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La conscience

Le mot conscience a deux acceptions : l'une psychologique, l'autre morale; nous allons tâcher de les éclaircir tour à tour. 

La conscience psychologique

La conscience, au sens psychologique, signifie le sentiment intime que nous avons de nos divers états. Nous souffrons, nous jouissons, nous pensons, nous voulons, tous ces états sont sentis par nous immédiatement, nous en avons conscience. La conscience n'est donc pas seulement une modification de notre être, mais le sentiment que nous avons de nos modifications. 

On s'est, à propos de la conscience psychologique, posé un assez grand nombre de questions. On s'est demandé quelle était l'origine de la conscience, si elle était de plusieurs espèces, si enfin elle s'étendait à tous les phénomènes psychiques ou si elle venait seulement s'ajouter à quelques-uns. D'après plusieurs philosophes, en particulier d'après Bain (les Sens et l'Intelligence) et Spencer (Principes de psychologie), la conscience se constitue par la perception d'une différence, elle se continue par la perception d'une ressemblance. Herbert Spencer dit :

« Un état de conscience uniforme est, en réalité, une non-conscience. Quand les changements cessent dans la conscience, la conscience cesse. Si donc un changement incessant est la vraie condition sous laquelle seule la conscience peut continuer, il en résulte cette conclusion nécessaire que ces divers phénomènes de conscience sont tous résolubles en changements; que des changements sont les éléments constitutifs de toute pensée. Tant que persiste un état A du sujet pensant, il n'y a pas conscience. Tant que persiste un autre état B, il n'y a pas conscience. Mais quand il y a un changement de l'état A à l'état B, ce changement lui-même constitue un phénomène dans la conscience [...] La conscience doit donc être une différenciation continue de ses états constitutifs. »
Cette opinion est très contestable et ne paraît nullement d'accord avec les faits. Pour que la conscience perçoive une différence entre deux états, A et B, il faut de toute rigueur qu'elle ait quelque notion de A et de B, car, si elle n'en avait aucune notion, A
et B seraient pour elle comme s'ils n'étaient pas et, par conséquent, elle ne pourrait en aucune façon percevoir leur différence. Il est très vrai, sans doute, que ces différencia tions d'états avivent la conscience et que la continuité d'un état l'affaiblit au point qu'il semble avoir disparu. Il n'en est rien cependant, car bien que le meunier semble ne plus entendre le bruit de son moulin, il en a encore quelque conscience. Il est vrai que quand le bruit cesse, il a une perception plus nette du silence qu'il n'avait du bruit, mais cela ne prouve pas qu'il n'entendît rien auparavant; cela prouve simplement que le changement d'état a été plus vivement senti que la continuité du bruit. Poussée à ses conséquences, cette théorie n'irait à rien moins qu'à soutenir que nous ne connaissons que des relations et nos phénomènes de conscience eux-mêmes ne nous seraient connus que par leurs relations. Mais il faut dire, au contraire, que, alors même que la connaissance adéquate de tout le reste nous échapperait, nos phénomènes de conscience, nos propres états nous sont connus tels qu'ils sont, car ce n'est qu'en tant qu'ils sont connus que précisément ils sont; leur connaissance est leur être même. 

Avec la théorie relativiste de Bain et de Spencer, aucune conscience ne devrait ni ne pourrait exister, car l'état R résultant du choc de A et de B, autre que A et que B par conséquent, serait en lui-même un certain état et non une différence. Il ne pourrait donc être perçu que par le choc d'un second état, mais cette nouvelle perception à son tour serait impossible par les mêmes raisons et ainsi la conscience ne devrait jamais exister. 

Un autre philosophe, Renouvier (Essais de critique générale, 1er essai, ch. III), soutient que tout état de conscience est essentiellement constitué par une dua lité, ou il distingue le représentatif et le représenté. Le représentatif est l'affection même de la conscience le représenté est la face objective que, d'après Renouvier, toute affection devrait nous montrer. Il semble qu'il y ait ici exagération. Si, en effet, dans les phénomènes de conscience réfléchie, il n'est pas douteux que le phénomène ait une portée objective en même temps qu'une face subjective, il est loin d'en être de même dans tous les phénomènes de la conscience; dans l'affection pure, il n'y a qu'un état intérieur qui est senti en lui-même, sans être rapporté à aucun sujet. Il est vrai crue ces états sont à peu près impossibles à observer chez l'humain, car, dès qu'il s'observe, la réflexion donne à ses états une forme plus haute, mais la mémoire cependant est capable de les rappeler et ils forment comme la trame de la vie consciente.

La conscience, en effet, n'a pas toujours la même clarté. Ses états diffèrent profondément entre eux. Ils sont d'autant plus riches, d'autant plus complexes qu'ils sont moins clairs et d'autant plus simples qu'ils sont plus clairs. De ce point de vue on peut distinguer, avec Leibniz, des états de conscience clairs et distincts, des états de conscience clairs et confus, des états de conscience sourds et enfin des états de conscience plus que sourds. 

Les états de conscience clairs et distincts sont ceux que non seulement on distingue les uns des autres, mais dont on peut dire de plus en quoi et par quoi ils se distinguent les uns des autres. Ainsi l'idée d'un cercle est claire et distincte, car non seulement nous distinguons cette idée de toutes les autres idées de figures planes, mais encore nous voyons en quoi elle s'en distingue. 

Les états de conscience clairs et confus sont ceux que l'on distingue les uns des autres, mais sans pouvoir dire en quoi et par quoi. Ainsi, pour un ignorant, l'état de conscience rouge se distingue de l'état de conscience vert, ce sont des états clairs, mais ces états restent confus, car l'ignorant ne voit pas en quoi et par quoi le rouge est distinct du vert. Le savant seul le voit par la physique. La science a précisément pour but de faire passer nos représentations de l'état confus à l'état distinct par l'analyse des éléments qui les composent. Elle transforme ainsi les sensations en idées. 

Les états de conscience sourds sont les états élémentaires de conscience qui entrent dans la composition des états confus. Ainsi, chacune des paroles en des clameurs dont est composée la rumeur d'une foule arrive à la conscience, mais à l'état sourd. Nous serions incapables de la démêler et cependant nous l'entendons, car si nous n'entendions aucune de ces paroles ou de ces clameurs, nous n'entendrions rien. La rumeur de la foule n'est autre chose que leur confusion. 

Les états de conscience plus que sourds sont ceux sur lesquels l'expérience directe de la conscience ne nous peut rien dire, mais dont le raisonnement nous démontre l'existence. Durant un sommeil sans rêve, dit ce philosophe, le cours de la conscience n'a pas été interrompu. Les états de conscience de ce sommeil profond ne peuvent être remémorés, l'expérience ne nous en dit rien, seul le raisonnement nous prouve qu'ils ont existé; ils sont plus que sourds. En effet, de même que lorsque nous voyons un corps en mouvement, comme un train qui sort d'un tunnel ou une balle d'un tube, nous affirmons que le mouvement actuel résulte du mouvement antérieur, car un mouvement ne peut avoir sa raison suffisante que dans un autre mouvement antérieur; de même, quand nous voyons un état de conscience se produire (dans l'espèce, le premier état de conscience du réveil), nous devons affirmer l'existence d'un état de conscience immédiatement antérieur, bien que nous n'en ayons aucune expérience, car un phénomène de conscience ne pent avoir sa raison suffisante que dans un phénomène de conscience antérieur, comme le mouvement dans l'espace ne peut avoir la sienne que dans un autre mouvement dans l'espace.

Ces phénomènes plus que sourds sont souvent appelés par les psychologues subconscients et même inconscients. Ca sont eux qui font la continuité de la vie psychique. On voit que, pour Leibniz, ces phénomènes sont au-dessous de notre conscience, mais non en dehors de la conscience. Certains psychologues ont soutenu qu'on devait à la fois les considérer comme psychiques et cependant les rejeter complètement en dehors de la conscience (V. Taine, De l'intelligence; Hartmann, Philosophie de l'inconscient). Ces théories seront examinées plus à loisir au mot Inconscient. Disons seulement ici qu'il ne semble pas y avoir de milieu : ou le phénomène psychologique est conscient ou il n'est pas psychologique. 

La conscience ne nous paraît pas être un oeil intérieur qui voit ce qui se passe dans l'âme, ce qui se passe est senti au temps même et dans le mode où il se passe. Ainsi qu'on disait dans l'école éclectique, la conscience n'est pas une faculté à part, comme l'a soutenu entre autres Garnier (Traité des facultés de l'âme), mais la forme générale de toutes les facultés, ainsi que le soutient avec Aristote et Victor Cousin Francisque Bouillier (la Conscience en psychologie et en morale). Les phénomènes psychologiques et conscients correspondent d'ordinaire aux phénomènes physiologiques. Cependant, la correspondance est loin d'être complète. Il y a des états du corps auxquels ne correspond aucun état de conscience. Il faut même pour les organes des sens une excitation assez forte avant que la conscience réponde à l'état de ces organes. Ainsi, au-dessous de douze vibrations simples par seconde, il y a certainement une modification du nerf acoustique; il n'y a cependant pas encore de son conscient. De même, nous n'entendons plus au-dessus de trente-deux mille vibrations par seconde. Il y a donc une limite au-dessus et au-dessous de laquelle la conscience n'existe plus ou n'existe pas. Les psychologues allemands appellent seuil de la conscience ou seuil de l'excitation (V. Ribot, la Psychologie allemande contemporaine), le degré le plus bas d'excitation physico-psychologique qu'enregistre la conscience.

Au XXe siècle, le concept de conscience cesse d'être une évidence transparente héritée du rationalisme classique pour devenir un phénomène problématique, souvent opaque à lui-même, inscrit dans des structures, des langages et des rapports au monde.

Chez Husserl, la conscience est définie par son caractère intentionnel : elle est toujours conscience de quelque chose. Cette thèse, héritée de Brentano, structure la Phénoménologie. Husserl cherche à décrire les vécus de conscience tels qu'ils se donnent, en mettant entre parenthèses (épochè) les présupposés sur l'existence du monde. La conscience n'est plus une substance mais un flux structuré d'actes (percevoir, juger, imaginer) qui visent des objets. Cette approche influence profondément la psychologie descriptive et ouvre la voie à une analyse rigoureuse de l'expérience subjective.

Avec Heidegger, la conscience cesse d'être centrale en tant que telle. Dans Être et Temps, il critique la tradition qui privilégie la subjectivité et propose une analytique du Dasein (l'être-là), pour qui l'existence est d'emblée être-au-monde. La conscience, au sens réflexif, devient un mode dérivé : ce qui est fondamental, c'est l'ouverture au monde, la compréhension pré-réflexive. Ainsi, la psychologie qui s'appuie sur une conscience introspective est remise en question.

Chez Sartre, la conscience retrouve un rôle central mais sous une forme radicalement non-substantielle. Dans L'Être et le Néant, elle est définie comme néantisation : elle n'est jamais identique à elle-même, toujours en dépassement de ce qu'elle est. Sartre distingue la conscience pré-réflexive (immédiate, non thématique) et la conscience réflexive (qui se prend elle-même pour objet). Il rejette l'idée d'un inconscient structuré comme une entité autonome, contrairement à la psychanalyse, et affirme que la conscience est fondamentalement transparente à elle-même, même si elle peut fuir sa liberté par la mauvaise foi.

Cette position est contestée par Freud, pour qui la conscience n'est que la partie émergée de la vie psychique. Dans la perspective psychanalytique, la conscience est limitée, traversée par des processus inconscients (refoulement, pulsions) qui déterminent pensées et comportements. La psychologie du XXe siècle est profondément marquée par cette décentration du sujet conscient. L'appareil psychique freudien (ça, moi, surmoi) relativise l'idée d'un sujet maître de lui-même.

Dans la lignée de la phénoménologie mais en dialogue critique avec elle, Maurice Merleau-Ponty insiste sur l'incarnation de la conscience. Dans Phénoménologie de la perception, il montre que la conscience est toujours située dans un corps propre et un monde perçu. Elle n'est pas une pure intériorité mais un mode d'être au monde charnel. Cette approche influence la psychologie de la perception et les sciences cognitives contemporaines, en soulignant le rôle du corps dans la formation de l'expérience consciente.

Parallèlement, la tradition analytique, notamment avec Gilbert Ryle, critique la conception cartésienne de la conscience comme "théâtre intérieur". Dans The Concept of Mind, il dénonce ce qu'il appelle une erreur de catégorie : considérer l'esprit comme une entité distincte du comportement observable. La conscience est alors comprise à travers des dispositions comportementales plutôt que comme un domaine intérieur inaccessible.

Plus tard, avec Daniel Dennett, la conscience est analysée dans un cadre naturaliste et cognitif. Il rejette l'idée d'un centre unifié de la conscience (le "théâtre cartésien") et propose une théorie des "versions multiples", où les processus cognitifs distribués produisent l'illusion d'une unité consciente. Cette approche s'inscrit dans les sciences cognitives et dialogue avec la psychologie expérimentale.

Enfin, des courants comme le structuralisme et le post-structuralisme, avec Michel Foucault, déplacent encore la question. La conscience individuelle n'est plus le fondement ultime mais un produit de structures historiques, discursives et sociales. Ce qui compte, ce sont les conditions de possibilité des discours et des savoirs qui façonnent les subjectivités.

La conscience sous le regard des neurosciences.
Les neurosciences de la conscience dessinent un paysage d'une richesse et d'une complexité qui résiste encore à toute synthèse définitive. Il n'existe pas aujourd'hui de théorie unifiée et acceptée de la conscience, et les approches empiriques les plus rigoureuses doivent cohabiter avec des cadres conceptuels très différents sur ce que la conscience est fondamentalement. Ce que ces recherches ont néanmoins accompli, c'est de rendre la question scientifiquement légitime et féconde, de produire des distinctions conceptuelles indispensables, d'accumuler des données empiriques solides sur les corrélats, les conditions et les degrés de la conscience, et de montrer que l'expérience subjective (aussi intime et ineffable qu'elle paraisse) est profondément dépendante de mécanismes biologiques que l'on peut observer, manipuler et, peu à peu, comprendre. 

Avant d'aborder les questions étudiées et les théories mises en oeuvre, il faut distinguer plusieurs sens du mot conscience que les neurosciences ont appris à dissocier soigneusement.

• La vigilance, ou l'éveil, désigne le niveau général d'activation du cerveau et correspond à la distinction entre le sommeil, l'anesthésie, le coma et l'état de veille normale (une dimension que l'on peut mesurer, moduler pharmacologiquement, et dont les substrats dans le tronc cérébral et le thalamus sont relativement bien identifiés). 

• La conscience d'accès qui désigne la disponibilité d'une information pour le raisonnement, le rapport verbal et le contrôle de l'action (c'est le sens dans lequel on dit qu'on est conscient de quelque chose). 

• La conscience phénoménale désigne le caractère subjectif, qualitatif, de l'expérience (ce que les philosophes appellent les qualia : la rougeur du rouge, la douleur de la douleur, le goût du café). 

Ces trois dimensions peuvent se dissocier : un patient en état végétatif peut présenter des cycles veille-sommeil sans aucune conscience d'accès ni conscience phénoménale apparente; certains traitements cognitifs complexes se déroulent sans conscience d'accès bien que le cerveau soit pleinement éveillé; et la question de savoir si la conscience d'accès implique nécessairement la conscience phénoménale est précisément l'un des points les plus débattus.

Le problème difficile.
La conscience est peut-être le problème le plus redoutable que les neurosciences aient jamais tenté d'aborder. Non pas parce qu'elle serait inaccessible à l'investigation empirique (des décennies de recherche ont produit des résultats considérables) mais parce qu'elle soulève une question que la biologie seule ne semble pas en mesure de clore : pourquoi l'activité de neurones, aussi complexe et intégrée soit-elle, s'accompagne-t-elle d'une expérience subjective? Pourquoi y a-t-il quelque chose que cela fait d'être un cerveau en train de percevoir, de ressentir, de penser? C'est ce que le philosophe David Chalmers a nommé le "problème difficile de la conscience", par opposition aux "problèmes faciles" (expliquer comment le cerveau traite l'information, oriente l'attention, intègre les signaux sensoriels) qui sont difficiles au sens ordinaire du terme, mais qui relèvent en principe d'une explication mécaniste complète. Le problème difficile, lui, porte sur l'écart entre le fonctionnel et le phénoménal, entre le traitement de l'information et le fait qu'il y ait une expérience de ce traitement. C'est autour de cette tension que s'organisent les grandes théories neuroscientifiques de la conscience.

La théorie de l'espace de travail.
La théorie la plus courante dans les neurosciences cognitives est sans doute celle de l'espace de travail global neuronal, développée initialement par le psychologue Bernard Baars sur le plan fonctionnel, puis mise en forme neurobiologique par Stanislas Dehaene et Jean-Pierre Changeux. Selon ce cadre, le cerveau est composé d'une multitude de processeurs locaux spécialisés (les systèmes sensoriels, moteurs, mnésiques, émotionnels) qui opèrent en parallèle et en grande partie de façon inconsciente. Un stimulus devient conscient lorsqu'il accède à un espace de travail global, un réseau distribué de neurones à longues projections axonales, notamment dans les cortex préfrontal et pariétal, capable de diffuser l'information à l'ensemble du cerveau et de la rendre disponible pour un grand nombre de processus cognitifs simultanément. Cette ignition (terme que Dehaene utilise pour décrire le basculement soudain et non linéaire vers la conscience)s'accompagne d'une synchronisation à large échelle de l'activité neuronale, visible en électroencéphalographie sous la forme d'une onde caractéristique tardive, la composante P3b, qui survient environ 300 à 500 millisecondes après le stimulus.

Les prédictions de cette théorie ont été testées de multiples façons. En utilisant des paradigmes comme la suppression continue de flash, la rivalité binoculaire ou le masquage rétroactif, les chercheurs peuvent rendre un stimulus invisible à la conscience tout en le présentant physiquement, ou inverser cette relation. Ces manipulations révèlent que le traitement inconscient peut être étonnamment sophistiqué (un mot masqué peut activer son sens sémantique, amorcer des associations, influencer des décisions) mais que certaines opérations, comme l'intégration d'informations sur de longues durées ou le raisonnement conditionnel complexe, semblent requérir l'accès conscient. La théorie de l'espace de travail global a cependant été critiquée pour ne pas répondre au problème difficile : elle explique pourquoi certaines informations sont globalement disponibles, mais pas pourquoi cette disponibilité s'accompagne d'une expérience subjective.

La théorie de l'information intégrée.
La théorie de l'information intégrée, proposée par le neuroscientifique Giulio Tononi, aborde le problème différemment et prétend précisément toucher au problème difficile. Elle part d'une analyse des propriétés de l'expérience consciente : celle-ci est toujours intrinsèque, elle existe pour elle-même; elle est structurée, elle porte une forme spécifique; elle est unifiée, elle ne peut être décomposée en parties indépendantes; elle est définie, elle exclut une infinité d'autres expériences possibles; et elle est informative, chaque état conscient est distinct des autres. Tononi soutient que ces propriétés correspondent exactement à celles d'un système qui intègre une grande quantité d'information de façon irréductible (c'est-à-dire un système dont le tout est simplement différent de la somme de ses parties). Il formalise cette idée par une mesure, Phi (Φ), qui quantifie le degré d'intégration de l'information d'un système. Selon cette théorie, la conscience est identique à l'information intégrée : tout système physique doté d'un Phi non nul possède une forme d'expérience intérieure, ce qui conduit la théorie vers une forme de panpsychisme gradué : les systèmes simples ont une expérience infime, les systèmes complexes comme le cerveau humain en ont une riche.

La théorie de l'information intégrée a suscité un intérêt considérable mais aussi des critiques sévères. Elle prédit notamment que le cervelet, bien que doté de beaucoup plus de neurones que le cortex, contribue peu à la conscience en raison de son architecture modulaire et peu intégrée (une prédiction cohérente avec le fait que des lésions cérébelleuses massives n'abolissent pas la conscience). Mais sa mesure Phi est computationnellement intractable pour des systèmes de la complexité du cerveau humain, et certains ont montré qu'elle attribuerait un Phi élevé à des systèmes artificiels simples, ce qui semble contre-intuitif. Par ailleurs, ses fondements axiomatiques ont été contestés : pourquoi ces propriétés de l'expérience, et pas d'autres?

Deux autres approches.
Une troisième famille de théories, plus récente et en plein essor, s'inscrit dans le cadre du traitement prédictif et du principe de l'énergie libre développé par Karl Friston. Dans ce cadre, la conscience n'est pas le produit d'un mécanisme séparé, mais émerge du processus même par lequel le cerveau modélise le monde et ses propres états internes pour minimiser l'incertitude et l'erreur de prédiction. L'expérience consciente serait le corrélat subjectif du modèle génératif que le cerveau maintient en permanence (un modèle hiérarchique de la réalité qui intègre les données sensorielles, les états corporels, les états cognitifs et les états affectifs). Dans cette perspective, l'intéroception (la modélisation que le cerveau fait de son propre corps) joue un rôle central dans la constitution de l'expérience consciente, ce qui relie étroitement conscience et sentiment de soi incarné. Anil Seth, l'un des défenseurs les plus éloquents de ce cadre, propose de concevoir la conscience comme une "hallucination contrôlée" : le cerveau hallucine en permanence sa représentation du monde et de lui-même, et cette hallucination est simplement contrainte, calibrée et corrigée par les signaux sensoriels. Ce que nous appelons réalité perçue est la version de cette hallucination qui résiste aux corrections, ce qui n'est pas si différent de ce que nous appelons rêver, si ce n'est que dans le rêve, les contraintes sensorielles externes sont levées.

Les corrélats neuronaux de la conscience (les NCC, pour neural correlates of consciousness) sont un programme de recherche empirique qui cherche à identifier les activités neuronales minimales et suffisantes pour qu'un contenu conscient particulier soit présent. Ce programme, largement impulsé par Francis Crick et Christof Koch à partir des années 1990, a produit un débat majeur sur la localisation de ces corrélats. Une position "corticale frontale" soutient que la conscience requiert l'engagement des régions préfrontales et pariétales du cortex, celles impliquées dans l'espace de travail global. Une position "corticale postérieure", défendue notamment par Koch et ses collaborateurs dans le cadre d'une comparaison entre les théories de l'espace de travail global et de l'information intégrée, soutient au contraire que les corrélats de la conscience sont localisés dans les cortex postérieurs (visuels, pariétaux et temporaux) et que l'activation préfrontale associée à la conscience serait plutôt liée à la mémorisation et au rapport verbal de l'expérience qu'à l'expérience elle-même. Cette dispute a conduit à une collaboration adversariale remarquable, dans laquelle les partisans des deux théories ont pré-enregistré leurs prédictions et organisé ensemble des expériences pour les tester, un exemple rare de science de la conscience à haute exigence méthodologique.

La conscience animale.
La question de la conscience animale et de ses degrés occupe une place croissante dans ce paysage. La Déclaration de Cambridge sur la conscience, signée en 2012 par un groupe de neuroscientifiques éminents, a affirmé que les oiseaux et les mammifères non humains possèdent les substrats neurologiques qui génèrent la conscience. Des études ont montré que les corbeaux présentent des activités neuronales évoquant des NCC lors de tâches de perception, que les souris semblent avoir des états subjectifs, que les pieuvres (dont le système nerveux est radicalement différent du nôtre en termes d'organisation) exhibent des comportements complexes compatibles avec une forme d'expérience intérieure. Ces données posent la question de savoir si la conscience est une propriété binaire ou un continuum, et si elle peut exister sous des formes radicalement différentes de la forme humaine sans pour autant être absente.

Les états altérés de conscience.
Les états altérés de conscience ont apporté des enseignements considérables. Le sommeil, dont on a longtemps cru qu'il s'accompagnait d'une absence de conscience, recèle en réalité des états conscients riches pendant les phases de rêve, et même pendant le sommeil à ondes lentes, où des formes de conscience plus fragmentées et désorganisées semblent présentes. L'anesthésie générale, en supprimant la conscience de façon reproductible et réversible, permet d'étudier les mécanismes de sa disparition et de son retour : les anesthésiants agissent sur divers systèmes de neuromodulation, désynchronisent les oscillations thalamocorticales et fragmentent l'intégration à large échelle. Les substances psychédéliques (psilocybine, LSD, DMT) augmentent la complexité et l'entropie de l'activité cérébrale, désorganisent les hiérarchies prédictives et produisent des états où les frontières entre soi et le monde, entre les modalités sensorielles, entre le présent et d'autres temporalités, deviennent poreuses. Ces états constituent des expériences naturelles sur les mécanismes qui construisent la conscience ordinaire, en révélant les contraintes et les présuppositions que le cerveau impose habituellement à l'expérience.

Les patients en états de conscience altérée (coma, état végétatif, état de conscience minimale, syndrome d'éveil non répondant) ont contraint les neurosciences à affiner leurs outils de détection de la conscience. Des travaux d'Adrian Owen ont montré, à travers l'imagerie par résonance magnétique fonctionnelle, que certains patients cliniquement diagnostiqués en état végétatif pouvaient en réalité suivre des instructions mentales, répondre à des questions par des activations cérébrales, démontrant une conscience résiduelle invisible à l'examen clinique classique. Ces découvertes ont des implications éthiques profondes et ont mis en évidence que l'absence de comportement observable n'implique pas l'absence d'expérience, ce qui repose avec acuité la question de la définition clinique et éthique de la conscience.

La conscience de soi.
Le soi (la conscience de soi comme entité distincte, continue, localisée dans un corps) est une dimension particulière de la conscience que les neurosciences ont commencé à décomposer. L'illusion de la main en caoutchouc, dans laquelle une main artificielle peut être ressentie comme sa propre main par simple synchronisation tactile et visuelle, révèle à quel point le sentiment d'appartenance corporelle est une construction fragile, modulable expérimentalement. Des travaux en neurologie ont identifié des régions, notamment la jonction temporo-pariétale, dont la stimulation peut provoquer des expériences hors du corps ou des dédoublements de la perspective subjective. Les cortex insulaire et cingulaire sont impliqués dans la conscience intéroceptive du corps, dans le sentiment immédiat d'exister et de ressentir. Le soi minimal (le sentiment le plus élémentaire d'être un sujet situé dans un corps, dans le présent) serait ainsi ancré dans ces circuits de modélisation corporelle, tandis que le soi narratif (la conscience de soi comme personnage d'une histoire continue) dépendrait davantage des systèmes de mémoire épisodique et des régions médianes du cortex préfrontal.

La conscience morale

Au point de vue moral, le mot conscience a une signification assez étendue. II sert d'abord à désigner le sentiment intime que nous avons du devoir à accomplir. La conscience joue ici le rôle, sinon de législateur, au moins de héraut du législateur moral. C'est l'instance intérieure, à la fois intime et impérieuse, qui permet à chaque être humain de juger la valeur éthique de ses actions ou de celles d'autrui, et de se sentir tenu par une obligation. Elle n'est pas une simple opinion passagère, ni un calcul intéressé, mais une voix ou une lumière qui évalue en profondeur la qualité morale d'un acte, souvent avant même que la raison n'ait fini d'en peser les conséquences. Cette faculté se manifeste de manière universelle, bien que son contenu puisse varier selon les cultures et les époques : partout, les êtres humains éprouvent un sentiment d'approbation ou de réprobation intérieure face à certaines conduites, ce qui suggère que la conscience morale est une structure fondamentale de l'esprit humain, comme une boussole orientée vers l'idée que l'on se fait de ce qui devrait être.

On peut décrire la conscience morale en distinguant plusieurs de ses dimensions. D'abord, elle est une capacité de discernement : elle opère une distinction entre ce qui est moralement acceptable et ce qui ne l'est pas, non pas en fonction de l'utilité ou du plaisir, mais selon des principes ou des valeurs qui s'imposent à l'individu avec une autorité singulière. Ce discernement n'est pas toujours le fruit d'une délibération explicite; il surgit souvent comme une évidence immédiate, une intuition qui précède le raisonnement et qui, dans les cas les plus nets, se donne avec la clarté d'un impératif. Ensuite, la conscience morale est un tribunal intérieur : elle juge. Elle approuve et elle condamne. Après une action, elle produit ces phénomènes affectifs si caractéristiques que sont la paix intérieure, la satisfaction intime, ou au contraire le remords, la honte, la culpabilité. Le remords, en particulier, est comme la brûlure d'une conscience qui se retourne contre un acte qu'elle désavoue, parfois longtemps après qu'il a été commis, ce qui montre que la conscience ne se réduit pas au moment de la décision, mais continue d'exercer sa fonction d'examen rétrospectif.

En amont de l'action, la conscience morale se manifeste également sous la forme d'une injonction. Elle ne se contente pas de constater ce qui est, mais elle commande ce qui doit être. C'est en ce sens qu'on parle de la voix de la conscience : une instance qui ordonne, qui interdit, qui rappelle à l'individu ses devoirs, souvent en opposition avec ses désirs, ses intérêts ou les pressions sociales. Cette dimension impérative est si forte qu'elle peut inspirer des actes de courage ou de résistance, lorsque quelqu'un, contre son propre confort, obéit à ce qu'il estime juste. C'est pourquoi la conscience a pu être décrite comme le siège de l'autonomie morale : elle est ce par quoi l'individu se donne à lui-même sa propre loi, au lieu de la recevoir passivement de l'extérieur. Elle est l'expression la plus haute de la liberté humaine, car elle permet de ne pas être entièrement déterminé par les causes extérieures ou les inclinations sensibles.

La question de l'origine de la conscience morale a suscité de nombreuses réflexions. Les approches religieuses y voient une empreinte divine, une participation à une loi éternelle qui dépasse l'individu : la conscience serait alors le lieu où Dieu parle au coeur de l'humain, une étincelle du divin en nous, infaillible dans son principe même si son application peut être obscurcie par l'ignorance ou la faute. D'autres approches, sans référence au transcendant, font de la conscience le produit intériorisé des normes sociales : l'éducation, la culture, l'autorité parentale, les interdits collectifs finissent par se transformer en cette instance psychique qui surveille, récompense et punit de l'intérieur, à la manière d'un juge intériorisé. Dans cette perspective, ce que nous appelons la voix de la conscience serait surtout l'écho de la voix de la société en nous. Entre ces deux pôles, une voie intermédiaire (tiède) consisterait, pour certains, à dire que la conscience est une disposition naturelle de la raison pratique, une capacité innée à saisir des principes moraux fondamentaux que l'expérience et l'éducation viennent ensuite préciser et développer. L'être humain ne serait pas moralement vierge avant toute culture : il posséderait une aptitude constitutive à percevoir l'exigence du bien, même s'il lui faut du temps et des efforts pour en déployer tout le contenu.

Il importe de souligner que la conscience morale n'est pas un code rigide, mais une réalité vivante et perfectible. Elle se forme, s'éduque, s'affine. Une conscience négligée peut s'émousser, s'obscurcir, jusqu'à devenir incapable de percevoir la gravité de certains actes; c'est ce qu'on appelle une conscience erronée ou relâchée. À l'inverse, une conscience scrupuleuse à l'excès peut devenir maladive, voyant du mal là où il n'y en a pas, paralysant la décision par une quête angoissée de pureté. La conscience droite est celle qui cherche sincèrement la vérité morale, qui accepte de se remettre en question, qui s'instruit et qui, au moment de l'action, s'efforce de trancher en fonction des lumières qu'elle possède. Ce travail de formation est essentiel, car la conscience ne livre pas toujours des réponses toutes faites; elle doit parfois délibérer, peser des valeurs contradictoires, assumer le risque d'une décision en situation d'incertitude. L'acte moral n'est donc pas l'application mécanique d'une règle, mais l'engagement d'une conscience qui assume sa responsabilité.

La conscience morale possède aussi une dimension irréductiblement personnelle et ultimement secrète. Elle est le sanctuaire le plus intime de la personne, là où elle se trouve seule avec elle-même et avec les principes qu'elle reconnaît. Contraindre quelqu'un à agir contre sa conscience est une violence extrême, car cela revient à briser l'unité de la personne avec ses convictions les plus profondes. C'est pourquoi la liberté de conscience est un droit fondamental : elle protège ce noyau inviolable où se joue la dignité humaine. En même temps, cette intériorité radicale ne signifie pas que la conscience soit isolée ou autosuffisante. Elle a besoin de dialogue, d'altérité, de confrontation avec d'autres consciences pour ne pas s'égarer dans l'arbitraire. L'erreur est possible, le fanatisme guette une conscience qui s'absolutise sans plus accepter de s'exposer à la critique. Une conscience vraiment mûre sait qu'elle n'est pas infaillible et qu'elle doit chercher la vérité avec les autres, dans une humilité qui ne renonce pas à sa souveraineté.

Enfin, la conscience morale est ce qui donne à la vie humaine sa gravité. Sans elle, les actes ne seraient que des événements, des mouvements parmi les choses; avec elle, les actes deviennent des actions proprement humaines, portant une valeur morale et engageant la responsabilité de leur auteur. Elle est l'organe par lequel nous ne nous contentons pas de vivre, mais nous nous interrogeons sur la manière dont nous vivons. Elle rend possible le regret, le repentir, mais aussi l'estime de soi légitime. Elle transforme l'existence en une aventure éthique, où l'essentiel n'est pas simplement de réussir, mais de bien agir. C'est par elle que le sujet se constitue comme sujet moral, capable de se gouverner lui-même, de répondre de ses actes, et de viser, par-delà les intérêts immédiats, un idéal de justice, de bonté et d'humanité.

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Dictionnaire Idées et méthodes
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