V.
Delbos
c.1900 |
L'action
et les fins.
- Le problème des fins de l'action conquiert ainsi une signification de
plus en plus spéciale; mais il serait inexact de dire qu'il s'émancipe
d'une servitude; car alors même qu'il ne semblait qu'une dépendance du
problème de la connaissance, il réagissait
par les exigences mêmes de son objet sur la façon de concevoir la nature
et la fonction de la science. Comme la théorie
de la connaissance s'est produite au moment où les premières doctrines
sur la nature du réel manifestaient leurs insolubles
oppositions,
la théorie de l'activité morale s'est produite au moment où le
système des autorités qui fournissaient des règles de vie était désagrégé
et chancelant ; et il y a eu coïncidence entre ces deux moments. Quand
Socrate
a essayé de fixer, du point de vue de la nature humaine, les conditions
de la science, ç'a été pour approprier la science à la détermination
des fins pratiques; et cette destination de la science en a marqué profondément
le caractère. Aussi l'affirmation de l'identité
de la science et la vertu n'avait-elle rien de paradoxal
en soi : elle n'était paradoxale que par l'attribution à la nature humaine,
conçue dans sa généralité, du soin de diriger et d'ordonner la vie.
Quant à là connaissance même,
principe-certain
de l'action droite, elle était faite d'inductions
et de définitions dont la matière, universalisée
par l'esprit, était empruntée à la vie pratique
elle-même, et aux opinions ou discours qui Ia
reflétaient: c'était donc, sous l'apparence
du pur raisonnement dialectique, une connaissance
essentiellement anthropomorphique, un simple effort pour idéaliser par
le concept les tendances humaines. Issue de cette
notion de la connaissance, la spéculation des anciens en a prolongé le
sens au delà des limites que Socrate avait fixées, et elle s'est produite
avant tout selon ce principe, que rendre compte des choses, c'est en estimer
la valeur. De là , chez Platon, l'affirmation
que le Bien est l'Idée suprême; de là , chez Aristote,
la représentation de la nature entière comme
mue par l'attrait de la pensée parfaite. II semble
donc que la connaissance ait pour but de découvrir le lieu où la moralité
humaine peut le plus sûrement et le plus complètement se produire; le
rapport de la connaissance et de la moralité n'est donc pas le rapport
de deux fonctions hétérogènes.
Mais cet intellectualisme
moral ne tarde pas à développer, et déjà même chez ceux qui le professent,
des problèmes résolus par des affirmations immédiates ou implicites.
Comment donc tout d'abord s'établit la conformité
de l'individu au bien rationnellement
défini? Cette conformité est-elle immédiate, naturelle, nécessaire?
Le seul fait qu'il y a un problème moral prouve qu'elle n'est pas immédiate
et que jusque dans la nature intérieure de l'humain il y a sous forme
de passions et de désirs
aveugles des obstacles à la royauté de la raison.
Elle n'est naturelle qu'en un sens, en ce sens que le bien doit être pour
l'umain la vie heureuse, que la tendance au bonheur, certaines dispositions
qui y concourent et enfin l'intelligence
qui y aboutit sont enveloppées dans la nature humaine, en ce sens par
conséquent que la vie heureuse est dans la perfection, l'achèvement de
notre être. Enfin cette conformité apparaît d'autant
moins nécessaire que le rationalisme moral,
comme le rationalisme spéculatif, est davantage obligé de se déprendre
des formes monistes qu'il avait d'abord affectées,
et de reconnaître dans l'âme humaine, à côté
de le raison, des puissances inférieures douées d'une action positive.
Par là même est révélée, avec l'insuffisance du savoir pour déterminer
la vertu, la réalité originale du vouloir: la question du libre
arbitre est posée.
Il n'y a que la science
parfaite et divine pour produire immédiatement l'acte bon et bienheureux;
mais la science proprement humaine ne saurait sans le concours efficace
de la volonté ordonner les passions
et en triompher. L'intelligence n'est donc plus que l'un des principes
constitutifs de le vertu; l'intellectualisme se tempère et s'atténue,
jusque dans la volonté, dont il est obligé de faire un des facteurs de
la moralité, il découvre l'impulsion instinctive dont elle n'est que
la forme la plus haute et la mieux éclairée. Dès lors une autre voie
est nettement indiquée à la morale : tout ce
qui est objet on fin pratique ne saurait dériver de la raison : la raison
ne peut créer ni des tendances, ni, au moins directement, des mobiles
d'action : elle ne peut qu'éclairer l'humain sur ce qu'il poursuit par
nature et sur les meilleurs moyens de le poursuivre. Or l'humain recherche
son plaisir et il ne peut rechercher que son plaisir. L'intelligence
n'a donc pas la faculté de constituer la vertu : elle ne joue à l'égard
des impulsions et des fins concrètes qu'un rôle formel et régulateur
; elle est avant tout l'habileté réfléchie qui maintient ou écarte
certains plaisirs en raison des conséquences qu'ils engendrent et qui
n'est déterminée dans ses prescriptions que par ce seul principe, que
l'absence de trouble, même au prix d'apparents sacrifices, est préférable
à l'inquiétude. A la définition rationnelle se substitue une définition
empirique
du bonheur. A la conception de l'individu lié
au monde par la raison se substitue la conception de l'individu détaché
du monde par la raison et posé dans sa subjectivité
sensible. Mais, d'un autre côté, l'indétermination pratique finit par
s'étendre de l'intelligence aux tendances même les pins immédiates et
les plus élémentaires du sujet; et la sagesse convaincue de l'inefficacité
de la raison, de la contingence de la nature et de la coutume, se réfugie
dans l'abstention.
Quelle que soit
la diversité de ces formules, le rapport du bien à l'activité humaine
est compris par les anciens comme un rapport de convenance on d'utilité,
de beauté ou de prudence, non comme un rapport d'obligation. Il n'y a
pas de loi morale: la loi est essentiellement sociale
et n'est que sociale. Aussi, non seulement à cause de l'importance prépondérante
qu'avait pour le citoyen grec la vie politique, mais encore à cause de
la nécessité de définir les conditions
matérielles les plus déterminantes de l'action, la pensée philosophique
des anciens fait-elle en général de la politique la science pratique
par excellence. Mais si par son extension aux problèmes politiques l'intellectualisme
aboutit logiquement d'abord au communisme,
ensuite au cosmopolitisme,
il subit aussi par cette extension même la nécessité de réformer ses
conclusions
logiques trop simples : il est obligé de compter dans ce domaine plus
encore peut-être que dans le domaine moral avec les circonstances et les
espèces d'action irrationnelles, de se plier aux nécessités de fait
et de se borner souvent à en chercher simplement une accommodation plus
rationnelle. C'est ainsi que les problèmes concernant la division des
fonctions, la nature et la meilleure organisation de la souveraineté,
la définition de la justice, sont traités le coup sûr avec l'intention
de fixer un idéal, mais aussi avec un sentiment de la proportion à découvrir
entre l'idéal et le réel. En outre, comme la vertu morale avait été
mise de plus en plus dans l'achèvement de la nature humaine, la vertu
de la cité fut mise de plus en plus dans l'achèvement des tendances naturelles
qui la fondent et qui en elles-mêmes sont indépendantes de toute convention
arbitraire et de tout exemplaire transcendant.
En somme, le problème
moral et politique tel que l'ont conçu les anciens s'est proposé comme
objet à expliquer la vie individuelle et sociale, sous l'idée d'un accord
relativement simple entre les conditions externes et les conditions internes
de l'activité, et de même entre les diverses facultés de la nature humaine
: l'harmonie, la mesure, la tranquille possession de soi, voilà les vertus
principales. Au contraire, en créant dans les consciences
l'idée d'une vie surnaturelle par rapport
à la raison même, en leur communiquant le sentiment
de la corruption de la nature, de la valeur de
la souffrance, de la nécessité du repentir, le christianisme
en même temps qu'il a en quelque sorte démesuré les aspirations humaines,
a rompu l'équilibre spontané de la vie intérieure; et les oppositions
qu'il a établies ont tellement pénétré dans les âmes que, même dépourvues
de leur signification théologique
et isolées des croyances qui les ont suscitées,
elles s'imposent presque comme des faits à la pensée philosophique et
viennent singulièrement compliquer le problème moral.
Parmi ces oppositions,
l'une des plus importantes est celle de la science
et de la conscience, de la science qui ne
peut rien pour le salut et de la conscience dont la disposition interne
sollicite le concours de la grâce. Il semble de prime abord que la moderne
renaissance de l'intellectualisme surmonte cette opposition; mais plus
paradoxal en un sens que l'intellectualisme antique, en matière morale
(car il est pur à l'origine de toute tendance et de tout concept anthropomorphiques),
l'intellectualisme moderne est plus vite forcé de reconnaître ses limites.
C'est ainsi que chez Spinoza la distinction est
nettement établie entre l'intelligence abstraite, capable de percevoir
le vrai, mais incapable de le réaliser, et l'intelligence concrète, formée
au contact de la vie, susceptible de se traduire en sentiments et en actes
; ce n'est pas au surplus la seule intelligence, c'est l'amour intellectuel
de Dieu
qui constitue la béatitude. De même si la joyeuse acceptation de la nécessité
universelle pose l'être humain dans la vérité de sa nature et dans la
certitude
de la sagesse, il faut bien remarquer que, pour
déterminer cette attitude, il est inutile de comprendre cette nécessité
par la science matérielle qui la réalise ou la découvre dans le détail
: il suffit de la concevoir dans son idée et d'en faire la maxime de sa
conduite. Il y a donc, au sein de l'intellectualisme même, comme
une préparation du formalisme qui se produira
nettement plus tard. En outre, lorsque l'intellectualisme en vient à admettre
qu'il y a derrière les phénomènes mécaniquement
liés des êtres doués d'appétition, il restaure
précisément de la philosophie antique, en y ajoutant l'idée d'un développement
à l'infini, ce qui permettait de comprendre la condition et la loi de
l'action, à savoir la tendance et la finalité.
L'intellectualisme fait de la pensée la mesure de la perfection et du
bonheur, mais en dégageant de plus en plus l'individu de l'ordre de lapensée
abstraite et technique pour le faire entrer dans l'ordre de la pensée
vivante et proprement humaine. Seulement, à moins de se nier lui-même,
il n'en doit pas moins persister à affirmer la liberté comme causalité
de la raison plutôt que comme causalité du
vouloir
: il reste fidèle à cet esprit de synthèse
systématique qui travaille à réduire à tout prix l'opposition des puissances
pratiques et des facultés spéculatives.
Or cette opposition
reparaît plus irréductible, dès qu'au lieu de chercher ce qui est la
vérité objective de l'action morale, on cherche ce qui en est, dans les
consciences, le motif inspirateur. La transposition que l'intellectualisme
fait subir à la réalité sensible pour l'expliquer, déjà peut-être
discutable en elle-même, est d'une signification et d'une portée bien
plus douteuses quand elle veut s'étendre par analogie à la conscience
morale : ici le sujet est capable d'éprouver immédiatement en luice qui
le fait agir. C'est le fait sur lequel ont insisté, pour l'opposer Ã
l'intellectualisme, les morales du sentiment; elles se sont appliquées
à montrer que la faculté qui nous fait distinguer le vice de la vertu
n'est pas du même genre que la faculté qui nous fait distinguer le faux
du vrai, qu'elle consiste avant tout dans une disposition affective et
pratique, bienveillance, sympathie,
générosité. Ces doctrines ont joué dans le développement des problèmes
moraux un rôle assez analogue à celui qu'a joué dans le développement
du problème de la connaissance la théorie de Locke;
elles ont préparé le criticisme
moral. En face des doctrines qui déduisent la moralité de concepts, elles
ont mis en lumière l'existence de la conscience, c.-à -d. d'une aptitude
à discerner le bien et le mal, non seulement par définition, mais dans
les diverses circonstances de la vie; et par delà leurs propres conclusions
doctrinales, elles ont suscité la question de l'origine des dispositions
et des intuitions meraies qui actuellement dirigent l'activité humaine.
Mais il est permis
aussi de concevoir que l'origine empirique de la conscience, si tant est
qu'on puisse la déterminer, n'en définit pas la valeur. Même, à vrai
dire, tout ce qui a une valeur doit comme tel échapper à des procédés
de résolution psychologique. En outre, de ce que l'activité pratique
est indépendante de la science, il ne suit pas qu'elle soit en dehors
de la raison. Car la raison peut être autre chose que la faculté de poser
le vrai dans l'être; la théorie de la connaissance établit qu'elle est
avant tout une faculté de législation universelle; pourquoi, dès lors,
n'y aurait-il pas une raison pratique comme il y a une raison spéculative?
Et l'existence de cette raison pratique est démontrée par l'analyse du
jugement moral comme l'existence de la raison spéculative est démontrée
par l'analyse de la science. Seulement l'existence de la raison pratique
ne peut sans contradiction être démontrée sous la forme de l'être ou
du donné; elle ne peut être démontrée que sous la forme d'un devoir.
C'est ainsi d'ailleurs que la conscience conçoit l'idéal moral comme
un impératif qui commande sans condition, comme un impératif catégorique.
Mais l'impératif ne dérive pas d'une autorité extérieure à la volonté,
il est la loi même du vouloir posée par le vouloir; il est le vouloir
raisonnable qui commande aux désirs sensibles. La liberté est la causalité
de ce vouloir ; et précisément parce qu'elle doit être conçue, non
comme détermination de l'être, mais comme puissance pratique, elle n'est
l'objet d'aucune intuition intellectuelle;
elle n'est pas non
plus l'objet d'une intuition empirique qui en dénaturerait le caractère
absolu: elle est la puissance pratique inconditionnelle que nous supposons
sans l'apercevoir, par l'affirmation de la loi pratique inconditionnelle.
La conséquence de ces principes, c'est la nécessité de purifier l'activité
morale de toute considération étrangère, de toute conception hétéronome
pour ne laisser subsister que la bonne volonté qui vaut absolument par.
son intention d'être bonne, c.-à -d. par le respect du devoir. Le concept
du souverain bien n'est plus un concept primitif à définir : ce n'est
qu'un concept dérivé dont la loi morale garantit la validité au moyen
d'affirmations qui sont non des conditions, ni même des conséquences
nécessaires, mais des postulats
de la raison pratique ( Kant).
Contre cette élévation
à l'absolu de la conscience
morale et de la personnalité se sont développées non seulement les doctrines
qui prétendent résoudre tout le donné pratique en conditions psychologiques
et même biologiques, mais encore, avec une force d'expansion croissante,
les doctrines qui veulent l'expliquer par son rapport aux intérêts,
aux fins ou aux conditions
d'existence de la société. Déjà l'utilitarisme
faisait intervenir la considération du bien social comme règle de l'activité
individuelle; par ailleurs il est apparu de plus en plus que la société
intervient non pas seulement comme objet, mais encore comme facteur de
la conscience. De là la signification de plus en plus importante attribuée
aux relations qu'implique non l'humain placé en face de lui-même et de
ses facultés, mais l'humain en société. La sociologie
( Comte) est
née en partie de l'insuffisance de la morale
formaliste, individualiste, téléologique : elle est venue pour restaurer
la notion de la solidarité des divers phénomènes sociaux et quelque
forme qu'en ses hésitations elle ait affectée, elle a presque toujours
manifesté une tendance à n'étudier la vie morale que comme l'un de ces
phénomènes. Mais il sera toujours nécessaire de faire appel, pour l'expliquer
tout entière, aux considérations subjectives et à l'idéal, qui la différencient
des autres fonctions sociales.
D'un autre côté,
science philosophique ou science positive, la sociologie absorbe en elle
pour les coordonner avec d'autres problèmes, les questions classiques
concernant le fondement de la souveraineté et la nature du droit. Ces
questions avaient été résolues par la philosophie moderne dans un esprit
de réaction contre l'idée de la société naturellement organisée, contre
l'idée d'une prédestination immédiate de l'individu
à l'existence sociale. La pensée qui a d'abord, sous des formules différentes,
prévalu, c'est la pensée que l'état de nature est un état antisocial
( Hobbes),
que la société est le résultat d'un contrat destiné à mettre fin Ã
la guerre de tous contre tous. Du caractère et de la portée attribués
à ce contrat dépendait par voie de conséquence logique la conception
de ce qu'était le pouvoir et de ce qu'était le droit. Mais peu à peu
apparaissait, Ã travers cette notion du contrat
social qui primitivement ne l'impliquait pas, l'idée de la toute-puissance
du vouloir pour la constitution et la réforme intégrales de la société.
De là une sorte de métaphysique de la
société, atomiste et anarchique, contre laquelle a été dirigée la
constitution de la sociologie. L a conception
première de la sociologie a été opposée à la spécialisation des sciences
sociales, comme discipline théorique, à la superstition des idées individualistes,
comme discipline pratique : elle a posé le consensus social comme supérieur
à la fois à la diversité isolée des phénomènes politiques, juridiques,
économiques et à l'action directe des volontés
particulières. Enfin, elle s'est opposée à la philosophie de l'histoire,
comme une détermination positive des progrès de l'humanité s'oppose
à l'idée d'un gouvernement transcendant des actes humains en vue de fins
transcendantes. Si la sociologie après Comte a
cherché d'autres voies, appliqué d'autres méthodes, elle
a gardé dans ses
ambitions et souvent dans ses tendances une bonne part des pensées qui
en avaient inspiré la création. Il est vraisemblable qu'elle devra renoncer
de plus en plus à établir l'unité des sciences sociales par des procédés
dogmatiques,
qu'elle devra en être surtout la critique, comme la théorie de la connaissance
est la critique des sciences de la nature: critique
à la fois justificative et limitative. (Victor Delbos). |
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