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La philosophie

Aperçu Divisions de la philosophie La nature du réel Le problème de la connaissance L'action et les fins La valeur de la philosophie

 

V. Delbos 
c.1900 
Le problème de la connaissance - Le problème de la connaissance n'est pas né spontanément : il est résulté surrout de la conscience des contradictions enveloppées dans les doctrines concernant l'essence et les propriétés fondamentales de la réalité. Du moment que la réalité ne semble plus régler la connaissance avec certitude, il apparaît que la façon de connaître doit au moins pour une part déterminer la connaissance. La découverte de ce principe sert d'abord à nier la possibilité de la science. Mais comme la distinction s'était introduite pour les choses entre l'apparence et la réalité, elle s'introduit pour l'esprit entre les facultés qui ne saisissent que l'apparence et les facultés qui saisissent le réel. Les facultés qui saisissent le réel sont les facultés capables de découvrir et d'enchaîner les concepts. Telle est la première solution positive donnée au problème de la connaissance. Cette solution est à la fois dialectique et ontologique. Elle manifeste la puissance qu'a la pensée de saisir le vrai uniquement au moyen de rapports intrinsèques qu'elle établir entre les concepts, sans recours aux choses sensibles qui le troublent ou l'altèrent : elle s'est à coup si sûr inspirée de l'exemple des mathématiques, dont le progrès consiste à déduire des propositions établies, au moyen de relations qui ne relèvent que de l'esprit, de nouvelles propositions. D'un autre côté, elle pose l'être dans l'idée; et par là elle s'attribue le droit de transposer dans une langue différente, qui peut en rendre la solution plus aisée, le problème de la dérivation des diverses formes de l'être. Mais la limite de ce rationalisme dialectique et ontologique est l'existence de ce qui est hors de l'idée, l'ignorance, l'opinion, l'erreur ; elle est encore l'irréductible opposition entre la généralité du concept érigé en réalité et l'individualité de toute existence donnée. Ni l'effort tenté pour déduire l'ignorance, l'opinion et l'erreur par l'idéalisation de ce qu'elles expriment, ni l'effort tenté pour rapprocher l'existence et la science par la réalisation de l'universel dans l'individuel, ne réussissent à résoudre cette double antinomie. A la logique du concept s'oppose le principe nominaliste, qu'il n'existe que des individus; à l'affirmation de la réalité objective ou transcendante de l'idée s'oppose le principe empirique, qu'il n'y a que des représentations sensibles. Mais bien que ces deux principes soient susceptibles d'une interprétation positive, ce qu'ils servent surtout à montrer, c'est l'indifférence des raisons logiques que l'individu, comme tel, peut découvrir en lui, c'est aussi l'indétermination des données que l'expérience sensible présente, c.-à-d. que du nominalisme et de l'empirisme est tiré le scepticisme. D'un autre côté, la dialectique, tenue de plus en plus pour un procédé formel, ne sert qu'à opposer en ses expressions irréductibles des thèses contradictoires.

Chez les Anciens, la théorie de la connaissance est virtuellement partagée entre la métaphysique et la logique : la métaphysique détermine ce qu'est la vérité; la logique définit les procédés réguliers qui permettent de l'atteindre. Au contraire, chez les modernes, la théorie de la connaissance s'est conquis, à part de la logique et de la métaphysique, une place indépendante et même prépondérante. Le cause de l'extension qu'elle a prise tient avant tout aux conditions nouvelles dans lesquelles elle s'est produite. Les anciens décidaient en bloc si la certitude est possible ou impossible et de quelle faculté relève la connaissance certaine. Chez les modernes, il s'agit moins de discuter si la certitude est possible que de rechercher comment elle est possible; il s'agit d'établir non pas seulement quelle faculté elle suppose, mais quel genre de concours entre diverses facultés, et par suite jusqu'où elle s'étend. C'est que l'esprit, pour résoudre ces questions, ne part plus d'une hypothèse sur le réel : ce qu'il trouve devant lui. C'est le réel déjà expliqué par la science, et investi par elle de déterminations authentiques. De la sorte est éliminée une solution du problème, au moins sous la forme que l'Antiquité lui avait donnée, à savoir le scepticisme. Expression d'un doute-absolu sur la validité de la science, le scepticisme ne serait plus qu'un jeu sans portée: s'il paraît subsister dans la philosophie moderne, ce n'est plus à coup sûr comme conception intégrale, c'est surtout comme moyen d'exclure, soir les causes d'incertitude étrangères à la fois à la science et à la pensée, soit les faux types de certitude plus ou moins spontanément imposés par la pensée à la science; il est une méthode ou un acte de l'esprit critique; et à ce titre, quoiqu'il soit le plus souvent suggéré au développé par l'empirisme, il est devenu de plus en plus immanent au rationalisme même.

A son origine, le rationalisme moderne découvre comme condition de la science la pensée (Descartes) : non pas la pensée qui procède par concepts plus ou moins discontinus, plus ou moins transcendants les uns par rapport aux autres, mais la pensée intuitive dont la géométrie est l'oeuvre la plus achevée, la pensée qui supprime toute distance entre elle et son objet, la pensée qui peut déduira sans cesser d'apercevoir, parce que la déduction qu'elle accomplit n'est qu'une répétition d'actes éminemment simples. Ayant éprouvé par de longues chaînes de raisons son efficacité créatrice, la pensée n'a pas d'autres limites à se poser qu'elle-même; elle a le droit de définir le réel non pas à la mesure du donné, mais à la mesure de sa vertu propre.

La thĂ©orie de la connaissance s'est d'abord constituĂ©e par la dissolution graduelle de cette synthèse que le cartĂ©sianisme opĂ©rait entre la pensĂ©e et l'ĂŞtre. D'abord, alors mĂŞme que la connaissance rationnelle se donne pour le type de la connaissance certaine, il n'en est pas moins vrai qu'elle se dĂ©veloppe Ă  propos de suggestions empiriques, d'idĂ©es adventices; et si faible que soit le rĂ´le attribuĂ© Ă  l'expĂ©rience, il ne s'en produit pas moins hors des dĂ©terminations de la raison; et le fait de transposer l'expĂ©rience en raison confuse ou en raison implicite n'est possible que par l'altĂ©ration du caractère concret de ses objets et de ses relations. Aussi l'expĂ©rience, rĂ©sidu sans valeur pour le rationalisme cartĂ©sien, apparaĂ®t-elle Ă  l'empirisme comme le seul mode de dĂ©termination positive. L'expĂ©rience conforme nos idĂ©es aux choses, tandis que la raison ne conforme ses idĂ©es qu'Ă  ses tendances. Le but de l'empirisme est moins de nier l'innĂ©itĂ© des idĂ©es que de la destituer de toute signification objective. Il est possible que l'activitĂ© de l'esprit intervienne par delĂ  les faits sensibles; mais ce n'est qu'une activitĂ© formelle, incapable de se crĂ©er une matière de connaissance, capable tout au plus de s'adapter aux choses prĂ©sentĂ©es par l'expĂ©rience pour les grouper et les ordonner. 

En outre, les relations rationnelles fondĂ©es sur les principes simples de l'esprit sont inadĂ©quates aux relations concrètes que l'expĂ©rience rĂ©vèle entre les faits. Enfin, c'est un prĂ©jugĂ© que celui qui consiste Ă  Ă©riger en ĂŞtre l'objet de la connaissance : l'objet de la connaissance, c'est le donnĂ©, le phĂ©nomène, sans plus. Ainsi donc l'expĂ©rience est Ă  la fois la cause, l'objet et la limite dit savoir; la cause, en ce sens que ce sont les habitudes engendrĂ©es par des connexions frĂ©quentes de faits qui marquent la direction de notre pensĂ©e; l'objet, en ce sens que le rĂ©el ne peut ĂŞtre ni dĂ©duit, ni construit, mais doit ĂŞtre constatĂ©; la limite, en ce sens qu'une idĂ©e Ă  laquelle ne correspond aucune impression est fictive et arbitraire (Locke, Berkeley, Hume). Mais de mĂŞme que l'empirisme s'est constituĂ© avec les rĂ©sidus du rationalisme, le rationalisme peut se reconstituer avec les rĂ©sidus de l'empirisme, sur les principes suivants : une activitĂ© de l'esprit peut ĂŞtre, purement formelle, sans ĂŞtre pour cela artificielle et arbitraire; elle peut exprimer les lois gĂ©nĂ©rales auxquelles doit se conformer le donnĂ© pour ĂŞtre connu : des relations peuvent lier des phĂ©nomènes hĂ©tĂ©rogènes sans ĂŞtre pour cela a posteriori; l'expĂ©rience peut ĂŞtre l'objet et mĂŞme la limite de la connaissance, sans en ĂŞtre la cause.  Car l'expĂ©rience explique tout de la connaissance, sauf la possibilitĂ© de l'expĂ©rience. Ainsi peut se substituer aux doctrines contraires qui se fondent exclusivement sur les droits de l'expĂ©rience ou les droits de la raison, une doctrine qui montre dans la raison la condition de l'expĂ©rience; la raison ne peut pas saisir des ĂŞtres, des choses en soi ; mais elle est nĂ©cessaire pour comprendre des objets : telle est la doctrine kantienne (Kant, Criticisme).

C'est le kantisme qui fournit le mieux le type d'une thĂ©orie de la connaissance parce qu'il en a, en des termes nouveaux, dĂ©fini la mĂ©thode et la tâche. La thĂ©orie de la connaissance n'est pas une logique au sens ordinaire du mot; la logique, en effet, ne s'occupe que de ces règles gĂ©nĂ©rales de la pensĂ©e, sans lesquelles il n'y a pas de bon usage de l'entendement, ou que de ces règles spĂ©ciales, sans lesquelles il n'y a pas de bonne application de l'entendement Ă  certaines catĂ©gories d'objets. Mais elle ne s'occupe pas des lois qui font que la pensĂ©e est objective en gĂ©nĂ©ral, qui la rendent capable de fixer a priori les conditions auxquelles doit se soumettre l'expĂ©rience. Cette fonction revient Ă  la thĂ©orie de la connaissance. La thĂ©orie de la connaissance garde bien en un sens comme maxime de ses recherches l' ancienne formule de la vĂ©ritĂ©: adaequatio intellectus et rei; mais elle se distingue de la mĂ©taphysique en ce sens qu'au lieu de poser cette adĂ©quation comme un idĂ©al dogmatique, elle travaille Ă  l'expliquer d'une façon critique. Pour cela elle ramène la notion de rĂ©alitĂ© Ă  celle d'objectivitĂ©, la notion d'intelligence Ă  celle de sujet pensant, et, Ă©liminant de parti pris toute conception qui ferait dĂ©pendre l'objectivitĂ© d'une chose en soi et qui ramènerait l'action du sujet pensant Ă  une intuition intellectuelle, elle se propose d'Ă©tablir comment l'acte de penser dĂ©termine a priori la lĂ©gislation universelle des phĂ©nomènes. Mais d'un autre cĂ´tĂ© pour comprendre dans sa puretĂ© cet acte de penser, il faut non pas le constater comme un fait d'expĂ©rience, mais le dĂ©couvrir comme condition de la facultĂ© de connaĂ®tre. D'oĂą la distinction essentielle qu'il doit y avoir entre la thĂ©orie de la connaissance et la psychologie : l'analyse psychologique rĂ©sout des phĂ©nomènes complexes en phĂ©nomènes plus simples; mais l'Ă©lĂ©ment psychologique le plus simple, la sensation par exemple, loin d'ĂŞtre une connaissance, est par elle seule la donnĂ©e la plus subjective; par consĂ©quent Ă  vouloir traiter psychologiquement le problème de la connaissance, on nĂ©glige d'avance l'attribut essentiel de la pensĂ©e scientifique, qui est d'ĂŞtre relation Ă  un objet, non simple modalitĂ© d'un sujet. 

La méthode à appliquer ici, si elle n'est pas sans analogie avec les méthodes pratiquées par certaines sciences, est cependant originale : elle est une méthode d'analyse, mais qui a pour but de dissocier d'une part dans la science ce qui est donné et ce qui est condition, d'autre part dans nos facultés ce qui est matière et ce qui est forme, à montrer l'identité des formes de nos facultés et des conditions de la science. La théorie de la connaissance se garde de confondre avec la question des idées innées la question des principes à priori du savoir: car l'innéité n'est qu'un caractère psychologique apparent, toujours résoluble pour une analyse poussée plus avant: l'élément a priori, au contraire, n'est pas un fait psychologiquement circonscrit, puisque c'est ce qui convertit en objets de connaissance certaines de nos représentations. Il ne doit donc pas se laisser réduire par l'analyse ordinaire des faits de conscience. Mais, malgré tout, c'est la prétention de l'empirisme que, de faire rentrer dans le cadre des questions psychologiques les problèmes qui concernent la possibilité et l'objectivité de la connaissance : le principe perpétuel de l'empirisme, quelle que soit la variété des formes qu'il affecte, c'est la résolution de la science objective en modalités de la vie mentale, et la raison constamment invoquée pour la justification de ce principe, c'est que tout le concevable et tout le donné ne sont tels qu'en fonction de la conscience: d'où un subjectivisme essentiel qui s'atténue souvent par la distinction de modalités permanentes et de modalités passagères de la vie mentale, mais qui n'en reste pas moins la négation de tout effort pour constituer à l'état de discipline indépendante la théorie de la connaissance. Seulement la généralité du principe sur lequel s'appuie l'empirisme psychologique en fait ressortir l'indétermination ét l'insuffisance : de ce que tout le concevable et tout le donné sont dans les consciences, il ne suit pas que, dans les consciences il n'y ait que des manières d'être et des relations psychologiques: la conscience est le lieu de déterminations du réel spécifiquement différentes, et le fait que tous les phénomènes actuels ou possibles sont intérieurs à un sujet, ne résout pas la question de savoir comment le sujet, au lieu de se borner à vivre, connaît, c.-à-d. érige en objets explicables par des lois universelles le système de ses perceptions.

Nettement distincte de la psychologie, la théorie de la connaissance n'est pas moins distincte par sa fonction propre de la métaphysique: elle joue à l'égard de la métaphysique le rôle de discipline critique ou propédeutique, c.-à-d. qu'elle cherche à déterminer si la métaphysique est possible comme science de l'être, ou si elle l'est seulement comme science des conditions a priori de la connaissance ou de l'action, on comme science coordinatrice des principes et des résultats les plus généraux des sciences spéciales. Mais il est arrivé que la théorie de la connaissance a transposé en lois du savoir un certain nombre de concepts originairement pourvus de caractères ontologiques : tels les concepts de substance, de cause, de fin, que refusant à ces concepts toute faculté d'exprimer l'être, elle leur a attribué la vertu de comprendre les phénomènes. D'où la tentation de supprimer, mais en un autre sens, la distinction de la théorie de la connaissance et de la métaphysique pour ériger en métaphysique, c.-à-d. en science de l'absolu et de l'inconditionné la théorie même de la connaissance. C'est ainsi que le sujet pensant du kantisme devient chez Fichte le Moi producteur par son activité infinie, non seulement de la forme, mais de la matière du savoir. C'est ainsi encore que l'universelle relativité rattachée par Kant à la conception des antinomies de la raison devient chez Hegel le fond même de la pensée absolue en vertu d'une dialectique immanente par laquelle les idées et les choses ne s'allument que pour se nier et se continuer dans leur négation. Mais cet idéalisme métaphysique est obligé ou bien de convertir arbitrairement en être ce qui n'est que notion, ou bien de supposer comme premier principe une causalité infinis dont le type est fourni, non par la conscience intellectuelle, mais par la conscience morale de l'humain et par là il apparaît que le savoir n'exprime ni dans leur intégrité, ni dans leur essence, les, rapports de l'humain au réel. D'un autre côté, si la théorie de la connaissance reste plus strictement fidèle à son rôle de propédeutique, si elle a pour résultat de limiter la raison en elle-même et dans ses usages, elle est naturellement conduite à affirmer que la vie pratique a des principes à part, distincts des principes du savoir théorique. (Victor Delbos).

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Dictionnaire Idées et méthodes
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