuellement, la salure des eaux est à peu près nulle au Pellerin, où était autrefois l'embouchure; jusqu'à la tête de l'île de la Maréchale, un peu au-dessus de Paimboeuf, elle reste assez faible pour que la faune de la Loire soit composée presque uniquement d'espèces d'eau douce, les crustacés exceptés; même entre l'île de la Maréchale et Saint-Nazaire, où d'immenses bancs vaseux, comme celui de Bilho, ornent le soubassement d'îles futures, la faune n'est composée que d'espèces marines acclimatées à l'eau presque douce.

Le delta sous-marin de la Loire.
Là ne s'arrête pas le progrès des atterrissements à l'embouchure de la Loire. Après avoir comblé l'ancien golfe de Couëron à Saint-Nazaire, ils travaillent à combler l'océan Atlantique lui-même en face de l'estuaire. Chaque jour, au moment du jusant, on voit les flots jaunâtres de la Loire passer devant Saint-Nazaire, et s'écouler vers la haute mer, en inclinant surtout au nord sous la poussée d'un courant littoral. Cette teinte jaunâtre des eaux est due aux sables et aux vases dont le fleuve est chargé et qu'il jette à la mer où ils se disséminent et se déposent. Tout le fond du golfe qui s'étend de l'île d'Yeu à Belle-lle en est-recouvert.

Vers le sud, ils ont contribué à former le pont à peine immergé qui relie Yeu à la pointe des Monts; ils ont constitué les polders et marais de Machecoul et de Challans; ils tendent à combler la tranquille baie du Bourgneuf qui déjà n'atteint nulle part 20 mètres de profondeur et ne dépasse pas même 10 mètres dans sa moitié méridionale. Vers l'Ouest, favorisés par diverses causes géographiques et notamment par les points d'appui que des îlots et des hauts-fonds leur fournissent, ils ont envasé tout le golfe compris entre les pointes du Croisic et de Saint-Gildas, et fait reculer plus ou moins toutes les lignes de profondeur jusqu'à celle de 100 mètres. Vers le Nord, ils ont constitué l'immense banc de Guérande et le plateau du Four. Les cartes sous-marines montrent nettement en voie de formation, entre Yeu et Belle-Ile, un immense delta de 6 000 à 7000 kilomètres carrés d'étendue, où deux chenaux apparaissent bien dessinés, l'un au Sud, entre Noirmoutier et la Banche, l'autre au Nord, entre le banc de Guérande et le plateau du Four.

C'est là le futur delta de la Loire, si du moins rien ne vient interrompre la continuation des processus actuels de sédimentation. Après s'être déplacée de Couëron a Saint-Nazaire, l'embouchure de la Loire tend maintenant à se déplacer de Saint-Nazaire à Belle-Île.

Les conditions générales du bassin de la Loire

Topographie générale.
Tel qu'il résulte de l'évolution géologique, le bassin de la Loire est loin de répondre à l'idée générale que suggère le terme de bassin. Il ne présente ni barrière continue sur son pourtour, ni versants bien marqués convergeant vers un sillon fluvial médian. Si l'on retrouve cette disposition réalisée en quelques points, et notamment au Sud-Est, dans la région du cours supérieur, ailleurs, au contraire, les limites sont souvent presque invisibles, les pentes insensibles. Au Sud-Ouest, le seuil de Poitiers ouvre une route facile de la Loire vers la Charente et le Sud-Ouest. Au Nord, entre la Loire moyenne et la Seine moyenne, les platitudes de la Beauce font comprendre que le fleuve ait pu suivre jadis une route différente de son cours actuel et qu'il n'a suffi, en somme, pour le dévier, que de transformations géologiques d'importance minime. Dans la région montagneuse elle-même, les brèches si nettes du Furens-Gier et de la Bourbince-Dheune à travers les monts du Lyonnais et ceux du Charolais, établissent un lien entre la Loire et le système Rhône-Saône.

Le bassin de la Loire n'a donc pas partout de limite nette, et il ne forme pas un compartiment nettement séparé dans l'ensemble de la France. Cette facilité de relations entre la Loire et les autres grands fleuves français constitue même, à vrai dire, l'un des traits géographiques essentiels de la structure du pays, l'un de ceux qui ont influé beaucoup sur son développement historique. Si les facteurs géographiques déterminaient seuls l'histoire, le bassin de la Loire, placé au centre du pays et communiquant facilement avec toutes les régions périphériques, aurait été marqué pour devenir le centre de l'unité française. Du moins sa topographie en a-t-elle favorisé singulièrement la formation. C'est l'absence d'un faîte montagneux entre Paris et Orléans qui a permis aux premiers Capétiens d'asseoir leur puissance à la fois sur la Seine et sur la Loire, et de préparer, par la soudure des deux grands fleuves, l'union des pays du Nord et du Centre, première étape de la constitution de la France. Les brèches des monts du Charolais et du Lyonnais ont, il est vrai, servi moins efficacement au rapprochement avec le Sud-Est de ce côté, c'est surtout par les percées de la Côte d'Or que s'est opéré le contact des deux régions. Par contre, est-il discutable que, sans l'existence de cette grande voie d'accès facile du seuil de Poitiers, le Sud-Ouest eût maintenu son indépendance bien plus longtemps qu'il n'a fait.

Etendue.
Quoi qu'il en soit, dans ses limites bien ou mal apparentes, le bassin de la Loire est le plus vaste de tous les bassins fluviaux français. Il mesure 121 000 kilomètres carrés, soit les 225  millièmes de la superficie totale de la France. Les étendues des autres grands bassins, du Rhône, de la Gironde-Garonne et de la Seine s'élèvent respectivement à 99 000, 85 000 et 78 000 kilomètres carrés, y compris les parties plus ou moins vastes qu'ils comprennent en dehors des frontières françaises. La Loire est, en effet, le seul des principaux cours d'eau français qui ait son bassin situé entièrement en France.

Le bassin de la Loire présente d'importantes différences de relief, de nature de sol et de climat. En particulier, le contraste est presque complet entre les deux moitiés Sud-Est et Nord-Ouest du bassin.

Relief du bassin de la Loire.
Le relief s'incline d'une manière régulière Du Sud-Est au Nord-Ouest. On peut dire que la moitié Sud-Est n'est que montagnes, et que la moitié Nord-Ouest n'est que plaines. Au Sud-Est, c'est le Vivarais, le Velay, le Forez et l'Auvergne, prolongés, vers le nord et le nord-ouest, par le Morvan, la Marche et le Limousin. Les altitudes sont médiocres et, sans parler des plaines du Forez ou de la Limagne, plus d'une région faiblement accidentée s'y voit, vastes plates-formes herbeuses, planèzes presque horizontales, où, n'étaient l'altitude, supérieure à 800 ou 1000 mètres, la vivacité de l'air, la pauvreté de la végétation, indice d'un climat rude, les lignes de monts trapus ou de sucs volcaniques qui courent à leur surface, on pourrait presque ressentir l'illusion d'une Beauce. Rien dans les sommets eux-mêmes n'y rappelle la hardiesse des profils pyrénéens ou alpestres; les cimes arrondies, émoussées, comme aplaties sur elles-mêmes, portent la trace d'une usure prolongée, visible en dépit du rajeunissement partiel que provoqua la surrection des Alpes; aucune ne porte ni neige persistante, ni glacier. On s'y sent pourtant en pays de montagnes. Pour n'être pas comparables aux grands sommets des Alpes ou des Pyrénées, le Sancy et le Cantal, la gibbosité massive de Pierre-Surhaute, la double selle du Mézenc, d'où l'oeil plonge au fond d'abîmes, ne manquent pas d'une certaine grandeur qui impose. Les sommets sont enchevêtrés, les pentes raides; beaucoup de vallées apparaissent comme des déchirures profondes entre des parois à pic. La longue hésitation des voies ferrées à pénétrer dans le Massif Central suffit à faire pressentir les caractères rugueux qu'y présente le relief.
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Carte du relief du bassin de la Loire.
Carte du relief du bassin de la Loire.

Au contraire, toute la partie Nord-Ouest du bassin de la Loire est peu accidentée. Dès que, laissant le Massif Central, on a dépassé les collines du Sancerrois; dès que, vers la Châtre, Argenton-sur-Creuse ou Confolens, on a descendu la dernière pente de ces plateaux granitiques, souvent semés de blocs, qui font songer à une Bretagne continentale, on n'a plus devant soi jusqu'à la mer qu'une suite d'immenses plaines. L'aspect de ces plaines peut varier beaucoup : à des champagnes sèches et sans arbres succèdent des pays d'étangs et de bois; on y voit tour à tour des vignobles ou des vergers riants, et des brandes, des gâtines, de maigres varennes. Ce sont les pierrailles blanches et les traînées rougeâtres du Berry, les nappes grises des sables argileux de la Sologne ou de la Brenne, les grandes étendues de la Beauce, l'infinie diversité de la Touraine et de l'Anjou, la Bretagne vendéenne avec ses vignes et ses prairies. Mais la diversité des aspects et des noms n'accuse qu'une diversité de nature de sol. Sous tous ces noms, sous tous ces aspects, c'est la même plaine qui se prolonge en s'abaissant graduellement vers l'Océan. 

Certaines parties ont une horizontalité presque complète; les plus accidentées ne présentent que des dénivellements peu sensibles. Avec son pays de Retz et son lac de Grandlieu, avec sa Grande Brière et ses marais salants, la Bretagne vendéenne est si peu ondulée qu'avec moins de 100 mètres d'altitude, les hauteurs du Sillon de Bretagne y font encore figure. Si l'on excepte quelques rares points qui se dressent sur le pourtour du bassin, vers les sources de la Sarthe et de la Mayenne, et dans le Bocage vendéen, la moitié Nord-Ouest du bassin de la Loire ne montre nulle part d'altitude atteignant 200 mètres.

Dans l'ensemble, le relief du bassin de la Loire esI médiocrement élevé. Il n'y a qu'une infime partie située à plus de 1000 mètres. L'étendue de la surface qui dépasse 500 mètres n'égale même pas le septième de la superficie totale du bassin. Plus de la moitié est à moins de 200 mètres.

Nature géologique du bassin de la Loire.
Les sols les plus divers constituent le bassin de la Loire. Il n'est guère de variété importante de roches qui n'y soit plus ou moins représentée, depuis celles des époques primitives jusqu'aux alluvions et aux terrains éruptifs du quaternaire. Les terrains anciens et les terrains plus récents se partagent à peu près par parties égales toute l'étendue du bassin de la Loire.

Les roches paléozoïques dominent dans le Massif Central. Presque toutes les assises en sont formées de roche cristallines et de roches primaires; la surface actuelle du Limousin et de la Marche, de la Margeride, du Vivarais et du Forez, des monts du Lyonnais et du Beaujolais, en est constituée. Les seuls terrains plus récents du Massif Central sont les dépôts lacustres oligocènes qui ont comblé les grandes dépressions tertiaires de la Limagne, du Bourbonnais, du bassin du Puy, du Forez et du Roannais, ainsi que les basaltes, les phonolithes, les trachytes, les laves, qui constituent la plupart des reliefs de l'Auvergne, du Velay et du Vivarais. Les calcaires jurassiques, qui ont un développement si grand dans la partie méridionale du Massif Central, n'occupent qu'une étendue très restreinte dans la partie du Massif qui envoie ses eaux à la Loire.

Les roches anciennes, schistes et granits, constituent également, dans la région des embouchures, non seulement le pays que traverse la Loire en aval d'Angers, mais encore la presque totalité du bassin de son affluent, la Mayenne.

Au contraire, la région des plaines est presque tout entière formée par des terrains secondaires et tertiaires. Calcaires jurassiques, craies, faluns, calcaires grossiers, sables argileux, argiles à silex, y sont tour à tour représentés : de là, d'un bout à l'autre de cette plaine, l'extrême diversité des aspects, des productions et des genres de vie.
On calcule qu'environ 45% de la surface totale du bassin sont formés de terrains imperméables, alors que, dans le bassin de la Seine, leur proportion ne dépasse pas 25%. C'est là un des traits qui contribuent à donner à la Loire son caractère d'irrégularité désastreuse.
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Carte de la Loire (Muette).
Carte muette de la Loire et se ses affluents.

Climat du bassin de la Loire.
La partie orientale du bassin de la Loire ne diffère pas de la partie occidentale seulement par le relief et, en grande partie, par la nature du sol : ces deux régions présentent, en outre, deux types de climat assez nettement tranchés.

Température.
A l'Est, c'est le climat continental. Les hivers sont rudes; la neige qui tombe dès octobre, et s'y amoncelle pendant tout l'hiver, y persiste jusqu'en mai, parfois jusqu'en juin. Le printemps n'y arrive que lentement, par soubresauts, souvent arrêté par les retours offensifs des gelées : dans la Limagne, la feuillaison de la vigne ne commence guère avant le 11 avril, à peu près comme en Lorraine, bien que la latitude de la Limagne soit sensiblement plus méridionale. Mais les étés y sont très chauds; les automnes, très lumineux, se prolongent tard, permettant aux fruits et à la vigne de mûrir, non seulement aux environs de Clermont, à près de 400 mètres d'altitude, mais encore sur les pentes inférieures du bassin du Puy, à plus de 600 mètres.

A l'Ouest, c'est le climat maritime qui fait le Limousin si différent de l'Auvergne, des hivers moins rigoureux, un printemps un peu plus hâtif avec moins de gelées d'arrière-saison, mais aussi des étés moins chauds, des automnes maussades, souvent voilés de brumes ou de pluies : la vigne n'y croît plus guère : des prairies avec des arbres en bouquets ou épars parmi les haies; des champs d'orge, de seigle, de sarrasin, plus rarement de blé, composent seuls, avec la lande, le paysage limousin. Dans les plaines, l'influence de la mer est plus sensible encore que dans le Limousin ou la Marche. A Nantes, les camélias et les magnolias fleurissent en pleine terre; Angers est renommée pour ses champs de fleurs et ses primeurs; la Touraine ressent encore ces chauds effluves marins qui attiédissent ses hivers. Il faut arriver vers Orléans pour retrouver les rudesses du climat continental : les figues qui mûrissent en Bretagne chaque année, n'arrivent qu'exceptionnellement à maturité dans le Loiret; le plus souvent la pousse d'avril succombe à quelque gelée tardive, et la pousse de juillet n'a pas le temps de mûrir avant le retour des gelées d'automne. Ce n'est pas seulement l'altitude du relief qui contribue à différencier le climat dans les moitiés occidentale et orientale du bassin de la Loire; c'est encore l'éloignement plus ou moins grand de la mer, et c'est aussi, surtout au Sud, la disposition du relief, la direction de ces lignes parallèles de montagnes, monts d'Auvergne, monts du Forez, orientées du Sud au Nord en travers des vents humides et tièdes qui viennent de l'océan Atlantique.

Pluviosité.
La distribution des pluies entre les différents mois de l'année accentue la différence des climats des deux moitiés du bassin de la Loire. L'un des caractères des climats continentaux est d'avoir leur maximum de pluviosité pendant la saison chaude, alors que, dans les climats maritimes. ce maximum coïncide avec la saison froide. 

L'étude de la distribution des pluies dans le Massif Central, suivant les mois de l'année, montre les pluies faibles en hiver, puis augmentant graduellement d'intensité a partir d'avril, atteignant leur maximum en juin, décroissant ensuite légèrement de juin à septembre, tout en restant pendant cette période notablement supérieures à la moyenne mensuelle, enfin, après une recrudescence marquée en automne, diminuant sensiblement à partir de novembre pour rester faibles jusque vers la fin de mars. Dans les six mois d'été, du 1er mai au 1er novembre, la France centrale reçoit plus des trois cinquièmes de la pluie qu'elle recueille pendant toute l'année; elle n'en reçoit que moins des deux cinquièmes pendant les six mois d'hiver. C'est que, pendant l'été, les nuages pluvieux attirés vers l'intérieur du continent surchauffé, se résolvent en pluies orageuse, assez fréquentes, courtes mais drues, pouvant donner beaucoup d'eau en peu de temps.

Le mois d'octobre est très remarquable pour la fréquence de ces averses d'une intensité extraordinaire : telle chute de pluie y a donné en certains endroits jusqu'à 162 mm en 24 heures. Aussi peut-on remarquer que, dans presque tous les postes d'observation de la Loire supérieure et de l'Allier, octobre représente un second maximum de précipitations pluvieuses, à peine inférieur à celui de juin; le fait est surtout sensible au Sud-Est, dans la région des sources.

C'est un fait normal. Le mauvais temps et la pluie sont amenés, ou en tout cas accompagnés, par des dépressions barométriques. Or, ces dépressions qui, dans le Nord de l'Europe, sont surtout fréquentes pendant la saison froide, parviennent dans la région méditerranéenne surtout dans les saisons intermédiaires, printemps et principalement automne. Elles viennent pour la plupart des Açores en se dirigeant vers la péninsule Ibérique. S'il existe alors une zone de faibles pressions à l'ouest des îles Britanniques, la dépression se dirige vers le Nord, le long de l'Océan, déterminant ainsi pour la France un régime de vents du sud, et des courants pluvieux, partis de la Méditerranée, gagnent le centre de la France. Si, au contraire, les îles Britanniques se trouvent alors sous un régime de hautes pressions, la dépression gagne la Méditerranée à travers l'Espagne, et la pluie tombe dans toute la région méditerranéenne de la France, en s'étendant plus ou moins sur la région du Massif Central. Dans les deux cas, il tombe des pluies très abondantes. 

Ces dépressions, en effet, dit Angot, « s'annoncent par une hausse énorme de température, et, comme elles viennent de régions chaudes et humides, l'état hygrométrique de l'air qu'elles entraînent est très élevé; aussi les pluies sont-elles généralement d'une intensité extraordinaire  ».
Ces dépressions barométriques qui, par l'abondance des pluies qu'elles amènent, annoncent la fin de l'été, se produisent, suivant les années, entre la mi-septembre et la fin de novembre. Il est rare qu'une année se passe sans qu'elles aient lieu. Le mois dans lequel on les constate le plus souvent est le mois d'octobre qui, pour cette raison, est le mois pluvieux par excellence dans la région française méditerranéenne.
Dans son Étude sur les torrents, Cézanne établit que « la tranche pluviale, dans un courant atmosphérique, est d'autant plus épaisse que le courant arrété par un obstacle est forcé de s'élever plus rapidement ».
Cette considération topographique s'ajoute aux considérations météorologiques indiquées par Angot, pour expliquer l'intensité des pluies d'automne sur le versant méridional des Cévennes. En fait, cette intensité est telle qu'il n'est guère d'année qui ne soit marquée par les débordements torrentiels, soit des affluents du Rhône inférieur, soit des fleuves côtiers du Languedoc et du Roussillon, soit de toutes ces rivières à la fois. Il en résulte souvent des inondations extraordinaires et terribles.

Importantes surtout dans la région méditerranéenne, ces précipitations fluviales ne sont pas limitées à cette région; elles impressionnent également la région située au nord des Cévennes, toutefois avec plus de modération. C'est un fait souvent vérifié que le faite d'une ligne de hauteurs et le versant sous-le-vent reçoivent moins de pluie que le versant remonté par le courant pluvial. Le réchauffement qui se produit à mesure que, le faite franchi, le courant redescend vers la plaine, entraîne comme conséquence une diminution graduelle de la pluie. Suivant une énergique et très pittoresque expression, le bassin supérieur de la Loire ne reçoit que les « éclaboussures » des grandes pluies des Cévennes. Cela suffit pourtant pour qu'octobre ait à Saint-Etienne, et même jusqu'à Vichy et Moulins, un coefficient pluviométrique élevé.

Octobre reste un mois pluvieux dans la moitié occidentale du bassin; il y devient même le mois pluvieux par excellence. Par contre, à mesure qu'on descend vers l'Océan, on voit se manifester un régime pluviométrique différent de celui qui règne sur le Massif Central. Les pluies d'hiver prennent plus d'importance, celles d'été en ont de moins en moins. L'écart très considérable qui existait, dans les stations du bassin supérieur, entre les coefficients pluviométriques des mois d'été et des mois d'hiver va s'atténuant progressivement et devient très faible. Les premiers s'abaissent, tombent même au-dessous de l'unité, tandis que les seconds s'élèvent et la dépassent. Une comparaison des coefficients pluviométriques mensuels à Saint-Étienne ou Vichy, et à Orléans, à Tours, aux Ponts-de-Cé ou à Confolens, met le fait en lumière. Les contrastes entre les saisons, si nettement marqués dans la France centrale au point de vue pluviométrique, se fondent dans la France occidentale jusqu'à presque disparaître.

En somme, le bassin de la Loire représente, dans l'ensemble de la France, une région moyennement arrosée. Certes, on y trouve quelques régions où les pluies sont relativement très abondantes : la région des sources de la Loire et de l'Allier, souvent battue par les violentes averses méditerranéennes; les monts du Limousin, exposés an plein fouet des orages du Sud-Ouest; les monts d'Auvergne, du Forez, du Vivarais et
du Beaujolais,  du Morvan, situés en travers des pluies qui viennent de l'Océan, en sont les principales : toutes reçoivent au moins 1 mètre de pluie par an, quelques-une plus de 1,50 m. On y trouve aussi, ailleurs, des régions relativement sèches, aux pluies maigres et rares : avec leurs 50 ou 60 centimètres de pluies annuelles, le Maine et le bassin du Loir, ainsi que les pays de la Loire moyenne, vers Orléans et Gien, sont au nombre des régions les moins arrosées de la France entière; au centre du Massif Central, la Limagne et la plaine du Forez ne sont pas plus favorisées dans l'encadrement des hauts monts qui les abritent contre les vents pluvieux. Mais ces régions très arrosées ou très sèches, dont l'étendue se compense à peu près d'ailleurs, n'occupent que la moindre partie du bassin. Ce qui domine dans celui-ci, ce sont les régions moyennement arrosées, où il tombe 70 à 80 centimètres de pluies par an. Si l'on pouvait assigner à l'ensemble du bassin de la Loire une hauteur moyenne de pluies annuelles, cette hauteur ne différerait vraisemblablement pas beaucoup de la hauteur moyenne de 80 centimètres qu'on attribue à l'ensemble de la France. (L. Gallouédec).








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