V.
Delbos
c.1900 |
Le
problème de la connaissance
- Le problème de la connaissance n'est
pas né spontanément : il est résulté surrout de la conscience
des contradictions enveloppées dans les doctrines
concernant l'essence et les propriétés
fondamentales de la réalité. Du moment que
la réalité ne semble plus régler la connaissance avec certitude,
il apparaît que la façon de connaître doit au moins pour une part déterminer
la connaissance. La découverte de ce principe
sert d'abord à nier la possibilité de la science.
Mais comme la distinction s'était introduite pour les choses entre l'apparence
et la réalité, elle s'introduit pour l'esprit
entre les facultés qui ne saisissent que l'apparence et les facultés
qui saisissent le réel. Les facultés qui saisissent le réel sont les
facultés capables de découvrir et d'enchaîner les concepts.
Telle est la première solution positive donnée
au problème de la connaissance. Cette solution
est Ă la fois dialectique et ontologique.
Elle manifeste la puissance qu'a la pensée de
saisir le vrai uniquement au moyen de rapports intrinsèques qu'elle établir
entre les concepts, sans recours aux choses sensibles qui le troublent
ou l'altèrent : elle s'est à coup si sûr inspirée de l'exemple des
mathématiques,
dont le progrès consiste à déduire des propositions
établies, au moyen de relations qui ne relèvent
que de l'esprit, de nouvelles propositions. D'un autre côté, elle pose
l'être dans l'idée; et
par là elle s'attribue le droit de transposer dans une langue différente,
qui peut en rendre la solution plus aisée, le problème de la dérivation
des diverses formes de l'ĂŞtre. Mais la limite de ce rationalisme
dialectique et ontologique est l'existence de ce qui est hors de l'idée,
l'ignorance, l'opinion, l'erreur
; elle est encore l'irréductible opposition entre la généralité du
concept érigé en réalité et l'individualité de toute existence donnée.
Ni l'effort tenté pour déduire l'ignorance, l'opinion et l'erreur par
l'idéalisation de ce qu'elles expriment, ni l'effort tenté pour rapprocher
l'existence et la science par la réalisation de l'universel dans l'individuel,
ne réussissent à résoudre cette double antinomie.
A la logique du concept s'oppose le principe
nominaliste, qu'il n'existe que des individus;
à l'affirmation de la réalité objective
ou transcendante de l'idée s'oppose le
principe empirique, qu'il n'y a que des représentations
sensibles. Mais bien que ces deux principes soient susceptibles d'une interprétation
positive, ce qu'ils servent surtout à montrer, c'est l'indifférence des
raisons logiques que l'individu, comme tel, peut découvrir en lui, c'est
aussi l'indétermination des données que l'expérience sensible présente,
c.-Ă -d. que du nominalisme et de l'empirisme
est tiré le scepticisme. D'un autre côté,
la dialectique, tenue de plus en plus pour un procédé formel, ne sert
qu'à opposer en ses expressions irréductibles des thèses contradictoires.
Chez les Anciens,
la théorie de la connaissance est virtuellement partagée entre la métaphysique
et la logique : la métaphysique détermine ce
qu'est la vérité; la logique définit les procédés
réguliers qui permettent de l'atteindre. Au contraire, chez les modernes,
la théorie de la connaissance s'est conquis, à part de la logique et
de la métaphysique, une place indépendante et même prépondérante.
Le cause de l'extension qu'elle a prise tient avant tout aux conditions
nouvelles dans lesquelles elle s'est produite. Les anciens décidaient
en bloc si la certitude est possible
ou impossible et de quelle faculté relève la connaissance certaine. Chez
les modernes, il s'agit moins de discuter si la certitude est possible
que de rechercher comment elle est possible; il s'agit d'établir non pas
seulement quelle faculté elle suppose, mais quel genre de concours entre
diverses facultés, et par suite jusqu'où elle s'étend. C'est que l'esprit,
pour résoudre ces questions, ne part plus d'une hypothèse
sur le réel : ce qu'il trouve devant lui. C'est le réel déjà expliqué
par la science, et investi par elle de déterminations authentiques. De
la sorte est éliminée une solution du problème, au moins sous la forme
que l'Antiquité lui avait donnée, à savoir le scepticisme.
Expression d'un doute-absolu
sur la validité de la science, le scepticisme ne serait plus qu'un jeu
sans portée: s'il paraît subsister dans la philosophie moderne, ce n'est
plus à coup sûr comme conception intégrale, c'est surtout comme moyen
d'exclure, soir les causes d'incertitude étrangères à la fois à la
science et à la pensée, soit les faux types de certitude plus ou moins
spontanément imposés par la pensée à la science; il est une méthode
ou un acte de l'esprit critique; et Ă ce titre, quoiqu'il soit le plus
souvent suggéré au développé par l'empirisme,
il est devenu de plus en plus immanent au rationalisme
mĂŞme.
A son origine, le
rationalisme moderne découvre comme condition de la science la pensée
( Descartes)
: non pas la pensée qui procède par concepts
plus ou moins discontinus, plus ou moins transcendants
les uns par rapport aux autres, mais la pensée intuitive dont la géométrie
est l'oeuvre la plus achevée, la pensée qui supprime toute distance entre
elle et son objet, la pensée qui peut déduira sans cesser d'apercevoir,
parce que la déduction qu'elle accomplit n'est qu'une répétition d'actes
éminemment simples. Ayant éprouvé par de longues chaînes de raisons
son efficacité créatrice, la pensée n'a pas d'autres limites à se poser
qu'elle-même; elle a le droit de définir le réel non pas à la mesure
du donné, mais à la mesure de sa vertu propre.
La théorie de la
connaissance s'est d'abord constituée par la dissolution graduelle de
cette synthèse que le cartésianisme opérait
entre la pensée et l'être. D'abord, alors même que la connaissance rationnelle
se donne pour le type de la connaissance certaine, il n'en est pas moins
vrai qu'elle se développe à propos de suggestions empiriques, d'idées
adventices; et si faible que soit le rôle attribué à l'expérience,
il ne s'en produit pas moins hors des déterminations de la raison;
et le fait de transposer l'expérience en raison confuse ou en raison implicite
n'est possible que par l'altération du caractère concret de ses objets
et de ses relations. Aussi l'expérience, résidu
sans valeur pour le rationalisme cartésien, apparaît-elle à l'empirisme
comme le seul mode de détermination positive. L'expérience conforme nos
idées aux choses, tandis que la raison ne conforme ses idées qu'à ses
tendances. Le but de l'empirisme est moins de nier l'innéité des idées
que de la destituer de toute signification objective. Il est possible que
l'activité de l'esprit intervienne par delà les faits sensibles; mais
ce n'est qu'une activité formelle, incapable de se créer une matière
de connaissance, capable tout au plus de s'adapter aux choses présentées
par l'expérience pour les grouper et les ordonner.
En outre, les relations
rationnelles fondées sur les principes simples de l'esprit sont inadéquates
aux relations concrètes que l'expérience révèle entre les faits. Enfin,
c'est un préjugé que celui qui consiste à ériger en être l'objet de
la connaissance : l'objet de la connaissance, c'est le donné, le phénomène,
sans plus. Ainsi donc l'expérience est à la fois la cause, l'objet et
la limite dit savoir; la cause, en ce sens que ce sont les habitudes engendrées
par des connexions fréquentes de faits qui marquent la direction de notre
pensée; l'objet, en ce sens que le réel ne peut être ni déduit, ni
construit, mais doit être constaté; la limite, en ce sens qu'une idée
Ă laquelle ne correspond aucune impression est fictive et arbitraire ( Locke,
Berkeley,
Hume). Mais de même que l'empirisme s'est constitué
avec les résidus du rationalisme, le rationalisme peut se reconstituer
avec les résidus de l'empirisme, sur les principes suivants : une activité
de l'esprit peut ĂŞtre, purement formelle, sans ĂŞtre pour cela artificielle
et arbitraire; elle peut exprimer les lois générales auxquelles doit
se conformer le donné pour être connu : des relations peuvent lier des
phénomènes hétérogènes sans être pour cela a
posteriori; l'expérience peut être l'objet et même la limite de
la connaissance, sans en ĂŞtre la cause.
Car l'expérience explique tout de la connaissance, sauf la possibilité
de l'expérience. Ainsi peut se substituer aux doctrines contraires qui
se fondent exclusivement sur les droits de l'expérience ou les droits
de la raison, une doctrine qui montre dans la raison la condition de l'expérience;
la raison ne peut pas saisir des ĂŞtres, des choses en soi ; mais elle
est nécessaire pour comprendre des objets : telle est la doctrine kantienne
( Kant, Criticisme).
C'est le kantisme
qui fournit le mieux le type d'une théorie de
la connaissance parce qu'il en a, en des
termes nouveaux, défini la méthode et la tâche.
La théorie de la connaissance n'est pas une logique
au sens ordinaire du mot; la logique, en effet, ne s'occupe que de ces
règles
générales de la pensée, sans lesquelles il n'y a pas de bon usage de
l'entendement, ou que de ces règles spéciales,
sans lesquelles il n'y a pas de bonne application de l'entendement Ă certaines
catégories d'objets. Mais elle ne s'occupe
pas des lois qui font que la pensée est objective en général, qui la
rendent capable de fixer a priori les conditions auxquelles doit se soumettre
l'expérience. Cette fonction revient à la théorie de la connaissance.
La théorie de la connaissance garde bien en un sens comme maxime de ses
recherches l' ancienne formule de la vérité:
adaequatio intellectus
et rei; mais elle se distingue de la métaphysique en ce sens qu'au
lieu de poser cette adéquation comme un idéal dogmatique,
elle travaille à l'expliquer d'une façon critique. Pour cela elle ramène
la notion de réalité à celle d'objectivité, la notion d'intelligence
à celle de sujet pensant, et, éliminant de parti pris toute conception
qui ferait dépendre l'objectivité d'une chose en soi et qui ramènerait
l'action du sujet pensant Ă une intuition intellectuelle, elle se propose
d'établir comment l'acte de penser détermine a priori la législation
universelle des phénomènes. Mais d'un autre côté pour comprendre dans
sa pureté cet acte de penser, il faut non pas le constater comme un fait
d'expérience, mais le découvrir comme condition de la faculté de connaître.
D'où la distinction essentielle qu'il doit y avoir entre la théorie de
la connaissance et la psychologie : l'analyse psychologique résout des
phénomènes complexes en phénomènes plus simples; mais l'élément psychologique
le plus simple, la sensation par exemple, loin d'ĂŞtre une connaissance,
est par elle seule la donnée la plus subjective; par conséquent à vouloir
traiter psychologiquement le problème de la connaissance, on néglige
d'avance l'attribut essentiel de la pensée scientifique, qui est d'être
relation à un objet, non simple modalité d'un sujet.
La méthode à appliquer
ici, si elle n'est pas sans analogie avec les méthodes pratiquées par
certaines sciences, est cependant originale : elle est une méthode d'analyse,
mais qui a pour but de dissocier d'une part dans la science ce qui est
donné et ce qui est condition, d'autre part dans nos facultés ce qui
est matière et ce qui est forme, à montrer l'identité
des formes de nos facultés et des conditions de la science. La théorie
de la connaissance se garde de confondre avec la question des idées innées
la question des principes à priori du savoir: car l'innéité n'est qu'un
caractère psychologique apparent, toujours résoluble pour une analyse
poussée plus avant: l'élément a priori, au contraire, n'est pas un fait
psychologiquement circonscrit, puisque c'est ce qui convertit en objets
de connaissance certaines de nos représentations. Il ne doit donc pas
se laisser réduire par l'analyse ordinaire des faits de conscience. Mais,
malgré tout, c'est la prétention de l'empirisme que, de faire rentrer
dans le cadre des questions psychologiques les problèmes qui concernent
la possibilité et l'objectivité de la connaissance : le principe perpétuel
de l'empirisme, quelle que soit la variété
des formes qu'il affecte, c'est la résolution de la science objective
en modalités de la vie mentale, et la raison constamment invoquée pour
la justification de ce principe, c'est que tout le concevable et tout le
donné ne sont tels qu'en fonction de la conscience: d'où un subjectivisme
essentiel qui s'atténue souvent par la distinction de modalités permanentes
et de modalités passagères de la vie mentale, mais qui n'en reste pas
moins la négation de tout effort pour constituer à l'état de discipline
indépendante la théorie de la connaissance. Seulement la généralité
du principe sur lequel s'appuie l'empirisme psychologique en fait ressortir
l'indétermination ét l'insuffisance : de ce que tout le concevable et
tout le donné sont dans les consciences, il ne suit pas que, dans les
consciences il n'y ait que des manières d'être et des relations psychologiques:
la conscience est le lieu de déterminations du réel spécifiquement différentes,
et le fait que tous les phénomènes actuels ou possibles sont intérieurs
à un sujet, ne résout pas la question de savoir comment le sujet, au
lieu de se borner à vivre, connaît, c.-à -d. érige en objets explicables
par des lois universelles le système de ses perceptions.
Nettement distincte
de la psychologie, la théorie de la connaissance
n'est pas moins distincte par sa fonction propre de la métaphysique:
elle joue à l'égard de la métaphysique le rôle de discipline critique
ou propédeutique, c.-à -d. qu'elle cherche à déterminer si la métaphysique
est possible comme science de l'ĂŞtre, ou si elle l'est seulement comme
science des conditions a priori de la connaissance
ou de l'action, on comme science coordinatrice des principes et des résultats
les plus généraux des sciences spéciales. Mais il est arrivé que la
théorie de la connaissance a transposé en lois
du savoir un certain nombre de concepts originairement
pourvus de caractères ontologiques : tels
les concepts de substance, de cause,
de fin, que refusant à ces concepts toute faculté d'exprimer l'être,
elle leur a attribué la vertu de comprendre les phénomènes. D'où la
tentation de supprimer, mais en un autre sens, la distinction de la théorie
de la connaissance et de la métaphysique pour ériger en métaphysique,
c.-à -d. en science de l'absolu et de l'inconditionné la théorie même
de la connaissance. C'est ainsi que le sujet pensant du kantisme devient
chez Fichte le Moi producteur
par son activité infinie, non seulement de la forme, mais de la matière
du savoir. C'est ainsi encore que l'universelle relativité
rattachée par Kant à la conception des antinomies
de la raison devient chez Hegel le fond mĂŞme de
la pensée absolue en vertu d'une dialectique immanente par laquelle les
idées et les choses ne s'allument que pour se nier et se continuer dans
leur négation. Mais cet idéalisme métaphysique
est obligé ou bien de convertir arbitrairement en être ce qui n'est que
notion, ou bien de supposer comme premier principe une causalité infinis
dont le type est fourni, non par la conscience intellectuelle, mais par
la conscience morale de l'humain et par là il apparaît que le savoir
n'exprime ni dans leur intégrité, ni dans leur essence, les, rapports
de l'humain au réel. D'un autre côté, si la théorie de la connaissance
reste plus strictement fidèle à son rôle de propédeutique, si elle
a pour résultat de limiter la raison en elle-même et dans ses usages,
elle est naturellement conduite Ă affirmer que la vie pratique a des principes
à part, distincts des principes du savoir théorique. (Victor
Delbos). |
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