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L'histoire de la Gaule
La Gaule romaine
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La Gaule romaine
La Gaule mérovingienne L'Empire carolingien*
Les Romains donnaient primitivement le nom de Gallia (Gaule) à cette partie de l'Italie septentrionale qui, dès le IVe siècle avant notre ère, était habitée par des tribus celtiques; mais ils appelaient aussi Galli tous les peuples peu connus, cantonnés à l'Ouest et au Nord des Alpes et bientôt ils distinguèrent entre la Gallia cisalpina (Gaule Cisalpine) ou la Gaule de l'Italie et la Gallia transalpina (Gaule transalpine). 

Après de longues guerres, les Romains soumirent la Gaule Cisalpine (310-163), et bientôt après ils attaquèrent la Gaule transalpine, la Gaule au Nord-Ouest des Alpes. Appelés d'abord au secours des Massiliens, ils défirent les Décéates et les Oxybiens, qui les menaçaient. battirent en plusieurs occasions, de 125 à 118, les Salluves, les Ligures, les Voconces, les Allobroges, les Arvernes, et formèrent dès lors la Province romaine (121), qui dans l'origine ne comprenait que des pays situés à l'Est du Rhône, mais qui à partir de l'an 106 embrassa les Helviens, les Arécomiques, les Tectosages, les Tolosates et les Sardones. De 58 à 50, Jules César soumit le reste de la Gaule. Depuis ce temps, sauf les révoltes de peu de durée, ce pays resta soumis aux Romains jusqu'à l'invasion de 406. Leur domination n'y cessa totalement qu'en 486 (à l'époque de l'établissement des Francs).

César, le premier qui ait fait une distinction entre les Celtes et les Germains, qu'avant lui on avait souvent confondus, fut aussi le premier qui ait déterminé d'une manière précise les frontières de la Gaule transalpine. Il appliqua le nom de Germani à toutes les nations transrhénanes et réserva celui de Galli à tous les peuples sans exception qui habitaient entre le Rhin, l'océan Atlantique et les Pyrénées, quoique dans le nombre de ces derniers il y en eût qui n'etaient pas des Celtes. 

La Gallia de César n'était donc plus la Keltikè (Celtique) des Grecs : elle ne comprenait ni les Celtes de l'Espagne, ni ceux des îles Britanniques, ni ceux de la vallée du Danube et des contrées transrhénanes, encore moins ceux de la Thrace et de l'Asie Mineure. Le mot Gallia a pris ainsi un sens restreint, quoique César et les auteurs latins en général considèrent les termes Galli et Celtae comme synonymes. Ce nom formé d'un radical celtique est probablement de création romaine. 

Les Gaulois eux-mêmes qui n'avaient pas d'unité politique et ne formaient pas un corps de nation ne semblent pas l'avoir connu à l'époque de leur indépendance. Il est probable que l'immense étendue de terres qu'ils occupaient, par la raison même qu'elle ne formait pas un tout homogène, ne portait pas un nom général. 
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Gaulois.
Les Gaulois dans l'imagerie du XIXe siècle.

Nous appliquons donc le nom de Gallia à la partie septentrionale de l'Italie, la Gallia cisalpina, et au pays compris entre les Pyrénées et le Rhin, la Gallia transalpina. A la première province que les Romains possédaient dans la Gaule transalpine, c.-à-d, au pays compris entre la mer Méditerranée, la Garonne, les Cévennes et les Alpes, ils donnèrent le nom de Gallia braccata, parce que les Gaulois de cette contrée portaient des braccae, sorte de pantalons. Dès lors les termes Gallia braccata, Provincia Romana et Gallia Narbonensis devinrent synonymes. Enfin, pour distinguer de la Gallia braccata le reste de la Gaule transalpine ou l'on portait également les braies, on donna à cette région le nom de Gallia comata, parce que les Gaulois de ces contrées se distinguaient par leur longue chevelure.

Gallia cisalpina.
La Gallia cisalpina ou citerior comprenait la région de l'Italie septentrionale, dans laquelle, vers le IVe siècle av. J.C., plusieurs peuples celtiques sont venus se fixer, après avoir refoulé les Ligures, les Etrusques et les Ombriens. Elle s'étendait entre les Alpes Cottiennes et Grées à l'Ouest, les Alpes Pennines et Rhétiennes au Nord et la Vénétieà l'Est. Vers le Sud, la frontière, après avoir suivi le cours supérieur du Pô, atteignit la crête des Apennins à l'Est de l'Etrurie et s'avança vers l'Ombrie et la mer Adriatique, d'abord jusqu'à l'Aesis, entre Ancône et Sena Gallica, mais plus tard seulement jusqu'au Rubicon, entre Ravenne et Ariminum.

Les Gaulois de l'Italie, les ennemis les plus redoutés de Rome, durent engager une lutte gigantesque se prolongeant pendant des siècles, pour défendre leur indépendance. Vers le commencement du IIe siècle avant notre ère ils se trouvaient réduits à toute extrémité, et cependant il fallut aux Romains encore onze campagnes et onze grandes batailles (201-191) pour triompher d'eux. Après cette guerre d'extermination, beaucoup de peuples gaulois se soumirent; d'autres, comme les Boii et les Lingones, ne pouvant se résoudre à vivre esclaves sur une terre qu'ils ont reçue libre de leurs aïeux, quittèrent l'Italie pour aller chercher une autre patrie dans la vallée du Danube. Des colons romains vinrent occuper les territoires dépeuplés, et la Gaule italienne fut réduite en province romaine. 

Comme cette province s'étendait également sur la Ligurie (dont les principales villes étaient Genua, Dertona, et Albium Intemelium), la Vénétie (dont les principales villes étaient Hadria et Patavium) et l'Istrie, du nom de Gallia cisalpina on finit par désigner tout le Nord de l'Italie. Peu à peu la population celtique fut absorbée par la civilisation romaine. La Gallia cisalpina perdit très tôt sa religion, sa langue, son costume pour adopter  les moeurs et les usages des Romains;  César fit d'ailleurs obtenir le droit de bourgeoisie à ses habitants. La province romanisée prit le nom de Gallia togata pour la distinguer de la Gallia braccata, parce qu'on y portait la toge, habillement des Romains en temps de paix. 

Quand Auguste eut partagé l'Italie en onze régions, la Gaule cisalpine en forma la huitième, la dixième et la onzième. Elle ne fut plus considérée comme une province romaine, mais fit partie intégrante de l'Italie, désormais étendue jusqu'aux Alpes, ses frontières naturelles.

Comme les Gaulois occupaient surtout le bassin du Pô, leur territoire, primitivement appelé Gallia circumpadana, avait deux divisions naturelles : la Gallia cispadana au Sud et la Gallia transpadana au Nord du fleuve. 

Gallia cispadana.
Elle était occupée : 1° par les Boii, dont le territoire, divisé en cent douze circonscriptions, s'étendait entre le Pô et les Apennins et avait pour villes principales : Mutina et Bononia; 2° par les Lingones à l'Est des Boii à l'embouchure du Pô; ville principale Ravenne; 3° par les Sentines, établis au Sud des Lingones sur les côtes de la mer Adriatique; leur pays s'étendait d'abord jusqu'à l'embouchure de l'Aesis et plus tard jusqu'au Rubicon. Une partie du territoire maritime qu'ils occupaient dans l'Ombrie portait pendant longtemps encore le nom d'ager gallicus.

Gallia transpadana. 
Ses principaux peuples furent : 1° les Taurini, d'origine ligurienne, qui occupaient le versant oriental des Alpes Cottiennes et la haute vallée du Pô; ville principale : Augusta Taurinorum (Turin); 2° les Segusiavi au Nord des Taurini; 3° les Salassi sur le flanc oriental des Alpes Grées; villes principales : Eporedia et Augusta Praetoria (Aoste); 4° les Lepontii au Nord du lac Majeur (L. Verbanus); 5° les Libici à l'Est des Segusiavi et des Salassi; ville principale : Vercellae; 6° les Insubres, le peuple le plus puissant de la Gaule transpadane, ayant probablement sous sa clientèle des populations plus petites comme les Laevi et les Marici; leur pays s'étendait entre le lac Majeur, le lac de Côme (L. Larius) et le Pô; villes principales : Mediolanum (Milan) et Ticinum (Pavie); 7° les Cenomani à l'Est des Insubres, entre le lac de Côme, le lac de Garde, le Pô et l'Adige; villes principales : Brixia (Brescia), Cremona, Mantua et Verona; 8° les Euganei au Nord des Cenomani et à l'Ouest de la Venetia. Il y avait en outre plusieurs petites tribus alpestres, difficiles à localiser.

Les Gaulois qui menacèrent Rome, et s'en emparèrent l'an 390 av. J.-C., partirent de la Gaule Cisalpine. Dans la deuxième guerre punique, les Gaulois Cisalpins s'unirent à Hannibal contre les Romains. Mais Rome, après avoir triomphé de Carthage, les plaça successivement sous son joug pendant le IIe siècle av. J. C., et Auguste mit la derrière main à la conquête de leur pays.

Sous Constantin, la Gaule Cisalpine aura une division plus simple :

1° la Gaule Cispadane, subdivisée en Flaminie, Emilie et Picenurn;

 2° la Gaule Transpadane, subdivisée en Ligurie, Vénétie et lstrie, et à laquelle fut ajoutée la Rhétie, séparée de la Germanie.

Gallia transalpina.
Frontières : à l'Ouest l'océan Atlantique (mare Aquitanicum); au Sud les Pyrénées et la mer Méditerranée (sinus Gallicus); à l'Est le Var (Varus), les Alpes et le Rhin; au Nord l'île des Bataves, la mer du Nord (mare Germanicum) et la Manche (fretum Gallicum). 

Les peuples qui, à l'arrivée des Romains, habitaient ce pays étaient très divers. Les principaux parmi ces peuples étaient, dans la Belgique, les Suessions, Suessiones, les Bellovaques, Bellovaci, et les Trévires, Treveri; dans la Celtique, les Helvétiens, Helvetii, les Séquanes, Sequani, les Eduens, Aedui, les Arvernes, Arverni et les Sénonais, Senones, et dans l'Aquitaine, les Tarbelliens, Tarbelli, et les Ausciens, Ausci. Les villes les plus importantes chez ces peuples, avant la conquête romaine, étaient Massilia (Marseille), Narbo (Narbonne), Gergovia, Bibracte, Aventicum, Alesia, Agendicum et Treveri (Trèves), plus tard le siège de la préfecture des Gaules.

A côté des Celtes il faut aussi distinguer : 1° les Aquitains, de la famille des Ibères; ils occupaient le territoire compris entre les Pyrénées, la Garonne et l'océan Atlantique; 2° les colonies grecques de la côte de la mer Méditerranée; 3° les Ligures qui, refoulés au delà du Rhône, habitaient une partie des Alpes et les côtes de la mer Méditerranée depuis l'embouchure du Rhône jusqu'aux confins de l'Etrurie; les peuples alpestres sont très nombreux et peu connus; pour beaucoup d'entre eux il est difficile de déterminer s'ils étaient celtes ou ligures; 4° quelques peuples germaniques qui s'étaient fixés au Nord-Est du pays au milieu des tribus belges.

La Province romaine.
Vers l'an 154 avant J.-C., les Romains, sollicités par les Grecs de Marseille, pénétrèrent pour la première fois dans la Gaule transalpine pour faire la guerre aux Ligures; mais ce ne fut que plus tard, entre les années 125 et 121, qu'ils y firent leurs premières conquêtes. Après avoir battu à Vindalium et près de l'Isère les Allobroges et les Arvernes, ils traitèrent ceux-ci avec modération et déclarèrent ceux-là sujets de Rome. Du territoire des Allobroges ainsi que des pays enlevés à plusieurs populations liguriennes ils formèrent la Provincia Romana. Ils agrandirent successivement la province au delà du Rhône, y fondèrent en 123 la colonie d'Aquae Sextiae (Aix-en-Provence) et en 118 celle de Narbo Martius (Narbonne).  Les Romains l'appelaient "notre province", nostra Provincia.

Les frontières de cette première possession romaine en Gaule sont mal connues. A l'époque où commença la guerre des Cimbres, la Provincia avait comme limites la mer Méditerranée et la crête des Pyrénées; le Var et les peuples libres des Alpes la bornaient vaguement à l'Est. Comme frontières du côté de l'Aquitaine et de la Gaule chevelue, on admet généralement la Garonne et les Cévennes; mais il serait plus juste de dire que ces frontières étaient flottantes et indéterminées. 

Les principaux peuples de la Gaule Narbonnaise étaient à l'Ouest du Rhône : les Volcae Tectosages avec Toulouse, Carcassonne et Narbonne les Volcae Arecomici avec Nemausus (Nîmes) et les Helvii; sur la rive gauche du fleuve : les Allobroges avec Geneva et Vienna; les Cavares avec Arausio (Orange) et Avenio (Avignon), et enfin quelques peuples liguriens comme les Salluvii et les Deciates. Quant à la ville de Marseille avec ses colonies Antipolis (Antibes) et Agathe (Agde), elle ne faisait pas partie de la Provincia; elle reçut le titre de foederata et garda son autonomie.

Carte de la Gaule.
Carte de la Gaule à l'arrivée de César (58 av. J.-C.).

La conquête de la Gaule

En arrivant dans la Gaule Trasnsalpine, Jules César eut grand soin de ne pas se présenter aux Gaulois comme conquérant, mais comme libérateur. Les Helvètes menaçaient justement d'envahir ce pays; César accourut aussitôt, et les vainquit auprès de Bibrax (Autun). Les Suèves n'étaient pas moins menaçants, sous la conduite d'Arioviste; César les battit également. Ces deux succès eurent pour résultat de lui concilier plusieurs populations gauloises et de frapper fortement l'imagination de toutes les autres.

Cependant on savait trop bien les habitudes de Rome pour admettre que ces grands services fussent en effet désintéressés, et le nord de la Gaule n'en courut pas moins aux armes pour prévenir l'esclavage. César, changeant alors de rôle, s'élança hardiment de ce côté, et réprima en peu de jours le soulèvement des Belges, pendant que le jeune Crassus et ses autres lieutenants soumettaient l'Armorique et les provinces d'entre Seine et Loire.

L'année suivante, 56, fut consacrée presque entièrement à la conquête de l'Armorique et de l'Aquitaine. Mais Jules César, qui commençait à mieux connaître la Gaule, comprit alors que le meilleur moyen de la dompter était de l'isoler complètement; car elle tirait de nombreux secours de la Germanie, et le druidisme avait la Bretagne pour centre principal. De là les deux expéditions de l'année (55), l'une au delà du Rhin, l'autre au delà de la Manche. La première réussit, et César pénétra le premier dans les forêts de la Germanie. Celle de Bretagne fut moins heureuse. Elle eut au moins pour effet d'exciter au plus haut degré l'admiration des Romains, et c'était un genre de succès que César préférait à ceux même qu'il obtenait sur l'ennemi.

La seconde expédition de César, contre les Bretons eut de meilleurs résultats , et lui valut à Rome vingt jours de supplications, que le sénat n'osa pas refuser. Mais à peine était-il revenu qu'il faillit succomber avec toute son armée. Comme la famine l'avait obligé à disséminer ses légions, il apprit que plusieurs étaient en danger de périr. Il ne lui fallut rien moins que toute son activité et tout son génie pour se soustraire à cet horrible désastre. Qu'avait donc fait Pompée pour se dire l'égal du général qui accomplissait chaque jour de telles merveilles?

La Gaule semblait alors soumise (53). César voulut s'en assurer, et il convoqua dans ce but une assemblée générale. Les Carnutes, les Sénonais, les Éburons et les Trévires, qui osèrent seuls n'y pas envoyer de députés, furent cruellement punis de leur audace; Ambiorix, un de leurs chefs, eut peine à trouver un asile dans les Ardennes, et César passa une fois encore le Rhin.

Et ce fut alors cependant que la grande oeuvre de César fut menacée de la manière la plus redoutable. Au lieu d'agir isolément et de se faire successivement accabler, presque tous les peuples de la Gaule résolurent, en effet, de se liguer et d'écraser leur vainqueur sous leurs efforts combinés. Druides et guerriers s'accordèrent cette fois. L'on se jura amitié sur les étendards nationaux, et l'insurrection prit même un chef : un jeune chef Arverne, qu'ils élurent tous leur Vercingétorix.
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Vercingétorix sur une monnaie.
Monnaie de Vercingétorix.

La ville de Genabum (à l'emplacement d'Orléans) donna le signal du mouvement, par le massacre de tous les Romains établis dans ses murs, et aussitôt toute la Gaule courut aux armes. Le plan de Vercingétorix était d'envahir la Province par ses lieutenants et d'y retenir César, pendant qu'il détruirait lui-même toutes les légions dispersées dans le nord.

Soit que ses lieutenants n'eussent pas bien accompli leur mission, soit que lui-même n'eut pas agi assez vite, soit que rien ne put résister au génie de César, quelques jours suffirent pour ruiner toutes ces combinaisons. César était alors auprès de Lucques; il accourut aussitôt à travers les Alpes, délivra la Province, franchit les Cévennes, dévasta l'Arvernie, afin d'obliger Vercingétorix à revenir sur ses pas, et dès qu'il vit qu'il y revenait en effet, il l'y laissa pour s'élancer au milieu de ses légions étonnées.

Dès qu'il les eut ralliées et ranimées il était sur de vaincre. Genabum succomba la première, en expiation de sa perfidie; Noviodunum eut bientôt le même sort, et toute la Gaule centrale allait devenir la proie du vainqueur, quand les Gaulois adoptèrent une résolution désespérée : c'était de détruire toutes leurs villes, de ravager toutes leurs campagnes et de ne plus vaincre César qu'en lui opposant un désert. 

Malheureusement ce beau dévouement ne fut pas général ; car Avaricum (Bourges) obtint grâce, et cette première exception en autorisa bien d'autres. César en profita sans retard, et s'empara d'Avaricum. Mais il échoua complètement devant Gergovie. Cependant Labienus, son meilleur lieutenant, avait peine à se maintenir contre. les Gaulois du nord, dirigés par le vieux Camulogène, et ces heureuses nouvelles, répandues avec une merveilleuse rapidité, achevaient d'exalter la Gaule. Les Éduens même se détachèrent de César, qui n'eut plus pour alliés que les Rémois, les Lingons et les Trévires.

Beaucoup alors conseillèrent à César de se replier sur la Province et d'abandonner la Gaule. Mais, outre qu'il ne se désespérait pas si vite, il savait bien que sa défaite en Gaule serait une proscription à Rome, et il ne répondit à ces lâches conseils qu'en marchant à la rencontre de Vercingétorix. Ils se trouvèrent en présence sur les bords de la Saône; et, après une lutte terrible, qui dura douze heures et où César faillit plusieurs fois périr, les Gaulois, vaincus, tournèrent tout à coup le dos, pour ne s'arrêter que sous les murs d'Alesia.
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Combattants romain et Gaulois.
Combattants romain et Gaulois.
(Musée du Louvre).

Alésia fut la Numance des Gaulois. Cesar n'hésita pas à l'assiéger, quoiqu'il n'eût que quelques légions et que Vercingétorix comptât encore plus de quatre-vingt mille soldats; car s'il réussissait, c'en était fait de la Gaule. Il suppléa à l'infériorité numérique par d'immenses travaux de circonvallation du côté de la ville trois grands fossés avec terrasse, créneaux et tours élevées; du côté de la campagne trois fossés également, dont le plus éloigné n'avait pas moins de vingt kilomètres. Entre tous ces fossés et en avant des chevaux de frise, des palissades, des fossés recouverts de claies et hérissés d'aiguillons. Moins de cinq semaines avaient suffi à tant d'efforts.

Et ce n'était pas sans raison que César se montrait si prudent; car la Gaule, qui savait comme lui que son sort dépendait d'Alesia, n'eut besoin que d'un mois pour lancer deux cent quarante-huit mille guerriers au secours de cette ville. Ils arrivèrent trop tard, et leur ardeur se brisa contre les inexpugnables retranchements de leur ennemi. Défaits ensuite dans une grande bataille, ils se dispersèrent en tous sens, et Vercingétorix n'essaya pas de prolonger une lutte inutile. Il vint seul se livrer au proconsul, dans l'espérance de sauver tous ses compagnons. César le reçut silencieux, et le remit aux licteurs. Quant aux Gaulois, il en massacra un grand nombre.

La ruine d'Alesia était celle de la Gaule même, et cependant telle était l'énergie de ces Barbares que César n'osa pas s'éloigner un  moment du théâtre de ses exploits. Les Bituriges, les Carnutes, les Bellovaques, les Armoricains, les Belges s'insurgèrent, en effet, durant l'hiver, et leur exemple entraîna aussitôt beaucoup d'autres tribus pour accabler leurs vainqueurs sous la simultanéité de ces guerres locales. César en triompha comme de leur coalition, et il n'y eut bientôt plus dans toute la Gaule qu'une seule ville qui osât lui fermer ses portes : Uxellodunum. La résistance de ses habitants fut admirable, mais inutile. Elle succomba au bout de quelques mois, et le proconsul s'y montra impitoyable, pour décourager toutes les résistances à venir (51 ).

La période gallo-romaine

Pendant cinq cents ans les descendants des Gaulois ont vécu sous la domination romaine. Jusqu'au IIIe siècle ap. J.-C., cette domination relativement paisible, et les révoltes partielles, comme celles de Civilis et de Sabinus, sont en somme des faits négligeables dans l'histoire générale.

La romanisation de la Gaule.
La romanisation de la Gaule fut rapide. Toutes les traditions anciennes disparurent. Les villes perdirent leur nom gaulois; des villes nouvelles, comme Lyon, furent fondées. Par un procédé tout politique, les Romains identifièrent les dieux gaulois avec leurs dieux; Belen devint Apollon; le druidisme, autrefois si puissant, disparut, et les Gaulois vouèrent un culte à toutes les divinités du panthéon romain. Les voies romaines, qui servaient à assurer l'ordre et la bonne administration, favorisaient aussi le développement économique. L'agriculture devint plus méthodique, et les arbres fruitiers originaires d'Asie, comme le pêcher, furent alors sans doute introduits en Gaule. Les industries du tissage, de la poterie, de la verrerie, de la bijouterie, prirent une grande extension, et les cités commerçantes du littoral méditerranéen se couvrirent d'admirables monuments qui attestaient leur prospérité.

Point ne fut besoin de conserver très longtemps dans la pratique les catégories de privilèges qu'on avait instituées pour entretenir la division et la jalousie entre les peuples et entre les particuliers. Dès le ler siècle de la conquête, les nobles prirent des noms romains, quittèrent la campagne pour les villes, les habitations rustiques pour les palais; ils renoncèrent à leur clientèle et à leurs habitudes belliqueuses; ils coupèrent leurs cheveux et suivirent les modes de Rome. Ils avaient abandonné leurs langues diverses pour parler latin; le latin vulgaire, seule langue commune qui facilitât les transactions, ne tarda pas à s'introduire dans les classes populaires, où il se déforma pour donner plus tard naissance un des rameaux des langues romanes. Désormais les Gaulois étaient bien des Romani, et ce nom leur restera jusqu'aux temps carolingiens.
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Proserpine et Pluton.
Proserpine et Pluton.
(Bas-relief de la villa gallo-romaine de
Chiragan, à Martres-Tolosane).

La division administrative de la Gaule.
La Gaule chevelue, conquise et soumise par Jules César (58-51 av. J.-C.), à laquelle on donnait quelquefois le nom de Gallia nova pour la distinguer de la Narbonnaise appelée Gallia vetus, fut partagée en trois provinces, Tres Provinciae

1° l'Aquitaine  (Gaule Aquitanique) située entre les Pyrénées, l'océan Atlantique et la Garonne; 

2° la Celtique (Gaule Celtique) qui était séparée de l'Aquitaine par la Garonne (Garumna) et de la Belgique par la Seine (Sequana) et la Marne (Matrona);  elle commençait au Rhône (Rhodanus), et était contenue entre la Garonne, l'Océan et la frontière de la Belgique; elle s'étendait même jusqu'au Rhin (Rhenus), par le moyen des Séquanes et des Helvétiens. 

3° la Belgique (Gaule Belgique), qui commençait à la frontière de la Celtique, c.-a-d. à la Seine et à la Marne, allait jusqu'à la partie inférieure du Rhin et jusqu'à la mer du Nord et la Manche.

Pline et Ptolémée ont suivi cette division, dont Strabon parle le premier. 

Sous Auguste, en l'an 27 avant notre ère, on procéda à une nouvelle division de la Gaule. La séparation déjà ancienne de la Gaule en deux parties fut conservée : l'ancienne Province, la Narbonnaise garda seule ses anciennes limites, mais la Gallia nova, tout en conservant une  sorte d'unité conventionnelle, dont le culte de Rome et d'Auguste devint le lien, fut l'objet d'un nouveau découpage. Ce nouveau partage, tout en étant assez conforme au précédent, ne respecta plus la répartition ethnographique que rappelaient dans César les noms d'Aquitaine, de Celtique et de  Belgique. 

• A l'ancienne Aquitaine, occupée par « une race différant absolument des Gaulois par la langue et le type physique, bien plus semblable aux Ibères qu'aux Celtes », on ajouta le territoire « des quatorze peuples placés entre la Garonne et la Loire » (Strabon, IV, I, 1). 

• Ensuite à la Belgique, qui autrefois avait la Marne comme frontière méridionale, on annexa tous les peuples habitant à l'Est de la Saône : les Helvetii, les Sequani et les Mediomatrici. La nouvelle Belgique s'étendait donc entre la Seine, la Saône, le Rhône, les Alpes, le Rhin et la mer. 

• Enfin, l'ancienne Celtique, de laquelle on avait détaché les quatorze peuples d'entre la Garonne et la Loire, prit le nom de Lugdunaise ou Lyonnaise (Provincia Lugdunensis) et était comprise entre la Seine, la  Saône, la Loire, le Rhône et les Cévennes. 

Chacune de ces régions fut une province. Lugdunum (Lyon), ville d'origine toute romaine, devint en quelque sorte la capitale de toute la Gaule, le siège des gouverneurs. C'est à Lyon que Drusus, l'an 12 av. notre ère, convoqua un concilium de la Gaule. Cette assemblée était jusqu'à un certain point une délégation annuelle de toutes les cités des « Trois Provinces » et avait à la fois un caractère religieux et politique. 

Quand les trois provinces nouvelles furent créées, Auguste détermina les territoires des cités; et il y avait presque autant de civitates  dans la Gaule d'Auguste que l'on comptait de peuples dans la Gaule chevelue avant César. Strabon nous apprend qu'au temps d'Agrippa (mort l'an 12 av. J.-C.) il y avait soixante civitates dans les Tres Provinciae (Strabon, IV, III, 2).  Nous savons par Tacite (Ann. III, 14) que quelques années plus tard on en comptait soixante-quatre. Ces cités, établies par Auguste, se sont perpétuées sans changements notables presque jusqu'à nos jours dans les circonscriptions ecclésiastiques des évêchés.

Par la suite on augmenta non seulement le nombre des cités, mais aussi celui des provinces. Déjà en l'an 14 av. J.-C. les Romains soumirent les Ligures comati qui habitaient les Alpes Maritimes et firent de leur pays une province impériale équestre. A la fin du règne d'Auguste ou au commencement de celui de Tibère, on créa les deux provinces de Germanie supérieure et de Germanie inférieure, qui toutefois furent plutôt des territoires militaires que des provinces dans le sens ordinaire du mot. 

Ainsi déjà vers le temps de la mort d'Auguste on comptait sept provinces gauloises. Les successeurs d'Auguste en augmentèrent encore le nombre. Au temps de Néron, le petit royaume de Cottius, à la mort de ce prince, fut réuni à l'Empire; on en créa la province des Alpes Cottiae ou Cottianae, qui s'étendait jusqu'au pays des Vocontii et comprenait les territoires d'Embrodunum (Embrun) et des Caturiges (Chorges). 

Plus tard, probablement sous le règne de Claude, pour protéger le passage du Petit Saint-Bernard, on forma la province équestre impériale des Alpes Ceutronicae ou Graiae. Cette province s'étendit bientôt vers le Nord, acquit une grande importance par la création d'un poste au passage des Alpes, à l'Ouest du Grand Saint-Bernard (Summus Poeninus), et dès lors elle prit le nom de province des Alpes Atrectianae ou Atractiancu. Elle comprenait la vallée supérieure du Rhône ou le Valais, l'ancien pays des Viberi, des Seduni, des Veragri et des Nantuates. Au IVe siècle, quand on donna la crête des Alpes pour limites entre l'Italie et la Gaule, les trois provinces alpestres furent coupées en deux. 

A la fin du IIIe ou dans les premières années du IVe Siècle, Dioclétien ou Constantin partagea l'Aquitaine d'Auguste en deux provinces. A l'ancienne Aquitaine située au Sud de la Garonne on donna le nom de Novempopulana, tandis qu'à la partie septentrionale on conserva celui d'Aquitaine. Sous les successeurs de Constantin, la division de la Gaule en provinces dut subir encore plusieurs changements, ainsi qu'on peut le voir par la liste de Rufus de 369, par Ammien Marcellin (360-390), par la liste de Polemius Silvius de 385, par la Notitia dignitatum (375-420) et la Notitia provinciarum et civitatum (395-423).

Au commencement du Ve siècle, la Gaule est partagée en dix-sept provinces. Voici leur liste, d'après la Notitia provinciarum et civitatum :

Province   Chef-lieu  Correspondance actuelle
Narbonaise I
Provincia Narbonensis
Narbo Martius (Narbonne) France : Haute-Garonne, Ariège, Pyrénées-Orientales, Aude, Tarn-et-Garonne, Tarn, Hérault, Gard, Lozère, Ardèche.
Narbonaise II Aquae Sextiae (Aix-en-Provence) France : Bouches-du-Rhône, Var, Vaucluse, Alpes de Haute-Provence, Hautes-Alpes, Isère.
Aquitaine I
Prov. Aquitanica
Avaricum (Bourges) France : Cher, Indre, Creuse, Haute-Vienne, Corrèze,. Puy-de-Dôme. Allier, Lozère, Cantal, Aveyron, Lot, Tarn-et-Garonne.
Aquitaine II Burdigala (Bordeaux) France : Loire-Atlantique, Maine-et-Loire, Vendée, Deux-Sèvres, Vienne, Charente-Maritime; Charente, Gironde, Dordogne, Lot-et-Garonne, Gers.
Novempopulanie
Prov. P. Novempopulana
Ausci (Auch) France : Gironde, Landes, Gers, Haute-Garonne Hautes-Pyrénées, Pyrénées-Atlantiques, Ariège.
Viennoise
Prov. Viennensis
Vienne (Vienne) France : Bouches-du-Rhône, Vaucluse, Drôme, Isère, Ain, Haute-Savoie. - Suisse : canton de Genève.
Alpes Maritimes
Prov. Alpium Maritimarum
Ebrodunum (Embrun) France : Var, Alpes de Haute Provence, Hautes-Alpes et Alpes-Maritimes.
Alpes Grées et Pennines
Prov. Alpium Graiarum et Poeninarum
Darantasia (Moutiers en Tarantaise) France : Savoie. - Suisse : Canton du Valais.
Grande Séquanaise
Prov. Maxima Sequanorum
Vesontio (Besançon) France: Haute-Saône, Doubs, Jura, Saône-et-Loire et Ain.
Lyonnaise I
Prov. Lugdunensis
Lugdunum (Lyon) France : Haute-Marne, Côte-d'Or, Nièvre, Allier, Saône-et-Loire, Rhône, Loire, Ain.
Lyonnaise II Rotomagus (Rouen) France : Yvelines, Val-d'Oise, Seine-Maritime, Eure, Calvados, Orne et Manche.
Lyonnaise III Caesarodunum (Tours) France : Finistère, Côtes-d'Armor, Île-et-Vilaine,
Morbihan, Loire-Atlatique, Mayenne, Sarthe, Maine-et-Loire, Indre-et-Loire.
Lyonnaise lV Senones (Sens) France: Ile-de-France, Eure
et-Loir, Loir-et-Cher, Loiret, Nièvre. Yonne, Aube. 
Belgique I
Prov. Belgica
Treveri (Trèves) Luxembourg. - Allemagne. - France : Meuse, Moselle, Meurthe, Vosges, Haute-Marne.
Belgique II Remi (Reims) Pays-Bas. - Belgique. - France : Nord, Pas-de-Calais, Somme, Oise, Aisne, Marne, Haute-Marne.
Germanie I (G. supérieure)
Prov. Germania
Moguntiacum (Mayence) Allemagne : Rhénanie-Palatinat, Sarre. - France : Haut-Rhin, Bas-Rhin. 
Germanie Il (G. inférieure) Colonia Agrippa (Cologne) Pays-Bas. - Belgique. - Allemagne : Rhénanie-du-Nord-Westphalie.
Une dix-huitième province fut créée en Gaule, au Ve siècle de J. C.,
par le partage de la Viennoise en Viennoise lre et IIe.
La Gaule proprement dite forme un diocèse et est soumise à un vicaire, subordonné à un préfet qui commande aussi aux vicaires d'Espagne et de Bretagne. Chacune des dix-sept provinces obéit à un gouverneur. Chaque civitas s'administre elle-même au moyen d'une curie ou sénat et de magistrats annuels; le defensor civitatis protège le peuple et surveille la rentrée des impôts. Les pagi, divisions de la civitas, ont parfois eux-mêmes une constitution municipale. Il y avait en outre en Gaule des assemblées provinciales qui auraient été d'une grande utilité dans le désarroi des invasions, si les institutions servaient à quelque chose lorsque l'esprit politique est mort; on voit en effet que l'une au moins de ces assemblées, celle de Lyon, avait le droit de se plaindre à l'empereur de la mauvaise gestion du gouverneur. Il est probable que dans la réalité les abus du fonctionnarisme n'avaient pas de frein sérieux. 

La Gaule romaine du IIIe au Ve siècle.
A partir du IIIe siècle, la prospérité de la Gaule va décliner avec celle de tout l'Empire. Pendant la période de l'anarchie militaire, ce fut à Lyon que Septime Sévère défit son compétiteur Albinus (197); plus tard, de 258 à 267, le Gaulois Posthumus réunit toute la contrée sous sa domination; en même temps qu'elle se détachait de l'Empire, la Gaule était menacée, envahie même par les Vandales et les Francs. Enfin Dioclétien rétablit l'autorité impériale. Mais à l'anarchie va succéder le despotisme

L'Etat sera si admirablement réglé que les sujets eux-mêmes deviendront des machines; l'idéal serait l'immobilité; les ressorts humains vont se rouiller et les intelligences moisir. Au sommet, très loin maintenant de ces sujets qui portent tous le titre banal et insignifiant de citoyens romains, trône l'empereur, que Végèce appelle « un dieu présent et corporel »; l'ancien magistrat est devenu une sorte de souverain asiatique, et Constantinople, fondé au commencement du IVe siècle, donne le ton à tout l'Empire. Au-dessous de lui s'étage toute une hiérarchie de fonctionnaires, dont la Notitia dignitatum nous énumère puérilement les titres et les insignes.

Les impôts (impôt foncier, capitation, contributions indirectes, réquisitions) étaient devenus fort lourds. La perception en était très vexatoire. Elle était réservée en effet aux compagnies fermières et aux curiales; tous les non-nobles qui possédaient au moins vingt-cinq arpents de terre étaient curiales et devaient contribuer à faire rentrer sous leur propre responsabilité les impôts directs. Le Gaulois Salvien, qui écrivit vers 455 son De Gubernatione Dei, déclare que les curiales étaient des tyrans et que ses compatriotes, plutôt que d'être surchargés d'impôts, préféraient émigrer en masse chez les Barbares. Mais les curiales eux-mêmes n'étaient guère plus heureux; ils se trouvaient à la merci des nobles qui corrompaient les agents impériaux, évitaient toutes les charges pour en écraser les autres et étaient les vrais maîtres dans chaque cité. La justice était rendue par les magistrats municipaux et par le gouverneur; d'appel en appel, on pouvait invoquer l'empereur lui-même. Le droit civil avait fait de grands progrès. Mais le droit criminel était d'une sévérité excessive : il consacrait l'usage de la torture et des pénalités les plus atroces  (Le droit gallo-romain). L'organisation sociale remédiait-elle du moins par sa vigueur aux abus de l'administration impériale? 
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Gaulois couché.
Gaulois couché. (Bronze d'Alésia).

A l'époque où les grandes invasions commencèrent, la société civile et la société militaire étaient complètement distinctes en Gaule comme dans tout l'Empire. L'armée était méprisée; elle se composait d'esclaves, de barbares, d'une foule de misérables qu'on marquait comme des forçats pour les empêcher de déserter, et qui n'auront ni le courage de résister aux envahisseurs germains, ni intérêt à le faire. Au bas de la société civile on rencontrait les esclaves, protégés maintenant par la loi contre l'arbitraire de leurs maîtres, et moins atteints peut-être que les hommes libres par la décroissance générale du bien-être. Dans une condition intermédiaire entre la servilité et la liberté se trouvaient les colons qui formaient la plus grande partie de la population rurale. Ils étaient libres de leur personne, mais attachés à la glèbe. C'était soit d'anciens fermiers qui avaient contracté des dettes et s'étaient résignés, faute de les pouvoir payer, à se mettre pour toujours au service de leurs créanciers; soit des travailleurs appelés pour défricher certaines terres; soit enfin des Germains. Il ne faut pas oublier que la plupart des familles d'origine germanique qui se sont établies en Gaule y sont entrées pacifiquement, par une immigration lente, ou bien ont été amenées de force par des généraux romains pour coloniser des pays déserts. 

Dans les villes, la situation des artisans rappelait celle des colons dans la campagne; comme les colons étaient fixés à la glèbe, les artisans étaient attachés, ainsi que leur postérité, à leurs diverses corporations; on les appelait les corporati. Les artifices, qui exerçaient les professions libérales, étaient soumis eux-mêmes à des réglementations très étroites. Le despotisme de l'Etat en matière économique eut des résultats généraux désastreux. La classe moyenne, si puissante et si riche en Gaule au temps des Césars et des Antonins, se vida d'hommes et d'argent pendant la période suivante. Le nombre des commerçants diminua beaucoup, ainsi que celui des petits propriétaires fonciers. La disparition de la petite propriété eut d'ailleurs des causes multiples. Nous avons vu que tout non-noble possesseur de 25 arpents était curiale; le nombre des curiales, qu'une loi appelait les « esclaves de l'Etat », décrut constamment malgré les rigueurs qu'on exerçait contre ceux d'entre eux qui cherchaient à fuir, ou bien à entrer dans l'Eglise ou dans l'armée.

Enfin, dans une société aussi sévèrement hiérarchisée, les grands propriétaires avaient toutes sortes de moyens d'accroître constamment leurs domaines. Ces grands propriétaires formaient la classe des nobles, des clarissimi, qui était brillante et orgueilleuse. Les nobles avaient, en général, non pas un domaine compact, très vaste, mais un certain nombre de terres disséminées dans une ou plusieurs provinces. Comme ils joignaient souvent à leurs richesses le titre de hauts fonctionnaires, ils étaient de grands personnages. Le petit propriétaire abandonnait souvent ses biens à son puissant voisin pour devenir son fermier et obtenir sa protection. Le noble du IVe siècle est un précurseur du seigneur féodal. Il est le patron d'une foule d'hommes, qu'il juge et qu'il réunit au besoin pour repousser les Barbares. L'aristocratie foncière est seule favorisée dans cette société civile du Bas-Empire, où règne la plus prodigieuse inégalité, et où, chose plus grave, l'on est rivé héréditairement à sa condition. Les conséquences de ce régime furent la dépopulation, l'inertie des masses civilisées à l'approche des Barbares.

La civilisation était encore très brillante, mais plutôt par la force de l'impulsion antérieure que grâce à une activité productrice bien réelle. L'industrie et le commerce languissaient. Les arts étaient depuis le temps des Antonins dans une profonde décadence. L'instruction était remarquablement répandue; il y avait des écoles célèbres à Marseille, Toulouse, Lyon, Autun, Bordeaux, etc. Mais les littérateurs dignes de ce nom furent bien peu nombreux aux IVe et Ve siècles (Ausone, Rutilius, Apollinaire).

Quant à la moralité de cette société gauloise, il ne convient pas d'en croire des satiriques comme Pétrone ou des théologiens comme Salvien. La vie de famille était développée et la vertu honorée. Les riches ne passaient pas leur temps dans les orgies; l'hiver à la ville, l'été dans leurs domaines, ils menaient une vie large et paisible, aimaient à causer et à lire les classiques. Il y avait encore au cirque et à l'amphithéâtre des spectacles sanglants; mais c'était là le reste d'une tradition qui s'éteignait. Les moeurs, loin d'être violentes, étaient adoucies. Lorsque les Barbares apparaîtront, l'édifice impérial s'écroulera tout entier, laissant des ruines que, les hommes du Moyen âge s'obstineront à vouloir utiliser. Seule, l'Eglise chrétienne se maintint.

La christianisation de la Gaule.
Le christianisme avait tardé à étendre son emprise sur la Gaule. C'est dans la vallée du Rhône que les chrétiens apparurent d'abord (martyre de saint Pothin à Lyon en 177). Les communautés se multiplièrent au IIIe siècle à la suite de la mission des sept évêques (saint Saturnin à Toulouse, saint Martial à Limoges, saint Denis à Lutèce, etc.). C'est seulement à la fin du IVe siècle que la religion nouvelle s'insinua dans le centre : ce fut plus tard encore dans le Nord, malgré les efforts de saint Martin : saint Romain voyait encore à Rouen, vers 620, un temple de Vénus. Partout les paysans persistèrent très longtemps à vénérer les arbres et les fontaines. Il fallut aussi lutter contre les dissidences appelées hérésies (exécution du gnostique Priscillien en 385). L'Eglise orthodoxe s'imposa, grâce à l'unité du dogme et à l'organisation qu'elle se donna; le dogme était fixé depuis le concile de Nicée en 325; ce fut au IVe siècle aussi que l'organisation se précisa. 

Les circonscriptions civiles furent respectées : les civitates devinrent des diocèses, et chaque province fut soumise à un métropolitain. (Ces cadres furent modifiés du Ve au VIIIe siècle, puis on en revint aux divisions romaines; du XIVe au XVIIe siècle, il y eut de nouveaux changements qui devinrent définitifs, de sorte qu'il devait y avoir en 1789 vingt-cinq archevêchés, et non dix-sept comme au IVe siècle.) La primatie fut disputée par les cités d'Arles, de Vienne et de Lyon. Après le clergé séculier, apparut en Gaule le clergé régulier. Le premier monastère fut fondé en 360, à Ligugé, par saint Martin. Les églises avaient pour subsister les offrandes des fidèles et les revenus de leurs domaines, qui deviendront très considérables après les invasions ; elles avaient de plus des privilèges financiers et judiciaires. Cette organisation et cette puissance du clergé chrétien survivront à la ruine de l'Empire. 

L'Eglise crut longtemps qu'il existait encore ou qu'il pouvait renaître, et qu'elle avait besoin de lui. Cette illusion durera aussi longtemps que le Moyen âge; elle aura de grandes conséquences. Ainsi l'Eglise se fit la dépositaire de l'idée impériale; elle se fit aussi, malgré elle, la dépositaire de la civilisation païenne et c'est ainsi que la Gaule ne sombra pas dans l'entière barbarie. La chape de plomb obscurantiste plutôt que le néant, en somme.

La Gaule pendant les grandes invasions Barbares.
La paix romaine subsista jusqu'au Ve siècle, où l'Empire romain, usé par sa durée et son étendue, commença à s'effondrer, tandis que se déroulaient ce que l'on a appelé les grandes invasions barbares.

Les migrations du Ve siècle.
Sous la pression de populations diverses venues des confins de l'Asie, des peuples tout entiers se mirent en marche au Ve siècle pour chercher, de l'autre côté du Rhin et des Alpes, des terres où pouvoir continuer à vivre. On vit ainsi affluer plusieurs peuples germaniques : Wisigoths et Ostrogoths, Saxons et Alamans, Vandales et Longobards (Lombards), Burgondes et Francs, qui débordèrent ensemble ou successivement sur la Gaule, l'Espagne, l'Italie et jusque dans l'Afrique du Nord. 

Les Burgondes à l'ouest du Jura, dans les vallées du Rhône et de la Saône (Bourgogne); les Francs (Ripuaires et Saliens) en Belgique et dans la vallée de la Somme. Les Gallo-Romains restèrent assez longtemps les maîtres des vallées de la Loire et de la Seine.

Les Wisigoths, après la mort de leur roi Alaric se firent céder par l'empereur Honorius la Seconde Aquitaine, avec Toulouse pour capitale. A la même époque, c.-à-d. au commencement du Ve siècle, les Francs Ripuaires occupaient la région de la Moselle et de la Meuse, les Francs Saliens se répandaient dans le pays au Nord de la Somme, et les Burgondes dans la Savoie. Ces peuplades germaniques étaient depuis longtemps en contact avec les Romains, et leur établissement en deçà du Rhin et des Alpes ne paraissait pas inquiétant. 

Les Huns.
Les migrations germaniques avaient à peine commencé à se fixer que l'énorme vague de fond des Huns arriva, entraînant dans sa ruée d'autres populations du Danube et de l'Elbe. Les Huns ravageaient, incendiaient tout. Leur roi Attila s'appelait lui-même " le fléau de Dieu». Il se flattait que, sur le sol où son cheval avait passé, l'herbe ne repoussait plus. 

Les Wisigoths se joignirent aux troupes du chef des Gallo-Romains, Aétius, pour repousser Attila en 451. Attila, battu dans les plaines catalauniques (près de Châlons-en-Champagne), repassa le Rhin pour se jeter l'année d'après sur l'Italie.

Les tempêtes qui s'étaient déchaînées sur l'Empire furent pendant la première partie du Ve siècle considérées comme des bourrasques passagères. Peu d'années après il fallut changer d'avis. Rome fut pillée par les Vandales en 455; quelques mois auparavant, la descendance mâle du grand Théodose s'était éteinte et les révolutions de palais allaient se succéder dans la ville impériale pendant vingt ans, jusqu'à ce que la facile victoire du chef hérule Odoacre eût décidé de la ruine de l'empire d'Occident. Aétius n'étant plus là pour les contenir, les Burgondes occupèrent les vallée du Rhône et de la Saône. Les Wisigoths abjurèrent ouvertement l'alliance romaine et étendirent leur domination jusqu'à la Loire. 

C'est vers 455 que Salvien écrivit son De Gubernatione Dei; ce n'est pas là l'ouvrage d'un Romain optimiste, comme celui qu'avait écrit Paul Orose sous le règne d'Honorius; le théologien gaulois prédit la chute imminente de l'Empire et comprend que le monde barbare ne saurait entrer dans les cadres du monde civilisé sans les briser; il s'en réjouit du reste : il voit au milieu de ces bouleversements poindre l'aurore des jours nouveaux; il aperçoit dans ces Barbares un instrument divin de régénération; quatorze siècles avant les auteurs allemands, il invente la théorie du Germanenthum. (GE).

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Dictionnaire Territoires et lieux d'Histoire
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